‹ Histoire du règne de Philippe IIChapitre 3 sur 90 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Plan d'opérations. — Nouvelles de l'ennemi. -^ Fréparati& du combat. — Bataille de Lépante. — Déroute de la flotte turque.

De grosses bourrasques et des vents défavorables relardèrent la marche de la flotte des alliés, tandis qu'elle longeait les côtes de la Calabre. Peu de temps avant son départ, don Juan avait envoyé une petite escadre sous les ordres d*un capitaine espagnol, Gil de Andrada, pour recueillir des renseignements sur Tennemi. A son retour, ce commandant rencontra les chrétiens et rapporta que les Turcs, avec des forces redoutables, étaient encore dans l'Adriatique, où ils avaient commis d'horribles ravages sur le territoire vénitien. Le prince se dirigea alors vers Corfou ; il n'y arriva cependant pas avant le 26 septembre. Les hameaux fumants, les campagnes désolées au bord de la mer témoignaient du passage de l'ennemi. Les alliés furent reçus avec joie par les habitants de l'île, qui leur fournirent tout ce dont ils avaient besoin. Don Juan apprit là que l'on avait

VU la flotte Ottomane mouillant dans le golfe de Lépante, comme si elle attendait Tarrivée des chrétiens.

Le jeune commandant en chef n*hésitait pas sur la conduite qu'il devait suivre; mais il voulut, avant de rien décider, réunir ses principaux capitaines en conseil. D'ailleurs, le traité d'alliance l'obligeait de se consulter avec les autres commandants, avant de prendre une mesure décisive dans des affaires importantes, et le roi, toujours inquiet de l'impétuosité de son frère, avait rigoureusement exigé qu'il respectât cette clause.

Les opinions furent partagées dans le conseil. Quelquesuns, connaissantj)ar expérience personnelle l'habileté navale des Turcs, paraissaient craindre une rencontre avec une flotte aussi formidable, et demandaient que l'on se bornât â faire le siège de quelque villç appartenant aux musulmans. Doria lui-même, qui avait passé sa vie à combattre les infidèles, jugeait imprudent d'attaquer l'ennemi dans la position qu'il avait choisie, entouré de rivages amis, d'où il pouvait recevoir facilement des secours ; il était préférable, selon lui, d'assiéger quelque place voisine, telle que Navarin, pour faire sortir les Ottomans du golfe et les forcer ainsi de livrer bataille dans un endroit plus avantageux pour les alliés.

Mais la majorité du conseil jugea tout autrement ; il lui parut que l'expédition avait surtout pour but de détruire la flotte ottomane et que jamais l'occasion ne pouvait être plus favorable qu'en ce moment où l'ennemi, enfermé dans le golfe, avait. perdu tout espoir d'en sortir, en cas de défaite. Heureusement , ce n'était pas là seulement l'opinion de la majorité, mais de la plupart des chefs dont l'avis méritait la plus grande déférence. On remarquait parmi eux le

brave marquis de Santa Cruz, le grand-commandeur Requesens, qui était resté auprès du prince et avait sous ses ordres une galère , à Tarrière-garde , Cardoua , commandant de Fescadre sicilienne , Barbarigo , provéditeur de Venise , presque égal en autorité au capitaine-général de la république, Tamiral romain Colonna, et le neveu de don Juan, le jeune prince de Parme, Alexandre Farnèse, qui était venu prendre sa première leçon dans Tart de la guerre , art où il était destiné à rester sans rival.

Le commandant en chef, satisfait de voir son opinion si bien appuyée, résolut de livrer, sans retard , bataille aux Turcs dans la position qu'ils avaient choisie. Il voulait toutefois donner le temps de le rejoindre à certains vaisseaux qui, battus par le vent et dépourvus de rames , étaient restés en arrière : la galère, avec ses nombreuses rames et ses voiles, réalisait jusqu'à un certain point les avantages du bateau à vapeur moderne, qui brave à la fois les vagues et le vent. Comme le prince désirait également passer sa flotte en revue avant l'action, il se rendit, le 13 septembre, à Gomenizza, vaste port bien défendu , sur la côte opposée d'Albanie. Là, les vaisseaux furent mis en état de combattre immédiatement; ils défilèrent sous les yeux de don Juan, et exécutèrent leurs difierentes évolutions ; les artilleurs et les mousquetaires prouvèrent qu'ils étaient parfaitement exercés. Dès ce moment, le prince se sentit plus de confiance dans l'issue de la lutte prochaine; il survint cependant, sur ces entrefaites, un événement qui eut pu être suivi des plus funestes conséquences.

Un officier romain, nommé Tortona, un de ceux qui avaient été désignés pour compléter l'équipage des galères vénitiennes, se prit de querelle avec quelques-uns de ses

compagnons de bord. Yeniero, le capitaine-général de la république, en fut informé; le vieillard, naturellement irascible et rendu plus irritable par l'afifront qu'il croyait avoir subi, lorsqu'on l'avait forcé de recevoir des étrangers sur ses vaisseaux, donna sur-le-champ l'ordre d'arrêter le coupable. Tortona se défendit pendant quelque temps ; enfin on s'empara de lui et de quelques-uns de ses amis , et le vindicatif Veniero les fit pendre tous à la grande vergue. Ce procédé brutal excita la plus profonde indignation chez don Juan, qui le considéra d'ailleurs comme une insulte faite à lui-même. Dans le premier moment de colère , il parla de se venger en infligeant le même châtiment à l'amiral vénitien ; heureusement, les représentations de Colonna, qui avait le plus à se plaindre de cet acte , comme chef de l'escadre romaine , et les prières d'autres ofiiciers qu'il estimait détournèrent le prince de toute idée de violence. Il exigea toutefois que Yeniero ne reprit plus sa place dans le conseil , mais y fût remplacé par le provéditeur Barbarigo , son second , homme doué d'un plus grand empire sur luimême« Ainsi se dissipa le nuage qui avait menacé un instant de jeter la division parmi les alliés et de causer Féchec de leur entreprise ^

Le 3 octobre , don Juan , sans attendre davantage les vaisseaux manquants, prit de nouveau la mer et se dirigea vers le golfe de Lépante. En traversant la mer Ionienne, les alliés rencontrèrent plus d'un endroit fameux dans l'histoire ancienne; nul, on le conçoit, ne pouvait leur ofirir

* Torres y Aguflera, Chronica, fol. 64. — Vanderhammen, Bon Juan de Austria, fol. 173. — Paruta, Gtierra di Cipro, p. 149. — Relacion de la Batalla Naval qm entre Christianos y Turcos hubo el ano 1571, MS. — Oira Relacion , Docttmbntos inéditos, tom. III, p. 365.

plus d'intérêt qu*Actium, qui vit livrer la plus grande bataille navale de l'antiquité. Mais, préoccupés de la lutte qui allait s'engager à Lépante, les chrétiens pensaient peu , sans doute , au passé. Le 5 , un épais brouillard enveloppa la flotte et déroba tous les objets à sa vue ; heureusement elle ne subit aucun dommage et, dépassant la célèbre Ithaque, où régna Ulysse, elle jeta l'ancre à l'est de Géphalonie. Des ouragans contrarièrent pendant quarante-huit heures sa marche, mais, le septième jour, don Juan, irrité de ces retards , regagna la pleine mer, quoique le temps et le vent fussent encore défavorables.

A Céphalonie le prince avait appris que Famagouste , la seconde ville de l'île de Chypre, était tombée au pouvoir des Turcs, qui avaient montré, en cette occasion , une perfidie et une cruauté inouïes. La garnison , après une défense qui avait coûté de très grands sacrifices d'hommes aux assiégeants , avait pu capituler , à des conditions honorables. Le général musulman, Mustapha, celui-là même qui avait conduit le siège de Malte, invita quatre des principaux capitaines vénitiens à une entrevue dans son camp ; après un court entretien , plein d'irritation , Mustapha les condamna tous quatre à mort; trois furent décapités; le quatrième, noble vénitien , du nom de Bragadino , qui avait exercé le commandement supérieur, fut écorché vif sur la place publique de la ville. Ce monstre d'inhumanité fit alors remplir la peau de la malheureuse victime, et, suspendant ce hideux trophée à la vergue de sa galère, il retourna à Constantinople recevoir des mains de Sélim la récompense de ses services ^ Il en avait rendu de très grands à son

* Paruta, Guerra di Cipro, p. 143, 144. — » Despnes hizo que lo

maître ; la chute de Famagouste assura la conquête de File de Chypre, qui resta incorporée à l'empire ottoman ^

La nouvelle de ces douloureux événements alluma dans le cœur des Vénitiens une soif ardente de vengeance ; les alliés partagèrent ces sentiments, et tous attendirent impatiemment l'heure qui devait les mettre aux prises avec les ennemis (le la foi.

Le dimanche, 7 octobre, date mémorable dans l'histoire, la flotte leva l'ancre, deux heures avant le jour. Le vent avait faibli, mais il continuait d'être défavorable, et les galères marchaient plutôt à force de rames qu'à l'aide des voiles. Au lever du soleil , elles étaient k la hauteur des Curzolari , amas d'énormes rochers ou d'îlots rocheux, qui commandent au nord l'entrée du golfe de Lépante. Les escadres alliées avançaient avec peine; tous les yeux étaient fixés sur l'horizon pour découvrir du plus loin l'ennemi. A la fin , la vigie postée dans la hune du Real cria : < Une voile ! » et, bientôt après, elle annonça que la flotte ottomane tout entière était en vue. Plusieurs autres marins , grimpant le long des cordages, confirmèrent la nouvelle, qui était transmise presque en même temps par André Doria, placé à l'aile droite. Le doute n'était plus possible ; don Juan , donnant l'ordre d'ai^orer son pennon sur le mât de misaine, déploya le grand étendard de la ligue, donné par le pape, et fit tirer un coup de canon, signal de la bataille. Le bruit, répercuté par les rochers, retentit agréablement aux oreilles des alliés,

degollassen vivo, j Ueno el pellejo de paja lo hizo colgar de la entena de una galeota, y desta manera lo Uevo por toda la ribera de la Suria. « — Torres y Aguilera, Chronica, fol. 45.

* Ibid. fol. 44, 45. — Paruta, Ouerra di Cipro, p. 130-144. — Sagredo, Monarcas Othomanos, p. 283-289.

qui, levant les yeux vers la bannière consacrée, remplirent les airs de leurs cris joyeux *.

Les principaux capitaines se rendirent à bord du Béai, pour recevoir les derniers oVdres du commandant en chef. Même à cette dernière heure, quelques-uns se hasardèrent à exprimer leurs doutes sur la sagesse de la résolution prise d'attaquer l'ennemi dans une position où il avait des avantages évidents ; mais le prince coupa court à toute discussion : « Messieurs, » dit-il, « c'est le moment de se battre et non de donner des conseils. » Il continua ensuite à prendre ses mesures pour le combat.

Don Juan avait déjà remis à chaque commandant de galère des instructions écrites sur Tordre de bataille à suivre, en cas de rencontre avec les Turcs. La flotte fut alors disposée d'après ces instructions ; elle présentait un front de trois milles. Au loin, sur la droite, une escadre de soixantequatre galères était placée sous les ordres de l'amiral génois, André Doria, nom redouté des musulmans. Le centre ou la bataille y comme on l'appelait, composé de soixante-trois galères, était conduit par don Juan lui-même, soutenu, d'un côté, par le capitaine -général du pape, Colonna, et, de l'autre, par Veniero, le capitaine-général de Venise. Derrière, à peu de distance, se trouvait la galère- du grandcommandeur Requesens, qui était resté auprès de son ancien élève, quoiqu'un difierend, heureusement vidé alors, qui s'était élevé entre eux pendant la traverée, eût prouvé que le jeune prince était parfaitement indépendant de son professeur dans l'art de la guerre.

* Torres y Aguilera , Chronim , fol. 65. — Documentos inéditos , tom. in, p. 241. — Rosell, Historia del Combate Naval, p. 93, 94.

L'aile gauche, qui s'étendait le long de l'Étolie, était confiée au noble vénitien Barbarigo, qui, pour empêcher l'ennemi de le tourner, se rapprocha de la terre autant qu'il l'osa, dans son ignorance de la côte. Enfin, la réserve, comprenant trente-cinq galères, fut donnée au brave marquis de Santa -Cruz, auquel il était prescrit de se porter partout où il jugerait sa présence le plus nécessaire. Il parait que les bâtiments plus petits, dont quelques-uns venaient d'arriver, prirent peu de part à l'action, qui fut ainsi laissée aux galères.

Chaque commandant devait occuper avec son vaisseau assez de place pour ne pas entraver les mouvements, tout en n'ouvrant pas un passage à l'ennemi pour rompre là ligne ; il avait l'ordre de se choisir un adversaire, d'engager immédiatement le combat avec lui et de l'aborder aussitôt qu'il serait possible. On reconnut que les éperons des galères ofl*raient plus d'inconvénients que d'utilité ; ils étaient rarement assez forts pour résister à un choc et ils gênaient considérablement la manœuvre et le tir de l'artillerie. Don Juan fit abattre l'éperon du RécU; cet exemple fut bientôt suivi par toute la flotte, et cette mesure eut, dit-on, d'excellents effets. On peut s'étonner que cette découverte n'ait été faite que dans un moment aussi critique ^

Ayant reçu leurs dernières instructions, les oflSciers regagnèrent leurs différents bâtiments, et le prince, montant sur une frégate légère, passa rapidement entre les vaisseaux qui formaient l'aile droite, tandis que Requesens, sur son ordre, passait de même la gauche en revue. Le commandant en

* Torres y Aguilera, Càronica, fol. 53. — Herrera, Eist, General, tom. II, p. 30. — Belacion de la Batalla Naval , MS. — Rosell, Historia del Combate Naval, p. 95, 99, 100.

chef Toulail s'assurer des dispositions de ses soldats et les exciter par quelques paroles d'encouragement. Il rappela aux Vénitiens les injures récentes qu'ils avaient subies; Theure de la vengeance, leur dit-il, était arrivée. Aux Espagnols et aux autres alliés il parla ainsi : « Vous êtes venus combattre pour la croix, décidés à vaincre ou à mourir. Que la mort ou la victoire vous attende, faites votre devoir aujourd'hui et vous conquerrez une glorieuse immortalité ! » Ces paroles furent reçues par des acclamations enthousiastes qui firent battre le cœur du jeune héros et lui apprirent qu'il pouvait compter sur ses hommes, à l'heure décisive. En retournant, le prince aperçut Yeniero sur le pont de sa galère, et ils se saluèrent aussi amicalement que s'il n'avait jamais existé de différend entre eux; ces braves guerriers voulaient, dans cet instant suprême, oublier toute inimitié personnelle pour se dévouer en commun à la grande cause qu'ils défendaient \

La flotte ottomane avançait lentement et avec difficulté, car le veut, qui jusque-là avait été contraire aux chrétiens, après avoir faibli pendant quelque temps, avait tout à coup changé de direction et il soufilait en ce moment contre l'ennemi ' ; en outre , à mesure que le soleil montait dans le ciel, ses rayons, qui avaient d'abord troublé la vue des alliés, frappaient peu à peu celle des musulmans. C'étaient là des présages heureux pour les chrétiens, qui regardèrent

* Torres y Aguilera, Chronica, fol. 67 et seq. — Belaciofi de la Batalla Naval ^ MS. — Otras Belaciouâs , Documentos iiîia)iTOS, tom. III, p. 242, 262.

^ La plupart des auteurs mentionnent cet heureux changement du vent. Voy., entre autres, Relacion de la Batalla Naval, MS.; Relacion escrita por Migtiel Servia, con/esor de Don Juan, Documentos inéditos, tom. XI, p. 368; Torres y Aguilera, Chronica, fol. 75. Les écrivains cités assistaient à la bataille.

le premier comme le signe d'une intervention divine en leur faveur. Quand la flotte turque, se rapprochant avec lenteur, ne fut plus à grande distance, on reconnut qu'elle était plus forte qu'on ne l'avait cru ; elle se composait de près de deux cent cinquante galères royales, la plupart énormes, outre un certain nombre de vaisseaux plus petits qui furent relégués à l'arrière et ne prirent, paraît-il, comme ceux des alliés, que peu de part à l'action. Il n'y avait pas, dit-on, moins de cent vingt mille hommes, soldats et matelots, à bord de tous ces bâtiments ^ Les galères étaient disposées, comme d'ordinaire , en forme de demi-lune , et couvraient un bien plus grand espace que celles des alliés, un peu moins nombreuses. C'était un magnifique spectacle que celui de ces proues dorées et richement peintes, de ces innombrables pennons, de ces flammes, flottant gaiment à la brise, tandis qu'aux rayons du soleil levant étincelaient les cimeterres de Damas et les aigrettes éblouissantes de pierreries , qui ornaient les turbans des chefs supérieurs.

Au centre de la ligne de bataille, en face du capitainegénéral de la ligue, se trouvait Ali Pacha, monté sur une immense capitane. L'aile droite était commandée par Mahomet Sirocco, vice-roi d'Egypte, soldat prudent et courageux; la gauche, par Uluch Ali, dey d'Alger, corsaire redouté dans la Méditerranée. Ali Pacha s'était, comme don Juan, trouvé en désaccord avec plusieurs de ses officiers qui s'élevaient énergiquement contre le projet d'attaquer une armée aussi

* Au milieu de l'incertitude produite par les contradictions que Ton remarque entre les difTérents auteurs et même entre les relations officielles, au sujet du nombre des vaisseaux turcs et de la force de la flotte ottomane, nous ayons adopté l'estimation faite par M. Rosell, qui a soigneusement comparé toutes les autorités. — Hisioria del Combate Naval ^ p. 94.

formidable que celle des alliés; mais, ainsi que son rival, il était jeune et ambitieux ; il avait été envoyé par son maître pour combattre l'ennemi, et nulles remontrances, pas même celles de Mahomet Sirocco, pour qui il avait une grande déférence , ne purent le détourner de la résolution qu'il avait prise.

L'amiral turc avait d'ailleurs reçu de faux renseignements, qui lui faisaient croire ses adversaires bien moins forts qu'ils ne l'étaient réellement. Le premier coup d'œil le confirma dans cette erreur, car l'extrémité de l'aile gauche des chrétiens, commandée par Barbarigo, était dérobée à sa vue par les côtes de l'Étolie. Quand il fut plus près et qu'il vit toute la flotte, il changea, dit-on, de contenance; s'il en est ainsi, il ne perdit du moins rien de son courage. En parlant à ceux qui l'entouraient, il montra autant de confiance qu'auparavant dans l'issue de la bataille , et il pressa ses rameurs de déployer toute leur vigueur. Ali était doué de sentiments humains , assez rares dans sa nation ; les esclaves qui ramaient sur son vaisseau étaient tous ou presque tous des captifs chrétiens; il leur dit en quelques mots pleins de sensibilité : « Si vos compatriotes remportent la victoire , que Dieu vous en fasse profiter ; que je triomphe , au contraire , vous serez certainement libres. Si vous comprenez que j'agis bien envers vous , agissez de même envers moi ^ »

Arrivé plus près encore , le commandant turc , observant

* u Si hoy es vuestro dia, Dios os lo dé ; pero estad ciertos que si gano la jomada, os daré libertad : por lo tanto liaced lo que debeis â las obras que de mi habeis recebido. « — Rosell, Historia del Combate Naval, p. 101.

Pour les dernières pages, voy. Paruta, Gaerra di Cipro, p. 150, 151; Sagredo, Monarcas Othomanos, p. 292; Torres y Agmlera, Chronica , fol. 65, 66 ; Relaciott de la Batalla Naval, MS.

les dispositions prises par les alliés , changea son ordre de bataille et, comme eux, éloigna davantage de son centre les deux ailes. Il fit tirer, hors de portée, un coup de canon, en signe de défi à Tennemi ; le Real répondit à cette provocation, et un second coup, tiré par les musulmans, fut immédiatement suivi d'une détonation, du côté des chrétiens. La distance qui séparait les adversaires diminuait rapidement. Dans ce moment solennel , un silence de mort régnait dans toute la flotte chrétienne ; on eût dit que les soldats retenaient leur souffle, comme des hommes absorbés dans Tattente de "" quelque grande catastrophe. La journée était magnifique; une brise légère, qui continuait d'incommoder les Ottomans, se jouait sur les flots, un peu agités par des vents soufflant en sens contraire. Il était près de midi, et, lorsque le soleil, montant dans un ciel sans nuages, eut atteint son zénith, il sembla s'arrêter, comme s'il eût voulu assister au beau spectacle ofiert par cette foule de vaisseaux qui sillonnaient la mer et que l'on eût dit réunis pour une revue plutôt que pour un combat mortel.

L'illusion, si elle avait été possible, eût bientôt été dissipée par les farouches clameurs qui s'élevèrent tout à coup, du côté des Turcs poussant leur cri de guerre habituel. Une scène bien difiérente se passait du côté des chrétiens. Là, on pouvait voir don Juan, armé de pied en cap, debout à la proue du Real et attendant avec anxiété le moment du combat. Ainsi exposé à tous les regards, il s'agenouilla et, fixant les yeux sur le ciel, pria humblement le Tout-Puissant de soutenir son peuple, en ce jour. Tous suivirent cet exemple; tous, officiers et soldats, tombant à genoux et contemplant la bannière sacrée qui flottait au dessus du ReaU unirent leurs prières à celles de leur jeune commandant. Ils

reçurent ensuite Fabsolation des mains des prêtres, qui se trouTaient en certain nombre à bord de chaque bâtiment^ et, quand ils se relevèrent, ils se sentirent plus forts, certains que je Dieu des armées combattrait k leurs côtés ^

Lorsque les premiers vaisseaux turcs furent arrivés à portée de canon, ils commencèrent k tirer contre Tennemi; bientôt toute la flotte ouvrit le feu et Tentretint sans interruption, tout en avançant. Sur Tordre de don Juan, les trompettes et les timbales donnèrent le signal du combat et presque aussitôt on entendit une décharge simultanée de tous les canons qui avaient été tournés contre les musulmans. Le prince avait fait remorquer les galéasses, ces gigantesques bâtiments dont nous avons déjà dit quelques mots, à un demi-mille en avant de la flotte, pour arrêter la marche des Turcs; lorsque ceux-ci furent près, les galéasses lancèrent leurs bordées à droite et à gauche, et leur grosse artillerie eut un eflet surprenant. Âli Pacha donna l'ordre à ses galères de rompre leur ligne et de passer, sans les attaquer, entre ces vaisseaux monstres qu'il ne connaissait pas. Ceux-ci n'endommagèrent pas moins considérablement plusieurs des navires les plus rapprochés et dérangèrent Tordre de bataille de Tennemi; ils étaient cependant construits d'une manière grossière et il parait qu'après avoir servi en cette occasion, ils ne prirent plus aucune part au combat.

L'action s'engagea à Taile gauche des alliés, que Mahomet

^ Le fait est raconté par la plupart des historiens de la bataille. L'auteur du manuscrit que nous citons si souvent dit que le vent changea, au moment même où les chrétiens priaient Dieu de venir à leur aide. » Y en este medio, que en la oracion se pedia à Dios la Victoria, estaba el mar alterado de que nuestra armada recibia gran dano y antes que se acabase la dicha oracion el mar estuvo tan quieto y sosegado que jamas se a visto , y fué faerça â la armada enemiga amainar y venir al remo. »

Sirocco voulait tourner. Barbarigo, Tamiral vénitien, qui commandait de ce côté, avait prévu ce mouvement et, pour Tempêcher, il s'était approché du rivage autant qu'il l'avait osé. Sirocco, qui connaissait mieux la côte, vit qu'il avait assez de place pour passer et, s*avançant avec toute la célérité que permettaient les rames, il réussit à franchir les lignes ennemies. Ainsi placée entre deux feux, l'extrême gauche des chrétiens se trouvait dans une position des plus désavantageuses. Il n'y eut pas moins de huit galères qui sombrèrent ; plusieurs autres furent capturées. Le brave Barbarigo, se jetant au fort du combat, sans se couvrir de son armure, eut l'œil percé d'une flèche et fut porté dans sa cabine, quoiqu'il ne pût se résigner à laisser à un autre la gloire de la journée. Les Vénitiens continuèrent cependant de lutter avec une fureur indomptable; ils se battaient avec l'ardair d'hommes qui défendent leur propre cause et qui n'ont pas seulement soif de gloire, mais de vengeance ^

Du côtp opposé, le dey d'Alger, Uluch Ali, tentait une manœuvre semblable à celle que Sirocco venait d'exécuter avec tant de succès. Profitant de sa supériorité numérique, il essaya de tourner la droite des alliés, commandée par André Doria. Celui-ci s'attendait à cette tentative et parvint à la déjouer. C'était une lutte d'habileté entre les deux meilleurs marins de la Méditerranée. Doria, pour empêcher ses

* Torres y Aguilera, Chronica, fol. 71. — - Paruta , Giterra di Cipro, p. 15d. — Cabrera, FUipe Segundoy p. 688. — Relacton de la Batalla Navaly MS. — Otra Beladon, Documbntos miiDiTOS, tom. XI, p. 368.

L'inestimable collection des Documentos inéditos renferme plusieurs récits de la bataille de Lépante, dus à la plume de contemporains ; entre astres, il y en a un écrit par Fray Miguel Servia , qui était le confesseur de don Juan d'Autriche et fut présent au combat. Ces différents récits se contredisent moins qu'on ne pourrait s'y attendre.

adversaires de l'entourer, étendit ses lignes si loin, que don Juan dut lui faire observer qu'il laissait le centre trop exposé ; les nouvelles dispositions qu'il avait prises lui furent d'ailleurs funestes à lui-même ; il s'affaiblit et présenta à l'ennemi certains points vulnérables, ^ue l'œil perçant d'Uluch Ali eut bientôt découverts. Gomme l'aigle fondant sur sa proie, le dey tomba sur quelques galères très éloignées des autres; il en coula plus d'une à fond et se retira triomphalement avec la grande capitane de Malte dont il s'était emparé ^

Pendant que le combat s'engageait, à droite et à gauche, d'une manière aussi désastreuse pour les chrétiens, leur succès au centre était douteux. Don Juan s'était bravement avancé avec sa division, désireux surtout d'en venir aux mains avec Âli Pacha, l'ennemi le plus digne de ses coups ; l'amiral turc ne recherchait pas moins cette rencontre. On reconnaissait sans peine les galères des deux commandants, non seulement à leur position, mais à leurs dimensions et à la richesse de leurs ornements ; on voyait d'ailleurs flotter sur l'une la bannière de la ligue, sur l'autre le grand étendard ottoman; celui-ci, de même que l'ancien étendard des calife§, était regardé comme ayant un caractère sacré; il était couvert de citations du Coran, écrites en lettres d'or, et portait le nom d'Allah répété vingt-huit mille neuf cents

* Torres y Aguilera, Chronica, fol. 72. — Belacion de la Bat alla Naval, MS.

Ce dernier manuscrit, entre beaucoup d'autres, nous a été laissé par un témoin oculaire, qui paraît avoir écrit son récit à bord d'une des galères chrétiennes, à Petala, dans la semaine qui suivit l'engagement. L'auteur raconte les événements dans un style simple et sans aflPectation, qui provoque la confiance du lecteur. Le manuscrit original, dont nous possédons une copie, se trouve dans la bibliothèque de l'université de Leyde.

fois; appartenant au sultan, il avait été transmis de père en fils, depuis Torigine de la dynastie impériale, et n'avait jamais paru sur un champ de bataille, à moins que l'armée ne fût conduite par le grand-seigneur lui-même ou par son lieutenant ^

Les deux chefs pressaient également leurs rameurs de se hâter. Leurs galères eurent bientôt devancé les flottes et, volant à travers les vagues écumantes, comme emportées dans un tourbillon, elles se heurtèrent si violemment qu'on les entendit craquer partout et qu'elles chancelèrent; la secousse avait été si forte, que le bâtiment monté par le pacha, beaucoup plus grand et plus élevé que l'autre, fut jeté au dessus de celui-ci , dont il effleura, de sa proue, le quatrième banc des rameurs. Aussitôt que les vaisseaux furent dégagés et que les équipages revinrent de leur surprise, l'œuvre de mort commença. La force principale de don Juan consistait en trois cents arquebusiers espagnols, pris parmi l'élite de son infanterie. Ali avait un nombre égal de janissaires sous ses ordres et s'était fait suivre d'un navire plus petit, qui en portait deux cents autres, servant de corps de réserve ; il avait aussi à bord une centaine d'archers ; car les Turcs faisaient encore, à cette époque, un aussi grand usage de l'arc que les autres musulmans.

Le pacha ouvrit immédiatement contre l'ennemi un feu terrible d'artillerie et de mousqueterie ; les chrétiens ripostèrent avec la même ardeur et bien plus d'efiet, car on observa que les Ottomans tiraient au dessus de leurs adversaires. La galère d'Ali manquait des ouvrages de défense qui

^ On trouve une description minutieuse de Tétendard ottoman, empruntée à un manuscrit de Louis del Marmol, dans la Colleccion de Documentas inéditos, tom. III, p. 270 et seq.

protégeaient les flancs des vaisseaux esps^nols; les Turcs , réunis en foule épaisse sur la proue élevée, présentaient oii facile point de mire aux ennemis; mais, s'il en tombait ua ^grand nombre à chaque déchaîne, les pertes étaient constamment réparées par des soldats de la réserve; ils purent ainsi entretenir un feu incessant, qui affaiblissait les chrétiens, et, comme ceux-ci, aussi bien que les Ottomans, déployaient une valeur indomptable, on ne pouvait prévoir de quel côté pencherait la victoire.

L'intervention des deux chefs dans la lutte, augmentait encore Tardeur des combattants. L'un et l'autre étaient soutenus par quelques-uns des plus vaillants capitaines de leur flotte. On voyait, aux côtés de don Juan, Colonna et le vieux Yeniero, qui, à l'âge de soixante-seize ans, accomplit des faits d'armes dignes d'un ancien paladin. C'est ainsi qu'une petite troupe de guerriers s'était formée autour des commandants supérieurs , qui parfois se trouvèrent assaillis par plusieurs ennemis en même temps ; cependant ils ne se perdaient pas de vue , et , repoussant du mieux qu'ils pouvaient leurs adversaires de moindre rang, ils se cherchaient mutuellement, brûlant d'en venir aux mains et d'engager un duel à mort ^

Ainsi l'entrée du golfe de Lépante était devenue le théâtre d'un combat furieux. Les nuages de vapeurs qui s'élevaient lentement au dessus des eaux, dérobaient à la vue tout ce qui se passait à quelque distance ; mais parfois la brise dissipait la fumée pour un moment ou les lueurs des détonations de l'artillerie sillonnaient , comme l'éclair , ces

* Locumentos inédites, tom. III, p. 265; tom. XI, p. 368. — Torres y Aguilera, CAronica, fol. 70. — Paruta, Ouerra di Cipro, p. 156,157. — Relacion de la Batalla Naval, MS.

BATAILLE DE LÉPANTE. 9t

ténèbres épaisses. Quiconque eût pu lever le voile jeté sur eette scène et embrasser celle-ci d'un coup d'œil , eût vu les combattants, divisés par petits détachements, aux prises les uns avec les autres, indépendants du reste de leurs compasgnons et ignorant même complètement ce qui se passait ailleurs. On ne remarquait pas ces vastes combinaisons et ces habiles manœuvres qui signalent une grande bataille navale; la lutte se réduisait plutôt à de petits engagements, semblables aux combats de terre. Les galères accrochées présentaient une espèce de terrain plat sur lequel les soldats et les galériens se battaient corps à corps; Tabordage décidait généralement de Tissue de Faction. Gomme il arrive presque toujours dans ces mêlées , le carnage était grand ; les ponts étaient encombrés de cadavres de chrétiens et de musulmans, couchés pêle-mêle. On cite des vaisseaux sur lesquels il ne resta pas un homme vivant ou , du moins , sans blessures ^ Le sang coulait à flots dans les eaux du golfe, qui en devinrent rouges jusqu'à quelques milles de distance.

On eût dit qu'une tempête avait bouleversé la mer et rayait couverte des épaves des magnifiques bâtiments qui la sillonnaient avec tant d'orgueil, il n'y avait que peu d'instants. Rien ne rappelait le brillant spectacle qu'ils avaient offert, ni ces carènes entr'ouvertes, ni ces mâts renversés ou brisés par les boulets , ni ces voiles déchirées , dont les lambeaux flottaient au vent, ni ces débris qui

^ Herrera parle d'une galère, » la Piamontesa de Saboya degoUada en ella toda la gente de cabo y remo y despedazado con once heridas D. Francisco de Saboya. • Une autre, • la Florencia, n dit Rosell, « perdio todos los soldados, chusma, galeotes y caballeros de San Estebaa que en ella habia, excepto su capitaiv Tomâsde Médicis y diez y sels hombres mas, aunque todos beridos y estropeados. • — Historia del Combate Naval, p. 113.

9â HISTOIRE DU RÈGNE DE PHILIPPE II.

surnageaient encore et auxquels des milliers de soldats blessés et à demi noyés se cramponnaient, en appelant au secours avec des cris lamentables. Des bruits horribles avaient rompu le silence qui régnait , deux heures auparavant, dans ces belles solitudes.

L'aile gauche des alliés, commandée par Barbarigo, avait été, comme on Ta vu, cruellement maltraitée par les Turcs, au commencement de Faction. Barbarigo lui-même avait reçu une blessure mortelle ; sa position avait été tournée et plusieurs galères avaient été coulées bas. Mais le désespoir donna des forces aux Vénitiens; déployant une vigueur surhumaine, ils réussirent à repousser les assaillants et prirent à leur tour l'ofiFensive. L'épée à la main , ils enlevèrent successivement les vaisseaux ennemis; on voyait, au milieu de la mêlée, le capucin conduisant, le crucifix en main, les fidèles à Fabordage ^ Les esclaves chrétiens ramant à bord des navires musulmans brisèrent dans plusieurs cas leurs chaînes et se joignirent à leurs coreligionnaires contre leurs maîtres. Le bâtiment que montait l'amiral, Mahomet Sirocco, sombra , et le vice-roi d'Egypte ne fut retiré de la mer que pour tomber sous le glaive du vainqueur, Jean Gontarini ; le Vénitien ne pouvait éprouver aucune pitié pour le Turc.

La mort de leur commandant acheva de décourager les vaincus ; sans tenter une plus longue résistance, ils fuirent alors devant leurs ennemis altérés de vengeance. Ceux qui étaient le plus rapprochés de la côte essayèrent d'échapper en

* » Tomo ana Alabarda o Pertesana, y ligando en ella el Sancto Cmcîûxo, yerdadera pendon, se puso delante de todos assi desarmado como estava^ y fde el primero que entre en la Galera Turquesca, hazîendo con su Alabarda cosas que ponian admîracion. ' — Terres y Aguilera, Chronica, fol. 75.

échouant leurs vaisseaux contre le rivage , pour les abandonner aux chrétiens; cependant un grand nombre de fuyards se noyèrent en nageant vers la terre. Barbarigo» déjà agonisant, apprit la défaite des Ottomans, et, remerciant par une courte et fervente prière le Tout-Puissant qui lui avait permis de vivre jusqu'à cette heure, rendit le dernier soupir ^

Pendant ce temps, le combat continuait au centre, où les deux commandants en chef luttaient sur leurs galères , à la lueur d'incessantes décharges d'artillerie et de mousqueterie, qui les faisaient paraître enveloppés « dans la robe de flammes des martyrs. j> De part et d'autre, la valeur était la même, mais elle n'était pas également heureuse. Deux fois les Espagnols avaient monté à l'abordage, et deux fois ils avaient été repoussés avec perte ; cependant leur supériorité dans les armes à feu leur aurait donné un avantage marqué sur leurs adversaires, si des troupes fraîches n'avaient pas comblé les vides faits dans les rangs de ceux-ci. Plus d'une fois, les deux chefs cessèrent de s'attaquer , pour se défendre contre de nouveaux assaillants ; mais bientôt ils recommençaient la lutte, comme s'ils eussent dédaigné de tourner leurs forces contre un ennemi moins puissant. L'un et l'autre, pendant toute la durée de l'engagement, s'exposèrent au danger comme de simples soldats; Philippe lui-même eût convenu qu'il était difiScile à son frère de se retirer sans déshonneur en lieu de sûreté. Don Juan reçut une légère blessure au

* 1 Vivio hasta que sabiendo que la vitoria era ganada dijo : que daba gracias â Dios que lo hubîese guardado tanto que viese vencida la batalla y roto aquel comun enemigo que tanto deseô ver destruido. n — Herrera, Relacion de la Querra de Gipro, Docxjmbntos inéditos, tom. XXI, p. 360.

pied et refusa de se laisser panser avant que le combat ne fût fini.

Les Espagnols ralliés, les trompettes sonnèrent la charge; cette troisième attaque fut plus heureuse que les deux pré^ cédentes. Les chrétiens se jetèrent intrépidement sur 1q pont de la galère turque. Les janissaires leur opposèrent, comme précédemment , un ferme rempart. Ali Pacha les conduisait ; mais , dans ce moment , il fut atteint k la tète d'une balle de mousquet et tomba , privé de connaissance* Ses soldats se défendaient avec une valeur digne de leur ancienne renommée, mais il leur manquait la voix qu'ils étaient habitués à entendre. Après une courte et vaine résistance contre les Castillans qui s'étaient élancés avec une fougue irrésistible , ils furent entraînés en désordre et jetèrent bas les armes. Le pont était couvert de morts et de mourants ; on découvrit sous ce tas de victimes le comman-^ dant en chef, grièvement blessé, mais non mortellement peut-être. Des Espagnols, qui le reconpurent, voulaient l'achever; mais, sorti de l'étourdissement où sa blessure l'avait jeté, AU Pacha eut assez de présence d'esprit pour se débarrasser de ses ennemis , en leur indiquant l'endroit où il avait caché son argent et ses joyaux ; ils se hâtèrent de chercher le trésor, pour l'empêcher de tomber dans les mains de leurs camarades.

Ali ne fut pas aussi heureux avec un autre soldat, qui arriva bientôt après en brandissant son sabre pour Ten frapper. En vain il essaya de fléchir le misérable. Celui-ci était un de ces criminels condamnés aux galères, que le prince avait délivrés de leurs chaînes pour leur faire donner des armes ; il ne croyait pas que tout l'or qui lui était offert pût valoir la vie du pacha ; sans hésiter, le galérien abattit

d*un coup la tête de Tinfortuoé couché à terre, puis il alla porter ce hideux trophée à don Juan. Mais il avait eu tort de compter sur une récompense. Le jeune commandant regarda cet objet avec une pitié mêlée d'horreur ; il se rappelait peut-être la conduite généreuse de son rival envers ses esclaves chrétiens et pensait qu'Ali méritait un meilleur sort. Il demanda froidement < ce qu'il pouvait faire de ce présent, » et ordonna qu'on jetât cette tête à la mer. On rapporte que ses soldats, loin d'obéir à cet ordre, la plantèrent sur une pique et l'exposèrent sur la galère capturée. En même temps, on renversait la bannière du croissant, tandis que celle de la croix , hissée à sa place, annonçait la défaite du pacha ^ Â la vue de l'étendard bénit, les chrétiens poussèrent des eris de victoire, qui dominèrent le bruit de la bataille ^. La

* Eelacion de la Batalla Naval, MS. — Herrera, Hist, General, tom. Il, p. 33. — Paruta, Guerra di Cipro, p. 157, 158. — Documentos inéditos, tom. m, p. 244.

Tonres y Aguilera cite un fait assez esLtraordinaire au sujet du grand étendard de la ligue , déployé sur le Real. Ni balle ni flèche ne touchèrent, pendant la bataille, la figure du Christ brodée sur cet étendard, quoique toutes les autres bannières fussent trouées en mille endroits. Deux flèches cependant s'étant logées des deux cotés du crucifix, un singe, qui se trouvait à bord de la galère, grimpa sur le mât et, les arrachant avec les dents, les jeta dans la mer ! {Chronica, fol. 75.) Quand on pense au grand nombre de prêtres qui accompagnaient l'expédition, on s'étonne qu'il n'y ait pas eu plus de miracles.

* Torres y Aguilera, Chronica, fol. 72 et seq. — Eelacion de la Batalla Naval, MS. — Vanderhammen, Don Juan de Austria, fol. 182. — Documentos inédites, tom. m, p. 247 et seq. — Paruta, Guerra di Cipro, p. 160. — Cabrera, Filipe Secundo, lib. IX, cap. XXV, XXVI.

' Do el estandarte barbaro abatido 9 La Cruz del Bedentor fae enarbolada » Con un triunfo solene y grande gloria, Cantando abiertamente la vitoria. «

(ErciUa, La Jraucana, par. II, oanto XXIV.)

nouvelle de la mort d'Ali passa bientôt de bouche en bouche, et eut pour effet d'encourager les alliés, tandis qu'elle épouvantait les musulmans. Ceux-ci avaient perdu toute assurance; leur feu faiblissait, leur vigueur s'éteignait. Ils étaient trop éloignés de la côte pour penser à y chercher un asile, comme leurs compagnons de l'aile droite; il ne leur restait qu'à prolonger leur défense ou à se rendre. La plupart choisirent ce dernier parti. Un grand nombre de vaisseaux furent emportés à l'abordage, d'autres furent coulés bas. En moins de quatre heures, le centre des musulmans, de même que leur aile gauche, avait, on peut le dire, été complètement anéanti. •

Cependant le combat continuait avec moins de vivacité à l'aile droite des alliés. On se rappelle qu'Uluch Ali avait, de ce côté, profité de la faute commise par Doria, qui avait étendu sa ligne de manière à l'affaiblir considérablement- Le chef algérien, se portant sur le point le plus vulnérable, avait, comme on l'a vu, réussi à capturer et à détruire plusieurs vaisseaux; il eût fait subir de plus grandes pertes encore à l'ennemi, sans le secours que celui-ci reçut fort à propos du marquis de Santa Cruz. Ce brave oflScier, qui commandait la réserve, avait déjà donné une aide précieuse à don Juan, lorsque, luttant contre le pacha, il avait été assailli par plusieurs galères turques à la fois. Le marquis était accouru en ce moment et, repoussant les navires ennemis, dont l'un tomba plus tard en ses mains, il permit au commandant en chef de recommencer la lutte contre son rival.

A peine instruit de la position critique où se trouvait Doria, le chef espagnol, soutenu par Cardona, général des galères siciliennes, vola à son secours. S'élançant au milieu

de la mêlée, les deux commandants tombèrent com\ne la foudre sur les vaisseaux algériens. Peu d'entre ceux-ci tentèrent de soutenir le choc, mais, dans leur empressement à l'éviter, ils rencontrèrent Doria et son escadre génoise. Assailli de tous côtés, Uluch Ali dut lâcher les bâtiments qu'il avait pris et chercher son salut dans la fuite. II laissa aller à la dérive la capitane de Malte qu'il avait attachée à sa poupe et dont le pont, couvert de trois cents cadavres, attestait l'héroïsme de ses défenseurs. Ayant appris la défaite de ses coreligionnaires au centre et la mort d'Ali Pacha, il comprit qu'il ne lui restait plus qu'à fuir au plus tôt et à sauver le plus possible de ses soldats. Il n'y avait pas dans la flotte turque des vaisseaux supérieurs aux siens ou portant des guerriers mieux disciplinés, car c'étaient les fameux corsaires de la Méditerranée , bercés dès leur enfance sur les eaux de la mer.

On vit alors le chef algérien, le signal de la retraite donné, cinglant, vers le nord à la tète de son escadre; toutes les voiles qui lui restaient étaient déployées et ses rameurs s'épuisaient en efforts pour l'entraîner au loin. Doria et Santa Cruz le poursuivaient avec rapidité; mais, porté sur les ailes du vent, il les eut bientôt distancés. Don Juan, qui s'était délivré de ses adversaires, rejoignit l'amiral génois et se mit, avec lui, à la poursuite du vice-roi. Un rocher, qui s'avançait dans la mer, barrait la route du fugitif et le prince espérait l'arrêter là ; quelques vaisseaux vinrent, en effet, s'y briser, mais les autres, au nombre d'environ quarante, gagnant le large avec plus d'audace, doublèrent le cap sans souffrir aucun dommage, puis, hâtant leur course, ils s'effacèrent peu à peu à l'horizon et l'on ne vit plus que leurs voiles blanches, que l'on eût prises pour une bande

d'oiseaux de mer volant au loio. Les alliés prétendirent que, s'ils s'étaient laissés devancer par les Algériens ^ c'était parce que leurs rameurs, qui avaient porté les armes pendant le combat, étaient criblés de blessures.

La bataille avait duré plus de quatre beures. Le ciel, qui était resté sans nuage toute la journée, commença alors à s'assombrir et à offrir les signes d'un prochain orage. Avant de chercher un abri pour s'y réfugier avec ses prises, don Jjian visita le lieu de l'action ; il trouva que plusieurs vaisseaux, appartenant la plupart aux musulmans, étaient trop endommagés pour pouvoir servir encore, et il les fit brûler, après que l'on eut pris tous les objets de valeur qu'ils renfermaient. Il choisit le port voisin de Petala comme le plus sûr et le plus facilement accessible pendant la nuit. Avant qu'il y fût arrivé, la tempête avait déjà éclaté et l'obscurité avait couvert la mer; ces ténèbres ne rendaient que plus visibles les bâtiments abandonnés, d'où l'on voyait sortir, comme de volcans sous-marins, des torrents de feu mêlés d'une pluie d'étincelles.

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