LA GUERRE D'ABYSSINIE.—LA FIN DE L'EXPÉDITION
1, — REPLI DE RATEB PACHA SUR BAARAZA.
Le délégué abyssin arriva à Kayalkhor le 25 juillet avec Aly bey el-Roubi; ils’appelait Gabra Igzabihir M et c'était, au dire du sirdar, un homme de la basse classe, domestique auprès de l’abouna @), Le délégué portait uue lettre du négus destinée ‘au Khédive et, pour Rateb pacha, une lettre qui ne mentionnait ni l’objet de sa mission ni les négociations d'Aly bey à Adoua, Gabra [gzabihir ne fournit par ailleurs aucune explication au sirdar ; Rateb pacha proposa alors de l'envoyer à Massawa, où il séjournerait “o attendant les instructions du Caire 8), Pour détourner les soupçons du roi Jean, au sujet de l'incident du Hamacène, le sirdar lui éerivit une lettre dans laquelle il dénonçait les avances secrètes que lui avait faites dedjaz Ilaïlou et 1l joignit, comme pièces à l'appui, les deux lettres que Ini avait adressées ce dernier ; Rateb pacha voulait prouver par là que s'il avait porté un intérêt quelconque au Hamacène, le mieux pour lui aurait été d'accepter l’oflre faite par dedjaz Haïlou de se rallier à l'Égypte, plutôt que d'appuyer Walad Mikaïl (),
M Les documents do l’époque donnent de son nom des orthographes très variées : ke vice-consul de France à Massawa écrit Gaberciahev, lo gouverneur égyptien de Mastawa Gabr Zoheir, Dye (op. cit, p. 459) Gabra Egsinbeher, l'agent de France au faire Ghérok Zaher, le sirdar Gabra Agzehir, |
M AA. Reg. 41, Arr. Abd. pièce 102, le sirdar à Khaïri pacha, 26 juillet 1876,
“AA, Reg. 41, Arr, Abd., pièce 103, le sirdar à Khairi pacha, 96 juillet 1876.
AA... Reg. 41, Arr, Abd., pièce 181 ,1e sirdar à Khairi pacha, 28 juillet 1876,
Mist, du règne du Khéd. Innaïl, t UE. 66
Quoi qu'il en ft de ces explications, il fallait songer maintenant à pra. téger et à soutenir Walad Mikail, Le vice-roi y avait déjà pensé : « Lou. devez surveiller si le roi vient au Hamacène avec une force armée pour attaquer Walad Mikaïl, écrivait-l au sirdar dès le 20 juillet, En ve ras Walad Mikaïl est-1l à même de parer à toute attaque et de se défendre! Vous devez également prévoir l'envoi de renforts à Walad Mikaïl en arme, et munitions, ainsi qu’en numéraire. Vous lui direz discrètement de réurur le plus grand nombre possible de soldats parmi les habitants du Hana. cène pour agrandir son armée. Si, par la suite, la nécessité s'impose de fortifier Tsazéga, quelle est votre opinion à ce sujet?» () — «Il est pro. bable, répondit le sirdar, que si Walad Mikaïl est attaqué par des chef, envoyés par le roi Jean, il se défendra. Nous devrons pour cela le renforcer en armes, munitions ct argent, pour qu'il puisse réunir des soldats. Mais si le roi attaquail en personne Walad Mikaïl avec ses troupes, et a supposer même que nous renforcions ce dernier en armes, munitions et argent, Walad Mikaïl ne pourra pas tenir tête au roi et ne trouvera d'autre issue que la fuite, Lus habitudes des Abyssins consistent, au cas où il entendent dire que le roi s’est mis en marche, à aller d’une montagne à l'autre et à ne pas rester au même endroit, car ils ne connaissent pas l'art de se fortifier et de se retrancher @),»
Rateb pacha se trouvait à ce moment aux prises avec de réelles difficultés pour maintenir la valeur militaire de son armée, On lui avait envoyer des irréguliers arabes et bachi-bouzouks pour remplacer les bataillons rguliers rappelés en Égypte 8. Or les chevaux des bachi-bouzoukes ne résis. taient pas au climat de Massawa ), Le vice-roi suggéra alors d'envoyer
UV AA, Rep. 29, Dép: Abd., pièce 359, Khairi pacha au sirdar, 2 1 juillet 1876.
(3 A.A., Reg. 41, Arr. Abd., pièce 101, le sirdar à Khairi pacha, 26 juillet 1876.
®) 849 sous-officiers et soldats commandés par Mohamed effendi Kourchid arrivèrent encore à Suez le a1 juillet à bord du Samanoud (A.A., Reg. 41, Arr, db. pièce 5, l'agent de la Khédivieh à Khairi pacha, » 1 juillet 1875). Le vapour Faube quitta Massawa lo 20 juillet avec 417 soldats et employés, 3.400 caisses de munitions ct 60 animaux d'artillerie (A.A., Reg. Ho, Arr. Abd., pièce 691, Niazi pacha à Khairi pacha, »0 juillet 1876).
% Le 16 juillet 1896, le sirdar signala au Caire qu'il en était déjà mort ve (AA, Reg, 4o, Arr, Abd, pièce 675). “Fc
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ls cavaliers À Kayakhor 4); le sirdar répondit que l’eau de cette localité cufisait tout juste à l'alimentation des troupes et qu’on ne pourrait y ahreuver les animaux ; par ailleurs le fourrage nécessaire à leur nourriture ue pourrait être transporté dé Massawa faute de bêtes de somme. À Baarazn, il y avait bien de l’eau, mais la température était mauvaise et la rhuleur aussi forte qu'à Massawa. À Adiraso, le climat était un peu meilleur, mais les pâturages manquaient, et si l’on utilisait les chevaux restants pour transporter le fourrage, ils mourraient comme naguère étaient morts les animaux de charge. Rateb pacha se trouvait donc dans l'impossibilité de déplacer les cavaliers ; la pénurie des moyens de transport était même devenue telle, ajouta-t4l, qu'il ne pouvait songer à faire mouvoir un balaillon, voir même une simple compagnie PI,
Avec les trois bataillons restés à Kayakhor, le vice-roi voulait qu'on construisit des casernes pour loger les troupes, un dépôt de munitions, des magasins, La pierre et le bois ne manquent pas dans vos parages, écrivait-il à Rateb pacha ; il faut construire, non pas des huttes en paille comme les Abyssins, mais des constructions solides en pierre, et l’on vous enverra d'Égypte les portes et les fenêtres nécessaires #). Le sirdar répondit qu'en fait de pierres, on ne trouvait que des cailloux impropres à la construction ; la terre était sablonneuse, alors qu'il eût fallu une terre ‘ boueuse» ; on manquait de chaux. Les bois du pays ne pouvaient servir aux toitures parce qu'ils étaient trop courts. En résumé, on-ne pouvait rien faire à Kayakhor, faute de bons matériaux de construction ), De plus la santé des troupes laissait à désirer, Le typhus s'était déclaré parmi elles et, pour y remédier, il aurait fallu améliorer l'alimentation du soldat 5; or on ne pouvait faire venir de légumes de Massawa, faute de moyens de transport. À la vérité, dès le 14 juillet, avant même l'incident du Hamacène, Rateb pacha était arrivé à la conclusion qu'il fallait renoncer à se maintenir à Kayakhor. Occupé à la hâte, lors de l'évacuation de Fort- Uoura, avait-il alors expliqué au Caire, le camp de Kayakhor n’offrait pas
MA A, Reg. 29, Dép. Abd., pièce 413, Khaïri pacha au sirdar, to juillet 1876. M AA, Reg. Lo, Arr, Abd., pièce 661, le sirdar à Khairi pacha, 12 juillet 1876. °? A.A,, Reg. ag, Dép. Abd, pièce 453, Khaiïri pacha au sirdar, 13 juillet 1876, AA, Reg. 4o, Arr. Abd. pièce 674, le sirdar à Khairi pacha, 17 juillet 1876. La nourriture du soldat ne se composait que de viande et de biscuit.
les avantages d’une bonne position militaire. Le fort était dominé pur deux chaînes de montagne, où l'ennemi pouvait placer des canons en position et même rendre la place intenable s’il disposait de tireurs ever. cés. L'eau se trouvait à 5oo mètres du fort et en quantité insullisants pendant l'été; elle se putréfiait facilement et engendrait des maladim chez les soldats, Aucun village alentour. Les vastes déserts de Haala qui séparent Kayakhor d’'Adiraso permettaient à l'ennemi d'agir facilement sur la ligne de communication. La position d’Adiraso, dépression en. Lourée de montagnes, était elle-même, A la merei des attaques ennemies. Le Hamacène, au contraire, oflrirait de meilleures positions à l'armée, C’est à Dawarba que jadis le sultan Selim avait installé ses troupes et construit un fort dont les vestiges existaient toujours ; {la région ahondait en eau et en habitations ; il serait possible de faire de cet endroit une place forte ; de mème pour Tsazéga, entourée de villages et de terres arables. Asmara serait une troisième position à occuper. La route qui ronduit de Baaraza À Asmura, bordée de montagnes à droite et à gauechr, serait facile À défendre ; on y cireulerait en toute sécurité ; elle pourrait être aplanie et rendue carrossable, ce qui faciliterait le transport des munitions et des vi’res, ainsi que l'envoi des soldats. Pour ces diverses raisons, Rateb pacha pensait qu'il fallait s'emparer de ces positions «à l'amiable ou par la force». Dans cette intention, il demandait qu'on rassemblât dès maintenant les bêtes de somme en nombre suflisant, car, de toutes façons, il existait à Kayakhor 5.349 caisses de munitions pour armes Remington, 734 caisses de bombes, des tentes et une grande quan lité de matériel de guerre qu'il faudrait un jour ou l’autre évacuer li Telles étaient les vues que le sirdar avait développées au Caire avant que Walad Mikaïl n’eit repris le Hamacène. La victoire de ce dernier devait en faciliter la réalisation, L’occupation de la passe d’Asmara el l'établissement d’un camp égyptien à Tsazéga pourraient désormais se faire sans difficulté. Lorsque l’armée égyptienne ‘serait en possession de ces localités, il serait facile à Rateb pacha d'aider efficacement Walud Mikaïl si le roi Jean venait l’attaquer, De plus, un établissement permanent au Hamacène permettrait de rallier fermement à l'Égypte les h-
AA, Carton 53, pièce 146, Rateb pacha à Khairi pacha, 14 juillet 1876.
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htants de l'Okulé-Kouzaye, du Sarawé, de Gundet et du Dembelas, avanje qu'on ne pouvait obtenir en restant à Kayakhor. À défaut de ces mesures, le sirdar ne voyait d'autre moyen pour châtier l’insolence du urgus cf courber son orgueil, que de s’entendre avec ses ennemis, afin de le menacer dans la possession de sa capitale même.
Rateb pacha n'avait jamais cessé d’intriguer avec les grands feudataires de l'empire en vue de les dresser contre leur suzerain, Il correspondait avec le fils du ras Woronya, le ras Haïlou de Selon, Wagchoum Kabdi, l'imam Almed, Koubi gouverneur des Azobo-Galla, et, pour les exciter à h lutte, il cherchait à leur faire croire qu'il se rendrait lui-même à Adoua ave Lous les omdehs et gouverneurs des régions ralliées à l'Égypte ui, I ne semble pas d’ailleurs que ses assurances aient inspiré une grande confiance aux intéressés, car l’un d'eux, Wagchoum Kabdi, las de la lutte, fit sx soumission au roi Jean (), (était là une perte pour l'influence égyplienue, compensée heureusement par le décès, survenu à cette époque, de l'abouna, qui était très hostile aux Égyptiens. Par ailleurs, le fils du ras Woronya menait victorieusement la campagne contre les ras que le roi avail envoyés pour le combattre, et le ras Haïlou du Seloa s'apprétait à
“tenir tête au ras Karhadan, chargé de le soumettre #}. Néanmoins les ef- {urts des feudataires restaient décousus et leur dispersion était une cause de faiblesse, « Tous les gouverneurs abyssins, manda Rateb pacha au Gure le 1°° août, visent un seul but, à savoir devenir des rois indépendants. Pour cette raison, ils ne peuvent s'unir et chacun d’eux combat siprément, Si ras Haïlou, Walad ras Woronya et l’imam Ahmed étaient unis et que Koubi, gouverneur des Azobo, et d’autres se joignissent à eux, ils disposeraient d’une grande force qui, avec notre présence dans ces régions, susciterait de la crainte au roi et nous pourrions ainsi atteindre notre but, Mais comme ces gens-là ne sont pas unis, la question entraîne beaucoup de lenteurs, Par conséquent il y aurait lieu d'envoyer un déléqué à ces gouverneurs qui leur expliquerait le profit à tirer de cette union
AA, Rog. Lo, Arr, bd, pièce 473, le sirdar à Khairi pacha, a juillet 1876.
M AA, Reg. Lo, Arr. Abd., pièce 659, le sirdar à Khairi pacha, 19 juillet
V A.A,, Reg. 41, Arr, Abd., pièce a3, le sirdar à Khairi pacha, a 1 juillet 1876,
et leur ferait à chacun des promesses différentes en accord avec leurs os bitions personnelles. Un oflitier supérieur du gouvernement, muni 4, instructions requises, pourtait partir à cet effet de Gallabat avec 200 ra. valiers, Îf passerait par Gondar et se rencontrerait d’abord avee Wall ras Woronya. Il lui expliquerait la ligne de conduite à suivre et lui fera les promesses voulues, S’il pouvait ensuite rencontrer ras Haïlou et l'iman Ahmed, il agirait de même à leur égard ; dans le cas contraire, il corres. pondrait avec eux dans ce but. Étant dans leur voisinage, ce lui sers plus facile à faire qu’à nous, car il faut un mois et plus à un courrier pour se rendre d'ici à ces régions et en revenir. D'autre part, l'envoi d’un oth. cier frappera beaucoup plus l'imagination que celui d’un simple courrier, sans compter que la nouvelle de son départ de Gallabat, à la £ête de ses cavaliers, se propagera en Abyssinie, où l'on croira qu’il s’agit d’une 1m. posante force en marche. La frayeur s’emparera alors de l’ennenn, le ru sera complètement désorienté et les rebelles persévèreront plus solidement
dans leur attitude à son égard (},5 Pour exécuter cette importante mis. .
sion, Rateb pacha mit en avant le nom d’Alaeddin hey, à qui serait ar. cordé le grade de lewa, et il décida d'envoyer Osman Rifki pacha au Caire pour soumettre ses orojets au Khédive et lui fournir toutes les explivations nécessaires (),
Parmi les alliés éventuels de l'Égypte, le sirdar ne mentionne pus Ménélik. Le contact paraissait en effet rompu entre le vice-roi el le ras du Choa W), sur qui le Khédive avait fondé l’année précédente dr si grandes espérances. À La fin d’octobre 1875, Ménélik était parti pour Worra-Tlou, ville fondée par lui pour garder les défilés du pays des Wollo @ qu'il s'eflorçait depuis plusieurs années de soumettre à sa domination, C’est là qu’il apprit la défaite d’Arakel bey, à la suite de
(3 AA... dossier 5/1 Abdine, pièce 5, Rateb pacha à Khairi pacha, 2°" août 1836.
®) Osman Rifki pacha s’embarqua le 4 août à Massawa sur le Dessouk.
® L’Arménien Boghos, que le Khédive avait envoyé à Zoyla avec des fusils pour Ménélik, revint cependant à Massawa le 6 avril 1876, accompagné d’un certain Gabrou Houlassi, Sur l’ordre de la Maïa, ils quittèrent Massawa le 22 mai pour venir en Égypte (A.A., Reg. 39, 4rr, Abd., pièce 76 et Rog. 4o, Arr, Abd., pièce 38, Nacht bey à Khairi pacha, 7 avril, 21 mai 1876).
® Les Wollo habitaient un pays situé au nord du Choa,