‹ Histoire du règne de Philippe II (volume 2)Chapitre 7 sur 21 · SÎ · texte numérisé non relu

SÎ

Panique de Grenade. — Rassemblement de troupes. — Entrée en campagne de Mondejar. — Héroïsme des Espagnols au pas de Tablate. — Retraite des Mores. — Combat d'Alfajarali. — Marche périlleuse. — Massacre de Jubiles. — Délivrance des chrétiens.

Les détails, chaque jour plus complets, des atrocités commises dans les AIpujarras , avaient plongé la population chrétienne de Grenade dans la douleur et la consternation. Des attroupements se formaient sur les places publiques ; les femmes couraient de maison en maison, se racontant ces horreurs que la parole ne pouvait guère exagérer. La foule tremblante se pressait dans les églises où Tarchevéque et le clergé passaient toute la journée en prières, pour détourner de la ville la colère divine. Les ateliers étaient déserts ; les boutiques et les échoppes, fermées*. Au souvenir de la récente

* « Estavan las casas jermas i tiendas cerradas, suspense el trato, mudadas las horas de oficios divines i humanos; atentos los Religiosos i ocupados en oraciones i plegarias, como se suele en tiempo i punto de grandes peligros. « — Mendoza, Ouerra de Granada, p. 54.

Mendoza dépeint la panique de Grenade avec le pinceau de Tacite.

irruption d'Aben-Farax , on prévoyait en frissonnant une nouvelle tentative des rebelles ; on répandait le bruit que les montagnards se préparaient à descendre dans la cité et que bîeatôt, avec l'aide de leurs coreligionnaires» ils inonderaient les rues de Grenade du sang des catboliques. Sous Vinfluence de ces terreurs, quelques-uns se réfugièrent dans la forteresse de TAlhambra; d'autres s'enfuirent dans Tinté* rieur du pays. Un grand nombre d'babitants veillaient toute la nuit» et ceux qui rentraient dans leurs demeures pour y prendre du repos s'éveillaient en sursaut au moindre bruit» croyant entendre le cri de guerre du musulman » poussé à leurs portes par les barbares.

L'alarme n'était pas moins vive parmi les Mores de Grenade et» sans doute» ceux-ci» inférieurs en forces à leurs adversaires » avaient plus sujet de s'épouvanter. Ils étaient instruits des craintes qu'ils inspiraient aux chrétiens et savaient que l'homme qui peut se délivrer de ses frayeurs est d'ordinaire peu scrupuleux au sujet des moyens qui doivent le débarrasser de ses ennemis. Ils ne se hasardaient qu'en tremblant à sortir le jour de leurs maisons » dont» la nuit, ils barricadaient l'entrée comme en temps de siège ^ Ils n'ignoraient pas qu'un seul acte d'imprudence de leur part ou même le moindre accident attirerait sur eux la population espagnole et amènerait un massacre général. Us étaient dans la position du voyageur» qui» en levant les yeux» aperçoit une avalanche oscillant sur sa base glissante et qui peut» au moindre efibrt de l'orage» à la première maladresse qu'il commettra lui-même» s'écrouler sur sa tète. Ainsi les descendants des deux races qui peuplaient la ville»

' Circourt, Risi. des Arabes cT Espagne, tom. II, p. 322.

se regardaient d'un œil soupçoHneux et brillant de haine, comme deux armées en présence, prêtes, à tout moment, à en venir aux prises dans un combat à mort.

Dans cette situation, les Mores, cherchant à endormir les craintes des catholiques, se confondaient en protestations de fidélité et juraient qu'il n'existait ni concert ni sympathie entre eux et leurs coreligionnaires des Alpujarras. Le gouvernement, pour donner aux Espagnols plus de confiance en eux-mêmes , Içur distribua des armes , afin de les mettre a même de pourvoir , jusqu'à un certain point , à leur propre sûreté. Les habitants s'enrôlèrent et formèrent des compagnies; le citoyen se transforma bientôt en soldat; chacun, quels que fussent son métier ou sa profession, artisan, marchand, homme de loi, accomplit à son tour le service militaire. Les avocats mêmes se présentaient armés devant les cours de justice S

Mais ce qui contribua surtout à ranimer la confiance publique, fut le soin pris par le gouvernement de renforcer la garnison de TAIhambra au moyen de cinq cents hommes de troupes régulières. Le marquis de Mondejar , voyant la population tranquillisée par ces différentes mesures , ne se montra plus occupé que des préparatifs d'une expédition qu'il projetait dans les Alpujarras ; il brûlait du désir d^étoufier l'insurrection dans son berceau et de délivrer les malheureux captifs , objets des plus sinistres appréhensions pour les amis et les parents qu'ils possédaient à Grenade. Il

' « En un pnnto se madaron todos los oficîos j tratos en soldadesca, tanto que los relatores, secretarios, letradbs, procuradores de la Audiencia entraban con espadas en los estrados, j no dexaban de parescer mny bien en aquella coyuntnra. « — Marmol, Rebelion de Chranada^ tom. I, p. 358.

adressa donc aux grands seigneurs et aux villes de TAndalousie Finvitation de lui envoyer sur-Ie-cbamp leurs contingents de guerre. La loi féodale, encore en vigueur dans cette partie de la péninsule, obligeait les différentes cités à veiller à la défense de leur territoire, en levant, quand elles y étaient convoquées, un certain nombre de soldats , dont Tentretien était à leur charge pendant trois mois ; les six mois suivants , le gouvernement intervenait avec elles dans les frais ^ Cette loi fut assez bien exécutée dans ces temps anciens, où rarement une saison se passait sans qu'il y eût une lutte à soutenir contre les musulmans ; mais , après la chute de Grenade, une ère pacifique s'était ouverte et depuis longtemps le citoyen, rarement appelé sous les armes , avait perdu tous les attributs essentiels du guerrier. Le temps ordinaire de service était trop court pour lui donner l'expérience et la discipline nécessaires ; loin d'entrer en campagne avec les sentiments patriotiques ou chevaleresques qui ennoblissent la profession militaire, il s'inspirait du vil esprit du trafiquant , lequel n'a pour mobile que sa cupidité , et qui , dès qu'il s'est enrichi par la maraude ou par le pillage d'une malheureuse cité , s'empresse de retourner chez lui , faisant place à des remplaçants aussi inexpérimentés et aussi insubordonnés que lui-même *.

Mais, si cette milice civique était peu habituée aux

' » Servian très meses pagados por sns pueblos enteramente, i seis meses adelaute pagavan los pueblos la mitad^ î otra mitad el Rei. » — Mendoza, Guerra de Granada, p. 53.

* Mendoza a esquissé, en quelques vigoureux coups de pinceau, ou plutôt sculpté fièrement en relief la physionomie du rude et rapace soldat andalous. — « Mal pagada i por esto no bien disciplinada ; mantenida del robo, i a trueco de alcanzar o conservar este mucha libertad, poca verguenza, imenoshonra. « — Mendoza, Guerra de Chranada, p. 103.

manœuvres, elle était bien armée, bien équipée, et, quand ces troupes à Taspect varié défilèrent dans la vega^ on remarqua leur bonne contenance, ces brillants uniformes, ces armes polies, qui étincelaient aux rayons du soleil, éL les antiques bannières des cités andalouses fièrement déployées dans les airs, comme au temps où elles conduisaient les chrétiens sur les champs de bataille où ils rencontraient les infidèles ^

Dans ce spectacle guerrier, brillait au premier rang la chevalerie espagnole , seigneurs et cavaliers , accompagnés de leur suite et de leurs hommes d'armes ; on les avait vus, en cette occasion , accourir avec plus d'empressement que n'en témoignaient leurs pères aux jours où ils entendaient orier que l'ennemi avait paru à leurs frontières ^. Ces guerriers étaient bien inférieurs en nombre à la milice des villes ; mais ils rachetaient amplement cette infériorité numérique par leur parfaite discipline, leur complet équipement et par un esprit chevaleresque qui leur faisait mépriser toutes les inspirations de la cupidité pour ne rechercher que la gloire. Tels étaient les sentiments de Louis Paer de Castillego, ancien regidor de Cordoue; on lui ofirait un commandement avec le traitement attaché à ces fonctions ; il répondit fièrement : « Je ne veux ni rang ni paie. Mes fils, n^es parents, ma famille entière et moi, nous serons toujours

' ' Toda gente lucida y bien arreada à panto de guerra^ que cierto representabanla pompa j nobleza desus ciudades. • — Marmol, RehelUm de Granada^ tom. I, p. 396.

^ » Muchos oapit4uios faertes, muchos lucidos soldados, ricos banderas tendidas, y su estandarte dorado. •

Hita, Gnerras de Granada, tom. II, p. 61.

prêts, à servir notre Dieu et notre roi ; c'est notre titre au

patrimoine et aux lettres de noblesse que nous possédons ^ »

Avec Faîde de ces fidèles et intrépides cavaliers , Monde-

jar ne pouvait douter du succès de ses armes. Elles avaient

cependant déjà reçu un affront; il avait appris que sou avantgarde , chargée d'occuper un passage fortifié qui conduisait dans les montagnes, avait été chassée de sa position et avait subi une espèce de défaite. Cet échec eût été plus grave encore sans le courage de huit prêtres , dont quatre franciscains et quatre jésuites, qui, au moment où les troupes pliaient, s'étaient jetés au plus fort de Faction et, faisant honte par leur exemple aux soldats, les avaient engagés à faire une résistance plus déterminée. La lutte engagée en ce moment révélait le caractère d'une guerre religieuse, et plus d'un vaillant homme d'église, le sabre d'une main et le crucifix de l'autre, y prit part comme à une croisade.

Hâtant ses préparatifs, le capitaine-général, sans attendre de nouveaux renforts, sortit de Grenade, le 2 janvier 1569, à la tête d'une petite armée, composée en tout de deux mille fantassins et de quatre cents cavaliers. Il fut bientôt rejoint par les troupes levées dans les villes voisines de Jaen , de Loja, d'Alhama, d'Antequera et d'autres places ; en peu de jours, ses forces furent ainsi doublées. Il avait laissé à Grenade, pour veiller en son absence sur cette cité, son fils, le comte de Tendilla. Celui-ci n'avait pas la prudence de son père; homme d'une nature plus rude et plus irritable, il

' Circonrt, Hist, des Arabes cTEspa^ine, toBi. H, p. 326.

SéviUe seule fournit deux mille hommes de troupes, commandés par l'un des plus iUustres cavaliers de la ville. Ces soldats n'arrivèrent cependant que plus tard sur le théâtre de la guerre. Yoy. Zuniga, Annales de Sevilla, Madrid, 1677, fol. p. 533.

éprouvait peu de sympathie pour les Mores. Il ordonna aux paysans de la vega de fournir chaque jour à Tarmée vingt mille livres de pain ^ ; il logea chez les habitants de rAlbaïcyn les nouveaux soldats envoyés en garnison dans la capitale et ceux qui se réunissaient dans celle-ci, comme en un lieu de rendez- vous y sur leur route vers la sierra. Ces soldats se livrèrent chez leurs hôtes aux excès ordinaires de la soldatesque indisciplinée. Les Arabes d'Espagne avaient conservé en grande partie cette ardente jalousie qui porte les Orien* taux à soustraire leurs femmes et leurs filles aux yeux de rétranger. C'est en vain qu'ils se plaignirent au gouverneur dans les termes les plus respectueux et les plus suppliants ; le hautain Espagnol ne répondit à leurs prières que par un refus brutal , qui leur fit regretter , mais trop tard , de n'avoir pas saisi, quand Aben-Farax la leur offrait, l'occasion de recouvrer leur indépendance*.

En quittant Grenade, le capitaine-général avait pris la route la plus directe, qui longe à l'ouest la Sierra Nevada; cette chaîne de montagnes, dont les cimes glacées scintillent aux rayons du soleil comme des murs d'argent, couvre cette capitale au sud et la garantit, pendant l'été, des vents brûlants d'Afrique. De là Mondejar descendit, par une marche rapide, dans la belle vallée de Lecrin, jetée, comme un riant tapis de verdure, émaillé de fleurs sauvages, sur le flanc des Alpujarras. On était alors au cœur de l'hiver,

^ « Repartio los lagares de la vega en siete partidos, y mandoles, que cada uno tuviese cuidado de llevar diez mil panes amasados de à dos libras al campo el dia que de tocase de la semana. « — Marmol, Rebelion de Qranada, tom. I, p. 404.

* • FaSo este negocio tan adelante, que muchos Moriscos afrentados j gastados se arrepintieron por no habertomado las armas quando Aben£arax: los llamaba. » — Ibid,^ p. 407.

et ce site vivement coloré avait, même dans cette région favorisée, rafraîchie par de nombreuses sources et par des torrents, pris des teintes sombres, en harmonie avec le drame lugubre dont ces lieux allaient être le théâtre.

S*arrêtant une nuit à Padul pour laisser reposer ses troupes, le capitaine-général s'avança vers Durcal, où il arriva tout juste à temps pour préserver son avant-garde d'une nouvelle défaite, plus humiliante que la première. L'ennemi, qui la harcelait de tous côtés, était maitre des principales avenues de la ville; en voyant approcher le gros de Tarmée espagnole, il se hâta de battre en retraite et prit une forte position au pas de Tablate. La place était défendue par une barranca ou un ravin, qui n'était pas d'une largeur considérable, mais dont les bords escarpés et profonds donnaient le vertige au voyageur qui mesurait de l'œil le vide effrayant oii ils se perdaient. Ce précipice, long d'au moins huit lieues, servait, comme un gigantesque fossé creusé par la main de la nature, à protéger la belle vallée contre les incursions des féroces tribus des montagnes.

Au dessus de cet abîme, était jeté un frêle pont de bois, l'unique chemin qui reliât cette partie du pays aux Âlpujarras; mais ce pont avait été presque entièrement détruit par les Mores, qui en avaient enlevé le plancher et la plupart des appuis, de sorte qu'il était devenu dangereux d'y passer pour un homme seul et, à plus forte raison, pour une armée ^ Le désir de rétablir aussi tôt que possible leurs communications avec leurs compatriotes de la vallée,

* » Apenas podia îr por ella un hombre saelto; y aun este poco paso, le tenian descavado y solapado por los cimîentos, de manera que si cargase mas de unapersona, fuese abaxo. * — Mannol, Rebelîon de Oranaday p. 409.

T. IV. il

avait probablement empêché les rebelles de compléter leur œuvre de destruction.

Cependant les musulmans occupaient une position qui commandait l'extrémité du pont, et ils y attendaient tranquillement l'arrivée des Espagnols. Leur armée » dont la

force varia souvent, d'une manière sensible, dans le cours

de la campagne, était un mélange confus de soldats mal disciplinés et surtout mal armés; les uns étaient munis d'armes à feu, d'autres portaient des arbalètes, d'autres encore n'avaient que des frondes ou des javelines, ou même des pieux aiguisés par le bout; en un mot, ils s'étaient pourvus de toutes les armes qu'ils avaient pu dérober à la vue des agents chargés de veiller à l'exécution de la loi relative à leur désarmement. Mais ces guerriers appartenaient à une race fière et indépendante ; ils étaient formés à une vie de dangers et de privations et, s'ils le cédaient aux chrétiens sous d'autres rapports, ils avaient sur ceux-ci l'évident avantage de connaître parfaitement ces montagnes, dans lesquelles ils avaient vécu depuis leur enfance.

Quand les Espagnols approchèrent du ravin, les rebelles les reçurent du côté opposé, par une grêle de balles, de pierres et de flèches, qui, se perdant ça et là, causèrent peu de dommage aux chrétiens. Mais, aussitôt que les colonnes des assaillants eurent atteint le bord de la barranca, ils se formèrent en ligne et ouvrirent un feu mieux dirigé contre leurs adversaires, jusqu'au moment où les canons qui suivaient l'armée furent mis en position ; les Mores, cruellement maltraités par Tartillerie, jugèrent alors prudent d'abandonner le pont et de se retirer, à couvert de l'ennemi, derrière une élévation de terrain.

Il s'agissait pour les soldats de Mondejar de franchir le

ENTRÉE EN CAMPAGNE DES ESPAGNOLS. ItiS

ravin ; l'anxiété était générale et plus d'an brave se sentit glacé d'horreur en tournant les yeux vers le pont ruiné, qui, tremblant comme une toile d'araignée au souffle du vent, dominait Teffroyable précipice. Nul n'avait la hardiesse d'affronter le péril; à la fin un moine franciscain, nommé Gbristoval de Molina, s'offrit pour tenter le passage ; c'était de nouveau un prêtre qui conduisait des guerriers au danger. S'armant d'un bouclier, et la robe retroussée jusqu'à la ceinture, rintrépide moine, élevant dans sa main gauche un crucifix et de la droite brandissant une épée, posa le pied sur le pont ^ Tous suivaient des yeux le téméraire qui, invoquant le nom de Jésus, s'avançait résolument mais avec prudence sur cet échafaudage à demi détruit, pliant sous son poids comme s'il allait s'écrouler et le précipiter dans l'abime. Mais cette mort n'était pas réservée à Molina, qui atteignit sain et sauf le bord opposé, aux acclamations des Espagnols qui, honteux alors de leur hésitation, se présentèrent en foule pour imiter cet exemple.

Le premier soldat qui se risqua à suivre le moine fut aussi heureux que celui-ci ; le deuxième, soit qu'il eût fait un faux pas où qu'il eût eu le vertige, perdit l'équilibre et, tombant la tête en avant, alla se briser au fond du précipice. L'un après l'autre, les chrétiens tentèrent cette périlleuse entreprise, avec moins de pertes que l'on n'en devait prévoir. Pendant tout ce temps, ils ne furent pas inquiétés

' ' Mas un bendito frayle de la orden del serafico padre San Prancîsco, llamado fray ChristoTal de Molina, con un crucifixo en la mano izquierda, y la espada desnuda en la derecha, los habitos cogidos en la cinta, y una rodela echada a las espaldas, invocando el poderoso nombre de Jésus, llego al peligroso paso, y se metio determinadamente por él. « — Mannol, Rebelion de Granada, tom. I,p. ^lOi

par Tennemi, intimidé peut-être par cette audace inatteadue» et peu désireux de se mettre à portée du feu terrible qui était dirigé contre lui. Aussitôt qu'un nombre suffisant d*arquebusiers eurent traversé le pont, Mondejar, se plaçant à leur tète, les mena contre les musulmans. Il fut accueilli par une vive fusillade, qui faillit lui être fatale; sans sa bonne cuirasse, qui arrêta une balle d'arquebuse, sa campagne eût éié finie dès le début. Après une escarmouche de peu de durée, les Mores, déjà démoralisés par le premier succès des assaillants, ou se conformant au plan d'opérations conçu par leur chef, abandonnèrent leur position et se retirèrent rapidement dans l'intérieur des montagnes. Ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, le projet d'Aben- Humeya était d'attirer ses adversaires dans les défilés de la sierra 9 où, indépendamment de l'avantage que lui donnait la connaissance du pays, il espérait trouver, dans la nature du terrain, d'insurmontables obstacles au passage de l'artillerie et de la cavalerie des Espagnols, supérieurs sous ce rapport aux rebelles, qui n'avaient ni canons ni chevaux ^ Le capitaine-général, reprenant sa première position, passa la nuit à réparer le pont qui, le lendemain matin,

* Maxmo], Rebelion de Granada,i.I, p. 410 etseq. — Mendoza, (hterra de Oranaday p. 67, 68. — Herrera, Historia Général, tom. I, p. 736.

Hîta a célébré le hardi passage da pont de Tablate dans une des nombreuses romances ou ballades qu'il a insérées dans le second volume de son histoire et qui présentent un fâcheux contraste avec celles que Ton trouve dans le volume précédent. Celles-ci, qui font partie des chants populaires d'une époque antérieure, se distinguent par la fraîcheur et le parfum qu'exhalent les premières fleurs sauvages, écloses sur le sol de l'Espagne. Les autres ballades, probablement l'œuvre de Hita lui-même, sont de faibles imitations de l'antique et prouvent que si la prose, riche et sonore, de l'historien castillan se rapproche de la poésie, en revanche sa poésie est plus voisine encore de la prose.

jgrâce à l'activité des travailfeurs, était assez solide pour offrir une route sûre aux chevaux et à l'artillerie. Sur ces entrefaites, il fut informé que, dans la ville voisine d'Orgiba, cent quatre-vingts chrétiens, qui s'étaient réfugiés dans la tour de l'église, au commencement de l'insurrection, résistaient encore à leurs agresseurs et attendaient, pleins d'anxiété, que l'on vînt à leur secours. Marchant donc rapidement en avant, Mondejar traversa la vallée, enfermée entre d'abruptes collines, qui s'élèvent à mesure que l'on avance dans l'intérieur des Alpujarras. Le temps était orageux; de fortes pluies et les: torrents des montagnes avaient rendu les chemins plus impraticables que Jamais. Les Espagnols étaient, en outre,' fort incommodés par des traînards de l'armée rebelle, maîtres des hauteurs d'où ils faisaient rouler sur eux des "quartiers de roc et pleuvoir toute espèce de projectiles. Pour se délivrer de ces adversaires, Mendoza envoya des détachements de cavalerie, dont l'un sous le commandement de son fils, don Antonio de Mendoza, avec ordre de gravir les collines et d'en déloger les Mores. Des pionniers prirent les devants pour aplanir le terrain et le rendre praticable aux troupes. Ces ordres furent parfaitement exécutés. Les montagnards, peu habitués à la vue des chevaux , qui leur causaient , parait-il , autant de frayeur qu'aux anciens Mexicains, furent si saisis de voir les légers genêts d'Andalousie escalader les rudes flancs de la sierra^ par des sentiers où le chasseur se risquait à peine, que, sans attendre l'ennemi, ils s'enfuirent rapidement, se jetant en désordre sur le gros de leur propre armée.

Celle-ci était campée à Lanjaron, à quelques milles de là; dans cet endroit, les musulmans avaient tiré parti d'une petite éminence qui commandait un étroit défilé, pour

construire un parapet en pierres et en terre, derrière lequel ils s'étaient retranchés, prêts en apparence à livrer bataille.

Le jour baissait quand les Espagnols arrivèrent près du camp des rebelles; Mondejar, connaissant la nature du terrain, résolut de remettre l'attaque au lendemain matin. La nuit vint, noire et menaçante; mais une centaine de feux allumés sur les hauteurs illuminaient Thorizon et répandaient une faible clarté sur la sombre vallée. Pendant toute la nuit, le bruit sauvage des instruments de musique familiers aux Mores et les cris de guerre poussés par les musulmans, retentirent aux oreilles des chrétiens, qui, craignant d'être attaqués à tout moment, restèrent sous les armes *. Mais un combat nocturne ne s'accordait pas avec la tactique ordinaire des Mores; ils ne se proposaient pas d'ailleurs , à ce qu'il semble , d'accepter en ces lieux une lutte avec les Castillans ; du moins, s'ils avaient eu ce projet, ils changèrent d'avis ; au point du jour , les Espagnols » à leur grande surprise, n'aperçurent plus les montagnards, qui, abandonnant leur position, s'étaient enfuis, comme des oiseaux de proie, dans les profondeurs de la sierra.

Mondejar, peu fâché d'éviter le relard qu'eût causé une rencontre avec les rebelles , dans des circonstances où chaque instant était si précieux, se dirigea alors, à marches forcées, vers Orgiba, où il arriva heureusement à temps pour secourir la garnison, réduite presque à la dernière extrémité, et mettre en fuite la populace qui l'assiégeait.

* « Estuvo alli aquella noche a vista de los enemîgos, que. teniendo ocupado el paso con grandes fuegos por aquellos cerros, no hacian sîno tocar SOS atabalejos, dulzaynas, y xabecas, haciendo algazaras para atemorizar nuestros Cristianos, que con grandisimo recato estuvieron todos «on las armas en las manos. • Marmol, Rebelion de Granada^ 1. 1, p. 413.

Le cœur plein de joie et les yeux baignés de larmes, les malheureux prisonniers accoururent pour embrasser les libérateurs qui les avaient préservés de la plus affreuse mort. La terreur que leur inspiraient les tortures dont ils étaient Inenacés avait seule pu leur donner la force de faire cette longue et héroïque résistance ; cependant ils auraient succombé à la famine , sans Tadroite précaution qu'ils avaient prise d'emmener avec eux dans la^tour plusieurs enfants moreà, dont les parents leur faisaient passer secrète-^ ment des vivres qui, bien qu'en petite quantité, les avaient aidés à subsister. Mais, quand ces infortunés sortirent de prison, leur corps amaigri et leurs traits creusés par la faim attestaient des souffrances dont le récit eût amolli un cœur de pierre ^

La situation d'Orgiba recommandait cette ville, comme place forte, destinée à couvrir, en cas de besoin, la retraite des Espagnols, et à protéger les convois de vivres qui devaient être régulièrement envoyés de Grenade. Y laissant une petite garnison, le capitaine-général se remit, sans perdre de temps, à la poursuite de l'ennemi.

Aben-Humeya s'était retiré dans le district montagneux de Poqueira, à l'intérieur des Alpujarras; son armée, dont la force s'était plus que doublée depuis l'ouverture de la campagne, campait à l'extrémité d'un dangereux défilé, appelé le pas d'Alfajarali. Elle était adossée à la ville de Bubion, chef-lieu du district, où un grand nombre de riches musulmans avaient relégué, comme en un lieu de sûreté, leurs femmes et leurs trésors.

* Mannol, Eeèelion dti Chranada, 1. 1, p. 414. — Herrera, Ristoria General, tom. I, p. 737. — Bleda, Cronica de JEspana, p. 684. — Mendoza, Guerra de Granada, p. 69, 70. — Ferreras, ^Tw^. ^Espagne, tom. X, p. 17.

La route que suivait Mondejar le conduisait au cœur des régions les plus sauvages des Alpujarras. Là s'offrait à ses yeux un sublime spectacle, inconnu dans les parties plus basses du pays; on ne distinguait de tous côtés que des montagnes, dont les cimes blanches, s'élançant aii dessus des nuages , se perdaient dans la région des neiges éternelles. Le paysage était aussi sombre que grandiose; au lieu des forêts immenses, d'ordinaire suspendues, comme un épais tapis, aux flancs arides des hautes montagnes, on ne voyait que des masses rocheuses, noires comme si elles eussent subi l'effet d'un feu volcanique, et entassées les unes sur les autres en une espèce de confusion sauvage; on eût dit qu'une effroyable convulsion de la nature avait arraché les collines de leur base et les avait jetées pêle-mêle dans le chaos primitif. Cependant le génie des Mores avait réussi à égayer ce sombre paysage au moyen de terrasses , élevées partout où le roc avait pu être creusé, et de vignes ainsi que d'autres plantes, qui, cultivées d'espace en espace, entouraient comme d'une guirlande les pentes nues et ténébreuses de la sierra.

La température avait bien changé depuis que l'armée espagnole était sortie de la vallée. Le vent, fouettant les flancs glacés des montagnes, refroidissait les chevaliers sous leur armure et les soldats sous leurs légers vêtements ; tous avaient les membres engourdis et sentaient des frissons courir jusque dans la moelle de leurs os. On eut beaucoup de peine à hisser les canons sur les hauteurs et à conduire les troupes par des routes et des défilés, qui , facilement traversés par le montagnard agile , se prêtaient peu aux mouvements d'une armée chargée d'un lourd attirail de guerre.

ENTRÉE EN CAMPAGNE DES ESPAGNOLS. i69

Un ordre parfait présida à la marche des chrétiens ; les arquebusiers formaient Tavant-garde, tandis que la cavalerie couvrait des deux côtés l'infanterie, qui formait le centre et dont des détachements occupaient, à droite et à gauche, les hauteurs bordant la route, pour empêcher les musulmans d'inquiéter le gros de l'armée.

Le 13 janvier, Mondejar entra dans l'étroit défilé d'Alfajarali^ à l'extrémité duquel les troupes hétérogènes, qui s'étaient réunies sous l'étendard d'Aben-Humeya étaient déjà rangées en ordre de bataille. L'aile droite des rebelles était adossée à la sierra; la gauche était couverte par un profond ravin, et la nature du terrain, qui convenait parfaitement à des embuscades, ajoutait à la force de cette position-. Les embuscades et les surprises entraient dans la stratégie régulière du More, qui se montrait découragé par l'insuccès de ces stratagèmes, comme le lion qui, ayant manqué sa victime au premier bond, revient, dit-on, rarement sur elle.

Recourant à cette tactique rusée, Aben-Humeya, dès qu'il vit les Espagnols embarrassés dans le défilé, donna le signal du combat, sans attendre qu'ils fussent formés en ordre de bataille , et aussitôt les musulmans , sortant de la vallée, du bois, du ravin, ou descendant des montagnes comme un torrent, tombèrent sur les chrétiens, les assaillant de tous côtés, en avant^ en arrière, sur la droite, sur la gauche *. Surprise de cette attaque soudaine et furieuse,

* » A la mano derecha cubiertos con un sierro, hayia emboscados qninientos arcabuceros i vallesteros, demâs desto otra emboscada en lo hondo del barranco de mucho mayor numéro de gente. » — Mendoza, Guerra de Granada, tom. I, p. 71.

' • Ellos quando pensaron que nuestra gente iva cansada acometieron

l'arrière-garde se replia sur le centre de Tarmée ; à l'avantgarde, les arquebusiers furent jetés dans un désordre plus grand encore. Il sembla pendant quelques instants que la panique allait devenir générale, mais la voix du chef domina le tumulte, et, grâce à des mesures promptes et habiles, le capitaine-général réussit à rétablir Tordre et à ranimer la confiance de ses soldats. Il détacha un corps de cavalerie, sous le commandement de son gendre, pour soutenir Tarrière-garde, et chargea son fils, Antonio de Mendoza, d'en conduire un autre au secours des arquebusiers. Les deux officiers acceptèrent avec ardeur leur mission. Mendoza, devançant ses compagnons dans sa précipitation, se jeta au fort de la mêlée ; mais, renversé de cheval par une grosse pierre, il fut aussitôt entouré par l'ennemi, des mains duquel il ne fut délivré qu'avec peine et après une lutte acharnée. Son ami, don Alonso Portocarrero, qui appartenait à une noble famille d'Andalousie, dont les membres avaient toujours réclamé l'honneur de combattre au premier rang contre les infidèles, ftit deux fois blessé par des flèches empoisonnées. Les farouches habitants des Alpujarras trempaient leurs armes dans un poison mortel, extrait d'une plante sauvage qui croissait dans leurs montagnes ^ Un combat furieux s'engagea alors. La haine, le souvenir

por la frente, por el costado, i por la retagaardia, todo a un tiempo ; de manera que quasi una hora se peleo con ellos a todas partes i a las espaldas, no sin igualdad i pelîgro. • — Ibid., ubi supra.

Mendoza, Guerra de Oranada, tom. I.

* Ce poison, extrait de l'aconit, plante croissant en abondance dans les Alpujarras, était si subtil, au dire de Thistorien, qu'il n'en fallait qu'une goutte, mêlée au sang qui sortait d'une blessure, pour que le venin, remontant le cours da sang, se répandît dans tout le corps! Le jus du coing passait pour le meilleur antidote. — Ibid,, p. 73, 74.

de mille injures enflammaient le musulman ; mal armé pour l!attaque et le corps découvert, il s'exposait, il s'élançait au milieu du feu de Tennemi et s'efforçait de désarçonner les cavaliers, tandis que les pierres et les flèches, mêlées de quelques balles de mousquet, pleuvaient sur la solide armure des chevaliers andalous. Ceux-ci, revenus de leur première stupeur, s'enfonçaient hardiment au centre de la masse des musulmans, les foulant aux pieds de leurs chevaux et les frappant, à droite et à gauche, de leurs lames effilées. ï)n même temps, les arquebusiers dirigeaient un feu bien nourri contre le flâne des rebelles, qui, après avoir bravement lutté pendant une heure, repoussés sur tous les points, abandonnèrent le champ de bataille jonché de leurs morts, et, s'enfuyant' aussi rapidement qu'ils étaient accourus, furent bientôt hors de poursuite derrière les montagnes ^

Mondejar s'avança immédiatement vers Bubion, la capitale du district, que les Mores avaient entièrement abandonnée ; cependant un grand nombre de rebelles y avaient laissé leurs femmes et leurs filles. Mais le capitaine-général éprouva surtout une vive joie, en délivrant cent quatre-vingts captives chrétiennes, qui, heureuses et reconnaissantes, vinrent embrasser les genoux de leurs libérateurs ;* elles avaient maint horrible récit à faire à leurs compatriotes, qui venaient de les arracher à une destinée plus affreuse même que la mort. Il avait été convenu, dirent-elles, que l'on choisirait les plus belles prisonnières pour les harems des farouches princes barbaresques , alliés aux Mores. La ville offrit aux

* Mendoza, Querra de Qranada^ tom. I, p. 71-74. — Cabrera, FUipe Segundo, p. 554. — VLdxmoi, Rebelion de Granada, tom. I, p. 416-418. — Herrera, Hiatoria General^ tom. I, p. 737. — Bleda, Cronka de Sspana, p. 684.

Espagnols un riche butin, de For, de l'argent, des pierres précieuses, les plus magnifiques étoffes, principalement la soie, qui faisait la réputation des habitants du pays. Mondejar, ne voulant pas gêner ses mouvements, en emmenant plus de bagages qu'il n'était nécessaire, délaissa tous les objets difficiles à transporter, et on en jeta la plus grande partie aux flammes, selon les traditions du génie destructeur de la guerre ^ Les soldats avaient témoigné le désir de se partager les femmes mores qu'ils avaient trouvées à Bubion et qu'ils considéraient comme les dépouilles de la victoire, mais le marquis, à leur grand mécontentement, couvrit humainement ces infortunées de sa protection.

Sur ces entrefaites , le capitaine-général reçut avis qu Aben-Humeya, ralliant les débris de son armée, avait pris la route de Jubiles, ville située dans la partie la plus sauvage du pays et défendue par une importante forteresse, dans laquelle le roi des rebelles se proposait de résister à l'ennemi jusqu'au dernier moment. Sans laisser aux vaincus le temps de se remettre du coup qui les avait étourdis, Mondejar se remit en marche et arriva , au bout de quelques heures, à Pitres, la principale cité du district de Ferreiras; c'était une localité d'une certaine importance, où abondaient tous les objets de luxe que l'on trouvait habituellement dans les grandes villes moresques, dont les riches bourgeois rivalisaient avec leurs frères de Grenade pour la magnificence des costumes et la coûteuse splendeur de l'ornementatioa des maisons.

* • Mas la priesa de caminar en sigaimiento de los enemigos, i la falta de bagages en que la cargar i gente con que asegoralla, fae causa de quemar la major parte, porque elles no se aprovechasen. » — Mendoza^ Guerra de Qranada, p. 75.

Les vainqueurs eurent la satisfaction de délivrer à Pitres cent cinquante malheureuses Espagnoles, faites prisonnières après avoir assisté au massacre de leurs parents et de leurs amis. La ville fut livrée au pillage, mais le marquis, fidèle à ses principes, défendit, malgré les murmures et même les menaces de ses soldats, que Ton maltraitât les femmes mores. Cette conduite généreuse conciliait les conseils d'une $age politique et ces sentiments d'humanité avec lesquels heureusement ils ne peuvent jamais être en désaccord: Mondejar ne voulait nullement pousser les choses à l'extrémité, ni exterminer un peuple dont le génie industriel était pour l'Espagne une source féconde de richesses. Il désirait laisser ouverte aux musulmans la porte de la réconciliation, et, tandis qu'il portait le fer et le feu sur leur territoire, il faisait briller des promesses de grâce aux yeux de ceux qui se soumettraient et rentreraient dans l'obéissance.

L'armée espagnole devait traverser une région sauvage et désolée, qui, à cause de sa grande élévation, était froide même au milieu de Tété, et qui, en ce moment, au mois de janvier, présentait l'affreuse image d'un hiver polaire. La neige, qui ne fond jamais sur les hautes cimes de ces montagnes, en couvrait les croupes immenses et, balayée par le vent, avait caché les sentiers que les chrétiens devaient suivre. Ce n'est qu'avec peine que ceux-ci parvinrent à découvrir un chemin praticable, surtout pour leurs lourdes pièces d'artillerie, qui furent traînées, avec d'incroyables difficultés, par les hommes et les chevaux, unissant en commun leurs forces. Les soldats, nés et élevés dans les plaines brûlantes de l'Andalousie, n'étaient guère endurcis contre un froid rigoureux dont ils ne s'étaient jamais fait une idée. Un grand nombre avaient les mains et les pieds

gelés; d'autres, engourdis, accablés d'ailleurs par des fatigues excessives, restaient en arrière, s'enfonçant dans la neige ou disparaissant dans les ravins et dans les perfides crevasses qu'ils ne pouvaient plus distinguer. Un plus triste sort était réservé aux musulmans, particulièrement aux femmes et aux enfants, qui, traînes à la remorque de leurs compatriotes en retraite, avaient, pour échapper à l'ennemi, gravi les pentes les moins accessibles des montagnes ; ils périrent, en grand nombre, de faim et de froid dans les cavernes où ils s'étaient réfugiés *•

Cependant Âben-Humeya, découragé par ses derniers revers, avait trop peu de confiance dans la force de la position qu'il occupait, pour y attendre l'attaque des Espagnols. Il partit donc de Jubiles, emmenant avec lui ses femmes et ses richesses, et se dirigea rapidement vers Paterna, sa principale résidence, qui, à proximité de la Sierra Nevada, lui offrait j'avantage de faciliter, en cas de besoin, sa fuite dans de sauvages et mystérieuses retraites, où nul, excepté le montagnard, ne pouvait s'aventurer à le suivre. Il laissa dans le château de Jubiles un grand nombre de femmes mores, qui avaient accompagné l'armée dans sa retraite, et trois cents hommes qui, accablés par l'âge ou les infirmités, auraient embarrassé sa marche.

Mondejar, arrivé à Jubiles, ne rencontra aucune résistance chez les faibles gardiens de la forteresse. Celle-ci renfermait un riche butin, de l'or, des perles et des pierres précieuses, pour assouvir la cupidité des soldats ^ ; cependant

^ u Los Moros tomaron lo alto de la sierra, y no pararou hasta meterse en la nieve, donde perecieron cantidad de mugeres y de criatora de frio. » — Marmol, Bebelion de Granada, tom. I, p. 437.

' « El Marques les dio à saco todo el mueble, en que habia ricas cosas

ceux-ci firent éclater plus insolemment que jamais leur mécontentement de la protection donnée par leur commandant aux femmes mores, qui se trouvaient dans la ville au nombre de plus de deux mille. Il y avait, en outre, à Jubiles une foule de captives chrétiennes, qui enflammèrent les passions fougueuses de leurs compatriotes, en leur faisant un lamentable récit des horreurs dont elles avaient été les témoins, du massacre de leurs pères, de leurs époux, de leurs frères, enfin des persécutions qu^on leur avait fait subir à elles-mêmes pour les convertir à l'islamisme. Elles supplièrent le capitaine-général de se montrer sensible à leurs soufirances et de les venger, en passant au fil de Tépée, sans distinction de sexe, toute la population de la ville '. Évidemment, si prêtes qu'elles fussent à accepter la couronne du martyre plutôt que d'abjurer leur foi, ces Espagnoles respectaient peu le plus noble des préceptes de leur religion, celui qui prescrit le pardon des oflenses. Mondejar prouva, en cette occasion, qu'il était plus chrétien que ces femmes, car, tout en écoutant avec commisération l'histoire de leurs malheurs et en s'eiTorçant de les consoler dans leur douleur *, il refusa de retirer sa protection à ses prisonniers des deux sexes et de les abandonner à la brutalité de la soldatesque.

Il pourvut à leur sûreté, pour la nuit, en les enfermant dans l'église; mais, comme celle-ci ne pouvait contenir

de seda^ oro/ plata y aljofar, de que cupo la mejor y mayor parte a los que babianido delante. — Marmol, Eebelion de Granada, tom. I, p. 4é4.

* • No tomen, senores^ â vida bombre ni muger de aquestos bereges, que tan malos ban sido^ y tanto mal nos ban beobo. « — Ibid., p. 440.

* • El Marques se enternecîo de ver aquellas pobres mugeres tan lastimadas, y consolandolas lo mejor que pudo^ « etc. — Ibid,, ubi supra.

qu*aD millier de personnes, il logea le restant dans une place découverte, près de ce bâtiment. Les troupes espagnoles campaient à peu de distance.

Pendant la nuit, un soldat parvint à s'introduire dans le quartier des captives et voulut prendre quelques privautés avec une jeune fille more, dont Tamant, habillé en femme, s'était glissé auprès d'elle pour la protéger. Le sang bouillonna dans les veines du musulman, qui punit cet outrage en plongeant son poignard dans le corps de Tinsulteur, dont les cris réveillèrent ses compagnons. Accourus en toute hâte, ils se précipitèrent sur FÂrabe, qui, brandissant Tépée da Castillan, qu'il avait -enlevée, se défendit bravement et blessa plusieurs de ses agresseurs. Le bruit courut qu'il y avait, parmi les prisonniers, des hommes armés, déguisés en femmes. Les Espagnols volèrent en foule au secours de leurs frères, et tombèrent avec furie sur leurs faibles victimes. Ce fut un tumulte universel; d'un côté, l'on entendait des gémissements, des supplications ; de l'autre, de brutales imprécations suivies de coups mortels, qui attestaient l'inutilité de toutes les prières. Les cœurs des soldats étaient plus durs que le fer de leurs glaives ; ils se rappelaient en ce moment les cruautés infligées à leurs compatriotes par les rebelles. Frappant de droite et de gauche, ils massacraient indistinctement les hommes et les femmes, tous également sans défense. Dans leur rage aveugle, ils se blessèrent même les uns les autres; il n'était pas facile de distinguer un ami d'un ennemi dans une obscurité où l'on n'était éclairé, dit le chroniqueur, que par le scintillement de l'acier fendant les airs ou la lueur des détonations des armes à feu ^ En vain

* « Hubo muchos soldados heridos^ los mas que se herian unos a otros.

les officiers s'efforcèrent de mettre ua terme à cette bomcfaerie ; les ardentes ps^isicHis de TAndalous étalât surexcitées au plus haut point, et il était aussi difficile de calmer sou exaspération que d'empêcher Texplosion d'une mine à laquelle on a mis le feu. Ses vengeances ne furent pas assouvies avant le lever du soleil, qui montra la terre inondée de sang et couverte d'un monceau de cadavres. Un grand nombre de femmes et presque tous les hommes périrent dans ce massacre ^ Les Mores ^fermés dans l'église réussirent à en garder les portes fermées à lairs ennemis , qui tentèrent plusieurs fois de les enfoncer. Le marquis de Mondejar, indigné des excès inhumains de ses troupes et de leur flagrante désobéissance à ses ordres, procéda immédiatement à une enquête sur ces événements, et l'exécution de trois des principaux coupables fut un salutaire avertissaient donné au soldat andalous, pour lui apprendre qu'il y avait à la patience de son commandant des limites qu'il était dangereux de franchir *.

Avant de quitter Jubiles, le capitaine-général envoya à Grenade , sous une forte escorte , les prisonniers chrétiens qui, depuis leur délivrance, étaient restés avec l'armée. Ils étaient au nombre de huit cents , femmes et enfants , êtres

entendiendo los que yeniau de faera, que los que martillaban con las espadas eran Moros, porque solamente les alumbraba el centellear del acero, j el relampagueur de la polyora de los arcabuees eu la tenebrosa escuridad de la uoche. • — Marmol, Rebelion de Granada, t. I, p. 445.

^ « De los Moriscos quasi ninguno quedo vivo, de las MorisCas huYO muchas mueitas, de los nuestros algunos heridos, que con la escuridad de la noche se hacian dano unos â otros. « — Mendoza, Guerra de Gra' nada, p. 77.

' Idid,, ubi supra. — Bleda^ Oronica de Espana, p. 685. **- Herrera, Hktoria General ^ tom. I, p. 737. -^ Marmol, Bebeîion de Granada^ tom. I, p. 441 et seq. — Cabrera^ Filipe Segundo^ p. 558.

faibles qu'il fallait Dourrir et qui eussent gêné les mouvements de Tannée. Ils durent accomplir à pied^ faute de moyens de transport, ce long et pénible voyage dans les montagnes. Leur entrée dans la capitale présenta un spectacle déchirant. A la porte de Bib-Arranbla, ces infortunés, épuisés de fatigue , furent reçus par les habitants accourus en foule poii^r leur souhaiter la bienvenue. Ils s'avancèrent dans la ville, précédés d'un corps de cavalerie; chaque soldat portait devant lui , sur son cheval , un ou deux enfants, et quelquefois un troisième en croupe. L'infanterie fermait la marche. Au centre marchaient les femmes, troupeau d'infortunées créatures dont la vue déchirait le cœur. Elles avaient la tète nue , sans défense contre les intempéries de l'air; leurs cheveux, blanchis par les orages de l'hiver, flottaient en désordre sur leurs épaules ; leurs vêtements, usés par le voyage, pendaient en lambeaux; sans bas, sans souliers, elles avaient voyagé pieds nus sur la glace, par des chemins rocailleux, et dans les rides qui sillonnaient leurs visages on lisait sans peine l'histoire des souffrances inouïes auxquelles elles avaient été condamnées. Un grand nombre de ces captives étaient des femmes qu'une éducation distinguée et une vie d'oisiveté n'avaient guère préparées aux épreuves et aux privations de tout genre qu'elles avaient dû subir K

Des sanglots, des larmes étouffèrent la voix de ces infortunées, quand elles arrivèrent au milieu de leurs amis, de

* M Habia entre ellas muchas duenas nobles ^ apuestas y hermosas doncellas, criadas con macho regalo, que iban desnudas y descalzas, y tan maltratadas del trabajo del captiyerio y del camîno, que no solo quebraban los corazones â los que las conocian, mas aun à quien no las babia visto. « — Marmol, Bebelion de Granada, tom. I, p. 448.

leurs compatriotes, accourus pour leur témoigner leurs sympathies et entendre le récit de leurs malheurs. Ce fut une douleur contagieuse; la foule, émue et attristée, suivit, comme une troupe de pleureurs, la lugubre procession, qui se dirigea vers le monastère de Notre-Dame des Victoires , dans le quartier opposé de la ville. Des cérémonies religieuses furent accomplies avec une grande solennité, et Ton rendit des actions de grâces au ciel pour la délivrance des captives. De Téglise, celles-ci se rendirent à FAlhambra , ott elles furent affectueusement reçues par la marquise de Mondejar, femme du capitaine-général , qui fit tout ce qui lui était possihie pour soulager leurs misères. Les prisonnières qui avaient des amis et des parents dans la ville trouvèrent rhospitalité chez ceux-ci ; les autres furent charitablement accueillies par Tarchevéque de Grenade et par les habitants, qui leur donnèrent des vêtements et tout ce qui leur était nécessaire ^ . Les récits faits par les infortunées des horribles événements dont elles avaient été les témoins dans les Âlpujarras aiguisèrent encore la haine que l'Espagnol avait vouée aux Mores, haine qui éveillait de funestes présages pour la sécurité des musulmans de TÂlbaicyn.

* « Y Yolviendo à las casas del Arzobispo, las que tenîan parientes las Uevaron à sus posadas, y las otras fueron hospedadas con caridad entre la buena gente, y de limosna se les compro de vestir y de calzar. « — Marmol, Bebelion de Granada, ubi snpra.

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