ARAKEL BEY, GOUVERNEUR DE MASSAWA
L'expédition de la côte des Benadir avait abouti à un échec diplomatique ; les vues ambitieuses du Khédive sur l’Abyssinie allaient entraîner l'Égypte dans un conflit sanglant avec le roi Jean,
Le négus Johannès ne pardonnait pas aux Égyptiensla prise des Bogostt qu'il considérait comme un territoire abyssin ; bien déterminé à en reprendre possession, il avait repoussé les ouvertures amicales que le Khédive
… lui avait faites par l'entremise du missionnaire Flad (}, Lorsque les Abys- . sins de Dembelas pillèrent les bestiaux des Arabes Tawas (}, aucune satisfaclion ne fut donnée aux réclamations de Munzinger, dont les lettres, adressées au ras Bariou, ne reçurent que des réponses évasives. Bien plus, à la fin d'avril 4874, ces mêmes Abyssins commirent un nouvel acte d'agression contre les Arabes. Munzinger décida alors de passer à l’action, Il forma sous les ordres du miralaï Mohamed Saïd bey une petite expédilion comprenant 4oo soldats, dont 200 du 1° bataillon du Senhit et 200 du 9° bataillon d’Amideb, ainsi que des cavaliers arabes appartenant aux tribus des Beni-Amer, des Halayika, d’Alghoden et des Barea; un canon fut joint à cette petite force. Saïd bey reçut l’ordre de pénétrer dans
(Cf. t. TT, 2° partie, p. 837 et suiv, — () Cf, t, IIT, a° partie, p. 430, 481, — (9 Cf 4, III, a° partie, p. 431.
CE
le Dembelas, pour se faire rendre le bétail volé par des moyens pacifiques, si possible, et prendre des otages qui répondraient à l'avenir de la sécurité des frontières ; en cas de résistance, il useräit des moyens de force.
L'expédition se mit er route le 26 mai 1874. L'apparition des Égyptiens sur leur territoire ne suflit pas à amener les gens de Dembelas à composition ; ils tuèrent même un Arabe des Beni-Amer. Saïd bey usa alors de la force ; il s’enpara de 1.102 vaches, de 300 chèvres et d’un âne et prit une douzaine de notables comme otages, dont deux enfants des omdehs de Dembelas. Puis il écrivit à ces derniers une lettre en abyssin et une lettre en arabe, pour les engager à mettre fin à leurs attaques. Tous les cheikhs de Dembelas se présentèrent alors au colonel et sollicitèrent l’aman ; mais lors des discussions qui eurent lieu au sujet de la restitution des biens volés, leurs réponses ne furent pas satisfaisantes ; Saïd bey retint en conséquence, auprès de lui, sept de ces cheikhs en même temps que cinq des otages précédemment pris, y compris les enfants des omdehs. Alors la crainte et la frayeur s’emparèrent des habitants et ils sollicitèrent le départ de l'expédition. Munzinger preserivit à Saïd bey de percevoir sur la région une somme de 600 tallaris qui serait distribuée à titre de compensation aux propriétaires dépouillés de leur bétail, et d'exiger des gens de Dembelas le paiement d’une somme de 800 tallaris, avant de leur rendre les vaches dont il s'était emparé, Enfin, pour s'assurer de la soumission définitive des habitants,
il emmènerait avec lui à Senhit, comme otages, les enfants des omdehs :
et ferait signer aux cheikhs l'engagement formel de ne plus se livrer à de
nouvelles attaques contre les populations soumises à l'Égypte M), Malgré ces mesures, Munzinger envisageait l'avenir sous un jour assez sombre ;
à des hôtes de passage qu'il reçut à Kassala en janvier 1875, il déclara qu'avant trois ans il y aurait une guerre enfre l'Égypte et l’Abyssinie à propos du pays des Bogos, car les Abyssins se montraient fort jaloux de l'Égypte depuis qu’elle y avait déployé sa puissance, et attendaient seulement d'être mieux préparés pour le lui arracher F1, À Massawa, le gouvernement de la ville et du Samhar avait été confié () AA, Rog. 1875, Arr, Maïa Sanieh, pièce 55, p. 95, Munzinger bey à la Maïa, 4 juin 1874. | ‘ .
Ÿ 4) Cf. Awonon BR. Mvens. Life aith the (Maman Arabe, D. 55.
ra
A 9 A DÉPRESSION PRES PTT ELA mm DNS PERTE mn RER
L ARAKEL BEY, GOUVERNEUR DE MASSAWA. 701
à la fin de l’année 1873 à Avakel bey (1), « Neveu de Nubar pacha F, Arakel bey a fait en Europe de fortes études, écrit M. du Houssoy qui le rencontra à Massawa en décembre 1873... [ semblait destiné à une brillante fortune et cependant jusqu'à ce jour, comme le dit son oncle lui-même, «il n'a su plaire à personne». Nübar pacha ne l'aime pas; ik n'a pas plu au vice-roi dont il a été le secrétaire particulier après la chute d'Eram bey et avant Barrot hey; enfin il était chef de division au Ministère des Affaives étrangères lorsqu'il eut l’idée de demander le gouvernorat de Massawa. S'il faut: en croire les bruits et les on-dit de lx Cour, Arakel bey aurait espéré un grade supérieur en partant pour ce posie, mais il n'a rien obtenu et n’est à Massawa que dans l'attente d’une position meilleure ; il à d’ailleurs pris son parti de la situation qui lui est faite en ce moment et, avec ses goûts de travail, il compte s'occuper activement de tout ce qu’il faut créer ou améliorer dans les vastes contrées qui relèvent de son administration @l.» Le voyageur Raflray, qui passa À Massawa au mois d'avril 1874 }, note à son toux qu’Arakel bey avait reçu une éducation tout à fait française, qu'il parlait la plupart des langues . européennes et savait même apprécier toutes les délicatesses de leur lité rauro, et qu il joignait à ces connaissances variées beaucoup de bienveillance ef une exquise distinction (9,
De sa culture française nous avons un témoignage probant dans la
evrrespondance qu'il entretint au cours de son exil avec Barrot bey, son
successeur comme secrétaire particulier du Khédive, « Vos recommandés sont tous arrivés à Massawa, lui éerit-1l le a0 janvier 1875 ; le docteur Carbonnel, vous le connaissez et je n'ai rien à changer à votre appréciation; lord Mayo, dès son débarquement, ne demandait qu’à voir des
OI CF. t. TIT, 2° partie, p. 560, ‘ (1 En réalité Arakel n’était pas le neveu de Nubar pacha, mais sa famille avait un lien de parenté avec celle de Nubar.
61 AE, Corresp. polit., Égypte 55, M. du Houssoy à M. de ous fade
ÿ janvier 1874,
(} Il avait accompagné M. de Sarzec dans son voyage en Abyssinie, Partis de Massawa le 13 août 1873, ils y rentrèrent le 3 avril 1874. Achille Raffray a fait le récit de son voyage dans un volume intitulé : Abyssinie, qui fut publié à Paris en
@) C£, Rarrnav, Abussinie, np, 388.
702 HISTOIME DU RÈGNE DU KHÉDIVE ISMAIL.
lions, des tigres, dos léopards et autres fauves ; un instant j'ai cru qu'il me prenait pour un directeur de ménagerie ; ensuite il a voulu tout de suite essayer des chevaux, des mules, des dromadaires ; lui et ses trois compagnons ont exécuté au beau milieu de l’unique place de Massawa une fantasia désordonnée au grand ébahissement de la population, accourue en masse à ce spectarle aussi inaccoutumé qu'inattendu. Pendant ce temps, je n'étais pas à mon aise ; où loger ces fils d’Albion, me disais-je ; heureusement ils ont eu la bonne idée de vouloir dès le premier jour cunper, Ün campement est vite organisé ici. [ls ont été ravis de leur demeure improvisée, et moi j’en étais enchanté, je n'avais pas à leur montrer le taudis où je bivaque pour ainsi dire depuis un an,; des multitudes de chauves-souris y nichent, les rats y exécutent des fandangos qui ne sont pas très espagnols, le vent et la pluie y pénètrent à leur guise par la toiture à moitié effondrée, les volets mal clos et les portes qui ont toujours la prévenance de s'ouvrir d’elles-mêmes à la moindre brise, Quelle hérésie pour un lord que pareille résidence de gouverneur! Du reste, je vous l’avouerai, aux yeux des étrangers, notre tort est d’être pauvrement installés sur les bords de la mer Rouge; les Anglais, par contre, s'établissent partout solidement, c’est par là qu'ils commencent ; Aden est bien près d'ici, la comparaison, sous ce rapport, n’est évidemment pas à notre avantage ; aussi est-ce cette considération qui m'a en grande partie déterminé à faire construire quelque chose de plus digne du gouvernement égyptien quo la bicoque actuelle ; lorsque quelque étranger me demande où se trouve située la résidence du gouverneur, je lui montre la maison qu’on bâtit, tout est dit. Quant à moi, après un an de séjour, il me serait indifférent de continuer à habiter dans mon logis actuel ; je me suis habitué à rester exposé nuit et jour aux fantaisies d’un climat qui vous oblige à coucher huit mois de l’année sur la terrasse, et encore... vous Y étouflez,
« Pour en revenir à lord Hayes il est parti d'ici il y a environ quinze jours sous bonne escorte ; il m’a écrit dernièrement qu’il comptait se rendre à Adiabo avec le fameux Kirkham qu'il avait rencontré en s’approchant des frontières d'Abyssinie, Kirkham est cet aventurier anglais qui, après avoir été ser rent dans É l'armée des Indes, a jugé à propos de
% NT ER DR LEONE NN à MORE ANR: M
ne og 1 ÉD LT Eee
ARAKEL BEY, GOUVERNEUR DE MASSAWA. | 703
atteint son but, il est général et peut faire pendant à l’illustre Boum. Je ne suis pas fâthé de savoir lord Mayo en Abyssinie ; lorsqu'il reviendra, il fera la même réflexion que plusieurs Européens qui, en franchissant lx frontière et en apercevant un ou deux bachi-bouzouks, n’ont pu s'empêcher de dire : « C’est égal, du moins maintenant nous voici en lieu sûr...» Ce n'est pas, je le sais, l’opinion des meetings humanitaires en Angleterre, mais les meetings... même humanitaires peuventse tromper{t},»
Le général Kirkham, mentionné par Arakel, n’était d'ailleurs pas duns les bonnes grâces des autorités égyptiennes de Massawa ; leurs relations s'envenimèrent à tel point que Kirkham finit par se plaindre au Caire, dans une lettre adressée au Khédive par l'entremise du général Stanton, Mais bien que Kirkham eût fait figuré d’ambassadeur du népus auprès des cours européennes (), il ne semble guère y avoir appris le langage courtois, car Stanton hésita à remettre au vice-roi une missive couchée en termes si peu diplomatiques que le Foreign Office preserivit à son agent de la renvoyer à son auteur ),
De son poste à Massawa, Arakel surveille l'empire voisin d’Abyssinie el, dans un style mi-sérieux, mi-plaisant, il fait part à son correspondant Barrot, des xenseignements qu'il recueille. Le retour d’Abyssinie, où il u passé quatorze mois, de M. Doussot, ancien capitaine de frégate, compromis dans les affaires de la Commune, mais « parfaitement calme aujourd'hui», donne au gouverneur l’occasion de brosser un tableau de la situation de l'Éthiopie. « De même que la plupart des Européens sérieux qui ont voulu se rendre utiles au gouvernement abyssin, écrit-il, M. Doussot n'a pu rien faire parce que tout croule au milieu de l'anarchie la plus “omplète, et cet état de choses dure depuis maints lustres, Voilà qui est égayant pour les populations ! Les révoltes ne discontinuent pas; hier . c'élait le Wolkaït, le Godjam, ce sera demain telle autre province et ainsi de suite jusqu’à ce que l'ombre de gouvernement du roi Jean soit renversée ; le même avenir sera, cela va sans dire, réservé À son successeur, Dans P’Amhara, le négus est détesté parce qu'il y est resté trop longtemps ;
(} AA, Arakel à Barrot, Massawa, a0 janvier 1875, % Sur sa mission en Europe, ef. t. IT, a° partie, p, 873 et suiv, F,0, 78-2404, Stanton à lord Derby, le Caire, 11 février 1875, — K, O, 78-
afin La Mat MB L Gouin LR Punta QE
ses soldats vivaient aux dépens du pays, maintenant aux trois quarts ravagé. Au Tigré, Sa Majesté abyssine est honnie parce qu’elle a eu le tort de naître dans cette province x pour trancher le nœud de tant de difficultés, le négus a cru devoir recourir à un singulier moyen, celui de courir de plus grands dangers, en voulant sérieusement entreprendre une opération contre le Choa. Cette guerre tant de fois annoncée, quel en sera le résultat ? Il est difficile d'apprécier à leur juste valeur les divers
renseignements ; les fausses nouvelles, avec ou sans intention, abondent.,
Le roi Jean paraît faire grand cas de son armée ; il pourrait être désabusé, car, ainsi que je l'ai entendu dire, les armes sont surtout dangereuses pour ceux qui s’en servent. M. Doussot, à son tour, a rapporté de son voyage la même impression en ajoutant ce détail curieux, qui ne m'était
pas complètement inconnu, qu’à Gondar un Italien fabrique des obus
pour l’artillerie avec des boîtes à sardines.
« Le prétendu corps des officiers est à l'avenant et le plus connu des généraux, Kirkham, chasse pour le quart d’heure avec lord Mayo aux environs du Tacazzé, après avoir été envoyé en mission au Tigré, Quelle est cette mission? Chi Lo sa diraient les Italiens. D'aucuns assurent que le négus, las autant des libations que du zèle de Kirkham, lui aurait donné le Tigré ; il se serait à la fois débarrassé de l’importun personnage et lui aurait confié une charge impossible à prendre au sérieux, le négus étant sûr et certain que précisément parce que le guerrier anglais est tenu de prélever l'impôt, celui-ci, comme par le passé, rapportera sur-
lout de jolis chiffres sur le papier. D'autres envisagent la question à un
point de vue différent. Kirkham a pour conseiller, secrétaire, maire du palais, un certain Woled Boron. Autrefois marchand à Massawa, ce drôle, qui a exercé et exerce tous les métiers dès qu'il y trouve son profit, aurait été peiné de constater que les'affaires étaient loin de produire de brillantes recettes ; il avait beau écrire des actes officiels, rédiger des ordres du jour et des bulletins pour son général, administrer sa maison, être son factotum, lui acheter à Basso des esclaves galla jeunes et jolies {que dirait lord Shaftesbury, président d’une Société anti-esclavagiste !}, de minces bénéfices étaient l’unique résultat de fonctions aussi nombreuses que variées, Jugeant la situation en homme prudent, il aurait profité de co que l'an voulait éloigner son maître pour l’engager à accepter la mission
Gest ge pes
ARAKEL REY, GOUVERNEUR DE MASSAWA, 705
de relever le prestige de l’autorité impériale au Tigré ; de cette façon, rapproché de Massawa, Woled Boron compte sur la multiplicité de ses | ‘capacités comme sur la variété de ses combinaisons pour regarnir, grâce à ses relations commerciales, son escarcelle atteinte de consomption.
« Peut-être y at-il du vrai dans les deux versions ; et enfin ceux qui uflimment que l'aventurier anglais est au Tigré pour surveiller les faits et gesles des autorités égyptiennes n’ont peut-être pas complètement tort; d'autant plus que le négus, malgré son incontestable talent de dissinulatjon, ne peut déguiser ses sentiments dès qu'il s’agit de l'Égypte ; 1l la craint sans cesse, c’est son cauchemar. Seulement le poste d’observalion, [ût-il confié à je ne sais combien de Kirkham, est une faible garanlie. L'anarchie perpétuelle a précipité dans un tel abîme l’Abyssinie que les notions d'ordre, de discipline, de devoir, n'existent presque pas, même à l'état rudimentaire ; tout lien social est rompu ou pour le moins rrlché, de telle sorte que ces vastes contrées sont à la merci d’un vigoureux coup de main; au conquérant voulant s'emparer de l’Abyssinie, les instruments nécessaires sont de bonnes cartes, quelques officiers intelligents cl trois où quatre mille hommes bien armés. Ceux qui soutiennent le contraire sont des personnages douteux, désireux de se donner de . l'importance. Avoir des agents discrets à Gondar, se ménager des intel-
ligences au cœur du pays, se tenir au courant des aspirations des habitants, autant de moyens préconisés par les Lazaristes ou les missionnaires parce que, dans leurs visées, le rôle d’intermédiaire leur incomberait. Pour eux ce serait le moyen sûr de s'assurer l'avenir ; suivant les circonstances, on agirait contre le négus qui a interdit l'accès de ses États aux faiseurs de conversions, ou, par contre, en procédant par intimidation, de grands
avantages seraient arrachés, peut-être dans un moment de faiblesse, au patentat éthiopien, et alors on dénoncerait à l'Europe les menées indignes de ceux qui, jamais las de conquêtes, menacent de renverser les derniers vestiges de la plus ancienne civilisation chrétienne en Afrique ; ce double jeu permettrait de pêcher en eau trouble, l'idéal de certaines gens auquel révent trop souvent ceux qui disent être venus ici pour prêcher la vraie foitp
OÙ AA. Arakel À Borrot, Massawa, 19 février 1875.
Nul doute que ces lettres, adressées à son secrétaire particulier, n'aient passé sous les yeux du Khédive et aidé à former chez lui l'opinion que l’Abyssinie n’est pas en état de résister à ses armes. Mais Arakel ne se contente pas de rapporter les renseignements qu'il recueille, il agit: Au sud.de Massawa s'étend le pays des Danakil, contrées mal ou peu connues, habitées par des tribus qui relèvent de l'Égypte, mais qui n’observent
pas toujours une attitude absolument correcte vis-à-vis des autorités
gouvernementales. Arakel ira les visiter dans l'espoir de leur « inculquer des notions plus saines». Le comte Zichy (}, que l'inconnu attire, l’accompagnera, « C’est un gai compagnon, mande Arakel à Barrot, voyageur intrépide, sachant toujours se rendre utile ; il me fait grand plaisir en me suivant chez les Danakil ; il sera bien près des populations dont il rêve sans cesse, les Galla, puisque les Azobo-Galla sont à environ 70 milles anglais de nos frontières au sud-ouest du pays des Danakil. À part le côté administratif du voyage qui nécessairement est le point important, il y a nombre d’études curieuses à faire : langue, mœurs, droit coutumier, traditions, légendes, tout est mconnu., Jugez après cela, mon cher Barrot, si j'ai le droit de me plaindre Pl,» Le 16 février 1875, Arakel, à la tête de 150 soldats et de deux pièces de canon, s’embarqua à Massawa à destination de Edd F1,
Pendant les deux mois qui suivirent, il parcourut le pays des Danakil et visita les principales tribus : les Belassoa, dont une petite partie vit groupée sous le cheikh Mohamed Soliman dans le bas des vallées qui débouchent au nord de la grande plaine de sel, tandis que le reste de la tribu #, installé au nord-ouest de cette plaine, demeure encore indépendant — les Herto, nom donné maintenant aux seuls Damhita #} qui
01 Le comte Zichy partit du Caire pour Massawa au début de janvier 1895, avec des lettres de recommandation du Khédive pour Munzinger et Arakel. L’intention du comte était de faire un voyage d'études dans l'intérieur du pays.
1 A, À, Arakel à Barrot, 12 février 1875,
® AE., Corresp. polit., Massawa, t. IT, Sarzec au Ministre, a mars 1895.
# Les trois quarts au moins de la tribu, ajoute Arakel,
Les traditions locales, rapporte Arakel, disent que le pays aurait été conquis dans les premiers siècles de l'Islam par des tribus arabes qui seraient les Ad’AÏ, les Modoito et les Damhita. Sous la dépendance de celles-ci, auraient également
ARAKEL BEY, GOUVERNEUR DE MASSAWA. , 707
habitent la presqu'île de Bouri avec leur chef Osman Saleh— les Dahimela, dont le cheikh est Aly Kefer et qui vivent de part et d’autre de la grande plaine de sel, eeux de l’est soumis au gouvernement égyptien, ceux de l'aucSt indépendants ou nominalement tributaires de l’Abyssinie — les Hadarma, tribu peu nombreuse, dirigée par le cheikh Mohamed Idaha et vivant autour de l'oasis de Saroita — les Dankali qui occupent, avec leur cheikh Moustapha Neghus, la côte orientale de la presqu'île de Bouri. À Roheila et à Beiloul, les habitants sont pour la plupart des Modoito ; Edd, du contraire, appartient aux Damhita groupés sous le cheikh Mahmoud Ahmed. Les Somal, enfin, avec leur cheikh Mahmoud Ismaïl, occupent le district formé par les Îles Howakil et Bakar et la partie de ln côte comprise entre Madar et Harena.
les Hadarma, ainsi que d'autres groupes encore. Les conquérants prirent d'abord possession des territoires Situés entre Roheita et Aoussa, où les Ad'Ali sont encore fixés aujourd’hui (en 1875) ; les Modoïto s’avancèrent, au sud d’Aoussa, jusqu’au delà du 10° degré de latitude et ne s’arrétèrent qu’en se heurtant aux Somalis à leur gauche (c’est-à-dire à l’est) ; plus tard ils durent rétrograder sur leur droite {c'est-à-dire à l’ouest) devant les envahissements successifs des Galla, qui forment maintenant fois peuplades distinctes : les Azobo-Galla, les Yedjou-Galla et les . Ghedje-Galla, établies entre l’Abyssinie et le Choa à l’ouest et Aoussa à l’est,
Les Dambhita, suivis des Dahimela et des Hadarma, se ditigèrent soit au nordsuvst de Roheïita, où ils parvinrent à s'emparer des vallées d'Ala et de Sabba, soit ‘au nord de Rohcita, en longeant la côte, et s’emparèrent de la presqu'ile de Bouri, d'où ils expulsèrent les premiers occupants originaires du Tigré, sauf les habitants des Îles et des côtes nommés Dankali, Si les Damhita ne rencontrèrent d’abord yuère de résistance et ne trouvèrent que des traces d'établissements militaires des Frous (Farsi persan) au nord de Roheita et de Bciloul, il n'en fut pas de même plus tard, lorsque les Abyssins qui s'étaient, malgré l'invasion arabe, maintenus à Beiloul et à Birou, voulurent ramener sous leur domination tout le pays. Le guerre sainte fut proclamée, il y a environ trois siècles, par un certain cheikh Ishak; les Abyssins furent défaits et obligés d'abandonner complètement ces contrées, Par la suile les Damhita, répandus un peu partout depuis la presqu'ile de Bouri jusqu'aux environs de Beiloul, ct de Beiloul jusqu’à Doda, Ala et Sabba, formèrent entre veux une confédération connue sous le nom de Herto dont les Dahimela, les Ganinto, les Hadarma, les Dankali étaient les sujets. Les Ganinto et les Dankali le sont restés ; les Dahimela so sont rendus indépendants il y a plus de deux siècles ; quant aux lladurma, ils ont été reconnus comme formant une tribu distincte par le gouver-
PTS | LV 11 PR RS rte CN
Hinmaii, PA
GaRTE DE LA PLAÎNE D'ASSALE EXPLORE PAR
ARAKEL "BEST. NUBAR.
Avaiz 1878.
ATAKEL BEY, GOUVERNEUR DE MASSAWA. 709
Gependant l'objectif principal d’Arakel était d'atteindre la grande . plaine de sel nommée Assalé. Débarqué à Madar, il passa par Defta, Raâ Bouy, Galalina, Kondohara. Une heure de marche seulement sépare cette dernière localité des premières couches de sel qui, « comme d'immenses nappes de glace», couvrent la plaine d’Assalé. Gelle-ci se trouve à 200 picds au-dessous du niveau de la mer ; sur une longueur de vingt milles et une largeur de dix, sa surface est complètement cristallisée ; les torrents qui descendent des montagnes du Tigré ainsi que les cours d’eau qui viennent y déboucher du nord et de l’est, ont formé sur son pourtour des marais qui « étreignent» pour ainsi dire les nappes de sel. « De Kondohara au cratère d’Assalé, auprès duquel se trouve le grand centre d’exploitation, écrit Arakel, il y a cinq heures de distance à chameau ; à l’est se trouvent les plateaux pierreux des Dahimela de la plaine ; au sud s'étend le lac d’Ablabad M), qui compte environ cinq milles anglais de long sur deux ou trois milles de large, et fait scintiller ses eaux limpides au pied d'un énorme cône noirâtre, le volcan d'Ert’Ali ; à l'ouest sont les vallées des Dahimela du haut pays et des Belassoa adossées aux montägnes du Tigré ; au centre s'élève le djebel Dalol ; au nord, enfin, se dresse le mont Maraa, volcan fteint, à l'entrée de la plaine de Basso, La partie de la plaine de sel qui, du djebel Dalol s'étend jusqu’au lac Ablabad, s'appelle, du nom du cratère situé à une heure du lac, Assalé ; l’autre partie, qui - du djebel Dalol remonte au nord jusqu’au mont Maraa, porte le nom de :- Guibrou ,»
Lo grand centre d'exploitation du sel est à Assalé, Ge minéral sert de monnaie courante à une grande partie des populations abyssines et des tribus galla dans leurs transactions commerciales. Les pièces de sel, mesurant vingt-cinq centimètres de long, quatre centimètres de haut et quatre contimètres et demi de large, nommées hadely, ont un cours connu dans les diverses provinces d’Abyssinie. N1 s’en exporte une moyenne de 8,700 kantars par semaine, soit 417.600 kantars par an. Le transport se fait à dos de chameau, de mulet ou d’äne ; le premier porte une charge de quatre kantars, qui équivaut à 300 hadelys, le second une charge de un kantar ou 75 hadelys, le troisième une charge de trois quarts de kantar
EN Mu ALL A EU Mn Plumes
ou 56 hadelys. En prélevant une taxe de 15 piastres par chameau, de 5 piastres par mulet et de 2 piastres et demi par âne, Arakel caleulait que le revenu annuel de la saline s’élèverait à 80.700 tallaris. Quant à l'exploitation du Guibrou, elle est beaucoup moins régulière, et les Belassoa seuls semblent tirer parti du sel de la plaine du nord.
Entre Guibrou et Assalé se dresse le djebel Dalol ; il mesure à la base deux milles et demi de long sur un mille de large, et s'élève à 250 pieds environ au-dessus de la plaine. « C’est, écrit Arakel, un cratère semblable à une vaste cuve, dont les parois formées par d'immenses blocs de sel rougi ou noirci, enferment des masses de soufre et de cendre qui se renouvellent constamment. Le soufre est, à ce qu'il paraît, de bonne qualité ; peut-être le gouvernement trouverait-il quelque avantage à utiliser ces soufrières, ne serait-ce que pour son usage particulier, auquel cas il n'aurait que les frais de transport à payer. De Suez à Madar et vice-versa, par bateaux à voile, le transport ne saurait, je pense, être fort coûteux; du djebel Dalol à Madar il y aurait moyen de louer des chameaux à raison de trois tallaris pour tout le voyage ; quant à la main-d'œuvre, je n'ai obtenu aucune donnée parce que les indigènes en général aiment mieux ne pas fréquenter les parages du djebel Dalol qu'ils disent hanté par des esprits malfaisants ; les Abyssins seuls ont profité du soufre qui est ici surabondant (),»
Jusqu'à présent la plaine de sel a été exploitée par les Danakil et les Abyssins, sans que la mo;ndre redevance ait été payée pour cette exploi-
- tation. Pour en tirer parti, il faudrait l’occuper militairement. L'opéra-
tion serait facile, Entre l’Abyssinie et Assalé, le seul chemin praticable est celui qui, en sortant de la plaine, débouche aux puits de Hanga'ela, Un blockhaus, placé en cetendroit, pourvu d’une garnison de 250 hommes et armé de 4 pièces de montagne, suflirait à commander la route. Les mêmes mesures devraient être prises pour la plaine de Guibrou où les Belassoa ne peuvent accéder que par la vallée du Derirou, car si l’on
. négligeait d'occuper militairement cette plaine, tout le mouvement qui
se fait à Assalé se transporterait à Guibrou, en vue d'échapper aux taxes
{? Arakel envoya au Caire, en même temps que des échantillons de sel, des morceaux de soufre provenant du djebel Dalol.
ARAKEL BEY, GOUVERNEUR DE MASSAWA, 711
et aux redevances. La garnison de Hanga’ela, forte de deux compagnies
. de soldats nègres et de 33 artilleurs, coûterait 20.554 tallaris par an; -. culle du fort Derirou, composée d’une compagnie de soldats nègres et de 16 artilleurs pour armer les deux canons qui y seraient placés, coùtrait 16,277 tallaris; soit pour l'ensemble 30.834 tallaris par an. Déduction faite de ces dépenses, l’occupatiôn de la plaine de sel rapporterait au gouvernement égyptien un revenu de 50.000 tallaris. Il y aurait lieu naturellement, pour maintenir l’ordre dans la plaine, de s’assurer le concours des Dahimela qui habitent à l’est, au sud et à l’ouest de cette plaine ; à'eux incomberait la tâche d'entretenir en bon état les puits de Hanga’ela, de Derirou, ainsi que ceux qui se trouvent entre la plaine de sel et Madar ; ils fourniraient aussi les moyens de transport, serviraient de guides, transmettraient les lettres et les dépèches, et surveillcraient ls environs de la grande plaine de sel ; leur chef Aly Kefer, reconnu comme cheikh par le gouvernement, donnerait des renseignements précis à l'oflicier qui commanderait les deux forts ; son zèle serait un gage de sécurité pour les soldats égyptiens. |
À l'occupation de la plaine de sel, Arakel ne voit pas seulement un profit matériel immédiat; d’autres avantages en découleraient. « Les Danakil, écrit-f, se croient encore aujourd’hui hors de la portée du gouvernement parce qu'ils savent que Massawa est lon; peu habitués à l'ordre ct à la tranquillité, les indigènes enfreignent les lois, commettent des excès, agissent à leur guise; ils ne craignent généralement pas leur cheikh; quant aux autorités gouvernementales qui sont à douze, quinze ou vingt jours de distance, ils n’ont pas à s’en préoccuper : voilà leur manière d'apprécier la situation. La force seule leur en impose; aussi le jour où ils auraient vu des canons et des fusils à Assalé, ils renonceraient pour la plupart aux actes d'insubordination par trop fréquents encore ; au lieu de se croire hors d'atteinte, ils finiraient par se soumettre complètement ; ainsi l'occupation de la grande plaine de sel est le meilleur moyen de tenir le pays, auquel le gouvernement ne saurait renoncer, d'abord à cause du prestige qu'il doit garder intact en face des populations de cos contrées, en second lieu en prévision de l'avenir, Pour le moment, les côtes de la mer Rouge jusqu’à Roheita constituent le territoire des Danakil appartenant à l'Égypte ; ce n'est même pas la moitié de tout le
pays habité par ces tribus et c’est à partie la plus pauvre ; le haut pays, où les cours d’eau abondent, où les pâturages nourrissent de nombreux troupeaux, où le climat est rélativement tempéré, est en partie indépendant, en partie tributaire, de nom, de l’Abyssinie. Les populations qui s'y trouvent ont à souflrir de l’anarchie et espèrent s’y soustraire en se soumettant aux autorités égyptiennes. Tel est le cas pour les Dahimela de la vallée de Sabba, pour les Damhita de Doda, pour les Ad’Ali d'Aoussa, et même pour les Azobo-Galla, Outre l'avantage immédiat qu'offrirait l'occupation de ces contrées et qui permettrait de pourvoir, dans de bien meilleures conditions, à l'administration du pays des Danakil, il y aurait, 1] me semble, un intérêt de premier ordre à ne renoncer ni aux tribus du haut pays, ni aux Galla. Une fois le chemin ouvert jusqu'à Aoussa, quelles que soient les circonstances qui puissent gêner ou entraver la navigation dans la mer Rouge, les communications directes par terre avec les Somalis, le Harrar, seraient assurées. D'un autre côté, la soumission des Azobo-Galla serait un fait très important ; de nouvelles routes seraient ouvertes à l’action civilisatrice du gouvernement de Son Alosse ; il y aurait à luiter contre des coutumes sauvages, des mœurs barbares qui alimentent l'esclavage et dépeuplent des pays riches et fertiles, mais les Galla, d’un autre côté, étant braves, belliqueux avant tout, s’adonnant cependant à l’agriculture et au commerce avec succès aussi, fourniraient probablement d’utiles éléments de colonisation à ceux qui seront appelés à les amener à un ordre de choses régulier (0).» Lancé en si bonne voie, le gouverneur ne s'arrête pas à Bab el-Mandeb ; il veut franchir le détroit. C'est ainsi qu'ayant appris l’arrivée de l’aviso français Latouche-Tréville dans ces parages et l'intention de son commandant de faire valoir les droits de la France sur le territoire d'Obock, àl conteste aussitôt le pouvoir que s’est arrogé le cheikh local de vendre ce territoire à la France. Les bords de la mer, en cet endroit comme sur toute la côte jusqu’à Massawa, fait-il observer, sont habités par les Danakil, dont les diverses tribus relèvent du gouvernement égyptien ; le ras Bir et la baie d'Obock, notamment, sont occupés parles Ad’Ali dontle cheikh, nommé Bourhan, dépend du gouvernorat de Massawa où il touche
f4y LA LOT LS Tihant su mat 402 F
ARAKEL BEY, GOUVERNEUR DE MASSAWA, 713
régulièrement son traitement chaque année; comment, dès lors, leur territoire pourrait-il appartenir à une autre puissance que l'Égypte a? Tulles étaient, les idées du gouverneur ; elles dénotaient un esprit hardi, actif, ambitieux, prompt à saisir les occasions de servir les intérêts de son pays ct à combattre les prétentions susceptibles de contrarier leur développement naturel.
Arakel bey revint au siège de son gouvernorat dans les premiers jours du mois de mai 1875. Une ou deux semaines à peine s'étaient écoulées qu'ihvit paraître à Massawa le naïb Abd el-Rahïm qui rentrait d’Abyssinie. Le retour de ce personnage soulagea grandement le gouverneur. Parmi les incidents qui marquèrent les rapports de l'Égypte avec le roi Johannès, il n'en est peut-être pas de plus curieux que celui de la mission confiée au nuïb d’Arkiko. « L'automne dernier, explique Arakel à son confident Barrot, je recevais à Kassala l’ordre d'envoyer à sa haute destination une lettre adressée par Son Altesse au «Sultan d’Abyssinie» ; je donnais aussilôt avis au naïb Mohamed Abd el-Rahim, constamment en rapports avec lo négus, et, quoïiqu’employé égyptien, bien vu à la cour de Gondar, d'avoir à se tenir prêt à partir. Quelques jours après, toutes les disposi- | tions ayant été prises, je remettais au naïb la lettre de Son Altesse en lui recommandant de la porter lui-même au négus. Quelle ne fut pas ma surprise d'apprendre, le naïb étant déjà à Adoua, que la lettre de Son
Allesse était, il est vrai, adressée au « Sultan d’Abyssinie», mais qu'il s'agissait du roi Ménélik, souverain du Ghoa, et non du roi Jean le négus d'Abyssinio ; j'étais désolé, mais il était trop tard pourremédier auregrettblo quiproquo ; faire revenir le naïb, c’eût été donner inutilement l'éveil aux jons du népus ; le mieux, pensais-je, c'était de laisser parvenir la lettre à sa destination puisque, d’un côté, il m'était assuré que la lettre no contenait rien de compromettant et que, d'autre part, je pouvais espérer que le naïb ayant lu sur l’adresse le titre de « Sultan d'Abyssinies, ne se douterait pas de la méprise, J'étais cependant fort inquiet toujours sur les conséquences du regrettable malentendu, lorsque j'appris enfin que lo roi Jean avait parfaitement accueilli le naïb Mohamed et qu'il ui
M AA, Arakel à Riaz pacha, Ministre des Affaires étrangères, Dagoura, 3 mai APS A
avait remis une ne adressée à notre Auguste Mattre. Voici ce qui s'était passé. .
« Le naïb Mohamed Abd el-Rahim, très zélé toutes les fois qu'il s’agit de mission en Abyssinie, s'était immédiatement rendu auprès du ras Bariou, gouverneur du Tigré ; celui-ci, avant d’accorder une escorte au naïb, voulait attendre les ordres du roi; le naïb Mohamed prit ‘alors quelques hommes à son service et alla rejoindre, dans le Semien, un des favoris du roi, le dedjazmatch Hagos. Le négus fut prévenu de la mission du naïb, qui reçut aussitôt l'invitation d’avoir à se présenter chez le voi à Matchera, dans le Beguemder. Arrivé au lieu indiqué un vendredi aprèsmidi, le naïb Mohamed fut reçu par le roi le samedi dans Ja matinée ; il lui exposa quel était l’objet de sa mission et luiremit la lettre du Khédive. Le roi se leva et porta, en signe de respect, en présence de quelques personnages de sa cour, entre autres le dedjaz Gabrou, cette lettre à son: front avant de l’ouvrir; dès qu'il l’eut lue, il se montra fort satisfait et dit que c'était la réponse à la lettre qu'il avait adressée à Son Altesse par l'entremise d’un certain Mohamed Aman, il y a de cela environ un an et demi (. Au bout de quelques jours, Le roi remit au naïb sa réponse à la lettre du Khédive et lui dit de partir le plus tôt possible ; aussile naïb revint-il, dès qu'il put, à Massawa, où il m’apporta, avec la lettre adressée au Khédive, un billet du roi pour moi, afin de recommander le prompt envoi de son mes“age à Son Altesse P),»
Le négus désirait que le naïb Abd el-Rahim fût chargé de porter luimême son message au Caire, Mais Arakel n’osa prendre sur lui de satisfaire ce désir, Bien qu'eriployé égyptien, le naïb était considéré à Massawa comme un homme du roi Johannès; grand propriétaire en Abyssinie, sa position, il faut le reconnaître, était assez difficile et ne lui permettait guère d’avoir une ligne de conduite très franche. « Intelligent, assez adroit, écrit à son sujet Arakel, il ne peut toujours contenir son désir d’être un personnage important. Il s'est ainsi attiré beaucoup d'inimitiés ;
‘il a même été accusé d'avoir fourni des renseignements et des indications
( Sur l'envoi de cette lettre et Ja suite qu'y donna le Khédive, cf. t. II, 2° partic, p. 418.
(9 AA, Arakel à Barrot, 29 mai 1875.
ARAKEL BEY, GOUVERNEUR DE MASSAWA, 715
à M. do Sarzec, à l’époque où celui-ci croyait être sur le point d'inventer
: la question d’Abyssinie 1), Bref, il s’est plusieurs fois compromis mal à *. propos et a nui à çon avenir en voulant y arriver trop vite ; son impatience ontrave ses mérites.» C'était cependant un homme bien précieux que ce naïb° et l'intermédiaire en quelque sorte obligé dans les rapports du gouverneur de Massawa avec les autorités éthiopiennes.. IL déclara cette fois à Arakel que le désir du roi de régulariser ses rapports avec l' Égypte par un traité de paix était aussi vif que sérieux ; Johannès entendait n'élever aucune prétention sur les territoires contestés, que ce fût le pays des Bogos, Ghinda où Mensa ; son seul désir était de s’entendre avec lo vice-roi. Arakel en conclut que ce désir de paix était motivé par la situation précaire de l’Abyssinie. Bien que l’empereur Johannès se (ùt récemment réconcilié avec le roi de Ghoa, Led] Oubié, à ce que l’on disait, s'était révolté contre le négus et, à la tête de dix mille hommes, était parti à la conquête de l’Amhara ; le Godjam avait de nouveau déclaré son indépendance et le Wolkaït se trouvait, paraît-il, en pleine rébellion. Seul le Tigré semblait offrir un asile de sûreté au négus. Il y séjournait pour le moment, laissant entendre qu'il allait marcher vers le sud-est de son empire pour mettre fin aux déprédations des Ad’Ali ot des Azobo- Gulla P}, En somme la mission du naïb Abd el-Rahim, si imprudemment awventuré en Abyssinie, n’avait pas mal tourné pour les intérêts égyptiens, puisqu'il rapportait un gage des intentions pacifiques du négus, et l’on ne peut qu'admirer habileté de la chancellerie du, Caire à rédiger des messages qui pouvaient être remis indifféremment, sans provoquer de conséquences fâcheuses, au roi Johannès ou à son rival. Gependant, à la suite de cette méprise, Ménélik, roi du Choa, n'avait pas reçu la lettre qui lui était destinée, et le silence du vice-roi à son égard ne risquait-il pas de porter atteinte aux bons rapports qu'il s’efforçait précisément d'entretenir avoc l'Égypte?
"1 Sur le rôle de M. de Sarzec, ef. t. LIT, s° partie, chap. vir et vin, passim, 'AA., Arakel à Barrot, 29 mai 1875,