‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableauxChapitre 72 sur 142 · PREMIÈRES NÉGOCIATIONS DE NIMEGUE · texte numérisé non relu

PREMIÈRES NÉGOCIATIONS DE NIMEGUE

ennemis (1). Cette satisfaction donnée au\ marchands anglais^ il en fallait une autre aux adversaires politiques. Louis XIV autorisa Charles II à déclarer en son nom qu'il se contenterait des places propres à rendre sa frontière plus commode et plus sûre, qu'il renoncerait à la Sicile pour la Lorraine, et s'engagerait à ne plus faire de nouvelles conquêtes dans les Pays-Bas (2). Un argument plus persuasif fut mis à la disposition de l'ambassadeur français à Londres; Courtin reçut 200,000 livres à répartir entre les membres les plus influents du Parlement.

Quoique les autres puissances, cédant à la menace des Hollandais, eussent enfin envoyé leurs négociateurs à Nimègue, elles affectaient de repousser toute transaction, et de traiter Louis XIV en débiteur ou en vaincu. On le vit clairement aux premières propositions qui furent échangées au con-

(1) Voici le texte : Dumont, Corps diplomatique, tome VU : c Les marchandises appartenant aux sujets du roi Très-Chrétion qui se trouveront chargées sur les vaisseaux des ennemis du roi d'Angleterre, seront sujettes à confiscation bien qu'elles ne soient pas de contrebande. Et au contraire, les marchandises des ennemis dudit seigneur, roi de la Grande-Bretagne, ne pourront être prises et confisquées si elles sont sur des vaisseaux appartenant aux sujets du roi Très-Chrétien. De la môme manière, les marchandises appartenant aux sujets flu roi de la Grande-Bretagne qui se trouveront chargées sur les vaisseaux des ennemis du roi Très-Chrétien, seront sujettes à confiscation, bien qu'elles ne soient pas de contrebande ; et au contraire, les marchandises des ennemis dudit seigneur roi Très-Chrétien, ne pourront ^Ire prises ni confisquées si elles sont sur des vaisseaux appartenant aux sujets du roi de la Grande-Bretagne. »

(2) Louis XrV à Courtin, 2 et 27 février 1677.

grès, le 5 mars 1677. L'Empereur réclamait le pay< ment des frais de la guerre, la restitution à TEmpii et à ses alliés de tout ce que la France avait prisi^r *, l'Espagne, la restitution de tout ce qu'elle avaiv ^V perdu depuis 1667, et le rétablissement de sess^^îs places démolies; le Danemark, les frais de la^^Ja guerre, la conservation de ce qu'il avait pris auip Suédois, l'expulsion des Suédois hors de l'Empire^ Brandebourg, les frais de la guerre et la reconnais-* sance de ses conquêtes; le duc de Lorraine^ ses^^^e* États. Les Hollandais, seuls modérés, se conten-.^^H^'sntaient de Maestricht et du rétablissement du châ— J&^i^" teau d'Orange (1). Évidemment on voulait éprou- m-^ ^3^' ver Louis XIV. Un coup de verge, selon l'exprès-^ ^^"^^ sion de Louvois, semblait nécessaire pour fléchir i ^rfcu ces volontés. Ce coup de verge fut une cskmpagn^M^lg^^ dans les Pays-B:is qui commença en plein hiver, 1^1 • " 1" mars 1677.

Tout le monde, amis ou jaloux, étrangers o\i^ ^^^ ^" Français, reconnaissent qu'on devait à l'infaligabl^ ï ^^^'^ activité, à la prévoyance universelle de Louvois, Is^-K '* meilleure part des succès de cette époque. L'élog^'^^^fif® convient surtout à la campagne de 1677. « Le»^^*^^ magasins des frontières, dit Basnage (2), avaient é

^té

remplis de bonne heure par la vigilance de M. d^*-*"^ Louvois. Le fantassin y trouvait son pain de muni— -^ -•'" tion, le cavalier son fourrage comme dans la saisoD»" ^c^/i

(1) Voir Mignet, Négociations^ tome IV.

(2) Basnage, 1677 : paragraphe 18.

SIEGE DE VALENCfENNES 2S1

des herbes, et la gelée, qui était forte, rendait le transport du canon plus aisé. » Le roi lui-même ne se ménageait pas; quelque voluptueux qu'on le connaisse malheureusement, il quittait sans hésiter ses plaisirs pour les affaires, et allait camper en Flandre, comme jadis en Franche-Comté, au milieu des hivers. Il s'agissait encore cette fois, conformément à la pensée de Vauban, d'acquérir les villes de l'Escaut, au-dessus de Condé, et de ne rien laisser aux Espagnols en Artois. Deux armées étaient prêtes pour faire simultanément le siège de Valenciennes et celui de Saint-Omer. Le 1" mars, Valenciennes était investi; le 4, le roi y arrivait, précédant ses bagages, et, en attendant mieux, bivouaquait dans son carrosse. Neuf jours suffirent à l'achèvement de la circonvallalion ; après six jours de canonnade, deux traits d'audace inouïe emportèrent la conquête. Trois ouvrages avancés, à la suite les uns des autres, couvraient le corps de la place. Vauban par une surprise de jour, contraire à toutes les habitudes et aux prévisions de l'ennemi , enleva le premier dans un vigoureux assaut. Les deux autres furent pris au pas de course [>ar les mousquetaires et les grenadiers du régiment lu roi (1). Ces téméraires, sans avoir reçu d'ordre, ^ns s'inquiéter s'ils étaient soutenus, se lancèrent à SI poursuite des fuyards, et tour à tour montant et

(l) On appelait les grenadiers les Riotorts du nom de leur chef : v-oir Rousset.

descendant^ arrivèrent par-dessus les deux ob tacles à la place même. Là ils commençaient à rallier et à se mettre en garde contre les assiégés Tm^"^^ qui, revenus de la surprise, se rassemblaient pours: m - 'mt les écraser, lorsque Luxembourg les ayant aperçue m.- -*s comprit ce qu'ils avaient fait et que la ville était à^. *

moitié prise. Il se précipita sur leurs traces avec desF^ <^3^^*» renforts; son arrivée sur le rempart de la plac ôla aux défenseurs de Valenciennes toute volonté^^-^^^^ de continuer la lutte; la garnison se constitua pri sonnière, et la bourgeoisie sollicita l'exemption di pillage. Ainsi la ville la plus forte peut-être des Espagnols succombait, le seizième jour, à une seule attaque en deux temps, et ne coûtait pas au vainqueur plus de cinquante liommes. UHistoire iwrftallique en a consacré le souvenir dans une des médailles les mieux justifiées de cette époque, dédiée à l'impétuosité française. Le roi reçut force compliments. On sourit en trouvant dans cette afduence le vieux maréchal de La Ferté, qui, faisant sa cour de ses propres humiliations, se réjouissait de voir venger par son maître son échec de 1656 devant Valenciennes (1). Mais Louis XIV ne perdit pas son temps à savourer ces fadeurs : le 22 mars, il arrivait sous les murs de Cambrai et expédiait le duc d'Orléans à Saint-Omer.

Ici encore tout réussit à la rapidité et à la prévoyance. La tranchée ayant été ouverte devant

SIEGES DE CAiMBRAI ET DE SAINT-OMER 253

Cambrai le 28 mars^ la ville proprement dite capitula le 3 avril; « cette réduction, écrivait Louvois, n'aura pas mis cinquante hommes hors d'état de monter la garde pendant huit jours. » La citadelle seule tenait encore; le gouverneur y avait retiré ses meilleures forces pour prolonger la résistance. Le duc d'Orléans, arrivé devant Saint-Omer avec tout ce qui était nécessaire pour le siège, recevait successivement des renforts contre l'attaque probable d'une armée de secours. En effet, le prince d'Orange, furieux, mais non découragé de la prise de Valendennes, rassemblait à la hâte des Hollandais et des Espagnols, et calculait lequel des deux nouveaux sièges il lui serait le plus avantageux de troubler. On sut qu'il s'était décidé pour Saint-Omer. Aussitôt le duc d'Orléans, en compagnie des maréchaux d'Humières et de Luxembourg, leva le siège et s'avança à la rencontre du prince d'Orange dans la plaine de Cassel.

Le 11 avril, les deux armées éttiient en présence. Vprès un premier engagement sur les bords d'un *uisseau, dont l'avantage demeura aux Français, me vraie bataille rangée s'engagea où l'impétuosité le l'emporta pas du premier bond. La gauche du Grince d'Orange fut battue par d'Humières; mais Luxembourg lutti d'abord péniblement contre une î^valerie plus nombreuse que la sienne, et à la Iroite une manœuvre de flanc donna quelque «mps la supériorité aux Hollandais. Il fallut, pour L*éUiblir le combat de ce côté, l'arrivée de Tinfante-

254 GUERRE DE HOLLAJ«îDE

rie de la seconde lii^ne française, et la bravoure du due d'Orléans et des officiers de son état-major, dont vingt tombèrent morts à ses côtés. Alors les Hollandais plièrent, puis s'enfuirent malgré les imprécations et les coups de leur chef. On raconte qu'île jê\ frappa \\\\ de ses soldats au visage, en lui disant :^ <c Coquin, puisque tu veux vivre, je te marquera? mesx au moins pour le reconnaître (1). » Il ne put arréteiM: "^aer la déroute ; il lui fallut laisser sur le champ de bataille trois mille morts, quatre à cinq mille blessés^ deux mille cinq cents prisonniers, quarante drapeaux 3Pr jx, autant d'étendards, tout son canon, toutes ses muni-*^-^' tions. La relation qu'il envoya aux États Généraujr' .«l-WX n'était avantageuse ni à ses troupes ni à sa capacité ^^-lé. Il s'en prenait à un second ruisseau que personne n^avav^^^^^^ prévu, et qu'on n'avait découvert qu'après avoii-î<^ir traversé le premier, à la lâcheté des deux premiers'*'» ^rs régiments qui avaient honteusement abandonné leu^r^^"^ poste, à la peur de trois autres qui, en prenant le M. la fuite, s'étaient renversés sur les escadrom chargés di^Sr^d^ les soutenir. Il avouait la défaite par ces paroler-s^ ^ tristes ; « Nous sommes bien fâché d'être obligé d^ .fcale dire à vos hautes puissances qu'il n'a pas plu à Diew ^^ssu de bénir cette fois les armes de l'Élat sous notr^-r*" -re conduite (2). » En France, la victoire de Cassel pro^ii^ovoqua des louanges enti'c lesquelles on remarque -^ à la fois celles du grand Coudé et celles de Cotin. ElF.^iJe

(1) Temple, Mémoires,

(2) Basnago, 1677, ch. xxviii.

BATAILLE DK CASSEL 255

inspira à Colin lui-même des vers qui valent mieux que la réputation de leur auteur (1). On a prétendu que Louis XIV, qui avait manqué la gloire d'une bataille rangée devant Bouchain, fut jaloux de l'avantage que Cassel donnait sur lui à son frère, et que c'est cette jalousie qui retint désormais le duc d'Orléans loin du commandement des armées (2). Cependant Louis XIV, avant la bataille, n'avait rien négligé pour assurer le succès à son frère; et après la victoire, il en témoigna sans embarras sa satisfaction. L'historien de Louvois est explicite et décisif sur ce sujet.

Après cette nouvelle mésaventure de son plus énei^ique auxiliaire, l'Espagne ne pouvait pas espérer de sauver ses villes. Les citadelles de

(1) Voici ces vers adressés au duc d'Orléans :

Surprendre Tunivers par des faits inouïs Et contraindre l'Espagne et TEurope à se taire, Cétait faire beaucoup; mais pouvais-tu moins faire, Philippe, fils de France et frère de Louis?

(2) Mémoires de Lafare : Le roi, selon ce mécontent, étant venu à Saint-Omer, causa peu de la bataille de Cas$el, et ne voulut pas aller voir le champ de bataille. « Il ne fut pas trop content de ce que les peuples sur son chemin criaient : Vive le Roi et Monsieur qui a gagné la bataille! Aussi a-ce été la première et la dernière de ce prince ; car, comme il fut prédit dès lors par des gens sensés, il ne s'est trouvé de sa vie à la tête d'une armée. y>

Comme contre-partie à cette affirmation malveillante, on no peut rien choisir de mieux que la lettre écrite par Louis XIV en réponse aux compliments du grand (londé : a C'est avec justice que vous me félicitez de la bataille de Cassel. Si je l'avais gagnée en persontie, je n'en serais pas plus touché, soit pour la grandeur de Faction, soit pour l'importance de la conjoncture, surtout pour l'honneur de mon frère. » (teuvres de Louis XI V^ tome IV.

Cambrai et de Saint-Omer étaient marquées pour une prompte reddition. Il convient pourtant de faire honneur à la garnison de Cambrai des grands efforts qu'elle soutint avant de céder, et qui ont rendu le siège de cette citadelle le plus meurtrier de la campagne. Les défenseurs, Espagnols naturels ^ étaient animés du point d'honneur castillan. Ils fii*ent payer cher aux Français la prise des dehors; ils réussirent même une fois à reprendre une demilune occupée trop tôt et contrairement à l'avis de Vauban (1). Ils méritèrent par cette belle tenue une capitulation honorable (17 avril), qui leur permit de retourner à Bruxelles. Saint-Omer capitula le 19; la garnison, traitée avec honneur, fut conduite à Gand. Ainsi, en sept semaines, à travers la fin de riiiver, les Français avaient gagné une bataille rangée, expulsé définitivement les Espagnols de r Artois, et complété l'acquisition du cours supé*rieur de l'Escaut; et dans ces conquêtes ils comp-

(1) Racine, Fragments historiques. Dumetz, brave hommey mais diaud et emporté, avait prévalu dans l'esprit du roi sur Vauban. Celui-ci disait au poi : « Vous perdrez peut-être à celte attaque tel homme qui vaut mieux que la place. » La demi-lune fut attaquée et prise, mais les ennemis y étant revenus avec un feu épouvantable, ils la reprirent et le roi y perdit plus de quatre cents hommes et quarante officiers. Vauban, deux jours après, l'attaqua dans les formes, et s'en rendit maître sans y perdre que trois hommes. Le roi promit qu'une autre fois il le laisserait faire. Le récit do Racine ne diffère de celui de Louvois rapporté par Rousset, que par le nombre d'hommes tués ou ble^sés dans la première attaque. Louvois convient de vingt-cinq officiers tués ou'blessi's, de cinquante soldats tués et deux cents blessés.

Page 1