COLOR
OPUS Vel FICTITIO.
Primàm, materia.
« Idesty de animaUhus, etprœcipue de in- « sectis setigenis in génère ; item de homhjcihus « ethomhjlis; item de erucis, spectris, larvis, «aureliis, chrjsalidihus , papilionibus , ima- « ginihus.
— Et de millionibus diabolibus qui puissent « t'emporter in infernibus, dit Breloque. —
Secundàm, color.
c< — J'aurai l'optique, la dioptrique, la catop- « trique;
« L'aposcopie, la catascopie, la métoposcopie, « l'hélioscopie, la physioscopie, la microscopie, « la mégascopie, la polyscopie, la périscopie, la « kaleïdoscopie;
« Le panorama, le diorama, le néorama, le « géorama, le cosmorama, le paiitostéréorama;
<( Le prisme, la lanterne magique, et la lor- « gnette d'opéra.
« r{ous donnerons en passant un croc enjambe « à Newton, une nazarde au père Mersenne, et « un grand coup de pied dans le ventre à Alga- « rotti...
— Je te les rendrois volontiers! dit Breloque. —
Tertiîmi, —
(Breloque mit son bonnet de nuit.)
« — Si nous considérons le ruban verd dans ses « rapports avec l'histoire des arts, de l'industrie, « du commerce et de la civilisation, depuis l'on- « gine des idées plastiques sur lesquelles ont été « moulées toutes les formes typiques de la pen- « sée, dans son infatigable et persistante création.
— Nous arriverons probablement au déluge, ditBrelçque?... —
« — J'y arrivoîs. Le premier ruban verd dont « il ait jamais été question, si toutefois Astruc ne (( s'est pas trompé dans ses curieuses Conjectures « sur les matériaux qui ont serçi à Moïse pour « la composition de la Genèse... Écoute, Breloii que, le premier de tous les rubans verds...
— Je voudrois bien qu'il eût servi à te serrer le cou, dit Breloque. —
« — ... C'est évidemment celui que la colombe « de l'arche rapporta dans son bec ; mais le pro- « fond Samuel Bochart pense que cette prétende due colombe étoit un goéland, et il n'est vé- « ritablement pas probable que Noé, qui ne « manquoit point de sens quand il n'étoit pas « ivre, ait confié une pareille mission à un oi- « seau terrestre, lui qui avoit une si belle volière « d'oiseaux amphibies à son bord. Aussi, iridépen-
« damment de la colombe et du corbeau de la « Vulgate, Jean Le Pelletier croit y voir un i< butor.
— Trois butors, ni plus ni moins, Jean Le Pelletier, Bochart, et toi, dit Breloque... —
(( — Le ruban que cet oiseau anonyme, pseu- « donyme, ou plutôt polyonyme, ofifrit au nou- « veau chef de la race humaine, et dont la cou- « leur est devenue depuis celle de l'espérance, « présentoit sans doute aux yeux le riant aspect « de la verdure qui alloit parer la terre recon- <( quise. Ce fut un ruban verd, Breloque (c'est-
u à-dire un tissu verd que nous appelons impro- <( prement ruban par un déplorable abus de la « catachrèse), et non pas un rfrneau, comme le « prétendent quelques damnés talmudistes, ini( fatués des niaiseries de la massore, dçs rêveries « du mishnisme, de la routine des traditionnai- « res, et des dix Séphirots de la cabale.
—7 Ce sont eux qui ont fait tomber mon dernier mélodrame, dit Breloque. —
a — Il est vrai que Leusden a lu rameau contre « l'autorité de Gabriel Sionite qui a lu ruban , « mais comme ils sont morts tous les deux, juifs, « apostats, maranes, réprouvés, et qui plus est « lépreux et insolvables, suhjudice lis est, ou « bien, resagitur in lite,
— Allons nous coucher, dit Breloque. —
« — Ncwus avons heureusement sur cette ques- « tîôn l'autorité omnipotentielle, entends-tu, Bre- « loque? de notre ami Herbinius qui témoigne « que les arbres et les rameaux immenses dont les
t( eaux du déluge étoient chargées avant leur « retraite, ayant pu fournir aisément à l'oi- « seau voyageiu* .eette garantie équivoque;..
— Oh ! que ces arbres et ces rameaux immenses eussent potentiellement fourni de beaux mâts potenciformes et de belles foiu-ches potencielles pour t'y suspendre archipotencialement par la gorge, dit Breloque. —
« — Et que ces rameaux et ces feuillages qui « abondoient partout, et que l'ambassadeur ailé « avoit tant de facilité à recueillir, ne donnant « aucun caractère miraculeux à sa mission, il « étoit moins possible et pai- conséquent plus « méritoire de croire qu'il avoit rapporté un ru- M ban, dans un temps où l'on ne fabriquoit pas « de rubans et où l'on ne connoissoit pas l'usage « de la soie. Ce raisonnement est peut-être même « ce qui restera de plus authentique dqps le « genre systématique, problématique, embjié- « matique, hypothétique et sophistique de la <t critique et de l'hyper critique ascétique, mys- « tique, parénétique, éthique, enclitique, éclec-
« tique, gnostique, dogmatique et scholastique, « peromnia sœcula sœculorum, »
— AMEN, dit Breloque. —
^betvaXion.
— Où diable en étions-nous de la monographie du ruban verd quand je me suis endormi, dit Breloque?
« — Il m'est avis, répondit don Pic, que je vous ai laissés chez la marquise de Chiappapomposa, au moment où saisissant le ruban verd de sa sonnette avec une dignité toute romaine: — elle descendoit de la chaste Lucrèce , par les hommes —
« En vérité, je ne vous reconnois pas, Théo- « dore! mais finissez donc, finissez, au nom du « ciel, ou je vais sonner Spinelte. »
« Et monseigneur qui n'en savoit pas davantage, révérence gardée, s'imagina que la marquise de Chiappapomposa sonneroit.
« Mais quand la marquise de Chiappapomposa auroit sonné, il eût fallu voir vraiment que Spinette s'avisât de venir !
« Vous auriez ravagé tous les postes avancés, dix-huit lieues à la ronde —
« Brûlé la tente et les pavillons, les fascines et
les gabions, les ponts-levis et les palissades, la ville et les faubourgs —
« Marché, la torche allumée à la main, à travers les greniers, les arsenaux et les magasins à poudre —
a Le feu auroit commencé à courir de la mine à la contre-mine; de la mèche à l'arquebuse, de la batterie au tonnerre —
« Et la marquise de Chiappapomposa auroit sonné toutes les cloches et toutes les clochettes. Les sings, les tocsins et les sonnettes , Les grelots et les crotales, Les sistres et les tabales, Les triangles et les atabales, Les tympans et les tympanons , Les tympanioles et les tymbales.
Les cymbes, les cymbalons et les cymbales.
Les burbelins, les curbelins et les çrembalins, Les cri-cris et les crin-crins.
Les bombardes et les tarabats, Les castagnettes et les tambours de basque,
Les tam-tams et les crécelles,
Les beffrois et les carillons,
Le clarum tintinnàbulum de Catulle, et la clocqua titubans de Merlin Coccaïe ;
La campana de Vililla qui annonçoit d'ellemême, suivant le bon homme Quinonez, l'avènement d'im pape, et celle de Sainte-Marie de Carabaça qui allègrement se trémoussoit et cantilénoit joyeusement aux vigiles de l'Assomption —
La sonnerie de Saint-Roch et de Saint-Eustache, le Bourdon, Georges d'Amboise et la Samaritaine —
Toutes les cloches enfin de toutes les dimensions qui se trouvèrent clochatoirement rangées selon leur ordre chromatique au dernier concile des cloches, où fût carilloniquement altisonnée la canonisation de Janotus de Bragmardo — que Spinette ne seroit pas venue! »
« Non, mordieu! elle ne seroit pas venue ! »
%van0itim.
— Foin de la pédanterie et des pédants, continua Breloque. Ce maudit barbacole que voici m'a tellement matagrabolisé le cerveau de ses nomenclatures scientifiques que j'ai presque oublié de parler chrétien.
« — Il n'en faut plus qu'autant pour arriver à tout, répondit don Pic. Veux-tu que je t'ouvre à deux battants la porte des universités? — Quand le magnifique recteur t'aura successivement décerné
baccam lauri et togam doctjoris, comment lui répondras-tu?
— Monseigneur et messieurs, je ne me suis jamais ennuyé comme aujourd'hui, depuis la dernière séance de la société asiatique.
« — C'est cela et ce n'est pas cela. Écoute, Breloque:
« Messieiu«, je ne puis me défendre, en vous écoutant, d'une disposition somnolente, accompagnée de spasmes, d'hiatus et de rictus, qui aboutit de plus en plus à chacun de vos discours, au dernier degré de prostration, de torpeur et de céphalalgie.
— Céphalalgie! je suis mort !
« — Non, Breloque, tu t'ennuies.
— Moi aussi, dit Victorine!
Jïlfljrttficatiatt.
— -'N'egt-ce que cela, dit Breloque, et suffit-il pour s'asseoir magistralement in curiâ et in prœsidio, de commenter pœdagogicè la thèse de ce grand niais de prince de la Mirandole, de omnibus rébus scibilibus ou autres bibus, çt d'argumenter in baroca dans le patois de l'écolier limousin? M'y voilà; Fauete linguis :
(( Paracelse nous avoit conduits dans l'insigne caupone de son architriclin quotidien, ou se
réunissent de temps en temps Dioscoride, Archimède, Abélard, Boèce et l'abbé de LaUeignant.
« Farinacius observa le premier que 1 air amr
biant contenoit infiniment peu de calorique, et l'absence de ce véhicule lui avoit tellement exulcéré le derme, que vou^ n'auriez su distinguer s'il falloit y voir ambustion ou érythêipe pernionculoïde, ce qui est une chose efifrayante à penser.
« Mais Flavius Josèphes'étoit déjà muni de quatre prismesligneux, longs de trois bonnes palmes d'Italie, taillés gfossièrement dans le patubifor gus du premier vers des Bucoliques, et il s'empressa de les déposer sur un échafaudage assez ingénieux qui se terminoit du côté dés spectateurs par des masques cynocéphales.
« Budée s'empara ensuite d'im petit parallélogramme de fer à vives arêtes, et en frappa brusquement à coups précipités un^fragment de silex semi-diaphane, jusqu'à ce quev cette percussion eût détaché du métal quelques lyolécûles en état de flagrance ou de flagration scintillaire, qui ré-
pentinement comburèrent un agaricus desséché qui éloit tenu par Sulpice Sévère*
« Covarruvias ayant placé cet agaricus (j'ai toujours pense que c'étoit un bolitus, comme l'avance péremptoirement Triptolème dans ses scholies sur les jui^enilia de saint Babolin), Covarruvias, dis-je, l^yant placé sous les prismes dont j ai parlé plus haut, fit jouer adpropecircumextEaforaneivagoflabralimodulatoirement,au moyen d'une espèce d'outre de peau hircine alternativement comprimée, et dilatée entre deux trapèzes ébénins, armés de manipules spatuliformes et tubulairement terminés par un cylindre creux, une si grande quantité d'azote et d'oxigène dans la proportion requise de 79 à 21 , qu'il en résulta deux* phénomènes :
« Le premier, qui fut expliqué par Apulée, c'est que ce mélange perdit une partie de son oxigène, .qui fut absorbé par le carbone au profit delàcombustion;
« Le second, qui fut démontré par Nicolas Bom--
I (i4 HISTOIRE
bon l'ancien (il etoil de Yandœu^*e) c'est que le calorique dégagé devo^t progressionnellement exciter une dilatation voluptueuse du tissti cellulaire de Fariiiacius; mais Farinacius ne s'en soucioit plus guère. Il avoit soufflé datos ses doigts. .
a Quant à la partie cibique des épules qui se composoit surtout d'esques. proprement inhastées et méthodiquement inassées, Ocellus Lucanus m'avoua en secret qu'on auroit eu bci^pcoup de peine à lem- donner un degré de cocture parfaitement isochrone sans une invention qui fait trop d'honneur à l'esprit humain pour que je la passe sous silence. C'est une machine dont les combinaisons sont d'une complication effrayante, qui a de grandes roues et de petites roues, des tenons, des mortaises, des vis, des chevilles, des clés, des clous, des écrous, des crans, des crémaillères, des chaînes, des chaînons, des chaînettes, des cordes, des poids, des leviers, des poulies, des ressorts, des balanciers, des caisses,* des consoles, des pieds, des appuis, des contreforts , et qiii fait toiuner avec une grande précision un axe de fer pointu.
« Ce qu'il y a de 'surprenant, c'est qu'il n'est point question de cette machine dans Diophante.
« Il n'en est point question dans les commentaires die Bache€ de Mè^iriac.
« Il n'en est point question dans la description du cabinet de Grollier de SerVière.
« Il n'en est point question dans les MatheTnatici "veteres qui ont été si magnifiquement imprimés au Louvre.
(( Il n'en est pas plus question dans les petits Manuels que dans V^lmanach de Liège, le plus savant et le plus complet de tous les recueils qu'on a imprimés cette année.
« Il n'eh est pas plus .question dans Papin et dans Parmentier que dans Pline et dans Apicius.
« Elle a échappé aux investigations industrielles de M. .Charles Dupin, comme aux élucubrations vraiment économiques de cet illustre M. de Rumford qui nous a fait manger au Temple de si mauvaises soupes.
« On conjecture seulement que c'est de dépit de
ne l'avoir pas inventéq qu'E'mpédocle se précipita la lêle la première dans un cratère de l^fetna, au bord duquel lord Hamilton a retrouvé ses pantoufles. »
tJirifuatiatt,
— Que je suis bêté, observa judicieusement mon libraire, en lançapt sa pantoufle contre un vieux buste de Popocambou. C'est un tournebroche !
— L'auteur tire à la page, dit malignement l'imjjrimeur, en laissant couler d'une main leste une pincée de coquilles siir te talon mobile de son composteur. C'est un tournebroche !
— Bon pour la plaisanterie, dit le pressier, en
168 HISlOIiyE,
renversant sa mitre de papiet sur rocciput, et en rabattant fièrement son châssis, sané avoir pointé la feuille; mais c'est un tournebroche !
— Je ne veux savoir ni A ni B, dit le prote, le carpe et le métacarpe largement imposés sur les deux casses de l'A et du B capitales, si ce n'est pas un tournebroche]
— Ils ont des idées maintenant que cê&% vraiment à en perdre la tête, dit la brocheuse, en transposant avec une intrépidité incroyable les deux feuilles les plus ontologiquement enchaînées que j'aie jamais écrites; mais, dis donc,. Élodie, ça ne te fait-il pas comme à moi l'effet d'uû tournebroche?
— Sauf quelques allusions réservées, dit le censeur, en déposant sa plume au bec imbibé de carmin, il est difficile que M. le procureur du roi voie là autre chose qu'tm toiunebroche!
— L'idée n'est pas fine et l'expression n'est pas heureuse, dit le journaliste, les deux mains dans
les poches de son pantalon, et arpentant de ses deux autres pieds les compartiments de son parquet, mais je ne trouve aucun inconvénient dans l'état actuel des choses à supposer que c'est une espèce de tournebroche.
— Je consens à ne manier jamais ni la brosse ni le pot à colle, dit l'ajGficheiu', en étalant hardiment son placard à contre-sens, si ce n'est pas mi tOTUTiebroche.
— Au diable l'ignare ignorantissime qui a manqué sa thèse! s'écria don Pic consterné, en lais-
*sant tomber de tout son poids sa tête encyclopédique SUT le dossier éraillé de mon vieux fauteuil
^ noir. Il a oublié la leccarda, mio Teodoro, id est, "VOS adipis exceptoriwn, vulgo diction une lèchefrite! —
Mais^Ie conseil de l'université n'y entendoit pas malice, et quoiqu'il ne fût pas plus au fait de la question que vous n'y fûtes oncques après la lecture àes fanfreluches antidotées de notre maître Alcofribas, une homélie pindàrique à
Saint-Thomas d'Aquin, ou une leçon delhéologie en Sorbonne, il n'y eût si petit docteur qui affirmativement n'opinât du bonnet; —
Et Breloque passa joyeusement inter exùnios.
tlumiratiaJt,
Il ne manquoit plus à Breloque pour être investi des droits, privilèges, immunités et pxempçon de science qui sont attachés au doctorat que *}l Approhatur du fameux docteur Abopacataxo, grand logarithmier de l'impénétrable consistoire de Brouillamini.
Le grand logarithmier étoit assis devant un parallélogramme d'ardoise, sur la tablette duquel on remarquoît, d'un coté, im long fragment
d'une substance blanche, mate, friable, cassante, crétacée, taillée en cône aigu; de l'autre, une espèce de madrépore mou, irrégulier, volumineux, léger, poreux, compressible, élastique, dont le nom ne se trouve pas dans Varron parce qu'il étoit obscène en latin* Il tenoit ouvert un rouleau de papier imprimé, chargé de figm-es astrales, de calculs généthliaques, d'emblèmes sidéraux et de signes constellés, que Breloque prit d'abord pour le grimoire; mais à la fin, après y avoir regardé plus attentivement, il s'assura que ce n'étoit que le Messager boiteux,
A l'aspect de la thèse de Breloque, le grand logarithmier s'arma de son compas, puis procéda à la mgsurer magistralement dans toutes ses dimensions. Ensuite, et après je ne sais quelle invocation sourde, il se mit à tracer et effacer al-' ternativement sur la table magique des lignes horizontales de caractères arabes qu'il nommoit l'un après l'autre, comme autant de formules évocatoires, posant ou retenant à voix haute ceux de ces hiéroglyphes diaboliques qui convenoient à son exécrable opération.
Le sorcier suoit d'ahan, et freloque 'U'émbloit de tous ses membres. ^
Après cela le docteur Abopacataxo^dessina tme grande croix latine, entre les croisillons de laq^uelle (ô profanation!) il se hâta de .promener
obliquement la main; portant, avec la ftireur d'un démoniaque, ses symboles sacrilèges aux quatre points cardinaux de iTioriîton, comme pour échelonner toute l'armée de Satan autour de la thèsip de pauvre Breloque!
Les^ dents de Breloque s'entrechoquoient et claquoieiit de strideur, comme celles des maudits de l'Évangile.
Ce n'est pas tout. Breloque le vit distinctement recueillir quelques-uns de ces rébus cabalistiques sur la dernière ligne de la table aux talismans^ les séparant sortilégialement par formidables et portentifiques mimographismes tironiens, en manière d'Abraxas, ou autre argot amulptàire; tels que
Tirets minoratifs —
Doubles tirets agqualitatifs =:
Points superposés copulatifs [
Doubles points Superposés comparatifs-: ;
Croix de saint André multiplicatives X • Et terminant le tout par la lettre X, qui est sacrée, profane et abominable, léthale et sty-
gienne, aux yeux de. Dieu et des hommes, ainsi qu'il est écrit:
({ — Et quand le diable devroit m'emporter, » s'écria le docteur Abopacataxo, « je dégagerai « cette damnée d! inconnue! »
A cette horrible et blasphématoire imprécation, Breloque pensa voir apparoître Proserpine elle-même, et ses cheveux se hérissèrent sur son front !
(Imaginez -vous que je n'avois jamais pu lui faire comprendre le méchanisme de la plus simple addition, sans en excepter celle de Dioclès de Smyme.)
« Sage Breloque, » dit enfin le grand logarithmier dé l'impénétrable consistoire de Brouillamini, « vous pouvez vous tenir pour assuré que « votre thèse se composant à peu près comme il « Expert de six pages d'impression, au caractère,. « format et justification de X Histoire du roi de « BoJiëTne et de ses sept châteaux, et ces pages
« étant formées, plus ou moins, de vingt-quatre « lignes très-espacées, ad exiguitatem volumi- « nis uîtandam, dont chacune contient trente- « huit lettres, ou il ne s'en manque guère, « elle doit r<iaifermer, par approximation, sauf « erjçeur, et abstraction faite des virgules, des • (( points, des blancs, des moins, des espaces, des « réticences et des parenthèses, des quadrats et « des quadratins, une sonune totale de types « d'imprimerie qu'on peut évaluer à cinq mille <( quatre cent soixante - douze , si Barème n'a « failli. Et comme la proportion desconsoimes « aux voyelles dans la langue vulgaire dont « vous avez fait usage, est communément de « cinquante -cinq sur cent, moyennant caution « de Court de Gébelin et du président de Bros- « ses, ce qui résulte, comme vous savez, de « la surabondante paragogie des lettres fictives « de nos pliu:iel$ nominaux et verbaux, vous « redevez à l'université cinq voyelles pom* cent', « en échange d'autant de consonnes valables, (( bien conditionnées, et livrées sans avarie et « sans déchet, les consonnes et les voyelles étant « actuellement au pair dans les hautes étuiies, ce
« qui ne s'est pas vu, et ne se verra peut-être pas « de cinquante générations scholastiques. »
— Oh! oh! que voilà qui est beau! s'écria Breloque rassiu*é; mais ma thèse?
« — Vous aiu-iez éprouvé un autre^genre d'inc( convénient en italien, où la proportion des « voyelles aux consonnes est au contraire des c( soixante-deux centièçies, ou, si vous l'aimez « mieux, de soixante-deux siu: cent... »
— Cela m'est parfaitement égal, dit Breloque, en se grattant "velocissimè l'oreille dextre, ce qui est chez lui le signe d'une impatience immodérée ; mais ma thèse, ma thèse !...
« — Eh ! quel parti auriez-vous pris , » continua le doctj3ur, sans s*apercevoir qu'il avoit été interrompu; « qu'auriez-vous dit, sage Breloque, <( si vous aviez eu affaire à la langue islandoise <( ou à la langue chéroquoise, dans lesquelles la « masse relative des consonnes est exactement « comme celle d'un régiment au coi^s des offi-
<( ciers et sous-officiers? Il n'y a qu'une voyelle « par escouade. »
— Brrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr, fit Breloque, avec autant d'intrépidité que s'il y avoit eu derrière lui un régiment de consonnes — mais le poète lauréat les avoit toutes embauchées. —
— BrrrrrrrrrrrriTrrrrrrrrr, fit Breloque! Me parlerez-vous de ma thèse?
« — Vous pouvez vous tenir pour assuré, sage « Breloque , que votre thèse se composant à peu « près, comme il appert... »
— Eh! je le sais de reste, murmura Breloque, pâle de colère — Mais, ma thèse, ma thèse! continua-t-il d'mie voix météorique, Ai-je fait thèse doctorale pour solution numéfale ? ne voyçz-vous en ma thèse quintessenciale autre combinaison que celle d'articulations consonnantes et vocaliformes, autre conséquence que chiffres?
« — Nulle, répondit le grand logarithmier :
u Science, Morale, Philosophie, Religion, Litté- « rature, Politiq\je, je m'en soucia comme d'mi <( zéro tout seul. Nombre est partout, tout est « par nombre, par nonire est tout. C'étoit le « sentiment de Pythagoras, grand logarithmier « des Crotoniates. Mon affaire est de numérer c( sans plus, et numérant, je numère numéri- « quement, barémiquement philosophiant, phi- « losophiquement barémisant , logarithmisant « pindariquement , pindarisant logarithmique- « ment, buvant d'autant, et le tout joyeuse- « ment. » %
— Par la vertu de Dieu, si je brisois les trentedeux dents qui garnissent tes deux mandibules d'iin coup de la main que voici, dit Breloque, en lui montrant le poing fermé, me dirois-tu combien il y a de doigts là-dedans?
« — Cinq , répondit le grand logarithmier, « sans se déconcerter, lesquels sont composé^ de « quatorze phalanges. »
— Tu en as menti, reprit Breloque, en relevant
l'index et en le lui enfonçant dans l'œil. J'ai perdu la derrière phalange de celui-là au siège de Kœnigsgratz, qui est, afin que tu le saches, le plus fort des sept châteaux du roi de Bohême ! —
Hélas! nous aurons bien de la peine à y arriver de cette campagne !
Jttterlomtian,
« Tu as vu, m'écriai-je!... lu verras!... infor- « tuné que je suis!... » —
Mais ce n'est pas le docteur Abopacataxo qui dit cela. Le docteui* Abopacataxo est retourné à ses chiffres, et le pauvre Gervais à son histoire. Le voici qui parle à mes côtés, comme à Tinstant où don Pic de Fanferluchio l'a si sottement interrompu. — 7-
« Tu verras!^, le miroir, qui n'étoit pour loi « qu'une surface froide et polie, te montrera ta <( vivante image. Sa conversation, muette mais « animée, te répétera tous les jours que tu es « belle, et quand tu reviendras au malheureux « aveugle, il ne t'inspirera plus qu'un sentiment. <( Tu le plaindras d'être aveugle, parce que tu « concevras que le plus grand des malheurs est « de ne pas te voir. Que dis-je! tu ne reviendras « pas! pourquoi reviendrois-tu? quelle est la « belle jeune fille qui aimeroit un pauvre aveu- « gle!...
i( Ah ! malheur sur moi! je suis aveugle! —
« En disant cela je tombai sur la terre, mais « elle me suivit en me pressant de ses mains, en « liant ses doigts dans mes cheveux, en efïleu- « rant mon cou de ses lèvres, en gémissant com- « me un enfant. — Non, jamais, jamais je n'ai- <( merai que Gervais. — Tu le félicitois hier « d'être aveugle pour que notre amour ne s'alté- « rat jamais!' je serai aveugle s'il le faut pour ne « point laisser de souci à ton cœur. Veux-tu que
« j'arrache cet appareil?... Veux-tu que je brise « mes yeux?... —
« Horrible souvenir! j'y avois pensé!...
« Arrête, lui dis-je, en saisissant violemment « le rocher pour user sur lui l'excès de force qui « me tourmentoit. — Nous parlons un langage « insensé parce que nous sommes malades; toi, « de ton bonheur, et moi, de mon désespoir. — « Écoute : —
u Je repris ma place, elle la sienne. Comme <( mon cœur battoit!
« Écoute, continuai-je — il est fort bien que « tu voies, parce que maintenant tu es parfaite. « — Il est indifférent que je ne voie pas et que « je meure — abandonné — parce que c'est le « destin que Dieu m'a fait! — mais jure-moi de « ne jamais me voir, de ne jamais chercher à me « voir ! Si tu me vois , tu seras forcée malgré toi « à me comparer aux autres, à ceux qui ont leur « esprit et leur ame dans leurs yeux, à ceux qui
« parlent du regard, et qui font rêver lesifem- « mes avec un des traits qui jaillissent de leur <( prunelle, ou un des mouvements qui soulè- « vent leurs sourcils. Je ne veux pas que tu « puisses me comparer! je veux rester pour toi « dans le vague de la pensée d'ime petite fille « aveugle, comme un rêve, comme un mystère.
« Je veux que tu me jures de ne revenir ici qu'a- « vec ce bandeau verd — d y revenir toutes les « semaines — ou au moins tous les mois, tous <( les ans une fois!... d'y revenir une fois encore! « Ah! jure-moi dy revenir ime fois encore, et « de ne pas me voir!...
(i — Je jure de t'aimer toujours , dit Eulalie en « pleurant. —
« Tous mes sens avoient défailli. J'étois re- « tombé à ses pieds. M. Robert me releva, me « fit quelques caresses, et me remit dans les « mains de ma mère. Eulalie n'étoit plus là.
« Elle revint le lendemain, le surlendemain, « plusieurs jours de suite ; et mes lèvres n'a-
« voient pas cessé de trouver ce bandeau verd « qui entretenoit mon illusion. Je m'imaginois « que je serois le même pour elle tant qu'elle ne (( m'auroit pas vu. Je croyois apprécier dans mes « réminiscences les impressions d'un sens dont « j'ai à peine joui, et il me sembloit qu'elles ne « sufïiroient pas à la distraire du prestige délice cieux dans lequel nous avions passé notre en- « fance. Je me disois avec luie satisfaction insen- « sée : elle est restée aveugle pour moi , mon « Eulalie! elle ne me verra point! elle m'aimera <( toujoiu^!...
« Et je couvrois son ruban verd de baisers, « car je n'aimoi^ plus ses yeux.
« Il arriva un jom», après bien des jours, et si u cela étoit à recommencer je les compterois — « il arriva, je ne sais comment vous le dire, que « sa main s'étoit unie à la mienne avec une « étreinte plus vive , que nos doigts entrelacés « s'Jiumectèrent d'une sueur plus tiède, que son « cœur palpitoit ici, à remuer mon sarreau, et « que ma bouche, à force d'errer, retrouva de
« longs cils de soie sous son bandeau verd.
« — Grand Dieu ! m'écrîai-je , est-ce une erreur « de ma mémoire ? Non , non ! je me souviens que, « lorsque j'étois tout enfant, j'ai vu flotter des a lumières sur les cils de mes yeux, qu'ils por- « toient des rayons, des feux arrondis, des taches « errantes, des coulem^s, et que c'étoit par-là « que le jour se glissoit avec mille étincelles ai- <( guës-pour venir m'éveiller dans mon berceau... « Hélas! si tu allois me voir!
« — Je t'ai vu, me dit-elle en riant, et à quoi « m'auroit seryi de voir si je ne t'avois pas vu? <( Orgueilleux ! qui prescris des limites à la cu- « riosité d'une femme dont les yeux viennent de <( s'ouvrir au jour!
« — Cela n'est pas possible , Eulalie... — Vous i( m'aviez juré!...
« — Je n'ai rienjuré, mon ami, et quand tu m'as « demandé ce serment je t'avois déjà vu. Du plus « loin que l'esplanade permit à Julie de te dé-
(( couvrir... le vois-tu, lui disoi&-je? — Oui, ma- « demoiselle; il a l'air bien triste. — Je compris (( cela; je venois si tard! — Zeste, le ruban n'y <( étoit plus. On m'avoit dit que Cela m'expose- « roit à perdre la vue pour toujours, mais après « t'avoir vu je n'avois plus besoin de voir. Je ne (( remis mon bandeau verd qu'en m'asseyant au- <( près de toi.
« — Tu m'avoïs vu, et tu continuas à venir.
« Celg^est bien. Qui avois-tu vu d'abord? — M. de « Maunoir, mon père, Julie — et puis ce monde « immense, les arbres, les montagnes, le ciel; le « soleil, la création dont j'étois le centre, et qui « sembloit de toutes parts prête à se précipiter <c sur moi au fond de je ne sais quel abyme où je « me croyois plongée.
<( — Et depuis que tu m'as vu?
<( — Gabriel Payot, le vieux Balmat, le bon « Terraz, Cachât le géant, Marguerite...
« — Et persoime de plus?...
« — Personne.
« — Comme lair est frais ce soir!... abaisse <( ton bandeau : tu pourrois redevenir aveu- « gle.
« — Qu'importe! je te le répète, je n'ai gagné à « voir que de te voir, et à te voir que de t'aimer i( par un sens de plus. Tu étois dans mon ame <( comme tu es dans mes yeux. J'ai seulement un « nouveau motif de n'exister que pour toi^Cette « faculté qu'ils m'ont donnée, c'est un nouvel « anneau qui m'attache à ton cœur, et c'est pour « cela qu'elle m'est chère! 0! je voudrois avoir « autant de sens que les belles nuits ont d'étoiles « pour les occuper tous de notre amour! je pense <( que c'est par- là que les anges sont heureux <( entre toutes les créatures. —
« C'étoient ses propres paroles, car je ne puis a les oublier. La conquête de la lumière avoit « encore exalté cette vive imagination, et son « cœur s'étoit animé de tous les feux que ses « yeux venoient de puiser dans le soleil.
DU ROI DE BOHÊME. iS9
« Mes jours avoient retrouvé quelque charme. « On s'accoutume si facilement à l'espérance ! <( l'homme est si foible pour résister à la séduc- « tion d'une erreur qui le flatte! Notre existence « avoit pris d'ailleurs un nouveau caractère, je « ne sais quelle variété mobile et agitée qu'Eu- « lalie me forçoit à préférer au calme profond « dans lequel nous avions vécu jusque-là. Ce « banc de rocher sur lequel vous êtes assis n'étoit « plus pour nous qu'un rendez-vous et qu'une « station, où nous venions nous délasser en doux « entretiens du doux exercice de la promenade. « Le reste du temps se passoit à parcourir la val- « lée, où Eulalie seule me servoit de guide, en- « chantant mon oreille des impressions qu'elle « recueilloit à l'aspect de tous ces merveilleux « tableaux que 1^ vue découvre à la pensée. Il « me sembloit quelquefois que son imagination, « comme une fée puissante, commençoit à déga- « ger mon ame des ténèbres du corps, et à la ra- « vir , éclairée de mille lumières , dans les espaces « du ciel , en lui prodiguant des images gracieu- « ses comme des parfums, des cguleurs vives et « pénétrantes conmae les sons d'un instrument;