‹ Histoire du règne de Philippe II (volume 2)Chapitre 9 sur 21 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Premières années de la vie de don Jnan d'Autriebe. — Sa reconnaissance par Philippe. — Sa passion pour la gloire. — Sa croisière dans la. Méditerranée. — Sa nomination au commandement en chef. — Reprise des hostilités. — Expulsion des Mores de Grenade.

Don Juan d'Autriche devant jouer un rôle important, non seulement dans la guerre des Mores, mais dans quelquesuns des événements les plus mémorables de Thistoire de Philippe II , nous croyons Utile de rapporter ici ce que Ton sait des premières années de sa vie ; c'est précisément sur cette partie de sa carrière que s'étend un voile, que toutes les recherches des historiens n'ont pu lever entièrement.

Don Juan naquit probablement en 1547 ^ ; on s'accorde

^ Cette date, postérieure de deux ans à celle que les historiens ont génralement fixée, paraît établie par les recherches de Lafuente. (Voy. Historia général de Espana, Madrid, 1854, tom. XIII, p. 437, note.) Entre autres preuves, Lafuente cite une médaille frappée en l'honneur de la victoire de don Juan à Lépante, en 1571, et oil il est expressément indiqué que celui-ci avait, à cette époque, vingt-quatre ans.

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généralement, nous ne savons trop pourquoi, à le faire naître le 24 février, anniversaire de la naissance de son père, Charles -Quint. Sa mère, Barbe Blomberg, habitait Ratis* bonne, en Allemagne; on la dépeint comme une belle jeune fille , qui attira Tattention de Fempereur , plusieurs années après la mort de Timpératrice Isabelle ^ . Les chroniqueurs castillans assignent à Barbe Blomberg une noble origine ' ; il serait extraordinaire qu'un Espagnol ne trouvât pas à établir quelque généalogie pour son héros. Il y a cependant bien des motifs de soupçonner que la mère de don Juan occupait un rang des plus humbles.

Postérieurement à ses relations avec Charles-Quint, Barbe épousa* un Allemand, du nom de Kegell, auquel son royal amant donna l'emploi de commissaire '; depuis lors, pour autant que nous sachions, il cessa de s'occuper de son ancienne maîtresse jusqu'à la veille de sa mort , où il lui alloua une pension annuelle de deux cents florins * . Ce n'était pas là certainement un legs princier, et il fallait probablement que la personne à laquelle il était accordé , fût

* Vanderhammen, Don Jiian de Austria, fol. 3. — Villafane, Vida y Virtudes de Dona Magdalena de Ulloa, Salamanca, 1722, p. 36. — Voy. aussi Lafaente, Historia de Espana, tom. XIII, p. 432.

Ce dernier historien a fait de l'origine de don Juan d'Autriche le sujet d'une discussion particulière dans la Reoista de Ambos Mundos, no 3.

' Vanderhammen, parlant des doutes élevés sur le rang de la mère de son héros, se console par la réflexion que, s'il manquait quelque chose à celui-ci sous ce rapport, on ne peut nier que ce mal ne fût plus que compensé parla noble origine de l'empereur. — Don Juan de Austria, fol. 3.

' Lafuente, Hist. de Espana, tom. XIII, p. é32, note.

* Gachard, Retraite et Mort de Charles-Quint, tom. II, p. 506. Bans une entrevue particulière avec Luis Qaixada, la veille de sa

mort, au soir, l'empereur lui remit six cents couronnes d'or pour payer «ette pension.

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d'une condition inférieure pour qu'elle pût vivre à l'aise avec cette modique somme. Ce qui confirme cette supposition, est le mystère qui couvrit la naissance de l'enfant et qui contraste si fortement avec la publicité donnée à la naissance de la fille naturelle de l'empereur ^ Marguerite de Parme , dont la mère pouvait s'enorgueillir d'avoir dans les veines un sang aussi pur que celui des plus grands seigneurs des Pays-Bas.

L'enfant, qui reçut le nom de Geronimo, resta, jusqu'à l'âge de trois ans, auprès de sa mère; il fut remis ensuite , par ordre de Charles -Quint, à un Flamand, nommé Maffi, qui faisait partie du corps de musique de l'empereur. Cet homme vint alors habiter Leganes, village de Castille, à peu de distance de Madrid. On a conservé la pièce dans laquelle le musicien , reconnaissant avoir touché cent florins , s'engage à élever Geronimo avec autant de soin que si cet enfant était le sien, moyennant une pension annuelle de cinquante florins ^ C'était certainement une faible rétribution pour l'entretien d'un enfant qui devait un jour être présenté au monde comme le fils d'un empereur; on voit que Charles- Quint aimait de faire des économies, même au détriment de sa propre progéniture.

Pour toute instruction, don Juan reçut les leçons du curé de la paroisse, qui, ignorant comme Mafii le secret de sa naissance, ne lui accorda probablement pas plus d'attention qu'à ses autres élèves. On ne peut douter qu'avec son tempérament ardent , le jeune Geronimo préférât passer ses

1 Cette pièc« intéressante fut trouvée dans les papiers renfermant le testament de Charles -Quint. Une copie en a été conservée parmi les manuscrits du cardinal Granvelle. — Papiers d'État^ tom. IV, p. 499, 600.

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journées à courir les champs, au lieu de rester enfermé dans une maison et d'écouter les homélies de son maître. Â mesure qu'il croissait en âge, il se distinguait entre tous ses camarades par son courage ; il présidait à leurs jeux rustiques et annonçait un caractère belliqueux, en faisant, dans les vergers , la guerre aux oiseaux , parmi lesquels sa petite arbalète causait de grands ravages *.

Après quatre années de cette vie active, qui, si elle n'eut pas d'autre utilité pour l'enfant, le prépara, du moins, en fortifiant sa constitution , aux rudes épreuves de l'âge mûr, l'empereur jugea qu'il était temps de mettre son fils en position de recevoir une éducation supérieure à celle qu'on pouvait lui donner dans une hutte de paysan. Il le confia donc aux soins de Luis Quixada, son fidèle majordome, qui recueillit Geronimo dans sa famille, à Villagarcia, près de Valladolid. Charles-Quint fit preuve, en cette circonstance, de son discernement habituel. Quixada, par son zèle religieux , par sa fidélité , par la délicatesse de ses sentiments d'honneur, offrait le véritable type de Yhidalgo castillan, sous sa meilleure forme ; de plus , il était doué de toutes ces généreuses qualités qui faisaient de lui le parfait miroir de l'ancienne chevalerie. Sa femme, dena Magdalena de Ulloa, sœur du marquis de Mota , était une dame plus distinguée encore par ses vertus que par son rang. C'était elle naturellement qui devait surtout s'occuper des premières années de l'enfant, et il n'était guère possible que, sous sa direction, celui-ci, avec ses heureuses dispositions, n'acquît pas les manières élégantes et courtoises qui jettent un vernis si brillant sur la rudesse du guerrier. #

* « Gastava buena parte del dia en tirar con una ballestilla a los paxaros. » — Vanderhammen, Bon Juan de Austria, fol. 10.

Quelque confiance que Quixada pât avoir dans la discrétion de sa femme, il ne jugea pas à propos de la mettre à répreuve en cette circonstance , en révélant à Magdalena le secret de la naissance de Geronimo ; il fit passer celui-ci pour le fils d*un grand seigneur , son intime ami y et pria sa femme d'avoir pour lui Tamour d'une mère ; recommandation qu'il lui était d'autant plus facile de suivre , qu'ellemême n'avait pas d'enfant., La sollicitude que son mari témoignait à Geronimo aurait pu éveiller dans l'esprit de Magdalena l'idée qu'il existait entre eux des liens plus étroits que le majordome ne voulait l'avouer; en un mot, que cet enfant était le fruit d'une intrigue amoureuse, antérieure à son mariage avec Quixada ^ Mais un événement qui arriva peu de temps après ceci, donna, dit-on, lieu chez elle à des suppositions plus voisines de la vérité. Un incendie éclata dans la maison de Yillagarcia , pendant la nuit ; on ne s'en aperçut qu'au moment où les flammes grandissant sortirent par les fenêtres. Les cris poussés dans la rue éveillèrent les habitants menacés ; Quixada , dont la première pensée fut pour son protégé, sauta du lit et, s'élançant dans la chambre de celui-ci, saisit l'enfant e£frayé et l'emporta dans ses bras pour le déposer en lieu ie sûreté ; il rentra ensuite dans la maison et, passant à travers la fumée et les flammes, réussit à tirer sa femme de sa dangereuse position. Un chroniqueur castillan célèbre ce sacrifice de l'amour à la fidélité comme « une action rare , dépassant de loin tous les traits d'héroïsme dont peut s'enorgueillir l'antiquité^. » Nous ne savons

^ « Y pnede ser llegase à sospechar , si acaso tendria por padre â su esposo. « — Yillafane, Vida de Magdalena de Ulha, p. 38.

* H Accion singular y rara, y que dexa atras quantas la antîgaedad célébra por peregrinas. » — Vanderhammen, Don Juan de Jnstria, fol. 31.

D'après un autre biographe^ le feu se déclara deux fois chez Quixada,

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si Magdalena prit aussi complaisamment la chose ; mais il est certain que Tiotérêt témoigné à Fenfant par son mari ne put éveiller dans son cœur un sentiment de jalousie ; on eût dit, au contraire, qu'il ne fit que l'intéresser elle-même davantage au jeune Geronimo , dont la beauté remarquable et le caractère affectueux éveillaient toute sa tendresse naturelle. Elle s'attacha à lui et Faima d'un amour de mère; don Juan lui rendait chaleureusement cette affection et, jusqu'au jour où il mourut , il ne cessa de l'aimer et de la vénérer avec la sincérité du meilleur des fils.

En 1558, l'année qui suivit sa retraite à Yuste, l'empereur, désirant voir son fils, ou plus probablement voulant faire plaisir à Quixada, invita celui-ci à venir habiter avec sa famille le village de Cuacos, dans le voisinage du monastère. Le jeune Geronimo accompagna, sans doute, quelquefois sa mère adoptive au couvent , lorsqu'elle y était appelée ; le biographe de don Juan nous assure que la vue de son fils agissait comme une panacée, sur la santé de l'impérial reclus ^ Nous ne voyons l'enfant mentionné dans aucune des lettres écrites de Yuste, et, s'il visita ces lieux, Charles- Quint, nous pouvons en être sûr, fut toujours assez maître de lui-même pour ne pas trahir, par d'indiscrètes démons- ^ trations de tendresse, le secret qu'il voulait garder '. On

à Yillagarcia et à Yaliadolid ; dans chacane de ces occasions, la maison fat détruite, mais le bon chevalier sauva son pupille en l'emportant dans ses bras. (Villafane, Vida de Magdalena de Ulloa, p. 44, 53.) Ces coïncidences heurtent trop la théorie des probabilités pour qu'il soit facile d'admettre le fait. La réflexion de Vanderhammen lui est inspirée par le second incendie, le seul qu'il mentionne; elle pourrait toutefois servir pour tous les deux.

* Vanderhammen, Don Juan de Atistria, fol. 16.

* Siguenza, qui tenait peut-être le fait des moines de Yuste, rapporte

raconta longtemps à Cuacos que les paysans de ce village avaient un jour, on le prétendait, assailli Geronimo à coups de pierres, au moment où il pillait leurs vergers. Ce fut la première leçon de guerre que reçut le futur héros de Lépante.

Il n'y a pas de motifs de douter que Tenfant assistât aux obsèques de l'empereur; un témoin rapporte qu'il le vit tout vêtu de deuil, aux côtés de Quixada, qui le faisait passer pour son page, auprès des moines ^ On peut croire qu'un spectacle aussi solennel et aussi émouvant fit une profonde impression sur cette jeune imagination et accrut le sentiment de vénération dont le fils de Charles-Quint entoura toujours la mémoire de son père. C'est peut-être la présence de Geronimo, en habits de deuil, à cette cérémonie, qui éveilla pour la première fois le soupçon de son origine ; Quixada, écrivant peu de temps après à Philippe, parle des bruits qui couraient à ce sujet dans le voisinage ^

Parmi les papiers qui renfermaient les dernières volontés de l'empereur, il y en avait un couvert d'une enveloppe portant son sceau privé. Cette pièce, datée de 1554, avant sa retraite à Yuste, était adressée à son fils Philippe, ou, en cas ^ de mort de celui-ci, à son petit-fils Carlos, enfin au roi

que » le hasard amenait parfois le fils en présence de l'empereur, son père, qui prenait soin de garder sa réserve habituelle et son attitude imposante, de manière à ne laisser soupçonner son secret de personne. Il arriva une oa deux fois, a ajoute le frère hiéronymite, » que l'enfant entra dans l'appartement de son père qui lui parla sans doute, comme il eût parlé à tout autre enfant. « Historia de la Orden de San Geronimo, tom. III, p. 205.

* Relation d'un religieux de Yuste, dans Gachard, Retraite et Mort de Charles- Quint, tom. II, p. 55.

• u Hallo tan publico aqui lo que toca aquella persona que V. Mta<l sabe que esta â mi cargo que me ha espantado, y espântame mucho mas las particularidades que sobrello oyo. « — Ibid., tom. I, p. 4419.

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d'Espagne , quel qu'il pût être. Charles-Quint y avouait ses relations avec une jeune Allemande et la naissance d'un fils, nommé Geronimo ; il ne faisait pas connaître le nom de la mère et indiquait l'endroit où l'on pourrait prendre des renseignements sur l'enfant, qui vivait, à cette époque, dans la maison du musicien, à Leganes. Il manifestait le désir que l'on élevât Geronimo pour la profession ecclésiastique et qu'on le fît entrer, à l'âge requis, dans un couvent soumis à la règle d'un des ordres réformés. Il ne voulait pas cependant que l'on fît aucune violence aux inclinations de l'enfant, et désirait que, si celui-ci préférait la vie séculière, on lui assignât, dans le royaume de Naples, un domaine convenable, avec un revenu annuel de trente à quarante mille ducats. Il demandait que Geronimo, quoi qu'il décidât, fût traité avec tout le respect , avec tous les égards dus à son fils et terminait en déclarant que s'il n'avait pas, pour des raisons faciles à deviner, consigné ces recommandations dans son testament, il voulait néanmoins qu'on les considérât comme l'expression de ses dernières volontés ^ C'est ainsi que Philippe, paraît- il, les considéra dès le premier moment; mais, comme il résidait à cette époque dans les Pays-Bas, il résolut d'attendre qu'il fût de retour en Espagne, pour reconnaître publiquement son frère.

Pendant ce temps, les bruits répandus au sujet de la naissance de Geronimo avaient fini par arriver à la connaissance de la régente Jeanne. Cédant à une curiosité bien naturelle, elle chargea son secrétaire de demander des renseignements à Quixada et de rechercher ce qu'il y avait de fondé

* Une copie de ce document intéressant a été trouvée dans la collection de Granvelle et publiée récemment dans la belle édition des papiers du cardinal. — Papiers d* État, tom. IV, p. 495 etseq.

dans ces rumeurs. Le fidèle majordome chercha à éluder fa question, en répondant que» depuis quelques années, un de ses amis avait confié un enfant à ses soins, et, que le testament de Fempereur n'ayant fait aucune mention de cet enfant , il fallait regarder ce que Ton disait de Torigine de celui-ci comme un pur commérage \ Cette réponse ne satisfit pas Jeanne , qui , à ce qu'il semble , était persuadée de la vérité du bruit public; elle eut Toccasion d'écrire, peu de temps après, à dona Magdalena, pendant une absence de Quixada , pour Tinviter à se rendre avec son fils dans un endroit où elle pût voir celui-ci ; elle avait fixé pour cette entrevue le Jour d'un auUhda^fé qui allait être célébré à Yalladolid. Dona Magdalena se sentit obligée, malgré elle, de se soumettre à l'invitation de la princesse comme à un ordre auquel elle n'avait pas le droit de désobéir. On pourrait croire que l'heure d'une cérémonie aussi barbare et aussi épouvantable devait être la dernière qu'il fallût choisir pour la manifestation de sentiments d'une nature douce et joyeuse. Mais l'Espagnol de cette époque, comme dans des temps bien moins éloignés, jugeait Yauto-da-fë le plus pieux sacrifice qui pût être offert au Tout-Puissant , et il y assistait avec autant d'indifférence pour les tourments des victimes et probablement avec autant d'enthousiasme, que s'il eût été présent à un combat de taureaux.

Au jour fixé , Magdalena et Geronimo prirent place sur l'estrade couverte de velours, qui était réservée aux personnes de haut rang et qui s'élevait en face de l'échafaud dressé pour

* » Qae pues su Mtad, en su testamento ni codecilo, no hazîa memoria dél, que era razon tenello por burla, y que no sabla que poder responder otra cosa, en publico ni en secreto. « — Gachard , Retraite et Mari de Charles- Quint, tom. I, p. 446.

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les martyrs de la liberté de cooscience. Cest au milieu de fauguste assemblée, réusie en eette cireonstanee, que le fils de Gbarles-QuiDt devait recevoir sa première leçon à Técole de )a pa*séeution, qu'il devait apprendre à endurcir son cœur au spectacle des souftranees humaines, et surtout compren*dre que la pitié témoignée à Fhérétique était le crime le moins pardonnable. Ces horribles enseignements, reçus par un enfant, à Tàge où lesr inipressions se gravent le plus profondément dans Fesprit, devaient bientôt, dans la guerre des Mores, porter des fruits amers.

Qoand le cortège royal approcha de la place occupée par dona Magdalena , la régente s'arrêta , jetant les yeux autour d'elle. L'éppuse du majordome -avait couvert Geronimo de son manteau, afin de le soustraire autant que possible à l'attention de la foule; elle découvrit alors l'enfant, que Jeanne regarda si longtemps et si avidement que celui-ci , tout confus , baissa la tête ; mais déjà la princesse avait reconnu dans ses grands yeux bleus, dans son large front et dans les épaisses boucles de cheveux blonds qui s'enroulaient autour de son visage, quelques-uns des traits distinctifs qui faisaient reconnaître les princes de la maison d'Autriche ; un de ces traits, et ce n'était pas le moins caractéristique, manquait heureusement à don Juan, la lèvre difforme et proéminente. La régente sentit son cœur se remplir de la tendresse d'une sœur , en acquérant la conviction que le même sang coulait dans ses veines et dans celles de l'enfant; elle se baissa et, jetant ses bras autour du cou de Geronimo , elle l'embrassa en l'appelant du doux nom de frère *. Elle l'engagea à la suivre et à s'asseoir à ses côtés ;

* u La Princesa al punto arrebatada del amor, le abraço, y beso^ sin

no HISTOIRE DU RÈGNE DE PHILIPPE H.

mais le ûls adoptif de Qaixada , se cramponnant fortement à sa mère» refusa de se séparer d'elle pour accompagner l'étrangère.

Cette scène curieuse attira l'attention des spectateurs» qui en détournèrent à peine leurs regards, au moment où les prisonniers apparurent sur Téchafaud pour écouter leur sentence. Quand elle eut été lue et queles malheureuses victimes eurent été conduites au supplice, la foule se pressa si curieusement autour de Magdalena et de Geronimo , que les gardes eurent peine à la contenir; Jeanne, à cette vue, envoya un des seigneurs de sa suite, le comte d'Osorno, au secours de la femme du majordome ; le comte, se frayant un passage à travers cette multitude, emporta Tenfant dans ses bras jusqu'à la voiture royale ^

Peu de temps après, la reconnaissance publique de Geronimo, comme fils de l'empereur, dissipa tout le mystère. Un des premiers soins de Philippe , à son retour dans la péninsule, en 1559, fut de se préparer une entrevue avec son frère ; il choisit à cet efiet un grand parc , aux environs de Yalladolid , près du couvent de La Espina, Les princes castillans avaient jadis l'habitude de se livrer en cet endroit aux plaisirs de la chasse.

Au jour fixé, Quixada, portant un magnifique costume et

reparar en el lugar que estava, y el acto que exercia. Llamole hermano y tratole de alteza. « — Yanderhammen, Don Juan de Austria, fol. 23.

* • Llego el caso a estado, que le huvo de tomar en braços el Conde Osonio hasta la carroça de la Princesa, porque le gozassen todos. * — . Yanderliammen, Don Juan de Austria, fol. 25.

On doit avouer que cette histoire parsdt étrange , si Ton réfléchit à la pointilleuse étiquette de la cour de Gastille et à Thabituelle réserve de Jeanne. Mais l'auteur qui la rapporte, né et élevé dans le palais, la tenait, ainsi qu'il Taffîrme, de très hauts personnages, qui avaient écrit et raconté le fait.

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monté sur le meilleur cheval de ses écuries, partit à la rencontre du roi ; il s'était fait suivre de ses vassaux, et le petit Geronimo, vêtu simplement, chevauchait à ses côtés sur une monture ordinaire ; ils n'avaient fait que quelques milles de chemin, quand un hruit de chevaux qu'ils entendirent dans le parc leur annonça qu'ils n'étaient plus loin de la suite royale. Quixada s'arrêta, mit pied à terre et, s'approchant respectueusement de Geronimo , il fléchit le genou et pria celui-ci de lui donner sa main à baiser ; il l'invita en même temps à descendre et à prendre son propre cheval. L'enfant, étourdi et embarrassé , eût peut-être cru à une plaisanterie de la part du vieil hidalgo^ si le caractère digne et grave de celui-ci n'avait pas interdit une pareille supposition. Revenu de sa stupéfaction, il obéit à l'invitation de son tuteur, et la vision de sa grandeur future dut briller dans son esprit, si 9 ainsi qu'on le rapporte , au moment de monter à cheval , il se tourna vers le majordome et , avec un air de dignité affecté, lui dit que, < puisqu'il en était ainsi, il pouvait lui tenir l'étrier *. »

Ils arrivèrent bientôt en vue de la suite du roi. Quixada montra à son pupille le monarque, qui, dit-il, avait quelque chose d'important à lui communiquer. Ils mirent alors pied à terre, et l'enfant, instruit par son tuteur, s'approcha du souverain et demanda à genoux la permission de baiser la main royale. Philippe la lui présenta gracieusement, tout en le regardant fixement. Enfin, il rompit le silence et demanda à Geronimo « s'il savait qui était son père, i» Surpris de cette

* « Vuelto ya en si de la suspension primera, alargo la mano, y monto en el cabalio ; y ann se dice que con airosa grandeza, anadio : Pues si eso es asi tened el estribo. « — Villafane, Fida de Dona MagdaUna de Ulloa, p. 51.

brusque question , celui-ci , qui , si même il connaissait les bruits répandus au sujet de son origine , ignorait ce qu'ils avaient de fondé , baissa les yeux et ne répondit pas. Philippe , qui remarquait avec plaisir son embarras , fut , sans doute , heureux de lire dans sa physionomie intelligente et dans son noble maintien la promesse qu'il ne ferait pas injure à sa naissance. Descendant de cheval, il embrassa Geronimo en s'écriant : « Courage, mon enfant; vous descendez d'un grand homme. L'empereur Charles- Quint « aujourd'hui dans le séjour de la gloire, est votre père, ainsi que le mien ^ » Se tournant ensuite vers les gentilshommes qui l'entouraient, il leur présenta l'enfant comme le fils de leur dernier souverain et son frère même. Les courtisans , avec le prompt instinct de leur race, toujours prêts à adorer le soleil levant , accablèrent à l'envi Geronimo de protestations de dévouement. Le roi mit fin à la scène en attachant une épée au côté de son frère et en lui jetant autour du cou le brillant collier de la Toison d'or.

La nouvelle de cet étrange événement se répandit rapidement dans le voisinage , car le nombre des individus qui avaient assisté au spectacle dépassait considérablement celui des acteurs; le roi et sa suite, à leur retour, rencontrèrent tout le long de leur route une foule d'Espagnols, accounis pourvoir le royal enfant qui venait d'être découvert. La beauté du jeune prince provoqua dans cette populace un bruyant enthousiasme, et l'air retentissait de tumultueux vivats, quand le cortège royal traversa les rues de l'antique ville de Yalladolid. Philippe exprima la satisfaction que lui avait

* • Maete, inquit, animo puer, pwBiiobilis vin filiiis es tu; Carolus Qumtits Imperator, qui oœlo degit, utriusque nostrum pater est. » — fitrada, De Bello Bélgieo, tom. I, p. 608.

causée celte journée, en déclarant « qu'il n'avait jamais fait de sa vie une meilleure chasse ni rapporté un gibier aus^ précieux ^ » •

Après avoir reconnu publiquement son frère, le roi voulut rétablir d'une manière digne de son rang; il lui assigna pour résidence un des plus beaux hôtels de Madrid et mit k ses ordres une suite nombreuse de serviteurs. La maison de Geronimo rivalisa de magnificejice avec celle des princes du sang. Le comte de Priego fut nommé son majordome en chef; don Luis Carrillo, fils aîné de ce seigneur, capitaine de ses gardes, et don Luis de Cordova, maitre de ses écuries. Les nobles et les cavaliers castillans de la plus vieille rochene dédaignèrent pas d'accepter des emplois au service du petit paysan élevé si haut. A une ou deux exceptions près , qui n'avaient pas d'importance, il jouit de tous les privilèges des enfants royaux. Il ne possédait pas, comme ceux-ci, des appartements dans le palais et il n'avait pas droit au titre d'altesse, qui constituait leur prérogative spéciale, mais à celui d'excellence ; on ^'observa pas toujours scrupuleusement cette distinction *.

Un changement plus impoitant se produisit dans son nom; Geronimo s'appela fièrement don Juan d'Autriche,

* 1 Jamâs liabia tenido dia de caza mas gostoso, m logrado presa que le hiibîese dada tanto coutento. « •*— Tilla&ne , Fida de Dona Magdalena de Ulloa, p. 52.

Ces curieux détails sur la reconnaissance de don Juan par Philippe sont rapportés, avec moins de différences qu'à l'ordinaire, par plusieurs écrivains de ce temps.

' Yanderkammen, Don Juan de Austria, fol. 27. — » Mandole llamar Ecôlencîa; pero sus reaies costunbres le dieron addante titulo de Alteza i de senor entre los grandes i menores. « •— Cabrera, Filipe Secundo, lib. V, cap. III.

fié HISTOIRE DU RÈGNE DE PHIUPPB II.

nom qui Tannonçait comme un descendant de la famille impériale des Hapsbourgs et que ses exploits couvrirent par la suite d'un éclat, que la puissance des souverains ne pour* rait donner aux dignitaires les plus oi|;ueilleux.

Luis Quixada garda son ancienne position auprès de son royal pupille ; il continua d'être son ayo ou gouverneur et alla habiter à Madrid, avec dona Magdalena, le palais du nouveau prince. Vivant ainsi dans Tintimité avec celui-ci, le majordome jouit, aussi longtemps qu'il vécut, de la plus grande influence sur lui.

Philippe estimait à sa juste valeur le fidèle hidalgo^ qui eut le bonheur de voir ses services appréciés aussi parfaite* ment par le fils qu'ils l'avaient été par le père, et même, paralt-il, mieux récompensés. II était maître des écuries de Carlos, l'héritier du trône; il exerçait les hautes fonctions de président du conseil des Indes et possédait plusieurs bénéfices lucratifs dans l'ordre militaire de Galatrava. Nous le voyons, dans une de ses lettres au roi, déclarer qu'il avait cherché à compléter la première éducation de son pupille, en élevant celui-ci de manière à le préparer à ses futures destinées ^ ; le bon chevalier jugeait, sans doute, les/ exercices chevaleresques plus convenables à cet effet que la discipline monastique recommandée par l'empereur. Quoi qu'il en soit, Philippe, voulant procurer à son frère les moyens de faire des études sérieuses, l'envoya à l'université d'Alcala, qui, fondée par le grand Ximenès, un peu moins d'an

* « Tengo macho cnidado que aprenda y se le ensenen las cosas necesarias, confonne i su edad y â la calidad de su persona , que, segun la estrecheza en que se crio y ha estado hasta que vino i mi poder, es bien menester con todo cuidado tener cuenta con él. « — Crachard, Retraite et Mort de Charles- Quint, tom. I, p. 450.

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siècle auparavant, disputait à Tantique école de Salamanque la gloire d'être le plus brillant foyer de la science dans la péninsule. Don Juan avait pour compagnons ses deux neveux, don Cados et Alexandre Farnèse, fils de Marguerite de Parme. Tous trois devaient occuper une grande place dans rhisioire ; Tun, par ses fautes et ses malheurs ; les deux autres, par leurs exploits militaires. Ils avaient presque le même âge. Don Juan, d'après un écrivain contemporain, éclipsait Carlos et Farnèse par sa grâce ou plutôt par sa beauté, autant que par le charme de ses manières ^ ; alors déjà se révélaient ces qualités plus nobles, qui annonçaient sa prochaine grandeur ^.

Les biographes de don Juan nous disent qu'il s'instruisit avec zèle, mais en montrant une prédilection pour les sciences qui avaient rapport à l'art de la guerre. Il était un type accompli de chevalerie et aspirait au jour où il pourrait se signaler sur un champ de bataille. La connaissance de sa réelle origine remplissait son âme d'une généreuse ambition, et il ne désirait que l'occasion de se montrer, par quelque héroïque fait d'armes, digne de descendre d'illustres aïeux.

Il sortit de l'université en 1564, après y avoir passé trois années. En 1565, s'ouvrit le fameux siège de Malte; toute la chrétienté attendait en suspens l'issue de la lutte acharnée qu'une poignée de guerriers soutenaient, dans une île lointaine, contre les forces réunies de l'empire ottoman. Don Juan,' animé des plus vives sympathies pour les chevaliers

^ « Longé tamen anteîbat Austrîacus et corporis habitudine, et moram suavitate. Faciès illi non modo pulchra, sed etiam venosta. « — Strada, De Bello Belgico, tom. I, p. 609.

' « Eminebat in adolescente comitas, indastria, probitas, et, ut in novœ potentiœ bospite, verecundia. « — Ibid,, loc. cit.

chrétiens, voulut associer sa fortune à la leur et cueillir ses premiers lauriers sous la bannière de la croix. U ne demanda pas la permission de son frère ; il savait qu'elle lui serait refusée. Il quitta secrètement la cour, et, suivi d'un petit nombre de compagnons, prit la route de Barcelone, où une escadre était près de prendre la mer, pour porter des secours aux assiégés. Il fut accueilli partout, sur son passage, avec le respect dû à son rang ; il tomba malade à Saragosse, ou Farcbevéque lui avait offert l'hospitalité. Don Juan reçut dans cette ville une lettre du roi, qui, informé du motif de son départ, lui ordonnait de revenir, attendu qu'il était trop jeune pour s'engager dans une guerre désespérée. Le jame prince n'eut guère égard à cet ordre; il poussa jusqu'à Barcelone^ où il eut la mortification d'apprendre que la flotte avait déjà mis à la voile. Il résdut de franchir les Pyrénées et de s'embarquer à Marseille ; le vice-roi de Catalogne ne put détourner de son projet le bouillant jeune homme, mais une nouvelle dépêche de la cour parvint à celui-ci ; Philippe, sur un ton plus pér^nptoire, réitérait à son frère l'ordre de revenir à la cour, sous peine d'encourir tout son déplaisir. Une lettre de Quixada avait averti don Jvan de la disgrâce dans laquelle il tomberait certainement, s'il continuait à se jouer de la volonté royale. Il ne restait qu'à obéir et le prince, déçu dans ses dépeins ambitieux, reprit le chemin de la capitale ^

Cette aventure causa une grande sensation dans tout le pays. Les jeunes nobles, les cavaliers de la cour, enflammés

* Strada, De Bello Belgico, tom. II, p. 609, 610. — Yanderhamm^i, Don Juan de Ausiria, fol. 34-36. — Cabrera, Filij^ Segundo^ lib. YI» cap. XXIV.

ptr Texeniple de don Juan, qai semblait leur faire un reproche de leur apathie, s'étaient empressés de revêtir lear armure, pour suivre le fils de Charles-Quint dans les combats ^ Le peuple, particulièrement enthousiaste en Espagne pour les entreprises romanesques, fut ravi de Tesprit aventureux que mœdtrait le prince et qui promettait de lui donner un jour place au milieu des héros du pays. Ce fut le commencement de la popularité de don Juan auprès des Espagnols, qui allèrent plus tard jusqu'à lui vouer une espèce de culte idolâtre. Philippe lui-même, bien qu'il eût jugé nécessaire de réprimer Tinsubordination de son frère, dut au fond du cœur être satisfait des sentiments généreux que le jeune héros avait témoignés; du moins, la faveur dont celui-^i continua d'être l'objet prouve que le déplaisir royal ne fut pas de longue durée.

Le brusque changement qui s'était opéré dans la fortune de don Juan rappelle ces contes de fées, dans lesquels on voit un pauvre petit paysan transformé tout à coup, par eachantement, en un grand prince. Une évolution aussi rapide de la roue de fortune eût bien pu faire tourner la tête aux plus sages, et le roi pouvait craindre que le c(mtact d'une cour oisive et frivole ne corrompit la simplicité de son frère et ne le détournât de la voie honorable du devoir. Il dut ressentir une vive satisfaction, en reconnaissant qu'au contraire l'élévation du jeune homme n'avait fait qu'élargir l'horizon de son esprit et remplir son coeur de plus hautes et de plus nobles aspirations.

La conduite prudente de don Juan, dans l'affaire de don

* « La fama de la partida de Don Juan saco del ocio a machos cavalleros de la corte i reynos, que avergonçados de quedarse en él, le siguieron. • — Cabrera, Filipe Secundo, loc. oit

Carlos, qui voulut l'associer à ses projets sauvages et irréalisables, lui assura plus fortement encore les bonnes grâces du roi ^

Au printemps de Tannée 1568, l'occasion s'offrit à Philippe de satisfaire l'ambition du prince, en lui confiant le commandement d'une flotte que l'on équipait à Barcelone, pour faire la chasse aux corsaires barbaresques, qui, depuis, longtemps, se livraient à d'alarmantes déprédations sur le commerce espagnol. Mais, tout en conférant cet honneur à don Juan, le roi prit soin de suppléer au. peu d'expérience du prince, en lui adjoignant, comme son second dans le commandement, un ofBcier dont le mérite lui inspirait une entière confiance ; c'était Antonio de Zuniga y Requesens, grand commandeur de l'ordre de Saint-Jacques, personnage éminent qui reparaîtra souvent dans la suite de cette his^ toire. Requesens, à cette époque ambassadeur à Rome, était doué de ces talents variés qu'il était si utile de réunir, dans un siècle où le même individu était fréquemment invité à échanger les travaux du cabinet contre les fatigues des camps. Aux yeux du public, don Juan était le commandant de la flotte, mais la responsabilité du sort de l'expédition était supportée par son lieutenant.

Le 3 juin, le fils de Charles-Quint sortit du port de Barcelone, à la tête d'une des plus belles escadres qui fendirent jamais les eaux de la Méditerranée. Le prince montait une magnifique galère, parfaitement équipée et ornée, à profusion, de peintures dont les sujets, empruntés principalement à l'histoire ancienne et à la mythologie, étaient choisis de manière à offrir d'utiles préceptes au jeune commandant.

* Yoy. plus haut, page 30.

DON JUAN d'âUTRICHE. 229

Le sens moral de chacune de ces peintures était renfermé dans une maxime concise, tracée en latin au dessous de rimage. Ainsi, partout où don Juan tournait les yeux, ils ne pouvaient manquer de tomber sur quelque homélie instructive ; si bien que Ton pouvait comparer cette galère à un volume rempli d'illustrations, qui servent à en graver le texte dans la mémoire du lecteur ^

La croisière fut parfaitement heureuse, et don Juan, de retour en Espagne après une absence d'environ huit mois, put s'enorgueillir d'avoir, en plus d'un engagement, humilié et châtié les pirates, de manière à les empêcher d'infester de longtemps la mer. Il avait vengé l'honneur du pavillon espagnol sur toute la Méditerranée.

- Il rentra dans Madrid avec les honneurs du triomphe. La cour et le peuple le comblèrent à l'envi de félicitations et brûlèrent en l'honneur du jeune héros un encens flatteur, qui remplit son âme de sublimes visions d'avenir, éclairant le chemin de la gloire.

Lorsque, en 1568, éclata l'insurrection des Mores, tous les yeux se tournèrent naturellement vers le prince, que l'on s'attendait à voir probablement chargé de l'étoufifer, mais Philippe préféra confier le commandement à des ofiiciers qui, par suite d'un long séjour dans le voisinage du pays révolté, étaient plus familiarisés avec la nature du terrain et le caractère des habitants. Plus tard, lorsque les dissentiments qui se produisirent entre les chefs rivaux nécessitèrent la nomination d'un commandant, revêtu de pouvoirs

* Vanderhammen décrit minutieusement cette galère royale, avec les peintures dont elle était ornée. Entre les maximes qu'on y lisait, celle de • Dolum reprimere dolo « fait penser au rusé monarque. — Don Jvan de Amtriai fol. 44-48.

230 HISTOIRE DU BÉCNE DE PHIUPPE II.

assez étendus pour réprimer cet esprit factieux et introduire plus d'unité dans les opérations» le conseil d'État {HrqM^sa don Juan 9 et cette proposition , Êiite peut-être à la suggfô* tion du roi y fut approuvée par celui-ci.

Cependant le c prudent » monarque prit soin de ne pas laisser à son frère la liberté d'action dont celui-ci paraissait jouir aux yeux du public; il renferma, au contraire» soo autorité dans des limite;» presque aussi étroites que celles où il l'avait circonscrite sur mer. Il adjoignit au prince m conseil de guerre, dont il devait suivre l'avis dans toutes les questions importantes ; en cas de partage de voix» la décision appartenait au roi ^ .

Les principaux membres de ce corps» dans lequel résidait effectivement la suprême puissance» étaient le marquis de Mondejar» qui» depuis ce temps» ne prit plus la campagne, à ce qu'il semble; le duc de Sesa» petit-fils du Grand Capitaine, Gonzalve de Cordoue, et l'héritier, en grande partie, des talents militaires de son aïeul ; l'archevêque de Grenade, prélat doué d'une aussi grande dose de fanatisme qu'il en échut jamais à un prêtre espagnol; Deza» président de l'audience, qui avait voué aux Mores toute la haine qui peut s'amasser dans le cœur d'un grand inquisiteur ; enfin, le fidèle ayo du prince, Quixada» qui avait sur celui-ci pte d'influence qu'aucun autre conseiller et qui était venu pour assister à la première campagne de son pupille, destinée, malheureusement pour lui» à être la dernière de sa propre vie •.

* *» Su comision fae sin lîmitacion ningona ; mas su libertad tan ataJa, que de cosa grande ni pequena podia disponer sin comnnicacion i pareoer de los consegeros^ i mandado dei Eei. » — Mendoza, Gverra de Granada, p. 139.

* Ibid., p. 130 et seq. — Vanderbammen, Don Juan de AmiriOt

DON JUAN d'aUTRICHE. 231

Certes il ne pouvait y avoir d'idée plus malencontreuse que celle de ce conseil, dont le lent mécanisme proscrivait la célérité indispensable au succès des opérations militaires. Ces inconvénients étaient encore augmentés par Tobligation, imposée au commandant, de consulter le roi sur tous les points en discussion ; comme ceux-ci se présentaient fréquemment, le jeune prince se trouva bientôt en présence de nombreux obstacles que lui suscitaient amis et ennemis, et qu'il n'eût pas surmontés, sans l'extraordinaire fermeté de résolution qu'il déploya.

Le 6 avril 1569, don Juan prit congé du roi à Aranjuez et partit en hâte pour le midi. Les habitants de Grenade attendaient impatiemment son* arrivée ; les chrétiens espérant qu'il mettrait un terme aux désordres de l'armée et mènerait rapidement la guerre à bonne fin; les Mores, qu'il les protégerait contre les violences ^es Espagnols. On lui avait préparé une magnifique réception dans la capitale; Philippe avait rédigé lui-même le programme des cérémonies ^ A quelques milles de la cité, le prince vit venir au devant de lui le comte de Tendilla, à la tête d'un petit détachement d'infanterie; les soldats, vêtus, les uns à la mode espagnole, les autres dans le goût moresque, présentaient un coup d'oeil étrange et pittoresque; la soie, le velours, les riches broderies égayaient la vue au milieu des cottes de mailles et des armés brunies du guerrier

fol. 81. — Marmol, Rebelion de Granada, tom. I, p. 511-513. — Villa- £EUie, Vida de Dona Magdalena de Ulloa, p. 73. — Cabrera, Filipe Segundo, lib. IX, cap. L

' » Ya el Présidente ténia orden de sa Magestad de la que se babia de tener en el recibimiento de su hermano. • — Marmol, Rebelion de Ora* ncula, tom. II, p. 17.

castillan ^ Plus loin, don Juan rencontra un long cortège de fonctionnaires civils et ecclésiastiques, suivi des principaux cavaliers et habitants de Grenade; à leur têle, marchaient l'archevêque et le président, lequel avait pris soin, pour soutenir les droits de son rang, de se placer à la droite du prélat. Le prince témoigna la plus grande déférence aux deux dignitaires de TÉglise ; à leur approche, il descendit de cheval, les embrassa et s'entretint quelques instants avec eux, la tête découverte *. Le président présenta les personnages les plus distingués du cortège au jeune commandant, qui les reçut gracieusement avec cette politesse, pleine d'affabilité, qui lui gagnait tous les cœurs. Il continua ensuite sa route, entre Deza et l'archevêque. Des milliers de spectateurs se pressaient dans les campagnes environnantes. Dix mille hommes de troupes attendaient le prince dans les plaines de Beyro; ils l'accueillirent par des salves de mousqueterie , tirées avec une admirable précision. Don Juan rougit d'orgueil et ses yeux brillèrent à la vue de cette belle armée, dont il admirait la tenue et la discipline.

Il avait à peine franchi les portes de Grenade qu'il se vit entouré d'une multitude de femmes qui se pressaient autour de lui dans une attitude suppliante ; c'étaient les veuves, les mères, les filles des infortunés qui avaient péri dans les massacres des Âlpujarras. Elles étaient vêtues de deuil ; quelques-unes, de haillons qui n'accusaient que trop ouvertement leur profonde misère. Tombant à genoux, les joues

• a De manera que entre gala y guerra hacian hermosa y agradable vista. • — Marmol, Eebelion de Granada ubi snp.

* » El quai lo recibio muy bien, y con el sombrero en el mano, y le tuvo un rato abrazado. Y apartandose a un lado, llego el Arzobispo, y hizo lo mismo con él. » — Ibid.y p. 18.

DON JUAN D*AUTRIGHE. 235

baignées de larmes et la voix presque étouffée par les sanglots, elles criaient vengeance contre les meurtriers de leur famille. Elles avaient vu, disaient-elles, tomber sous les coups des bourreaux les êtres qui leur étaient chers, mais elles n'avaient pas senti alors leur cœur se déchirer aussi douloureusement que le jour où elles avaient appris que les barbares exploits de ces misérables resteraient impunis ^ Le prince essaya de calmer leur agitation par des paroles qui le montraient profondément sensible à leurs malheurs et dont personne, en le regardant, ne pouvait suspecter la sincérité ; il leur promit de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour leur faire rendre justice.

Un spectacle plus joyeux s'offrit à sa vue, quand il traversa les rues de l'ancienne capitale de l'empire more. Partout, sur son passage, les maisons étaient brillamment ornées de tapisseries de drap d'or ; la foule qui enicombrait le chemin remplissait l'air de bruyantes acclamations. Les dames, les jeunes filles du plus haut rang se pressaient sur les balcons et aux fenêtres, fixant des yeux brillants sur le magnifique cortège et sur le jeune héros *. Celui-ci s'avança lentement jusqu'au palais de l'audience royajle, où'

* « Que no smtieron tanto dôlor con oir lôs crueles gdipes de las annas con que los hereges los mataban à ellos j à sus hijos, hermanos y parientes, como el que sîenten en ver que lian de ser perdonados. » — Marmol, Bebelion de Granada, tom. Il, p. 19.

Il paraît résulter de ceci que ces femmes chrétiennes portaient plus loin encore la haine contre leurs ennemis que Taffection pour leurs amis.

^ ff Y mas galas y regocijos, porque estal^ las ventanas de las calles, por dondé habia de pasar, entoldadas de panos de oro j seda, y mucho numéro de damas y doncellas nobles en ellas, ricamente ataviadas, que habian acudido de toda la ciudad por verle. ^ — làid,, ubi sup.

Philippe avait fait préparer de somptœux appartemaots pour le recevoir ^

Le lendemaiD, don Jaan reçut une députation que les principaaz musulmans de la ville lui ep voyaient, pour réclamer sa protection contre les insultes et les mauvais traitements auxquels ils étaient en butte, dès qu'ils sortaient de leurs maisons. Les Mores se [daignaient surtout des soldais espagnols que Ton avait logés chez eux et qui violaient la sainteté de leurs demeures par les plus hideux outrages. Le prince répondit sur un ton bien différent de celui qu'il avait pris la veille, en s'adressant aux femmes qui le suppliaient; il dit aux députés qu'il était venu rétablir l'ordre à Grenade et qu'il protégerait dans tous leui*s droits les sujets qui s'étaient montrés fidèles; que ceux, au contraire, qui avaient pris part à la rébellion, seraient châtiés avec une impitoyable rigueur '. Il les invita à exposer leurs griefs dans ua mémoire, en prenant la précaution de n'y rien avancer qu'il leur fût impossible de prouver; sinon, ils pourraient s'en trouver mal. (^es malheureux musulmans comprirent qu'ils devaient attendre, pour toute justice, celle que distribue la main d'un ennemi.

La première séance du conseil révéla les défectuosités du système adopté pour la conduite de la guerre. Dans les discussions qui eurent lieu, Mondejar déclara que, dans son opinion , la lutte touchait à un dénouement ; la plupart des rebelles étaient dans de si bonnes dispositions, qu'il voulait

* Marmol, Eeèelion de Granada, tom. II, p. 17-19. — Yanderhammeny Don Juan de Justria, fol. 83. — Mendoza, Gverra de Granada, p. 133.

* • Jnntamente con usar de equidad y clemencia con los que lo mareoieren, los que no hubieren sido taies serân castigados con grandisimo rigor. *» — Marmol, Bebelion de Granada, tom. Il, p. 21.

DON JUAN d'aUTRICHE. S3S

entreprendre « si Ton remettait l'affaire entre ses mains » de les amener tons, en très peu de temps, à faire leur soumission. Le hautain président accueillit cette proposition avec mépris et dénonça les Mores comme une race perfide, dont les promesses ne pouvaient inspirer aucune confiance. La guerre, dit-il, ne finirait jamais, tant que Ton permettrait aux musulmans de la capitale de communiquer avec leurs coreligionnaires dans les montagnes et d'avertir secrètement ceux-ci de ce qui se passait dans ie camp des chrétiens. La première chose à faire, était d'expulser tous les Mores de Grenade pour les conduire à Tintérieur du pays ; la seconde, de tirer des misérables qui avaient accompli les massacres des Âlpujarras une vengeance exemplaire , qui frappât de terreur les infidèles et les détournât d'une plus longue résistance à l'autorité. Les membres du conseil se divisèrent entre ces deux opinions différentes, selon leurs propres tendances. Le commandant en chef et Quixada se rangèrent à l'avis de Mondejar. Après des discussions prolongées, on jugea nécessaire de déférer la question au roi, qui certes ne se distinguait nullement par sa promptitude à prendre une décision. Tout cela prit beaucoup de temps, et dans l'intervalle il fut impossible de s'occuper d'opérations actives ^

Cependant le prince ne restait pas oisif; il inspectait les travaux de défense de la ville et des environs; il cherchait à améliorer la situation de l'armée et à étouffer l'esprit d'insubordination qui s'était manifesté dans une partie des troupes ; enfin , il ordonna des levées , non seulement dans l'Andalousie et dans les provinces voisines, mais en Gastille.

* Marmol, Rebelion de Oranada, tôm. II, p. 23, 24. — Vanderhammen, Don Juan de Austria, fol. 85. — Cabrera, Filipe Segundo, lib.IX,cap. I. — Herrera, Histaria General, tom. I, p. 744, 745.

Le succès couronna cet appel, auquel on vit surtout répondre les grands' seigneurs du midi, qui, réunissant leurs yassaux, se rendirent avec empressement à Grenade, heureux de combattre sous les ordres de ce chef populaire '.

Les délais, causés par le dissentiment qui s'était produit parmi les membres du conseil, eurent les suites [les plus funestes pour les chrétiens, en donnant à Tennemi le temps de réparer les désastres de la dernière campagne. Kous avons vu, dans le chapitre précédent, que le roi des rebelles, Aben-Humeya, était remonté sur le trône , où il se trouva bientôt plus affermi que jamais. Les musulmans mêmes, qui étaient rentrés dans l'obéissance, les « Mores de la paix, » comme on les nommait, exaspérés par les outrages de la soldatesque espagnole et par le mépris que celle-ci affectait pour le sauf-conduit du marquis de Mondejar, arrivaient maintenant en foule au camp du roi, lui offrant leurs services et jurant de le défendre jusqu'à la dernière extrémité. D'autres soldats venaient d'Afrique; les princes musulmans qu'Aben-Humeya avait appelés à son secours, tout en refusant de prendre ouvertement purti pour lui, comme il le demandait, avaient permis à leurs sujets de se ranger sous ses drapeaux. Une nombreuse troupe de Mores barbaresques passa la mer et entra au service du chef des rebelles; c'étaient des guerriers féroces, Intrépides, habitués à une vie d'aventures périlleuses et plus familiarisés avec la tactique militaire que les montagnards espagnols ^

• Mendoza, Guerra de Granada, p. 141. — Vanderhammen, Don Juan de Austria, fol. 85. — Marmol, Rebelion de Granada, tom. II, p. 27. — Cabrera, Filipe Segundo, lib. IX, cap. I.

' L'historien de la rébellion des Mores rapporte que ces Africains avaient la tête ceinte d'une guirlande, pour annoncer leur résolution de

DON JUAN d'aUTRïCHE. . , 237

Âben-Humeya, pendant qu'il recevait ces renforts, augmentait ses ressources en argent par le revenu plus considérable qu'il retirait de ses domaines agrandis ^ . Bien qu'il fût porté à l'ostentation et à la prodigalité , on ne le vit pas dissiper toutes ses richesses pour soutenir la nouvelle magnificence de son genre de vie ; il les employa libéralement à payer les soldats étrangers, il acheta des armes et des munitions pour ses propres troupes, et profita de l'expérience qu'il avait acquise dans la dernière campagne et de l'exemple que lui donnaient ses mercenaires d'Afrique , pour soumettre les Mores à un meilleur système de manœuvres. Il résolut, comme auparavant, d'éviter les batailles rangées et de se borner généralement à la guerre de guérillas, plus appropriée aux habitudes du montagnard. Il tomba sur de petits détachenients d'Espagnols qui parcouraient le pays, surprit les convois de vivres et jeta dans une cruelle perplexité les garnisons menacées de la famine. Il fit des incursions sur le territoire chrétien , pénétra même dans la vega et s'avança hardiment jusqu'aux portes de Grenade.

Il est vrai qu'il ne continua pas longtemps de ravager cette partie du pays après l'arrivée de don Juan, qui prit des mesures efficaces pour la protection de la capitale. Mais le prince éprouvait une vive douleur en voyant le rapide agrandissement du royaume des Mores ; cependant il ne pouvait agir vigoureusement pour l'arrêter, avant que le conseil n'eût arrêté un plan d'opérations. Il était d'ailleurs retenu à

vaincre ou de mourir en martyrs pour la défense de leur foi. — • Marmol, Rebelion de Granada, tom. II, p. 73.

* Outre le dixième des produits du sol, Aben-Humeya avait encore droit, dit-on, aux biens confisqués des Mores qui lui refusaient l'obéissance, et au cinquième du butin pris sur rennemi.— /ôtc?., p. 35. — Voy. aussi Mendoza, Querra de Granada, p. 120.

Grenade par les ordres du roi, qui lai ayait défendu d'entrer en campagne, et voulait qu'il restât , pour le représenter, dans la ville, oh il devait être assez occupé de régler les affaires et de pourvoir à la sûreté de la place ^ Philippe craignait, parait-il, que Tesprit aventureux de don Juan ne rengageât dans une entreprise téméraire , où il courût sans nécessité un danger ; il semble , comme le font juger de nombreux passages de ses lettres, qu'il était plus préoccupé de la vie de son frère que du succès de la campagne *. Peutêtre pensait- il qu'il valait mieux confier la conduite de la guerre à un vieux général, le marquis de Los Yelez, qui pouvait se flatter d'avoir bien plus d'expérience que le fils de Charles-Quint et qui avait inspiré au roi une grande estime pour ses talents militaires.

Los Yelez exerçait encore le commandement dans le pays qui s'étend à l'est des Alpujarras ; là se trouvaient ses vastes domaine^. Ce seigneur, doué, comme on l'a vu, d'un caractère dur et arrogant, supportait difficilement l'autorité supérieure du jeune commandant en chef, auquel il daignait rarement écrire , préférant s'adresser directement au roi '.

* • T la vuestra, ya yo os dize que la queria para cosas mayores, y que asi agora yo no os embiaba â las de la guerra sîno â esa ciudad â dar desde alla la orden en todo que conbiniese : Pues y por otras ocupaciones y cartas no lo podia hazer. « — Carta del Key à Don Juan de Austria^ 10 de Mayo, 1569, MS.

* Don Juan était, paraît-il, irrité des restrictions mises par le roi à sa liberté. C'est, du moins, ce que Ton peut conclure d'une réprimande que lui adressa Philippe, en loi disant * qu'à cause de sa grande affection pour lui, il pardonnera à son frère le langage que celui-ci lui a tenu, mais qu'il fera bien de ne plus l'employer. « — Carta del Rey a Don Juan, 20 de Mayo, 1569, MS.

' Vanderhammen, Don Juan de Anstria, fol. 94.

Marmol trace, en un ou deux rigoureux coups de pinceau, le caractère

DON JUAN o'àUTRIGHE. £S9

Philippe, amoureux à l'excès du pouvoir, fermait volontiers les yeux sur ces irrégularités ; il pouvait ainsi intervenir plus efficacement dans la conduite des affaires. Ce fut, de la part du monarque, une faute grave, qui eut, ainsi qu'on le verra, les {dus funestes conséquences.

Le marquis, sans attendre des ordres, résolut d'ouvrir la campagne en pénétrant dans les Alpujarras , avec la petite armée qu'il commandait ; mais l'ennemi tailla en pièces un corps d'environ quatre cents hommes, qu'il avait chargé d'occuper le pas de Ravaha , et le hautain général renonça malgré lui à ses desseins, sur l'injonction de don Juan. Ahen- Humeya, enhardi par ce succès, projeta d'attaquer le marquis dans ses nouveaux quartiers, à Yerja; le plan était bien conçu; malheureusement, avant le jour fixé pour son exécution , il fut révélé à Los Vêlez par un prisonnier. Il échoua donc; le roi more, s'avançant jusqu'au cœur de la ville, tomba dans une embuscade, d'où il ne sortit qu'avec peine, après avoir subi d'énormes pertes. Mais , si les Espagnols remportèrent la victoire, ce furent les rebelles qui en profitèrent. L'exemple d'audace donné par Âben-Humeya, en ranimant l'ardeur de ses compatriotes, lui rapporta plus que sa défaite ne lui avait fait perdre. La riche et nombreuse population du Rio de Almanzora se leva en armes , et Los Velez jugea prudent de quitter la position qu'il occupait pour s'établir à Âdra, port de mer sur la Méditerranée, où il était plus facile de lui faire parvenir des renforts et des vivres '.

du marquis. « No se podia detenninar quai era en él mayor extremo^ su esfderzo, valentia j disGrecion o la arroganda y ambicion de honra , aocompanada de aspereza de condicion. • — Rebelion de Granaday tom. II, p. 99.

* Ihià,y p. 73 et seq. — Yanderhammen, Bon Juan de Âiuiria, fol. 94.

Le feu de l'insurrection gagna rapidement toutes les autres parties des Alpujarras et surtout la sierra de Bentomiz, qui commence aux environs d'AIhama et se dirige vers le midi. Les montagnards de Bentomiz, qui jusque là n'avaient pris aucune part aux troubles du pays, se révoltèrent avec éclat, en se rangeant sous le drapeau rouge arboré par le prince more. Les habitants de Yelez et de la cité plus importante de Malaga s'épouvantèrent, appréhendant que Fennemi, descendant des montagnes, n'inondât leurs rues de sang; ils réunirent en toute hâte la milice des campagnes et s'occupèrent de préparatifs de défense.

Heureusement, dans ce moment critique, les chrétiens virent avec joie entrer dans le port de Velez-Malaga le grandcommandeur Requesens, qui ramenait d'Italie une escadre portant plusieurs bataillons de vétérans espagnols, que le gouvernement avait rappelés pour renforcer l'armée des Âipujarras. L'Espagne ne possédait pas de meilleurs soldats que ces hommes aguerris par mainte campagne pénible et admirablement disciplinés. A peine débarqué , Requesens, qui , on s'en souvient , avait été le lieutenant de don Juan d'Autriche, dans sa croisière sur la Méditerranée, pria le jeune général de lui confier le commandement de l'expédition contre les rebelles de Bentomiz ; ceux-ci étaient dans ce moment réunis en foule sur le plateau élevé de Fraxiliana et avaient défendu cette position naturellement forte par des ouvrages, qui en rendaient l'accès presque impraticable. Le prince accepta sans difficulté la proposition du grand-commandeur de l'ordre de Saint- Jacques, et^ celui-ci, sans perdre de temps, s'enfonça avec ses bataillons dans, la sierra.

-— Mendoza, Guerra de Granada, p. 175 et seq. — Miniana, Historiade JBspaua, p. 377.

Noas ne poavons entrer dans les détails de cette expédition ; il suffit de dire qu'elle fat une des mieux conduites que Ton vit dans cette guerre. Les montagnards résistèrent en désespérés, et, si les courageux bourgeois de Malaga n'étaient arrivés fort à propos au secours de Requesens, il eût été repoussé. Les femmes musulmanes combattirent aux côtés de leurs époux, et, quand tout fut perdu , un grand nombre se jetèrent tète baissée dans les précipices, pour ne pas tomber aux mains des vainqueurs ^ Deux mille rebelles furent tués et trois mille faits prisonniers; une immense quantité d'or, d'argent, de joyaux et d'étoffes précieusesj^ fut prise par les Espagnols. L'insurrection fut complètement étouffée dans la sierra de Bentomiz.

* CepeiMant la victoire avait coûté du sang aux chrétiens; ils laissèrent six cents des leurs sur le champ de bataille. Ce furent surtout les troupes d'Italie qui souffrirent ; presque tous les officiers qui commandaient ces intrépides vétérans lurent blessés *. On vit aussi figurer sur la sanglante liste des morts le nom de plus d'un cavalier, distingué par sa naissance autaiit que par sa bravoure. Deux mille Mores réussiredt ^ s'échapper et à gagner le camp d'Aben-Humeya ; celui-ci reçut cet utile renfort, au moment où il projetait une attaqué cqnt/e Seron '. / ,,,.

* ' Qnando vieron el faerte perdîdo, se despenaron por las penas mas agrias, qniriendo mas morir hechas pedazos, que venir en poder de Christîanos. • — Marrool, Rebelion de Qranada, tom. II, p. 89.

' * Casi todosloscapitanes, « — Ihiâ,^ loc. cit.

' La sanglante rencontre de Fraxîliana est décrite, avec de grands détails, par Mendoza {Gtterra de Granada^ p. 165-169), et Marmol (Rebelion de Granaday tom. II, p. 89-90). Il n'y eut pas, dans toute la guerre, de victoire plus chaudement disputée, et les deux historiens attestent l'extraordinaire bravoure des Mores, digne des plus beaux jours de l'empire

C'était une place des plus fortes, perchée comme Taire d'un aigle au sommet d'un rocher escarpé, commandait ks formidables défilés dû Rio de Almanzora qu'il dominait. Ce poste, qui était d*une excessire importance, était gardé, à cette époque, par une garnison espagnole, sous les ordres d'un officier, nommé Hirones. Aben-Humeya, se proposant de l'emporter d'assaut, y envoya un gros détachement; mais les musulmans manquaient d'artillerie et, ainsi qu'on ne tarda pas de le voir, étaient peu instruits tlans l'art de conduire un siège. Us résolurent donc de renoncer à leur plan d'opérations et de réduire la place, plus lentement mais plus sûrement, au moyen d'un blocus. Cinq mille Mores vinrent camper, le 18 juin, devant la ville et lui coupèrent toutes les communications avec le dehors. ^

La garnison réussit à informer de sa situation don Juan, qui, sans perdre un moment, ordonna à Alonso de Carbajal de marcher à son secours, avec un corps de troupes et une grande quantité de provisions. Cet officier venait de partir, quand le prince reçut avis que le roi avait chargé le marquis de Los Yelez de la défense de Seron ; il révoqua donc sur le conseil de Quixada, l'ordre qu'il avait donné et enjoignit à Carbajal de rebrousser chemin. Celui-ci, qui n'était plus qu'à une petite distance de la place, se soumit avec peine à la volonté du commandant en chef et abandonna Seron à son sort. Los Vêlez, avec quelque jalousie qu'il vit

arabe. Philippe^ tout en louant la généreuse ardeur témoignée par le grand- commandeur dans cette expédition, le blâme d'avoir quitté sa flotte pour s'y engager. « El comendador major tubb buen suceso como deseais, y como entiendo 70 que lo merece su zeb y su intencion, mas salir su pevBona en tierra, teniendo en vuestra ausencia el cargo de la mas faé cosa digna de mucha reprehension. « — Carta del Rey à Don Juan, 25 de Junio, 1569, MS.

t'iAteryention de don Juan en cette affaire, montra si peu d'empressement à pourvoir à la sûreté de la forteresse assiégée, que la garnison, aux abois, se rendit, le 11 juillet, à des conditions honorables. Mais ils n'eurent pas plus tôt éracué la place, que les vainqueurs, au mépris de la capitulation, massacrèrent de sang-froid tous les chrétiens âgés de plus de douze ans et réduisirent en esclavage les femmes et les enfants. On prétend que cet acte odieux était secrètement ordonné par Âben-Humeya ; le chef more pouvait alléguer, pour sa justification, qu'il n'avait fait que suivre rexemple de ses ennemis ^

La perte de Seron fut profondément regrettée de l'armée espagnole, et l'amertume de ces regrets ne pouvait être adoucie par la réflexion qu'il fallait attribuer la chute de cette place, moins à la valeur des musulmans qu'aux fautes des commandants ou plutôt au déplorable système d'après lequel la guerre était conduite. Cependant la joie que leur triomphe avait causée aux musulmans était mélangée de douleur ; ils avaient appris, peu de temps avant la reddition de Seron, les désastres qui venaient d'atteindre leurs coreligionnaires de Grenade.

Philippe, après de longues hésitations, avait approuvé la proposition de Deza, qui demandait que les Mores fussent expulsés de Grenade et conduits dans l'intérieur du pays. Le 23 juin fut fixé pour l'exécution de cette mesure. De nombreuses troupes, avec les 'principaux commandants , furent secrètement appelées dans la ville pour prêter main-forte aux autorités. Cependant le bruit courait que les musulmans

* Mannol, Rebelùm de Granada, tom. H, p. 108-111. — Ferreras , Hist, éPEspagne, tom. X, p. 83,84. — Cabrera, Filife Segtmdo, lib. IX, cap. VI.

5U4 HISTOIRE mi RÉGNE DE PHILIPPE II.

de FAlbaicyn communiquaient clandestinement avec leurs coreligionnaires des AIpujarras, qu'ils faisaient passer aux montagnards des armes et de Targent, que les jeunes gens quittaient la ville pour aller grossir les rangs des rebelles, enfin qu'un complot avait été tramé dans le but d'attaquer la capitale et que les noms des cbefs de la conspiration étaient connus. Il est impossible de discuter aujourd'hui le fond de ces accusations, mais le lecteur se rappellera que de semblables rumeurs avaient circulé avant l'borrible massacre qui ensanglanta la prison de le chancellerie.

Le 23 juin, veille de la Saint-Jean, on publia un édit ordonnant à tous les Mores de Grenade, âgés de dix à soixante ans, de se rendre dans les églises des difiërentes paroisses auxquelles ils appartenaient, pour y apprendre leur sort. Les femmes étaient autorisées à rester encore quelque temps dans la ville, à l'effet de disposer des objets de valeur qui ne pourraient être facilement transportés; le bas prix auquel, dans cette extrémité, elles furent obligées de vendre ce qu'elles possédaient, leur procura sans peine des acheteurs. On ne nous a pas dit ce que devinrent les enfants; le gouvernement les garda, sans doute, pour les faire élever dans la foi catholique ^

Jamais on n'imaginera une consternation plus grande que celle des malheureux habitants de l'Âlbaïcyn, à la publication de ce décret qui, depuis si longtemps, suspendu à un fil au dessus de leurs têtes, les frappait néanmoins sans qu'ils

* Mendoza, Guerra de Qranada, p. 146. -— Marmol, Rehelion de Gra^ nada, tom. II, p. 100. — Bleda {Crqnica de Espana, p. 705), n'a fait, dans cette partie de son ouvrage, que reproduire le récit 4e Mendoza, avec tant d'inattention qu'il se trompe d'un mois sur la date de cet événement.

DON J UAN D'AUTRIGHE . 245

tussent préparés à recevoir ce coup. Ou comprend que le souvenir des atrocités commises dans les prisons de Grenade leur ait donné lieu de croire tout d'abord que Ton ne se proposait rien moins, en ce moment, que de massacrer toute la population mabométane de la capitale. En vain le marquis de Mondejar s'efforça de calmer leurs terreurs; ils furent un peu rassurés, lorsque le président Deza leur certifia par écrit que leurs vies n'étaient pas en danger, mais leurs appréhensions à cet égard ne furent pas complètement détruites, avant que don Juan ne leur eût donné sa royale parole que leurs personnes seraient parfaitement respectées ^t que le gouvernement n'avait d'autre but que de pourvoir à leur sûreté. Us se soumirent alors, sans tenter aucune résistance ; il ne leur eût guère d'ailleurs été possible d'en faire, privés d'armes, de tous moyens de défense, et entourés de soldats bien armés. Ils entrèrent donc dans les différentes églises de la ville, aux portes desquelles de forts détachements de troupes stationnèrent durant la nuit.

Le lendemain matin, on fit sortir les Mores de ces édifices et on les forma en procession, pour les conduire dans les faubourgs au grand hôpital, magnifique bâtiment érigé par la bonne reine Isabelle la Catholique, peu de temps après la conquête de Grenade. Ils devaient rester là jusqu'à ce que l'on eût terminé les arrangements pour les répartir entre plusieurs divisions, selon leurs différents lieux de destination. C'était un mélancolique et solennel spectacle que celui de cette foule d'exilés, s'avançant d'un pas lent et mal assuré, liés l'un à l'autre au moyen de cordes ^ , et escortés ou plutôt

* » Paestos en la cuerda, con guarda de infanteria îcavalleria por una i 4)tra parte. • — Mendoza, Guerra de Oranada, p. 147.

S46 HISTOIRE DU RÈGNE DE PHILIPPE Ij.

poussés en avant, comme ane bande de malfaiteurs, par une soldatesque brutale. On voyait marcher c6te à côte les vieU-* lards et les jeunes gens, les ridies et les pauvres, mainte* nant, hélas! placés au même niveau; la plupart étaient courbés, moins par Teffet des années que sous le poids de leurs souffrances ; tous, les mains entrelacées sur leur poi* trine, avaient les yeux remplis de larmes, en contemplant pour la dernière fois cette belle cité, où s'était écoulée lair joyeuse enfance, cette superbe capitale de leur antique empire, qui leur était rendue chère par tant de souvenirs de gloire et d'amour ^

La marche eut lieu en bon ordre ; elle ne fut interrompue que par tgi accident, qui faillit toutefois être suivi des consé-^ quences les plus désastreuses. Un alguazil castillan, blessé de quelques mots qui avaient échappé à un des musulmans ou, pour mieux dire, à un des prisonniersr, le frappa de son bâton. Le sang arabe, si ardent, coulait dans les veines du jeune More; ramassant un fragment de tuile, celui-ei en asséna sur la tête de son agresseur un coup violent qui enleva presque Tpreille à l'Espagnol. Cet acte lui coûta la vie; il fut aussitôt massacré par les soldats, accourus an secours de leur compatriote blessé. Le bruit c-ourut que les infidèles avaient attenté h la vie de don Juan, qui portait un costume de la même couleur que celui de l'alguazil. Les passions des Castillans s'éveillèrent; ils volèrent sur le lieu

* u Fue un misérable espectaculo, » dit un témoin oculaire; » ver tantos hombres de todas edades, las cabezas baxas, las manos crueadas j los rostros banados de lagrimas, con semblante doloroso y triste, viendo que dexaban sus regaladas casas, sus familias, su patria, j tanto bien como tenian, y aun no sabian oierto lo que se haria de sus cabezas. «•— Mazmol» Rebelion de Granada, tom. II, p. 102.

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de cette scène, en proférant les plos horribles imprécations; tes épées, les lames brillaient en Tair ; un instant encore et elles allaient être plongées dans le corps des malhanreuses Tictimes.

Heureusement le coup d'œil rapide du prince lui signala le désordre ; entouré d'une garde du coips formée d'arquebusiers, il surveillait en personne la marche du cortège. Poussant son cheval au milieu de la foule et se montrant aux soldats, il leur cria que nulle offense ne lui avait été faite ; il leur enjoignit de rentrer dans le devoir, aOn de lui épargner, ainsi qu'à eux-mêmes, le déshonneur d'avoir maltraité des innocents qu'il avait solennellement juré de protéger. Les Espagnols, honteux d'avoir mérité ces réprimandes et satisfaits de la vepgeance qu'ils avaient tirée du jeune musulman, reprirent leur place dans les rangs. Les Mores se remirent peu à peu de leur panique, la procession se remit en marche et arriva, sans nouvelle interruption, à l'hôpital d'Isabelle \

Là ]€& contador^s ropux eurent bientôt compté les exilés ; leur nombre s'élevait à trois mille cinq cents; celui des femmes, qui devaient suivre de près ces infortunés, était bien plus considérable ^. On nota soigneusement dans un registre le nom, l'âge et la profession des prisonni^s. Le lendemain, on les réunit sur la vaste place qui s'étendait devant l'hôpital, pour les divisa en plusieurs bandes, escortées diacune par un fort détachement de troupes qui devait les conduire à leurs différents lieux de destination, fixés

A Mannol, Bebelion de Granada, iom, II, p. 103. — Mendoza, Overra de GrMmda, p. Ié7. Ces deax historiens étaient présents en cette occasion.

' » Los que salieron por todos très mil i qoinientos, el numéro de mugeres mucho mayor. « — Mendoza, Guerra de Granada^ p. 147.

noD seulement dans TAndalousie, mais jusque dans la Nouvelle-Castille. On peut espérer que dans cet arrangement on respecta assez les lois de l'humanité, pour ne pas séparer les membres d^une même famille; mais les chroniqueurs se taisent sur ce point , jugeant probablement que de pareils détails, relatifs à une race déchue, étaient au dessous de la dignité de Fhistoire.

Le 25 juin 1569, les exilés, adressant de tristes adieux aux amis, aux compagnons de leur jeunesse, qu'ils ne devaient plus jamais revoir, entreprirent leur douloureux pèlerinage. Le jour naissant éclairait les rouges tours de TAlhambra, quand les Mores de TAlbaicyn, sortant des portes de leur capitale bien-aimée, le plus doux séjour que la terre pût leur offrir, se dirigèrent vers leurs nouvelles demeures, qu'un grand nombre de ces malheureux étaient destinés à ne pas voir. Le gouvernement, avec une coupable indifférence, avait négligé de s'occuper de ces infortunés, au point €|u'ils manquèrent même des choses les plus nécessaires à la vie. Quelques-uns moururent de faim en route ; d'autres, ceux surtout qui étaient habitués depuis leur enfance à^ne nourriture recherchée, succombèrent à la fatigue; d'autres encore par leur ^iblesse éveillèrent la cupidité des soldats, qui les vendirent comme esclaves et quelquefois les égorgèrent de sang-froid ^ Les exilés, bien moins nombreux qu'ils ne l'étaient auparavant, arrivèrent aux lieux qui leur étaient assignés, pour y languir, le restant de leurs jours, au milieu d'une population qui les haïssait

* • Machos murîeron por los caminos de trabajo, de cansancîo, de pesar, de hambre ; a hierro, por mano de los mismos que los havian de goardar, robados, vendidos por cautivos. • — Mendoza, Gnerra de Granada, p. 148.

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de eette haine qu'un bon catholique du xvf siècle portait aux « ennemis de Dieu ^ »

Les Mores ne furent pas seuls à souffrir des mesures rigoureuses prises par le gouvernement. Ce peuple ingénieux était bien supérieur aux Espagnols dans l'agriculture et dans les différents arts mécaniques ; aussi formait-il la partie la plus importante de la population de Grenade; le seul art dans lequel ils étaient surpassés par leurs rivaux était celui qui progresse au détriment des autres, Fart de la guerre. C'est pour cette raison que le gouvernement avait soustrait à la sentence qui frappait leurs compatriotes quelques-uns des meilleurs artii&ans, qui avaient pu rester dans la ville. Mais ils étaient en trop petit nombre pour répondre à l'attente des persécuteurs, et bientôt le quartier de la capitale que les musulmans avaient occupé présenta l'image de la tristesse et de la désolation. Les légères et aériennes constructions, qui étalaient dans leurs formes les grâces capricieuses de l'architecture arabe, tombèrent rapidement en ruines; les parterres et les jardins de plaisance, remplis de fleurs exotiques et brillant de l'exubérante végétation du midi, se changèrent en des déserts où croissaient les herbes sauvages ; les cours et les places publiques, où des bassins et des fontaines impétueuses, alimentées par les torrents de la Sierra Nevada, rafraîchissaient l'air pendant les chaleurs étouffantes de l'été, se convertirent en un triste monceau de décombres.

L'armée elle-même ressentit péniblement les ma\ix causés par l'expulsion des Mores. Les soldats, ainsi que nous l'avons vu, avaient été logés dans les maisons des musulmans ; les

* » Los enemigos de Dios, a — c'est ainsi que les chrétiens appelèrent charitablement dès lors tous les Mores, baptisés ou non.

Rlei

nouveaux occupants, pauvres et économes pour la plupart, les soumirent kun régime bien différent de celui auquel ilsies ) avaient été habitués par les anciens propriétaires, bourgeois ^i^si^] riches et fastueux. Les Espagnols se dédommagèrent, autant jéi! qu'ils le pouvaient, en pillant les habitants. De là provinrent Itup de continuelles altercations entre le peuple et l'armée, | laquelle fut rapidement corrompue par un esprit d'insubordination qui la rendit plus formidable à ses amis qu'a ses ennemis ^

Un chroniqueur, qui fut témoin de ces troubles, termine | son récit de l'expulsion des Mores en disant qu'elle offrit un triste spectacle à celui qui se rappelait la grandeur, l'ancienne prospérité de celte race vouée au malheur, à celui qui avait vu, dans leurs jours de gloire, les somptueuses demeures des musulmans, leurs jardins et leurs terrasses, théâtrc^de bruyants festins et de joyeuses fêtes ; quel contraste présentaient tous ces souvenirs avec les ruines que l'on voyait partout *! « On eût dit, » c'est ainsi qu'il conclut, « que la Providence eût voulu montrer, par le sort de cette belle cité, que les plus belles choses de ce monde sont aussi les plus sujettes à tomber '. » Le philosophe de nos jours regardera plutôt cette catastrophe comme le résultat naturel de ce

* Mendoza, Guerra de Granada, p. 148-150.

' « Qaedo grandisima lastima à los qae babiendo visto la prosperidad, la policia, y el regalo de las casas, carmenes y guertas^ donde los Moriscos tenian todas sas recreaciones y pasatiempos, y desde a pocos dîas lo vieron todo asolado y destruido. » — Marmol, Rebelion de Granada , tom. II, p. 104.

' » Parecia bien estar sujeta aquella felicisima ciudad a tal destniccion, para qae se entienda que las cosas mas esplendidas y florîdas entre la gente estân mas aparejadas à los golpes de fortona. « — Marmol> ubi supra.

;ystème d'intolérance religieuse qui avait rendus ennemis les hommes qui, sous un règne bienfaisant, eussent été de loyaux et fidèles sujets, et qui, par leur industrie et leur habileté, eussent augmenté considérablement les ressources du pays.

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