‹ Histoire du règne de Philippe IIChapitre 7 sur 90 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

L'ESCURI^L.

Le clergé. — Sa subordination à l'égard de la couronne. — L'Escurial.

— La reine Anne.

Un tableau de radministratîon intérieure de la Gastille serait incomplet si l'on n'y faisait entrer le clergé, qui devait naturellement jouir de grandes prérogatives dans un pays comme l'Espagne, et sous un roi tel que Philippe II. Ce prince ne se présentait pas seulement au monde comme le puissant champion de la foi, mais il paraissait rechercher^ dans sa vie privée, toutes les occasions d'étaler son zèle pour la religion catholique et les ministres du culte. On cite à cet égard plus d'une anecdote ; un jour, voyant une jeune fille entrer dans le chœur d'une église, il la réprimanda en lui disant : « Où est le prêtre, il n'y a place ni pour vous ni pour moi ^ » Une autre fois, il condamna à mort un gentilhomme qui avait frappé un chanoine de Tolède *.

Sous la protection de ce monarque qui la comblait de ses

* u Vos ni yo no avemos de subir donde los Sacerdotes. » — • Dichos y Hechos de Phelipe //, p. 96.

' Cabrera, Filipe Segundo, p. 894.

l'eSCURIAL. 177

faveurs, TÉglise atteignit au plus haut degré de prospérité. Des collèges, des couvents, toute espèce d'institutions religieuses, s'élevèrent de tous les côtés, dans la péninsule. Les bons pères aimaient à fixer leurs demeures dans des sites riants et pittoresques ; le voyageur qui visitait l'Espagne était surpris d'y voir tant de fastueux édifices, situés sur le sommet ou sur le flanc des montagnes, au milieu de domaines qui s'étendaient à plus d'une lieue de là et offraient à la vue des prairies, des plaines cultivées et des pâturages.

Les membres du clergé séculier ou tout au moins les hauts dignitaires de l'Église possédaient parfois une fortune suffisante pour pouvoir éclipser les plus grands seigneurs par la pompe de leurs maisons. Du temps de Ferdinand et d'Isabelle, l'archevêque de Tolède exerçait sa juridiction sur quinze villes de premier ordre et un grand nombre de villages ; son revenu s'élevait à quatre- vingt mille ducats par an ^ Celui de l'archevêque de Séville, sous Philippe II, était tout aussi considérable, et l'archevêché de Tolède rapportait deux cent mille ducats, presque le double du revenu du grand d'Espagne le plus riche *. Sous le rapport de la puissance et de l'opulence, le primat du royaume occupait un rang à peine inférieur à celui du pape.

La source des richesses du clergé en Gastille, comme dans beaucoup d'autres pays, était les dons et les legs des personnes pieuses, surtout des pécheurs qui, devenant dévots à la fin de leur vie, s'empressaient de racheter leurs fautes passées par des actes de munificence qui ne leur coûtaient guère, étant faits aux dépens de leurs héritiers.

^ L. Marineo Siculo, Cosas Metnoraèiles, fol. 23. * Nota di tutti U Titolati di Spagna^ MS.

Gomme les biens ainsi légués restaient la propriété perpé*tuelle de l'Église, celle-ci avait fini, au temps de Philippe, par accaparer, si nous en croyons les Gortès, la moitié des terres du royaume ^ Aussi les communes, obligées de pourvoir aux dépetises de l'État, succombaient-elles sous un fardeau de plus en plus pesant; nous les voyons, dès l'avétié'ment du roi, s'élever contre ces aliénations au profit dés gens de mainmorte, mais inutilement; presque à cba(|i^ session suivante, la législature reproduisit ces plaintes dân» un langage énergique, et le monarque répondit toujours qu'il n'y avait pas lieu à changer les lois existantes. Ptri^lippe ne protégeait pas seulement la religion, mais il faisait construire à grands frais l'Escurial et ne voulait probablement pas tarir, lorsqu'il avait lui-même besoin d'y puiser, une source jusqu'alors si féconde.

Tout en favorisant le clergé déjà trop puissant, le roi lie voulait pas qu'il s'élevât assez haut pour éclipser l'autorité royale. Dans l'Église et dans les conseils, où ils furent appelés en grand nombre, les théologiens se montrèrent toujours les serviteurs les plus dévoués de la couronne; c'était, en effet, de la faveur du prince que dépendait leur avancement.

Philippe comprenait parfaitement que le seul moyen de maintenir les hommes d'Église dans la soumission, était de se conserver le droit de nomination aux bénéfices ecclésiastiques. La papauté, avec son esprit envahisseur, avait longtemps réclamé ce droit en Gastille, comme dans d'autres pays d'Europe. La grande lutte avec Rome avait été livrée au temps d'Isabelle la Gatholique ; heureusement le sceptre

*■ Lafaente, ffistoria de Espana, tom. XIY, p. 416.

l'eSCURIAL. 179

était alors aux mains d'une souveraine dont les sentiments religieux ne pouvaient être mis en doute. Isabelle était sortie YÎctorieuse de ce débat et, depuis ce temps aucune contesta* tion ne s'était plus élevée entre les cours de Rome et de Castille.

Le roi, malgré toute sa déférence pour le saint-siége, n'était pas disposé à lui abandonner aucune de ses préroga* tites. Un différend s'éleva sous le pontificat de Pie V, qui prétendit, comme ses prédécesseurs, nommer aux bénéfices ecclésiastiques à Milan, à Naples et en Sicile, possessions italiennes de l'Espagne, et se plaignit amèrement de ce que les conseils, institués dans ses États, refusaient de permettre la publication des bulles papales, sans l'exequatur royal. Philippe lui répondit avec douceur, en exprimant le désir d'entretenir les relations les plus amicales avec le pontife, pourvu qu'il ne compromit pas les intérêts de sa couronne; en même temps, il se déclarait surpris de voir sa sainteté offensée, parce qu'il exerçait un droit reconnu à ses prédécesseurs, dont plusieurs avaient rendu à la religion les services les plus signalés. Le pape comprenait l'importance de ne pas se brouiller avec un fils aussi dévoué de l'Église, et le roi ne se vit plus disputer désormais cette précieuse prérogative *.

Philippe usait avec une grande prudence du pouvoir dont il était investi ; grâce aux nombreux moyens d'information quHl possédait, il connaissait les mœurs des membres du clergé dans toute l'étendue de ses domaines et était si bien instruit qu'il pouvait souvent redresser ou compléter les

* Lafaente, Historia de Bspana, tom. XIII, p. 261.— Cabrera, FU^ Segundo, p. 432, 433.

renseignements qu'on lui donnait. Un jour quelqu'un lui parlait d'un certain prêtre : « Vous ne m'avez rien dit de ses amours, » observa le roi. Ainsi, parfaitement renseigné, il était prêt, dès qu'un bénéfice devenait vacant, à y nommer l'homme qui le méritait le mieux ^

Avant d'élever quelqu'un à une haute dignité, le monarque avait l'habitude d'éprouver ses capacités dans une position inférieure. Le rang, à cause de l'influence qu'il donne, avait du prix à ses yeux, mais souvent, lorsqu'il reconnaissait leur mérite, il choisissait ceux qui, nés dans une humble condition, n'avaient pu s'attendre à leur élévation '. Il n'y avait pas de meilleur moyen de se concilier ses bonnes grâces que de résister énergiquement aux usurpations de Rome; ce fut, en partie du moins, à son refus de publier sans l'autorisation royale une bulle du pape, que l'évêque de Guença, Quiroga, dut sa nomination à l'archevêché de Tolède, la première dignité du royaume. Philippe voulait qu'on lui témoignât de la reconnaissance pour les faveurs qu'il accordait, et, un prêtre qu'il avait fait évêque étant allé prendre possession de son siège, sans l'avoir remercié, il l'appela pour lui remémorer son devoir '. C'était une espèce d'hommage qu'il exigeait de ses protégés, comme l'exigerait un maître des serviteurs qu'il élève.

Ainsi la reconnaissance pour le passé, l'espoir pour

« Cabrera, FiUpe Segundo, Hb. XI, cap. XI; lib. XII, cap. XXI. — Belazione Anon., 1588, MS.

' • Otras vezes presentaba para Obispos Canonigos tan particulares i presbiteros tau apartados no solo de tal esperança, mas pensamiento en si mismos, i en la comun opinion, que la cedula de su presentacion no admitia su rezelo de ser enganados o burlados. Eligia à quien no pedia, i merecia. * — Cabrera, Filipe Segundo, p. 891.

» Ibid., Hb. XI, cap. XI,

l'eSGURIAL. 181

Favenir étaient les liens solides qui rattachaient chaque prélat à son souverain ; dans un différend avec Rome, on était sûr de le voir toujours prendre parti pour le roi, plutôt que pour le pape, et, de même, au milieu de ses embarras, c^était au monarque qu'il s'adressait et non au pontife. D'un autre côté, dans des moments de détresse qui se reproduisaient souvent, Philippe recourait au clergé, qui s'empressa presque toujours de venir généreusement à son aide. Celui-ci ne supportait nulle part des charges aussi lourdes qu'en Espagne ^ ; on a calculé qu'il abandonnait au moins un tiers de ses revenus au roi. Laïques ou ecclésiastiques, tous étaient partout soumis à l'autorité royale.

Un peu plus haut, en parlant des biens du clergé, nous avons cité le nom de l'Escurial, cette « huitième merveille du monde, ^ comme l'appellent orgueilleusement les Espagnols. On ne peut mieux placer des détails sur cet édifice extraordinaire, que dans ce chapitre destiné à retracer le caractère et les occupations de Philippe. L'Escurial amusa , pendant plus de trente années, les loisirs de ce monarque; il porte l'empreinte de ses goûts et de son esprit austère, et, si Ton peut le critiquer au point de vue de l'art, on ne peut nier que, ne restât-il pas d'autre trace de ce règne, ce gigantesque monument suffirait pour témoigner de la grandeur des plans de ce prince et de l'étendue de ses ressources.

La tradition vulgaire, d'après laquelle Philippe fit bâtir l'Escurial, en accomplissement d'un vœu fait au temps de la mémorable bataille de Saint-Quentin, le iO août i557, a été rejetée par des auteurs modernes, pour le motif que les

^ Relazione di Contarini, MS. — «Banke^ Ottoman andSpanisk Empires ^ p. 61.

T. V. lî

écrivains contemporains et, parmi eux, les historiens du couvent ne font pas mention de ce fait. Mais un document découvert récemment ne permet plus guère de douter qu'qn pareil vœu ait été fait ^ Quoi qu'il en soit, il est certain que le fils de Charles-Quint se proposa d'ériger TEscurial en souvenir de cette victoire, car il le dédia à saint Laurent , doat on célébrait la fête le jour où la bataille avait été livrée. L'endroit choisi pour l'emplacement de Tédifice fut nomnoé fil Sitio de San Lorenzo el JReoJ, mais le couvent fut mieux connu sous le nom du hameau voisin , El Escuricd ou El Eseorial; cette dernière orthographe fut bientôt préférée par les Castillans. *

Du reste, les motifs qui probablement eurent le plus d'influence sur l'esprit du monarque n'avaient rien de commun avec la bataille de Saint-Quentin. Son père, l'empe^ reur, avait ordonné, par son testament, que ses rest^ mortels fussent conservés à Yuste, jusqu à ce que son fils les fît transporter dans un lieu plus convenable. Philippe , en projetant l'Escurial, eut l'intention d'élever un mausolée à ses parents, ainsi qu'aux descendants de la maison royale

^ Le document dont U s'agit est une lettre, sans date ni aignatuie, mais l'écriture est du xvi* siècle et la pièce a été écrite par une personne chargée de rédiger les actes nécessaires pour la fondation du couyent. L'écrivain demande s'il doit faire mention dans le préambule du vœa de sa majesté. » M voto que S. M» hijo, si S. M. no lo quîere poner ni dedarar, bien puede, porque no hay para que; pero si S. M. quisiere que se déclare en las escrituras,. ayisemelo y. m. « — Documentas inédiios, tom. XXVIII, p. 567.

' On trouye des exemples anciens de l'une et de Tau^tre orthographe , bien que celle à'Escorial, aujourd'hui universellement reçue en CastiUe, paraisse ayoir été tout d'abord la plus commune. Ce mot yient de scoria, scories, à cause des mines de fer découyertes aux environs. -P-Yoy. Ford, Handbook/or Spain (3« édit.), p. 751.

l'eSCURUL. 183

d'Autriche^ mais une idée dominante chez lui était de faire construire un monastère dont la magnificence attestât son attachement à la foi; à ce projet il en unissait enfin un autre, celui de se bâtir un palais, car, ainsi que son père dont il avait hérité ce goût, il aimait de vivre à l'ombre du cloître. Ces idées, qui peuvent paraître incohérentes, furent pleinement réalisées par l'érection d'un monument destiné à être à la fois ua palais, un couvent et une sépulture ^

Peu de temps après son retour en Espagne, le roi se proposa de mettre son plan à exécution. Après un examen attentif, il choisit pour remplacement de Tédifice un endroit dans les montagnes du Guadarram^, sur les confins de la Nouvelle-Castille *, à huit lieues environ au nord-ouest de Madrid. La salubrité de Tair dans ce lieu, éloigné de la capitale autant que le désirait le monarque, jointe à l'aspect sévère de ces solitudes en harmonie avec le caractère sombre de Philippe, lui fit donner la préférence sur d'autres sites, qui auraient plu davantage à des gens d'un esprit difiërent. Enfermé entre d'abruptes collines, qui parfois s'élèvent à la hauteur de gigantesques montagnes, il semblait complète^ ment séparé du monde ; on y voyait des arbres rabougris et clair-semés, parmi lesquels on remarquait de loin en loin des traces de la végétation luxuriante des plaines; le vent qui venait de la sierra voisine soufflait avec force. Cependant, comme nous l'avons dit, l'air était salubre et des ruisseaux

* Une lettre du royal fondateur, publiée par Siguença, énumère les objets que l'arcliitecte du nouveau bâtiment devait se proposer particulièrement. ■— Historia de là Orden de San Geronimo, tom. III, p. 634.

* Certains géographes placent TEscurial dans la Vieille- Castille ; mais la délimitation des provinces est fixée sur la crête de la sierra qui s'élève derrière l'édifice. — Ford, Handbook/or Spain, p. 750.

d'une eau pure arrosaient le sol ; en outre, il y avait près de là une carrière d'excellentes pierres , assez semblables en apparence à du granit ; on pouvait s'y procurer facilement des matériaux, considération d'une certaine importance pour une œuvre aussi vaste.

L'architecte qui fournit les plans et fut chargé par le roi de les exécuter se nommait Juan Bautista de Toledo; il était né en Espagne et, ayant révélé de bonne heure un talent extraordinaire pour sa profession, avait été envoyé en Italie. Il s'y inspira des principes de son art à l'école des grands maîtres qui couvraient alors leur pays natal de ces monuments de leur génie, où l'artiste pouvait trouver le meilleur sujet d'étude. Toledo se nourrit de leur esprit et se forma sous leurs yeux un goût simple et même sévère , qui contrastait avec le style habituel de l'architecture espagnole, mais qui heureusement obtint l'approbation de son royal maître.

Avant même que l'on eût posé la première pierre du bâtiment, Philippe avait pris soin de choisir les personnes qui devaient habiter celui-ci. Dans un chapitre général de l'ordre des hiéronymites, un prieur avait été désigné pour le couvent de TEscurial, qui devait renfermer cinquante religieux, nombre 'qui fut rapidement doublé. Le roi avait donné la préférence aux hiéronymites, en partie à cause de leur réputation de piété ascétique, en partie à cause de l'estime que leur avait témoignée son père, en venant passer au milieu d'eux les dernières années de sa vie. Les moines furent bientôt transférés dans le village de l'Escurial , où ils résidèrent jusqu'à ce qu'on leur eût préparé des logements dans le magnifique édifice qu'ils devaient occuper.

Leur habitation temporaire, comme, du reste, la plupart

l'eSGURIÂL. 185

des maisons du hameau, était des plus humbles, sans fenêtre ni cheminée , et la pluie perçait le plafond troué de la salle qui leur servait de chapelle^ de sorte qu'ils étaient obligés de tendre une couverture au dessus de leurs têtes. A l'une des extrémités de cette chapelle s'élevait un autel grossier, surmonté d'un crucifix dessiné au moyen de charbon sur la muraille ^

Le roi, lorsqu'il visitait le village, était logé dans la maison du curé, laquelle n'était guère dans un meilleur état que les autres. Il ne manquait jamais d*entendre la messe, assis près du chœur sur un méchant escabeau à trois pieds, derrière une toile si usée que les curieux pouvaient le voir sans peine au travers * ; il était placé si près des moines, qu'il leur était difficile de ne pas le toucher en se remuant. L'hiéronymite de qui nous tenons ces détails assure que le frère Antonio lui rapporta en pleurant que plus d'une fois, en jetant à la dérobée un regard sur le monarque, il vit les yeux de celui-ci remplis de larmes; « tels étaient, » dit le bon père, « les sentiments de dévotion et de joie qui animaient le prince, lorsque, au spectacle de la misère qui l'entourait, il méditait ses plans sublimes pour transformer cette scène misérable en un magnifique théâtre, plus digne du culte qui devait y être célébré *. »

* Sigaença, Hist. de la Orden de San Geronmo,t. in,p. 649. — Mémorias de Fray Juan de San Geronimo, Doctnaarros ineditos, t. VII, p. 22.

* » Ténia de ordinarîo una banquetilla de très pies, bastîsima y grosera, por silla , y cuando îba à misa porque estuviese con aJgun decencia se le ponia un pano viejo francés de Almaguer el contador, que ya de gastado y deshilado hacia harto lugar por sus agujeros â los que querian ver à la Persona Real. » — Memorias de Fray Juan Geronimo^ Docuîientos inédi- Tos, tom. Vn, p. 22.

s II Jurâbame muchas veces Uorando el dicho fray Antonio que muchas

Les moines étaient fort édifiés de Thumilité avec laquelle le roi assistait aux exercices religieux dans cette chapelle informe ; ils racontèrent longtemps qu'arrivant un jour trop tard à matines et ne voulant pas interrompre le service , il prit tranquillement place à Feutrée , sur un banc grossier , à Tautre bout duquel était assis un paysan; il y resta quelque temps avant d*étre aperçu par les moines, qui le conduisirent à son fauteuil ^ .

Le 23 avril 1563, on mit la première pierre au couvent, et, le 20 août suivant, à Téglise, avec plus de pompe et de solennité encore. L'évéque de Guença, confesseur du roi, présida, en habits pontificaux, à cette cérémonie. Le roi était présent et posa de ses propres mains la pierre. Les principaux seigneurs de la cour assistèrent à cette fête, qui avait attiré une foule considérable de prêtres et de laïques. A la fin de la cérémonie , les moines en chceur chantèrent les louanges du Seigneur, auquel on élevait dans ces sauvages montagnes un temple aussi glorieux *.

La sierra déserte parut alors pleine de vie ; le sol se couvrit de tentes et de huttes ; les bruits du travail se marièrent à la voix des ouvriers , chantant des chansons dans les dialectes des provinces , souvent éloignées , d'où ils étaient venus. Le plus grand ordre régnait dans cette réunion

▼eces aJzando caiutamente los ojos Ti6 correr por los de S. M. légrimas : tanta era su devocion mezclada col el alegrîa de verse en aquella pobreza 7 Ter iras esto aquella alta idea que en su mente traia de la grandeza & que pensaba levantar aquella pequenez del diyino culto. » •— Metnorias de Fr&y Juan de San ChronimOy Documentos inbditos. Ubi supra.

* « Para levantar tanta fabrica menester eran actes de humildad tan profundal » — Ibid.y p. 23.

' Ibid,, p. 25 et seq. — Sîguença, Eisi, de la Orden de Sa» Geronimo, tom. III, p. 546.

l'bSCURIAL. 1^7

méiée d'hommes , et jamais des querelles iDConvenantes kie troublaient les paisibles occupations du jour.

A mesure que les travaux avançaient , les visites de Phi- * lippe à l'Ëscurial devenaient plus longues et plus fréquentes. Il avait toujours aimé la solitude du cloître ; tous les ans, il passait quelques jours dans un couvent et avait même Thabitude de se retirer, pendant la semaine sainte, dans le cou-* vent de Guisando , non loin du village de FEscurial , lequel avait un plus grand attrait pour lui , puisqu'il y voyait s'élever sous ses yeux le magnifique monument, qui occupait ses pensées autant que les affaires de l'État.

Le roi s'était adonné à l'étude des beaux-arts avec une ardeur que Ton voit rarement chez les souverains ; il était bon connaisseur en peinture et aimait surtout l'architecture, dont il avait attentivement médité les principes; il faisait lui-même des dessins à l'occasion ^ Aucun prince de ce temps n'a donné autant de preuves de goût et de magnificence , sous ce rapport ; l'hôtel royal des monnaies à Ségo^ vie, la maison de chasse du Prado, la riante résidence d'Aranjuez , Talcazar de Madrid , YArmeria Real et d'autres nobles monuments qui ornèrent sa nouvelle capitale, forent ou bâtis ou considérablement embellis par ses ordres. L'Espa*^ gne se couvrit d'édifices publics ou religieux, élevés sous la protection du monarque ; partout l'œil du voyageur reu'contrait des églises et des couvents ; les monastères surtout étaient déplorablement nombreux. Ces bâtiments se faisaient

* M Ténia tanta destreça en disponer las traças de Falacîos, GàstilloSi Jardines, y otras cosas, que quandb Francisco de Mora mi Tio Traçador mayor suyo, y Juan de Herrera su Antecessor le traian la primera planta, assi mandava quitar, 5 poner, h mudar, como si faera onVitrubio. « — Diehos y Hechos de Phelipe 11^ p. 181.

remarquer, en général, par rextrême simplicité de leur style; quelques-uus, comme la grande cathédrale de Yalladolid , gardant, malgré de plus grandes prétentions, le même caractère sévère, fournirent d'excellents modèles d'architecture pour combattre les fausses tendances de l'époque. Philippe protégea, à l'aide de constructions d'un autre genre, les frontières du nord et les côtes méridionales du pays, et le marin de la Méditerranée voyait toutes les hauteurs, au bord de la mer , couronnées de forteresses défiant les corsaires barbaresques. Et ce n'était pas seulement l'Espagne qui attirait l'attention du roi , mais partout la marche de ses armées dans les régions à demi-civilisées du nouveau monde était marquée par des teinples et par des forts qui s'élevaient sur les pas des conquérants.

Heureusement le monarque avait le même goût que Toledo et tous deux s'entendirent parfaitement , dans leurs conférences sur le monument qui devait illustrer l'architecture, sous ce règne. Philippe, attentif aux moindres détails, surveillait tous les progrès de l'œuvre avec autant de vigilance que Toledo lui-même; pour mieux juger de Teffet produit à distance, il gravissait souvent la montagne, jusqu'à un endroit où se voyait une espèce de siège , taillé dans le rocher , à une demi-lieue du couvent ; il y restait assis des heures entières , la lunette à la main , contemplant l'édifice qui s'élevait à ses pieds. Cet endroit est connu aujourd'hui encore sous le nom de « la chaise du roi ^ »

Ce n'était certainement pas une faible preuve du profond intérêt pris par le prince à ces travaux, que cette satisfaction avec laquelle il quittait son palais de Madrid pour aller habiter

* Lafaente, Historia de Espana, tom. Xm, p. 253.

l'eSGURIAL. 189

un aussi misérable village que celui de FEscurial. En 1571, il changea sensiblement Taspect de ces lieux , en y faisant bâtir une chapelle plus convenable que la hutte délabrée qui avait servi jusque-là à l'exercice du culte , et en se faisant préparer un logement plus commode , où il passa dès lors une plus grande partie de son temps, dans une solitude plus profonde que jamais. L'Escurial n'occupait pas toutes ses pensées; entouré de ses secrétaires^ de ses papiers, il lisait les dépêches qui lui étaient envoyées et entretenait une correspondance suivie avec ses agents dans toutes les parties de ses vastes États ; il y faisait quatre fois plus de besogne, dit un hiéronymite, que dans la capitale ^ ; il se vantait souvent de gouverner le monde, avec un morceau de papier, du fond de cette retraite. Qu'il ne le gouvernât pas toujours sagement , la preuve en est dans plus d'une lettre écrite en ces lieux consacrés, au sujet des affaires des Flandres; c'est là qu'il reçut les détails de l'insurrection des Flamands hérétiques et des Mores de Grenade. En apprenant qu'ils avaient détruit églises et couvents , qu'ils avaient profané les symboles les plus vénérés de la foi catholique, il se sentit, sans doute, fier de pouvoir attester sa piété par l'érection du plus somptueux édifice qui eût jamais été consacré à son Dieu.

En 1S77, la construction de l'Escurial était déjà assez avancée pour qu'il fût possible de préparer des appartements, non seulement à Philippe et à sa suite , mais à un grand nombre de courtisans qui avaient l'habitude de passer une partie de l'été auprès de leur souverain, dans le village. Vers

* a Sabese de cierto que se negociaya aqxiî mas en un dîa que en Madrid en quatro, a — Siguença, Hist. de la Orden de San Geronimo, tom. m, p. 575.

ce temps eut lieu un accident qui faillit avoir les suites les plus désastreuses pour le moDument.

Peadant un furieux orage qui avait éclaté dans les montagnes y la foudre tomba sur une des grandes tours du cou^ vent ; en peu d'instants , toute la partie supérieure da bâtiment Ait en flammes; les matériaux heureusement n'étaient guère combustibles et les progrès de Tincendie furent lents; mais on se procura très difficilement de Teau pour l'éteindre.

Le feu se déclara à onze heures du soir , lorsque tous les serviteurs du roi s'étaient retirés pour prendre du repos; ils fbrent bientôt réveillés en sursaut par le bruit. Le roi monta dans la tour opposée et y resta , surveillant avec une profonde anxiété la marche de l'élément destructeur. Le duc d'Albe était là ; malgré la goutte qui le faisait cruellement souffrir , il s'enveloppa de sa robe de chambre et se plaça dans un endroit élevé, tout près du théâtre de l'incendie; de là le <K bon duc, » qui prit aussitôt le commandement, donna des ordres avec autant de promptitude et de décision que s'il eût été sur un champ de bataille ^

Tous les ouvriers étaient accourus, ainsi que les paysans des environs, et l'on vit régner parmi eux autant de subordination qu'ils en avaient montré jusque-là ; ils obéirent ponctuellement au duc et maints de ses hommes qui bravaient les fatigues , comprenant que l'oeil de leur souverain était fixé sur eux , se signalèrent par des traits de dévouement. Le haut de la tour qui tremblait menaçait à tout moment de

• • El buen Duque de Alba, atmque su vejee y gota no le daban lugar, se snbib â lo alto de la torre à dar ânimo y esfaerzo a los oficîales y gente ; i. > . . y esto lo bacia S. E. eomo diestro capitan y comô qnien se babîa visto en otros mayores peligros en la guerra. « -^ Memùrias de Fray Juan de San Geronimo, Docxtmentos inêditos, tom. VIE, p, 197.

l'esgurial. iti

s'écrouler ; on craignait qu'elle n'écrasât dans sa chute l'hôpital qui en était Toisin ; heureusement elle tomba dans une autre direction , avec le magnifique carillon qu'elle renfermait, sans blesser personne. Mais la perte la plus sensible au roi fut celle de plusieurs reliques inestimables qui furent détruites par le feu ; son chagrin fut un peu adôuei lorsqu'il apprit qu'un morceau de bois de la vraie croix et le bras droit de saint Laurent, le bienheureux patron de l'Escurial, avaient été retirés des flammes. A la fin , grâce à d'incroyables efibrts, l'incendie, qui avait duré jusqu'à six heures du matin , fût maîtrisé , et Philippe se retira dans sa chambre, où son premier soin fut, dit-on, de remercier Dieu d'avoir sauvé le monument qui avait été élevé en son honneur^.

Le roi voulait que l'Ëscurial fût, autant que possible, bâti avec les matériaux fournis par ses vastes États, dont les productions étaient si variées que l'on put s'y procurer presque tout ce qui était nécessaire pour la construction et pour la décoration intérieure de l'édifice. La pierre grise dont on fit les murs venait d'une carrière voisine; on la nommait berroqtiena et elle ressemblait au granit, sans en avoir la dureté. Les blocs que l'on extrayait pour les tailler étaient quelquefois si énormes qu'il fallait quatre-vingts ou cent bœufs pour les traîner. On cherchait le jaspe à Burgo de Osma, dans le voisinage, et les marbres plus fins, aux couleurs très variées, dans les montagnes, au sud de la péninsule. On demanda, en grande partie, à l'industrie nationale les produits riches et élégants ; Grenade donna le velours et le damas; les objets en fer, en bronze, et même

^ Memorias de Fray Jutm de San Chronitno, Dogu,mentob iKiDrros, t. Vn, p. 201.

en d'autres métaux plus précieux, attestèrent les progrès de Tart dans certaines yiUes, telles que Madrid, Tolède, Saragosse.

Cependant Philippe fit de grands emprunts à ses possessions étrangères, surtout à Fltalie et aux Pays-Bas, pour Fembellissement de FEscurial, dont l'extérieur, d'une simplicité sévère, contrastait avec l'intérieur somptueusement décoré. Milan, si renommé, à cette époque, pour ses beaux ouvrages en acier, en or et en pierres précieuses, fut mis à contribution ; les magnifiques tapisseries des Flandres couvrirent les murs du palais, et les couvents espagnols donnèrent les broderies servant aux autels. Même les colonies naissantes du nouveau monde ne furent pas oubliées, et l'on demanda aux forêts américaines le cèdre, l'ébène et le bois richement teint, qui, sous la main de l'artiste castillan, étalèrent leurs brillantes couleurs ^.

Malgré son désir de n'employer que les productions de son empire et d'encourager l'industrie nationale, le roi, sous un rapport, recourut presque exclusivement à des étrangers. Les peintures à l'huile et les fresques qui décoraient à profusion les murs et les plafonds de l'Escurial furent l'œuvre d'artistes venus surtout d'Italie ; l'école italienne était alors à l'apogée de sa gloire. Mais, de tous ]es peintres vivants, le Titien fut celui que Philippe tint le plus en honneur, ainsi que Charles-Quint; on doit au généreux patronage du monarque quelques-unes des plus belles productions de ce grand maître, dont les tableaux trouvèrent dans l'Escurial la place qu'ils méritaient.

* Siguença, Hist. de la Orden de San Geronimo, tom. III, p. 596. — Lichos y Hechos de Fhelipe II, p. 289. — Lafuente, Hist, de Sspana, tom. XIV, p. 427.

L*ESGURIAL. 193

Le roi payait les artistes assez cher pour attirer les plus émineots ; on cite de lui plusieurs traits de munificence. Critique sévère, il tardait à exprimer son. opinion, mais, lorsque l'heure était venue, le peintre confus voyait parfois Tœuvre qu'il avait faite avec plus d'assurance peut-être que de talent, rejetée péremptoirement ou reléguée dans quelque coin obscur. C'est ce qui arriva à un Italien qui, ayant plus de prétentions que d'habileté, fut renvoyé dans son pays après plusieurs tentatives où il avait échoué, au jugement de Philippe, respecté par les critiques postérieurs. Mais, dans cette circonstance même, le prince se montra magnanime envers le malheureux peintre : « Ce n'est pas la faute de Zuccaro, x» dit-il, « mais des personnes qui l'ont amené ici ; )» et, au départ de l'artiste, il lui donna, outre le traitement considérable qui lui avait été promis, une forte somme d'argent *.

Devant ce magnifique édifice qu'il avait en quelque sorte créé, le roi paraissait devenir accessible à ces sentiments généreux qu'il ne montra jamais ailleurs. Il passait des heures entières à regarder travailler les artistes, leur faisant à l'occasion des observations et posant familièrement la main sur leur épaule ^ ; il semblait perdre alorè sa réserve et sa froideur habituelles. Un jour, dit-on, un étranger, visitant l'Escurial habité en ce moment par le monarque, le prit pour un des officiers du palais et le questionna sur certains tableaux ; le roi, sans l'avertir Je son erreur, s'en amusa et lui servit de cicérone, répondant à ses questions et lui montrant les objets qui méritaient le plus d'être

* Stirling, A finals o/the Ariists of Spain, tom. I, p. 211. « Ibid,, p. 203.

vus^ On rapporte des anecdotes de ce genre sur d'autres princes, mais on peut s'étonner de voir attribuer à Philippe ce trait de bonhomie.

En i5S4, la construction de l'Escurial était achevée; vingt et une années s'étaient écoulées depuis la pose de la première pierre ; certainement il avait fallu peu de temps pour ériger ce gigantesque monument. L'église de Saint-Pierre, à laquelle on le compare naturellement sous le rapport dé la grandeur et de la magnificence, avait exigé le travail de plus d'un siècle, et dix-huit papes au moins la virent s'élever sous leurs yeux. L'Escurial, à Texception de la chapelle souterraine construite par ordre de Philippe FV pour recevoir les tombeaux des princes espagnols, fut bâti sous le règne d'un seul monarque, mais d'un monarque qui avait à sa disposition les richesses de l'ancien et du nouveau monde, et qui, surveillant lui-même les travaux, ne laissa personne s'endormir dans l'inaction.

Cependant il ne fut pas permis à l'architecte qui avait conçu le monument de le voir achevé ; longtemps avant que celui-ci fût fini, Toledo était mort. C'était, semblait-il, une perte irréparable ; du moins Philippe en jugea ainsi et il ne confia qu'avec une grande défiance une tâche aussi importante à un jeune Asturien, Jean deHerrera. Mais ce jeune homme s'était formé sur les meilleurs modèles, il était l'élève favori de Toledo et montra bientôt qu'il ne s'était pas seulement inspiré du goût sévère et élevé de son maître, mais que, grâce à son propre génie, il était parfaitement capable de comprendre toutes les grandes conceptions de Toledo et d'exécuter les plans de celui-ci, aussi bien qu'il eût

* Dickos y Hechos de Fhelipe 11^ p. 81. ,

l'ESGURUL. 195

pu le faire lui-même, Philippe fiit heureux de reconnaître qu'il n'avait pas fait un mauvais choix, et bientôt il fut aussi familier avec le nouvel architecte qu'il l'avait été avec son prédécesseur ; il lui témoigna même une plus grande faveur et lui conféra, avec la croix de Saint-Jacques, un emploi dans sa maison. Herréra eut le bonheur d'achever l'Ëscurial ; il vécut encore six années plus tard. Il laissa plusieurs édi« fiées publics ou religieux qui lui ont fait une réputation, mais l'Ëscurial est le monument qui a fait passer son nom et celui de son maître, Toledo, à la prospérité, comme ceux des deux plus grands architectes que l'Espagne est ûère d'avoir produits.

Ce n'est pas ici le lieu de critiquer l'Ëscurial, au point de vue de l'architecture ; une pareille discussion trouvera mieux sa place dans un traité sur l'art. Nous n'avons voulu que donner à nos lecteurs une idée de ce grand monument, auquel Philippe consacra une si grande partie de son temps et qui porte, fortement marquée, l'empreinte du caractère de ce prince.

Les critiques ont beaucoup différé dans leurs jugements sur l'Ëscurial. Peu d'étrangers ont adhéré à l'opinion des Castillans qui le déclarent la huitième merveille du monde ^ toutefois on ne peut nier que les étrangers ne soient guère aptes, en général, à juger une œuvre qui, pour être convenablement appréciée, exige une connaissance parfaite du caractère du peuple espagnol et du roi qui la commanda. Le voyageur, qui voit ces longues et tristes murailles de

* Un des historiens de l'Ëscurial, le père Francisco de los Santos, l'appelle, snr le titre de son ouvrage, » Unica Maravilla del Mundo, a — Bescripcion del Real Monasterio de San Lorenzo de el Escortai (Madrid, 1098).

pierre grise, à peine égayées çà et là par un ornement , éprouve une sensation pénible, lorsqu'il compare ce froid monument aux édifices légers et gracieux auxquels sa vue est habituée ; mais le caractère du fondateur se révèle à lui. Philippe ne recherchait pas le beau, encore moins Taimable et le riant ; le sentiment qu'il désirait éveiller dans le cœur du spectateur était celui de cette tristesse solennelle, qui s'harmonisait le mieux avec l'esprit sombre de sa foi.

Quelques défauts que l'on puisse reprocher à l'Escurial, il est impossible de voir de loin ce gigantesque monument surgir des sombres profondeurs des montagnes, sans être frappé de son parfait accord avec l'aspect sauvage et morne de la sierra. On ne peut davantage franchir l'enceinte consacrée, sans subir l'influence du génie de ces lieux, ni errer, sans éprouver un sentiment de terreur secrète, dans ces 'salles désertes, que l'imagination peuple des mélancoliques fantômes du passé.

L'architecte dut lutter contre plus d'une difficulté d'un genre particulier ; il ne devait pas seulement bâtir un monastère; il devait, comme nous l'avons vu, renfermer dans le même édifice un couvent, un palais et un caveau funèbre. Il n'était pas facile de concilier ces idées discordantes et de les soumettre à un principe commun d'unité; il serait donc injuste de reprocher à Toledo de n'avoir pas parfaitement réussi dans cette entreprise et d'avoir donné au palais, qui semble une superfétation plutôt qu'une partie intégrante du monument, le caractère prédominant de celui-ci.

Une autre difficulté, d'une nature plus bizarre encore, provenait de l'obligation imposée à l'architecte de construire l'Escurial en forme de gril, pour rappeler le martyre souffert par saint Laurent. C'est ainsi que les longues lignes des

l'eSCURIAL. 197

cloîtres avec les cours qui les séparaient représentaient les barres; les quatre flèches élancées, aux extrémités du couvent, figuraient les pieds du gril renversés, et le palais, qui s'allongeait en se rétrécissant vers Test, la queue de l'instrument de torture.

La parole ne peut donner une représentation exacte d'une oeuvre d'art; mais, au moins, pour l'architectui'e, les dimensions connues d'un édifice nous aident à nous en former une idée. Los Santos^ moine hiéronymite, qui nous a laissé Tune des meilleures descriptions de l'Escurial, nous fournit certains renseignements qui nous font juger de la grandeur de cet édifice.

D'après Los Santos, le bâtiment principal, le couvent, est long de sept cent quarante pieds castillans sur cinq cent quatre-vingts de large; sa plus grande hauteur, mesurée a la croix centrale qui surmonte le dôme de la grande église, est de trois cent quinze pieds. L'Escurial, en y comprenant le palais, couvre un espace de deux mille neuf cent quatrevingts pieds ou près des trois cinquièmes d'un mille. Le patient investigateur nous apprend qu'il n'y avait pas moins de douze mille portes et fenêtres, que les clefs seules pesaient cinquante arrobas ou douze cent cinquante livres ; enfin que les salles et les cours de ce monument immense renfermaient soixante-huit jets d'eau ^

La construction et la décoration intérieure deTEscurial coûtèrent près de six millions de ducats, d'après Siguença, qui était prieur du couvent et eut naturellement accès aux meilleures sources d'information *. Ce qui fait supposer qu'il

* Los Santos, Descripcion del Escortai, fol. 116.

' Siguença, SisL de la Orden de San Geronimo, tom. III, p. 862.

n'y a pas d'exagération dans ce calcul, c'est que le prieur cherche à disculper le roi du reproche de prodigalité qui lui était, parait-il, généralement adressé, comme on le voit dans les écrivains contemporains, dont le mécontentement ne se dissimule guère. Jamais probablement aucun édifice ne rea^ ferma autant de trésors inestimables et variés que rEscurial, "tant de tableaux et de statues des plus grands maîtres, tant d'objets précieux d'un travail exquis. Ce serait une erreur ée croire que, le bâtiment construit, la tâche de Philippe fui accomplie; on pourrait presque dire quil lavait seulement entreprise. L'écrin était fait, mais le monarque passa te reste de sa vie à le remplir des perles les plus rares et lès plus précieuses. Il n'était pas destiné à voir cette œuvre achevée et devait la léguer à ses successeurs qui, avec plus ou moins de goût, continuèrent à embellir TEscurial à Taide des revenus de Tlnde ^

Philippe II donna l'exemple; il n'oublia rien de ce qui pouvait augmenter la valeur réelle ou imaginaire de son musée. Il réunit à grands frais plusieurs centaines de caisses, renfermant des ossements de saints et de martyrs, qu'il fit déposer dans des châsses d'argent admirablement ciselées. Il recueillit également quatre mille volumes en différentes

* Fray Alonso de San Geronimo, emporté par son enthousiasme, n'hésite pas à déclarer que Dieu doit de la reconnaissance à Philippe II, pour lui avoir dédié un temple aussi glorieux ! « Este Templo, Senor, deve a Filipo Segundo vuestra Grandeza ; con que gratitud le estarâ mirando , en el Impireo, vuestra Divinidad ! »

Ces mots, où Ton verrait de nos jours presque un blasphème, se trouvent dans un panégyrique prononcé à TEscurial, à l'occasion d'une fête solennelle en l'honneur du centième anniversaire de la fondation du couvent. Bans un ouvrage compilé par Fray Luis de Santa Maria on peut lire un compte rendu détaillé de ces cérémonies, sous le titre de - Octava sagradamente culta, celebrada en la Octava Maravilla, « etc. (Madrid, 1664, in-folio.)

langues, particulièrement en arabe; ce fut Torigine de la belle bibliothèque de l'Escurial.

La sollicitude des successeurs de Philippe, qui continuèrent d'y venir passer une partie de l'année , préservèrent le palais-couvent, avec ce qu'il renfermait, des outrages du temps; mais la violence détniisit ce que celui-ci avait épargné. Les Français qui, au commencement de ce siècle, se ruèrent comme une horde de Vandales sur la péninsule, ne pardonnèrent pas à TEscurial, qu'ils considéraient comme destiné à perpétuer le souvenir d'une défaite humiliante pour eux. Un corps de dragons, sous les ordres de La Houssaye, s'abattit sur le monastère, dans l'hiver de 1808, et quelques jours suffirent à ces hommes pour dégrader l'œuvre d'art qui avait coûté tant d'années et tant d'efforts. L'appréhension de semblables etcès de la part des carlistes, en 1857, fit transporter à Madrid les plus bea^ix tableaux de l'Escurial. Celui-ci cessa d'être une résidence royale; il fut abandonné, désert et sans protection, à la furie des vents qui soufflent dans les montagnes du Guadarrama.

Le voyageur, qui visite aujourd'hui ces lieux, les trouvera bien différents de ce qu'ils étaient au commencement de ce siècle. II n'y verra plus les toiles animées par le pinceau magique de Raphaël et du Titien, ni les chefs-d'œuvre de l'école castillane, au style sévère et pompeux à la fois. Les riches objets d'art qui cachaient ces murs, maintenant nus et délabrés, ont é(é détruits ou volés. Les moines, si longtemps les gardiens du monument, ont partagé le sort de leurs frères, et, depuis la suppression des couvents en Espagne, ils ont disparu. Le silence et la solitude régnent dans les cours, où l'on n'entend plus d'autre bruit que celui du vent, dont le lugubre murmure semble un chant plaintif qui sort

des ruines de TEscurial déchu. Rien, pour ainsi dire, ne rappelle qu'un couvent, un palais ont existé là; cet édifice n'est plus aujourd'hui qu'un mausolée pour la famille royale de Castille. Le génie de la mort erre dans ces lieux, autour du caveau funèbre où reposent , depuis des siècles , des princes qui ne prévoyaient pas cette décadence, lorsqu'ils descendaient dans la tombe.

Pendant la dernière moitié de son règne, Philippe avait l'habitude de se rendre avec sa cour à l'Escurial et d'y passer une partie de l'été; il y conduisit sa jeune épouse, Anne d'Autriche, dont la présence donnait au sombre monument un air d'animation extraordinaire. Dans un chapitre précédent, il a été question des préparatifs faits pour le mariage de cette princesse avec le roi, moins de deux ans après la mort de l'aimable Isabelle. Anne avait été proihise autrefois à l'infortuné don Carlos; Philippe, en l'épousant, eut la triste satisfaction de supplanter encore une fois son fils. Elle était la nièce du monarque, sa mère, l'impératrice Marie, étant fille de Charles-Quint. Il y avait également une grande inégalité d'âge entre les futurs époux; Anne, née en Castille, en 1549, pendant la régence de ses parents, n'avait que vingt et un ans, tandis que le roi en avait plus du double. Il ne parait toutefois pas que l'empereur Maximilien ait fait aucune objection à ce mariage ; s'il le trouva disproportionné , il était trop politique pour empêcher sa fille de monter sur le trône du plus puissant monarque de l'Europe.

Il avait été convenu que la princesse traverserait les Flandres pour se rendre en Espagne. Au mois de septembre 1570, elle fit ses adieux à son père et commença son long voyage, avec une suite magnifique. A son entrée dans les Pays-Bas, elle fut reçue en grande pompe par le duc d'Albe,

l'eSCURIAL. 201

à la tête des nobles flamands. Peu après son arrivée, elle vit venir une escadre de huit vaisseaux, envoyée par la reine Elisabeth, qui lui offrait de la transporter en Espagne et l'invitait à visiter en roule l'Angleterre. Elle déclina poliment ces offres et, sous l'escorte du comte de Bossu, capitaine-général de la flotte flamande, qui avait réuni une magnifique escadrille, elle arriva heureusement à sa destination, après une traversée de moins de huit jours. Le 5 octobre, elle débarqua à Santander, au nord de l'Espagne, où elle trouva l'archevêque de Séville et le duc de Bejar, qui l'attendaient avec une suite splendide.

Anne fut conduite, par Burgos et Ya]ladolid,dans l'antique cité de Ségovie; dans les grandes villes où elle passa, elle fut reçue d'une manière digne de son rang. Partout , sur sa route, elle se vit saluée par des acclamations enthousiastes, car ce mariage était populaire et les Gortès avaient prié le roi de le hâter autant que possible ^ Les Espagnols souhaitaient la naissance d'un héritier mâle de la couronne, Philippe n'ayant plus que des filles, depuis la mort de Carlos.

A Ségovie, où la cérémonie nuptiale devait avoir lieu, de magnifiques préparatifs avaient été faits pour la réception de la princesse. A son approche, un fort détachement de la milice locale, en brillant uniforme, vint la recevoir, avec les officiers municipaux à cheval et en grand costume. Elle entra dans la ville, au milieu de ce cortège imposant ; les rues étaient ornées de fontaines et d'arcs de triomphe, sous lesquels la princesse passa, en se rendant à la grande cathédrale, au bruit des acclamations du peuple ^.

' MoreZ; Beynas Catholicas, tom. II, p. 905.

« Tbid., p. 908.

Anne, alors daas tout Téclat de la jeunesse, était délicate et pleine de santé; elle avait la physionomie douée, les maDières aimables; elle conduisait son palefroi richement caparaçonné avec une grâce et une dignité naturelles. Un chroniqueur, d^ailleurs partial, dit que Ton admirait surlout son costume de bohémienne, nouveau pour les Espagnols, son chapeau d'amazone orné de plumes et sou court maateau de velours cramoisi à franges d'or ' .

Le Te Deum chanté , le brillant cortège se dirigea vers Falcazar, le fameux palais-forteresse, qui, bâti par tes Mores, servait maintenant de résidence royale et de prison d'État. C'est là que l'infortuné Montigny avait langui bien longtemps en captivité, et il n'y avait pas trois mois qu'il avait quitté ces lieux, théâtre de fêtes prochaines, et qu'il avait été jeté dans les cachots de Simancas, où il devait périr, la nuit, de la main du bourreau. La princesse, à son passage par les Pay&-Bas, avait, dit-on, ainsi que nous l'avons déjà vu, promis à la famille de ce malheureux seigneur d'intercéder en sa faveur auprès du roi, mais celui-ci, voulant peut-être s'épargner le désagrément de refuser la première grâce demandée par sa jeune femme, se débarrassa de Montigny, lorsque celle-ci, à peine débarquée, était encore dans le nord de la péninsule.

Anne entra dans l'alcazar, au bruit des salves d'artillerie; elle y trouva la bonne princesse Jeanne, sœur de Philippe , qui la reçut avec les marques d'affection qu'elle avait données, douze ans auparavant, dans une occasion semblable, à Elisabeth de France, entrant en Gastille. Le mariage était

* « Realzada con gracia por el mîsmo trage del camino, sombrero alto matizado con plumas, capotillo de terciopelo carmesî, bordado de oro i la modaBohema. » — Florez, Reynas CathoHcas, tom. II, p. 907.

Page 1