ÉviNEMEirs
tipuel ajoutaient à la fatigue des prisonniers. Ce fut dans la soirée du tu 5 juin que le roi rentra à Paris. Pour éviter les rues que la foule eût obstruées, le triste cortège descendit le boulevard ; la garde nationale qui formait la haie portait les armes renversées, et tous les spectateurs avaient le chapeau sur la tate. On avait afBché en beaucoup d'endroits ces mots : Celui qui applaudira le roi sera battu ^ celuiqui rinsuUera sera pendu. Un profond silence régnait sur le boulevard; mais dans le jardin des Tuileries, où la famille royale entra par le pont tournant, il y eut une agitation violente et des dangers effrayans. Un groupe de forcenés assaillit les trois gardes du corps, qui n'avaient pas quitté le siège de la voiture : se voyant près d'être égorgés, ils mirent pied à terre, et iijoutèrent ainsi à leurs périls pour que la famille royale n'eût pas le spectacle de leur mort (i). Les commissaires de l'assemblée les arrachèrent aux assassins. Une double haie de gardes nationaux se forma 4^ la voiture au château : Marie Antoinette, avec son courage ordinaire, voulut rester la dernière; lorsqu'elle vit le roi, ses enfans et sa sœur en sûreté, elle descendit. Noailles et Menou la conduisirent à son appartement; ils faisaient partie d'une députation chargée par l'assemblée nationale de prévenir le désordre. Dans la matinée , le comité de constitution avait fait rendre un décret portant qu'aussitôt après l'arrivéci
(i) Ils n'étaient pas attachés sur le siège, comme on l'a dit dans une mut* titiide de brochures et d'histoires.
QUI PRJÎGSPEtfT LA RlÉ VISION. 435
du roiy U lui serait donoé provisoirement ime gardç qui^ sous les ordres du commandant général de la garde nationale parisienne^ veillerait à sa sûreté et répon* drait de sa personne. Une mesure semblable ét^it prise à l'égard du dauphin et de la reine. Tous ceux qui avaient accompagné la famille royale seraient mis en arrestation et interrogés* Le roi et la reine seraient entendus dans leurs déclarations. Le ministre de U justice continuerait d'apposer lei sceau de l'état aux dé r çrets de l'assemblée nationale, sans qu'il fût he^in df la sanction ou de l'acceptation du roi; le pouvoir exér cutif restait dans la main des ministres, jusqu'à ce qu i) en fût autrement ordonnée
Malouet représenta avec force que ce décret chant gérait la forme du gouvernement ; qu'en l'absence du roi, l'assemblée nationale avait dû prendre les mesures qu'exigeait la sûreté de l'état, mais que, le roi revenu^ l'assemblée ne pouvait concentrer en elle la puissance législative et la puissance executive, sans détruire la con* stitution qu'elle avait jurée. Interrompu sans cesse par des murmures^ il demanda qu'une conférence eût lieu au comité de constitution, où chaque député apporterait librement ses observations ; et il déclara que jamais il n'a^ dopteraitdes mesures qui tendraient à rendre le roi prisonnier. Alexandre Lameth répondit que la première partie du décret offrait des dispositions réclamées par la sûreté personnelle du roi, autant que par la sûreté de l'état; et que la seconde partie, relative à l'action provisoire du gouvernemeat, loin de porter atteinte aux
436 ÉVÉNEMEirS
principes, en était une simple consëqaence.cc Nous avons toujours pensé, dit-il, qu'aucun obstacle ne devant s'opposer à ce que le pouvoir constituant .remptît sa mission, il fallait que, pendant sa durée, le pouvoir exécutif fût suspendu dans les mains du roi. Si des inconvéniens pratiques nous ont fait craindre de proclamer cette vérité, les circonstances aujourd'hui la réclament; et qu'on n'essaie pas d'en conclure que l'assemblée veut changer la forme du gouvernement. Envoyés pour donner une constitution à notre pays, nous avons jugé que Tétendue et la population de la JFrance exigeaient l'unité de force et d'action qu'on ne trouve que dans la monarchie. Si cette vérité exis* tait il y a un an, elle existe encore aujourd'hui ; et c'est elle qui nous servira de guide pour achever notre constitution. » La théorie de Lameth sur le pouvoir constituant était en opposition flagrante avec les mandats; il eût été de meilleure foi, s'il eût dit que les circonstances amenées par une suite de fautes dominaient tout. D'André défendit et le projet du comité et le gouvernement monarchique. En vain Malouet redoubla-t-il d'efforts, l'agitation et les murmures succédèrent aux applaudissemens qu'avaient obtenus ses adversaires. Le projet fut adopté.
Un autre décret (a6) décida que le tribunal de l'arrondissement des Tuileries procéderait à. l'interrogatoire des personnes arrêtées ; et que l'assemblée nationale nommerait dans son sein trois commissaires 'pour entendre les déclarations du roi et de la reine.
Qtll PRlÈciDENT LA REVISION. 4^7
Cette disposition souleva des débats : Robespierre re« gardait comme une violation des principes une exception en faveur du roi et de la reine.» Qu'on ne prétende pas, dît-il, que l'égalité dégraderait l'autorité royale4 Un citoyen, une citoyenne, un homme quelconque ne peut être dégradé par la loi. La reine est une citoyenne; le roi, dans ce moment, est un citoyen comptable à la nation; et, en qualité de premier fonctioanaioe public, il doit être soumis à la loi. » L'extrémité gauche applaudit; et Buzot voulut effrayer l'asseml^léq en luà .disant qu'elle allait usurper le pouvoir judiciaire. 'I4S rapporteur,. Duport, expliqua qu'il ne s'agissait point de faire exercer des, fonctions judiciaires par. l'assemblée nationale. Relativement à l'égalité dans rappUcâtion^ela ioi :« On ne peut, dit-il, considérer le roi comme un. citoyen, parce qu'il est un. pouvoir. Tous le^ décrets constitutionnels le placent; à/^p^itd^ autres citoyens, non qu'il soit au-dessus de laloi, ipaifi; la manière dont elle doit lui être appliquée n'est pas la même que pour les antres Français. Son caractère individuel et son caçactère public sont réunis ensemble. Revêtu du pouvoir exécutif suprême, il ne peut étfç soumis à l'action de ses subordonnés; il ne doit pas être soumis seulement aux lois civiles, mais aux lois civiles et aux lois politiques. » Malouet ne s'opposa point à ce que le roi et la reine fussent entendus dans leurs déclarations; mais lorsqu'il rappela le respect dû à l'autorité royale, et dit que les commissaires de l'assemblée devaient parler au roi avec
4^8 iÉVÉNEMENS
la plus grande réserve , l'exclamatioa triviale Allons donc! se fit entendre sur les bancs de l'extrémité gauche. Les commissaires furent Tronchety d'André etDu«port; on sait qu'ils offrirent d'utiles conseils àLouisXYL Sa déclaration porte que les outrages dont sa familld et lui ont été l'objet le i8 avril, l'impunité des libelles qui depuis ont provoqué des violences contre sa per^ sonne, sont les causes de son éloignement de Paris. Soa intention fut toujours de ne poiM quitter- la France : il n'avait concerté son voyage ni avec 4es puissaneeai étrangères, ni avec aucun des Français sortis du rdyatt^ Aie, et jamais il n'a ftit d'autre protestation ^qtieoeelle <|tt'il a laissée à l'assemblée nationale le jour de son départ. Cette protestation n'àtteiiit point les principe^ de la constitution ; elle, est relative seulement à laforwi des itanetions, pour lesquelles il n'avait pas une pleine Hberté; à la manière dont les décrets constituliônnels hii étaient présentés, sans qu'ileûtlesmoyens de juger tmir ensemble; enfin, au défaut d'autorité sqffisanté pour diriger l'administration et pour faire exécuter leë bië. Il nWait pas cru possible de connaître parMte' ment l'opinion publique, au milieu dePàHs^ tnais^daM son voyage^ il a vu combien cette opinion est fetvorablo à la constitution. Tous les renseignemens qu'il a^ v^ cueillis l'ont également couvaincu de la nécessité de donner de la force aux autorités chargées de maintenir l'ordre. Aussitôt qu'il a connu l'opinion publique^ il n'a point hésité à sacrifier ses intérêts personnels pour le bonheur du . peuple. Après avoir ajouté quelques
mots pour attester que les persoBnes d6nt il était ac» compagné n'avaient reçu que fort tard ses ordres, il signa cet écrit rédigé de manière à produire une im- |)resston favorable qui fut gédén^lei&eàt obtenue. . La déclaration de la-» reine est noble ^totiebaiit«r:
ic Je déclare, dit Marie Antoinette^ qu^ là roi désiiidlt partir avec ses enfans, rien dans la nature «'auvàit (m m'empécher de le suivre* J'ai asseis prouvé; depuis deoiL ans, que je voulais ne le'quitter jamaiSir Ge:qai tt/n ^dcqre plus déterminée^ d'est l'assurance ipositive qttb j'4ivais que le roi ne voulait pas soi'tir du royaume^Vll en avaitêule désir, toute ma force aurait été enftp^fée pour l'en empécheMu Lai^ne parle ensuite des^përsèttnés qui l'ont suivie, et affiroMique chacune â'eltes4^ddrait le but du voyage; Q'estJà. toute sa déèlaràtk»; >*^
> fiouUlé^ en arrivaut à lAisëmbowgv écrivit !à^ ia9semblée un,e lettlre injurieuses^ furibotide« Son but était de prendre la responsabilité du départ de lar fjGlmille royale, d'écarter du roLlà haines et les v^geotfc^,ço..l^, appelap.t sur lui seul; il crut fdo^ç ne pouvoir prodigua* trop d'invectives et de* menaccsi «uk hommes qu'il Voulait i>Htér Cotttrè lui. Oti éèôUtà Qe sans[-froi(l une moitié de'sa lettre, l'autre excita des
éclats de virej et.l'aiisideaJbJée pa^^a. à l'ordre du jour (i). Les chefs du^ôté droit rédigèrent une déolanrtion
(i) Bouille ayait plus de justesse dans les idées que ne le feraient sup« poser les rodomontades indigues de lui que cette lettre contient. Peu Je jours après revoir iêcrîle, il remît aux princes émigrés une note où il expose avec calme et franchise plus^ d'une vérité sur la situation du royau-
44o iviiiTEMEirs
contre les décrets par lesquels l'assemblée réunissait en elle tous les pouvoirs. Dans cet acte, ils annoncent qu^un seul motif peut les forcer à siéger auprès des hommes qui, ont éles^é une république informe sur les débris de la monarchie : ce motif est de ne pas abandonner les !Wi4réts de la personne du roi et de la famille royale; jei^ conséquence, ils cesseront désormais de prendre 4Mirt k toute délibération de l'assemblée nationale qui rft'aura pas pour objet les seuls intérêts qui leur resftent à défendre. Deux cent quatre-vingt-dix députés jàigA^rent cette déclaration (i). Sur ce nombre ai con- *ji4ék!able, qui s'éleva même à trois cent quinze , une -Uientaine seulement, à la tête desquels on doit placer , ^ajouet, firent une restriction importante; ils improuvèrent'les décrets attaqués , mais en se réservant de .prendre la parole et de voter lorsqu'ils le jugeraient içonvenable. Bien. n'était plus funeste et plus absurde .que de renoncer à ce droit; mais les. meneurs d'un 4fcveugle parti fure«it d'autant plus actifs à recueillir
àiè; « 6ii peut, dit-il, assurer cfue la France presque entière éâtcoôtre ran- ,fliBB tégii»e..J'iBii esBcepte quelques iadividus intéressés i ie.toir i^eoaitre. On regarde ciupme impossible de le rétablir autrement que par la force ; et l'on croit que si Ton peut en employer une suffisante pour soumettre les peuples, elle ne le serait pas pour lés contenir, et que leur obossance ne peut être assurée que par un ordre de cjkoies qui plaise et qui convienne :wa^ individus.. • L'ordre np sem rétabli et maintenu que par un gouvernement qui, en améliorant le sort du peuple, lui assure à jamais la destruction des anciens abus. » Pièces officielles^ à la suite des Mémoires de Bouille.
(i) Quelques députés du coté droit firent plus : CazalèS| de Bonnai, le vicomte de Mirabeau, un ou deux autres quittèrent l'assemblée nationale.
Qm PR]£CÈD£NX hk RÉVISION. 44 <
des signatures , qu'ils voyaient les modërës du côté gauche se rapprocher des modérés du côté droit. Quelques hommes qui, tout en blâmant leurs passions, siégeaient avec eux, signèrent sans restriction , entraînés par cette maxime si répandue , qui peut devenir si coupable : il faut suwre son parti, on ne peut se séparer de son parti. Un des membres les plus estimables du côté droit, le marquis de Ferrières, signa sans se permettre aucune réserve; et cependant il dit, dans ses Mémoires, en parlant du dé* cret du 25 juin : « Malheureusement, les circonstances rendaient ce décret tellement nécessaire, qu il aurait été imprudent de ne pas le porter. » Quelques pages pjius loin, il ajoute: a Les rédacteurs de la déclaration. ÇQnsul|èrent plus le désir de nuire aux constitution^ jaels q^Uls détestfiient, que Futilité dont elle pouvait
être; gUifçjL je ta k famille royale Mais les grands
seigpeurS|flç>baut clergé, les parlemens, les financiers ne voulaient pias la constitution , quelques adoucissemens qu^on, pût y apporter ; il leur fallait tout l'ancien régixpe. Aussi , dissimulant Içs favorables et secrètes dispositions des constitutionnels , ne doutant pas qu'elles amenassent la paix, mais avec la paix, la constitution, ils préférèrent la chance de leur propre ruine, pourvu qu'il leur restât l'espoir de l'ancien régime. » Le côté droit voulait que l'assemblée nationale entendît la lecture de sa déclaration (5 juillet) : l'orateur fut interrompu dès les premiers mots; et le tumulte devint si violent que le président fut oblige de lever la séance.
44^ ^ÉNïiMEirs
Le refus du côté droit de concourir à réviser la constitutiouy affligea les amis éclairés de la chose publique ; mais ils craignaient bien moins ce parti faible et vaincu^ dont les espérances reposaient sur le secours très éventuel des puissances étrangères, qu'ils ne redoutaient le parti démagogique accoutumé à faire mouvoir le peuple, et qui se disposait à lever le drapeau de la république»
Sans crier aux armes contre la monarchie, beaucoup de gens répandaient depuis longtemps des idées qui préparaient la chute du trône. La plupart des répii«blicains s'étaient annoncés d'abord comtlîie de purs théoriciens. Brissot imprimait .dans sa famille (aVril 1791) ] v On me calomnie en m'accusant dei tîe |^ vouloir de roi ; non que je ne croie pas qiie la rbytti^ est un fléau, mais parce qu'avoir c€%të (^nJèôfllirétÀ» physique et rejeter le roi adopté^ []^r4d%éW&tfttitioii, •ont deux choses différentes. L'opinion i^^petiAtàiéi la rejeetidû est coupable^ Je puis done cr0îi^' et je croi^ mi toujours que le gouvernement repréiëtfâtif et élèc^ lif dans les pouvoirs, est le meilleur; mais je croi^^ûssi que tout Français doit obéir au roi de là co^âtit^tiofÈlî je ne suis donc point l'ennemi dé la bbMtkt^tiôbv^ Celui- qui ^'exprimait ainsi préparait le renVétâfétnént de la m(Hiarchie, mieux que s'il l'eût directement provoquée, car il aurait indigné ou effrayé beaucoup d'hotnmes que sa théorie, pacifique en apparence, fa*> iniliarisait avec l'idée de république.
Les orateurs qui avaient le plus ébranlé le trône
QUI PRicàDEUT LA REVISIOIT. 44^
étaient partisans de la monarchie; mais séduits par des idées abstraites, emportés, aveuglés par Famouif de la popularité^ ils avaient, sans le savoir, introduit dans les lois une foule de dispositions républicaines. Toujours nos législateurs s'étaient occupés de rendre le gouvernement libre y jamais de le rendre solide/ Duport et ses amis, qui ne voulurent pas un seul mf*\ stant la république, l'avaient souvent très bien jervief' et, sûr ce point, fort peu de membres du côté gauche ne< méritaient aucun reproche. Bien avant la fuite du roi, le républicain Camille Dësmofilîns écrivait cette phrase que termine une observation frappante de vé^ rite : a On a laissé à la France le nom de monarchi^^ pour, ne pas effaroucher ce qui est cagot, idiot, ram*« pânt^ animal d'habitude; mais, à part cinq oa^ùvdé» er^s, contradictoires açec les autres^ on noitsa oort* stitaés en république, yt . .
Le plus intrépide adversiaire- de l'anarchie, La Fayette^ avait puissamment contribué à répandre des idées inconciliables avec l'existence du trône. Cet élève de l'Amérique n'était pas inconséquent^ comme le# députés dont je viœs de parler ; il suivait ses principes, avec toute l'impaÉ^sibilité de ton caractère; Dànë la crise dont je retrace les souvenirs, tandis que \èà démagogues ne songeaient qu'à soulever la multitude contre le troHe, La Fayette et ses amis examinèrent avec calme, avec maturité, s'il convenait d'établir la république ; et la question se réduisait pour eux à sa* voir si les esprits étaient disposée à ce grand change-
444 £ViN£MKKS
ment. Le moyen qu'ils prirent pour s'en assui*er était fort simple ; ils convoquèrent un certain nombre de dëputës qui représentaient les différentes opinions du coté gauche, en excluant toutefois l'opinion anar* chique. La réunion eut lieu chez le duc de la Rochefoucauld. Dupont de Nemours exposa les motifs qui pouvaient décider l'adoption du régime républicain. Ces motifs étaient la difficulté que Louis XVI, après safuite, recouvrât jamais la popularité, sans laquelle il serait en butte à de perpétuelles attaques ; sa faiblesse qui ne permettait pas d'espérer qu'il pût donner an appui solide aux lois constitutionnelles, si l'exécution \\d en était confiée ; l'impossibilité de trouver un régent, tel que le demanderait l'opinion publique, si l'on faisait passer la couronne de Louis XYI à son fils ;i la force toujours croissante que prendraient les démagogues, s'ils n'étaient pas contenus par un gouvernement fenne; la crainte de voir l'anarchie gagner toujours du terrain, et proclamer enfin, par l'émeute, une république sanglante; tandis qu'on pourrait, sans secousse, as^ »irer aujourd'hui les bases d'un gouvernement républicaip, et l'entourer de toutes les garanties d'ordre qu'une discussion éclairée et libre ferait juger nécessaires. Jamais conversation ne fut plus paisible que celle qui suivit l'exposé de Dupont de Nemours. Il fut reconpu qu'on n'avait à choisir qu'entre la république et la monarchie avec Louis XVI. La question décisive fut ensuite, non de savoir quelle forme de gouvernement préféreraient les assislans, mais de connaître d'après
QUI PRIÉGÈDEnT tA RÉVISION. 44^
les relations de chacun d'eux , quelle était l'opinion générale des Français. Cette opinion était manifeste; on n'entendait demander hautement la république que par une poignée de gens la plupart tarés, de factieux qui cherchaient leur élévation ou leur fortune dans un bouleversement. Les hommes qui voyaient en théorie les avantages du gouvernement républicain, avaient toujours reconnu qu'il n'était pas encore dans nos mœurs, et qu'on ne pouvait songer à l'établir que dans un temps plus ou moins éloigné (i). La république n'aurait pas eu trente voix dans le sein de l'assemblée nationale; et la proportion paraissait encore plus faible, si l'on portait ses regards sur l'universâlité des habitans de l'état. Ces faits amenèrent les considérations suivantes : l'impression fâcheuse causée par la fuite de Louis XVI pouvait s'effacer; il avait été poussé à cette tentative désespérée par des outrages dont tous les gens de bien s'indignaient; il venait de déclarer qu'il avait vu combien la France était
(i) Je ne crois pas même que ceUe pensée puisse un jour se réaliset* dans les grands états de i'£urope« Le gouvernement républicain exige dn désintéressement ; non ce désintéressement absolu qui nous étonne dans quelques républiques de Tantiquité, mais du moins celui qui porte un citoyen revêtu de hautes fonctions,à les quitter avec joie ou.sans regret, lorsque leur terme arrive. Or, dans nos états vastes, industrieux, riches et cor* rompus^ Tambitiou sera toujours trop excitée pour que l'homme, investi d'une puissance haute et temporaire, ne cherche pas à la prolonger, à la perpétuer, et pour que beaucoup d'intrigans, ardens à lui succéder, n'essaient pas d'abréger le temps que lui donne la loi. Dans de pareils états, la république sera toujours impossible.
446 lÉVÈTEMENS
attachée à la constitution ; on lui rendait la justice qu'il avait toujours dësiré le bonheur du peuple ; un gouvernement régulier allait s'établir, Louis XVI aurait l'autorité nécessaire pour faire exécuter les lois ; sa position nouvelle ne serait pas au-dessus de ses forces, et sa bonté le rendait très digne d'être le chef d'une monarchie constitutionnelle. La Fayette et ses amis ne firent pas le plus léger effort pour soutenir l'opinion républicaine ; convaincus que la presque totalité des Français n'en voulait pas, ils suivirent la bannière monarchique, sous laquelle ils ont loyalement succombé. t Le club des jacobins ouvrit, avec éclat, une discus- i sion sur le parti que l'assemblée nationale devait • prendre à l'égard de Louis XYI. Danton se distingua parmi les plus fougueux orateurs : il s'étonne d'avoir entendu dire que Vindwidu déclaré roi des Français n'e^t pas déchu de la couronne par le fait seul de sa fuite... Cet individu a signé un écrit dans lequel il ' annonce qu'il va chercher les moyens de détruire la | constitution : que l'assemblée lui présente cet écrit ; s'il l'avoue, certes il est criminel, à moins qu'on ne le répute imbécille. . . . Danton cependant n'était pas arrivé au dernier degré de frénésie ; il aura fait des progrès lorsque, représentant du peuple, il votera dans une autre assemblée ; il dit dans celle-ci : a Ce serait un spectacle horrible donné à l'univers si, ayant la faculté de trouver un roi criminel ou un roi imbécille^ nous ne choisissions pas le dernier parti. » Sa conclu-
QUI PRÉCiDBlTT Ii4 REVtSIOlf. 44?
sion est que Louis XYI soit interdit, et que le pouvoir exécutif soit confié à un conseil de dix ou douze membres, nommés et changés tous les deux ans par une assemblée électorale. Cette idée parut profonde, et fut bruyamment applaudie. Plusieurs orateurs réduisaient l'inviolabilité royale aux actes dont les ministres sont responsables ; pour tout autre fait, le roi était un citoyen qui pouvait être accusé, poursuivi, condamné. Dans l'opinion de ceux qui soutenaient ce système, la responsabilité de la fuite du roi ne retombant sur aucun ministre, Louis XYI devait être puni. Les seules questions à résoudre éfctient celles de sa* voir s'il serait jugé par l'assemblée actuelle ou par une convention nationale, et si la déchéance était la seule peine à lui infliger. Des diatribes étaient lues ou récitées à la tribune des jacobins. Souvent on entea** dait des phrases telles que celle-ci : a Un homme qui ne devait songer qu'à vous faire oublier, à force dû repentir et de vertu, tous les crimes et tous les malheurs de son gouvernement; un homme qui aurait dû s'estimer heureux et trop heureux si , au lieu de le combler de bienfaits, vous lui eussiez seulement permis de chercher dans votre mépris un asile contre votre exécration, etc. » Le discours où se trouve cette phrase, rappelait le prétendu martyre de Charles 7*", Lorsqu'on demanda l'impression et l'envoi aux socié<^ tés affiliées, un membre ayant exprimé le désir qu'on supprimât les mots relatifs à Charles I®% sa proposition fut rejetée avec le rire du dédain.
448 ISVÉNEMENS
Le prospectus d'un journal intitulé Le Républicain fut affiche jusqu'aux portes de l'assemblëe nationale (i). Malonet,en entrant dans la salle^ dénonça cet écrit, où la royauté, même constitutionnelle^ était audacieusement attaquée. Des murmures l'interrompirent; et lorsqu'un autre député (Martineau) demanda l'arrestation du signataire de ce pamphlet^ plusieurs voix réclamèrent la liberté des opinions et celle de la presse. Chabroiid et Chapelier firent des professions de foi monarchique; ils exprimèrent leur mépris pour les assertions contenues dans l'écrit dénoncé; ils les traitèrent d'extravagances qui concernaient la police et les tribunaux, j mais qui ne méritaient point d'attirer les regards de ' l'assemblée nationale. Les applaudissemens qu'ils re- i curent annoncèrent qu'une grande majorité était résolue à défendre la monarchie; et l'ordre du jour qu'ils | firent adopter ne fut point un triomphe pour les agi* tateurs.
Le bruit se répandait que Sieyès tournait au répU' '
blicanisme. Sieyès n'hésila point à rompre le silence dans lequel il se renfermait souvent avec une obstination dédaigneuse. La note qu'il adressa au Moniteur est positive : (t .«. Ce n'est pas^ dit-il , pour caresser d'anciennes habitudes ni par aucun sentiment superstitieux de royalisme que je préfère la monarchie. Je la préfère^ parce qu'il m'est démontré qu'il y a plus de liberté pour le citoyen dans la monarchie que dans
(i) Ce prospectas était signé Duschastellet, colonel des chasseurs : Thomas Payne, qui se trouvait alors à Paris, en était Tauteur,
la république... J'aurai peut-être bientôt le temps de développer cette question ; j'entrerai en lice avec les républicains de bonne foi ; et j'espère prouver, non que la monarchie est préférable dans telle ou telle position, mais que, dans toute hypothèse, on y est plus libre que dans la république... »ThomasPayne annonça qu'il le réfuterait, et posa fort mal la question. Sieyès la rétablit dans une nouvelle note où il montra beaucoup d'esprit, mais où Ton reconnaît son go&t inné pour les théories subtiles et nébuleuses. L'auteur prend soin d'avertir que la monarchie, telle qu'il la conçoit, est inconnue. Si on veut lire ce second écrit, abstraction faite des circonstances, ce qu^on y verra de plus remarquable, c'est que Sieyès était arrivé à croire que la meilleure forme de gouvernement est la monarchie élective; et qu'il pensait avoir un secret pour réunir tous les avantages de l'hérédité sans aucun de ses inconvéniens, et tous les avantages deTélection sans aucun de ses dangers. Il ne révèle pas son secret : il est toujours l'homme mystérieuK,trop au*dessus de ses contemporains pour vouloir les initier à des vé^ rites qu'ils ne comprendraient pas, et qui se retire en lui-même pour jouir de son savoir et de sa supériorité. Au surplus , les deux écrits de Sieyès eurent de l'utilité, en prouvant que ce penseur n'était pôiat partisan de la république.
La grande discussion continuait aux jacobins. Goupil-Préfeln, qui prononça une opinion constitution^ pelle, fut entendu avec impatience; et le républicain T. III, ;i9
45o iyjÉNEMEirs
Brissol excita Teathousiasine. Les factieux ne mena* geaieat point l'assemblée nationale; l'opinion qu'expri* nieraient ses comités était annoncée d'avance, et on fes présentait comme peuplés des complices de Bouille. On disait aux Parisiens que tous les départemens demandaient la déchéancci et l'on écrivait aux provinces que tout Paris la réclamait. Cependant la vérité est que l'inlmense majorité des Français voyait avec effroi le sinistre avenir vers lequel l'entraînait une société turbulente. Tous les hommes sensés demandaient que l'assemblée mit un terme à la situation du roi, et fitcesier une agitation dont chaque moment accrois- •ait les dangers. Enfin, après vingt jours d'attente (i3 juillet), un rapport fut présenté à l'assemUée sur IbS grands intérêts qui tenaient les esprits en suspens.
Muguet'-Nantoue fit, au nom de sept comités réunis, un rapport qui aurait été plus convenable devant un petit tribunal que dans une assemblée de législateursé Les comités n'avaient pas senti que, s'il fallait disculper ie roi, il fallait aussi relever la royauté. Voici Tanalyse de l'argumentation du rapporteur.
Le roi peuuil être mis en cause pour le fait de son éYftsion?
Ce n*est point par une idolâtrie politique, c'est pour lé bonheur dû peuple et pour la prospérité de fétàt, que l'assemblée nationale a décrété le goUv^nement ttôtiarchique, l'hérédité de la couronne et l'inviolabi- Kté du monarque. Les fonctions du roi sont insépsitltbles de sa personne; il n'est pas un citoyen, il est
QUI pr:ecèdent la révision. 45 1
à lui seul un pouvoir. Si ce pouvoir n'était pas indé-> pendant^ il serait bientôt détruit par celui dont il dépendrait. L'inviolabilité du prince est modérée dans ses effets par la responsabilité des agens. Si le roi agit personnellement, la loi suppose qu'il a reçu des conseils, et l'accusation se dirige contre les conseillers. Sans l'inviolabilité, le roi pourrait être traduit devant les tribunaux pour des actions qui ne seraient pas même des délits, puisque la vérité ne se reconnaît que par la procédure ; et la dignité du pouvoir exécutif se-« rait sans cesse compromise. Il serait possible, cepen* dant, que le roi se portât à des actes coupables, alors la loi le supposerait en démence et on lui donnerait un régent. C'est d'après ces principes que, si vous con« sidériez le roi comme coupable, vous devriez déter^ miner la conduite que vous auriez à tenir.
Mais, son évasion est-elle un délit ?
Aux termes du décret du a8 mars, si le roi fût arrivé à Montmédy et qu'il y fût resté, vous auriez dû lui représenter qu'il était à plus de vingt lieues de l'assemblée nationale; s'il eût passé la frontière, vous au-* riez dû faire la proclamation qu'exige ce décret. Sans doute la constitution n'a pas prévu tous les cas de déchéance, mais vous ne pouvez établir votre jugement que sur les lois existantes; vous en aurez de nouvelles à porter, mais elles ne sont pas faites.
Le roi devait ne pas se séparer de vous : mais a-til faussé la constitution ? a-t-il commis un délit ?
Le 1 8 avril, ce n'est pas au nom de la loi que les
45a ëv^nemens
corps administratifs ont sollicite le roi de ne pas partir, c'est au nom de l'intérêt du peuple; et, vousmêmes, vous avez repoussé l'inculpation que le roi n'était pas libre. Je n'examinerai point si la déclaration qu'il a laissée en partant vous était légalement adressée, si, n'étant pas contre-signée, elle peut devenir l'objet de votre délibération; je la considère sous le seul rapport qui intéresse l'assemblée nationale. I^e roiy en discutant la constitution dans cet écrit, renoncet-il à l'autorité qu'elle lui destine? Non. D'ailleurs la constitution n'était pas achevée : les acceptations partielles, contre lesquelles il proteste, n'étaient pas nécessaires au corps constituant ; et l'assemblée ne les a jamais confondues avec l'acceptation de la constitution. C'est lorsque la constitution sera présentée au roi que, libre de la refuser, s'il l'accepte, il sera lié irrévocablement.
Ainsi, il n'existe pas de délit; et s'il y en avait un, l'inviolabilité s'opposerait à ce que le roi fut mis en cause.
Le rapporteur établit ensuite la culpabilité de Bouille et de ses complices , et présente un projet de décret qui les renvoie devant la haute cour nationale.
L'extrémité gauche demanda avec chaleur l'ajournement, jusqu'à ce que le rapport eût été distribué. Les agitateurs mettaient un vif intérêt à gagner du temps, certains que chaque jour de retard accroîtrait l'effervescence et multiplierait leurs moyens de succès. D'André et Alexandre Lameth s'expliquèrent, avec fermeté, sur le motif qui faisait réclamer l'ajournement ;
un délai ne pouvait apporter aucune lumière nouvelle; en conséquence ils demandèrent que la discussion s'ouvrît sur-le-champ, et leur proposition fut adoptée.
Les discours opposés au rapport ne sont guère que la répétition des argumens déjà présentés à la tribune des jacobins. C'est toujours la même obstination à vouloir que l'inviolabilité ne couvre que les actes dont les ministres sont responsables, le même acharnement à soutenir, contre le texte des lois, qu'il y a lieu à prononcer la déchéance. On entendit contre les comités Pétion, Robespierre, Buzot. Un député jusqu'alors inconnu^ Yadier, s'exprima avec une telle virulence, que plusieurs voix s'écrièrent : c^est Marat ! Grégoire est celui qui passa le plus complètement en revue les argumens des comités ; mais ses réponses sont d'une remarquable faiblesse. Pour accuser le roi , pour prononcer la déchéance, il eût fallu une loi préexistante; Grégoire en voit plusieurs : n'y a-t-il pas des lois contre ceux qui violent leurs promesses , contre ceux qui attentent à la liberté? n'y a-t-il pas la grande loi, le salut du peuple ? Si l'entière inviolabilité n'existait pas, le roi pourrait sans cesse être mis en cause devant les tribunaux par des calomniateurs : Grégoire voit une garantie sufGsante contre ce danger; c'est que préalablement il faut que le jury déclare qu'il y a lieu à accusation. L'indépendance des pouvoirs est nécessaire: l'orateur n'en est pas bien convaincu , il pense qu'on pourrait soutenir l'opinion contraire.
Les tribunes étaient remplies de gens, qui applau-
454 ÉVIÉNEMEWS
dissaient aux phrases les plus violentes. L'assemblée , dans le cours de la discussion, entendit une pétition qui venait du club des minimes , dont Tallien était le principal meneur. Cette pétition était signée JL^ Peuple; et, au-dessous de ce mot, se trouvait une centaine de noms. Les pétitionnaires disaient à l'assemblée nationale qu'elle était envoyée pour donner uneconstitution^ et non pour mettre sur le trône un chef traître à ses sermens; ils la priaient de ne rien statuer avant que toutes les communes du royaume eussent manifesté leur voeu, et lui signifiaient de ne pas oublier que tout décret qui excéderait les bornes de son pouvoir serait par cela même frappé de nullité. Le président imposa silence aux tribunes qui applaudissaient bruyamment; et l'assemblée passa à l'ordre du jour.
Parmi les discours prononcés en faveur du projet des comités, ceux de Duport, de Salles et de Bamave, attirèrent surtout l'attention. Duport fut vivement applaudi par la grande majorité de l'assemblée, au milieu du silence presque absolu des tribunes. Salles excita l'intérêt, par un caractère tout particulier de franchise et d'indépendance ; il ne ménagea personne, et se montra toujours conciliant : il parla des fautes de Louis XYI, et fît voir leur excuse dans les fautes de l'assemblée et dans celles du peuple; il montra quelle influence avaient pu exercer sur le roi les illusion$ d'un parti livré à des regrets amef*s; mais ces illusions se dissiperaient sous un gouvernement régu» lier et ferme qui allait nous rendis la paix ) il prouva
QUI PRlÊGÈDBirT LiL RiÉYISION. 45&
que les dispositions décrétées sur la déchéance n'é» taient nullement applicables à Louis XYI , et il en pro* po^a de nouvelles pour l'avenir. Mais le discours qui produisit une sensation profonde fut celui deBarnave) il y a, dans ce discours, quelque choia de prophétique. Je ne citerai point ce qui $q rapporte dir^temept i|ua questions agitées dans Tasu^niblée, bien que tournât Topateur les pré$^Ate sous une faoQ novivdle. Àprit \&k avoir traitées ; «cjte po$e m^atenant, dittil, la vérU table question : aUons<^i9u« tenniaei* la révelutimi ? aUoiis^nou^ la recommeoeer?,,. » A ces mots, il s'éleva une acclamation générale. iJe ne crains pas les ëtranii gers.«.. On ne peut nous faire aucun mal aui dehons^ mais on peut nous faire un grand mal au dedana, en perpétuant ce mouvement révolutionnaire qui « détruit tout ce qui était à détruire, et qui ne se tow minera que par un rapprochement commun et paifiUs de tout ce qui compose la nation.
« Vous avez rendu tous les hommes égaux devant la loi, vous avez consacré Fégalité civile et politique ^ vous avez repris pour Tétat ce qui avait été enlevi à la souveraineté du peuple; un pas de plus serait un acte funeste et coupable ; un pas de plus dans la ligne de la liberté serait la destruction de la royauté } dans la ligne de TégaUté, la destruction de la pro* priété. Si Ion voulait encore détruire, quand tout oè qui devait être détruit n'existe j^us^ si l'on cpoyait n'avoir pas tout fait pour TégaUlé, quand régalit4 de tous les hommes est aseuréie, trouverait»on une arMte*»
4^6 EVÉNEMEIVS
cratie à anéantir, si ce n'est celle des propriétés? On a entraîné quelques hommes de cabinet/ quelques hommes savans en géométrie, et qui ne montrent pas la même science en politique '(i); on les a entraînéS| dis-jè, par des abstractions, mais on ne peut entraîner le peuple que par des réalités. La nuit du 4 ^^ût a donné plus de bras à la révolution que les grandes Biaximes de philosophie et de raison, qui sont la base de vos plus sublimes décrets: or, quelle nuit du 4 août Vous reste-il à faire? Il est donc vrai qu'il est temps de terminer la révolution, que si elle a dû être commencée et soutenue pour la gloire et le bonheur de la nation, elle doit s'arrêter quand elle est faite ; et qu'au moment où la nation est libre, où tous les Français sont égaux, vouloir davantage, c'est vouloir commencer à cesser d'être libres et devenir coupables. » De birùyans applaudissemens éclatèrent, et se prolongèrent pendant plusieurs minutes. « Aujourd'hui tout le monde sait que l'intérêt est égal à terminer la révolution. Ceux qui ont perdu savent qu'il est impossible de la faire rétrograder ; ceux qui l'ont faite savent qu'elle ^t achevée, et que pour leur gloire, il faut la fixer. ;> tt .... Représentans de la nation française, terminez la carrière que vous avez parcourue avec courage. Vous avez montré que vous aviez, avec la force pour détruire, la sagesse pour remplacer; apprenez au monde que vous avez conservé votre force et votre sagesse
(x) Il fiiit allusion à un discours prononcé par Condorcet au Cercle social, club donti Tabbé Fauchel était le londateur.
pour maintenir... Vous retournerez dans vos foyers; vous y obtiendrez les bénédictions du peuple y ou du moins le silence respectueux de la calomnie, p Les applaudissemens se prolongèrent, la discussion fut fermée et le projet adopté.
Le soir, au club des jacobins, Biauzat donna, d'une voix ferme, lecture du décret qui venait d'être rendu. Parmi ses auditeurs, ceux qui avaient ou affectaient le plus de courage firent des plaisanteries : une voix dit et plusieurs répétèrent que sans doute l'assemblée nationale allait choisir pour président l'abbé Maury; Danton proposa que la société envoyât des cartes d'entrée à Maury et à Cazalès. Toutefois, l'embarras général était visible, et la consternation se peignait sur beaucoup de figures. Robespierre parut, les applaudissemeus retentirent; sa présence et sa voix rappelèrent l'espérance. Les comités, après avoir résolu toutes les questions relatives à Louis XYI, avaient pensé qu'il serait fort inutile et très inconvenant d'absoudre le roi par un article de décret. Robespierre fit observer que le décret rendu ne s'expliquait pas sur Louis XVI, dont la position par conséquent était toujours incertaine, et que les questions qui le concernaient restaient encore à traiter. Ce sophisme ou cette chicane exalta les têtes; on prétendit que l'assanblée avait différé de prononcer sur Louis XVI, parce que le vœu de la nation n'était pas encore exprimé. La Clos proposa d'envoyer aux sociétés affiliées une pétition qu'elles feraient circuler dans toutes les
458 EViNEMENS
communes de leur voisinage, en admettant à la signer les citoyens non actifs, les femmes et les mineurs: cetta pétition, couverte de huit millions de signatures^ reviendrait éclairer l'assemblée nationale. Biausat combattit ces folies, et démontra que le décret ne pou* vait laisser y dans l'esprit des hommes de bonne foi, ^ucun doute sur les intentions de rassemblée natio'* nale* Danton soutint la proposition de La Clos; le débat se prolongeait, la séance allait être levée, s^ns qu'on eût rien décidé, lorsqu'un grand bruit se fît en* tendre au dehors. Une agitation violente régnait dimi Paris. Des agens du club des cordeliers avaieat poussé un attroupement au Champ-de-Mars pour j signer une pétition; l'assemblée nationale, à qui elle était adressée, avait refusé de la recevoir. Des groupes nom** breux s'étaient dirigés vers les spectacles, et les avaient fait fermer, à l'exception d'un ou deux oîi la garde avait résisté. Le tumulte entendu à la porte des jacobins était causé par un attroupement de trois à quatre mille personnes, dont une députalion entra dans la salle. Quand l'orateur put se faire entendre, il dit que le peUf pie venait d^qander à la société de se joindre à lui le lendemain, pour aller au Champ-de-Mars jurer de ne plus reconnaître Louis XYI pour roi. Au milieu des applaudissemens qu'obtint cette proposition, La Clos revint à son idée d'une pétition universelle; descom»» missaires furent nommés pour la rédiger, et Ton dëf cida qu'elle serait signée le lendemain au Champ«d€h Mars. Il était minuit quand les jacobins levèrept la séance.
QUI I^RÊCÈDIENT LA BiéviSION. 4^9
L'assemblée natiouale, à l'aspect des dangers pubUcS| sentit la nécessité de se proponcer contre l'anarchie, et de donner elle-même l'impulsion aux hommes chargés de faire exécuter ses décrets. Sur la proposition de d'André (i 6 juillet), les ministres, les corps admi* nistratifs , les accusateurs publics du département de Paris furent mandés : ces autorités se présentèrent successivement, et reçurent da la bouche du président l'injonction de déployer tous les moyens qui leur étaient confiés pour faire respecter les lois et la trail«> quillité publique. Dans le but de lever les doutes que les agitateurs répandaient, en disant que le décret rendu la veille laissait incertaine la position de Louis XVI, l'assemblée décrétî^ que le pouvoir royal resterait suspendu jusqu'à Tépoque où l'acte consti^ tutionnel serait présenté à l'acceptation du roi.
Le même jour une atteinte, qui d'abord parut décisive, fut portée à la puissance du club des jacobine Presque tous les députés qui en étaient membres^ se réunirent au couvent des feuillans. Ce n'était^ pas sim" plement une scission qu'ils voulaient faire : ils annoui* cèrent qu'ils transportaient dans ce nouveau loc$d le siège de la société dont ils étaient les fondateurs ; ils dé«clarèrent que leur intention était d'épurer cette société, et de n'y conserver que des hommes dont les principes fussent d'accord avec le but qu'ils s'étaient toujours proposé. Quelques députés dont les opinions étaient
fort exaltées, assistèrent à cette réunion pour savoir
■ 1 ^ ■ • • • Il
ce qui s'y plisserait, et pour cberidjer à détournejr Tp-
46o ÉVÉKEMENS
rage. Pétion y parla; mais la modération de soït lan^ gage ne changea point une résolution qui menaçait de devenir si fatale à son parti.
D'après les décisions prises la veille dans le club des jacobins, la multitude se porta au Champ-de- Mars. Des membres du club des cordeliers arrivèrent portant une bannière^ dont la devise était la liberté ou la mort. En lisant la pétition rédigée par des jacobins, une altercation s'éleva ; quelques hommes attentifs et défians se récrièrent sur les derniers mots de cette phrase: « Les soussignés, membres du souve^ rain... demandent formellement et spécialement que l'assemblée nationale ait à recevoir, au nom de la na» tion, l'abdication faite, le o, i juin, par Louis XVI, de la tiouronne qui lui avait été déléguée, et à pourvoir à son remplacement par tous les moyens constitutionnels. » Il y a là un piège, dirent les républicains; remplacer •constitutionnellement le roi, ce serait en prendre un autre, ce serait appeler le fils et lui donner un régent. La Clos, dont les relations avec le duc d'Orléans étaient si connues, fut soupçonné d'avoir tendu le piège. Brissot était le principal rédacteur de l'adresse; on prétend que les mots incriminés lui furent dictés ^ qu'il les effaça, et qae cependant ils se retrouvèrent dans la pétition copiée : c'est un petit mystère qu'il sellait, aussi impossible qu'inutile d'éclaircir (i). La
(i) Ce qu*on appelait le parti d'Orléans ne se composait que d'un petit nombre d'iîommes, dont La Clos était le plus actif. Dans la crise où se trouvait* la France, il se mcmlra constamment et adroitement le partinti
phrase jugée coupable fut changée de manière à expliquer nettement qu'on ne voulait pour roi ni de Louis XVI ni d'aucun autre. La division s'était mise parmi les meneurs; les uns disaient qu'il fallait signer à l'inslant, les autres demandaient qu'on reportât ta pétition aux jacobins pour être éorrigée: pendant ces discussions beaucoup de gens se retiraient; on finit par se séparer, en convenant que le lendemain, au même lieu , à midi, on aurait une réunion définitive. A la séance des jacobins, les membres de ce club si fier étaient très déconcertés. La fermeté que montrait l'assemblée nationale, la scission qui menaçait leur crédit et même leur existence, faisaient naître en eux des réflexions qu'à peine osaient-ils se communiquer. Pas un seul n'eût voulu sacrifier sa popularité, en blâmant la réunion annoncée pour le lendemain ; mais presque tous regrettaient qu'elle eût lieu dans un moment où la modération aurait été si nécessaire, pour ramener les députés qui s'éloignaient avec éclat. La
de la monarchie et l'adversaire de Louis XVI. On peut juger ses vues dans un article du journal du club des jacobins, dont il était rédacteur : il demande qu'on se prononce pour le maintien de la royauté; mais, quanta la personne du roi, il veut qu*on attende le jugement du procès auquel la fuite donne lieu {Journal des Amis de la Constiuaion^ n^ 3i).
Une feuille {L* Assemblée nationale) fit Téioge du duc d* Orléans, et parla de régence. Le duc écrivit au journaliste qu'il était prêt à servir son pays dans toutes les fonctions qui n'exigeraient que du zèle et un dévoûment sans bornes; mais que, s'il s'agissait de régence, il renouçait, dans ce mo* ment et pour toujours, aux droits que la constitution lui donnait k cette place. On disait que La Clos avait fait la demande et la réponse.
462 ÉVÉNEMEirS
majorité refusa d'approuver le changement fait à la pétition.
De bonne heure (17), le discours adressé au maire par le président de l'assemblée nationale^ et le décret sur la suspension du pouvoir royal ^ furent publiés à son de trompe, ainsi que des proclamations de la municipalité : elles prévenaient les citoyens que des factieux voulaient former de grands rassemblemens^ pour se porter à des excès ; elles rappelaient que tout at« troupement, avec ou sans armes^ est contraire à la loi, et ordonnaient aux groupes de se disperser.
Bien avant Theure du rendez-vous au Cbamp-de* Marsy Tautel de la patrie était couvert d'hommes et de femmes. La journée commença par des assassinats. Deux hommes étaient cachés sous l'estrade; on lesdé-^ couvrit, et l'exaltation fît voir en eux des conspira* teurs payés pour faire sauter l'autel de la patrie (i): ils furent saisis, traînés devant le commissaire du Gros-Caillou ; la multitude les égorgea, et leurs têtes furent promenées sur des piques. Le député qui annonça ces forfaits à l'assemblée nationale dit que les victimes avaient péri pour avoir recommandé le respect à la loi. C'est ainsi que les bruits opposés qui circulent, dans les jours de désordres, sont souvent d'une égale fausseté.
(i) Ces deux hommes, dont Fim était un yieîl invalide^ avaient été dé* couf erts parce <|u'ils perçaient des trous avec une vrille dans les marelMB 1
de l'escalier; il paraît que leur dessein était de satisfaire une curiosité li» berline.
QUI PRÉCiDEIïT LA RÉVISION. 4^3
Plusieurs officiers municipaux et des dëtachemens de la garde nationale furent chargés d'aller rétablir l'ordre. Vers une heure, la foule était prodigieuse au Champ-de-Mars, et attendait impatiemment une pétition pour la signer. Quelques obscurs envoyés des jacobins arrivèrent ; nous avons vu leur club craindre la responsabilité des événemens que son exaltation^ ses sophismes et ses diatribes avaient préparés : les envoyés étaient chargés de faire entendre qu'un nouveau décret ayant été rendu, il faudrait une autre pétition. Les seuls hommes qui eussent de l'influence dans la foule agitée étaient les agens du club des cordeliers; les jacobins parlèrent avec embarras, sans élever la voix, à plusieurs d'entre eux. Ceux-ci répondirent, avec l'irritation de gens qui bravent aveuglément les dangers , que puisqu'on n'apportait pas de pétition, ils offraient d'en rédiger une à l'instant; et leur proposition fut bruyamment accueillie par les personnes dont ils étaient entourés. Aussitôt ils écrivirent une pétition, dont voici la moitié la plus significative. « ... Vous, avez préjugé que Louis est innocent et inviolable, en déclarant par votre décret d'hier que la charte constitutionnelle lui sera présentée. Législateurs, ce n'était pas là le vœu du peuple ; et nous avions pensé que votre plus grande gloire, que votre devoir même consistaient à être les organes de la volonté publique. Sans doute, Messieurs, vous avez été entraînés à cette décision par la foule de ces dépu tés ï^firactaites qui ont Êiit d'avance leur protestation
464 lèvÉNEMENS
contre toute espèce de constitution ; mais^ Messieurs, mais reprësentans d'un peuple généreux et confiant, rappelez-vous que ces 290 protestans n'avaient plus de voix à rassemblée nationale, que le décret est donc nul et dans le fond et dans la forme: nul au fond, parce qu'il est contraire au vœu du souverain; nul dans la forme, parce qu'il est porté par 290 individus sans qualité. Ces considérations, toutes les vues du bien général, le désir impérieux d'éviter l'anarchie à laquelle nous exposerait le défaut d'harmonie entre les représentans et les représentés, tout nous fait la loi de vous demander, au nom de la France entière, de revenir sur ce décret, de prendre en considération que le délit de Louis XVI est prouvé, que ce roi a abdiqué, de recevoir son abdication, et de convoquer un nouveau pouvoir constituant, pour procéder d'une manière vraiment nationale au jugement, et surtout au remplacement et à l'organisation d'un nouveau pouvoir exécutif.... » Des feuilles séparées furent distribuées pour recevoir les signatures ; on en recueillit àpeu-près six mille, en comptant pour des signatures une multitude de croix. Cette pétition existe ; les feuilles ramassées par des gardes nationaux furent déposées à la municipalité. Il est évident que la plupart des signataires ne savaient pas écrire. Les noms les plus connus sont ceux de Santerre, de Chaumette, d'Hébert, d'Henriot; les principaux personnages des clubs n'avaient point paru.
iLe tumulte devenait effrayant; Ie$ meneurs par-*
laient de se porter en masse à l'assemblée nationale, et hâtaient les signatures pour exécuter prompte* ment ce projet. La multitude lançait des pierres à la garde nationale; un homme tira sur La Fayette sans l'atteindre; cet homme arrêté fut amené devant lui, il le fit mettre en liberté. Pour réprimer le désordre, la municipalité eut recours à la loi martiale. Le maire et une partie des officiers municipaux se mirent eu marche, précédés d'un détachement de cavalerie, de trois pièces de canon, du drapeau rouge, et suivis d'un bataillon de la garde nationale. Dès que la municipalité parut au Champ-de-Mars , des cris, des huées s'élevèrent, elle fut assaillie d'une grêle de pierres ; un coup de pistolet fut dirigé contre les ma« gistrats, la balle passa devant Bailly, et perça la cuisse d'un dragon qui était dans les rangs des gardes na tionaux. Ces agressions flagrantes ne permirent pas les sommations légales. La Fayette fit faire une décharge à poudre : la multitude parut céder ; maisi^ dès que les fuyards s'aperçurent qu'il n'y avait pas de blessés, ils se rallièrent et recommencèrent à lancer des pieri*es. Une seconde décharge fut sérieuse et la cavalerie acheva de disperser les factieux. Lei journaux révolutionnaires évaluèrent à cent le nombre des morts, et accusèrent surtout la troupe à cheval. La Fayette dit que ce nombre est foUemept exagéré , et que la cavalerie ne blessa personne.
Le lendemain, l'assemblée nationale reçut à la barre le corps municipal : après avoir écouté en si« T. XII. 3o