B) LA MISSION DÉ CHAHINE PACGHA
Rien ne montre mieux l'importance que le Khédive allachait à la con. struction du chemin de fer du Soudan que le choix qu'il fit de Ghahine pacha pour administrer l'entreprise. Membre du Conseil privé et jouissant de toute la confiance du prince, c’est lui que le vice-roi ehoïsissait chaque fois qu'il y avait une mission délicate à remplir au Soudan, « Notre vœu le plus cher, lui écrivit-il le 29 décembre 1874, est d'adopter les mesures utiles à notre patrice. Gomme nous avons décidé de commencer les travaux des Chemins de fer soudanais et de les terminer aux dates établies, on doit entreprendre d'urgence ces travaux. En raison de l'activité que nous vous connaissons et des ellorts que vous déployez toujour. dans l'accomplissement des tâches qui vous sont confiées, nous avons décidé de vous riommer en qualité de maamour pour ces travaux, tout en vous maintenant comme membre du Conseil privé. Vous devez done vou entendre avec les Finances en vue de la nomination des employés requis pour cette mission, tels que commis en chef, commis, agents hors eadre. Quant aux maamours, moawens, traducteurs connaissant l'anglais, il seront nommés par le Ministère de la Guerre. Une somme de 5000 livres vous sera remise actuellement par les Finances, afin d'être alfectée aux dépenses de la dite mission, et les sommes qui seront requises pur li suite seront fournies par à moudirieh de Dongola et Berber et, si c'est nécessaire, par celle d'Ésneh. Les comptes de cette mission seront dislinets et M, Fowler a été autorisé à signer les contrats touchant les maté riaux à faire venir de l'étranger... En ce qui concerne les matériaux à se proeurer dans le pays, nous avons ordonné au Ministère des Finances d'adopter les mesures requises en vue de les fournir aux dates fixées.
UM) A, AÀ,, Barrot bey à M, Fowter, 8 novembre 1874.
{out en hâtant l'envoi des lraverses et des bois en conformité des deux listes qui lui ont été transmises. D'autre part, Ismaïl Yousri bey est chargé de recevoir les matériaux relatifs aux chemins de fer provenant de l’étranger à Alexandrie et de les envoyer à Assiout sous a surveillance et la responsabiité des employés de l'Administration des Chemins de fer, afin qu'ils soient remis au maanour chargé de procéder à leur transport aux régions requises. En conséquence, nous avons transmis nos ordres à celle date aux autorités compétentes et nous vous adressons cet ordre pour que vous vous hâtiez d'entreprendre au mieux celle mission, comme {el est notre désir (),»
En dépit des pouvoirs étendus qui lui étaient conférés, Ghahine pacha n'assumait pas la direction générale de l’entreprise. C’est ainsi que À. Fowler signait les contrats d'achat du matériel à Londres avec l'autorisation directe du Khédive ; M. Kilgour, ingénieur en chef, ayant dressé de son côté un état des travaux préliminaires à entreprendre en vue de la construelion de la voie ferrée, ainsi que la liste des employés nécessaires à celte fin, le Khédive, auprès en avoir pris connaissance, Penvoya à Chahine pacha pour exécution @), Le cabinet vice-royal servit ainsi à plusieurs reprises d’intermédiaire entre M. Kilgour et les services d'exécution en Égypte. Une liste des matériaux dressée par l'ingénieur en chef fut transmise à Zéky pacha, avec ordre de les délivrer à Assiout à Khourchid bey, chargé de la réception de tous les matériaux en Lransit et de leur réexpédition à Assouan où à Wadi-Halfa , Le Ministre de la Guerre reçut l’ordre de mettre à la disposition de M. Kilgour deux ofliciers d’étatmajor Mohemed Sedky effendi et Nagib elfendi, qui avaient déjà été employés aux travaux du chemin de fer à Assouan {}, Toute la partie technique du travail échappait ainsi à l'autorité de Ghahine pacha, dont l'autorité semble s'être bornée à diriger La partie proprement égyplienne de l'entreprise.
(3 A, A,, Reg, à, Ordres supérieurs, pièce 73, p. 44, O,S, à Ghahine pacha, 39 décembre 1874.
BE A, A., Reg. sans numéro, Dép. Maïa Sanieh, pièce 63, p, 35, le mihradar à Ghahine pacha, » janvier 1875.
OA, À., Barrot bey à Zéky pacha, 7 avril 1875,
A. A., Barrot bey à S. À. {lussein pacha, 7 avril 1875,
€) Lt PROBLÈME DE LA MAIN-D'OEUVRE,
Ghahine pacha se mil en route pour le Soudan au mois de janvier 182 70. Le 25, il arriva à Assouan, où il attendit Parrivée de MM. Fowler Kilgour (0, Le 8 février, 1l était à Korosko ; après s'être enquis du prix de Pardeh de blé et de l’ardeh de doura sur cette place et à Halfa ®, 4 demanda à la Maïa Sanieh de lui envoyer la somme nécessaire à l'achat des céréales 5), Le 10 février, Chahine pacha arriva à Halfa, où ilretrona MAL Fowler et Kilgour (0, L’inauguration des travaux du chemin de fer eut lieu le 15 février, au cours d’une cérémonie marquée par un violent coup de khamsin qui soulevait le sable du désert 9. Mais quand il s’agit de commencer les travaux, le problème de La main-d'œuvre se posa aussitôt,
Chahine pacha s'était fait précécder à Halfa par des Si AU ou plutôt par des agents racoleurs qui n’avaient réussi à ramasser qu'un centaine d'hommes. Lui-même, à son arrivée, en réunit, avoc beaurony de peine, 150 et il ne trouva que 20 chameaux. On ne pouvait songer à faire venir de la main-d'œuvre du Saïd, car le travail de la ligne, qui devait se faire dans des localités dépourvues de vivres et d'habitations, ne {entsit personne el le recours aux Saïdiens eût entraîné des frais importants pour le transport des provisions et de la boisson nécessaires aux travailleurs.
GAS A, Reg. a9, dre, bd, pièee 286, Ghahine pacha au Cabinet du Khédie, 25 janvier 1895. Ghahine pacha prolila de l'arrêt pour réclamer Les charpeutiers nécessaires au chemin de fer et qui n'étaient pas encore arrivés (A. A, Reg, 29, 1 4bd., pièce 319, Ghahine pacha à Khairi pacha, 27 janvier 1875).
L'ardeb de blé coûtait 184 piastres à Korosko et l’ardeb de doura 1 3» piastres ; à al les prix étaient identiques.
5 A, A,, Reg. 29, Arr, Abd, pièce 5oa, Chahine pacha à Khairi pacha, 8 févricl 1874,
O AA, Reg. »9, 4rr, 4bd., pièce 5 10, M. Fowler à Barrot bey, 1 0 février 1879,
8) CE, T, Mackav, The Life of Sir John Fowler, p. 285. Mackay place à Lort la eérémonie le 15 janvier 1875; cl, également À, À. Reg, 29, 4rr, Abd, pièce 587, Chahine pacha au Gabinet du Khédive, 15 février 1875. Après la cérémonie, MA, Fowler et Kigour repartirent pour l'Égypte : le 24 février, ils étaient à Àssiout (À, À, Reg. 29, Arr, Abd. prie 659, M. Kilgour à Barrot bey, 24 février 1875).
Les habitants de Salle, par contre, se trouvaient à pied d'œuvre et la population de ce kism se monlait à 50.000 poponnes. Elle était, il est vrai, exemptée du service de l? État, contrairement À ce qui se passait dans les Inealités de la Basse-Égypte, mais, pour établir a ligne jusqu'à Abka, frontière de la moudirieh de Dongola située à 11 milles de distance, il suflisait d’un millier d'hommes ; or chaque sakieh employait de trois à quatre personnes et, au dire des omdehs, on pouvait prélever un homme par sakieh sans que les travaux agricoles en souflrissent. Il en allait de même dans les kisms du Dongola. Si chaque kism fournissait les ouvriers nécessaires à l'établissement de la voie dans sa circonscription et recevait, au besoin, du kism voisin, une aide minime, on viendrait facilement à bout du travail. Ghahine pacha suggéra en conséquence de faire désigner par les houkkanr des agents qui recruteraient dans ehaqué kism fa maind'œuvre indispensable aux travaux ; à ces ouvriers, on paierait uniquement leur salaire, car, étant chez eux, ils pourraient aisément se nourrir et se loger}, Sans accepter ni repousser ces suggestions, le vice-roi preserivit à Chalune pacha de se mettre en rapport avec Omar ns ‘inspecteur de li Haute-Ép gypte, qui déclarait pouvoir réunir à Halfa 2.500 manœuvres,
au salaire journalier de 4 piastres P). Les travaux du chemin de fer purent alors commencer ; ils furent poussés avec assez de célérilé pour que le 10 avril 1875, le vice-roi complimentät Chahine pacha sur l’ochèvement d’un tronçon de remblu de huit kilomètres de longueur ; les bâtiments nécessaires à l'administration avment été également édifiés dans l’inter-
valle (1,
Ce que ne disait pas Poe de Haute-Égypte, c'est que pour atteindre le chiffre de 2.500 manœuvres, il avait fallu aller chercher des hommes jusqu’au fond du Dongola. Le recrutement provoqua de vives plaintes de la part des habitants de Arkou, de Hafr, de la région d’El- Ordi, de Khandak et de Debba, qui adressèrent des requêtes à la Maïa M),
") À, À., Reg. 09, Arr. Abd, pièces 532, 588, Chahine paeha à Khairi pacha, 19, 15 février 1875.
GA, À., Rog. 21, Dép. Abd., pièce 71 0, le Cabinet du Khédive à Chahine pacha,
1°" mars 1875,
AA, Reg. 22, Dép. Abd., pièce 240, 0.8. à Chahine de 10 avril 1875,
WA, AÀ., Reg, 30, 4rr, Abd, pièces 56, 563 et 6a3, an avril ct 1°" mai 1878.
1269 | IHSTOIRE DU RÈGNE DU KIHÉDIVR ISMAIL.
La main-d'œuvre, disaient-ils, est si rare-chez nous, que deux sakiehs fonc. tionnent avec Le personnel d'une seule ; l’ emploi des hommes au chemin de ler ne permettra done plus de cultiver la terre et beaucoup d'habitants s’enfuiront. De plus, les manœuvres ont À faire une marche de (ITETI20 jours, de vingt jours el même d'un mois pour se rendre à Halfa, Les cheïkhs du Dongola proposaient alors d'opérer, pour Les travaux du chemin de fer, comme on faisait pour le télégraphe : chaque khalt four nirail les hommes nécessaires aux travaux dans la imite de sa ci "CONSCr Ip ton, et 1ls s'engagenient à faire exécuter les remblais au plus vile sous x direction des ingénieurs qui seraient détachés chez eux (, Questionné sur ces propositions, Ghahine pacha répondit qu'il ignorail que des manœuvres eussent été ramassés dans la moudirich du Dongola ; il ne contes- Uut pas leur caleul de distances, mais il rejelait leur prétention selon laquelle Halfa devait fournir des hommes pour faire Les travaux jusqu'à Sekout, sous prétexte que Ja moudirieh de Dongola ne commençait qu'en ce point. « Abka est la frontière, aflirmait Ghahine pacha, et Sekout est le chef-lieu du khatt; il est normal que chaque khatt travaille dans sa erconseriplion avec l’aide d’autres localités.» Le maamour du Ghemin de ler rejetait également les doléances des habitants au sujet de leurs eultures ; eelles-ci, disait-il, sont identiques à celles de Halfa ; les ouvriers agricoles sont même plus nombreux au Dongola, Quant à répartir le travail entre les -khalt, comme le demandaient les cheikhs, c'était impossible 8), Omar pacha, de son côté, déclara que le travail-demandé à la population du Dongola était légitime parce que Abka se trouvait à l'intérieur des frontières de la moudirieh de Dongola et que, de tout temps des manœuvres du Dongola y étaient venus travailler 6),
L'attitude des habitants du Dongola déplut très vivement au Caire. « Nous savons, manda le vice-roi à Khaled pacha à Khartoum, que la population dans cette moudirich est assez élevée pour déterminer un mouvement d'émigration vers les régions du Bahr el-Ghazal, de llqua-
AA, Reg, as, Dép. Abd., pièce 429, Khairi pacha à Chahine pacha et à Omar jai a, ta mai 1879, D AA, Reg. 31, Arr, Abd, pièce a0, Ghahino pacha à la Maïa Sanich, 13 mai
AA, Reg, 41, der, Abd, pièec 133, Omar paca à Khairi pacha, ae mai1 895.
teur, du Kordofan et du Darfour. Ges énngrés vont nuire aux habitants des régions ; ils les attaquent pour les asservir el poursuivre le commerce des esclaves. Aussi estimons-nous que leur plainte n’est faile que dans le dessein de se dérober à des travaux utiles à la patrie ().» En conséquence, Khaled pacha reçut l'ordre d'envoyer à Ghahine pacha 3.500 manœuvres prélevés dans la moudirieh de Dongola. « Si cette moudirieh, ajouta le Khédive, rencontre quelque difficulté à enrôler de leur plein gré ce nombre d'ouvriers, qu'elle use de contrainte ! Si celle-ci ne réussit pas, veuillez nous en informer ; nous expédierons alors des soldats bachibouzouks qui se chargeront de recruter les habitants par la force et de les envoyer sur les lieux des travaux précités %,» Khaled pacha s’efforça de mitiger la rigueur de ces ordres, Une pareille conseription, dit-il, serait difficile à exécuter ; elle entraverait les travaux agricoles, ne permettrait pas à la population de payer les impôts, susciterait le mécontentement des habitants et les inciterait à s'enfuir. Mieux valait éviter d'envoyer d'un seul coup tous les hommes requis sur les lieux de travaux, et recruter sur place les ouvriers nécessaires au fur et à mesure de l’avancement du chemin de fer ; la tâche des travailleurs en serait facilitée, les travaux agricoles ne souflriraient pas, l'impôt pourrait être recouvré et, de plus, les hommes seraient assurés de pouvoir se ravitailler en vivres chez eux). Au moment où fut faite cette réponse, la question de la main-d'œuvre avait d’ailleurs cessé de se poser avec acuité ; car, vers le milieu de mai, on découvrit à Abka et en amont de ce point, des seuils rocheux qu'on ne pouvait faire sauter sans un outillage spécial dont la commande devait être passée à Londres 9), Force fut donc d'arrêter Les travaux el de licencier les ouvriers ; les manœuvres du Dongola furent du même coup décommandés ), Chabine pacha demanda alors la permission de rentrer au Caire avee M. Kilgour #,
(AA. Reg, ao, Dép. Abd. pièce 84 a, Khairi pacha à Khaled pacha, a8 mai 1875.
A, À,, Reg, 20, Dép, Abd, pièce 263, 0, S, à Khaled pacha, 13 mai 1875.
® A. A., Reg. 31, Arr, Abd., pièce 68, Khaled pacha à Khairi pacha, 10 juin 1873,
(3 A. A.,Rog. 31, Arr, Abd., pièee 1 9, Chahine pacha à la Maïa Sanieh, 1 2 mai 1895.
® AA, Reg.aa, Dép. Abd,, pièee #34, Khairi pacha à Khaled pacha, 13 mai 1873.
(À, À. Reg. 31, Arr, Abd., pièce 219, Ghahine pacha à Khairi pacha, 34 mai 1895,