‹ Histoire du règne de Louis XIV; récits et tableauxChapitre 8 sur 142 · DIVISIONS ENTRE LES ALLIES · texte numérisé non relu

DIVISIONS ENTRE LES ALLIES

avait promis pour renlrelien de son armée dans le pays de Brème. Or, c'était à qui ne payerait pas cette somme; l'Espagne soutenait qu'elle n'avait pas demandé l'assistance de la Suède, que la Hollande seule, par caprice, lui avait imposé ce payement, et la Hollande se refusait à en faire l'avance si l'Espagne ne lui donnait pas hypothèque sur ses villes de Gueldre; en attendant les Suédois répondaient par l'ajournement à tous les projets nouveaux où l'Angleterre et la Hollande essayaient de les engager (1). L'Empereur, par instinct de préservation, n'aurait pas dédaigné une alliance avec les confédérés de La Haye; mais il lui répugnait d'entrer dans une ligue protestante; d'autre part, il était inquiet des troubles intérieurs de l'Espagne, où un bâtard de Philippe IV, don Juan, disputait la régence à la reine mère; et, dans le cas possible de la mort du jeune roi, il craignait de s'aliéner la France avec laquelle il avait conclu un traité secret pour le partage de la succession espagnole.

Les divisions intérieures de chaque Etat contribuaient encore à relâcher le lien des alliances extérieures. Les Provinces-Unies étaient partagées entre les républicains et les partisans du prince d'Orange. De Witt venait de faire rendre, par les États de Hollande et West-Frise, Védit perpétuel (1661) qui interdisait à quiconque serait capitaine et amiral général d'éfre en même temps stathouder

(1 Voir les lettres de Temple. 1668, 1669.

d'une ou de plusieurs provinces. Il avait rudement déclaré au jeune prince que c'était une mesure de défiance légitime inspirée par le souvenir des attentats de son père, et par la crainte qu'il ne voulût lui ressembler (1). Cependant la Zélande protestait contre une décision qui ne pouvait avoir de valeur que par le vote de toutes les provinces, et bientôt le prince se rendait furtivement à Middelbourg, où les états de Zélande l'installaient parmi eux comme premier noble à dix-huit ans (2). Cette rivalité avait son contre-coup en Angleterre et mécontentait Charles II. Il n'avait jamais aimé les Hollandais; son antipathie s'irritait de ces attaques à son neveu comme de la question interminable de Surinam et des forts, et le disposait à romppe avec des amis si peu complaisants. Aussi bien en Angleterre, comme en Hollande, l'opinion n'était pas unanime, ni les différents pouvoirs en parfaite intelligence. Le ministère lui-même, la fameuse cabale^ était partagé. Tandis qu'Arlington tenait pour la Hollande, Buckingham préférait la France, et ClifTord, au milieu des acclamations soulevées par la paix de Bréda, avait dit : « Nonobstant toute cette joie, il « faut que nous ayons encore une guerre avec la « Hollande dans peu de temps; » c'était lui, selon un de ses adversaires, qui entretenait la mauvaise volonté de la Compagnie anglaise des Indes pour

(1) Basnage, Histoire des Provinces-Unies, année 1667.

(2) Basnage, année 1668.

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les Hollandais (1). Le Parlement ne voulait d'alliance qu'avec les Etats protestants; maïs le roi n'était pas encore vis-à-vis du Parlement dans la dépendance où l'a placé plus tard la révolution de 1688. II avait des droits que, dans un premier besoin, un premier zèle de restauration, tout le monde lui avait reconnus; il pouvait en user subitement, et imposer son caprice à la nation. Quand les chambres lui disputaient parcimonieusement les subsides, les libéralités de Louis XIV étaient bien capables de le séduire.

Toutefois les premières tentatives du roi de France vis-à-vis des amis de la Hollande parurent échouer complètement. En Angleterre, Buckingham lui-même demandait, avant toute autre condition, que la France suspendit ses constructions navales ; la perspective de la ruine du commerce hollandais, dont les Anglais profiteraient bien plus que la France, ne les touchait que médiocrement. Les Suédois ne furent pas moins difficiles. Louis XIV leur offrant de leur payer l'argent qu'ils réclamaient de l'Espagne, ils affectèrent de se croire outragés, et du haut de leur probité incorruptible, ils s'indignaient qu'on les crût capables de manquer à leur parole pour de l'argent. Louis XIV attendit, et, se tournant d'un autre côté, il commença, pour ranimer la ligue du Rhin, par traiter avec l'archevêque de Cologne

(1) Temple, Lettre à son père, 20 juillet 1668 : collection in-12, tome I.

toujours hostile aux Hollandais (février 1669); il lui offrit des forces contre tous ses ennemis^ et lui envoya douze canons promis autrefois par Mazarin (1). Il encouragea l'évêque de Munster à faire des armements considérables pour se garantir des vengeances de la Hollande, et obtenir quelques réparations légitimes (2). Il amusa l'Espagne par des chicanes de limites ou des offres d'échanges; il détourna l'Empereur d'entrer dans la Triple-Alliance par l'intérêt de la religion catholique, la crainte des Hongrois, la division des Polonais, l'ambition des Turcs. Tout à coup, au milieu de ces soins, il vil le roi d'Angleterre venir spontanément à lui et réclamer son assistance.

C'était un singulier homme que Charles IL II se livrait volontiers i\ l'alchimie et à l'astrologie ; // favorise en roi ces hautes coimaissanceSj a dit ironiquement La Fontaine (3). Un moment, Louis XIV avait espéré de le conduire par un astrologue de son choix, et de lui démontrer les avantages de l'alliance française par des raisons tirées de la lune. Mais un horoscope démenti par l'événement avait ruiné le crédit de ce nouveau diplomate. Maintenant Charles II voulait changer de religion, et, comme son frère le duc d'York, se déclarer catholique. Pour s'assurer cette liberté contre l'intolérance anglicane, il croyait avoir besoin d'une assistance étrangère.

(1) DumoDt, Corps diplomatique^ tome VII.

(2) Lettres de Temple, 4 et 25 juin 1669 : collection in-18.

(3) La Fontaine, Fabien, livre VI! ; Vn animal dans la lune.

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Ceux de ses conseillers qui étaient catholiques^ considérant que la maison d'Autriche était hors d'état de coopérer à l'exécution de son dessein^ l'engageaient à recourir à Sa Majesté très-chrétienne; en retour du service attendu^ on le trouverait disposé à favoriser la politique de Louis XIV.

Il y avait ici plusieurs surprises en une seule. Ce roi libertin s'inquiétait bien vivement de son salut : n'était-ce pas plutôt de l'argent qu'il pourrait sous ce prétexte tirer de la France! En tête de ses confidents était Arlington, jusque-là le chevalier de l'alliance hollandaise, l'inspirateur de Temple; au contraire, on se cachait de Buckingham bien plus porté pour l'alliance française. Ce qui n'est pas moins curieux, c'est que pour entretenir Charles II dans cette disposition, Louis XIV envoya des présents à sa maîtresse, lady Castlemaine (Barbara Palmer). ce Cela ne gâte rien aux affaires auprès des dames de quelque humeur qu'elles soient, » écrivait Lyonne à Croissy. Merveilleuse flexibilité de la diplomatie! Un projet de conversion, de rénovation morale, confié aux soins et à l'influence d'une concubine! Mais il s'agissait de ressaisir à tout prix et d'enchaîner désormais la volonté flottante du roi d'Angleterre.

Les négociations marchèrent avec lenteur, mais sans interruption. Après avoir déclaré à Charles II qu'il ne désirait pas moins que lui cette nouvelle étreinte de leurs cœurs et de leurs intérêts (1), Louis XIV

(1) Œuvres de Louis XIV, Lettres, juin 1667.

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proposa pour médiatrice la duchesse d'Orléans qui étai! le lien si Jiaturel de leur union (1). En novembre 1669, Charles II exprimait à l'ambassadeur français sa triple volonté de se déclarer catholique, de favoriser les prétentions de Louis XIV sur la succession d'Espagne, et de faire la guerre aux Hollandais; le mois suivant il lui remettait un projet de traité contenant ces divers objets, et aussi la demande de 200,000 livres sterling (cinq millions) payables avant la déclaration de catholicité, et destinés à en assurer le succès; de plus, l'Angleterre devait avoir, dans la dépouille de l'Espagne, Minorque et Ostende avec ses environs, dans la dépouille de la Hollande, Walcheren, Cadsant et l'Écluse. Louis XIV n'accepta pas du premier coup, ni sans amendements, ces propositions. Il trouvait un peu forte la somme de cinq millions. Il jugeait inopportune la déclaration de catholicité. Quoique Charles II n'eût pas l'intention d'imposer la religion catholique à toute l'Angleterre, mais seulement de rendre les catholiques libres comme lui-même, quoiqu'il entendît accorder la tolérance aux presbytériens, et comptât leur gratitude parmi ses moyens de succès, l'ambassadeur français lui représentait le danger de risquer une lutte contre la majorité de la nation, de donner aux Hollandais un prétexte pour former une coalition protestante, d'aliéner les princes protestants d'Allemagne que la France travaillait à gagner. Il

(1) (Ewres de Louis XIV. Lettres, septembre 1669.

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insistait pour qu'avant tout le roi anglais déclarât la guerre à la Hollande sous prétexte des difficultés commerciales qui divisaient les deux peuples, et cherchât dans la victoire un droit de plus et des forces nouvelles pour proclamer la tolérance (1). Il y avait aussi quelque désaccord dans la question de savoir à qui appartiendrait le commandement suprême quand les forces navales de France et d'Angleterre seraient réunies: Charles II le réclamait pour son frère; il en coûtait beaucoup à Louis XI\' de céder le pas à l'étranger .

Après six mois de débats, la duchesse d'Orléans, qui faisait partie du \oyage du roi à Dunkenjue, passa à Douvres où Charles II se rencontra comme fortuitement (juin 1670). Là, au milieu de fêtes brillantes, et dans l'intimité des confidents, fut conclu un premier traité qui, en conciliant les exigences mutuelles, enlevait le roi d'Angleterre à la Triple- Alliance. La somme pour aider à la déclaration de catholicité était réduite à deux millions, et cette déclaration, au lieu de précéder toute autre entreprise,

(1) Voir, dans les Œuvres de Louis XIV ou dans Mignet, les dépêches de Golbert-Croissy sur ces questions.

Nous insistons sur ce mot de tolérance. Si peu honorables que soient le caractère et les intentions de Charles II, il est certain que, comme Jacques 1! plus tard, il ne prétendait opprimer aucune conscience. Les clameurs de TÉglise anglicane, qui se croit anéantie dès qu'une autre Église respire librement à côté d'elle, ont pu faire illusion à TEorope du xvii* siècle, surtout dans Temportement de sa résistance à Louis XIV; mais il est temps que ces préjugés disparaissent de l'histoire sincère et impartiale.

ne (levait se faire qu'au moment jugé opportun par Charles II. Le roi anglais^ tout en respectant le traité d'Aix-la-Chapelle, s'engageait à soutenir les droits nouveaux que l'ouverture de la succession d'Espagne pourrait donner au roi de France. Les deux rois avouaient la résolution Ae mortifier' t orgueil des États généraux de Hollande y et d'abatfre la puissance d'une nation qui s'était souvent iwiixie d'une extrême ingratitude envers les propres fondateurs et créateurs de cette République. A cet effet, le roi d'Angleterre joindrait aux troupes françaises de terre un corps de six mille Anglais, et mettrait en mer cinquante vaisseaux de guerre auxquels se joindraient trente vaisseaux français, sous le commandement commun du duc d'York. Les deux rois feraient tous leurs efforts pour attirer dans cette guerre la Suède et le Danemark, ou au moins l'un des deux, les électeurs de Cologne et de Brandebourg, la maison de Brunswick, le duc de Neubourg, l'évêque de Munster. Enfin, pendant toute la durée des hostilités, la France payerait à l'Angleterre un subside annuel de trois millions. La perspective de ce revenu était bien faite pour engager Charles II à la persévérance ; mais il se trouva lié plus étroitement encore par une clause tacite, conforme à ses goûts, et qui décidément ne répugnait pas à la délicatesse de son allié. Dans la suite de la duchesse d'Orléans figurait une belle Bretonne, Louise-Rénée de Penancoet de Kéroualle, qui n'était pas là par hasard, et dont rétoile y dit Sévigné , avait été devinée avant gu^elle partit.

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