‹ Histoire du règne de Philippe IIChapitre 5 sur 90 · MS · texte numérisé non relu

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les égards dus à leur rang , et son secrétaire , Juan de Soto , leur céda ses appartements. On choisit dans le butin les vêtements les plus riches pour les leur donner ; leur table était servie avec la même recherche que celle de leur protecteur, et les chambellans de celui-ci leur témoignaient autant de déférence qu'à lui-même. La générosité du prince ne se borna pas à ces actes de grandeur chevaleresque. La sœur des malheureux orphelins, Fatime, écrivit à don Juan une lettre, pour faire un touchant appel à son humanité et le supplier de rendre la liberté aux jeunes captifs. Le frère de Philippe avait envoyé un courrier à Gonstantinople, pour donner à la famille de ceux-ci Tassurance que leur vie n'était pas en danger. « Toute la cour, » disait Fatime , « loue pour ce motif votre rare courtoisie, — gran gentileza; il n'y a personne ici qui n'admire la bonté et la magnanimité de votre altesse. » Pour faire mieux accueillir sa pi^ère , la fille d'Ali l'accompagnait d'un riche présent , destiné à témoigner de ses sentiments , et s'excusait gracieusement de ne pouvoir lui en offrir un qui fût plus digne de lui^

Dans le partage du butin, les jeunes princes étaient échus au pape, mais don Juan réussit à obtenir leur libération. Malheureusement l'aîné mourut à Naples , de chagrin , diton ; le plus jeune fut renvoyé dans son pays , avec trois de

* « Lo quai toda esta corte tuvo â gran gentileza, y no hazen sino alabar la virtud y grandeza de vuestra Alteza. a

La lettre de Fatime a été publiée par Torres y Aguilera (Càronica, fol. 92); le chroniqueur donne une liste des objets envoyés par la princesse turque à don Juan; c'étaient, entre autres, des robes de martre zibeline, de brocart et de différentes étoffes précieuses, de la porcelaine fine, des tapis et des tentures, des armes artistement damasquinées d'or et d'argent, et des damas ornés de rubis et de turquoises.

ses serviteurs auxquels il était particulièrement attaché. Le fils de Charles-Quint refusa d'accepter le présent de Fatime et le donna au frère de celle-ci. Dans une lettre à la princesse turque , il Tinforma que s'il avait agi ainsi, ce n'était pas qu'il méconnût la valeur de ce don magnifique, mais les rois, ses ancêtres, avaient toujours été dans l'habitude d'accorder généreusement leurs faveurs à ceux qui en avaient besoin et de n'en pas recevoir d'autrui comme une récompense *.

Don Juan montra la même noblesse d'àme dans sa conduite envers Veniero. Nous avons vu qu'il avait salué amicalement ce rude et vieux guerrier, avant la bataille ; il voulut alors le recevoir à bord de sa galère. A l'approche du Vénitien, le prince s'avança pour lui faire un accueil cordial. Il parla de son désir d'oublier le passé, et, le complimentant sur sa bravoure dans le combat, il l'appela affectueusement <l mon père. » L'irascible vieillard, peu préparé à cette réception amicale , fondit en larmes , et, dit le chroniqueur qui raconte cette anecdote , aucun de ceux qui assistaient à cette scène ne put se retenir de pleurer '.

* • El présente que me embio dexe de rescibir , y le huvo el mismo Mahamet Bey , no por no precîarle como cosa venida de sn mano , sino por que la grandeza de mis antecessores no acostumbra rescibir dones de los necessitados de favor, sino darlos y hazerles gracias. « — Torres y Aguilera, Chronica, fol. 94.

* D'après certains auteurs , don Juan ne se serait décidé que sur les prières de ses amis à faire cette démarcbe auprès de Tamiral vénitien. (Voy. Torres y Aguilera, CAronica, fol. 75; Vanderbammen , Don Juan de Austria, fol. 123.) Il est certain qu'il ne put oublier ce qui s'était passé ; on en a la preuve dans plus d'une lettre, où il parle de la difficulté qu'il aurait , dans une autre campagne , d'agir d'accord avec un homme d'un caractère aussi emporté. Ces représentations engagèrent le gouvernement de la république , malgré lui, à rappeler Veniero, en lui donnant

A Petala, un conseil de guerre avait été réuni pour décider des opérations ultérieures des alliés. Quelque^uas étaient d'avis que, poursuivant le succès obtenu, on tentât immédiatement une attaque contre €onstantinopIe. D'autres objectaient contre une pareille entreprise que Ton manquait de provisions et que les vaisseaux étaient endommagés; dans leur opinion , les différentes escadres devaient retourner chacune dans ses quartiers d'hiver , pour se réunir de nouveau et recommencer la guerre au printemps. D'autres encore, et parmi eux don Juan, voulaient qu'avant de se séparer les confédérés fissent un effort proportionné à leurs moyens. On convint donc de se porter vers 111e Leucade et d'y assiéger Sainte-Maure, place bien fortifiée, qui comman*dait, au nord, l'entrée du golfe de Lépante.

La flotte, levant l'ancre, le H octobre, arriva le lendemain devant Sainte-Maure. Une reconnaissance attentive du terrain ayant prouvé à l'évidence que le siège serait beaucoup plus difficile qu'on ne l'avait cru, on tint un nouveau conseil de guerre et l'on décida , comme la saison était fort avancée, que les opérations seraient momentanément suspendues, que les escadres prendraient leurs quartiers d'hiver, et qu'au printemps suivant on rouvrirait la campagne sous des auspices plus favorables.

Il s'agit alors d'opérer le partage du butin pris sur l'ennemi ; cette question fut réglée à la satisfaction de tous.

on autre emploi. En réalité, la oondoite qdi avait tant mécont^ité le prince et ses alliés paraît avoir été approuvée par les Vénitiens, lesqu^elâ y virent une preuve de la sollicitude de Tamiral pour Thonneur de sa nation, Fibu d'années plus tard, ils réparèrent amplement Tinjure faite au vieux guerrier, en Télevant à la plus haute dignité de l'Etat ; il fut le troi- ^ème de sa funille élu aux fonctions de doge , qu'il exerça depuis 1576 jusqu'à sa mort.

CONQUÊTE DE TUNIS, i^T

La moitié des galères et des yaisseaux plus petits, des (muons et des autres armes, ainsi que des captifs, fut donnée au roi d'Espagne ; Tautre moitié fut abandonnée au pape et à Venise, dans la proportion fixée par le traité de la ligue ^ Don Juan se rendit ensuite à Gorfou et passa trois jours dans cette ile, occupé de quelques réparations dont les bâtiments avaient besoin ; puis, se séparant des alliés, il se dirigea vers Messine , où il arriva , après une traversée orageuse, le 31 octobre.

On peut se faire une idée des transports de joie qui saluèrent son retour dans cette ville, qu'il avait quittée depuis un peu plus de six semaines et dans laquelle il revenait maintenant en triomphe , après avoir remporté la plus grande bataille navale des temps modernes. La population tout entière, ayant à sa tète les magistrats de la cité, se pressait sur le rivage pour assister au magnifique spectacle qui lui était offert. Quand la flotte entra dans le port, les traces du rude combat qu'elle venait de soutenir étaient encore visibles, mais l'étendard consacré continuait de flotter fièrement au haut du grand mât du Real, et l'on voyait s'avancer, derrière les vaisseaux victorieuse, une longue file de galères conquises, bien plus endommagées que celles des Espagnols et portant leurs bannières renversées qui traînaient honteusement dans l'eau. Quand le prince débarqua à la tète de ses troupes , des fanfares retentirent et les forts qui commandaient Messine tirèrent d'étourdissantes salves d'artillerie.

^ Le butin trouvé à bord des raîsseaux turcs fut abandonné aux soldats qui l'avaient pris; il y en avait assez pour enrichir plus d'un pauvre aventurier : u Assi por la Victoria havida oomo porque muchos venian tan ricos y prosperados que no havia bombre que le preciasse de gastar moneda de plata sino Zequies , ni curasse de regat«ar en nada que comprassç. « -*- Torres j Agailcora, Chronica, fol. 79.

Le jeune commandaDt fut reçu sous un dais splendide et fut escorté par une foule innombrable d^habitants et de soldats. Le clergé 9 se mêlant au cortège, entonna un Te Deum^ et tous, entrés dans la cathédrale, s'unirent pour rendre des actions de grâces au Tout-Puissant, qui leur avait accordé une victoire aussi glorieuse ^

Don Juan fut logé somptueusement dans le château ; on lui offrit un banquet magnifique, moyen , déjà connu alors, de manifester la reconnaissance publique; la ville lui donna un gage plus durable de sa gratitude , en lui faisant un présent de trente mille couronnes. Enfin on décida de lui ériger une statue colossale en bronze , qui devait perpétuer la mémoire du vainqueur de Lépante ; un habile artiste fut chargé de ce travail. Le prince accepta l'argent, mais ce ne fut que pour le consacrer au soulagement des soldats malades et blessés. Avec la même générosité, il fit distribuer à ses compagnons d'armes sa part de butin , y compris l'or et les riches vêtements de brocart que l'on avait trouvés dans la galère d'Ali Pacha ^.

* Pour les pages précédentes, voy. Yanderhammen , Don Juan de Austria, fol. 186; Torres y Aguilera, Chronica, fol. 79; Cabrera, FUipe SegundOy p. 696; Herrera, Eisioria General, tom. Il, p. 37; Ferreras, Hist. d'Espagne, tom. X, p. 261.

* Une vieille romance célèbre ainsi ce trait de générosité de don Juan :

• Y ansi seda como de oro « Ningona cosa ba querido ' Don Juan, como libéral,

« Por mostrar do ba descendido,

• Sino que entre los soldados » Fuese todo repartido

« En premio de sus trabajos B Pues lo babian merecido. « (Duran, Romancero General, Madrid, 1851, tom. U, p. 185.)

La nouvelle de la victoire de Lépante causa une profonde sensation dans toute la chrétienté : les Turcs passaient généralement pour invincibles sur mer. Les nations alliées, en particulier, témoignèrent leur joie par des manifestations extraordinaires, qui trahissaient les craintes dont elles avaient été tourmentées auparavant. A Venise, qui n'avait plus désormais à redouter de mourir, le doge, les sénateurs, les habitants se réunirent sur la place Saint-Marc et se félicitèrent mutuellement du succès de leurs armes. Un décret public ordonna de fêter, tous les ans, le 7 octobre comme un anniversaire national.

L'allégresse ne fut guère moins vive dans le royaume de Naples, dont les côtes avaient été si souvent désolées par les descentes des pirates turcs. J^orsque le marquis de Santa Gruz, l'amiral de la flotte napolitaine, rentra avec ses vaisseaux dans le port de la capitale , il fut reçu par les acclamations enthousiastes qui saluent un conquérant revenant des combats.

Mais ces honneurs mêmes n'égalèrent pas ceux qui furent rendus, dans la ville de Rome, à Colonna, le capitaine général des galères du pape. On revit les splendeurs de l'ancien triomphe romain, le jour où Colonna fut conduit en procession solennelle à travers les rues de l'antique capitale du monde, tandis que l'on portait devant lui les trophées conquis sur l'ennemi et qu'une foule de captifs le suivaient dans un morne silence. Pie V avait déjà prédit la victoire des chrétiens, d'après une révélation qui, disait-il , lui avait été faite par le ciel ; mais , lorsqu'il apprit le succès que venaient de remporter les alliés, celui-ci dépassait tellement son attente que, vaincu par l'émotion, le vieux pontife versa un torrent de larmes , en s'écriant , dans le langage de

révangéliste : « Il y avait un homme envoyé de Dieu, et cet homme se nommait Jean ^ >

On croira sans peine que Theureuse nouvelle ne fut pas reçue avec moins d'allégresse en Espagne que dans les autres pays chrétiens. Don Juan avait envoyé de Petala Lope de Figueroa avec des dépêches adressées au roi et le grand étendard ottoman , le plus glorieux trophée conquis dans la bataille *; il dépécha bientôt après un courrier avec des lettres plus détaillées. Il arriva que l'un et l'autre ne virent Philippe que lorsqu'il était déjà instruit de l'événement depuis quelques semaines. L'ambassadeur de Venise avait reçu, le 31 octobre, des dépêches de son gouvernement, renfermant un récit détaillé - de la bataille ; il se rendit aussitôt au palais et trouva le monarque dans sa chapelle particulière, où il assistait aux vêpres» la veille de la Toussaint. La communication que lui fit l'envoyé le remplit de joie, on n'en peut douter, mais, dtï-on, loin de laisser paraître ces sentiments, il continua ses prières, sans que l'on remarquât aucun changement dans sa physionomie, jusqu'à la fin du service. Il donna alors Tordre de chanter le Te Deum '; tous les assistants s'unirent, le cœur ému,

* Lorea, Vida de Pio Quinto, cap. XXIV, {2. — Torres y Aguil^a, Chfonica, fol. 80. — Rosell, Historia del Combate Naval, p. 124, 125.

• Philippe, dans une lettre écrite de TEscurial, en novembre , parle de la joie avec laquelle il reçut ce trophée des mains de Figaeroa. (Voy. la lettré dans Rosell, HUi, del Gombate Naval, Apénd, n° 15.) L'étendard fut déposé à l'Escurial, où il fut détruit par le feu, en 1671. — Documentos inédit os, tom. III, p. 256.

' • Y 8. M. no se altero, ni demudo, ni hizo sentimiento alguno, y se estuvo con el semblante y serenidad que antes estaba , con el quai semblante estuvo hast a que se acabaron de cantar las vlsperas. a -* Memorias de Fray Juan de San Gerouimo, Docttscentos ikéditos, tom. HI, p. 858.

pour remercier le Dieu des armées d^avoir fait triompher la croix *.

La nuit, Madrid tout entier fut illuminé; le lendemain, le légat du pape dit la messe en présence du roi , qui se rendit en procession solennelle à Tégiise de Sainte-Marie , oJi le peuple et la cour se joignirent ensemble aux actions de grâces que Ton offrait au ciel.

Une lettre de Philippe à don Juan , datée de TEscurial , le 29 novembre, nous montre le monarque parlant à son frère dans la plénitude de son cœur ; la reconnaissance et l'affection fraternelle se peignent dans ce langage. < Je ne pois, » dit-il, < vous exprimer la joie que j'ai ressentie , en apprenant votre conduite pendant le combat , la rare bravoure que vous avez déployée et la vigilance avec laquelle vous avez dirigé les autres , toutes choses qui , sans doute , ont été une des principales causes de ce succès ; aussi je me plais à reconnaître qu'après Dieu, c'est à vous que je dois la

*■ Le troisième volume des Documentos inédUos renferme nn long extrait d'un manuscrit de rEscurial, œuvre d'un moine biéronymite; l'auteur rapporte que Philippe était à vêpres, dans le palais-côuvent de l'Escurial, lorsqu'un courrier, dépêché par don Juan , lui apporta la nouvelle de la victoire. Cabrera (Fili^pe Segundo, p. 696) et les principaux écrivains eastillans ont suivi ce récit, dont l'inexactitude est pourtant attestée suffisamment par deux lettres, écrites vers ce temps à don Joan d'Autriche, l'u&e par le secrétaire royal, Alzamora, l'autre par le monarque lui-même. D'après ces lettres , Philippe aurait été instruit de l'événement , pour la première fois, par l'ambassadeur vénitien, dans la chapelle de son palais, à Madrid, tandis qu'il disait ses vêpres, la veille de la Toussaint. H est assez remarquable que le secrétaire ne fait aucune allusion à Tindifférence avec laquelle le roi accueillit, dit-on, la nouvelle. Ces dépêches intéressantes sont conservées dans la bibliothèque nationale de Madrid : M. Eosell lésa reproduites dans son mémoire (Apénd. n<^ 13, 16). On ne fait guère un pas sur le terrain de l'histoire, sans s'apercevoir qu'il est bien plus aisé de répéter une erreur que de la redresser.

ivi HISTOIRE DU RÈGNE DE PHILIPPE II.

victoire, et je suis heureux qu'il vous ait été réservé, à vous qui m'êtes si proche et si cher, d'accomplir cette grande œuvre qui vous a valu tant de gloire aux yeux de Dieu et du monde entier *. »

Les sentiments du monarque étaient partagés par la nation entière, saisie d'un enthousiasme sans bornes. <k II n'y a personne, » écrit un des secrétaires du roi à don Juan y <i qui ne reconnaisse la main de Dieu dans ce fait, bien qu'on ait peine à le croire réel et à s'assurer que l'on ne rêve pas , tant ce combat naval surpasse tous ceux dont on a jamais entendu parler ^. » Les peintres et les sculpteurs les plus célèbres furent chargés de perpétuer le souvenir du glorieux événement; mentionnons, entre autres, le Titien , qui avait passé deux années en Espagne, au temps de Charles-Quint, et qui, âgé alors de plus de quatre-vingt-dix ans , exécuta le grand tableau , la victoire de la Ligue , qui orne encore aujourd'hui les murs du Musée de Madrid '. La muse castillane avait trouvé un thème fécond en nobles inspirations ; parmi une foule de chants épiques et lyriques, citons le poème héroïque d'Ercilla * et la sublime camion

* u Y ansi â vos (despues de Dios) se ha de dar el parabien y las gracias délia, como yo os las doy, y â ml de que por mano de persona que tanto me toca como la vuestra, y â quien yo tanto quiero, se haya hecho un tan gran negocio, y ganado vos tanta honra y gloria con Dios y con todo el mundo. i — Rosell, Historia del Combate Naval, Apénd. n" 15.

* Carta del secretario Alzamora â Don Juan de Austrîa, Madrid, 11 Nov. 1571, ap. Rosell, Historia del Combate Naval, Apénd. n'' 13.

^ Voy. Ford, Handbookfor Spain-, tom. II,- p. 697.

* Ercilla a consacré le XXIV« chant de l'Araucana au magnifique épisode de la bataille de Lépante. Si Ercilla n'assistait pas, comme Cervantes, à la bataille, ses relations avec les principaux acteurs de ce drame donnent à son épopée , indépendamment du talent poétique de l'auteur» une très grande valeor, au point de vue historique.

de Fernando de Herrera, qui rappellent la journée de Lépante sous des formes plus durables que la toile ou le marbre, et aussi impérissables que la parole même.

Tandis que tous s'empressaient de rendre hommage au prince dont la bravoure et le talent avaient gagné la plus grande bataille du siècle , les hommes d'un jugement plus froid et plus formé étaient portés à se demander où étaient les fruits de cette grande victoire. Si le père de don Juan, Charles-Quint, ^vait remporté ce succès, disait-on , il ne se serait pas retiré , mais , avant que Tennemi fût revenu de sa stupeur , il lui eut fait subir une seconde défaite. Un grand nombre de gens se montraient convaincus que le jeune généralissime eût dû conduire immédiatement sa flotte à Gonstantinople.

Il y avait, en apparence , des motifs de critiquer la conduite du prince; mais, pour expliquer celle-ci, nous devons considérer que don Juan se trouvait dans une toute autre position que l'empereur , son père ; il n'exerçait guère sur ses troupes l'autorité absolue que possédait Charles-Quint. Les commandants des différentes escadres, presque égaux par le rang, exigeaient, comme un droit, qu'on les consultât dans toutes les affaires d'importance. La plus grande jalousie régnait entre les trois principaux chefs, comme entre leurs troupes ; ils étaient unis , il est vrai , dans une haine commune contre les Turcs, mais chacun avait plus ou moins en vue les intérêts de son pays, quand il s'agissait de décider vers quel point ils dirigeraient leurs efforts. Le territoire pris sur l'ennemi dans le Levant devait agrandir les possessions de Venise, et les terres conquises à l'ouest de la Méditerranée devaient augmenter la puissance du roi de Castille. Ce sentiment de rivalité entre les Espagnols et les

Yénitiens s*était, comme nous TavoDs vu, manifesté avec tant de force, au début de Texpéditioa, qu'il avait failli en amener la ruine.

Ceux qui reprochaient à don Juan de n'avoir pas tourné ses armes contre Gonstantinople se formaient, parait-il » une idée très fausse de la puissance de Fempire ottoman , qui fut révélée dans le cours de la même année. Dans une lettre remarquable, qui a été conservée et fut écrite un mois après la bataille de Lépante , le duc d'Albe discuta le parti qu'il fallait prendre pour recueillir les fruits de la victoire; il exprime l'opinion que toute tentative contre Gonstantinople et même contre une partie quelconque de la Turquie , à moins d'être soutenue par une coalition générale des grands États chrétiens, ne pouvait qu'aboutir à une déception, tant les ressources de cet empire étaient immenses '. S'il en était ainsi , et il n'y avait pas de meilleur juge que le duc d'Albe dans les affaires militaires , combien étaient insuffi-* sants les moyens dont le prince disposait pour exécuter cette entreprise, avec des alliés unis, comme l'événement le prouva, par un faible lien, et une flotte si endommagée dans la bataille, qu'un grand nombre de vaisseaux étaient à peine en état de tenir la mer !

Ajoutons que le roi voulait, et son frère le savait , que la flotte espagnole retournât en Sicile pour y passer l'hiver ^. Don Juan, en poursuivant la campagne, encourait donc une

* La lettre, qui est datée de Bruxelles, 17 novembre 1571, est adressée à Juan de Zuniga, l'ambassadeur de Castille à la cour de Eome. On a reproduit dans les Documentos médihs, tom. UI, p. 292-303, un maimscrit du xvi« sMlsle, conservé dans la bibliothèque du duc d'Ossuna.

* « Ya havreis entendido la orden que se os ha dado de que invemeis en Meçîna, y las causas dello. « — Carta del Eey â su bermano, ap. Eosell, Historia del Combate Naval ^ Apénd, il'* 15 •

CONQUÊTE DE TUNIS. ii5

grave responsabilité. Il ayait atteint an but qu'il s'était proposé; il avait remporté une victoire plus complète que n'avaient pu l'espérer les plus fiers Castillans. Prolonger la lutte, dans cette situation, eût été en quelque sorte défier le sort, hasarder la gloire qu'il avait déjà gagnée et s'exposer à voir tristement se flétrir les lauriers qu'il avait cueillis. Pouvait-on s'étonner que le jeune commandant, même avec son esprit aventureux , craignit de jouer une partie aussi dangereuse, avec tant de chances contre lui?

C'est une grande erreur de croire que la \ictoire de Lépaate ait été stérile et sans aucun profit pour les vainqueurs. Il est vrai qu'elle ne fit pas perdre un pouce de territoire aux vaincus; ceux-ci réparèrent même, dès l'année suivante, les énormes pertes qu'ils avaient subies en hommes et en vaisseaux ; mais ils avaient perdu ce prestige qui fait la force du conquérant. Une longue suite de succès, qui avaient illustré les règnes des princes ottomans, et particulièrement celui du dernier empereur, Soliman le Magnifique, avaient fait considérer les Turcs comme invincibles ; il n'y avait pas de nation chrétienne qui ne tremblât à l'idée d'une guerre avec la Turquie. Le charme était maintenant rompu ; si leurs ressources étaient encore immenses, les infidèles n'avaient plus la même confiance en eux-mêmes, et, à mesure que leur assurance diminuait , celle des Yénitieas augmentait. Lorsque, l'année suivante, les flottes ennemies se rencontrèrent, les musulmans, malgré leur grande supériorité numérique , refusèrent le combat. Pendant soixante-dix a&s après cette guerre, les Ottomans renoncèrent à faire aucune tentative pour s'emparer d'une partie des possessions de la république, qui, situées dans leur voisinage, devaient exciter leur convoitise. Lorsque les deux États

entrèrent pins tard en lutte, Venise, au lieu de compter sur des alliés, parut seule sur le champ de bataille et le disputa à la Turquie avec une intrépidité qui la mit sur un pied d'égalité avec cette gigantesque puissance. Celle-ci était déjà arrivée à son déclin , et ceux qui ont étudié le plus attentivement rhistoire de Fempire ottoman , datent de la bataille de Lépante le commencement de sa décadence ^

Les contingents fournis par les alliés auraient dû être prêts au commencement de Tannée suivante, 1572; ils ne le furent qii'au milieu de Tété. Une des causes de ce retard

était la difficulté de décider vers quel point on se dirigerait. Les Vénitiens, (fans un but intéressé, désiraient poursuivre la guerre dans le Levant ; d'un autre côté , Philippe, pour des motifs semblables, demandait qu'on la portât à Touest de la Méditerranée et qu'on entreprit une expédition contre les États barbaresques. Enfin Pie V, animé d'un fougueux enthousiasme qui lui faisait dédaigner ou surmonter tous les obstacles, voulait marcher sur Gonstantinople et de là vers la Terre-Sainte; ces chimériques projets de croisade provoquaient les sourires et peut-être les railleries des hommes plus instruits que le pape dans la science militaire ^.

* Voy. Rosell, ffistoria del Combate Naval y p. 157 ; Lafaente, Historia de Espana, Madrid, 1850, tom. Xlll, p. 538. Eanke, qui a fait de rhistoire de l'empire ottoman l'objet d'une étude particulière, s'exprime ainsi : « Les Turcs perdirent toute leur ancienne coiifiance après 1a bataille de Lépante. Ils n'avaient pas de rival à opposer à don Juan d'Autriche. La journée de Lépante anéantit leur suprématie. » — Ottoman andSpanish Empires (trad. angl.), p. 23.

^ » Su Santidad ha de querer que se gane Constantinopla y la Casa Santa, y que tendra muchos que le querrân adular con facilitârselo, y que no faltaràn entre estos algunos que hacen profesion de soldados y que como su Beatitud no pueden entender estas cosas. « — Garta del Duque de Alba, dans les Documentos inéditos^ tom. III, p. 300.

Le pontife s'efforça de nouveau de communiquer son ardeur aux princes chrétiens, mais ii les pressa vainement d'entrer dans la ligue; tous refusèrent d'y prendre part, sous l'un ou l'autre prétexte ; peut-être craignaient-ils moins le Turc que l'accroissement de la puissance du roi d'Espagne. Les vastes plans de Pie V furent détruits par sa mort, qui arriva le 1®' mai 1572; il était le véritable auteur de la ligue; elle avait occupé son esprit jusqu'au moment suprême et, par le dernier acte de sa volonté, il lui légua une somme d'argent considérable , renfermée dans ses coffres*. On peut dire que, de tous les confédérés, il était le seul qui eût uniquement en vue les intérêts de la foi; c'est ce qui devint bientôt évident.

Philippe II se trouvait, à cette époque^ dans une situation critique ; il craignait vivement de voir un prélat de la faction française monter dans la chaire de saint Pierre, et avait des motifs sérieux de se défier de la politique de la France; par rapport aux Pays-Bas. Il voulait être rassuré sur ces deux points, avant de réunir à grands frais l'escadre qu'il s'était obligé à fournir, comme son contingent. Ce fut en vain que les alliés invitèrent don Juan à les aider avec sa flotte espagnole ; le prince avait reçu la défense royale de quitter Messine , et il s'indignait en vain contre cet ordre qui menaçait de fermer si tôt la carrière glorieuse où il était entré, et l'exposait aux accusations les plus offensantes. Ce ne fut que le 6 juillet que le roi lui permit d'envoyer au secours des confédérés une faible partie de son contingent , s'élevant à vingt-deux galères et cinq mille hommes de troupes.

* Eanke, Uistory ofthe Popes (trad. angl.), tom. I, p. 384. T. V. 8

Certains historiens expliquent la conduite de Philippe , en cette occasion, moins par les embarras où il se trouvait, que par sa crainte de donner à son frère Toccasion de se couvrir de nouveaux lauriers et peut-être d'ériger pour luimême un royaume indépendant, comme Pie \ l'y avait encouragé. Cette opinion peut sembler confirmée, ou , du moins, on peut juger de la jalousie du monarque à Tégard de son ambitieux frère, par ses dépêches à ses ambassadeurs en Italie, dans lesquelles, tout en recommandant de témoigner à celui-ci la déférence qui lui est due, il leur ordonna de s'abstenir soigneusement de lui donner, en parlant ou en écrivant, le litre d'aWc55c, au lieu de celui d'excellence; le roi ajoutait qu'ils ne devaient point cacher que celte recommandation venait de lui ^ Il envoya les mêmes instructions à ses ambassadeurs en France, en Allemagne et en Angleterre; c'était là arrêter par un fil, dans son essor, Taiglon qui s'élançait vers le ciel ; mais celui-ci était averti que son maître lui défendait de voler trop haut.

Heureusement, Philippe fut délivré de ses craintes relativement au nouveau pape, par l'élection du cardinal Buoncompagno. Ce prélat, qui prit le nom de Grégoire XIII, était personnellement connu du roi par un séjour de plusieurs années à la cour de Castille ; attaché à ce monarque, il avait hérité du zèle que déployait son prédécesseur dans la croisade contre les infidèles. Sans perdre de temps, il envoya au roi ses « lettres de feu^ » comme les appelait don Juan, pour l'exciter à redoubler d'efibrts. Philippe avait également appris avec satisfaction que les Guise, partisans dévoués de

* Lafuente, Historia de Espana, tom. III, p. 530. ' * Brèves de fuego. • — Ibid., p. 529.

TEspagne, avaient pris la direction des affaires publiques en France. N'ayant désormais plus rien à craindre, il consentit au départ de son frère, avec le reste de son escadre, composée de cinquante-cinq galères et de trente vaisseaux plus petits ; mais le prince, en arrivant à Corfou, le 9 août, trouva que les alliés, fatigués de la mer, étaient déjà partis, sous le commandement de Golonna, à la recherche des Turcs.

La Porte ottomane avait montré une telle activité, qu'en six mois on Tavait vue construire et équiper cent vingt galères, qui, jointes aux autres, constituaient une flotte formidable ^ Ce fait témoignait de l'étendue des ressources de l'empire, mais il fait supposer que les galères turques, au xvi^ siècle, étaient loin de ressembler aux bâtiments de guerre de notre époque. Le commandement supérieur avait été confié à Uluch Ali, le chef algérien qui avait, par d'habiles manœuvres, sauvé le petit nombre de vaisseaux qui, à la bataille de Lépante, échappèrent à la destruction; ce corsaire était, avec justice, haut placé dans la confiance du sultan et avait la direction suprême dans les affaires maritimes.

Les deux flottes se trouvèrent en présence, sur les côtes occidentaleis del a Morée; mais quoique Uluch Ali fût bien supérieur aux alliés par le nombre et par la force de ses vaisseaux, il refusa le combat et manœuvra aussi habilement pour. éviter une bataille, qu'il l'avait fait auparavant pour se soustraire à une défaite.

Les alliés retournèrent à Corfou, vers la fin du mois

* » E si è veduto , che quando gli fa data la gran rotta , in sei mesi rifabbricô cento venti galère, oltre quelle che si trovavano in essere, cosa che essendo prevedata e scritta da me, fa giadicata piuttosto impossibile che crednta. » — Relazione di Marcantino Barbara^ 1573, ap. Alberi, Eelazioni Fenete, tom. III, p. 306.

d'août, et y furent renforcés par le reste de Tescadre espagnole ; les flottes combinées se composaient maintenant de deux cent quarante bâtiments, dont près des deux tiers étaient des galères ; ces forces étaient un peu supérieures à celles de Tennemi. Alors don Juan, déployant, comme généralissime de la ligue, la bannière consacrée, leva Tancre et se dirigea vers le sud. Il arriva bientôt devant les ports de Modon et de Navarin, où mouillaient les deux divisions de la flotte turque; il voulait les attaquer séparément, mais tous ses efforts ne purent les empêcher d'effectuer leur jonction dans le port de Modon. Le 7 octobre, Uluch Âli prit la mer, disposé, semblait-il, à livrer bataille. C'était l'anniversaire de la victoire de Lépante, et le prince se berçait de Fespoir que la fortune allait de nouveau couronner ses armes comme en ce jour mémorable ; mais, si l'amiral turc n'avait pas voulu attaquer les confédérés, lorsqu'il leur était supérieur par le nombre, il n'était guère probable qu'il en viendrait aux prises avec eux lorsqu'il leur était inférieur ; après quelques manœuvres sans aucun résultat, il se réfugia sous le château de Modon et rentra au port. Don Juan voulait le suivre pour le forcer à combattre, mais les autres commandants le détournèrent de ce projet, en lui représentant qu'une attaque contre une place aussi forte présentait trop de dangers et peu de chances de succès.

Ce fut en vain que les confédérés restèrent dans le voisinage, avec l'espoir d'amener les Turcs àun engagement ; l'été se passa sans qu'aucun changement se produisit dans la situation. Cependant les provisions commençaient à manquer; l'automne, fécond en orages, approchait, et le prince, mécontent de ses alliés, qui lui donnaient, à son avis, de timides conseils et se permettaient de lui imposer un frein.

décida, comme la saison était trop avancée pour tenter une nouvelle entreprise, de se retirer jusqu'au printemps suivant, où il espérait entrer plus tôt en campagne. Les confédérés, en arrivant à Paxos, vers la fin d'octobre, se séparèrent et prirent leurs quartiers d'hiver; don Juan, avec la flotte espagnole, retourna en Sicile ^

Le pape et Philippe II, sans se laisser décourager par rinsuccès de cette expédition, résolurent de reprendre les opérations, au commencement du printemps, avec une armée plus formidable qu'auparavant; mais une étrange nouvelle vint tout à coup détruire leurs projets : Venise avait conclu séparément un traité avec la Porte. Ce traité, qui fut, dit-on, négocié par l'entremise de l'ambassadeur français, fut signé, le 7 mars 1573. Les conditions en étaient assez extraordinaires, vu la position respective des deux parties ; par les deux principaux articles, la république s'engageait à payer au sultan, pendant trois ans, une somme annuelle de cent mille ducats, et à lui céder llle de Chypre, cause originaire de la guerre. On eût pu croire que les Turcs, et non les chrétiens, eussent gagné la bataille de Lépante *.

. Venise était un État commerçant et , sans doute , la paix lui était plus profitable qu'une guerre, si bien conduite qu'elle fût; à ce point de vue, même un pareil traité avec nn ennemi aussi redoutable pouvait être politique. Mais les

* Pour les pages précédentes, voy. Torres y Aguilcra, Chronica, fol. 87-89; Cabrera, Filipe Secundo, lib. X, cap. V; Vanderhammen , Don Jttan de Anstria, fol. 169 et seq.; Parata, Querra di Cipro, p. 206 et seq.; Sagredo, Monarcas OiAomanos, p. 301, 302.

* C'est la réflexion de Voltaire : • H semblait, que les Turcs eussent gagné la bataille de Lépante. • «— Essai sur les mœurs, chap. CLX.

nations, pas plus que les individus, ne peuvent séparer leurs intérêts de leur honneur, et pouvait-il y avoir rien de plus déshonorant pour Venise que de s'entendre secrètement avec Tennemi et de déserter les alliés qui s'étaient engagés dans la guerre, à sa sollicitation et pour sa défense? Cette conduite n'était que trop en harmonie avec l'histoire de cette république ; elle justifiait cette réputation de mauvaise foi qu'elle s'était acquise et qui expliquait la répugnance des puissances chrétiennes à entrer dans la ligue ^

Philippe reçut cette nouvelle avec son sang-froid ordinaire : « Si Venise, » dit-il , « croit sauvegarder de cette manière ses intérêts, je puis dire avec vérité que, dans tout ce que j'ai fait , j'ai cherché à ménager à la fois ses intérêts et ceux de la chrétienté. » Il parla toutefois plus nettement par la suite à l'ambassadeur vénitien. Le pape donna un libre cours à son indignation dans le consistoire, où il dénonça la conduite de la république dans les termes les plus amers et les plus méprisants; lorsque celle-ci, pour calmer sa colère, voulut s'excuser en alléguant les embarras de sa situation , le pontife refusa de recevoir l'envoyé spécial qui avait été chargé de cette mission. Don Juan ne voulut pas croire à la défection de Venise, lorsqu'elle lui fut annoncée, mais, l'ayant apprise par une communication directe de son gouvernement, il donna, dans sa fureur, l'ordre d'enlever le grand étendard de la ligue , arboré sur sa galère, et de hisser à la place la bannière de Castille ^.

Ainsi finit la sainte ligue, sur laquelle Pie V avait fondé

* On trouvera le traité dans Dumont, Corps diplomatiqtie , tom. V, parti, p. 218, 219.

* Rosell, Historia dél Combate Naval y p. 149. — Cabrera, FUipe Segundoy p. 1^1, — Torres y Aguilera, Chronica, fol. 95.

Tespoir de conquérir Conslantinople et de délivrer la Palestine. Philippe pouvait maintenant porter la guerre où il le voulait; il résolut donc d'envoyer une expédition sur les côtes de Barbarie. On choisit, comme lieu d'attaque, Tunis, ville opulente, où demeurait plus d'un de ces pirates qui infestaient le commerce de la Méditerranée. Cette place était tombée au pouvoir de Charles-Quint, dans la mémorable campagne de 1555, mais elle avait été depuis reprise par les musulmans; les Espagnols étaient toutefois restés maîtres de l'imposante forteresse de la Goulette, qui en commandait les approches.

Vers la fin de septembre 1574, don Juan partit de la Sicile, avec une flotte composée d'environ cent galères et d'un nombre presque égal de vaisseaux moins grands. Il n'emmenait pas moins de vingt mille hommes de troupes avec lui ^ La campagne fut courte. La plupart des Tunisiens s'enfuirent de la ville; ceux qui y restèrent, peu nombreux, ne se soucièrent pas d'attirer la guerre sur leurs tètes , en ofiTrant de la résistance ^à l'ennemi. Le prince, sans avoir même tiré un coup de fusil, entra à la tète de ses bataillons dans Tunis, dont on avait ouvert les portes ; il trouva dans cette ville un ample butin, près de cinquante pièces d'artillerie, toute espèce de munitions, du blé en grande quantité, des étoffes de coton et de laine, de soie et de brocart, et d'autres marchandises de grande valeur. Le sac de cette capitale dura plus de huit jours *. Les Espagnols y trouvèrent tout, en somme,

* Vanderhammen, Don Juan deAmiria, fol. 172.

* Cabrera, Filipe Segundo, p. 765. — Vanderhammen, Don Juan de Austria, fol. 174, 175 . — Torres y Aguilera, Chronica, fol. 103 et seq. — Ce dernier autear, qui assistait à la prise de Tunis, fait un horrible tableau de la rapacité des soldats.

lU HISTOIRE DU RÉGNE DE PHILIPPE II.

sauf la gloire, car il ne saurait guère y en avoir là où il n*y a pas d'obstacles à vaincre.

Don Juan défendit à ses troupes de maltraiter les Tunisiens et de faire des esclaves; par une proclamation , il invita ceux qui s'étaient enfuis , à revenir, en leur promettant sa protection. Sous un rapport sa conduite fut remarquable; Philippe, fatigué des dépenses exigées annuellement par Tentretien du fort de la Goulette, avait recommandé , sinoA ordonné positivement à son frère , de le démanteler et de raser également les fortifications de Tunis ^ Au lieu de se conformer à ces instructions, le prince, à peine maître de la capitale, fit restaurer soigneusement la Goulette et donna , en même temps. Tordre de bâtir une puissante forteresse dans la ville; il confia cette tâche à un ingénieur italien^ nommé Cerbelloni, chevalier de Malte, auquel il laissa huit mille soldats, qui devaient être employés à la construction et à la défense du fort.

Le jeune commandant suivait, dit-on, les inspirations de son secrétaire, Jean de Soto, homme habile mais intrigant,

* Les écrivains castillans parient généralement d*an ordre pérempioire de Philippe. Cabrera, l'une des meilleures autorités, dit : « Mandio el Rey Catolico a Don Juan de Austria enplear su armada en la conquista de Tnnez, i que le desmantelase, i la Goleta. « Mais il ajoute bientôt après : « Olvidando el buen acuerdo del Eey, por consejo de lisongeros determino de conservar la ciudad. » (Filipe Secundo, p. 763, 764.) De cette restricticm Ton peut conclure que le roi voulait donner au prince son opinion bien arrêtée sur ce sujet , mais non sous forme d*un ordre absolu qui ne laissât pas à celui-ci la liberté d'agir à sa guise ; ce qui rend cette supposition plus admissible, c'est qu'au printemps de l'année suivante, nous voyons Philippe, écrivant à son frère, exposer tous les arguments pour ou contre le démantèlement de la forteresse de Tunis, et finir par soumettre la question à la décision de don Juan lui-même. « Eepresentadas todas estas dificultades, manda remitir S. M. al Senor Don Juan que él tome la resolucion que mas convenga. « — Documentas inéditosy tom. III, p. 139.

qui entretenait son maitre dans ces idées ambitieuses que Pie Y avait flattées , comme on Ta va. Aucun endroit ne semblait mieux choisi pour devenir te siège d'un royaume que Tunis, florissante capitale, entourée d'un territ(>ire riche et populeux. Philippe avait été informé de l'ascendant absolu que Soto avait pris sur don Juan, et il Téloigna de celui-ci, en loi donnant une position dans Tarmée; il envoya Jean de Ëscovedo pour le remplacer dans ses fonctions de secrétaire. Mais on s'aperçut bientôt qn'Escovedo avait accfuis sur le jeune prince une influence plus grande encore et plus funeste que celle de son prédécesseur, et les incidents auxquels cette nouvelle liaison donna lieu étaient destinés à remplir quelques-unes des pages les plus sombres de l'histoire de celte époque. <

Ayant mis en sûreté sa nouvelle conquête et reçu la soumission volontaire de la ville voisine de Biserte, don Juan repartit avec sa flotte pour ta Sicile ; il débarqua à Palerme, au milieu des détonations de l'artillerie, des acclamations du peuple et des réjouissances qui signalent le retour d'un triomphateur. Il ne resta pas longtemps dans cette ile ; après avoir renvoyé sa flotte , il s'embarqua pour Naples, où il arriva vers le milieu de novembre. 11 se proposait de passer l'hiver dans cette capitale qui, grâce à son délicieux climat et à la beauté de ses femmes, l'attirait, dit le chroniqueur, par la promesse de plaisirs qui étaient de son âge ^ Sa partialité pour Naples fut largement récompensée par les habitants , surtout par les belles dames napolitaines, dont il ambitionnait les sourires; si son extérieur brillant et le charme de ses

' » Forque la gentileza de la tierra i de las damas en su conservacion agradaba a su gallarda edad. » — Cabrera, FUipe Segundo, p. 755. — Yoy. aussi Yanderhammen, Don Juan de Justria, loi. 176.

manières avaient excité leur admiration, lorsqu'il parut pour la première fois devant elles au moment d'entrer dans une carrière éclatante , combien leur enthousiasme ne dut-il pas être excité quand elles le revirent, le front entouré d'une auréole de gloire, comme l'heureux champion delà chrétienté !

Don Juan mena une vie heureuse dans la riante capitale de l'Italie méridionale, mais on aurait tort de croire qu'il s'y plongea dans une molle oisiveté. Au contraire, il consacrait, chaque jour, une partie de son temps à l'étude et une autre à l'expédition des affaires. Quand il sortait, il recherchait la société de gens distingués par leur science et plus encore par leurs capacités politiques; il témoignait à ceux-ci une courtoisie qui n'ôtait rien à la dignité de son maintien, et sa conversation avec eux trahissait ses idées ambitieuses , qui le montraient tourmenté du désir de s'élever à une hauteur où il n'était pas encore parvenu; évidemment pour tous ceux qui l'observaient , l'ambition était le grand mobile de ses actes et à cette passion, toute autre était subordonnée, même l'amour du plaisir.

Au milieu des fêtes de Naples , le prince avait constamment les yeux fixés sur les moyens de s'assurer de son royaume d'Afrique; il dépêcha son secrétaire, Escovedo, à Rome, pour prier le pape de s'entremettre en sa faveur auprès de Philippe. Grégoire XIII , qui était aussi bien disposé pour don Juan que l'avait été son prédécesseur, se rendit volontiers à cette prière et chargea son nonce à la cour de Castille de faire tous ses efforts pour obtenir le consentement du roi à la demande du jeune commandant; le nonce devait déclarer au monarque quQ rien ne pourrait être plus agréable au chef de l'Église que de voir reconnaître aussi justement les grands services rendus au chris-

tianisme par le prince. Philippe accueillit très gracieusement cette communication ; il était, dit-il, reconnaissant au pape, de l'intérêt qu'il daignait prendre à don Juan, et il serait heureux de pouvoir récompenser son frère, selon ses mérites. Mais il était trop tôt pour prendre une décision sur ce point; le roi venait d'apprendre que le sultan faisait d'immenses préparatifs pour reconquérir Tunis, et, avant de donner cette ville, il fallait savoir à qui elle appartenait ^

Les renseignements que Philippe avait reçus étaient exacts ; à peine instruit du sort de Tunis, Sélim avait fait de prodigieux efforts pour enlever aux Espagnols leur conquête. Une flotte imposante avait été réunie et placée sous les ordres d'Uluch Ali, qui, en sa qualité de dey d'Alger, était particulièrement intéressé à empêcher une puissance chrétienne de s'établir dans le voisinage de ses États. Le commandement des forces de terre avait été donné à Sinan Pacha, gendre de Sélim.

Les Ottomans débarquèrent sur les côtes de Barbarie, au commencement de juillet. Tunis n'offrit pas plus de résistance à leurs armes qu'elle n'en avait opposé à celles de l'Espagne ; cette ville avait si souvent changé de maître que ses habitants semblaient accepter toute domination avec la même indifférence. Les Turcs eurent plus de peine à réduire la Goulette et le fort élevé par l'ingénieur Cerbelloni ; les travaux que dirigeait celui-ci étaient déjà très avancés, mais ils n'étaient pas encore achevés; vers le milieu de septembre, après une lutte dans laquelle, des deux côtés, un nombre

* Eerreras, Hist, â!' Espagne, tom. X, p. 286. — Vanderhammen, Bon Juan de Austria, fol. 178.

iS8 HISTOIRE DU RÉGNE DE PHILIPPE II.

incroyable d'hommes furent tués, les garnisons espagnoles, presque exterminées, rendirent les deux citadelles ^

Le commandant turc s'empressa de faire ce que Philippe avait en vain demandé à son frère; il fit raser jusqu'à terre les fortifications de la Goulette. Ainsi finit cette campagne, dans laquelle l'Espagne perdit, outre ses conquêtes récentes, la puissante forteresse qui avait défié tous les efforts des musulmans, depuis les jours de Charles-Quint.

On se demandera naturellement où était don Juan d'Autriche, pendant tout ce temps. Le prince n'était pas resté oisif; il n'avait pas assisté avec indifférence à la chute de ta ville qu'il avait conquise pour son pays; mais lorsqu'il reçut la première nouvelle de l'arrivée d'une flotte ottomane devant Tunis, il se trouvait en mission à Gènes ou plutôt dans le voisinage de cette capitale. Cette république était, en ce moment, déchirée par des factions dont l'acharnement faisait craindre une explosion; le mal menaçait même de s'étendre, car les puissances voisines, surtout la France et la Savoie, étaient prêtes à prendre parti dans ces querelles, espérant établir ainsi leur autorité dans cet État. A la fin, le roi d'Espagne, qui avait hérité de son père le titre assez vague de « protecteur de Gênes, » fut forcé d'intervenir ; il envoya donc son frère, avec ordre de surveiller de près les factions rivales. Ces dissensions durèrent plusieurs mois, avant que la politique prudente de Philippe parvînt à réconcilier les partis et à préserver ainsi Gênes des horreurs de la

* Torres y Aguilera, Ckronica, fol. 116 et seq. — Eelacion particular de Don Juan Sanogera, MS.

Yanderhaminen fixe la perte des musulmans à trente-trois mille hommes tués. {Bon Juan de Austria, fol. 189.) Mais on ne peut guère se fier aux calculs des Castillans, en ce qui concerne les infidèles.

CONQUÊTE DE TUNIS. iS9

guerre civile. Le monarque fut bien récompensé de cette intervention; il continua d'influer sur les conseils de la république et s'attacha un allié dont la flotte renforçait la sienne dans les combats ^

Retenu par sa mission dans le nord de Tltalie, don Juan fit tout ce qu'il put pour sauver Tunis, en pressant les vicerois de Sicile et de Naples de secourir immédiatement les garnisons assiégées'; mais ceux-ci, parait-il, s'intéressaient plus aux troubles de Gênes qu'au sort de la colonie africaine. On dit même que Granvelle, le vice-roi de Naples, était si jaloux de la gloire naissante du prince, qu'il n'eût pas été fSiché de voir humilier sa fierté ^ ; les secours qu'il envoya étaient tout à fait insuffisants pour répondre aux exigences du moment.

Aussitôt que sa mission fut terminée, don Juan, plein d'impatience, s'embarqua pour Naples et de là passa promptement en Sicile. II s'efforça de rassembler une flotte , dont il se préparait, en dépit des observations de ses amis, à prendre en personne le commandement. Mais les éléments, comme les hommes, conspiraient contre lui. Une tempête

* On trouvera un aperçu court , mais très clair , des troubles de Gênes dans San Miguel {Hist, de Filipe Secundo, tom. II, cap. XXXVI). Le soin avec lequel cet écrivain judicieux instruit ses lecteurs des événements contemporains qui se passaient dans d'autres pays, quand ils concernaient plus ou moins directement l'Espagne, donne du prix à son histoire.

' Torres y Aguilera, Chronica, fol. 113.

' La principale cause de la froideur témoignée par Granvelle à don Juan était, d'après Cabrera {Filipe Segundo^ p. 794), répété, comme d'ordinaire, par Vanderhammen {Don Juan de Austria, fol. 184), la jalousie que le héros de Lépante s'était attirée par ses succès en amour et à la guerre : » La causa principal era el poco gusto que ténia de acudir i Don Juan, invidioso de sus favores de Marte i Venus. « Il ne semble pas qu'un cardinal dût envier de pareils succès.

dispersa ses vaisseaux, et, lorsqu'ils furent de nouveau réunis, des vents contraires le forcèrent de se réfugier dans le port de Trapani , où il reçut la nouvelle de la chute de Tunis. Ce fut pour lui un coup douloureux; le brillant empire qu'il voyait dans ses rêves s'était écroulé, comme les palais aériens décrits dans les contes orientaux ; il ne lui restait que le regret d'avoir offensé son frère, en aspirant à un trône indépendant et en négligeant de raser les fortifications de la Goulette, dont l'inutile défense avait coûté la vie à tant de braves.

Mais , si don Juan fut aiQigé de cette nouvelle , il avait l'esprit trop souple pour s'abandonner au désespoir; il était un chevalier errant, dans le vrai sens du mot. II continua de nourrir, comme auparavant, l'espoir de se tailler un jour, avec sa bonne épée, un royaume indépendant. Dans ce moment, la première chose qu'il avait à faire, c'était de se réconcilier avec son frère ; il résolut donc , sans avoir reçu d'invitation , de se rendre immédiatement à la cour de Castille; c'était là, il le comprenait, que s'ouvrait le chemin des honneurs.

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