CHAPITRE PREMIER
Administration intérieure de l'Espagne. — Pouvoir absolu de la couronne. — Conseils royaux. — Le duc d'Albe et Ruy Gomez. — Espinosa. — Caractère de Philippe. — La cour et les nobles. — Les Cortès. — Les gardes de Castille.
Dix-sept années s'étaient écoulées depuis le jour où Philippe II était monté sur le trône de ses ancêtres, laps de temps assez long pour faire juger la politique de son gouver- Bernent, plus long même que la durée du règne de quelquesuns des prédécesseurs de ce monarque. Jusqu'ici nous nous sommes occupé presque exclusivement des relations extérieures de l'Espagne et d'événements militaires ; nous interromprons un instant notre récit, et, avant de revenir dans les Pays-Bas, où se passaient des scènes orageuses, nous examinerons l'administration intérieure du royaume et le caractère ainsi que la politique du souverain.
L'époque la plus importante de l'histoire de la Castille, depuis la grande invasion des Sarrasins, au vm® siècle, est le règne de Ferdinand et d'Isabelle, où l'anarchie fit place à
la loi et où Ton vit sortir du chaos un nouvel édifice social, fondé sur Tordre et sur la liberté, promesse d'une ère de félicité inconnue pour la nation. Isabelle, à qui Ton doit principalement attribuer cette révolution, fut obligée de s'appuyer sur le peuple pour défendre ses droits; il était naturel qu'elle récompensât les services que celui-ci lui avait rendus, en l'aidant à recouvrer ses propres droits, et, en particulier, ceux dont il avait été dépouillé par la rapacité des nobles. 11 était d'ailleurs évident que la couronne avait intérêt à humilier l'orgueil de Taristocratie et à rabattre ses prétentions arrogantes. La reine fut si bien secondée à cet égard par les communes, que ses efforts furent couronnés d'un plein succès. Par l'abaissement des classes privilégiées et l'élévation du peuple, les différents ordres de l'État furent ramenés dans leur sphère constitutionnelle, et le royaume fut plus près qu'il ne l'avait jamais été auparavant, d'offrir le spectacle d'une monarchie tempérée, où les pouvoirs bien définis s'exercent en équilibre.
Cette heureuse révolution devait être bientôt suivie d'une autre, des plus désastreuses. Charles-Quint, lequel succéda à son grand-père Ferdinand, était né ho/s d'Espagne et resta, toute sa vie, un étranger dans ce pays; il n'avait ni les sentiments ni les mœurs de l'Espagnol, et portait tout aussi peu de respect à ses institutions que d'affection à la nation elle-même. Il passa la plus grande partie de sa vie hors de la péninsule, occupé d'expéditions lointaines, et n'aima réellement que les Flamands, ses compatriotes. Les Espagnols payèrent de retour cette indifférence; ils comprenaient que la gloire dont se couvrait l'empereur ne projetait aucun éclat sur eux-mêmes ; Charles-Quint s'était aliéné le cœur de ses sujets castillans et ils furent prompts à se soûle-
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ver, lorsqu'il tenta d'enfreindre leurs droits. L'insurrection fut étouffée et les insurgés, défaits dans les plaines de Villalar, se virent enlever pour toujours le peu de libertés qu'on leur avait laissées jusque-là. Ils furent exclus de toute participation au gouvernement, et les Cortès ne furent plus dès lors réunies que pour prêter serment de fidélité à l'héritier présomptif du trône ou pour donner leur aide au souverain ; il leur était permis, il est vrai, d'exposer leurs griefs devant celui-ci, mais elles n'avaient aucun moyen d'en obtenir le redressement, car l'empereur, en despote rusé, refusait de recevoir leurs pétitions, avant qu'elles eussent voté les subsides.
Les nobles, qui s'étaient rangés, dans la guerre civile, du côté de leur maître, ne furent pas mieux traités et comprirent trop tard la faute qu'ils avaient commise, en plaçant aveuglément leur confiance dans les princes. Ils cessèrent réellement, dès cette époque, de faire partie de la législature; exempts d'impôts, privilège auquel ils n'entendaient pas renoncer, ils ne pouvaient voter les subsides, le seul objet, pour ainsi dire, qui parût nécessiter encore la convocation des Cortès; leur présence dans ces assemblées devint donc inutile. Pour leur faire oublier les immunités dont ils avaient joui, même sous Ferdinand et Isabelle, on flatta leur vanité, en leur conférant des titres pompeux et vides ou des emplois auprès de la personne du roi; ils se transformèrent ainsi peu à peu en courtisans et ne retinrent de leur ancienne puissance que des dehors brillants et trompeurs. Pendant ce temps, le souverain, usurpant le double pouvoir de faire les lois et de les exécuter, exerça une autorité presque aussi absolue au fond que celle du sultan.
Tel était le gigantesque despotisme qui, à la mort de
Charles-Quint» passa aux mains de Philippe II. Le fils avait, en grande partie, hérité des qualités du père, mais il n*avait ni cette inquiète ambition qui avait sans cesse entraîné celui-ci à des conquêtes étrangères , ni cette passion de la gloire qui lui avait fait rechercher des succès militaires. Il était d'ailleurs d'une complexion trop lymphatique pour s'engager promptement dans de grandes entreprises ; il supportait bien le travail, mais un travail sédentaire, au fond de son cabinet, et non les fatigues de la vie des camps. Né avec des inclinations pacifiques , il n'avait fait la guerre , jusqu'à l'époque où nous sommes parvenu, que pour réprimer des révoltes, comme dans les Pays-Bas et à Grenade, ou tout à fait malgré lui , comme dans ses démêlés avec le pape et le roi de France, au commencement de son règne.
Mais, s'il n'était pas doué de l'humeur conquérante de son père , Philippe n'était pas moins jaloux que celui-ci de conserver les domaines et la puissance dont il avait hérité ; on ne pouvait supposer quil laissât porter aucune atteinte à la prérogative royale ou qu'il permit, soit aux nobles, soit aux communes, de revendiquer aucun des droits que ses prédécesseurs leur avaient enlevés.
Le nouveau souverain comprenait mieux que l'empereur le caractère de ses compatriotes ; espagnol de naissance , il l'était surtout de cœur , ainsi que nous avons eu plusieurs fois l'occasion d'en faire la remarque; il l'était dans ses goûts, dans ses habitudes, dans ses préjugés. Il n'avait en vue que la grandeur de l'Espagne , et les peuples lointains qu'il gouvernait étaient des étrangers, à ses yeux. A peu d'exceptions près, il ne donna qu'aux Espagnols des postes de confiance, et ses compatriotes virent avec joie et orgueil sur le trône un prince qui, né parmi eux, confondait ses
iotérêts avec les leurs; ils comparaient sa conduite avec eelle de son père et lui témoignèrent, en retour, un dévouement qu'un petit nombre seulement de ses ancêtres avaient sa inspirer. Non seulement ils le révéraient , dit l'ambassadeur vénitien, Contarini, mais ils respectaient ses lois, comme des ordres sacrés et inviolables ^ Ce fut le peuple des Pays-Bas qui se révolta contre lui. Pour des motifs semblables, le contraire était précisément arrivé sous Charles- Quint; les Flamands restèrent jusqu'au dernier moment fidèles à ce monarque, et les Castillans lui furent rebelles.
Jaloux de son autorité , Philippe n'avait pas cette secrète assurance qui soutenait son père et le rendit capable de supporter seul, pendant si longtemps , tout le fardeau du gouvernement. Sa prudence habituelle l'empêchait de prendre aucune mesure d'importance, sans avoir préalablement demandé avis. Il ne voulait pourtant pas, comme son illustre aïeule, la reine Isabelle, réclamer le concours des Cortès et ranimer, en lui donnant la conscience de sa force, ce corps depuis longtemps paralysé; il jugea cet expédient trop dan« gereux et, à la place, créa plusieurs conseils, dont les membres, nommés par lui-même et révocables à son gré, étaient les défenseurs obligés de la prérogative royale.
Ces conseils avaient été complètement réorganisés , sous Ferdinand et Isabelle ; Charles-Quint en avait augmenté le nombre, pour répondre aux exigences amenées par l'agran-* dissement de Tempire; Philippe l'augmenta encore *. II n'y
* « Questa oppinione, che di lui si hà, rende le sne leggi più sacrosftuctd et inviolabili. « -^ Eelazionê di Contarini, MS.
* Dans un ouTrage manuscrit, intitulé « Origen de loi Consejos, « sans date et sans nom d'auteur, on trouve des renseignements minutieux sur les différents conseik existant sous le règne de Philippe II. Ce manuscrit appartient à la bibliothèque de sir Thomas Phillips.
eut pas, SOUS son règne, moins de onze conseils, parmi lesquels il faut citer particulièrement ceux qui avaient dans leurs attributions la guerre, les finances, la justice, et le conseil d'État ^ Ce dernier, où se traitaient les affaires les plus importantes, jouissait d'une plus haute considération que les autres; le nombre de ses membres variait; ils étaient seize, à l'époque dont nous nous occupons ', mais quelquesuns seulement, moins de la moitié, supportaient tout le fardeau du gouvernement. Les uns étaient des ecclésiastiques; les autres, des laïques, parmi lesquels il y avait des juristes éminents. On trouvait des gens de robe dans la plupart des conseils; Philippe, en les y faisant entrer, suivait l'exemple de Ferdinand et d'Isabelle , qui avaient voulu humilier ainsi l'orgueil des grands seigneurs et s'entourer de serviteurs fidèles , qui défendaient utilement les droits de la couronne.
Parmi les membres du conseil d'État, il y en avait deux qui s'élevaient au dessus de tous les autres : le duc d'Albe et Ruy Gomez de Silva, prince d'Eboli. Le premier de ces personnages est bien connu de nos lecteurs ; ses grands talents, une grande expérience acquise dans sa vie civile et militaire, son inflexible volonté et la hardiesse avec laquelle il la déclarait, même ses manières rudes et hautaines qui semblaient proclamer sa supériorité , tout le désignait comme un chef de parti.
L'empereur parait avoir redouté l'ascendant que le. duc
* j» Sono XI ; il consiglio dell' ludie, Castiglia, d'Aragona, d'inquisitioue, di caméra, dell' ordini, di gaerra, di hazzienda, di giustizia, d'Italia , et di stato. « — Sommario deV ordine che si tiene alla oorte di Spagna circa ilgoverno delli stati del Ré Catholieo, MS.
' Ibid, Ce manuscrit est daté de 1570.
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d'Albe pourrait un jour prendre sur Tesprit de Philippe. « Le duc, » écrivait-il à son fils dans une lettre déjà citée, « est Thomme d'État le plus habile et le meilleur soldat que je possède. Consultez-le surtout dans les affaires militaires, mais ne vous reposez entièrement sur lui ni dans ces matières ni dans d'autres ; ne vous reposez que sur vous-même. » Le conseil était bon et le roi ne manqua pas d'en profiter; s'il demandait, en toute circonstance, Topinion des autres, c'était pour mieux former la sienne; il était trop jaloux de son autorité , pour se laisser dominer ou même guider par un autre. Malgré toute sa déférence pour le duc, dont il appréciait hautement les services , il ne semble pas que le monarque ait éprouvé pour lui une affection semblable à celle qu'il témoignait à son rival, Ruy Gomez.
Ce seigneur descendait d'une ancienne famille portugaise, dont une branche avait été transplantée en Castille; il avait été reçu tout jeune , en qualité de page , dans la maison de l'empereur, où, quoiqu'il fût plus âgé que Philippe de quelques années , son amabilité, le charme de ses manières et surtout le tact exquis auquel il dut plus tard sa fortune , le rendirent bientôt le favori du prince. On rapporte à ce propos une anecdote, qui, si incroyable qu'elle paraisse, repose sur une autorité respectable. Le page, en jouant avec le prince, lui donna par hasard un coup. L'empereur furieux, jugeant qu'un pareil outrage, fait à l'héritier du trône, ne pouvait être lavé que dans le sang du coupable , condamna celui-ci à perdre la vie; ému enfin par les larmes et les supplications de son fils , il consentit à commuer cette peine en celle de l'exil. Il est difficile de croire que Charles-Quint ait jamais eu réellement l'intention de mettre -à exécution cette cruelle sentence. L'exil ne fut pas de longue durée; la
société de Gomez était devenue indispensable à Philippe , qui, miné par le chagrin, finit par obtenir de son père le rappel de son ami d'enfance ; Gomez reprit son ancienne position dans le palais ^
L'affection du roi, qui n'avait pas le caractère inconstant, parut augmenter avec le temps. Ruy Gomez faisait partie de la suite brillante qui l'accompagna à Londres, lorsqu'il se rendit dans cette capitale pour y épouser la reine d'Angleterre. Après l'abdication de l'empereur, le jeune noble continua d'occuper une place distinguée dans la maison du roi, comme premier gentilhomme de la chambre. En c^te qualité, il devait assister au lever et au coucher de son maître. Sa charge lui donnait facilement accès auprès de celui-ci, à toute heure. On reconnut bientôt que personne à la cour n'exerçait une influence plus sensible sur le souverain, et ce fat naturellement à lui que s'adressèrent tous ceux qui briguaient des faveurs '.
La fortune du favori grandit rapidement ; il fut créé due de Pastrana^ avec un revenu de vingt-cinq mille couronnes^ somme considérable, si l'on considère la valeur de l'argent à cette époque. Il quitta plus tard ce titre pour prendre cel«i de prince d'Eboli , sous lequel il continua d'être connu et qu'il dut à son mariage avec la princesse d'Eboli , Anne de Mendoza; cette dame, beaucoup plus jeune que lui, fut^ malgré son infirmité, — elle était borgne, — célèbre par sa
* Relazione di Badoer, MS.
* Badoer dit que les courtisans appelaient Ruy Gomez n Bjcj Qomez, a à cause de Tinâuence de ce favori sur le roi. u U titolo principal che gli vien dato è di Eey Gomez e non Kuy Gomez, perché pare che non sia stato mai alcun privato con principe del mondo di tanta autorità e cosl sttimato dal signer suo come egH è da questa Maestà. » -^ Relazione', MS«
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beauté non moins que par son esprit ; elle fut plus fameuse encore par ses galanteries et leurs suites tragiques, sujet intimement lié à l'histoire privée de Philippe, dont ûous BOUS occuperons plus loin.
Comblé de faveurs, Ruy Gomez entra dans le conseil d'État, où nul, pour dire le moins, n'exerça une plus grande influence. La prospérité ne l'étourdit pas ; il n'afficha pas sa puissance, comme plus d'un favori l'avait fait avant lui, et, tout en soutenant son rang, il évita d'exciter, comme Wolsey, la jalousie de son maître , en étalant une magnifi-^ cence qui eût éclipsé l'éclat de la royauté. Loin de montrer de l'arrogance à ses inférieurs, il était afiable pour tous, leâ servait de tout son pouvoir auprès du roi et faisait avec magnanimité l'éloge de ses rivaux. Grâce à cette conduite , il eut la bonne fortune, rare pour un homme dans sa posi*^ lion, d'élre à la fois chéri de son souverain et aimé du peuple '.
Il n'y a pas de preuve que le prince d'Eboli ait eu asse^ de courage moral pour combattre les funestes tendances de la politique de Philippe, et encore moins qu'il ait osé avertir eelui-ci de ses erreurs ; il était trop soucieux de ses propres intérêtsi pour se hasarder à jouer ce rôle; peut-être se disait-il, avec une certaine apparence de raison, qu'il ne ferait ainsi que courir à sa perte, sans rien gagner sur l'esprit du monarque. Il avait passé sa vie dans l'atmosphère de^s cours, l'école de l'égoïsme, avait admirablement étudié
« Càblrera, FilipeSegUnëo, p* 712, 713.
Cabrera a fait de Ruy Gomez, dans le 1«' chapitre da X« livre de sén bisii^ire , bu portrait aokevé , qui , pour la finesse du trait et l'heureux thoïà des eipressions j ne le cède pas aux plus beaux pass£^es que l'on remarque dans les chroniques castillanes.
le caractère de son maître et se pliait à tous les caprices de celui-ci avec une souplesse qui n'honore guère sa mémoire. Le duc d'Albe, qui le haïssait de la haine d'un rival, disait de lui, après sa mort : « Ruy Gomez, bien qu'il ne fût pas le plus grand homme d'État qui ait jamais existé, avait fait une étude si profonde de l'esprit et de l'humeur des rois, que nous étions tous des sots auprès de lui ^ »
Cependant l'influence du favori fut bpnne, en général ; il était humain, libéral, enclin à la paix, vertus peu communes dans ce siècle de fer, et fut dans le conseil un puissant adversaire de l'implacable duc d'Albe. Les hommes d'un caractère généreux l'avaient pris pour leur chef. Lorsque don Juan d'Autriche vint à la cour, il se sentit tout d'abord attiré vers Ruy Gomez, qui devint son ami et son conseiller. La correspondance que le jeune héros, du milieu des camps, entretenait avec le favori, « son père, » auquel il confessait ses fautes et dont il recherchait l'avis , fait honneur à tous les deux.*
L'historien Cabrera, qui avait vu souvent Ruy Gomez, résume en ces termes son opinion sur lui : « Il fut le premier pilote qui vécut et mourut paisiblement sur ces mers orageuses, réussissant toujours à gagner le port *. » Le prince d'Eboli mourut en 1575. « Vivant, » dit l'écrivain, dans son style original, « il conserva les bonnes grâces de son souve-
* » El senor Ruy Gomez no fué de los majores consejeros que ha habido, pero del humor y natural de los reyes le roconozco por tan gran maestro, que todos los que por aqui dentro andamos tenemos la cabeza donde pensamos que traemos los pies, w — Bermudez de Castro, Antonio Ferez, Madrid, 1841, p. 28.
* » Eue Rui Gomez el primero piloto que en trabajos tan grandes vivib y murib seguro, tomando sienpre el mejor puerto.» — Cabrera, Filipe Secundo, p. 713.
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rain ; mort, il fut pleuré de celui-ci et de la nation entière, qui le considérait comme le modèle des sujets fidèles et des sages favoris ^ »
Outre ces deux chefs de parti, il y avait dans le conseil deux autres personnages, dignes d'être mentionnés. L'un était Figueroa, comte de Feria, plus tard créé par Philippe duc de ce nom, dignité à. laquelle était attachée la grandesse d'Espagne. Il faisait partie de la suite qui accompagna le roi, à son premier voyage en Angleterre, épousa dans ce pays une dame de haut rang et, comme on se le rappelle, représenta ensuite son maître auprès de la reine Elisabeth. C'était un homme de beaucoup de talent, qui avait puisé dans ses voyages à l'étranger et dans le séjour des cours une grande expérience des hommes et des choses. Il vivait magnifiquement, obérant même ses immenses domaines par ses prodigalités. La beauté de sa personne, sa courtoisie, sa politesse, le faisaient briller entre tous dans le cercle des courtisans. Doué d'un sentiment d'honneur vraiment chevaleresque , il était fort estimé de Philippe, qui, voulant le garder auprès de lui, le nomma capitaine de ses gardes. Feria était un chaud partisan du prince d'Eboli , et il ne parait pas que la longue amitié qui subsista entre ces deux seigneurs, ait jamais été troublée par ces sentiments d'envie et de jalousie, fréquents chez des rivaux qui se disputent les sourires de leur maître.
L'autre conseiller d'État, personnage plus important encore, était le cardinal Espinosa, qui, malgré sa profession
* n Vivo conserve la gracia de su Rey , muerto le dolib su falta , i la llorb su E.eyno, que en su memoria le à conservado paro exemplo de fieles vasallos i prudentes privados de los mayores Principes. « — Cabrera, Filipe SegundOy ubi supra.
ecclésiastique, faisait preuve d*une connaissance des affaires que peu de laïques possédaient. Ses talents extraordinaires n'avaient pas longtemps échappé à l'attention du souverain, qui lui confia, en peu de temps, une foule d'emplois, dont un seul eût donné assez d'occupation à un homme pour toute sa vie. Mais Espinosa aimait autant le travail que d'autres le repos, et, dans ses différentes positions, ne se bornant pas à remplir sa tache, il se chargeait très souvent de celle de ses collègues. Il fut nommé président du conseil de Castille, ainsi que du conseil des Indes, et enfin membre du conseil d'État; il était inquisiteur-général, siégeait dans la chancellerie royale de Séville et occupait l'évêché de Siguença, l'un des plus riches de l'Espagne. Pour comble dTionneurs, Pie V, à la demande du roi, lui envoya, en 1568,1e chapeau de cardinal. Le monarque semblait prendre plaisir à humilier les nobles par le spectacle de la rapide élévation d'un homme né dans un rang inférieur.
Le cardinal, comme il n'arrive que trop souvent aux par* venus, ne reçut pas ces faveurs avec modestie; avide de puissance, il s'empressait, lorsqu'un emploi devenait vacant dans un de ses départements , de l'assurer à quelqu'une de ses créatures. On cite à ce propos une anecdote curieuse; il s'agissait d'une place dans la chancellerie de Grenade. Le titulaire venait de mourir; à peine la nouvelle en était-elle parvenue à Madrid, que l'écuyer royal, Hernandez de Cordova, sollicita cette charge auprès de Philippe. Celui-ci lui répondit qu'il venait trop tard, qu'elle était déjà donnée. « Comment dois-je entendre cette réponse, » dit l'écuyer. « Un courrier est parti pour m'apporter la nouvelle, au moment même où le titulaire mourait, et,^ a moins d'avoir des ailes, personne n'a pu le devancer. » « Cek peut être, »
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répliqua le roi, < mais je viens de nommer quelqu'un que le cardinal m'a recommandé, à la sortie du conseil ^ »
Ëspiaosa, dit un contemporain, avait un maintien noble; il avait Tair de Thomme né pour commander ; toutefois ses manières hautaines ne lui conciliaient pas Taffection de ses iaférieurs et lui attiraient la haine des grands seigneurs, qui voyaient avec mépris son humble origine. Ils se plaignirent au monarque de son intolérable arrogance, et celuici les écouta favorablement. Il avait fini , en effet , par être mécontent de l'orgueil de son ministre et par se fatiguer de la déférence qu'il était obligé de lui témoigner, depuis que celui-ci avait revêtu la pourpre romaine; c'est ainsi qu'il s'avançait pour le recevoir, lorsque le prélat entrait dans la salle, qu'il lui prenait son chapeau et le faisait asseoir sur m siège aussi élevé que le sien; il lui avait enfin permis d'intervenir dans toutes les nominations. Il paraissait incroyable, dit l'historien , qu'un prince aussi jaloux de sa prérogative , se fût soumis aussi longtemps à cette humiliation ^. Le roi résolut de ne pas s'y astreindre davantage et de précipiter du faite des honneurs l'homme qu'il y avait élevé de ses propres mains.
Philippe tarda longtemps à trahir ses intentions par des actes ou par des paroles , devant ses courtisans et surtout devant le malheureux ministre, qui continuait de montrer autant d'assurance que s'il eût marché sur un terrain solide, et non sur un volcan. L'occasion attendue se présenta enfin. Espinosa , dans une discussion au sujet des affai|^s
* « Puede ser, pero el Carclenal Espinosa me consulté en saliemdo del congejo, i provei la plaça. » — Cabrera, Filipe Secundo, p. 700.
^ « Qae en principe tan eeloso de su immunidad i oôcio pareoio increible su tolerancia hasta alli. « — Ibid., ubi supra.
des Flandres, avait fait un rapport que Philippe ne crut pas entièrement conforme à la vérité ; tout à coup, au milieu de la séance, il éclata avec l'apparence d'une vive indignation et accusa le cardinal d'imposture. Le coup était d'autant plus rude qu'il était porté par un homme qui n'était guère habitué à manifester de la colère ^ Espinosa en fut étourdi ; il comprit qu'il était perdu et vit s'anéantir brusquement ses rêves ambitieux. Il se retira chez lui , plus mort que vif; bientôt il fut forcé de garder le lit et mourut peu de temps après, en septembre 1572. Son sort fut celui de plus d'un ministre à qui une élévation rapide donna le vertige ^.
Le conseil d'État, sous la double influence du duc d'AIbe et. de Ruy Gomez, se divisait toujours sur chaque question importante; c'était là une cause d'embarras continuels, et, en particulier, de retards infinis pour les postulants. Telle était l'animosité des deux chefs de parti, que, si quelqu'un cherchait à se concilier les bonnes grâces de l'un, il était sûr de rencontrer l'opposition de l'autre ' ; il fallait être un pilote bien habile pour conduire sa barque entre ces deux écueils.
Il ne paraît pas que Philippe fût mécontent de ces divisions , qu'il regardait comme une conséquence naturelle de
* D'après l'auteur anonyme d'une relation contemporaine, le roi était exempt de toute espèce de passions ; le langage est frappant : « E questo Re poco soggetto aile pasioni, venga cib, o per inclinazione naturale, o per costume ; e quasi non appariscono in lui i primi movimenti ne dell* aUegrezza ne del dolore, ne dell' ira ancora. « — MS.
* » El Eey le hablo tan asperamente sobre el afinar una verdad, que le mato brevemente, « dit emphatiquement Cabrera. — Filijpe Secundo, p. 699.
' u Perché chi vuole il favore del duca d'Alva perde quello di Ruy Gomez, e chi cerca il favore di Ruy Gomez, non ha quello del duca d'Alva. » — Relazione di Soriano, MS.
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la rivalité d'hommes qui se disputaient ses faveurs ; grâce à elles 9 d'ailleurs, il voyait toutes les grandes questions sérieusement débattues et pouvait, connaissant les opinions opposées de ses conseillers, former plus sûrement la sienne. Attachant beaucoup de prix aux services du duc d'Albe et de Ruy Gomez, il évitait soigneusement de mécontenter aucun des deux, en donnant une préférence marquée à son rival; il tenait adroitement la balance entre eux et si, à Toccasion , il accordait une faveur à Tun , il prenait soin d'offrir bientôt une compensation à l'autre ^ Aussi l'on peut dire que , pendant les douze premières années de son règne , ils jouirent d'une influence presque égale; vint alors la mémorable discussion au sujet du voyage du roi dans les Flandres. Le duc , on se le rappelle, voulait que le monarque envoyât une armée pour punir les rebelles et pacifier le pays , afin qu'il pût le visiter ensuite sans danger. Le prince d'Eboli , au contraire, recommandait au souverain de s'y rendre immédiatement et de ramener les mécontents à l'obéissance, par une politique douce et conciliante. Chacun conseillait les mesures qui s'accordaient le mieux avec son caractère, s'attendant à être chargé de leur exécution; malheureusement le duc prêchait la violence à un prince impitoyable, et il partit pour les Pays-Bas, a la tête de ses bataillons.
Mais, si le vieux général remporta la victoire, ce fut Ruy Gomez qui en recueillit les fruits. Laissé sans rival dans le conseil, il y fit reconnaître sa prépondérance; il y devint
* Ranke a donné quelques exemples à l'appui de ce fait, dans un intéressant parallèle dont Tidée lui est suggérée par ropposition de ces deux hommes d'État dans le cabinet de Philippe. — Ottonian and Spanish Empires (trad. angl.), p. 38.
d'autant plus influent que la mission de son rival avait abouti à un échec, et, jusqu'à sa mort, même après le retour du duc» il resta tout-puissant. Son parti bien organisé était si fort qu'il continua, pendant plusieurs années encore, de diriger les affaires, pendant que le duc languissait en disgrâce.
Contrairement à l'habitude de la plupart de ses prédécesseurs, le roi assistait rarement aux délibérations du conseil d'État; il disait que ses ministres discuteraient plus librement en son absence, qu'ils seraient intimidés eu le voyant parmi eux. Une consulta ou commission de deux ou trois membres se rendait auprès de lui, à l'issue de chaque séance^ et rinformait de ce qui s'y était passé ^ Plus souvent, surtout dans les dernières années de son règne, il se faisait remettre un compte-rendu complet de la discussion et recommandait qu'on y laissât de grandes marges, qu'il sur^ chargeait de ses commentaires; ceux-ci dépeignaient bien cet esprit minutieux et couvraient d'ordinaire plusieurs feuilles de papier. Philippe se faisait remarquer par son extrême réserve et son caractère peu sociable ; il aimait à travailler seul, sans aucun témoin, dans le silence du cabinet; c'est peut-être ce qui explique en partie pourquoi il préférait s'exprimer par écrit plutôt que de vive voix. Il communiquait même de cette manière avec ses secrétaires, qui étaient toujours à sa portée , et ils avaient en leur possession un aussi gros paquet de notes autographes que s'ils eussent été en correspondance avec les différentes parties du royaume '. Le fils de Charles-Quint pensait lentement,
*■ » Non si trova mai S. M. présente aile deliberationi ne i consîgli, ma
deliberato chiama una délie tre consulte alla quai sempre si ritrova,
onde sonolettele nsolationi del consigHo. « -?- Belazione di Ti^oh, MS .
^ Ranke» Ottoman and Spanish Empires y p. 32.
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oUy au moins, trouvait difficilement les mots; en écrivant, au contraire, il gagnait du temps pour énoncer convenablement sa pensée.
On a accusé Philippe d'indolence; il est certain qu'au physique il était d'une grande pesanteur. Même dans sa jeunesse, il ne se plaisait nullement, on le sait, aux jeux virils et chevaleresques du temps; il ne conduisit jamais en personne, comme son père, des expéditions militaires, et préférait suivre l'exemple de son bisaïeul, Ferdinand le Catholique, qui, sans changer de place, faisait commander ses armées par des généraux. Il n'aimait pas non plus de voyager ; sous ce rapport encore, il ne ressemblait guère à l'empereur; il était sur le trône depuis bien des années, lorsqu'il se décida enfin à visiter Séville , la grande capitale de l'Espagne méridionale. Les Gortès se plaignaient qu'il se tînt caché aux yeux de ses sujets. Le seul divertissement auquel il se livrât, mais sans excès, était la chasse au fusil ou à l'arbalète sur ses terres, au bois de Ségovie, à Aranjuez ou dans une de ses riantes résidences d'été, toutes situées aux environs de la capitale.
Le roi ne partait jamais de Madrid pour aller habiter un de ces palais, sans emporter avec lui une aussi grosse liasse de papiers que s'il eût été un pauvre clerc, gagnant sa vie au moyen de sa plume. Après la chasse, il se retirait dans son cabinet et se reposait de ses fatigues, au milieu de ses dépêches ^ On aurait tort d'accuser Philippe de paresse ; il aimait à s'occuper, pendant de longues heures
^ « El dia que iva à caça bolvîa con ansîas de bolver al trabajo, como un oficîal pobre que bavîera de ganai la comida con ello. ' — Los Dichos y Rectos del Eey PAelipe II, Brusselas, 1666, p. 214. — Voy. aussi Eelazione di Pigafetta, MS.
et même fort avant dans la nuit, de ses travaux solitaires ^ Jamais on ne le vit témoigner de Timpatience ou de la lassitude ; on cite à cet égard une anecdote bien caractéristique. Ayant achevé d'écrire, tard dans la nuit, une dépêche qui devait être expédiée le lendemain matin, il la passa à son secrétaire, en lui disant d'y jeter du sable; le secrétaire, à moitié endormi, se leva brusquement et, renversant l'encrier, le vida sur le papier. Le roi, se bornant à lui faire observer froidement « qu'il eût mieux fait de se servir du sable, » se rassit sans murmurer, pour recopier la lettre '. Un prince qui avait à ce point la passion d'écrire, dut, on le comprend, laisser un grand nombre d'autographes; peu de souverains, en effet, ont autant facilité la tâche de l'historien. Malheureusement le royal écrivain était un peu diffus et son écriture n'était pas très lisible.
Philippe était économe de son temps, et ses journées étaient réglées avec une grande précision. Le matin, il recevait les ambassadeurs étrangers; il entendait ensuite la messe, puis il dînait, à l'exemple de l'empereur. Mais le diner n'était pas pour le fils une affaire aussi importante que pour le père ; le roi buvait et mangeait modérément, assez souvent sous les yeux de son médecin, dont il prenait conseil, afin d'éviter un- accès de goutte, maladie héréditaire dont il avait commencé très jeune à ressentir les
* Relazione di VandraminOy MS. — Relazione di Contarini, MS.
* Distribuia las horas del dia, se puede decir, todas en los négocies , quando yo lo conocl ; porque aonque las ténia de oçio a ocupaciones forçosas de sa persona, las gastava con taies criados elegidos tan à proposito que qnanto hablava venia à ser informarse mucho descanso en lo que à otro costara nota y fatiga. « — MS. anonyme dans la bibliothèque des ducs de Bourgogne.
* Bichosif Hechos de PAelipe II, p. 339, 340.
AFFAIRES INTÉRIEURES DE l'ESPAGNE. 151
atteintes. Après un léger repas, il donnait audience à ceux de ses sujets qui avaient des pétitions à lui présenter; il les accueillait gracieusement et les écoutait avec cette patience dont il était doué; il avait Thabitude de leur dire : « Calmezvous, » recommandation qui ne produisait pas toujours l'effet qu'il en attendait ^ Un jour, un nonce du pape ayant oublié, dans son trouble, l'adresse qu'il avait préparée, le monarque impassible lui dit : « Si vous voulez me la remettre par écrit, je la lirai et je prendrai soin de votre affaire '. » Les personnages même du plus haut rang pouvaient bien se sentir intimidés devant un souverain qui tenait dans ses mains la destinée de plusieurs millions d'hommes et qui s'entourait d'un voile mystérieux que le plus fin politique ne parvenait pas à soulever.
Cette réserve, si singulière chez un jeune prince, augmenta avec Tâge. Il fut plus difficile d'avoir accès auprès du roi; ses audiences publiques devinrent plus rares. L'été, pour se dispenser d'en donner, il se réfugiait dans un de ses châteaux; sa retraite favorite était le palais-couvent de l'Escurial, qui s'élevait alors lentement sous ses yeux et où il trouvait une occupation conforme à ses goûts. Il parait toutefois qu'il était moins sensible aux beautés de la nature que désireux de fuir la ville. A Madrid, il se montrait rarement en public, sortait presque toujours en voiture fermée et ne rentrait dans sa capitale qu'à la nuit tombante ^.
* « A estos estando turbados, y desalentados, los animava diziendoles, Sossegaos. » — Dichos y Hechos de Fhelipe II, p. 40.
* • Diziendole si lo traeis escrito, lo verè, y os harè despachar. » — Ièid,y p. él.
' a Quando esce di Palazzo , suole montare in un coccbio coperto di tela incerata, et serrata a modo che non si vede Suole quando va
C'est ainsi que Philippe, au milieu même d'une grande cité, vivait dans la solitude, connaissant moins les hommes par lui-même que par les rapports des autres. Il cherchait toute espèce d'informations avec une ardeur infatigable; il fit faire pour son usage personnel une statistique de l'Espagne; cet ouvrage, qui exigea un travail immense, abondait en détails curieux que l'on voyait rarement réunis, à cette époque ^ Le roi avait dans les principales cours européennes des espions qui l'informaient de tout, et il savait aussi bien ce qui se passait en Angleterre et en France, que s'il y eût été. Nous l'avons vu instruit , jusque dans les plus petits détails, de la situation des esprits dans les Pays-Bas, mieux même parfois que ne l'était sa sœur, la régente Marguerite. Il faisait également surveiller avec soin la conduite de ses propres sujets, afin de connaître ceux qui étaient dignes, selon lui , d'être nommés aux fonctions civiles et ecclésiastiques.
Avide de tout apprendre, le monarque ne fermait jamais l'oreille aux accusations portées contre ses ministres, et les délateurs étaient nombreux, car ils étaient sûrs que le secret serait gardé *. Le roi avait ainsi l'esprit rempli de soupçons, mais il attendait que le temps les eût confirmés ; en attendant, il témoignait au malheureux qui avait excité sa défiance une faveur particulière, jusqu'au jour où venait la vengeance. Le lecteur n'aura pas oublié le terrible mot
iu villa ritomare la sera per le porte del Farco , senza esser veduto da alcuno. » — Relazione di Pigafetta, MS.
* Ranke, Ottoman andSpanish Empires, p. 32.
Inglis dit avoir vu cet ouvrage dans la bibliothèque , lorsqu'il visita TEscurial. — U Espagne en 1830, tom. I, p. 348.
* Kanke, Ottoman and Spanish Empires, p. 33.
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dit sur Philippe par son historien même : « Sa dague était cachée sous son sourire ^ «>
Les ministres mêmes qui paraissaient jouir le plus complètement de la confiance du souverain, ne la possédaient souvent qu'à moitié. Au lieu de leur exposer franchement la situation, il la leur faisait connaître si imparfaitement qu'ils étaient tout surpris, en le voyant prendre des mesures, de l'ignorance dans laquelle il les avait laissés. Avant de leur communiquer les dépêches venues de l'étranger, le roi ne se faisait aucun scrupule d'en altérer le texte, de retrancher ce;rtains passages et d'en insérer d'autres, selon le but qu'il avait en vue; il transmettait ensuite à son conseil cette copie mutilée. Il en fut ainsi d'une lettre dans laquelle don Juan d'Autriche décrivait les troubles de Gênes; l'original, portant la trace des nombreuses altérations faites de la main même du monarque, existe encore dans les , archives de Simancas *.
Mais, si le caractère soupçonneux de Philippe l'empêchait de se fier entièrement à ses ministres, bien que sa réserve glaciale tînt à distance ceux qui le voyaient de plus près, il se montrait bienveillant et même libéral envers ses serviteurs, n'avait pas l'humeur capricieuse et se livrait rarement, si même il le fil jamais, à ces accès d'emportement communs chez les princes revêtus du pouvoir absolu. Il avait une patience extraordinaire, et il ne changea guère de ministres sans des motifs sérieux. Ruy Gomez ne fut pas le seul courtisan qui resta à son service jusqu'à la fin.
* Voy. plus haut, tom. IV, p. 36.
* Lafaente, Historia de Espana, tom. XIV, p. 44.
L'historien dit avoir vu la lettre originale avec les changements faits par Philippe.
Philippe était doué d'un esprit de prévoyance ou, pour mieux dire, d'économie, qu'il avait peut-être hérité de son père, mais qui ne dégénéra pas en avarice, comme chez celui-ci, dans les derniers jours de la vie de l'empereur. II signala même le commencement de son règne par des actes extraordinaires de générosité; c'est ainsi qu'après la dernière campagne du duc d'Albe en Italie, il fil présent de cent cinquante mille ducats à ce général. Charles-Quint fut très mécontent de son fils, en cette occasion ; celui-ci avait dérogé aux usages établis par l'empereur. A mesure qu'il avançait en âge, le roi, embarrassé par les dépenses toujours croissantes du gouvernement, devint plus économe; cependant ses serviteurs n'eurent pas sujet de se plaindre, comme ceux de son père, de l'ingratitude de leur maître. On remarquait toutefois qu'il attendait pour leur accorder une récompense, qu'ils s'en fussent montrés parfaitement dignes; on ne devait s'en prendre qu'à soi-même, dit un contemporain, si l'on n'était pas bien payé de ses services, à la fin ^
Sous un seul rapport, le roi se livrait aux plus folles prodigalités. Sa maison était montée sur le pied de celle des anciens ducs de Bourgogne, la plus pompeuse et la plus magnifique qui fût en Europe; elle se distinguait par le nombre et la qualité des personnes qui la formaient. Les principaux ofiiciers étaient des nobles du plus haut rang, qui souvent occupaient les positions les plus considérables de l'État. Le duc d'Albe était majordome en chef; le prince d'Eboli, premier gentilhomme de la chambre; le duc de Feria, capitaine des gardes espagnoles. Philippe avait un
* » Chi comiucia a servirlo pub tener per certa la remunerazione, se il difetto non vien da lui. a — Relazione Anon,, MS.
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grand écuyer, un grand veneur, un chef muletier, et une armée d'officiers, dont quelques-uns étaient désignés par des titres indiquant leurs emplois, bien que ce fussent des nobles et des cavaliers ^; il avait quarante pages, qui appartenaient aux familles les plus illustres de la Castille. Il n'y avait pas moins de quinze cents personnes attachées au service du monarque ^. La garde royale était composée de trois cents hommes, recrutés en nombre égal parmi les Espagnols, les Flamands elles Allemands'.
La reine avait une maison montée sur le même pied; elle avait vingt-six femmes de chambre, et il n'y avait pas moins de quatre médecins chargés de veiller sur sa santé *.
Les dépenses annuelles exigées par l'entretien de cette suite pompeuse s'élevaient à deux cent mille florins **. Les Cortès firent de bonne heure des représentations au roi sur ces vaines prodigalités et le prièrent de réformer sa maison, en la réduisant aux proportions que les souverains castillans avaient l'habitude de donner à la leur ^. Il est singulier qu'un prince aussi ennemi du faste et de l'extravagance, se complût à cet égard dans un luxe effréné ; c'est là une de ces contradictions que l'on remarque parfois, dans la vie
* Relazione délia Corte di Spagna, MS. — Relazione di Badoer, MS. — Etiquetas de Falacio, MS.
* Relazione di Badoer, MS.
' - Ha tre guardie di 100 persone F una ; la più honorata è di Borgognoni e Fiamminghi, che hanno ad esser ben nati e servono a cavallo, e si dicono Arcieri accompagnando bene il Re per la città a piede non in fila, ma alla rinfusa intorno allapersona reale; F altri sono d'Albardieri 100 di nazion tedesca, et altri e tanti Spagnuoli. * — Relazione délia Corte di Spagna, MS.
* Raumer, xvi« et xvir siècle, tom. 1, p. 106. » JôîV?.,p.l05.
* Cortès de 1558, peticion 4.
privée, chez des individus qui, habituellement économes, se livrent à certaines dépenses qu'une inclination particulière ou, comme dans le cas dont il s'agit ici, une habitude contractée dès Fenfance leur fait considérer comme indispensable. L'empereur avait pris soin de former la niaison de son fils encore jeune, sur le modèle de celle des ducs de Bourgogne, et Philippe, élevé au milieu de cette pompe, la regardait probablement comme essentielle à la dignité rople.
Le roi n'était pas vêtu avec une magnificence en rapport avec celle de sa maison ; il paraissait aimer les couleurs qui s'harmonisaient le mieux avec la teinte sombre de ses pensées; il s'habillait presque toujours de velours ou de satin noir; ses souliers étaient de la même étoffe. Il portait un chapeau garni de plumes à la mode espagnole, et l'on ne voyait guère sur sa personne d'autre ornement que le riche collier de la Toison d'Or, pendu à son cou; mais, dit l'ambassadeur vénitien qui nous raconte ces particularités, il était d'une propreté scrupuleuse dans ses habits, dont il changeait tous les mois et qu'il abandonnait à ses serviteurs ^
Le grand défaut de Philippe était cet amour du pouvoir qui, joint à une défiance universelle, lui faisait désirer de tout faire par lui-même, sans excepter les choses qui eussent été bien mieux faites par ses ministres. Comme il était lent à se former une opinion et qu'il agissait rarement sans avoir pris d'abord l'avis d'autrui , des retards , suivis des plus fâcheuses conséquences, étaient inévitables. Les particuliers qui s'adressaient au roi, voyant les mois se passer sans recevoir de réponse à leurs demandes, se plaignaient hautement;
^ • Questi habiti sempre sono nuovî et pulîti , perche ogni mese se gli muta, et poi gli dona quando ad uno , quando ad un altro. » — Belazione di Pigafetta, MS.
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TËtat ne souffrait pas moins, car Faction du gouvernement, surchargé d'affaires, semblait paralysée. Même lorsqu'une décision avait enfin été prise, il était trop tard pour qu'elle pût être utile, car les circonstances qui l'avaient dictée avaient changé. Nous avons eu plus d'un exemple de ce fait, en nous occupant des Pays-Bas. Quand Philippe répétait son mot favori : « Le temps et moi. nous en valons deux autres , » il se trompait lourdement ; ce temps qu'il demandait était sa ruine. Ce fut en vain que Granvelle, qui plus tard vint en Castille prendre la direction des affaires , chercha, avec la prudence d'un habile courtisan, à convaincre le monarque de son erreur, en lui disant qu'il n'y avait pas un homme capable de supporter longtemps un aussi lourd fardeau, sans détruire sa santé et peut-être sa vie ^ .
Dans une lettre adressée au monarque, son grand aumônier, don Louis Manrique, lui dit la vérité avec une franchise à laquelle les rois ne sont guère habitués. « Les sujets de votre majesté, » disait-il, « se plaignent partout de votre manière de procéder ; ils disent que vous restez des journées entières au milieu de vos papiers, parce que vous désirez, comme ils le font entendre, vivre dans la solitude, loin du monde, et que vous n'avez pas de confiance dans vos
' M. Gachard cite un passage d'une lettre inédite de Granvelle, dans laquelle cardinal dit : « Saplico â Y. M., con la humildad qua devo, que oonsiderando quanto su vida importa al principe nuestro senor, â todos sus reynos y Estados, y yasallos suyos, y aun â toda la christiandad, mirando en que miserando estado quedarîa sin Y. M., sea servido mirar adelante mes por su salud , descargandose de tau grande y continuo trabajo , que tanto dano le haze. « — Eapport'j)réfaee à la Correspondatice de Philippe II, Dans ce rapport le savant belge examine consciencieusement comme toujours le caractère et les habitudes de Philippe.
ministres ^ De là d'interminables lenteurs qui réduisent les solliciteurs au désespoir. Vos sujets voient avec peine que vous refusiez d'assister aux séances du conseil d*État. Dieu n'a pas placé des rois sur la terre pour qu'ils passent leur vie à lire ou à écrire, ni même à méditer et à prier, » — oa savait que le fils de Charles-Quint donnait beaucoup de temps à ses- prières, — «mais pour qu'ils soient comme des oracles auxquels tous puissent s'adresser pour demander une réponse. Si Dieu a fait à un souverain la grâce de lui confier cette mission, c'est à votre majesté, et il vous pardonnera , par conséquent, d'autant moins de ne pas donner à tous un libre accès auprès de vous *. » On sera peut-être surpris de voir tenir un pareil langage à un prince tel que Philippe II, et cela impunément ; mais , sous ce rapport, le roi ressemblait à son frère. Les hommes d'Église et les boufibns, — il en avait habituellement un ou deux à son service, — étaient des êtres privilégiés à la cour ; les sermons des uns n'avaient guère d'ailleurs plus d'effet que les plaisanteries des autres.
' « Habiendo en otra ocasion avisado â yuestra magestad de la publica querella y desconsuelo que habia del estilo que yuestra magestad habia tomado de negociar, estando perpetuamente asido a los papeles, por tener mejor tftulo para huir de la gente, ademas de no quererse fiar de nadie. *
— Carta que escrivio al Senor Rey Eelipe Segundo Don Luis Manrique, su limosnero mayor, MS.
* « No embio Dios a vuestra magestad y â todos los otros Reyes, que tienen sus veces en la tierra, para que se extra vien leyendo ni escribiendo ni aun contemplando ni rezando, si no para que fuesen y sean publicos y patentes oraculos a donde todos sus subditos vengan por sus respues-
tas Y si a algun Rey en el mundo dio Dios esta gracia , es a
yuestra Magestad y por eso es mayor la culpa de no manifestarse a todos. •
— Ibid.
Une copie de cette lettre est conseryée parmi les MSS. Egerton du British-Museum.
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Les châteaux des grands seigneurs , maîtres d'immenses domaines épars dans tout le royaume y. présentaient en petit Fimage de cette cour brillante. Ces nobles étaient excessivement riches, mais couvent très endettés ; sur vingt-trois ducs, en 1581, trois seulement avaient un revenu annuel inférieur à quarante mille ducats ^ La plupart des autres avaient de cinquante à cent mille ducats par an , et le duc de Médina Sidonia en avait cent trente-cinq mille. Il n'eût pas été facile de trouver dans l'aristocratie d'une autre nation chrétienne, à cette époque, des exemples d'une pareille fortune '.
Les grands d'Espagne préféraient vivre dans leurs terres, mais l'hiver ils se rendaient à Madrid et déployaient leur magnificence sous les yeux de leur souverain ; ils éblouissaient le peuple par la splendeur de leurs équipages, la beauté de leurs chevaux, la riche livrée de leur suite nombreuse. Néanmoins la cour de Gastille était loin de paraître joyeuse à l'étranger; elle contrastait, sous ce rapport, avec la cour flamande de Marguerite de Parme ; on eût dit qu'elle recevait le reflet du caractère sérieux et même sombre du monarque. Tout y était pompeux et cérémonieux; usages et manières, tout y était vieux. < On ne voit rien de nouveau
ici, » écrivent les envoyés vénitiens; on n'entend pas de commentaire plaisant sur les événements du jour. Si quelqu'un sait une nouvelle, il est trop prudent pour la raconter'.
* Hota di tutu U Titolati di Stagna con li loro casate et rendite, etc, fatta ml 1581, MS.
^Ihid,
Eu 1581, l'aristocratie espagnole comprenait vingt-trois ducs, qualaute-deux marquis et cinquante-six comtes. Tous lès ducs et treize nobles inférieurs étaient grands d'Espagne.
° if La corte è muta ; in publiée non si ragiona di nuoye, et chi pure le sa, se le trace. « — Eelazione di Figafetta, MS.
Les courtisans parlent peu et sont, pour la plupart, ignorants; en réalité, ils n'ont pas la moindre teinture des lettres. Les grands seigneurs sont d'une arrogance incroyable; lorsqu'ils rencontrent un ambassadeur étranger ou même le nonce de sa Sainteté, ils daignent rarement le saluer en se découvrant la tête * ; tous affectent ce calme imperturbable , cette apathie qu'ils appellent sosiego *. »
Les nobles ne donnaient pas, comme ceux des Pays-Bas, des banquets splendides ; leur principal amusement était le jeu, vice héréditaire de l'Espagnol; ils Jouaient gros Jeu, souvent au détriment de leur fortune. Cela ne déplaisait pas au roi. Il peut sembler étrange que des gens aussi froids et aussi formalistes fussent adonnés aux intrigues amoureuses'; ils suivaient à cet égard l'exemple de leur maître.
Ces grands seigneurs, dont la vie se passait dans de frivoles amusements et dans une molle oisiveté, avaient bien dégénéré de leurs ancêtres, dont ils n'avaient hérité que des titres et des prétentions superbes. A peu d'exceptions près, exceptions brillantes , ils n'occupaient aucune position importante dans l'État ni dans l'armée; ils n'aspiraient qu'aux emplois supérieurs dans la maison du roi et mettaient toute leur ambition à obtenir les vains et pompeux privilèges
* M Sono d' animo tanto elevato. . . che è cosa molto difficile da cre-
dere e quando avviene che incontrino o nunzi del pontefice o
ambasciadori di qualche testa coronata o d' altro stato , pochissimi son quelli elle si levin la berreta. « — Belaztone di Badoero, MS.
' 1 Non si attende à lettere, ma la Nobilità è a maraviglia ignorante e ritirata, mantenendo una certa sua alterigia, che loro chiamano smsiego , che vuol dire tranquîlKtà et sicurezza, et qnasi serenità. » — Relazione di Pigafetia, MS.
' ff Non si convita, non si cavalca, si giuoca, et si fa ail* amore. « — . Ibid, Yoy. aussi les Relazioniàe Badoero et de Gontanui.
AFFAIRES INTÉRIEURES DE l'eSPAGNE. 161
de la grandesse , pour avoir le droit de rester la tête couverte, en présence de leur souverain ^
L'été, ils se soustrayaient sans regret à cette vie d'humiliation dorée, en se retirant dans leurs châteaux antiques, au milieu de leurs domaines princiers, qui renfermaient des villes et des villages, et parfois jusqu'à trente mille familles. Ils y vivaient entourés d'une pompe vraiment royale ; leur maison était formée sur le modèle de celle du souverain. Ils avaient leurs majordomes, leurs gentilshommes de la chambre, leurs grands écuyers et d'autres officiers de haut rang. Une foule d'hidalgos, de cavaliers et de serviteurs se pressaient autour d'eux ; une garde du corps de cent ou deux cents hommes veillait sur leur personne. Leurs demeures étaient somptueusement meublées, et leurs buffets garnis d'une magnifique vaisselle d'argent extrait des mines du nouveau monde. Leurs chapelles étaient richement décorées. Les châtelaines déployaient un faste qui eût convenu à des reines; elles avaient des demoiselles d'honneur, et le page qui leur servait d'échanson, s'agenouillait, lorsqu'elles buvaient ; même les chevaliers de race ancienne, à qui elles adressaient la parole du haut de leur siège, ne refusaient pas de plier le genou devant elles ^.
Sous ces dehors éclatants, les grands d'Espagne ne possédaient aucune puissance réelle ; ils ne pouvaient plus, comme le faisaient leurs pères , se déclarer la guerre, ni exercer le
^ Le docteur Salazar y Mendoza exagère singulièrement l'importance du droit de rester la tête couverte, en présence du souverain, « prérogative, « dit-il, « si glorieuse en elle-même et si admirable dans ses effets, qu'elle suffît à elle seule pour imprimer à la dignité de la grandesse son caractère particulier. • — Dignidadea de Castilla, p. 34.
* Banke, Ottoman and Spanish Empires, p. 57.
I6t HISTOIRE DU RÉGNE DE PHILIPPE H.
droit, jadis prisé si haut, de renoncer à Tobéissance et d'entrer en lutte, k main armée, avec leur souverain. Ces nombreux vassaux, qui se rangeaient autrefois sous leur bannière et qui constituaient des forces redoutables, s'étaient transformés en d'humbles serviteurs qui ajoutaient seulement au vain éclat de leur petite cour. Il ne leur était plus permis de porter les armes qu'au service de leur prince, et, après la soumission des Mores, la couronne n'eut plus besoin de leur épée que pour des guerres étrangères ^
Les mesures à l'aide desquelles Ferdinand et Isabelle avaient miné le pouvoir de l'aristocratie avaient été exécutées avec plus de rigueur par Charles-Quint et le furent avec plus de succès par Philippe II, qui habita presque constamment l'Espagne, tandis que son père passa la plus grande partie de sa vie au dehors; toujours présent, le roi réprimait avec le même empressement toute atteinte portée aux lois, quel que fût le rang du coupable.
Des nobles commandaient les armées au dehors, étaient envoyés, en qualité de vice-rois, à Naples, en Sicile, à Milan et dans les provinces du nouveau monde; maison les voyait rarement appelés à remplir des fonctions civiles ou militaires, à l'intérieur du pays. Ils ne faisaient plus nécessairement partie de la législature nationale et n'étaient presque jamais convoqués aux Cortès, car ils jouissaient du privilège de l'exemption de toutes charges publiques et les Cortès n'étaient guère réunies que pour voter les impôts. Ainsi, sans pouvoir politique d'aucune espèce, les grands seigneurs vivaient sur leurs terres, comme de simples gentilshommes;
* Relazione di Tiepolo, MS, — Belazione Anon,,'Mj&, — Relazione di Cotttaritti, MS.
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leur train princier ne donnait aucan ombrage au roi, qui aimait, au contraire, à les voir dépenser leurs revenus avec une prodigalité qui n'avait pas de suites fâcheuses, si ce n'est d'entraîner des exactions qui leur attiraient la haine de leurs vassaux ^ Telle était la politique de Philippe, d'après un envoyé vénitien, qui, doué d'un grand talent d'observation, était parfaitement placé pour l'exercer; « c'est ainsi, » dit l'ambassadeur, « qu'il se faisait craindre de gens qui, avec plus d'adresse, se seraient eux-mêmes fait craindre de lui *. »
Eq même temps que l'aristocratie déclinait, Charles- Quint, abusant de sa puissance, avait dépouillé les communes castillanes de leurs droits les plus précieux. Philippe échappa donc heureusement à la responsabilité qui s'attachait à une mesure aussi odieuse ; mais, s'il ne réduisit pas les communes à cet état d'abaissement, il prit autant de soin que son père de les y maintenir. Le pouvoir législatif qu'elles avaient exercé, le plus important de leurs privilèges, était presque annihilé. Les Cortès furent, il est vrai, convoquées souvent sous ce roi, plus souvent même qu'elles ne l'avaient été sous les règnes précédents ; c'est qu'elles continuaient à voter les impôts, et les besoins du gouvernement, plus que son respect pour les droits de la nation, expliquent ces fréquentes réunions de la législature.
Les Cortès pouvaient, comme par le passé, faire des représentations au souverain, mais seulement après avoir voté les subsides, c'est à dire après avoir perdu tout moyen
* u Che per contrario affligiono i loro proprii sudditi onde incorrono nel loro odio. » — Relazione di Contarini, MS.
* u Temono Sua Maesta, dove, quando si govemassero prudentemente, sarieno da essa per le loro forze temuti. « — Ibid,
d'influence sur Tesprît du prince. Cependant, quand on relit leurs pétitions et que Ton voit la sollicitude avec laquelle elles veillaient sur les intérêts de la nation et le courage qu'elles déployaient pour les défendre, on ne peut refuser son admiration à ces assemblées; le vieil esprit castillan subsistait toujours, il faut le reconnaître, chez ce peuple, malgré l'oppression, malgré tant de sujets de découragement. Pour le prouver, nous rappellerons quelques-unes de ces pétitions qui, bien ou mal accueillies, nous font, du moins, connaître l'état de l'opinion publique de ce temps, par rapport aux sujets dont il s'y agit.
A plusieurs reprises, les Gortès firent des remontrances au roi sur les dépenses énormes de sa maison, « qui coûtait, » disaient-elles, « autant d'argent qu'il en eût fallu pour faire la conquête d'un royaume \ » Indépendamment des frais qu'elle entraînait, la pompe de la cour de Bourgogne ne plaisait pas aux Castillans, et la législature pria le monarque d'y renoncer et de revenir aux usages plus simples et plus naturels de ses ancêtres ; elle lui représenta « la pernicieuse influence que ce genre de vie ne pouvait manquer d'exercer sur les grands seigneurs et sur ses autres sujets, prompts à suivre l'exemple de leur maître *. » Philippe répondit un jour « qu'il ferait examiner la question et prendrait les mesures qu'il jugerait le plus utiles; » mais aucune réforme n'eut lieu, sous son règne, dans cette maison qui, en 1562, coûtait cent cinquante-six millions de maravédis annuellement, et son successeur marcha fidèlement sur ses traces '.
* » Que. bastarân para conquistar y ganar un reyno. » -^ Cortès de Yalladolid en 1558, pet. 4.
« Cortès de Tolède en 1559, pet. 3.
' Lafuente, ITistoria de Espana, tom. XIII, p. 118.
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Les Cortès firent également et inutilement de fréquentes représentations au roi sur Faliénation des biens de la couronne et sur la vente des charges ainsi que des titres inférieurs de noblesse; le monarque continua de leur répondre d'une manière évasive. Elles le prièrent de ne plus chercher à augmenter ses revenus en établissant des impôts sans leur sanction, exigée par les lois et les anciens usages du royaume. Cette fois, la réponse de Philippe fut très nette et réellement digne d'un despote oriental. « Les nécessités, » dit-il, « qui m'ont forcé de recourir à ces mesures, loin d'avoir disparu , sont devenues et deviennent sans cesse plus pressantes, ne me laissant d'autre alternative que de persévérer dans la voie où j'ai dû m'engager ^ » Certainement les embarras du roi étaient grands, si grands même que l'habileté de ses ministres ne pouvait l'en tirer; les nombreux expédients qu'il imagina pour se délivrer d'un fardeau, chaque jour plus pesant, ainsi qu'il le disait avec vérité, forment un chapitre curieux dans l'histoire financière de ce temps, mais le moment de les exposer n'est pas encore venu.
Les communes pressèrent fortement Philippe d'achever l'œuvre qu'il avait entreprise de bonne heure, en réunissant dans un code les lois municipales de la Castille ^. Elles surveillaient attentivement l'administration de la justice, sollicitaient la réforme de différents abus, s'élevaient particulièrement contre la lenteur proverbiale avec laquelle les affaires étaient conduites en Espagne, et contre les nombreuses vexations auxquelles les plaideurs étaient exposés devant les tribunaux; avec un esprit de sage libéralité, elles récla-
* Lafaente ffistoria de Espana, tom. XIV, p. 397. « Cortès de Valladolid en 1558, pét. 12.
T. V. il
mèrent en faveur des juges, ordinairement mal rétribués^ une forte augmentation de traitement, afin d'engager les hommes de mérite à solliciter ces fonctions ^
Les Gortès veillaient avec une sollicitude vraiment paternelle sur les grands intérêts de l*État, sur le commerce, Tagricnlture, l'industrie ; elles firent, mais vainement, paraitil, d'énergiques remontrances contre un abus que nous avons déjà signalé; il s'agit des lingots que les marchands de Séville exportaient du nouveau monde, pour leur propre compte, et que la couronne leur enlevait tyranniquement.
Certaines pétitions des Gortès montrent, si on les juge avec les lumières acquises aujourd'hui, une étrange ignorance des véritables principes de la législation, en matière de commerce. C'est ainsi que, relativement à l'or et à l'argent, qui ont une si grande valeur comme moyen d'échange, et constituent d'une manière particulière la richesse d'un pays, la législature croyait qu'en bonne politique il fallait garder ces métaux précieux à l'intérieur du pays, et elle demanda qu'on en interdit l'exportation. C'était là une erreur partagée par d'autres nations , au xvi^ siècle ; on peut toutefois s'étonner qu'une expérience de soixante-quinze ans n'eût pas convaincu l'Espagnol de l'inutilité de ces tentatives pour arrêter le cours naturel de la circulation commerciale.
C'est dans le même esprit que les Cortès prièrent le roi de défendre que l'on fit usage de l'or et de l'argent pour la vaisselle^ pour la décoration intérieure des maisons et pour toule espèce d'objets de luxe ou de toilette; elles craignaient de voir se perdre ces métaux si utiles. On peut, sans doute, expliquer, en partie, cette pétition par le goût des Castillans
* Lafuente, Historia de Espana, tom. XIII, p. 125.
pour les lois somptuaires, plus nombreuses chez eui qoe partout ailleurs ^ Peut-être la passion du|luxe chez l'Espagnol était-elle due à l'influence des Arabes qui recherchaient les Yêtements lés plus chers, se plaisant à étaler leurs richesses de cette manière; déjà, à une époque antérieure, elle fournissait un sujet de déclamations sans fin au clergé, contre la pompe et les vanités du monde.
Malheureusement Philippe, si souvent sourd à des demanfdes plus sages, accueillit favorablement celle-ci , et, dans une pragmatique publiée à cet effet, il entra aussi avant dan$ les idées des pétitionnaires que l'eût pu désirer le réformateur le plus sévère. Cet édit singulier, où étaient minutieusement énumérées les diverses parties de l'habillement des hommes et des femmes , paraissait moins l'œuvre de graves législateurs que d'une commission de tailleurs et de marchandes de modes ^. Les tailleurs , considérés comme des instruments de perdition, n'échappèrent pas à la censure des Cortès, qui, dans une autre pétition, les déclarèrent des êtres inutiles, occupés de travaux d'aiguille, comme des
* L'histoire da luxe en Castille et des différentes lois portées pour le réprimer forme le sujet d'un ouvrage de Sempere j Guarinos, dans lequel on trouve un grand nombre de détails curieux, relativement surtout à la manière de vivre des Castillans à une époque plus reculée. — Historia del Lmo, Madrid, 1788, 2 tom. in-12.
* « Aussi mismo mandâmes que ninguna persona de ninguna condicion ni calidad que sea , no pueda traer ni traya en ropa ni en vestido , ni en calzas , ni jubon , ni en gualdrapa , ni guarnicion de mula ni de cavallo , ningun genero de bordado ni recamado, ni gandujado, ni entorchado, ni chaperia de oro ni de plata , ni de oro de canutillo , ni de martillo , ni ningun genero' de trenza ni cordon ni cordonciUo, ni franja, ni pasamano, ni pespunte , ni perfil de oro ni plata ni seda , ni otra cosa , aunque el dicho oro y plata sean falsos, « etc. — Pracmatica expedida a peticion de las Cortes de Madrid de 1563.
femmes, au lieu de labourer la terre ou de combattre virilement au service du roi *.
La législature, poursuivant cette voie fausse, voulut régler les dépenses de la table , devenues excessives depuis quelques années, comme nous l'avons dit; elle demanda qu'il fût défendu de se faire servir, au même repas, plus de quatre plats de viande et quatre de fruit. Elle s'indigna surtout en voyant se répandre l'usage des carrosses, connus depuis très peu de temps en Espagne ; ces voitures n'étaient bonnes, à son avis, qu'à donner aux Castillans des habitudes de mollesse, que peu sauraient plus tard surmonter; elles leur feraient perdre leur ancienne réputation d'habiles écuyers, et, « puisque la nation avait su s'en passer pendant si longtemps, elle pourrait s'en passer encore *. » Philippe se rendit si bien à ces observations qu'il ne permit de tenir carrosse qu'aux personnes possédant quatre chevaux; il espérait ainsi, tout en protégeant l'amélioration de la race chevaline, empêcher ses sujets, excepté les plus riches, d'affecter un luxe désordonné.
Les Cortès adressèrent au roi une autre demande , assez singulière et digne d'être rappelée, parce qu'elle est la preuve de l'attachement voué par les Espagnols à une institution ancienne , qui a souvent été censurée par les étrangers. En 1573, elles prièrent le monarque d'encourager les combats de taureaux , qui , depuis quelques années, avaient perdu de
* » Ocupados en este oficio y género de vivienda de coser, que habia de ser para las mugeres, muchos hombres que podrian servir â S. M. en la guerra dejaban de ir â ella, y dejaban tambien de labrar los campos. « — Cortès de 1573, pét. 75, ap. Lafuente, Eût, de Sspana, tom. XTV", p. 407.
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leur importance; elles proposaient l'établissement de nouvelles arènes dans les principales villes et voulaient que les municipalités fussent chargées, à leurs propres frais, de fournir des lances et un corps de musique aux combattants. On améliorerait ainsi la race chevaline , tout en offrant un exercice chevaleresque aux nobles et aux cavaliers. Cette conclusion peut étonner celui qui assiste de nos jours à cette sorte de spectacle et ne voit paraître dans la lice que de mauvais chevaux et des hommes de basse condition ; mais, dans ces jours glorieux de la ohevalerie, on choisissait pour ces jeux sanglants les meilleurs chevaux, et les combattants étaient des nobles , qui recherchaient cette occasion de déployer leur vaillance, comme dans les tournois. Même au x\f siècle , Charles-Quint rappelait avec fierté que, dans sa jeunesse, il était descendu dans l'arène comme matador et avait tué un taureau. Philippe agréa la proposition de la législature avec empressement : il comprenait bien le caractère de ses compatriotes.
On aurait tort de chercher dans ces demandes frivoles et exceptionnelles des Cortès le caractère prédominant de la législation castillane. Les lois ou, pour mieux dire, les pétitions de ce corps portent l'empreinte d'un sentiment sage et patriotique; elles le montrent parfaitement instruit des besoins de la communauté et désireux de les satisfaire. C'est ainsi que nous le voyons recommander d'instituer des espèces de tuteurs , chargés de procurer de l'occupation aux jeunes orphelins qui, sans amis pour venir à leur aide, seraient privés de moyens de subsistance ^ ; c'est ainsi encore qu'il propose la nomination d'inspecteurs des prisons, ayant
* Ranke, Ottoman andSpanish Empires, p. 59.
pour mission de les visiter toutes les semaines et de s'assurer de l'observation des règlenjients , en ce qui concerne la santé et la propreté des détenus ^ La législature exprime le désir que les hôtelleries soient bien tenues ^ ; pénétrant , comme il lui arrive souvent, par un excès de zèle, dans rintérieur des familles, elle s'occupe de la conduite des serviteurs envers leurs maîtres, et, avec une simplicité qui provoquera peut-être un sourire chez le lecteur, elle blâme sévèrement les jeunes filles qui , « en l'absence de leurs mères, perdent leur temps à lire des romans, pleins de faussetés et de folies qu'elles acceptent comme des vérités utiles pour elles-mêmes dans leurs relations avec le monde ^» Sans doute , les livres dont il s'agit ici étaient les romans de chevalerie , qui, à cette époque, étaient plus populaires qu'ils ne l'avaient jamais été, en Castille; Cervantes n'avait pas encore déversé sur cette littérature empoisonnée le rjdicule qui, plus qu'aucune loi, la bannit de l'Espagne.
Les communes veillaient aux progrès de l'instruction publique avec autant de sollicitude qu'aux intérêts matériels de l'État ; elles faisaient inspecter les écoles supérieures, et
' « Que cada semana o cada mes se nombren en los ayuntamientos de cada ciudad o villa destos Rejnos^ dos Regidores, los qaaJes se halleu a la vision y visitas de la carcel. • — Cortès de Tolède en 1559, pét. 102.
• Provision real para que los mesones del reyno esten bien proveidos de los manten^iiientos necesarios para los caminantes, Toledo, 20 de Octubre de 1560.
' « Como los mancebos y las donzellas por su ociosidad se principalmente ocupan en aquello [leer libros de mentiras y vanidades] , desvaneeense y aficionanse en cierta manera i los casos que leen en aquellos libros baver acontesoido , ansi de amores como de armas y otras vanidades : y afiicionados , quando se ofi&ece algun caso semejante , danse é el mas â rienda suelta que si no lo buviessen leydo. » — Cortès de 1558, pét. 107, citée par Ranke, Ottoman and Spanish Empires ^ p. 60.
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recommandèrent l'érection de chaires nouvelles dans l«g universités. D'accord avec elles, mais sans qu'elles l'y aus- ^nt positivement invité, Philippe publia une pragmatique relativement à ces institutions. Il se plaignit de ce que ses sujets, d'après un usage, qui se propageait rapidement, allaient faire leur éducation à l'étranger, lorsqu'ils pouvaient la faire parfaitement dans leur pays; cette émigration de la jeunesse avait des suites très fôcheuses, car, tandis que les universités castillanes languissaient dansl'abaudon, les élèves qui revenaient en Espagne y rapportaient des idées qui ne s'accordaient guère avec celles de leurs compatriotes. Le roi défendit donc aux Espagnols de sortir de la péninsule et ordonna aux absents de revenir; toute infraction à cet ordre était sévèrement punie de la confiscation des biens pour les ecclésiastiques et les laïques, et, en outre, du bannissement pour ces derniers '.
Cet édit, bien qu'il ne fût pas, sans doute, en désaccord avec l'opinion publique, était empreint d'un arbitraire que ne révélaient pas ceux qui étaient directement proposés paf h législature; il ne différait guère, sous ce rapport, des ordonnances qui émanaient directement de la volonté royale, sans égard aux vœux des communes. De pareilles ordonnances, et elles furent probablement plus nombreuses que toute autre espèce de lois, sous ce règne, comptent certainement parmi les actes les plus tyranniques dont un monarque puisse se rendre coupable, car elles constituent une usurpation du pouvoir législatif. Aussi, en 1579, les communes s'élevèrent vigoureusement contre cet abus et conjurèrent
^ Fra(»natîca para que ningun natural de estos reynos yaya à estudiar foera de ellos, Aranjuez, 22 de Noyiembre de 1559.
Philippe de ne plus publier des lois, sans la sanction préalable des Gortès ^ Le roi eût pu invoquer pour sa justification l'exemple de ses prédécesseurs, même de ceux qui, comme Ferdinand et Isabelle^ étaient le plus dévoués aux intérêts de la nation *.
On doit reconnaître que le mode le plus régulier de procéder, avec la coopération des Gortès, était bien propre à répandre Fidée que la législation appartenait réellement au souverain. Une pétition, conçue ordinairement dans les termes les plus humbles, priait sa majesté de donner son assentiment à la loi proposée. Le prince le donnait en peu de mots ou plus communément le refusait , déclarant que, pour le moment, « il n'y avait pas lieu à faire aucun changement. » On remarqua que Philippe repoussa plus souvent qu'aucun des rois précédents les demandes de la législature.
Plus fréquemment, le monarque faisait aces pétitions une réponse qui s'accordait mieux avec son caractère irrésolu et ses habitudes 'de temporisation ; il disait d'une manière vague <K qu'il prendrait l'affaire en considération, 2> ou « qu'il la soumettrait à son conseil et adopterait les mesures qu'il jugerait le plus utiles. » Il laissait ainsi les communes dans l'ignorance du sort réservé à leurs propositions. Même lorsqu'il accueillait favorablement celles-ci, comme il était le maître de rédiger la loi, elle pouvait répondre peu à l'attente des Gortès, et, dans ce cas, celles-ci s'étant séparées,
* Marina, Teoria de las Certes, tom. Il, p. 219.
' Voy. les « Pracmaticas del Reyno, » imprimés pour la première fois à Alcala de Henarès, à la fin du règne d'Isabelle, en 1503. Cette collection fameuse se composait presque entièrement des ordonnances de Ferdinand et d'Isabelle ; après avoir eu plusieurs éditions , elle fut enfbi absorbée dans la « Nueva Eecopilacion « de Philippe II.
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devaient attendre, pour se plaindre, une nouvelle session, c'est à dire habituellement pendant trois ans. L'usage établi par Çharles-Quint de renvoyer la présentation des adresses après le vote des subsides et d'ajourner ensuite immédiatement la législature, assura aux princes de la maison d'Autriche une autorité absolue, qui fut la cause d'une révolution complète dans la constitution ancienne de la Gastille.
Cependant, dépouillées des privilèges dont elles jouissaient autrefois, les Gortès n'eurent pas moins une action bienfaisante. Nul ne connaissait mieux que les représentants mêmes de la nation les besoins et les vœux de celle-ci. Le roi tirait évidemment profit des renseignements qu'ils lui transmettaient ; il pouvait ainsi prendre le parti qui s'accordait le mieux avec les intérêts du peuple, auxquels il était naturellement attaché, lorsqu'ils ne contrariaient pas les siens. Lors même qu'il agissait autrement, les communes, par de fermes représentations, pouvaient espérer de le faire revenir sur sa détermination. Malgré son pouvoir absolu, le roi devait éviter de braver l'opinion publique, car de timides remontrances pouvaient être suivies d'une résistance ouverte.
L'indépendance avec laquelle les députés dénonçaient au souverain les nombreux abus du gouvernement, prouve la liberté de discussion qui régnait parmi eux. Philippe, à son honneur, ne tenta jamais, à ce qu'il semble, de restreindre cette liberté; peut-être était-ce par politique et voulait-il laisser une soupape toujours ouverte, pour prévenir une explosion des passions populaires ; certain de posséder le pouvoir, il en laissait l'ombre à la nation, dont il caressait ainsi l'amour-propre. Quoi qu'il en soit, l'exercice de ces droits, malgré leur imperfection, par le tiers-état, produisit de bons effets que l'on ne saurait méconnaître. Par cela
seal qu'on l'appelait à délibérer sur les affaires publiques, l'Espagnol acquit, à ses propres yeux, une importance qui réleva bien au dessus de la condition abjecte des Orientaux; cet amour de l'indépendance qu'il avait hérité de ses aucê^ très subsista chez lui, et son cxeur resta plein de ces sentiments élevés qui le distinguaient entre tous les peuples chrétiens.
Un trait manquait à ce tableau d'une monarchie absolue. Jusque là TEspagne n'avait pas encore possédé une armée permanente; Charles- Quint avait, sans doute, gardé constamment sur pied des forces immenses, dont une grande partie était recrutée parmi les Castillans ; mtfis ces soldats ne séjournaient pas dans la péninsule et n'étaient levés que pour des guerres étrangères. C'est sous le règne de Philippe qu'une armée permanente, destinée à maintenir l'ordre à Tintérieur du pays, fut établie pour la première fois.
Le roi organisa dans ce but vingt compagnies d'hommes d'armes, qui, avec le complément de quatre ou cinq hommes par lance, formaient un corps militaire assez redoutable; il équipa également cinq mille ginetes ou chevau-légers ^ L'entretien de ces troupes était une lourde charge pour la couronne; on les appelait « les gardes de Castille. » Les hommes d'armes, en particulier, étaient l'objet d'une grande sollicitude et se faisaient remarquer par leur admirable discipline; le roi, qui pourtant n'avait guère des goûts militaires, avait l'habitude de les passer lui-même en revue. Il y avait, en outre, trente mille hommes de milice qui poav^ient être mis en campagne, s'il était nécessaire. Environ
* RelazUme di Contarini, MS.
seize cents cavaliers parcouraient TAndalousie, prêts à repousser une invasion des musulmans d'Afrique ; enfin des garnisons occupaient les forteresses sur les frontières de l'Espagne, au nord et au midi. Le monarque avait ainsi les moyens de réprimer les révoltes de ses sujets et de déjouer les entreprises de l'étranger.