‹ Histoire du règne de Philippe II (volume 2)Chapitre 5 sur 21 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LES MORES riSPAGNE.

€oîiquête de l'Espagne par les Arabes. — Lente délivrance de la péninsule. — Efforts tentés pour convertir les musalmans. — Les habitations des Mores dans les Alpujarras. — Conduite du gouyem^nent à regard de ce peuple. — Le ministre Espinosa. — <- Édit contre les Mores. — Inutilité de leurs réclamations.

Au commencement du vm^ siècle, l'an 71 1, les Arabes, animés de Tardeur conquérante que leur avait communiquée leur belliqueux apètne, après avoir lon^ les c6tes méridionales de la Méditerranée, atteignirent le bord du détroit qui sépare l'Afrique de l'Europe. Là ils s'arrêtèrent un instant, avant de porter leur bannière 4ans des régions étrangères et inconnues; mais ce ne fut que pour cet instant. Bientôt, ayant grossi leurs forces, ils descaidirent dans les plaines brûlantes de l'Andalousie, rencontrèrent toute la nation gothique en armes sur les bords du Guadal^^, et, après cette fatale journée où tomba, avec l'élite de la noblesse, le roi Rodrigue, ils se répandirent comme une nuée de sauterelles sur la pénin^le. Trois années leur suffirent pour achever la conquête du pays, à l'exception de <;e petit coin 'de t^rre,

au nord, où des débris du peuple goth réussirent à conserver une sauvage indépendance, grâce à la rudesse du sol qui ôta aux Sarrasins toute tentation de les y poursuivre.

Plus de trois siècles après, le même fait historique se reproduisait dans la conquête de T Angleterre par les Normands. La bataille de Hastings fut pour ce royaume ce qu'avait été pour TEspagne celle du Guadalète; mais les barons normands, chevauchant à travers un pays abattu, dictèrent aux vaincus de plus dures conditions que n'en avaient imposées les Sarrasins.

Mais, quelque ressemblance qu'il puisse y avoir entre ces deux événements, dans leur caractère général, il n'y en a point dans leurs résultats. En Angleterre, les Normands et les Saxons, sortis d'une souche commune, ne purent être longtemps tenus à distance par la barrière qui, à l'origine, s'éleva naturellement entre le peuple conquérant et le peuple conquis; et probablement moins de trois siècles après l'invasion, les deux nations s'étaient fondues indistinctement en une seule, de sorte que l'Anglais de nos jours peut rechercher dans les deux races, normande et saxonne, la source du sang qui coule dans ses veines.

Il en fut tout autrement en Espagne, où la différence de race, de religion, de traditions nationales, d'organisation physique et intellectuelle, creusa entre les vainqueurs et les vaincus un abime trop large pour être jamais franchi. Il est bien vrai qu'un très grand nombre d'habitants du pays, acceptant les conditions généreuses qui leur étaient faites par les Sarrasins, préférèrent continuer d'habiter la terre du midi où ils étaient nés, plutôt que de partager la rude indépendance de leurs frères des Asturies ; avec le temps, on les vit même, s'unir avec les musulmans par les liens

t]u mariage, mais on ne saurait dire dans quelle mesure. Les deux peuples s'allièrent certainement l'un avec l'autre plus fréquemment que , dans la Nouvelle - Angleterre , les ancêtres des Américains du nord avec les Indiens qu'ils trouvèrent en possession du sol ; cette race vouée . au malheur , qui semble avoir reculé au contact de la civilisation et avoir été balayée devant elle comme les feuilles de la forêt au souffle de l'hiver. Mais l'union ne fut, sans doute, pas aussi intime qu'entre les anciens Espagnols et les tribus demi-civilisées qui habitaient le plateau de Mexico, et dont aujourd'hui les descendants, occupant les plus hautes positions, sociales et politiques, sont avant tout fiers de remonter aux sujets de Montezuma.

L'inquiète insistance même, avec laquelle l'Espagnol de nos jours s'efforce d'établir qu'il ne coule dans ses veines que du sangre azul — « sang bleu » — pur de tout mélange de sang more ou juif, peut être regardée comme un signe de l'intimité qui exista jadis entre ses aïeux et les tribus d'origine asiatique. Quoi qu'il en soit, il est certain que jamais la longue possession du sol ne constitua pour le musulman, aux yeux du peuple vaincu, un titre de propriété, et, lorsque près de huit siècles s'étaient écoulés, — période presque aussi longue que celle qui a passé depuis la conquête de l'Angleterre, — les Arabes étaient encore considérés comme des intrus, que les Espagnols avaient pour devoir sacré d'exterminer ou d'expulser de leur pays.

Telle était donc leur mission, et c'est un spectacle plein d'intérêt que de voir la fidélité avec laquelle ils l'accomplirent; dans cette longue période du moyen âge, qui nous montre les autres nations occupées de misérables querelles féodales ou de guerres au sujet de leurs frontières, ils ne

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furent dominés que par une seule et grande pensée, celle d*arracher leur pays aux mains de Tinfidèle. L'œuvre exigeaU du temps, et ses progrès, d*abord presque imperceptibles, devaient se mesurer par des siècles. A la fin du ix^ siècle; la péninsule était reconquise jusqu'aux bords de TÈbre et dy Douro; au milieu du xi*, la bannière victorieuse du Cad flottait sur le Tage. Les destinées de l'Espagne chrétienne se décidèrent dans la glorieuse journée de Navas de Tolosa; qui donna aux armes castillanes un avantage permanent, et, vers le milieu du xiu'' siècle, les expéditions de Jacques I^ d'Aragon et de saint Ferdinand de Castille, chassant les Mores des autres provinces méridionales, les avaient renfermés dans les limites du petit royaume de Grenade, Cependant, resserrés dans cet étroit espace^ ils continuèrent de maintenir leur existence nationale, et défièrent, pendant plus de deux cents années, tous les efiorts de leurs ennemis. Le triomphe final était réservé pour le règne brillant de Ferdinand et d'Isabelle; le 2 janvier 1492, après une guerre qui rivalisait pour la durée avec le siège de Troie et l'éclipsait par le caractère romanesque de ses incidents, l'âuguste couple fit son entrée solennelle à Grenade, tandis que 1^ grande croix d'argent qui avait conduit les vainqueurs sur Ie$ champs de bataille, scintillant aux rayons du soleil sur les rouges tours de l'Alhambra, annonçait à la chrétienté que les musulmans avaient à jamais perdu le dernier pouce de terrain qu'ils avaient possédé dans la péninsule.

La nature toute particulière de la lutte dans laquelle l'Espagnol avait été engagé durant huit siècles, exerça sm le génie national une influence considérable. Une suite de générations avaient passé leur vie dans cette longue et inces^ saute croisade. L'eflet produit sur le caractère de la nation

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fat à peu près celui des expédilions eu Palestine, au moyen â^e, sur Fesprit des croisés. Chacun s'était habitué à se regarder d'une manière spéciale comme un soldat du ciel, soutenant les grands combats de la foi ; quoi d'éton^ nant qu'avec une imagination surexcitée par cette sublime conviction, l'Espagnol fût toujours disposé à croire à l'intervention directe de Dieu en sa faveur? qu'il ait vu^ bien des fois, le saint, protecteur de son pays, monté sur un coursier blanc comme la neige, et chargeant l'ennemi à la tête de la chevalerie céleste, pour rétablir les chances incertaines du combat? Dans cet état d'exaltation des sentiments, les instir tutionjs qui, partout ailleurs, ne revêtaient qu'une forme politique ou militaire, se couvrirent au delà des Pyrénées du manteau de la religion; c'est ainsi que les ordres dé chevalerie, nombreux dans la péninsule, y furent fondés sur les mêmes principes que ceux de la Terre-Sainte, dont le^ membres juraient de combattre sans trêve l'infidèle.

Par suite de ces luttes avec les musulmans, l'idée patrio* tique s'identifia avec le principe religieux ; dans les ennemis de sa patrie l'Espagnol voyait aussi ceux de son Dieu, et les haines religieuses s'ajoutaient aux haines nationales pour les enflammer davantage. Aux jours de la grandeur de l'empire arabe, ces sentiments, il est vrai, avaient été tempérés par le respect qu'inspirait un peuple, qui, dans les diverses formes de la civilisation, avait surpassé non seulement les Castillans, mais toute nation chrétienne; ce respect ne dis^ parut pas entièrement sous les princes qui, plus tard, régnèrent à Grenade, et dont la petite cour, réunissant la délicatesse de la chevalerie européenne avec la magnificence orientale, offrit ce brillant spectacle qui éclaira de glorieux rayons le déclin de l'empire musulman dans la péninsule.

Mais à mesare que les Arabes, dépouillés de leurs richesses et de leur ancienne puissance, descendaient de cette haute position, TEspagnol devenait plus arrogant ; au sentiment d aversion avec lequel il avait jusque là regardé les Mores, se joignait maintenant le mépris. Le feu de Tinto- ' lérance, couvant en secret, s'alluma au souffle d'un clergé fanatique, qui possédait naturellement une influence illimitée dans un pays tel que l'Espagne, où les considérations religieuses entraient, pour une si large part, dans les motifs de tous les actes. Enfin, pour couronner le tout, la chute de Grenade coïncida avec l'établissement de l'Inquisition, comme si le hideux monstre avait attendu, pour se montrer, le temps où un riche tribut de victimes serait offert à son insatiable soif de sang humain.

Aux termes du traité de capitulation, le peuple de Grenade avait pu conserver son culte et en exercer les rites ; il était expressément stipulé que ni séductions ni menaces ne seraient employées pour amener sa conversion au christianisme -. Pendant quelques années, les vainqueurs respectèrent cette convention : sous le bon Talavera, le premier archevêque de Grenade, aucune tentative de conversion des musulmans ne fut faite, sinon par la voie légitime de la prédication et de l'exposition des vérités de la révélation. Dans ces conditions, l'œuvre de prosélytisme, bien que vigoureusement conduite, faisait des progrès trop lents pour satisfaire l'impatience de certains membres du clergé, et,

' « Que ningon Moro ni Moro serân apremiados â ser Chrîstîanos coutra sa voluntad ; y que si alguna doncella , o casada , o vîuda , por razon de alguuosamores, se quisiere tornar Chrîstiana, tampoco sera recebîda, hasta ser interrogada. » — Voj. le traité original, publié in extenso par Marmol, Rebelion de los Moriscos, Madrid, 1797, tom. I, p. 83-98.

entre autres, de cet homme extraordinaire qui se nommait le cardinal Ximenès, archevêque de Tolède. Ximenès brûlait de travailler lui-même à cette œuvre, et, ayant obtenu Tassentiment royal, il se mit à la tâche avec son ardeur ordinaire et aussi peu de scrupules sur les moyens à employer, qu'eût pu en témoigner le plus zélé propagandiste. Quand le ^ . raisonnement et la discussion étaient impuissants, il n'hésitait pas à recourir à la corruption et, s'il était nécessaire, à la force. Ces influences combinées firent rapidement un grand nombre de prosélytes ; il en entrait chaque jour des milliers dans le bercail, et les musulçians les plus orthodoxes tremblèrent à la perspective d'une défection générale de leurs coreligionnaires. Exaspérés par les procédés arbitraires du prélat et par cette brutale violation du traité, ils donnèrent le signal d'une insurrection qui gagna rapidement la chaîne de montagnes voisine de Grenade.

Ferdinand et Isabefle, alarmés des conséquences que pourrait avoir ce mouvement, furent indignés de la conduite éhontée de Ximenès; mais celui-ci leur affirma que la situation était précisément telle qu'on devait la souhaiter le plus vivement. En prenant l'attitude de rebelles, les Mores avaient renoncé à tous les avantages que leur assurait la capitulation, et ils avaient de plus mérité la mort et la confiscation de leurs biens! Ce serait, de la part des souverains, un acte de clémence, que d'oublier leur crime et d'accorder une amnistie pour le passé, à la condition que tous les infidèles recevraient le baptême ou quitteraient le pays ^ . Ce précieux

* » Y que pues habian sido rebeldes, y por ello merecian peiia de muerte y perdimento de bienes , el perdon que les concediese f uese condicîonal , con que se tornasen Christianos, o dexasen la tierra. « Marmol, Bebelion de loi Moriscos, tom I, p. 122.

monument de l'art des easnistes, un des plus remarquaUes que renferment les annales ecclésiastiques, fut bien accueiffî des souverains qui, rinsurrection étouffée, ne pardirent pas de temps pour proposer aux Mores, comme l'unique conditîon d'un pardon, Tarrangement suggéré par le minisire; et, comme H y avait peu de ces infortunés qui fussent prêts à renoncer à leur pays et à leurs intérêts mondains pour la cause de leur religioo, il arriva que, dans un court espace 4e taups, sauf quelques exceptions, rares en comparaison, tous les musulmans, habitant le royaume de Gastille, eurent abjuré leur foi et embrassé celle de leurs ennemis ^

Le même système fut appliqué avec autant de succès à Valence et dans d'autres domaines de la couronne d'Arag<m, au commencement du règne de Charles-Quint ; ce monarque n'était pas assis depuis dix ans sur le trône, que tous les Mores ou Moresques, comme ils devaient désormais se nommer, avaient franchi le seuil de Féglisé chrétienne, ou, pour parler plus correctement, du palais de l'Inquisition '.

De pareilles conversions, on le croira sans peine, avaient jeté dans les cœurs des racines trop peu profondes, pou? que l'on dût en attendre des fruits, et les agents du saintoffice ne tardèrent pas à découvrir que, sous les dehors affectés d'une conformité extérieure aux pratiques du culte catholique, le mahométisme continuait d'être aussi puisant qu'avant la conquête. La faute, sans doute, pouvait en étre^ en partie, attribuée à l'apathie des missionnaires chrétiens.

* Le lecteur curieux d'examiner ce document en trouvera une analyse détaillée dans notre Histoire de Ferdinand et d^ Isabelle , part. II y ch. VI et VIL

* Advertimientos de Don Geronimo Corella sobre la Conversion de hs Moriscos del Eeyno de Falenfiia, MS.

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Âfia de rendre plus efficace la conversion des Mores, le gouvernement avait faii élever des églises dans les villes et dans tes principaux villages qu'ils habitaient, et avait envoyé chez eux des prêtres, pour les arracher à leurs erreurs et leur exposer les grandes vérités de la révélation. Mais un effet de te grâce divine pouvait seul produire un changement instantané dans les convictions d'un peuple. Les difficultés que rencontrèrent les prédicateurs étaient encore accrues par leur connaissance imparfaite de la langue de leurs auditeurs ; il leur fallait, en outre, vaincre ces sentiments de jalousie et d'aversion que le musulman portait naturellement à l'Espagnol. Découragés par ces obstacles, les missionnaires devinrent indifférents aux résultats de leurs travaux ; au lieu de s'adresser à l'intelligence ou de toucher le cœur des néophytes, ils acceptèrent leur assistance aux cérémonies de l'Église, eonmie la preuve de leur conversion. Même lorsqu'ils accomplissaient les rites sacrés, ils montraient une complète indifférence qui témoignait de peu de zèle pour leur devoir, et ils versaient si négligemment les eaux du baptême que plus d'un More assurait n'en avoir pas reçu une goutte sur la tête ^

Les représentations faites à ce sujet par le clergé attirèrent enfin l'attention du gouvernement. On décida que le meilleur moyen d'achever la conversion des musulmans était de briser les liens qui les rattachaient au passé, de les contraindre, en un mot, à renoncer à leurs anciens usages, à leur costume^ national et même à leur idiome. On vit donc

*■ » Sin tratar de instrair a cada uno en partieular ni de examînar les ui saber su volnntad los baptizaron i manadas y de modo que algunos de elles, segun es fama , pnsieron pleito que no les avîa tocado el agoa que en comun les hechavan. « — Advertimientos de Don Oeronimo Corella,

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Charies-QoJDt poblier dans Tété de 1596, un édit extraordinaire, conçu dans ce sens et adressé an peuple de Grenade ; ceux qui désobéiraient aux prescriptions de la loi devaient être attraits devant le tribunal de Tlnquisition. Cet ordre, on pouvait 8*y attendre, provoqua aussitôt des remontrances de la part des Mores les pins notables qui, pour donner plus de force à leur requête, promirent à l'empereur, s*il accueillait leurs prières, la grosse somme de quatre-vingt mille ducats d'or. Cbarles, qui, dans les premières années de son règne, ne souffrit pas toujours que les considérations religieuses eussent le pas sur des raisons.de politique mondaine, prêta une oreille favorable aux pétitionnaires, et, en dépit des efforts de certains fanatiques, jamais, tant qu'il occupa, le trône, il ne laissa exécuter le monstrueux édit '.

Tel était Tétat des choses à Tavénement de Philippe II. Grenade, Malaga et les autres villes principales tlu midi étaient peuplées d'un mélange d'Espagnols et de Mores ; ces derniers, parmi lesquels il y avait un grand nombre de gens riches et considérés, manifestaient de temps en temps, sous l'influence d'un contact plus intime avec les chrétiens, une conversion sincère à la foi de leurs vainqueurs. Mais la

* Mannol, Rebelion de los Moriscos, tom. I, p. 133-155. — Bleda^ CorO' nica de los Moros de Espana, Valencia, 1618, p. 656. — Advertimientos de Corella, MS. — Ferreras, Hist, générale d^ Espagne, tom. IX, p. 65, 68. — V'anderhammen, Bon Juan de Avstria, fol. 55.

Ce dernier écrivain dit que les Mores, outre les largesses faites à Tempereur, eurent la sagesse de s'assurer la bienveillance des ministres, aa moyen de doublons généreusement distribués. — » Sirvieron al Emperador con ochenta mii ducados. Aprovecboles esto, y buena suma de doblones que dieron a los privados para que Carlos suspendiesse la execucion deste acuerdo. «

masse de la population moresque habitait la chaîne des Âlpujarras, au sud-est de Grenade, et les hautes sierras qui longent les côtes méridionales de TEspagne. Là, au milieu de cimes glacées, élevées de près de douze mille pieds au dessus du niveau de la mer et signalées de loin, par leur élévation, au voyageur traversant la Méditerranée, se trouvait plus d'une verte vallée, encaissée entre les montagnes et offrant l'image de cette culture savante, qui, aux jours florissants du royaume des Mores, n'était égalée nulle part en Europe ^ . Le travail patient de ces agriculteurs avait élevé, sur les rochers, des terrasses plantées de vignes, qui cachaient les flancs dénudés de la sierra sous un délicieux tapis de verdure ; le même génie industrieux avait couvert les vallées et les plaines basses d'un réseau de canaux, qui, alimentés par les torrents, nourrissaient perpétuellement la terre de sucs généreux. Les différentes élévations de terrain présentaient des latitudes différentes aux productions agricoles; le figuier, le grenadier, l'oranger croissaient, pour

* Calderon, dans son poème : • Jmar despues de la Muette, • a chargé sa palette des plus riches conleors pour dépeindre les vertes et chaudes oasis qui brillent comme des émeraudes dans les arides déserts des Alpujarras.

« Porque entre puntas y puntas Hay valles que la hermosean, Campos que la fertilizan.

Jardines que la deleitan.

Toda ella esta poblada De villages y de aldeas ; Tal, que, cuando el sol se pone A las vislumbres que déjà, Parecen riscos nacidos Concavos entre las penas, Que rodaron de la cumbre Aunque â la falda no llegan. •

112 HISTOIRE DU RÈGNE DE PHILIPPE il.

ainsi dire, à côté du chanvre da nord et du blé des climàls plus tempérés. Le pied de la êierra offrait de vastes pâturages aux troupeaux de mérinos % et le mûrier était cultivé, en abondance, pour les manufactures de soie, dont les produits formaient dans le royaume de Grenade une branche importante du commerce d'exportation.

Dans leurs petits hameaux jetés parmi les nK>ntagne&, les habitants des ÂIpujarras maintenaient une sauvage indépendance, semblable à celle des anciens Goths, protégés par les Âsturies contre le Sarrasin envahisseur. Là les Mores, réunis en communautés conservatrices de leurs associations nationales, gardaient avec amour les traditions de leurs pères et les usages, les institutions domestiques qui rappelaient des temps anciens. C'était des ÂIpujarras qu'autrefois les rois de Grenade avaient tiré les braves soldats, qui leur donnèrent la force de défier leurs ennemis pendant tant d'années. La carrière des armes était maintenant fermée, mais la rude vie du montagnard lui donnait un corps robuste et le préservait de la mollesse et de Tindolence qui corrompaient la population de la capitale. Renfermé dans ses montagnes natales, il entretenait des sentiments d'indépendance interdits à un peuple conquis, et, à défaut d'un pays qu'il pût appeler le sien, il possédait cet énergique attachement au sol, qui est presque le patriotisme et qui se montre surtout puissant chez les habitants des régions montagneuses.

* M. de Grajangos, corrigeant une enrear de Gasiri, nous apprend qae le nom arabe des AIpujarras était AUbmherât ou » montagnes abondantes en pâturages. « — Yoy. ce trésor d'érudition orientale , qui s'appelle V Histoire des dynasties moAométanes d^Esj^gne (traduction anglaîi^e), Londres, 1843, tom. II, p. 515.

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Les produits agricoles faisaient l'objet d*un commerce lucratif des Mores avec les nations méditerranéennes et particulièrement avec leurs concitoyens de la côte barbaresque ; le traité de Grenade leur avait assuré certains avantages commerciaux, outre ceux dont jouissaient les Espagnols S qui, on peut le croire, étaient fort mécontents de ces privilèges ; ils avaient, d'ailleurs, des raisons pour suspecter les relations établies entre les musulmans d'Espagne et ceux d'Afrique, unis par tant de liens et surtout par celui d'une haine commune contre les chrétiens. A ces sentiments de défiance politique se mêlaient ceux de l'envie et de la cupidité, car le Castillan voyait les plus belles provinces du midi occupées parla postérité maudite d'Ismaël, tandis que lui-même était condamné à tirer sa modique subsistance du sol du nord, comparativement ingrat.

Dans cet état de choses, avec deux races non seulement dissemblables, mais essentiellement hostiles lune à l'autre, on comprendra aisément combien il devait être difficile d'imagiHer un système de législation, qui pût amener ces peuples à agir de concert, comme membres d'un même corps politique ; il n'y avait donc rien d'étonnant que les efforts du gouvernement espagnol ne fussent pas couronnés de succès, les mesures qu'il prit eussent-elles même été plus uniformément sages et réfléchies.

* Telle était Texemption de certains droits, qui pesaient sur le commerce des chrétiens avec les peuples de la côte de Barbarie, — singulière et impolitique disposition. — « Que si los Moros que entraren debaxo de estas capitulaciones j conciertos, quisieren ir con sus mercaderias a tratar y contratar en Berberfa , se les darâ licencia para poderlo hacer libremente, y lo mesmo en todos los lugares de Castilla y de la Andalucfa, sin pagar portazgos, ni los otros derechos que los Christianos acostumbran pagar. « — Marmol, Bebelion de los Moriâcos, tom. I, p. 93.

il4 HISTOIRE DU RÈGNE DE PHILIPPE II.

Le gouvernement divisa les Alpujanras en districts et les plaça sons la surveillance de magistrats, résidant, avec leurs familles, dans les endroits qui avaient été assignés comme le siège de leur juridiction. Il parait qu'il y eut très peu d'autres Espagnols qui vinrent habiter parmi les Mores dans la sierra^ à Texception toutefois des prêtres, chargés de. veiller aux intérêts spirituels de la population. Comme le gouvernement avait principalement en vue la conversion des infidèles, il fit élever des églises dans toutes les villes et dans tous les hameaux, et les curés furent invités à s'efforcer d'éclairer leurs ouailles et à s'assurer de leur ponctuelle assistance aux rites et aux cérémonies catholiques. Mais il ne fut bientôt que trop évident qu'à cette simple assistance se bornait la conversion des musulmans et que, sous ces dehors, le mahométisme continuait d'exister, comme une eau profonde et sombre sous une couche de glace. Ce résultat, sans doute , devait en partie être imputé aux prêtres, eux-mêmes, dont plusieurs se relâchaient dans l'accomplissement d'une mission, qui leur semblait sans issue ^ Et vraiment quelle tâche pouvait être plus désespérée que celle de persuader à une nation de renoncer tout à coup à des convictions enracinées par le temps, d'abjurer la foi des

' Telle est l'opinion exprimée par l'auteur des « Advertimientos, » dont les remarques , particulièrement relatives à Valence , portent Tempreinte d'un esprit sincère et charitable pour les musulmans, que Ton trouve rarement chez un Espagnol du xvie siècle. — « De donde, « dit-il, « coiije claramente que el no sanar estos enfermos hasta agora no se puede imputar 4 ser incurable la enfermedad, si no â averse errado la cura, y tambien se vee que hasta oy no estan bastamente descargados delante de Bios nuestro Senor aquellos a quien toca este négocie, pues no han puesto los medios que Christo nuestro Senor tiene ordenados para la cura de este mal. • — MS.

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aïeux, associée dans Its esprits à plus d'un glorieux souve-^ nir, et d'embrasser la religion des hommes auxquels elle avait voué une haine sans bornes? C'était là une humiliation à laquelle il ne fallait pais s'attendre à voir se soumettre même une raee vaincue.

Si, dans l'accomplissement d'une tâche aussi désirable , les Espagnols se montrèrent persécuteurs, on doit reconnaître que ces persécutions ne ressemblaient nullement à la proscription en masse qui avait frappé les réformés. Jusqu'à cette époque, soit par des motifs politiques soit par un sentiment naturel de considération pour la détresse de ces infidèles plongés dans les ténèbres de l'ignorance, il avait été défendu aux limiers de l'Inquisition de traquer à leur volonté ce gibier humain, et, s'ils faisaient trembler les Mores à la vue de leurs crocs formidables, le temps n'était pas encore venu où , brisant la chaîne qui les retenait, ils s'élanceraient d'un bond sur leurs malheureuses victimes. Il y eut , il est vrai , quelques exceptions à cette sage règle de conduite; le saint-office avait des agents qui surveillaient au dehors les infidèles, et parfois les coupables les plus signalés furent livrés à sa « tendre merci ^ . » Mais les vaincus étaient plus souvent tourmentés par les ordonnances tracassières que le gouvernement publiait de temps en temps et qui ne pouvaient avoir d'autre but que d'irriter les esprits et d'aigrir Fanimosité des Mores. Si les autorités

* » Forzandoles con injurias y penas pecuniarias y justiciando a algiinos de ellos. » — Advertimientos»

Mendoza, parlant d'une époque un peu postérieure, de celle qui précéda immédiatement Tinsurrection , dit en peu de mots que Tlnquisition commençait en ce temps à tracasser les Mores un peu plus qu'auparavant : -— 1 Porque la Inquisicion los comenzo â apretar mas de lo ordinario. « — Guerra de Granada, Valencia, 1776, p. 20.

avaient échoué dans leur œuvre importante de conversion , il n'en était que plus nécessaire de se concilier, par toute espèce de marques de confiance et d'affection, la bienveillance du peuple conquis, afin de rengager à vivre en bon accord avec ses vainqueurs , comme membres d'un même corps. Telle ne fut pas la politique des prédécesseurs de Philippe et bien moins encore celle de ce prince lui-même.

Dans les premières années de son règne, des événements extérieurs avaient absorbé l'attention du roi , sans lui laisser guère de loisir pour s'occuper des musulmans espagnols ; il était pourtant certain que ceux-ci ne se soustrairaient pas longtemps à la vigilance d'un monarque qui faisait de l'unité de foi de ses sujets la clef de voûte de son gouvernement. La première loi importante, concernant les Mores, date de 1560^ année où les Cortès de Castille présentèrent une adresse à la couronne , pour réclamer contre la liberté laissée aux infidèles de se servir d'esclaves nègres , qui , assurément élevés par leurs maîtres dans les principes du mahométisme , grossissaient la population antichrétienne du pays ' ; une pragmatique royale fut donc publiée, qui défendait au peuple de Grenade d'employer des esclaves africains. Cette interdiction causa un grand mécontentement , car la classe aisée était dans l'habitude de recruter ses domestiques parmi ces nègres, qui, dans la campagne , étaient en grand nombre chargés des travaux agricoles.

En 1565, parut une nouvelle ordonnance, qui remettait en vigueur une loi, tombée en désuétude, qui interdisait aux Mores d'avoir en leur possession d'autres armes que celles qui étaient dûment autorisées par le capitaine-général et portaient

* Marmol, Bebelion de los Moriscos, tom. I, p. 135. *

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l'empreinte de son écusson ^ La position du capitaine-général de Grenade était, à cette époque, occupée par don Inigo Lopez de Mendoza , comte de Tendilla , qui , peu après , hérita par la mort de son père du titre da marquis de Mondejar ; ces importantes fonctions avaient été , depuis la conquête de Grenade, héréditaires dans sa famille. Mendoza était un digne rejeton de son illustre famille ' ; ses manières brusques n'étaient pas de celles qui gagnent la popularité , mais c'était un homme intègre , doué d'un profond sentiment de l'honneur et d'un cœur humain, peu commun dans l'âge de fer de la chevalerie. Malgré son éducation militaire, il avait des inclinations pacifiques; une grande partie de sa vie s'était passée au milieu des Mores, dont il avait appris ainsi à comprendre parfaitement le caractère, et, comme il était naturellement prudent et modéré, il est assez probable que, si les choses eussent été laissées à sa direction , les troubles qui plus tard désolèrent le pays lui eussent été en grande partie épargnés.

On s'étonne, connaissant l'esprit de ce gentilhomme, qu'il ait recommandé une mesure aussi mal inspirée que celle qui se rapportait aux armes des musulmans. L'ordonnance souleva l'indignation générale à Grenade ; la population était

^ Marmol, Bebelùm de los Moriscos, tom. II, p. 338. — Ordenanzas de Granada, fol. 375, dans Circourt, Eist. des Arabes d* Espagne, Paris, 1846, tom. n, p. 267.

La violation de cette ordonnance était punie de six années de galères ; la contrefaçon du sceau des armes de Mendoza entraînait la mort. Va viciis !

^ Le nom de Mendoza , qui brilla pendant plusieurs générations dans les armes , dans la politique et dans les lettres , paraît pour la première foiâ dans l'histoire d'Espagne au commencement du xiiie siècle. — - Mariana, Historia de Espana, tom. I, p. 676.

blessée de la défiance qu'une pareille loi trahissait au sujet de sa fidélité ; elle sentit qu'on Toutrageait en Tobligeant de demander la permission d'exercer ce qu'elle considérait comme son droit. Les personnages de haut rang refusèrent avec mépris de porter des armes étalant ^ au lieu de leurs propres insignes, ceux de la famille de Mendoza; mais le plus grand nombre, sans s'inquiète» de l'édit , s'arma secrètement, et, les autorités l'ayant appris , il s'ensuivit de fréquentes poursuites. Ainsi fut créée une cause d'irritation , féconde en résultats, et bien des musulmans, fuyant le châtiment, se réfugièrent dans les montagnes , où ils ne s'engagèrent que trop souvent dans les bandes de brigands qui infestaient les défilés des Alpujarras et défiaient la faiblesse de la police espagnole K

Ges édits impolitiques, quel que fût leur caractère provocateur, ne faisaient que préluder à une ordonnance si extraordinaire qu'elle fut le signal d'une révolution dans tout le pays. L'apostasie des Mores ou, pour être plus exact, la constance avec laquelle ils restaient attachés à la foi de leurs pères, scandalisait extrêmement les vieux catholiques , et en particulier le clergé , surtout l'homme qui se trouvait à sa tète, don Pedro Guerrero, archevêque de Grenade. Ce prélat parait s'être fait remarquer par un caractère inquiet , brouillon , et par un esprit de bigoterie digne de l'époque. Étant à Rome, peu de ten^ps avant cette période , il avait fait au pape Pie lY des représentations qui avaient

* M. de Circourt, dans son intéressant ouvrage, a exposé minutieuse méat, -— avee des détails qui ne peuvent être donnés ici, — les premiers développements de Tinsurrection ; il prouve dans ces pages qu'il » très soigneusement étudié son sujet. — HUt, des Arabes cTSspafftie, iom. II, p. 268 et seq.

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engagé ce pontife à adresser une remontrance au gouvernement espagnol, au sujet de la condition spirituelle des musulmans de la péninsule. Peu après ^ en 1567 , Guerrero et le clergé de son diocèse présentèrent au gouvernement un mémoire, dans lequel, après avoir insisté sur les nombreuses infidélités des « nouveaux chrétiens, j> — c'est ainsi qu'on nommait les Mores , ils réclamaient vivement des mesures vigoureuses pour arrêter les progrès du mal; ces gens, disaient-ils, quelle que fût leur apparente conformité aux prescriptions de TÉglise, étaient infidèles au fond du cœur; quand leurs enfants avaient été baptisés, ils s'empressaient, rentrés chez eux , de les laver pour effacer toute trace du baptême et de leur donner des noms moresques, après les avoir circoncis. De même , après que les mariages avaient été célébrés avec les rites catholiques, ils les confirmaient par leurs propres cérémonies, accompagnées des chansons et des danses nationales. Ils continuaient d'observer le vendredi comme un jour de fête, et, ce qui était bien plus grave, ils enlevaient les enfants chrétiens pour les vendre à leurs frères de la côte de Barbarie, qui les circonciâaient et les élevaient dans la religion mahométane. Cette dernière accusation, toute invraisemblable qu'elle fût, trouva crédit chez les Espagnols et envenima les sentiments de haine et de jalousie avec lesquels ils regardaient la malheureuse race d'Ismaël *.

Ce mémoire fut l'objet d'une prom^pte attention de la part du gouvernement, à la suggestion duquel il avait probablement été préparé. Une commission fiit aussitôt nommée

' Ferreras, Hist, S Espagne^ tom. IX, p. 5â4. — Marmol, Uehelion de hi Morisco», tom. I, p. 143. — Vanderhammen, Do» Juan de Ausirta, fol. 55.

ISO HISTOIRE DU RÈGNE Dl^ PHILIPPE H.

pour étudier la question, et le rapport qu'elle rédigea fut soumis à Texamen d'une junte , composée d'ecclésiastiques et de laïques» et comprenant, parmi ses membres, des personnages renommés dans le royaume pour leur science et leur talent. Le duc d'AIbe, qui n'était pas encore parti pour aller remplir sa funeste mission dans les Pays-Bas, faisait partie de cette junte, que présidait Diego Espinosa, alors lë ministre favori de Philippe ou, au moins, celui qui avait la plus grande part dans la conduite des affaires publiques. C'était un homme selon le cœur du roi; des humbles fonctions de colegial mayor du collège de Cuença à Salamanque, il s'était élevé , par des degrés successifs , jusqu'à la haute position de président du conseil de Gastille et du conseil des Indes. Il occupait aussi, à cette époque, l'évêché de Siguença, l'un des sièges les plus riches du royaume; il était un des fonctionnaires importants de l'Inquisition et devait bientôt succéder à Yaldez, dans le poste, peu digne d'envie, de grand-inquisiteur. Pour couronner ces honneurs, il allait bientôt, à la prière de son maître, recevoir du pape le chapeau de cardinal. La déférence que Philippe affectait pour son ministre, augmentée encore par l'élévation de celui-ci à cette nouvelle dignité spirituelle , dépassa de beaucoup celle qu'il témoigna jamais à aucun autre de ses sujets.

Espinosa était , en ce temps, à Taurore ou plutôt à l'apogée de sa puissance. Son aptitude aux affaires eût été jugée extraordinaire, même chez un laïque ; il se montrait infatigable au travail et faisait volontiers l'œuvre d'autrui aussi bien que la sienne, ce qui contribua puissamment à lui donner sur la conduite du gouvernement ce contrôle que recher*» chait avidement sa nature ambitieuse. Son attitude digne et

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imposante De laissait guère percer cette modestie que Ton eût aimé de voir chez un homme, que la faveur royale, non moins que son propre mérite , avait élevé si haut ; ses manières hautaines blessaient les nobles castillans d'ancienne race, qui, du faite de sa grandeur présente, regardaient avec mépris l'humble point de départ de sa fortune. Cette obscure origine qui, provoquait leurs dédains était, dit-on, une recommandation auprès du souverain, qui voyait volontiers rorgueil de la vieille aristocratie humilié par l'élévation d'un homme qu'il avait lui-même tiré du néant ^ . Ces colères devaient bientôt être calmées par la chute du favori, événement aussi éclatant, aussi imprévu et aussi tragique par ses causes que la chute de Wolsey.

Il n'était guère probable qu'un futur grand-inquisiteur ressentit de grandes sympathies pour une race de mécréants; ce fut un malheur pour ceux-ci d'avoir, pour arbitre de leur destinée, un ministre tel qu'Espinosa. Après de longues délibérations, la junte exprima l'opinion que le seul moyen de remédier au mal était de le déraciner avec le fer et de détruire tous les liens qui, rattachant les Mores à leur passé, s'opposaient comme autant d'obstacles à leur conversion. On recommandait d'interdire aux musulmans l'usage de la langue arabe; ils ne pourraient parler et écrire que le castillan. On ne devait même pas leur permettre de garder leurs noms de famille, auxquels ils substitueraient des noms

* Td est le jugement porté par un sagace Vénitien, qui, faisant partie de la suite de l'ambassadeur Tiepolo, vit de près ce qui se passait à la cour de Philippe II. — » Levato di bassissimo stato dal re, e posto in tanta grandezza in pocbi anni , per esser huomo da bene , libero et schietto , et perché S. M. vuol tener bassi li grandi di Spagna, conoscendo V altierissima natura loro. « — Gachard, Relations des ambassadeurs vénitiens sur Charles-Quint et Philippe II, Bruxelles, 1855, p. 175.

espagnols. Tous les actes écrits, tous les documents légaux, quelle que fût leur nature, étaient déclarés nuls et sans valeur, s'ils n'étaient pas rédigés dans l'idiome du peuple vainqueur. Comme il fallait laisser à toute une nation le temps d'apprendre une langue étrangère, on lui accordait à cet effet trois années; à l'expiration de ce terme, la prescription serait mise en vigueur.

On devait contraindre les Mores à abandonner leur costume national pour prendre celui des Espagnols; mais les vêtements des Orientaux étant richement ornés et sotivent très coûteux, on les autoriserait à garder ceux qu'ils portaient en ce moment, pendant un an s'ils étaient en soie, et pendant deux ans s'ils étaient en coton, l'étoffe dont étaient faits ordinairement ceux de la classe pauvre. En outre, les femmes, jeunes ou vieilles, seraient obligées, aux termes de la loi, de se montrer en public avec la figure découverte, scandale inouï parmi les mahométans.

Les mariages des infidèles seraient célébrés publiquement, avec les mêmes formalités que ceux des chrétiens, et les portes de leurs demeures resteraient ouvertes, le jour de la cérémonie, afin que chacun pût entrer et s'assurer s'ils ne recouraient pas à des rites profanes. On prohiberait également les chansons et les danses nationales, par lesquelles ils solennisaient leurs fêtes de famille. Enfin, comme des bruits, — parfaitement absurdes, — les accusaient d'employer à des actes licencieux les bains chauds qu'ils avaient l'habitude de prendre chez eux, on leur enjoindrait de détruire les baignoires qu'ils possédaient^ avec défense de les remplacer par un objet quelconque, propre au même usage.

Ces différentes prescriptions devaient être rendues obligatoires, au moyen des peines les plus rigoureuses. La

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première infraction était punie dhin mois de prison, du bannissement pendant deux ans et d'une amende de six cents k dix mille maravédis; en cas de récidive, la peine était doublée, et, s'il retombait une troisième fois dans sa faute, le coupable, outre d'autres punitions, était banni à vie. L'ordonnance était exactement copiée sur le modèle de celle qui avait été préparée par Charles-Quint et qui, ainsi qu'on l'a vu, ne fut pas mise k exécution par ce rusé politique ^

Telles étaient les principales dispositions d'une loi dont la cruauté et l'absurdité sont à peine égalées par aucune de celles que l'histoire nous fait connaître. Pouvait-il y avoir, en effet, rien de plus absurde que ce recours à un acte de législation pour opérer un changement aussi profond dans des habitudes enracinées par le temps? que cette prétention d'anéantir ces souvenirs du passé, auxquels les hommes s'attachent toujours plus fortement dans l'infortune? que cet espoir d'effiicer, d'un trait de plume, non seulement la croyance, mais la nationalité d'un peuple, et de transformer brusquement des musulmans, de manière à en faire des chrétiens et des Espagnols? Il serait difficile d'imaginer un plus sanglant outrage fait à un peuple que cet ordre donné/ aux femmes de déposer leurs voiles, symbole pour tout Oriental des idées de pudeur, ou cette injonction faite aux vaincus de tenir ouvertes les portes de leurs demeures, pour .exposer leur intérieur aux regards insolents des passants,

* Cette ordonnance remarquable 8e trouve dans la Ntteva Recopilacion <éd. de 1640), Ub. Vin, tit. n, foL 13-18.

Les peines les plus sévères étaient celles qui punissaient Tnsage des bains chauds ; en cas de récidive, le coupable était condamné à six années de galères et à la confiscation de la moitié de ses biens.

OU enfin cette prescription relative aux bains, indispensables pour la propreté et la santé, surtout dans un climat aussi chaud que celui du midi?

Mais, sans contredit, le chef-d'œuvre de Tabsurdité était la stipulation relative à la langue arabe; était-il au pouvoir de l'homme d'amener, dans un espace de trois ans, toute une population à parler un idiome étranger, au lieu du sien même, et cela, en luttant contre dés obstacles d'une nature particulière, résultant en partie du manque total d'affinité entre les langues sémitiques et européennes , en partie de l'isolement où vivaient les Mores, auxquels on assignait pour demeure, dans les villes, des quartiers distincts, comme ceux des Juifs, qui les privaient de tout contact avec les chrétiens? Il est permis de se demander, en considérant le caractère de cette disposition, si le gouvernement était animé du désir d'opérer la conversion des musulmans, plutôt que de les entraîner dans des infractions à la loi, qui lui servissent de prétexte plausible pour les expulser du pays, jusqu'au dernier. Ce soupçon est confirmé par la réponse significative d'Otadin, professeur de théologie à Alcala, aux questions de Philippe qui le consultait au sujet de cette ordonnance ; Otadin l'approuva chaleureusement et cita le hideux proverbe espagnol : « Le moins d'ennemis, le mieux '. » Il était réservé à l'imbécile Philippe III de couronner son règne désastreux par l'expulsion des Mores. Cependant on ne peut douter que ce dénouement ne

^ « De los enemîgos los menos. « — M. de Circourt a traduit en entier la lettre du professeur, en raccompagnant d'un précieux commentaii^. Hist, des Arahes â^ Espagne, tom. Il, p. 278. D'après Ferreras, Philippe goûta fort la maxime de son conseiller spirituel. — Hist, d^Espagne, tom. IX, p. 525.

fût impatiemment attendu par la grande majorité des Espagnols» qui jetaient d'avides regards sur le beau territoire où ils avaient régné, et regardaient les vaincus avec ces sentiments de défiance et de haine, que Ton porte à ceux que Ton a trop grièvement offensés pour obtenir jamais leur pardon.

Cependant, parmi les membres de la junte, il y en eut qui ne se montrèrent pas favorables à Tordonnance. On pourra s'étonner, en se rappelant sa carrière dans les Pays- Bas, de voir le duc d'AIbe figurer au nombre des opposants. Sa conduite en cette circonstance, comme dans ce pays, était, sans doute, dictée moins par des considérations d'humanité que par des motifs de politique. Quelles que fussent ces raisons, elles eurent peu de poids aux yeux d'Espinosa, qui probablement éprouva une secrète satisfaction en contrecarrant le duc, qu'il jalousait comme son rival *.

Quant à l'opinion même de Philippe sur ce sujet, nous ne pouvons que la conjecturer d'après ce que nous savons, en général, de son caractère; il déclara qu^I se conformait à la décision des « gens sages et éclairés » à qui il avait soumis l'affaire. Cette décision ne fit pas, sans doute, violence à ses sentiments ; la preuve en est l'empressement avec lequel il signa l'ordonnance; il la sanctionna, le 17 novembre 1566, et lui donna force de loi.

On décida toutefois de ne pas rendre cet acte immédiatement public ; il fut confié spécialement à l'un des membres

* Cabrera, rejetant la responsabilité des troubles sur Espinosa et Deza, fait remarquer ironiquement que « deux capuchons décidèrent d'une afiaire qu'il eût fallu laisser à des gens ayant un casque sur la tête. « — Cabrera, Filipe SegundOy lib. Vil, cap. XXI.

de la junte, Diego Deza, auditeur du saint-office, élevé récemment par Espinosa à Fimportante position de président de la chancellerie de Grenade; il était ainsi placé à la tète de Tadministration civile de la province, qui, sous le rapport militaire, obéissait au marquis de Mondejar. La différence des opinions politiques de ces deux hommes amena par la suite un conflit de pouvoir qui causa un grand préjudice aux affaires. Deza, qui fut plus tard revêtu de la dignité du cardinalat, cachait sous un extérieur conciliant une volonté inflexible ; il témoignait cependant une entière obéissance aux désirs de son protecteur Espinosa, qui le chargea de Texécution de ses plans.

Le président résolut, dans une pensée moins humaine que politique, d'attendre, pour rendre Fédit public, le l""' janvier 1567, veille du jour fêté par les Espagnols» comme l'anniversaire de la chute de Grenade ; il supposait que ces souvenirs humiliants, rappelés dans un instant aussi critique aux vaincus, auraient pour effet de briser leur courage et de les disposer à recevoir, sans trop de résistance, les ordres qu'on leur donnait.

Au jour fixé, les magistrats des principaux tribunaux, avec le corrégidor de la ville à leur tête, se rendirent en procession solennelle à TAIbaicyn, le quartier des Mores; ils marchaient au son des timbales, des trompettes et d'autres instruments. Les habitants, attirés par le bruit et séduits par l'attrait d'un spectacle nouveau, sortirent en hâte de leurs maisons pour suivre le cortège qui s'avançait' vers la place ^ de Babel Bonat; c'était un terrain découvert, d'une étendue considérable, où la population de Grenade s'assemblait jadis pour célébrer le couronnement de ses rois ; on y voyait, encore debout, les tours du haut desquelles les bannières

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musulmanes flottaieut au dessus d'une. foule bruyante. Tandis que le peuple se pressait tumultueusement autour de ces antiques édifices, le crieur public, placé de manière à dominer cette multitude, lut ' à haute voix et en arabe Tordonnance royale. On peut s'imaginer la honte, la douleur, rindignation, qui s'emparèrent de tous, hommes et femmes, à la lecture d'une loi dont chaque disposition semblait insultei* odieusement à chacun des auditeurs et à toutes les idées de bienséance et de pudeur qu'ils avaient sucées avec le lait; d'une loi qui brisait violemment tous les liens aimés qui rattachent l'homme à sa patrie, à sa famille; d'une loi enfin qui, violant les secrets du foyer domestique, leur interdisait l'usage de leur langue maternelle et les réduisait à un état d'extrême humiliation, inconnue au dernier des esclaves» Quelques-uns, c'étaient les plus faibles^, poussant des cris lamentables, se tordaient les mains dans un accès de douleur; d'autres, plus énergiques, éclataient en menaces et en invectives passionnées, accompagnées des gestes les plus furieux; d'autres encore écoutaient avec un air bourru et décidé, annonçant que leur colère, pour couver dans le silence, n'était pas la moins dangereuse. La multitude entière était en proie à une agitation si violente, qu'il eût suffi du moindre incident pour amener une explosion qui eût secoué la ville jusqu'en ses fondements. Heureusement il y avait dans l'assemblée un petit nombre de vieillards, prudents et calmes, qui eurent assez d'autorité sur leurs compatriotes pour prévenir des troubles ; ils leur rappelèrent que, du temps de leurs pères, l'empereur Charles-Quint avait consenti à suspendre l'exécution d'une semblable ordonnance. Dans tous les cas, il valait mieux essayer d'abord du raisonnement et de la persuasion ;

si ces moyens étaient impuissants, il serait temps encore de penser à la vengeance ^

On chargea donc un vieillard , personnage très considéré parmi ses concitoyens , de Se rendre auprès du président , pour lui exposer l'opinion de tous au sujet de Tordonnance. L'envoyé s'expliqua longuement et de manière à convaincre un esprit sincère, de la fausseté des accusations portées contre les musulmans, et de la cruauté, de l'impossibilité d'exécution des mesures projetées par le gouvernement. Le président, après l'avoir patiemment et poliment écouté, essaya en quelques mots, sans grand succès, de justifier l'édit et mit fin à la discussion en déclarant que'c la loi était trop juste, trop sainte, qu'elle avait d'ailleurs été trop fermement décidée, pour qu'elle fût jamais rapportée, et qu'enfin , aux yeux de sa majesté, le salut d'une seule àme avait plus de prix que tout l'argent payé par les Mores à la couronne *. » Cette réponse devait détruire chez les vaincus tout espoir d'obtenir un arrangement dans le genre de celui qu'ils avaient autrefois conclu avec l'empereur.

Repoussés de ce côté, les musulmans décidèrent de porter

* Marmol, Rebelion de los Moriscos, tom. I, p. 147-151. — De Circourt, Hist. des Arabes d* Espagne, tom. II, p. 283. — Ferreras, Hist d' Espagne, tom. IX, p. 585.

Le docteur Salazar de Mendoza pense que les Mores devaient réellement être portés à la rébellion, puisqu'ils prenaient pour prétexte une mesure aussi juste, aussi louable que cette ordonnance, qui leur ouvrait à tous la voie du salut. — « Tomaron por achaque esta accion tan justificada y merîtoria del B.ey, y para sus aimas tan provechosa j saludable. « — Monarquia de Espana, tom. II, p. 137.

• » Y al fin concluyo con decirle resolutamente, que suMagestad queria mas fe que farda, y que preciaba mas salvar una aima, que todo quanto le podian dar de renta los Moriscos nuevamente convertidos. « — ^Marmol, Rebelion de los Moriscos, tom. I, p. 163.

leurs représentations au pied du trône. Ils furent assez heureux pour gagner k leur cause don Juan Henriquez, seigneur du plus haut rang et de la plus grande considération, qui possédait de grandes propriétés à Beza, au cœur du royaume de Grenade, et s'intéressait vivement aux malheureux habitants de ce pays. Ayant consenti , bien qu'avec répugnance, à leur servir d'intermédiaire, Henriquez se rendit à Madrid, fut reçu en audience par le roi et lui présenta un mémoire en faveur de ses infortunés sujets. Philippe l'accueillit gracieusement et promit d'examiner très attentivement l'affaire. € Ce que j'ai fait à ce sujet , » dit le monarque , « je Tai fait de l'avis de conseillers sages et consciencieux , qui ont pensé que c'était mon devoir d'agir ainsi ^ »

Peu de temps après , Henriquez fut informé qu'il devait aller prendre la réponse chez le président de Castille. Espinosa, en l'écoulant, se montra surpris qu'un personnage aussi élevé que don Juan Henriquez eût accepté une pareille mission. « Je m'en suis chargé , j> répondit le seigneur, « parce qu'elle me fournissait l'occasion d'être utile à mon souverain. » « Vos démarches sont superflues, j> répliqua le ministre; « des gens pieux ont représenté au roi que le salut de ces infidèles est dans ses mains, et il a décidé que l'ordonnance qui a été publiée serait exécutée *. »

Cet échec ne découragea pas l'envoyé; il s'adressa aux différents conseillers d'État, cherchant à les intéresser au triste sort de ses clients. Plus heureux de ce côté, il en rallia

' ir Que él habia consaïtado aquel negocîo con hombres de ciencia j conciencia, y le decîan que estaba obb'gado â hacer lo que hacia. « — Mannol, Uebelion de los Moriscos, p. 175.

* a Que el negocio de la prematica estaba determînado^ y su Magestad resoluta en que se cumpliese. » — Ibid,, ubi supra.

plusieurs à son opinion, entre autres le duc d'Albe et Louis deÂvila, grand-commandeur de Tordre d'AIcan tara, seigneur autrefois honoré de Famitié de Charles-Quint. Mais cela ne lui servit guère auprès du ministre, qui ne voulut même pas consentir à attendre, pour la mise à exécution de Tordonnance, qu'un nouvel examen eût été fait, ni souffrir que Ton commençât par appliquer une ou deux dispositions seulement, pour s'assurer de Tétat des esprits chez les Mores ^ Rien ne pouvait convenir au caractère inflexible d'Espiaosa, que la mise en vigueur immédiate de la loi dans toutes ses prescriptions.

Le ministre répondit avec la même hauteur au capitainegénéral. Le marquis de Mondejar s'était, avec raison, senti blessé de n'avoir pas été invité à prendre part à des discussions où étaient profondément engagés les intérêts de son gouvernement. Des motifs d'utilité, non moins que des raisons d'humanité, le rendaient un adversaire résolu de la loi, et c'est peut-être parce que ses opinions étaient connues qu'il ne fut pas admis à siéger dans la junte. Ses représentations n'eurent aucun effet sur Espinosa ; quand le marquis lui déclara que, si l'on exécutait l'ordonnance, il devrait être pourvu de forces sufSsantes pour étouffer toute tentative de résistance , le ministre , affectant de considérer le danger comme peu sérieux, l'assura qu'il recevrait, dès qu'il en serait besoin, un renfort de trois mille hommes; il mit ensuite fin à la discussion, en disant à Mondejar qu'il ferait bien de retourner immédiatement à Grenade, où sa présence pouvait être nécessaire pour assurer l'obéissance à la loi '.

* Marmol, Rebelion de los Moriscos, tom. I, p. 176. — Cabrera, Filijoe Segundot lib. VII, tom. I, cap. XXI.

* « A estas y otras muchas razoues quel el marques de Mondejar daba^

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Évidemment il n'y avait plus rien à attendre de la persuasion, et les infortunés musulmans devaient renoncer à Fespoir d'obtenir, sous le gouvernement présent, le retrait de la loi, en Tachetant à prix d'or comme du temps de Charles- Quint. Toutes les négociations étaient finies; il ne leur restait qu'à choisir entre une obéissance absolue ou une rébellion ouverte ; on ne trouvera pas étrange qu'ils aient pris ce dernier parti.

Don Diego de Espînosa le respondio, que la voluntad de su Magestad era aquella y que se faese al reyno de Granada, donde séria de mucha importancia su persona, atropellando como siempre todas las dificultades que le ponian por delante. « — Mannol, Rebelion de los Moriscos, tom. I, p. 168.

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