‹ Histoire du règne de Philippe II (volume 2)Chapitre 6 sur 21 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Résistance des Mores. — Tentative noctorne contre la ville de Grenade. •^ Insurrection des Alpujarras. — - Élection d*im roi. — Massacre des chrétiens.

Le jour où Fordonnance était publiée dans la capitale, elle fut proclamée dans toute retendue du royaume de Grenade; partout elle fut reçue avec les mêmes sentiments d'indignation , de douleur et de colère. Craignant de trahir par un acte précipité les dispositions de leur esprit, les Mores des Alpujarras eurent la prudence de s'entendre avec leurs coreligionnaires de FAIbaicyn , qui leur conseillèrent d'attendre paisiblement le résultat des négociations entamées à Madrid.

Avant que ces négociations fussent arrivées à leur terme, une année s'était passée ; c'était le délai fi&é aux musulmans pour déposer, sous peine d'être poursuivis, leurs vêtements de soie. Sur les ordres du président, le clei^é annonça dans toutes les églises que la loi serait rigoureusement exécutée. Cette déclaration fut suivie de nombreux édits relatifs à

d'autres sujets, mais destinés à irriter toujours davantage les Mores '.

Tout espoir de se soustraire à une odieuse ordonnance s'étant ainsi évanoui, les chefs de i'Albaïcyn se consultèrent sur le meilleur moyen de résistance au gouvernement. La première chose qu'il y eût à faire paraissait être de s'emparer de la ville. A celte époque , vivait à Grenade un More, du nom de Farax Aben-Farax, qui exerçait la profession de teinturier ; mais le sang des Abencerrages coulait dans les veines de l'homme qui occupait cette humble position. Aben- Farax, nature violente, féroce même, haïssait lès chrétiens de toutes les forces de son âme et aspirait au jour où il pour-^ rait se venger sur eux des maux qui accablaient ses compatriotes ; ses occupations l'amenant souvent dans les Alpujarras, il avait noué des relations très étendues diveit les habitants de ces montagnes. Il se chargea de lever parmi eux une petite armée de huit mille hommes et de la conduire ' secrètement, de nuit, dans la vega; alors, avec l'aide de la population de l'Albaïcyn , il pourrait pénétrer dans la ville ,

* On publia, vers ce temps, nne ordonnance, enjoignant aux Mores qui étaient venus de la campagne, avec leurs familles, résider à Grenade, de quitter la ville et de retourner dans leurs anciennes demeures, sons peine de mort. — (Marmol, Bebelion de los Moriscos, tom. I, p. 169). Une antre ordonnance commandait aux musulmans de livrer leurs enfants, âgés de trois à quinze Tins, qui devaient être placés dans des écoles, poar y apprendre la doctrine chrétienne et la langue castillane. {Ibid,, p. 170). La Nueva Eecopilacion renferme deux lois publiées à cette époque et érigeant en crime capital toat rapport avec les Turcs ou les Mores qui visiteraient Grenade, même si ceux-ci n'étaient pas des corsaires, mais de simples marcbands. (Lib. VUE, tit. 26, leyes 16, 18.) Une pareille loi est la preuve des appréhensions continuelles dans lesquelles vivaient les Espagnols, soupçonnant les Mores de la péninsule de correspondre, pour les trahir, avec les musulmans étrangers.

écraser la garnison de l'Albambra , passer au fil de Tépéé toAs ceux qui résisleraieut et se rendre maitre de la place. On fixa Texécution de ce plan au jeudi saint , dans le mois d'avril suivant, jour où Fattention des Espagnols serait occupée par des solennités religieuses.

Un secret connu de tant de personnes , ne pouvait être si bien gardé) pendant un temps aussi long, qu'il n'en parvint quelque chose aux oreilles des chrétiens. Il parait que Deza montra peu d'inquiétudes, s'étant attendu à une tentative de ce genre, que lui faisait prévoir l'esprit turbulent des Mores. Cependant le capitaine-général jugea prudent de prendre, en vue d'une attaque , de nouvelles précautions ; il fit distribuer de& armes aux habitants , renforça la garnison de l'Alhambra et visita plusieurs grandes villes des frontières ^ qu'il mit dans un meilleur état de défense. Les musulmans» voyant que leur projet était connu des autorités, résolurent d'en ajourner l'exécution , qu'ils fixèrent même à un jour éloigné, au commencement de l'année suivante, 1569. Ce qui les engagea à prendre cette détermination fut, dit-on, une prédiction trouvée dans leurs livres religieux et annonçant que l'année de leur délivrance commencerait par un samedi. Il est probable que les prudents chefs de l'Albaîcyn furent moins influencés par leur propre croyance dans la vérité de cette prophétie que par l'eflet que celle-ci produirait sur l'esprit superstitieux des montagnards, parmi lesquels ^lle circula rapidement ^

Ayant fixé leur insurrection au 1*' janvier, les Mores de Grenade cherchèrent, par toutes les marques extérieures de

^ Mannol, Bebelion de los Moriêcos, tom. I, p. 223-233. — Mendoza, ^Uerra de Granada, Yalencia, 1776^ p. 43. — Hita, Guerras de Ôramtda, tom. n, p. 724.

RÉBELLION DBS MORES . 135

fidélité, à endormir les soupçons du gouvernement; mais celui-ci puisait ses renseignements à des sources plus sùres^ et leurs intentions lui furent plus clairement encore révélées par une lettre qui tomba par hasard dans les mains du marquis de Mondejar. Cette lettre était adressée par un des chefs de f Albaïcyn aux musulmans de la côte de Barbarie, dont on invoquait Tappui au nom des liens du sang et de la foi commune. « Nous sommes serrés de près, » y était*il dit, « et nos ennemis nous enferment de tous côtés comme en un cercle de feu ardent. Nos peines sont trop cruelles pour qu'il soit possible de les supporter. Cette lettre a été écrite, » ainsi finissait cette épître au style fiévreux, « dans des nuits pleines de larmes et d'angoisses, avec un reste d'espoir languissant, l'espoir qui survit au milieu de toutes les amertumes de l'âme ^ »

Mais les princes barbaresques étaient trop occupés de leurs mesquines querelles pour pouvoir donner autre chose que de belles promesses à leurs infortunés frères de Grenade ; peutêtre jugeaient-ils inutile de venir à leur aide dans une lutte où leurs forces étaient si inégales à celles du monarque espagnol. Cependant ils permirent à leurs sujets de prendre part à la guerre comme volontaires , et de grands services furent rendus par les corsaires barbaresques, qui infestaient les côtes de la Méditerranée, et par les monfiSj on nommait ainsi les aventuriers africains, qui rejoignirent leurs coreligionnaires dans les AIpujarras , où ils se firent remarquer par leur implacable férocité à l'égard des chrétiens.

La perspective de recouvrer leur indépendance avait trop

*• • Iberiia en noches de angustia j de lagrimas conrientes, sostentacliii cou esperanza^ 7 la eaperauza se dériva de la amargora. « — Manad, Rebelion de los Moriscos, tom. I, p. 219.

embrasé le saog bouillant des montagnards , pour leur permettre d'attendre patiemment le jour fixé pour Tinsurrection. Avant la fin de Tannée , plusieurs actes de violence avaient été commis, précurseurs de Tœuvre sanglante qui se préparait. Au mois de décembre 1568, une troupe d'alguazils espagnols, avec quelques autres officiers de justice, avaient été taillés en pièces dans les environs de Grenade, comme ils se rendaient dans cette ville ; cinquante soldats , qui portaient dans cette capitale une quantité considérable de mousquets, appât friand pour les Mores désarmés, avaient tous été égorgés, la plupart au lit, dans un petit village des montagnes où ils s'étaient arrêtés pour passer la nuit ^ Après ce dernier événement, Aben-Farax, le hardi teinturier, réfléchissant à l'agitation que cette nouvelle créerait dans la capitale, fut persuadé qu'il serait dangereux pour lui de retarder d'un jour l'attaque qu'il méditait.

Sans attendre qu'il eût réuni des forces plus nombreuses, il se mit à la tète de cent quatre-vingts hommes seulement et descendit dans la vega de Grenade, une semaine avant le jour convenu, dans la nuit du 26 décembre. C'était une terrible nuit ; la neige, fouettée par un vent violent, tombait à gros flocons dans les montagnes et tourbillonnait dans les plaines au souffle d'une furieuse tempête '. A la faveur des

* Mannol, Rebelion de los iforiscos, tom. I, p. 235. * » La furia horrible de los torbellînos Gada momento mas sevee yr creciendo; Cabre la blanca nieve los caminos^ Tambien los hombres luego va cubriendo. »

Ainsi chante ou plutôt parle Rufo, dont le poème épique en vingtquatre chants trahit plus le chroniqueur que le poète. Rufo, d'ailleurs, déclare dans sa préface que la grande vertu du chroniqueur est une stricte conformité à la vérité. — Voy. TAustriade (Madrid, 1584).

éléments déchaînés > Aben-Farax réussit à s'ouvrir un passage, sans attirer Fattention , dans les murs délabrés de la ville, pénétra immédiatement dans TAlbaicyn et s'efforça de réveiller les habitants. Quelques-uns, dit-on, se montrèrent à leurs fenêtres, mais en entendant de quoi il s'agissait, ils s'empressèrent de les refermer en disant à Aben-Farax que < c'était folie de tenter cette entreprise avec si peu d'hommes, et qu'il était venu avant le temps ^ » En vain ce chef exaspéré leur reprocha , avec mille imprécations , leur perfidie et leur lâcheté, en vain il traversa les rues désertes, détruisant sur son passage les crucifix et les autres symboles de la foi chrétienne , en vain il poussa le cri de ralliement de l'infidèle : « Il n'y a qu'un Dieu et Mahomet est son prophète ! » Les hurlements de la tempête, heureusement pour lui, étouffaient tout autre bruit , et l'alarme ne fut donnée qu'au moment où il tomba sur une troupe de cinq ou six soldats réunis autour d'un feu, sur une place publique. Aben- Farax tua l'un des Espagnols^ les autres s'enfuirent en criant que l'ennemi était là. La grande cloche de San-Salvador sonna à coups redoublés, appelant les habitants aux armes ; le jour approchait et le chef more , se sentant impuissant à lutter sans l'aide de ses frères de l'Albaîcyn , jugea prudent de battre en retraite ; il sortit de la ville au son de la musique

* ' Focos sois, i venfs presto. ' — Mendoza , Gîter r a de Granada, p. 47.

Hita publie dans son ouvrage une caneton, dont le but est de reprocher aux montagnards d'être venus^ non pas trop tot^ mais trop tard :

» Pocos sois, y venfs tarde. »

{Gverroêde Granada, tom. Il, p. 32). Cereprocbe s'explique par le fait que Fauteur de ces vers, probablement Hita lui-même, croyait que l'attaque avait été fixée à la veille de la Noël, et non à ceUe du nouvel an.

et drapeaux déployés , avec autant de sang firoid et en anssi bon ordre que s'il eût paradé à une revue.

Pendant ce temps, les citoyens, réveillés en sursaut, accouraient, paies de frayeur et les yeux hagards, pour connaître la cause de ce tumulte; leur épouvante ne fut pas moindre , lorsqu'ils apprirent que les ennemis , comme une bande de loups affamés, avaient rôdé autour de leurs demeures, tandis qu'ils étaient plongés dans le sommeil. Le marquis de Mondejar fit monter ses soldats à cheval, afin de poursuivre sans retard les agresseurs, mais il attendit qu'on l'eût renseigné sur ce qui se passait dans l'Âlbaïcyn, dont les dix mille habitants , s'ils avaient été mal disposés, auraient pu, malgré les sages efforts du gouvernement pour les désarmer, accabler la faible garnison de l'Alhambra. Tout était cependant tranquille dans le quartier des Mores, et, sur cette assurance, le capitaine-général, suivi de la cavalerie et d'une petite troupe de fantassins, sortit à la recherche d'Aben-Farax ; mais celui-ci s'était enfoncé dans les défilés des montagnes, au sud de Grenade, et Mondejar, après avoir suivi sa trace pendant la plus grande partie de la journée, autant que le permettait la tempête qui l'aveuglait, abandonna, à la nuit tombante, une poursuite désespérée et ramena dans la ville ses cavaliers épuisés de fatigue \

Aben-Farax et ses, compagnons , traversant la Sierra Nevada couverte de neige , étaient entrés dans la vaste et populeuse vallée de Lecrin^ répandant partout sur leur passage la nouvelle que l'insurrection avait éclaté, que l'Albaïcyn

^ Marmol, Bebelion de los Moriscos, tom. I, p. 238. -— Mendoza, Onerra de Crranada, p. 45-52. -» Miniana, Hist, de Bspana, p. 367. -*• Herrera, Historia General, tom. I, p. 726» — Ferreras, Hist, d^Etj^agme, ten.IX, p. 573-675.

était en mouvement ; ils appelaient tous les vrais croyants à prendre les armes pour la défense de la foi. Cet appel fat entendu ; une traînée de poudre n'attendait qu'une étincelle pour prendre feu, le long des régions montagneuses au sud de Grenade, depuis Almeria et les frontières du royaume de Murcie à Test, jusque dans les environs de Yetez Malaga à Touest. En trois jours, tout le pays s'était levé en armes. On vit alors éclater les passions ardentes de l'Arabe , toute cette inextinguible baine que soixante-dix années d'oppression avaient nourrie dans son cœur et qui se faisait enfin jour dans un cri universel de vengeance. Le drame sanglant s'ouvrit par le massacre de presque tous les chrétiens vivant au milieu de la population musulmane, et ce massacre offrit le spectacle d'une cruauté raffinée et réfléchie, dont beu-» reusement l'histoire offre peu d'exemples.

La révolution avait débuté par un mouvement avorté ; les insurgés avaient échoué dans leur tentative pour s'emparer de la capitale, qui leur eût fourni un point d'appui d'une si grande importance pour leurs opérations futures. Cependant,, si les chroniqueurs contemporains sont bien renseignés, cet édiec devrait être plutôt attribué à une méprise qu'à la lâcheté des Mores de Grenade ; d'après eux, les personnages les plus considérés de l'Albaïcyn étaient, en grand nombre, de riches bourgeois, habitués à la vie facile et luxueuse qui s'accordait si bien avec les goûts de ce peuple. Ils n'avaient jamais pensé à courir, avec leur fortune, les dangers d'une lutte personnelle contre un ennemi aussi formidable que le roi d'Espagne; ils ne s'étaient proposé que d'exciter les simples montagnards des Alpujarrgs, leurs compatriotes, i prendre une attitude hostile qui eût pour effet d'intimider les Espagnols et de les engager, sinon à retirer l'odieuse

ordonnance, du moins à en adoucir la rigueur ^ S'il en est ainsi» ce calcul, comme Tévénement le prouva, aboutit à une profonde déception.

Les Mores ayant proclamé leur indépendance, il leur fallait nommer un souverain en remplacement de celui dont ils avaient secoué Tautorité. Les chefs de FAlbaicyn appelèrent à ce dangereux honneur un personnage connu de^s Espagnols sous le nom castillan de don Fernando de Yalor. Ce jeune homme descendait en ligne directe de Tancienne famille des Omeyas ^, qui, durant près de quatre siècles, avait occupé avec gloire le trône de Cordoue ; il n'avait que vingt-un ans à Tépoque de son élection, et, d'après un contemporain qui Ta vu, il était doué d'une belle physionomie et de manières séduisantes. Il avait le teint olivâtre, de couleur foncée, la barbe peu fournie, de grands yeux noirs, avec des sourcils bien arqués et rapprochés presque au point de se rejoindre. Son attitude était vraiment celle d'un roi et ses sentiments élevés étaient dignes de son origine princière '. Malgré ce portrait flatteur tracé par la main d'un

* • Creyendo que lo uno y lo otro séria parte para que por bien de paz se dièse nueva orden en lo de la prematica, sin aventurar ellos sus personas y liaciendas. ' — Marmol, Rebelian de las Moriscos, tom. I, p. 239.

• Béni Umeyyah, en arabe, d'après une autorité irrécusable, celle de notre savant ami, Don Pascual de Gayangos. — Yoy. ses Dynastiei mahométanes en Espagne, passim,

' • Era mancebo de veinte y dos anos, de poca barba, color moreno, verdinegro, cejijunto, ojos negros y grandes, gentil hombre de cuerpo : mostraba en su talle y garbo ser de sangre real, como en verdad lo era , teniendo los pensamientos correspondientes. » — Hita, Ouerras de Granada, tom. II, p. 13.

Peu de savants approuveront l'acerbe critique faite par le savant Nie. Antonio des charmants récits de Hita, qu'il proclame « des contes milesiens, bons seulement à amuser les oisifs et les curieux. * (Biblioihecq

Castillan, ce qui recommandait le mieux don Fernando, à en juger par sa vie ultérieure, était semble-t-il, la lignée de rois dont il était'issu. Il s'était livré à de si folles prodigalités que, malgré sa jeunesse, il avait dissipé son patrimoine et se trouvait en ce moment même sur le point d'être arrêté pour dettes. Il était doué du tempérament fougueux de sa race et Tavait prouvé en tuant de sa propre main un homme qui avait déposé contre son père dans un procès criminel. On doit reconnaître qu'au milieu de sa vie molle et fastueuse, il montra une certaine énergie de caractère et un courage incontestable. Il était attaché aux traditions de son pays, et sa nature violente se cachait sous des apparences de douceur et de bienveillance qui lui avaient valu la popularité K

Peu de temps après soif élection, presque au moment de l'irruption d'Aben-Farax, le prince more réussit à s'échapper de Grenade et, fuyant dans les montagnes, se réfugia auprès de ses parents, la puissante famille des Yaloris, dans le village de Beznar. Ses compatriotes accoururent en foule autour de lui et confirmèrent par leurs acclamations le choix des Mores de la capitale. Le jeune chef dut principalement ce résultat aux efforts de son oncle, Aben-Jahuar, communément appelé El Zaguer; ce personnage, qui jouissait d'une grande autorité dans sa tribu, oublia ses propres titres à la

Nova, tom. I, p. 536). Hita était, sans doute, le prince des romanciers; mais la fiction n'est pas la fausseté, et, quand le conteur, qui servit dans les guerres des Alpujarras, nous parle de choses qu'il afltone avoir vues de ses propres yeux, il nous est bien permis assurément de le citer comme une autorité historique.

* » Usavade blandura gênerai; queria ser tenido por Cabeza, i no por B«i : la cruddad, la codicia cubierta engano à muchos en los principios. « — Mendoza, Guerra de Granada, p. 129.

i43 HISTOIRE DU RÉGNE DE PHILIPPE II.

couronne pour employer toute son influence en faveur 4e son neveu.

La cérémonie du couronnement offrit un spectacle d'une nature guerrière, en parfaite harmonie avec la rude existence de Taventurier. Quatre étendards, ornés du croissant, furent déposés à terre, les pointes des hampes indiquant les quatre C4^tés de Tenceinte. Le prince more, revêtu d'une robe de pourpre et les épaules couvertes d'une écharpe ou cb&Ie dû cramoisi, insignes de la royauté, s'agenouilla sur les étai* dards, les yeux tournés vers la Mecque, et, après une courte prière, jura solennellement de vivre et de mourir pour la défense de sa couronne, de sa foi et de ses sujets. Un des principaux personnages présents, se prosternant à terre, baisa l'empreinte des pas du nouveau monarque, en signe de la soumission promise par le peuple. Don Fernando fut ensuite porté sur les épaules de quatre des assis-* tants, au milieu des bannières joyeusement agitées et aux acclamations de la multitude criant : « Allah glorifie Muley- Mohammed-Aben-Humeya , souverain de l'Andalousie et de Grenade M » Tel était le simple cérémonial anciennement en usage pour le couronnement des rois, chez les

' Mendoza, Guerra de Granada, p. 40.

Les cérémonies du couronnement sont naturellement décrites dans un style pompeux par Rufo. Il suffira de citer une stance :

u Entonces con aplauso le pusieron Al nuevo Rey de purpura un yestido,

Y a manera de beca le cineron

Al cuello y ombros un cendal brunido.

Quatre vanderas a sus pies tendieron^ Una hâzia el Levante esdarecido, Otra a do el sol se cubre en negro velo«

Y otras dos a los polos dos dd cielo. '

La Austriada, fol. 24.

-Arabes d'Espagne, lorsque leur empire, au lieu d'être resserré dans un étroit cercle de montagnes, comprenait les plus belles régions de la péninsule *.

Aben-Humeya commença par s'occuper des nominations aux principaux emplois militaires; il nomma son oncle, El Zaguer, capitaine-général de son armée. Il éloigna Aben- Farax, qui avait lui-même aspiré au trône, en le chargeait d'aller recueillir les sommes d'argent provenant du pills^ des églises catboliques dans les Alpujarras. Il choisit des officiers pour veiller sur les différents tahas ou districts, dans lesquels le pays était divisé. Ayant terminé ces arrangaments, le nouveau monarque, le reyezuelo ou « petit roi » des Alpujarras, comme les Espagnols l'appelaient ironiquement, transféra sa résidence au centre de ses États, où il fit renouveler la cérémonie de son couronnement. Il visita rapidement les places les plus importantes que renfermait la sierra, invitant partout les habitants à retourner à leur ancienne foi et à secouer l'odieux joug des Espagnols. II s'établit ensuite dans la région la plus sauvage des montagnes, où il s'efforça de réunir un corps d'armée et dressa son plan de campagne. Celui-ci était naturellement tel que Te suggérait la nature du terrain, lequel, inégal et accidenté, entrecoupé d'un grand nombre de ravins profonds et de routes dangereuses, offrait toutes les facilités de harceler l'ennemi et de l'enfermer dans d'inextricables défilés, où une poignée de montagnards, connaissant le pays, pouvait avantageusement lutter contre des envahisseurs, bien supérieurs par le nombre et par la discipline.

' H Tal era la antigna ceremonia oon que eligian los reyes de la Andalucia^ i despues los de Granada. « — Mendoza , Guerra de Granada, p. 40.

Pendant qu*Aben-Humeya faisait ses préparatifs de guerre, le drame sanglant dont les Âlpujarras furent le théâtre avait déjà commencé. Des Espagnols s'étaient établis, en plus ou moins grand nombre, au milieu des Mores, dans toutes les villes, dans tous les hameaux qui tapissaient les sombres flancs des sierras ou se cachaient plus bas dans les vertes vallées; ils vivaient côte à côte avec les musulmans, s*adonnant probablement moins à la tisseranderie, qui avait longtemps fait la réputation des habitants de cette contrée, qu'à cette culture patiente qu'ils avaient bientôt apprise de leurs voisins, et qui, grâce à leurs soins, avait semé partout la verdure et fait fleurir le désert comme la rose ^ Habitant au milieu d'une population qui professait la même religion, et à l'occasion, entretenant au moins avec elle ces amicales relations de la vie sociale, qui parfois conduisent à un rapprochement plus intime des familles, les Espagnols des Alpujarras étaient endormis dans une aveugle sécurité, se doutant peu que sous leurs pieds une mine était près d'éclater.

Mais à peine le signal de l'insurrection avait-il été donné que la scène changea soudain comme par enchantement; le musulman jeta partout le masque et, se tournant vers les chrétiens, il se montra sous son véritable aspect, leur ennemi déclaré, implacable.

Un mouvement simultané de ce genre, se produisant dans une si vaste étendue de pays, révèle un plan d'opérations

* H Que en la agrîcnltara tienen Tal estudioj tal destreza, Que à preneces de su hazada Hacen fecundas las pîedras. «

Calderon, Amar despues de la Muerte^ Jornada IL

bien concerté d'avance, et nous pouvons nous étonner, avec les écrivains castillans, qu'un secret de cette nature, connu d'un si grand nombre d'individus, ait été gardé si longtemps et si fidèlement, au milieu même de ceux qui avaient le plus grand intérêt à le découvrir % et dont quelques-uns, on peut l'ajouter, étaient des espions du saint-office, doués, semble-t-il, de pouvoirs presque surnaturels pour dépister les traces de l'hérésie ^ . Sans doute, il devait y avoir chez le More un profond sentiment de haine contre les Espagnols, pour qu'il pût étouffer si longtemps en lui cette tendance à l'indiscrétion qui délie la langue, et ces sympathies qui souvent, dans de pareils moments, arrachent au cœur la parole qui doit soustraire un ami à un massacre général. Mais il n'y eut pas un exemple de légèreté ni de pitié dans ce peuple extraordinaire, et quand vint l'heure et que les chrétiens comprirent aux regards , aux gestes furieux de leurs voisins, le danger dont ils étaient menacés , ils furent aussi surpris que peut 1 être le voyageur qui^ errant sans défiance dans de belles campagnes, voit tout d'un coup bondir sur lui un bandit, caché au bord de la route.

La première pensée des Espagnols parait avoir été généralement de se réfugier dans les églises; chaque village, si

^ « Très anos tuvo en silencîo Esta traicion eucnbierta Tanto numéro de gentes, Cosa, que admira y éleva. • Calderon, Amar despues de la Muerte, Jornada II y ubi sup. * • XJna cosa mui de notar califica les principios desta rebelion, que gente de mediana condicion mostrada à guardar poco secreto i hablar juntes, callasen tanto tiempo, i tantos hombres, en tierra donde haï Alcaldes de corte i Inquisidores, cuya profesion es descubrir delitos. » — Mendoza, Otterra de Granaday p. 36.

petit qu'il fiït, avait au moiDS un temple où les habitants des deux races s'assemblaient pour assister en commun aux exercices du culte catholique. Les fugitifs croyaient trouver une protection dans le caractère sacré de ces lieux et dans la présence de leurs pasteurs vénérés, dont l'autorité spirituelle s'étendait sur toute la population ; mais le sauvage animal des forêts, rendu à la liberté, ne répondait plus à l'appd de son ancien gardien, à moins que ce ne fût pour se jeter sur lui et le déchirer.

Serrés les uns contre les autres, comme un troupeau de daims tremblant devant les chiens (|ui les poursuivent, les chrétiens terrifiés reconnurent bientôt qu'ils n'étaient pas en sûreté dans les églises et s'enfuirent dans la tour voisine» position plus forte et où ils pouvaient mieux se défendre contre l'ennemi. La foule de leurs persécuteurs pénétrait alors dans le temple, le dépouillant en un clin d'œil de ses ornements, foulant aux pieds les crucifix et les autres symboles religieux, traînant dans la poussière les ims^es sacrées, profanant les autels par le sacrifice d'un porc et par toute espèce d'actes qui pouvaient manifester le mépris et la haine qu'ils vouaient au culte catholique ^.

Les Mores attaquèrent ensuite les tours, dont les Espagnols avaient barricadé l'entrée aussi fortement qu'il leur avait été possible ; mais, privés de tous moyens de défense, à l'exception des armes qui leur étaient tombées sous la main dans leur fuite précipitée, ceux-ci ne pouvaient guère avoir l'espoir de soutenir un siège. Malheureusement pour

* Bleda^ Cronica de Espana, p. 680. -— « Kobarou la iglesia, hicierou pedazos los retablos y imagines, destruyeron todas las cosas sagradas, y no dexaron maldad ni sacrilegio que no cometieron. « -— Marmol, JRebelion de Granada^ tom. I, p. 275.

eux, ces tours étaient en partie eofistruites en bois; les assaillants y eurent bientôt mis le fea, et les malheureux avaient à choisir de se rendre ou de périr dans les flammes. Dans certaines localités, ils prirent ce dernier parti et hommes; femmes, enfants, tous furent consumés mr le même bûcher funèbre ; plus souvent ils ewent horreur de cette mort affreuse et se rendirent sans conditions aux More», dont la cruauté leur fit bientôt regretter de ne s'être pas ensevelis sous les ruines fumantes de leurs forteresses.

Les hommes étaient immédiatement séparés des femmes et poussés avec des coups et des imprécations, comme un troupeau, vers un bâtiment où on les enfermait. Pour prolonger leurs souffrances, on ne traînait chaque jour que troîs ou quatre de ces victimes hors de leur ignoble prison. Dépouillés de leurs vêtements et les bras attachés derrière le corps, ces infortunés étaient jetés au milieu d'une foule furieuse, composée tant de femmes que d'hommes qui, armés d'épées, de haches et de bâtons, les avaient bientôt terrassés et achevé l'œuvre sanglante.

La capricieuse cruauté des bourreaux variait souvent les modes de supplice. A Guecija, où Tolivier croissait en abondance, il y avait un couvent de moines augustins, qui furent tous plongés dans des chaudières d'huile bouillante ^ Quelquefois la mort de la victime fut accompagnée de circonstances d'une cruauté diabolique, que n'éclipsent pas les atrocités commises par les sauvages de l'Amérique du Nord. Dans un village appelé Pitres de Ferreyra, le curé fut hissé,

* « Quemaron por voto un convento de Trailes Augustinos, que se recogieron a la Torre eehandoles por un horado de le alto azeîte hîrviendo : sirviendose de la abuudancia que Bios les dio en aquella tierra, para ahogar sus Trailes. * — Mendoza, Guerra de Granada^ p. 60.

an moyen d'une poulie, jusqu'à une poutre qui sortait de la tour et on le laissa ensuite tomber d'une grande hauteur à terre ; cet acte fut plusieurs fois répété sous les yeux de sa vieille mère , qui , éperdue de douleur , en embrassant son fils mourant, le priait < d'avoir confiance en Dieu et dans la sainte Vierge, qui, au milieu de ses tourments, l'introduiraient dans la vie éternelle. » Les restes mutilés du malheureux prêtre, et ses membres rompus et désarticulés , furent alors abandonnés aux femmes des persécuteurs, qui, avec leurs ciseaux, leurs poinçons et leurs autres instruments de travail, les eurent bientôt mis en pièces ^

Dans tout le cours de ces persécutions , les femmes semblent avoir été aussi altérées de vengeance que les hommes ; les enfants même furent engagés à jouer un rôle dans le drame sanglant, et plus d'un malheureux prisonnier servit de cible aux flèches des jeunes Mores.

La rage des barbares était surtout dirigée contre les prêtres, qui si souvent avaient jeté l'anathème sur la religion qu'aimaient les musulmans, et qui, étant leurs directeurs spirituels , les avaient si souvent punis pour leurs offenses envers un culte abhorré. Le curé de Coadba fut exposé au feu d'un brasier ardent jusqu'à ce que ses pieds, préalablement enduits de poix et d'huile , fussent réduits en cendres. On força ses deux sœurs d'assister au spectacle des souffrances de leur frère, qu'augmentait encore la vue des brutalités dont celles-ci étaient l'objet de la part de ses bourreaux *.

* Marmol, Rebelion de Granada, tom. I, p. 271. — Ferreras, Hist, d'Espagne, tom. IX, p. 582.

* « Y para darle mayor tormento traxeron alli dos hermanas doncellas que ténia, para que le viesen morir, y en su preseucia las yîtuperaron y maltrataron. « — Marmol, Rebelion de Granada, tom. I, p. 316.

Le feu était généralement employé comme instrument de torture, peut-être en guise de représailles pour les douleurs infligées aux infidèles par les bûchers de Flnquisition. Quelquefois rimagination des persécuteurs inventait des genres de supplice qui étaient une horrible parodie des cérémonies de rÉglise romaine. Dans la ville de Filix, on traîna le curé au pied de l'autel et on le força d'y rester à sa place habituelle, entre ses deux sacristains. On sonna les cloches pour appeler la population à la messe ; chacun des sacristains était pourvu d'une liste des membres de la congrégation , qu'il appelait successivement avant le service , pour s'asi^urer qu'ils étaient tous présents. Chaque musulman , en répondant à l'appel de son nom, passait devant le prêtre , auquel il assénait un coup de poing, tandis que les femmes lui arrachaient la barbe et les cheveux, ajoutant à ces violences d'amers sarcasmes où éclatait leur mortelle haine. Après que tous eurent ainsi obéi à des ressentiments personnels contre leur ancien pasteur, le bourreau s'avança, armé d'un rasoir avec lequel il fendit la face du curé en forme de croix ; puis, commençant par les doigts de la malheureuse victime, il s'occupa froidement de la dépecer, l'une articulation après l'autre ^

Mais ne révoltons pas davantage la sensibilité de nos lecteurs, au hideux spectacle de ces atrocités ; nous en avons dit assez déjà, non seulement pour prouver le caractère

* » Llego un herege a él con una nayaja^ y le persino con ella, hendiendole el rostro de alto abaxo, j por través ; j luego le despedazo coyuntura por ooynntura, j miembro à mîembro. « — Manuol, Rebelion de Qranada, tom. I, p. 348.

Entre autres genres de torture inventés par les Mores, dit Mendoza, on remarquera celiii-ci : ils remplirent de poudre le curé de Manena et le firent ensuite sauter en l'air. — Cherra de Granada^ p. 60.

vindicatif du More, mais pour faire ressortir de notre récit cette conclusion que de longues années d'une cruelle oppression amenèrent cette effroyable explosion de sa haine ^ Si nous en croyons les écrivains castillans, il n'y eut pas moins de trois mille chrétiens massacrés, dans l'espace d'uae semaine '. Si l'on se rappelle que des hommes qui avaient si longtemps vécu voisins devaient avoir noué , à un certain degré, des relations entre eux, on peut croire qu'en quelques occasions des sympathies furent témoignées aux victimes, ou qu'un bras protecteur se leva pour soustraire un ami à la sentence générale; mais le seul trait qui se rapproche le plus d'un acte d'humanité est celui d'un musulman qui plongea son épée dans le corps d'un Espagnol, pour lui épargner les lentes tortures qui lui étaient réservées '. De tous les infortunés qui tombèrent dans les mains des

* De tous les historiens espagnols aacon ne se plaît autant à décrire ces horreors que Ferreras, qui a consacré près de cinquante pages in-octayo à rappeler les cruautés diaboliques commises par les Mores, - dans cette persécution : complément important du martyrologe chrétien. On peut toutefois douter si les Espagnols étaient parfaitement en droit de revendiquer la couronne des martyrs pour tous ceux qui périrent dans ces massacres. Ceux-là, sans doute, en étaient dignes, qui auraient pu sauver leur vie en abjurant leur foi, mais il n'est pas prouvé que cette faveur ait été accordée à tous, et l'on peut bien croire que les musulmans n'étaient pas poussés par des passions religieuses, mais par des sentiments naturels chez un peuple vaincu , enflammé de haine contre les vainqueurs et brûlant de se venger des maux sans nombre que ceux-ci leur avaient fait subir.

* H Murieron en pocos mas de quatre dias, con muertes exquesitas y no imaginados tormentos, mas de très mil martires. • — ^Vanderhammen, Don Juan de Austria, fol. 70.

' « Se adelanto un Moro, que solia ser grande amigo suyo, y haciendose encontradizo con él en el umbral de la pnerta, le atraveso una espada por el cuerpo, diciendole : Toma, amigo, que mas vale que te mate yo que otro. » — • Marmol, Bebelion de Granada, tom. I, p. ^77.

révoltés, il y en eut peu qui n'y laissèrent pas la vie. Ou de fit même pas toujours grâce aux femmes ; celles surtout qui, mariées à des chrétiens , avaient embrassé la religion de leurs époux et refusaient de Tabjurer, furent Tobjet des vengeances de leur propre sexe. Chose triste à dire, Tinnocence, la faiblesse de Tenfance ne désarmèrent même pas la rage des persécuteurs ; l'histoire a conservé les noms de plusieurs enfants, de dix à douze et treize ans, qui furent cruellement suppliciés parce qu'ils ne voulaient pas renoncer à la croyance dans laquelle ils avaient été élevés, pour adopter celle de leurs bourreaux ; s'ils étaient trop jeunes pour justifier leur foi , ils avaient du moins appris que Fapostasie était un péché et quand on les mena , comme des agneaux, à la boucherie , leurs mères , dit-on , étouffant la voix de Tamour maternel pour obéir à une loi supérieure, les exhortèrent à supporter courageusement cette épreuve et à ne pas acheter quelques années de vie au prix de leur salut ^ Ce n'est pas, sans une certaine satisfaction , que des historiens catholiques constateront que dans le grand nombre des victimes de ces épouvantables massacres, il n'y en eut aucune, quels que fussent son âge et son sexe, à qui le désir de vivre put arracher le sacrifice de ses convictions religieuses ^ ; au contraire, ces malheureux consacrèrent le peu de temps qu'on leur accordait, à s'encourager mutuellement et à proclamer si chaleureusement leurs opinions que l'on serait presque tenté de croire qu'ils aspiraient à la couronne du

* Ferreras, Eût. c^ Espagne, tom. IX, p. 617.

* » Fue gran testîmouio de nuestra fé i de compararse con la del ^iempo de les Apostoles; que ea tanto numéro de gente eomo mnrio a IIUI1106 de infieles ningiuio hnyo que quisîese renegar. « — Mendoea, Querra de Oranada, p. 61.

martyre. Cependant, le fait est reconnu, plus d'un de ces infortunés avait jusque là, dans sa conduite, montré qu'il appréciait peu la valeur de cette religion , pour laquelle il était maintenant prêt à verser son sang ^

On a fait peser , en grande partie , la responsabilité de cette proscription en masse sur Aben-Farax, le fameux teinturier de Grenade , dont le sanguinaire appétit parait avoir été aussi insatiable que celui des bêtes fauves des Alpujarras. La mission qu*Aben-Humeya lui avait donnée l'obligeait de parcourir toute la contrée ; partout où il arrivait , impatienté des lenteurs avec lesquelles ses compatriotes accomplissaient Tceuvre de destruction , il faisait vider les prisons et massacrer sous ses yeux les misérables captifs ; à Ugijar, il dirigea l'exécution de deux cent quarante chrétiens, laïques et ecclésiastiques *. La route qu'il suivit était littéralement jonchée de cadavres.

Malgré son caractère violent, Aben-Humeya avait certains sentiments d'humanité qui lui faisaient condamner les innombrables meurtres commis par son lieutenant; son indignation fut portée au comble quand , accouru à Ugijar pour sauver la vie à quelques prisonniers, ses amis, il apprit qu'il était venu trop tard et que cet homme sanguinaire l'avait précédé. Il le fit bientôt appeler devant lui, non dans le but impolitique de lui reprocher ses actes de cruauté, mais pour

' M Todos estnvieron tan constantes en la fé, qne si bien fneron combidados oon grandes riqnezas j bienes à que la dejasen, con ninguno se pndo acabar ; aunque entre los martyrizados huvo mâchas mugeres, ninos, y hombres que havian vivido descompuestamente. « — Salazar de Mendoza, Monarquia de Espana, tom. II, p. 139.

' « Murieron este dia en XJxixar docientos y quarenta Christianos de* rîgos y legos, y entre ellos seis canonigos de aquella iglesia, que es colegial. « — Marmol, Rebelion de Oranada, tom. I, p. 297.

lui faire rendre compte des trésors qu'il avait pillés dans les églises; mécontent de ses explications, ou feignant de Fêtre^ il le déposa aussitôt de son commandement. Le féroce Aben-Farax se soumit sans murmure et , descendant de la scène pour n'y plus remonter, il se perdît dans la foule. C'était un de ces misérables que la tempête jette à la surface de l'océan révolutionnaire et qui, après y avoir flotté quelque temps, disparaissent recouverts pour toujours de la vague qui les dérobe aux yeux de l'histoire.

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