CHAPITRE XI
COHidUÉTE DE TUNIS.
Pertes des combattants. — Générosité de don Juan. — Retour triomphal. — Enthousiasme dans la chrétienté. — Résultats de la bataille. — Opérations dans le Levant. — Ck)nquête de Tunis. — Reprise de la yille par les Turcs.
Après la bataille, le jeune commandant eu chef se vit comblé de longs et bruyants éloges par ses braves compagnons d'armes. Les officiers et les soldats passaient des heures joyeuses à se raconter leurs nombreux exploits; mais par moments un nuage de tristesse couvrait cette joie, quand les vainqueurs apprenaient la mort de ceux de leurs amis qui avaient payé de leur sang cette victorre.
Elle avait, en effet, coûté cher aux alliés; l'histoire moderne ne rappelle pas un combat naval plus sanglant. Les Turcs surtout avaient souffert cruellement; on diffère, comme toujours, sur le chiffre des pertes, mais on peut sûrement estimer celles des musulmans à près de vingt-cinq mille hommes tués et cinq mille prisonniers. Les chrétiens éprouvèrent la plus douce émotion en délivrant douze mille captifs, enchaînés à la rame sur les galères ennemies, et en
voyant ces malheureux venir, le visage baigné de larmes, remercier et bénir leurs libérateurs ^
Les pertes des alliés furent comparativement faibles; elles ne s'élevèrent pas à huit mille hommes *. La disproportion de ce nombre avec celui des Ottomans peut s'expliquer, en partie , par la supériorité des Européens dans les armes à feu, en partie, par l'usage exclusif qu'ils faisaient de ces armes, au lieu de se servir d'arcs et de flèches, instruments moins meurtriers, mais sur lesquels les Turcs, comme les autres musulmans , paraissaient compter beaucoup. Enfin les infidèles avaient été battus et, s'ils avaient été plus maltraités que leurs adversaires, ils avaient subi le sort inévitablement réservé aux vaincus.
Quant à la flotte ottomane, on pouvait la considérer comme anéantie. D'environ deux cent cinquante galères qui avaient pris part à l'action, quarante au plus avaient échappé ; cent trente avaient été prises et partagées entre les vainqueurs; les autres, coulées à fond ou brûlées, avaient été englouties par les vagues. Au contraire , les confédérés n'avaient pas, dit-on, perdu plus de quinze galères, quoiqu'un plus grand nombre, sans doute, eussent été mises hors de service. Cette différence prouve évidemment l'infériorité des Turcs dans la construction des vaisseaux et dans
* Les pertes des musulmans ne peuvent guère être évaluées , tant les auteurs se contredisent. L'auteur du MS. de Leyde fait, à ce sujet, cette remarque : « La gente muerta de Turcos no se ha podido saber por que la que se hecho en la mar fuera de los degollados fueron infinitos. a Nous avons suivi, comme en d'autres occasions, M. Rosell, Historia del Combate Navaly p. 118.
* M. Rosell n'évalue pas les pertes totales des alliés à moins de sept mille six cents hommes, dont mille Romains, deux mille Espagnols et les autres Vénitiens. — Ibid,, p. 113.
les manœuvres. On trouva à bord de plusieurs de ces bâtiments un immense butin, de Tor, des joyaux, du brocart. La galère de Tamiral renfermait seule, assure-t-on, soixantedix mille sequins d'or, somme considérable mais qui ne fut pas suffisante, parait-il, pour racheter la vie d'Ali ^
Pour bien apprécier la perte des combattants, il faut tenir compte du rang aussi bien que du nombre des tués. Des deux côtés une foule de personnages distingués périrent ; le relevé des morts prouva que chacun s'était peu soucié de sa vie, en poursuivant la gloire. Le commandant en second des Vénitiens, l'amiral ottoman et son lieutenant à l'aile droite, tombèrent dans la bataille. Plus d'un gentilhomme de haute naissance acheva à Lépante une longue et glorieuse carrière; plus d'un autre, au contraire, vit dater de ce jour le commencement de sa renommée. Il en fut ainsi pour Alexandre Farnèse, prince de Parme; bien qu'il fût presque aussi âgé que son oncle, don Juan d'Autriche , les quelques années qui les séparaient avaient placé entre eux une distance immense, puisque l'un occupait la position de commandant en chef et que l'autre était un simple soldat de fortune. Cependant, même dans ces conditions, Farnèse réussit à s'illustrer par ses exploits. Le vaisseau sur lequel il était monté soutenait un combat acharné contre une galère turque , rangée côte à côte avec lui ; au milieu de l'action, le prince sauta à bord du bâtiment ennemi, et, abattant tous ceux qui lui opposaient de la résistance, ouvrit un chemin où ses compagnons s'élancèrent l'un après
* Rosell, Historia del Combat e Naval, ubi supra. —Torres y Aguilera, CAronica, fol. 74 et seq. — • Bocumentos i/iéditos, tom. III, p. 24iQ'24i9 ; tom. XI, p. 370. — Sagredo, Monarcas Othomanos, p. 295, 296. — Relacùm de la Batalla Naval, MS.
Tiautre; après one lutte courte mais sanglante, la yictoire resta aux chrétiens. Don Juan, placé tout près de là, fut témoin de l'intrépidité de son neveu et n'essaya pas de cacher l'admiratioii qu'elle lui inspirait. La bravoure déployée par le jeune prince^ en cette occasion, annonçait ce qu'il fut plus tard » lorsqu'il succéda à son oacle dans le commandement et le surpassa en renommée militaire '.
A cette bataille assistait aussi un jeune homme, qui , alors obscur et ignoré , devait un jour se couvrir de lauriers plus purs et plus enviables que ceux qui croissent sur les champs de bataille. C'était Cervantes qui, âgé de vingts quatre ans, servait comme simple soldat à bord de la flotte. Il avait été retenu au lit par la fièvre , mais , malgré les observations de son capitaine, il demanda avec instance, le matin du grand jour» la permission non seulement de porter les armes , mais de se placer au poste du danger. Il fit vaillamment son devoir, comme le prouvèrent deux bles^ sures à la poitrine et une à la main , dont il resta estropié pour le restant de ses jours. C'était heureusement la main gauche ; l'autre resta à Cervantes pour écrire ces ouvrages immortels , qui devaient devenir populaires en Espagne et daas toutes les parties du monde civilisé ^.
^ Belacion de la Baialla Naval, MS.
Don Juan signate cet exploit de son Taillant neveu dans la première lettre qu'il écrivit au roi, après la bataille. Cette lettre, datée de Petaia, 10 octobre, a été publiée par Aparici, Documentos inéditos relatives a la Batalla de Lepanto, p. 26.
* Navarete, Fida de Cervantes, Madrid, 1819, p. 19.
Cervantes, dans le prologue de la seconde partie de son Bon Quichotte, £fùsant allusi<HL à La journée de Lépante, s'écrie avec enthousiasme que , pour toutes ses blessures, il ne voudrait pas avoir manqué d'assister à cette glorieuse bataille. • Qaisiera antes haberme hallado en aquella facdba prodigiosa, que sano ahora de mis heridiis, sin baberme ballado en dybk* •
Une furieuse tempête gronda durant vingt-quatre heures, après la bataille ; la flotte était d^jà en sûreté dans le port de Petala, où elle resta quatre jours. Don Juan profita de ce retard pour visiter les différentes gatères et s^assurer de leur état. Il sMnforma de la conduite des soldats et ne fut pas avare d*éloges envers ceux qui les avaient mérités ; il témoigna la plus grande sympathie aux malades et aux blessés , chercha à soulager leurs souffrances et fournit tout ce que renfermait son vaisseau et qui pouvait leur servir. Il n'y avait rien d'étonnant qu'un prince aussi sensible et aussi généreux gagnât tous les cœurs ^
Don Juan ne déploya pas seulement cette douceur envers ses compagnons d'armes. Il y avait, parmi les prisonniers, deux fils d'Ali , l'amiral ottoman , l'un âgé de dix-sept ans , l'antre de treize. Ali avait voulu les initier de bonne heure à une profession qui, plus que toute autre, ouvrait en Turquie la voie des honneurs. Ces jeunes gens n'étaient pas à bord du bâtiment monté par leur père, et, lorsqu'on leur apprit la mort de celui-ci, ils parurent inconsolables; pour ajouter à leur affliction, ils allaient être condamnés à l'esclavage.
Condtiits en présence du jeune commandant, les infortunés se prosternèrent sur le pont de son vaisseau , mais le prince , les relevant , les embrassa affectueusement et leur prodigua toutes les paroles de consolation qui pouvaient calmer leur douleur. Il ordonna qu'ils fussent traités avec
* Entre autres écrivains, Tanteur de la Relacùm de la Baialla Naval , qui écrivait, paralt-il» à bord de la flotte, mentionne cette conduite humaine de don Juan : » El queda visitando loa heridos y procurando su remedio haziendoles merced j dandoles todo b que aviase menester. «