MORT D'ISABELLE
La reine Isabelle. — Ses relations avec don Carlos. — Sa maladie et sa
mort. — Son caractère.
Trois mois ne s'étaient pas écoulés depuis que la jeune et belle épouse de Philippe II avait pleuré la mort de son malheureux beau-fils , quand elle-même fut appelée à le suivre dans la tombe. La coïncidence de ces tristes événements et les rapports établis entre Isabelle et Carlos , jadis destinés Tun à l'autre » ont fait supposer qu'une passion criminelle les unit et qu'après l'exécution de son amant , la reine fut sacrifiée à la jalousie d'un époux vindicatif.
On chercherait en vain une trace de cette horrible histoire dans les récits des écrivains castillans ; aucun des historiens de ce temps, espagnols ou étrangers, que nous avons consultés, n'entache non plus d'un soupçon, en rapportant les bruits contemporains, la pure réputation d'Isabelle. Plus d'un cependant, il faut le reconnaître, parait faire allusion à
Tamour du prince pour sa belle-mère ^ Brantôme dit que la première fois que Carlos vit la reine, « il fut captivé par ses charmes , au point de concevoir dès ce moment un mortel dépit contre son père , à qui il reprocha souvent le grand préjudice qu'il lui avait causé , en lui ravissant cette belle conquête. Et cela, » ajoute-t-il, « fut, dit-on, en partie, cause de sa mort; car il ne pouvait s'empêcher d'aimer la princesse dans le secret de son cœur, et d'honorer, de révérer une personne qui était si aimable et digne d'amour '. » L'écrivain laisse entendre plus loin qu'un grand nombre de rumeurs étaient répandues au sujet de là mort d'Isabelle, et raconte Thistoire, peu vraisemblable d'un jésuite qui fut déporté au fond des Indes , pour avoir dénoncé , du haut de la chaire, les scélérats qui avaient pu faire périr une créature aussi innocente *.
Le prince d*Orange, dont le témoignage a plus de valeur, dans sa Justificattbn , accuse ouvertement Philippe d'avoir
^ Oatre Brantôme et De Thou, déjà cités à ce sajet, un autre auteur de ce temps, Pierre Matthieu, l'iiistoriographe royal de France, paraît faire des insinuations de ce genre, quand il dit que » la mort d'Isabelle, suivant de si près celle de Carlos, avait fait supposer des motifs très différents de ceux qu'il avait déjà assignés à ce dernier événement. » — {Brève Compendio de la Vida Privada del Uey FUipe Segundoy MS.) Mais la biographie de Philippe faite par cet écrivain est presque aussi fabulease que I9 roman historique de Saint-Eéal, qui, pour tout ce qui se rapporte à Carlos, en particulier, doit beaucoup à la vive imagination de Matthieu.
' « Aussi dit on qae cela fut cause de sa mort en partie, avec d'autres^ subjects que je ne dirai point à ceste heure ; car il ne se pouvoit garder de l'aimer dans son ame, l'honorer et révérer, tant il la trouvoit ajmable^ agréable à ses yeux, comme certes elle l'estoit en tout. » — Brantôme, Œuvres, tom. V, p. 128.
^ « Luy eschappa de dire que c'avoit esté fait fort meschamment de l'avoir fait mourir et si innocentement, dont il fut banny jusques au plus profond des Indes d'Espagne. Cela est très que vray, à ce que l'on dit, • — Ibid., p. 132.
MORT d'iSABELLE. 79
assassiné son fils et sa femme ; il faut toutefois remarquer qu'il ne parle nulle part de la passion qu'un de ces infortu^ nés aurait ressentie pour l'autre ^ et il attribue le meurtre d'Isabelle au désir que le roi aurait eu de frayer là voie h son mariage avec Anne d'Autriche ^ Cependant ces deux autorités sont, à notre connaissance, les seules de ce temps, qui aient donné crédit à ces bruits effroyables. Brantôme et le Taciturne étaient tous deux étrangers, tous deux éloignés du théâtre de ces événements ; l'un était un Français, lég^ et bavard , dont le récit amusant , gros des frivoles commérages de cour , s'élève quelquefois un peu au dessus d'une chronique scandaleuse; l'autre était l'ennemi mortel de Philippe qu'il attaquait , pour mieux se défendre lui-même,
à l'aide des plus noires accusations.
Cependant nulle autre autorité que celle des rumeurs populaires ne fut exigée par des écrivains postérieurs , peu scrupuleux , qui comprirent le parti qu'ils pouvaient tirer d'une histoire comme celle de Carlos et d'Isabelle, pour présenter aux yeux de leurs lecteurs des situations pleines d'un dramatique intérêt. Travaillant sur cette ébauche , ils achevèrent le tableau en le chargeant de couleurs empruntées à leur imagination, jusqu'à ce que l'intérêt éveillé par la peinture de ces amours et de ces infortunes eût rendu ce roman aussi universellement populaire^ qu'aucune des fables classiques de l'histoire ancienne de la Grèce *.
^ Apologie j dans Bomont, Corps Diplomatique, tom. Y, part. I^ p. 389.
Strada, eu rapportant les bruits populaires relatifs à Carlos et à Isabelle j les rejette comme entièrement indignes de crédit. * Mihi^ asa^v id quod incomperta sunt, etiam veris dissimilia videntor. « — De Belh BelgieOy tom. I, p. 379.
* Au premier rang de ces écrirains se place, sans aucun doute,- l'abbé de Saint-Réal, dont nous ne connaissons le romanesque récit de la vie de
Heureusement nous pouvons, dans le cas présent, établir la vérité au moyen de témoignages qui ne sont pas suspects, venant des- compatriotes mêmes de la reine, lesquels, résidant à la cour de Madrid, avaient de grandes facilités d'observer tout par leurs propres yeux. La mère d'Isabelle, la fameuse Catherine de Médicîs, dont le nom évoque dans notre imagination tant d'horribles souvenirs, avait du moins le inérite de veiller sur sa fllle avec la plus tendre sollicitude; cette affection n'avait pas décru quand, à l'âge de quinze ans, Elisabeth de France quitta sa patrie pour monter sur le trône d'Espagne. Catherine entretenait une correspondance active avec la princesse, envoyant à celle-ci tantôt des instructions pour sa conduite, tantôt des recettes médicales pour sa santé. Elle se faisait aussi renseigner soigneusement sur la vie d'Isabelle par les ambassadeurs français à la cour de Madrid, et l'on peut être sûr que ces fidèles sujets se seraient empressés de lui rapporter la moindre offense que le roi aurait commise envers sa femme.
Une lecture de leurs dépêches, faite avec bonne foi, écarte le mystère, ou plutôt prouve qu'il n'y a jamais eu de motif d'en soupçonner un. Le pâle et maladif jeune homme de quatorze ans, c'était l'âge du prince à l'époque du mariage d'Isabelle, était doué de trop peu d'attraits pour toucher
Carlos que par une traduction espagnole^ intitulée » Verdadera Historia de la Vida y Muer te del Principe Don Carlos, » Plus d'un grave historien n'a pas dédaigné d'emprunter à ce roman ses brillantes fictions pour séduire ses lecteurs. H est plaisant de voir Leti^ qui n'a pas peu d'obligations à Saint-Réal, conclure, après avoir rapporté les rumeurs scandaleuses relatives à Carlos et à Isabelle, par cette déclaration : — » f&A côme io scrivo historia, e non romanzo, non posso affirmar nulla di certo, perche nulla di certo h6 possuto raccore. « — Leti, Vita di FUippo II, tom.I, p. 560.
MORT d'iSABELLE. 81
vraisemblablement le cœur de sa belle-mère, eùt-elle méime été un peu portée vers lui. Mais ses relations avec le prince paraissent avoir été dès l'abord celles qui devaient résulter naturellement de leifr alliance et de sa bonté de caractère, qui rintéressa aux infirmités et aux malheurs de Carlos ; loin de vouloir cacher ses sentiments à cet égard, elle les déclarait ouvertement dans ses lettres à sa mère, devant son époux et devant tous.
Peu après l'arrivée de la princesse à Madrid, l'évêque de Limoges écrivait au frère d'Elisabeth, à Charles IX, pour l'informer que « sa sœur, à son entrée dans le palais royal, avait fait au prince un accueil si gracieux et si affectueux, qu'elle avait causé une vive satisfaction au roi et plus encore à Carlos, comme le prouvaient ses visites fréquentes à sa belle-mère, aussi fréquentes, du moins, que le permettait l'étiquette d'une cour bien plus compassée que celle de Paris ^ » Dans une lettre datée du mois suivant, l'évéque dit que la reine, quand le prince vient la voir dans la soirée, essaie de le divertir au moyen de jeux et d'innocents plaisirs propres à égayer le malade, qui parait exténué par ses souffrances *.
* « Monsieur le prince d'Hespaigne fort exténué ^ la vint saluer, qu'elle receut avec telle caresse et comportement, que si le père et toute la compaignie en ont receu ung singulier contentement ledit prince l'a encores plus grand, comme il a desmonstré depuis et démonstre lorsqu'il la visite, qui ne peut estre souvent ; car, outre que les conversations de ce pays ne sont pas si fréquentes et faciles qu'en France, sa fièvre quarte le travaille tellement, que de jour en jour il va s'ezténuant. » — L'Évêque de Limoges au Roi, 23 Février, 1559, Négociations relatives au Règne de François Ily p. 272.
* « Ayant ladite dame mis toute la peine qu'il a esté possible à luj donner, aux soirs, quelque plaisir du bail et autres honnestes passe-temps, desquels il a bon besoin, car le pauvre prince est si bas et exténué, il va
L'année suivante , une des personnes de la suite d'Isabelle, qui l'avait accompagnée hors de France, écrit à Catherine de Médicis ; après avoir dit que sa maîtresse et la princesse Jeanne soupent quelquefois dans le jardin, elle ajoute que souvent elles y sont rejointes par Carlos, « qui aime singulièrement la reine et, comme je le soupçonne, ne refuserait pas d'être allié à elle de plus près ^ » Il n'y a ri^ d'improbable dans la supposition que le fils de Philippe, pénétré de reconnaissance pour une tendresse à laquelle il n'avait guère été accoutumé, aurait, dans un âge plus avancé, subi l'influence d'une princesse dont la douceur de caractère et les manières aimables semblent avoir gagné les cœurs de tous ceux qui rapprochaient; il n'est pas moins permis de supposer qu'aux regrets du prince se seraient mêlés des ressentiments, quand il pensait ru Tim pitoyable destinée qui avait élevé une barrière entre sa belle-mère et lui. Il est également possible, si l'on considère le caractère impétueux de Carlos, que l'historien De Thou se fonde sur de bonnes autorités, lorsqu'il assure « qu'on entendait souvent le prince, sortant, après de longs entretiens, de l'appartement de la reine, se plaindre hautement que son père la lui eût enlevée *. » Mais ce ne pouvait être une passion vulgaire
d'heure à heure tant affoiblissant^ que les plus sages de ceste court en ont bien petite espérance. » — L'Éyêque de Limoges au Boi, 1er Mars, 1559, Négodatiom relatives au B^gne de François II, p. 291.
^ » La royne et la princesse la visitent bien souvent, et sopent en un jardin qui est auprès de la meson, et le prince avec elles, qui aime la royne singulièrement, de façon qu'il ne ce peut soler de an dire bien. Je erogs
çt^il voudrait estre davantage son parent, « — Claude de à
la Eeine Mère, Août, 1560, Ibid., p. 460.
* « On entendit aussi très souvent ce jeune Prince, lorsqu'il sortoit de la chambre de la Eeine Élizabeth, avec qui il avoit de longs et fréquens entretiens, se plaindre et marquer sa colère et son indignation, de ce que
MORT d'iSABELLB. 8?
qu'elle lui inspira et certainement elle ne lui donna pas d'encouragements, si, comme le dit Brantôme, « tout insolent et tout audacieux qu'il fut auprès des autres femmes, il ne se présentait jamais devant elle qu'avec des démonstrations de respect, qui auraient pu faire croire son caractère changé. »
Il n'y a absolument rien qui proave que l'admiration dont Isabelle était l'objet de la part de Carlos ou des courtisans, causât la moindre inquiétude au roi, qui parait avoir eu une confiance absolue dans la sagesse de sa femme. Mous voyons celle-ci parler de Philippe à sa mère, comme t d'un si bon mari, qui la rend si heureuse par ses attentions, qu'il a fait du triste lieu où elle demeure l'endroit le plus agréable pour elle sur la terre ^ ; » d'un autre côté, l'ambassadeur de France, Guibert, écrit que « le monarque aime chaque jour davantage la reine et que, depuis ces derniers mois, l'influence de celle-ci a augmenté plus que du double '. » Quelques années plus tard, en 1565, Saint-Sulpice, alors ambassadeur à Madrid, décrit à Catherine de Médicis, en termes emphatiques, l'affection qui unit les deux époux : t Je puis vous assurer, madame, » dit-il, t que votre fille vit dans le plus grand contentement du monde, à cause de la parfaite amitié qui l'unit toujours plus étroitement à son mari.
son père la lui avoit enlevée. » — De Thou, Histoire Universelle, tom. V, p. 434.
* » Tons dirès-ge, madame, que sy se n'estoit la bonne oompaignie oh. je sois en se lien, et Thear que j'ai de voir tous les jonis le roi mou sd' gneur, je trouverois se lieu l'uu des plus fâcheux du monde. Mais je vous assure, madame, que j'ay un si bon mari et suis si heureuse que, quant il le seroit cent fois davantage, je ne m'j fâcherois point. • — - La Keine Catholique à la Heine Mère, Négociations relatives au Bègne de Fran» çoislljip, 813.
« Ilaumer, XFIe et XFII^ siècles, tom. I, p. 129.
Celui-ci lui témoigne la confiance la plus illimitée et se montre si affectueux avec elle qu'il ne lui laisse rien à désirer ^ » Saint-Sulpice répète des paroles dites à luimême par Philippe, qui aurait déclaré < que la perte de sa femme serait pour lui le plus grand malheur qui l'eût jamais frappé '. »
Et le monarque, en s'exprimant ainsi, était sincère; il n'en faut d'autre preuve que son indulgence pour les goûts d'Isabelle, même pour ces goûts nationaux qui ne s'accordaient pas toujours avec les lois plus rigides de l'étiquette castillane. On nous excusera peut-être, pour montrer la liberté dont elle jouissait, d'entrer dans quelques détails déjà présentés dans un chapitre précédent de cette histoire. L'arrivée de la reine dans le pays fut fêtée par des bals et d'autres divertissements, auxquels elle avait été habituée dans la riante capitale de la France. Sa maison était montée avec une magnificence digne de son rang ; le vieux courtisan Brantôme se plait à rappeler la splendide richesse de sa garderobe et les précieux joyaux de son écrin. Isabelle se montrait en public sans voile, d'après la mode française, si contraire aux habitudes des dames espagnoles; elle n'en était que plus adorée du peuple, qui accourait en foule sur son passage, empressé de contempler sa belle souveraine. Elle avait amené avec elle un grand nombre de dames et de suivantes; quelques-unes se fixèrent en Castille et se marièrent ; celles qui rentrèrent en France reçurent un riche douaire. La fille de Catherine de Médicis fut toujours accessible à ses compatriotes ; elle recevait, dit son biographe, les petits comme les grands, avec sa bonté
* Raumer, XVI^ et XVIIt siècles, tom. I, p. 130. ' Ibtd,y ubi supra.
MORT d'iSABELLE. 85
accoutumée. Elle se servait, en ces occasions, de sa langue natale; mais, au bout de trois mois, grâce à une vive intelligence, elle avait vaincu^ les difficultés de l'espagnol, au point de se faire comprendre dans cet idiome et de le parler même, en peu de temps, avec élégance, bien qu'avec un léger accent étranger, qui n'était pas désagréable. Née, élevée au milieu d'un peuple si différent de celui sur lequel sa destinée l'avait appelée à régner, elle semblait unir dans sa personne les bonnes qualités qui distinguaient l'un et l'autre; ses manières, qui montraient la libre vivacité du caractère français heureusement tempérée par la gravité espagnole, avaient un charme inexprimable ^ Aussi richement douée des dons les plus précieux de la nature et de la fortune, Elisabeth de France devait faire les délices de la cour sur laquelle elle présidait et dont elle était le plus bel ornement.
La tendresse de son cœur porta, sans doute, la reine à concevoir de vives inquiétudes, en observant le caractère sauvage et capricieux de Carlos et l'éloignement chaque jour plus manifeste du père pour son malheureux fils. Elle ne désespéra pourtant pas de corriger le prince; on peut le supposer, du moins, à l'empressement avec lequel elle seconda sa mère pour décider le mariage de sa sœur, la fille cadette de Catherine de Médicis, avec le fil^ de Philippe. « Ma sœur, » dit-elle à Ruy Gomez, « est si bonne qu'il serait impossible de trouver au monde une princesse
* * Geste taille, elle l'accompagnoit d'un port, d'une majesté, d'un geste , d'un marcher et d'une grâce entremeslée de l'Espagnole et de la Françoise en gravité et eu douceur. » — Voy. Brantôme {Œuvres, tom. V, p. 129), dont le pinceau fidèle a tracé le portrait d'Isabelle, tel que nous l'avons reproduit.
mieux faite pour calmer mon beau-fils et se plier à son humeur, ou pour plaire au roi en même temps qu'à son fils et les rapprocher Tun de Tautre ^ » Mais, si le ministre entra aisément dans les vues de la reine, elles rencx>ntrèrent peu d'encouragements chez Philippe, qui paraissait, dans ce temps, plus porté vers une alliance avec la maison d'Autriche.
Nous avons parlé, dans le chapitre précédent, de la douleur d'Isabelle à l'arrestation de Carlos. Quoi qu'elle dût gagner à cette mesure qui frayait à ses propres enfants le chemin du trône, elle pleura, dit l'ambassadeur Fourquevaulx, pendant deux jours sur le malheur de son beau-fils, jusqu'au moment où le roi lui ordonna de sécher ses larmes '. Nous avons vu qu'elle ne fut pas admise à visiter l'infortuné dans sa prison, même pour adoucir l'amertume de sa dernière heure. Quelles consolations sa présence eût apportées au moribond ! Qu'on en juge par le simple mémorandum, trouvé parmi ses papiers, dans lequel il la place au premier rang de ses amis, comme lui ayant toujours témoigné la plus grande bonté \ Les sentiments, quels qu'ils fussent, que sa belle-mère lui avait inspirés, l'animèrent jusqu'au moment fatal. On ne refusa pas, du moins, à Isabelle la permission de soulager tristement sa douleur, en assistant aux obsèques de Carlos, avec la princesse Jeanne et le petit nombre d'amis qui gardaient un tendre souvenir du malheureux fils de Philippe.
* Raraner, XVIt^et XVIIt siècles , tom. I, p. 131.
* Lettre de ï^ourqaevaalx, 5 février 1568. Ibid,, p. 139.
' « GU amid, in primo loco la E^gina, la quale dioeva che gli era amoreYolisdma, Don Giovanni d'Aostria sao carissimo et diletissîmo 210, etc. • •— Lettera del Nnnzio, Marzo 3, 1568, MS.
MORT d'iSABELLE. 87
Peu de temps après cet événement, on annonça la grossesse de la reine ; la nation accueillit par des transports de joie cette nouvelle qui lui faisait espérer la naissance d*un nouvel héritier du trône, pour compenser la perte qu'elle venait de faire de son prince légitime. Mais cet espoir était destiné à être bientôt déçu. Par suite d'une erreur des médecins, qui se méprirent au début sur la position d'Isabelle, le traitement que l'on fit subir à celle-ci eut un funeste efiet sur sa santé ^ Il est certain que la fille de Catherine de Médecis avait peu de confiance dans les docteurs espagnols et dans leurs prescriptions ^ ; peut-être cette défiance était-elle bien fondée, car l'énergique médication qu'ils employaient rappelle assez fidèlement la pratique de Sangrado, dirigée autant contre la constitution du patient que contre sa maladie. Vers le milieu du mois de septembre, la malade fut prise d'une fièvre, peu violente mais assez obstinée pour résister à tous les calmants. Des symptômes plus alarmants se déclarèrent bientôt ; la reine éprouvait de fréquentes défaillances; les extrémités de son corps s'engourdissaient, et les remèdes ne pouvaient plus agir, son estomac refusant de les supporter '. Des processions eurent lieu dans
* Lettre de Fourquevaulx, 5 octobre 1568» dans Raoïner, XF7e et XFIIe siècles, tom. I. p. 158.
* 1 Pero la Eeyna hacîa muy poco caudal de lo que los medicos decîan, dando é. entender con su Eeal condicion y gracioso semblante tener poca necesidad de sus medicinas. * — Belaciondela EnfermedadifEssequias/uneère» de îa Serenissima Reyna de Espana Dona Ysabel de Valois, por Juan Lopez, Catedratico del Estudio de Madrid (Madrid, 1569), fol. 4.
* Jbid.y ubi supra.
Le savant professeur décrit les divers symptômes de la maladie de la r<nne> avec un soin aussi minutieux que s'il élaborait un rapport médical. Gomme, peu de temps après sa publication, la vente de l'ouvrage fdt interdite, les exemplaires en sont excessivement rares.
toutes les églises du royaume; jeunes et vieux, tous s'unirent aux prières faites pour la guérison de leur souveraine; mais leur voix ne Tut pas entendue. Les forces dlsabelle continuèrent de décliner rapidement et, vers la fin de septembre, on désespérait de ses jours. Les médecins déclarèrent que la science ne pouvait plus rien et que la malade ne devait plus espérer que dans le ciel ^ C'était en Dieu qu'elle avait toujours placé son espoir, et elle n'était pas si attachée aux pompes et aux vanités du monde, qu'elle ne pût y renoncer sans peine.
Ses dames d'honneur, dont plusieurs étaient ses compatriotes, pleuraient autour de son lit; elle essaya de les consoler, en leur exprimant tendrement l'intérêt qu'elle prenait à leur bonheur futur et son regret de ne pas les avoir traitées avec plus de bonté; t comme si, » dit un contemporain, qui a laissé un minutieux récit de ses derniers moments, « elle n'avait pas toujours été pour elles plutôt une mère qu'une maîtresse *. » .
Dans la soirée du 2 octobre, Isabelle, sentant sa fin approcher, fit un testament; elle se confessa ensuite, communia et désira recevoir l'extréme-onction. Le cardinal Espinosa et le confesseur du roi, l'évêque de Cuença, qui assistaient à cette scène et lui oflraient les consolations spirituelles, furent singulièrement édifiés de son attitude, et, lui donnant leur bénédiction , se retirèrent , profondément
* Quintana, Historia de Madrid^ fol. 390. — Lettre de Fourquevaulx, 3 octobre 1568, dans Raumer, Xr/e et XVII^ siècles, tom. I, p. 139. —Juan Lopez, Belacion de la Enfermedad de la Reyna Ysabel, ubi supra.
— Pinelo, Anales de Madrid, MS.
' • Porque en efecto, el modo y manera conque ella las trataba^ no hera de senora a quien pareciesen servir^ sîno de madré y companera. »
— Juan Lopez, Belacion de la Enfermedad de la Reifna Ysabel, loc. cit.
MORT d'ISÂBELLE. 89
touchés de Tesprit de résignation chrétienne qu'elle montrait K
Le lendemain matin, avant le lever du jour, la mourante eut sa dernière entrevue avec Philippe ; nous empruntons le récit de Fourquevaulx. « La reine, » dit l'ambassadeur, « s'entretint avec son époux très naturellement et en chrétienne; elle lui fit ses adieux, et jamais princesse ne témoigna plus de bonté et de piété. Elle lui recommanda ses deux filles et ses principales suivantes, le priant de vivre en amitié avec le roi de France, son frère, et de maintenir la paix ; elle ajouta d'autres paroles qui ne purent manquer de toucher le cœur d'un aussi bon époux que fe roi. Celui-ci se montra, en lui répondant, aussi calme qu'elle l'était ellemême et promit d'obéir à toutes ses demandes ; mais il ne croyait pas, dit-il, qu'elle fût aussi près de sa fin. Le cœur rempli d'angoisses, il se retira ensuite, comme on me l'a rapporté, dans ses appartements '. i» Le monarque envoya à sa femme, pour la fortifier à sa dernière heure, la plus précieuse des reliques qu'il possédât, un fragment de la vraie croix, richement incrusté de perles et de diamants '. Isabelle baisa avec ferveur l'objet sacré et le tint, ainsi que le crucifix, dans sa main, tant qu'elle vécut encore.
Peu après cette entrevue avec son époux, la reine fit appeler l'ambassadeur près de son lit ; il représentait son pays natal et des êtres bien-aimés qu'elle ne devait plus
* Juan Lopez, Belacion de la Enfermedad de la Reyna FsaèeL — ^Pinelo, Anales de Madrid, MS.
* Lettre de Fourquevaulx, 3 octobre 1568, dans Raumer, XFIe et XVII^ siècles, tom.ï, p. 159.
' « Habia ordenado se tragese el lignum crucîs del E.ey nuestro Senor, que es nna muy buena parte que con grandismo homato de oro y perlas de supremo valor S. M. tiene. • — Ibid,
90 HISTOmE DU RÈGNE DE PHILIPPE II.
revoir. <r Elle me connaissait, » écrit Fourqnevaulx, « et me dit : « Me voici au moment de quitter ce vain monde pour entrer dans un plus beau royaume, où, je Tespère, je serai pour toujours avec Dieu. Dites à la reine, ma mère, et au roi, mon frère, qu'ils supportent ma mort avec résignation et qu'ils se consolent par la réflexion que jamais bonheur sur la terre ne m'a causé la satisfaction que je ressens à l'espoir de rejoindre mon Créateur. Je serai bientôt mieux placée pour les servir et pour prier Dieu de les prendre, eux et mes frères, sous sa sainte protection. Conjurez-les, en mon nom, de veiller sur leur royaume ,' afin que les hérésies qui s'y sont répandues disparaissent ; je demanderai au ciel que, dans sa pitié, il leur accorde la grâce d'accepter ma mort avec patience et de m'estimer heureuse ^ »
L'ambassadeur prononça quelques mots de consolation, cherchant à lui inspirer, s'il était possible , l'espérance de survivre ; elle répondit : « Vous saurez bientôt que je suis près de ma fin. Dieu m'a donné la force de mépriser le monde et ses grandeurs, et de fixer toutes mes espérances en lui et en Jésus-Christ. Jamais pensée ne me tourmenta moins que celle de la mort. »
<K Elle écouta alors les exhortations de son confesseur et conserva toute sa présence d'esprit ; elle ne perdit connaissance que peu d'instants avant de mourir. Une légère agitation, bientôt calmée, parut la gagner, et elle expira si doucement qu'il était impossible de fixer le moment où elle rendit le dernier soupir. Cependant elle rouvrit encore une fois les yeux, tout grands et tout brillants; on eût dit qu'elle
* Lettre de Fourquevaulx , dans Ramner, XVI^ et XVII^ sièelea, tom. I, p. 159.
MORT D*1SABELLB. 91
voulait encore me faire quelques recommandations; du moins, ses regards étaient tournés vers moi ^ »
Presque à l'heure de la mort, Isabelle avait été délivrée d'une fille qui, venue avant terme, ne vécut que pour recevoir le baptême. La mère et l'enfant furent déposés, côte à côte, dans un cercueil, et, le même soir, leurs restes furent solennellement portés dans la chapelle royale '. Les cloches des églises et des monastères, sonnant dans toute la ville le glas funèbre, annoncèrent la triste nouvelle au peuple, qui remplit l'air de ses cris et s^abandonna partout aux plus bruyantes démonstrations de douleur ^ ; car, dit Brantôme, < il ne révérait pas seulement sa souveraine , mais il l'idolâtrait *. »
* Lettre de rourquevaulx, dans Raumer, XFI^ et XV 11^ siècles, loc . cit . La correspondance de Tambassadeur français, Eonrquevanlx, est
conservée parmi les manuscrits de la bibliothèque royale de Paris. Raumer, avec son discernement habituel, en a donné de nombreux extraits, que nous lui avons fréquemment empruntés, à cause de leur importance pour réclaircisaement de notre histoire. Nous regrettons d'avoir connu trop tard l'existence de ces lettres pour pouvoir puiser nous-même à cette source.
• * Bistieron a la Reyna de habito de S. Francisco, y la pusieron en un ataud, poniendo con ella la infanta, que en poco espacio, habiendo recebido agua de Espiritu Santo, murio. » — Juan Lopez, Belacion de la Bn/ermedad de la Heyna Ysabel,
' * Fue cosa increible el doblar, y chamorear, por todas las parroquias, y monasterios, y hospitales. Lo cual causo un nuebo dolor y grandisimo aumento de tristeza, siendo ya algo tarde los grandes que en la corte se haUaban, y mayordomos de S. M. sacaron el cuerpo de la Reyna, y binieron con el a laCapillaReal. » — Juan Lopez, Belacion de la Unfermedad delaRepna Ysabel.
^ • Jamais on ne vit peuple si désolé ny si affligé, ni tant jeter de hauts enSy ny tant espandre de larmes qu'il fit. .... Que, pour manière de parler, voua eussiez dit qu'il l'idolatroit plustost qu'il ne l'honoroit et reveroit. » — Brantôme, Œuvres , tom. V, p. 131.
9t HISTOIRE OU RÈGNE DE PHIUPPE U.
Toutes les personnes de distinction que renfermait la capitale se pressaient dans la chapelle : dignitaires de rÉglise, membres des différentes communautés religieuses» grands et cavaliers de la cour, dames d'honneur de la reine. On remarquait, au premier rang de ces dernières, la duchesse d*Albe, grande-maitresse de la garderobe, la duchesse de Feria, Anglaise qui avait épousé l'ambassadeur d'Espagne à la cour de Marie Tudor, et la princesse d'Eboli, nom fameux dans l'histoire. Le cercueil, recouvert d'un somptueux drap de brocart, fut placé sur une estrade tendue de noir ; tout autour, mille cierges, brûlant dans des chandeliers d'argent, répandaient sur cette scène de lugubres lueurs ^ Le service fut célébré au milieu d'un profond silence, interrompu de temps en temps par les gémissements des femmes, tristement mêlés au chant des prêtres et aux sons graves et plaintifs de l'orgue, accompagnant l'oiBce des morts '.
Le lendemain matin, de bonne heure, la bière fut ouverte en présence de la duchesse d'Albe et des dames d'honneur d'Isdbelle, qui, les yeux pleins de larmes, contemplèrent une dernière fois ces traits dont la mort n'avait pas altéré la beauté '. La duchesse jeta dans le cercueil des fleurs et des
* 1 Paesto el cuerpo por este orden cabierto con un muy rico pano de brocado rodeado el cadalso de mâchas aobas en sus muy sumtuosos blaadones de plata. « — Juan Lopez^ Belacion de la Enfermedad de la Reyna Ysabely ubi supra.
' ' Las damas en las trîbunas de donde oye misa con bartos suspiios y soUozos llebaban el contrapunto à la suave, triste y contemplatiba musica, conque empezaron el oficia la capilla de S. M. « — Ibid,y ubi supra.
' » Las cuales viendo apartar el cuerpo, dieron mucbos gritos, y sitspîros, y abriendole la duquesa de Alba, trajo mucbos polbos de olores aromaticos de grande olor y fragranda, y embabamon a la Reyna : la cual
MOqj D ISABELLE. 93
herbes aromatiques ; puis ce cortège de femmes éplorées porta les restes glacés de la mère et de l'enfant dans le couvent des carmes déchaux; ils y reposèrent jusqu'en 1573, année où ils furent transférés, avec la dépouille mortelle de Carlos, dans le fastueux mausolée de TEscurial ; le jour où le peuple vit passer la funèbre procession qui emmenait sa souveraine, on Ten tendit invoquer Isabelle comme une sainte ^
Dans rhiver de cette année, le cardinal de Lorraine, de la maison de Guise, arriva de France, porteur de lettres de condoléance adressées par Charles TX à son royal beaufrère; les instructions données à l'envoyé ne trahissaient, chez le monarque français, aucune défiance au sujet de la mort de sa sœur. On reconnaît le caractère plus soupçonneux de la reine-mère, Catherine de Médicis, dans Tordre qu'elle donna à Fourquevaulx de rechercher ce qui se disait à ce propos et de le lui rapporter '. Il ne parait pas que l'ambassadeur recueillit des renseignements de quelque importance, à ajouter aux détails qu'il avait déjà transmis.
Philippe lui-même était peut-être préoccupé de l'idée que des soupçons pouvaient exister, lorsqu'il disait au cardinal que « sa plus grande consolation était le souvenir de la vie pure et vertueuse de l'épouse qu'il avait perdue. Toutes les personnes attachées au service de la reine, ses dames, ses svivantes, savaient combien il l'avait aimée, ce que prouvait, du reste, suffisamment la douleur excessive qu'il avait
aunque habia passado tanto tiempo estaba como si entonces acabara de morir, y con tan grau hermosura en el rostro que no parecia esta muerta. • -—Juan Lopez Eelacion de la JEnfermedad de la Reyna J>â;^«/.,abi supra.
* Lettre de St. Goar, 18 juin 1573, dans Raumer, JT/c et XVII^ sièelesy tom. I, p. 163. — Quintana, Historia de Madrid, fol. 370.
^ Lettre de Catherine de Médicis, dans Raumer, tom. I, p. 162.
ressentie à sa mort. Là-dessus, » ajoute le cardinal , « il entama un panégyrique des veitus de ladéfunte^etmedit que s'il avait encore un choix à faire, il ne pourrait rien désirer de plus que de trouver une femme qui lui ressemblât exactement ^ » Philippe n'attendit pas longtemps pour faire ce choix; dix-huit mois après cette conversation, le monarque, trois fois veuf, conduisait au pied des autels sa quatrième et dernière épouse, Anne d'Autriche, autrefois promise, comme Isabelle, à son fils. On peut regarder la facilité avec laquelle l'empereur et l'impératrice d!Allemagne lui confièrent la jeune princesse, comme signifiant assez clairement qu'ils n'éprouvaient du moins pas de doutes au sujet de la manière dont celui-ci se serait conduit envers la précédente.
Isabelle, à sa mort, n'était âgée que de vingt-trois ans, dont huit passés sur le trône d'Espagne. Elle laissa deux enfants, deux filles. Catherine, plus tard mariée au duc de Savoie, et Claire-Eugénie, qui partagea plus tard avec l'archiduc Albert, son époux, le gouvernement des Pays-Bas et parait avoir possédé l'amour et la confiance de son père plus complètement qu'aucune autre personne.
Telle est, dépouillée du coloris romanesque qu'elle doit, en réalité, autant à l'imagination des historiens qu'à celle des poètes, l'histoire de la reine Isabelle. De tout ce que nous avons vu il résulte que si, en aucun temps, Carlos conçut une passion criminelle pour sa belle-mère, cette passion ne fut jamais récompensée ni encouragée par celle-ci, qui parait n'avoir éprouvé pour lui que des sentiments légitimés par leurs liens de parenté et par l'appel que les malheurs du prince faisaient à ses sympathies. Malgré un
*' Lettre du cardinal de Gmse, 6 février 1569, dansRaumer, 1. 1, p. 163.
MORT D*ISÂBELLE. 95
certain ressentiment, assez naturel , contre son père, qui, selon les paroles de Brantôme, « lui avait enlevé une aussi belle conquête, » il n'y a guère de preuve que le' fils de Philippe ait aimé la reine d'une affection supérieure à Tamitié et à la reconnaissance que la bonté dlsabelle pouvait bien inspirer à un cœur affectueux ^ ; et tel était avec tous ses défauts, celui de Carlos, comme le prouvent, entre autres exemples, son profond attachement à son oncle, don Juan d'Autriche, et sou dévouement à son ancien précepteur, révêque d'Osma.
Rien ne démontre qu'en aucun temps le roi fût mécontent de la conduite de sa femme ou qu'il regardât son fils comme un rival ; surtout on ne lit rien dans l'histoire du temps, qui fasse supposer qu'il sacrifia la reine à sa jalousie '. Le cou-* traire est parfaitement établi par le témoignage de ceux des compatriotes d'Isabelle de France qui, de son vivant,
* On peut regarder la franchise avec laquelle Carlos proclama son attachement ponr Isabelle, comme nne prenve de la pureté de ces sentiments. Catherine de Médids, dans nne lettre à Eourquevanlx, en date du 23 février 1568, dit, au sujet de l'arrestation de Carlos : » J'ai appris que cet événement afflige beaucoup ma fille, à cause de l'intérêt qu'elle porte à son mari ainsi qu'au prince, qui lui a toujours témoigné de l'affeo* tion. « — Lettre du cardinal de Guise, 6 février 1569, dans Raumer, tom. I, p. 141.
* L'historien français. De Thon, qui ne se montre nullement porté à juger trop favorablement Philippe et qui certainement, en cette occasion, ne l'eût pas traité avec une bienveillance particulière, repousse sans hésiter le soupçon d'un acte de-violence de la part du roi. • Quelques-uns soupçonnèrent Philippe de l'avoir fait empoisoner, parce qu'il lui avoit fait un crime de la trop grande familiarité qu'elle avoit avec Dom Carlos. Il est néanmoins facile de se convaincre du contraire, par la grande et sincère douleur que sa mort causa, tant à la Cour que dans toute l'Espa*» gne; le Boi la pleura, comme une femme qu'il aimoit très tendrement. • — Histoire Universelle, tom. V, p. 437.
eurent libre accès auprès d'elle et dont quelques-uns purent la voir sur son lit de mort; leur correspondance avec sa famille eut certainement trahi leurs soupçons» s'ils avaient eu quelque motif d'en concevoir.
Il serait heureux pour la mémoire de Philippe II que l'historien n'eût pas de plus grand crime à lui reprocher que sa conduite envers Isabelle. Depuis le premier jour jusqu'au dernier, il parait avoir témoigné à sa femme toute la tendresse d'un époux affectionné. On peut bien douter si elle acquit jamais sur cet esprit soupçonneux et caché assez d'ascendant pour avoir place dans sa confiance et dans ses conseils; elle était, semble-t-il, trop modeste, trop dépourvue d'ambition mondaine, pour être tentée de s'occuper d'affaires qui ne s'accordaient ni avec son caractère ni avec la nature de son éducation. Cependant Brantôme nous assure qu'elle exerça une influence des plus salutaires sur le monarque, dans ses relations avec la France, et qu'on reconnut plus tard la valeur de cette influence , quand la mésintelligence, qui se produisit entre les deux cours, s'accrut par l'absence d'une intervention amicale pour y mettre fin ^ « La mort d'Isabelle, » ajoute cet écrivain, « fut ressentie avec autant de douleur par les Français que par les Espagnols; si ceux-ci l'avaient appelée « la reine de la paix et de la bonté, » les premiers la nommaient avec non moins de
* Brantôme, Œuvres, tom. V, p. 137*
Cependant la mère d'Isabelle, Catherine de Médicîs, reprocha à sa fille, lors de l'entrevue de Bayonne, d'être devenue trop espagnole, en lui disant d'un ton plaisant : • Muy Espanola vents, « A quoi la reine répondit avec douceur : • Cela est possible^ mais vous trouverez toujours en moi la fille affectionnée pour vous que j'étais en partant pour l'Espagne. • Le duc d'Albe rapporte cette anecdote dans une lettre au roi. — • Carta del Duque de Alva al Rey, MS.
MOBT D*iSABELLE. 97
raison « la branche d'olivier ^ » « Mais, » s'écrie-l-il, « elle est morte dans le doux et plaisant avril de son âge, lorsque sa beauté paraissait assez forte pour braver les injures des années *. »
La reine occupe une place importante dans cette riche galerie de portraits où Brantôme a voulu immortaliser laphysionomie de ses contemporains. Il n'en a tracé aucun d'une main plus légère et plus délicate ; le souffle même de la calomnie n'a pu ternir la pureté de ses traits. Dans toute cette société illustre que l'écrivain a exposée aux regards de la postérité, il n'y a personne à qui il ait aussi réellement rendu l'hommage du cœur qu'à Elisabeth de France.
Mais il est temps de détourner nos yeux de ces scènes douloureuses de la vie intime, pour les reporter sur d'autres qui offrent plus d'animation et d'incidents aventureux.
^ » Aussi Tappelloit on la Retfna de la paz y de la èondad, c'est à dire, la Reyné de la paix et de la bonté ; et nos François Tappellerent l'olive de paix. « — Brantôme, Œuvres, tom. V, p. 129.
* u Elle est morte au plus beau et plaisant Avril de son aage .... Car elle estoit de naturel et de tainct pour durer longtemps belle, et aussi que la vieillesse ne l'eust osé attaquer, car sa beauté fut esté plus forte. « — làid,, p. 137,