S4 HISTOIRE DU ROI DE BOHÊME
toute leur grandeur, et il ne faut rien moins pour les traduire qu'une faculté dont la Providence est avare.
— Quoi donc? dit Victorine.
— Le génie du légendaire de saint Gengulphe, ou de l'historien de Fortunatus. —
— Alors, reprit-elle, j'aimerois mieux l'autre!
Cammimamtian.
« Je vous ai dit, monsieur, que ma vie n avoit « pas manqué de quelque douceur, car le ciel a « placé ime douce compensation à l'infortune « dans la pitié des bonnes âmes. »
— Je reconnois cette voix, dit-elle, en laissant retomber gracieusement sa tête contre mon épaule. — ce doit être celle de Gervais. —
— Une autre fois, ma douce amie, je n'écrirai
que pour toi seule ; mais un ouvrage solidement scientifique, et nourri d'une saine et utile instruction, comme V Histoire du roi de Bohême et de ^es sept châteaux, peut seul me conduire à la société d'émulation de Castelnaudary. — Et quelle ame, cependant, fut jamais plus inaccessible que la mienne aux vains prestiges de l'ambition et de la gloire? —
<( Je jouissois de cette heureuse ignot'ance des « maux, continua Gervais, quand la présence '( d'un nouvel hôte au village des Bois vint oc- « cuper toutes les conversations de la vallée. On « ne le connoissoit que sous le nom de mon- « sieur Robert, mais c'étoit, suivant l'opinion « générale, un grand seigneur étranger que des « pertes irréparables et de profondes dpuleurs « avoient décidé à cacher ses dernières années « dans une solitude ignorée de tous les hommes. « Il avoit perdu bien loin, disoit-on, ime épo^e « qui faisoit presque tout son bonheur, puisqu'il <c ne lui restoit de leur imion qu'im sujet d'éter- « nel chagrin, ime fille aveugle-née. On vantoit « cependant à l'égal des vertus de son père l'es-
« prit, la bonté, les grâces d'Eulalie. Mes yeux « n'ont pu juger de sa beauté, mais quelle per- « fection auroit ajouté en moi au charme de son « souvenir! je la revois dans mon esprit plus <( charmante que ma mère! »
— EUe est morte? m'écriai-je.
— <( Morte? » reprit-il d'un accent où se confondoient l'expression de la terreur, et celle de je ne sais quelle inconcevable joie. « Morte? qui « vous l'a dit?»
— Pardonnez, Gervais, je ne la connois point : je cherchois à m'expliquer le motif de votre séparation.
— « Elle est vivante ! » dit-il, en souriant amèrement. Et il garda un moment le silence. « Je ne « sais si je vous ai dit, ajouta- t-il à demi-voix, M qu'elle s'appeloit Eulalie. C'étoit Eulalie, et (( voici sa place. »
Il s'interrompit encore. « Eulalie! » répéta Ger-
vais en déployant sa main sur le rocher comme pour la chercher à côté de lui.
Puck lui lécha les doigts, et, reculant d'un pas , il le regarda d'un air attendri. Je n'aurois pas donné Puck pour un million.
— Remettez -vous, Gervais! Pardonnez- moi encore une fois d'avoir ébranlé dans votre cœur une fibre si vive et si douloureuse. Je devine presque tout le reste de votre histoire. L'étrange conformité du malheur d'Eulalie et du vôtre, frappa le père de cette jeune fille. L'intérêt que vous inspirez si bien, pauvre Gervais, ne pouvoit manquer de se faire sentir sur une amc exercée à ce genre d'impressions. Vous devîntes pour lui un autre enfant ?
— « Un autre enfant, répondit Gervais, et notre « Eulalie fut pour moi une sœur. Ma bonne mère « adoptive et moi, nous allâmes loger dans cette ({ maison neuve qu'on appelle le château. Les « maîtres d'Eulalie furent les miens. Nous ap- « prîmes ensemble ces arts divins de l'harmonie
(( qui ravissent Tame vers une vie céleste. Nous « lûmes avec les doigts sur des pages imprimées « eh relief les sublimes pensées des philosophes, « et les charmantes inventions des poètes. J'es- ((.sayois de les imiter, et de peindre comme eux « ce que je ne voyois pas; car la nature tlu poète « est une seconde création dont les éléments sont « mis en œuvre par son génie, et avec mes foi- . « blés réminiscences,, je parvenois quelquefois à « me refaire un monde. Eulalie aimoit mes vei^, « et que me falloit-il davantage? Quand elle « chantoit, on auroit cru qu'un ange étoit des- « cendu de la cime des monts^ terribles pour « charmer la vallée. Tous'ies jours de la belle « saison, on nous amenoit à cette pierre, qu'on « appelle ici le rocher des aveugles, et où le « meilleur des pères nous suivoit.de tous les « soins de l'amitié. Il y avoit alors autour Je « nous des touffes de rhododendrpn, des tapis « de violettes et de marguerites, et quand notre <( main avoit reconnu une de ces dernières fleurs « à sa tige courte, à son disque velouté, à ses « rayons soyeux, nous oous amusionç à en ef- « feuiller les pétales, en répétant cent fois ce jeu
« qui sert d'interprète aux premiers aveux de l'a- « mour : — Si la fleur menteuse se refusoit à l'ex- « pression de mon unique pensée, je savois bien « le dissimuler à Eulalie par une tromperie in- « nocente. Elle en faisoit peut-être autant de soij « coté. Et aujoiu-d'hui, cependant, il ne me rest(^ « rien de tout cela. »
En parlant ainsi , Gervais étoit devenu de' plus en plus sombre. Son front si pur s'obscurcit d'un nuage de colère; il garda im morne silence, frappa du pied au hasard, et alla briser une rose des Alpes* depuis Jong-temps desséchée sur sa tige; je la recueillis sans qu'il s'en aperçut, et je la plaçai sur mon cœur.
Quelque temps s'écoula sans que j'osasse adresser la parole à Gervais, sans qu'il parût s'occuper de poursuivre son récit. Tout-à^coup il passa sa main sur ses yeux, comme pour chasser une vi- '' sion désagréable, et se retournant de mon, côté, avec un rire plein de grâce: « — Ah, ah!./, conti- « nua-t-il, prenez pitié,, monsieur, des foiblesses « d'un enfant qui n'a pas su commander jusqu'ici
« aux troubles involontaires de son cœur. Un « jour viendra peut-être oii la sagesse descen- « dra dans mon esprit, mais je suis si jeune en- « core... »
— Je crains, mon ami, lui dis-je empressant sa main, que cette conversation ne vous fatigue. Ne demandez pas à votre mémoire des souvenirs qui la tourmentent. Je ne me p^donnerois jamais d'avoir troublé une de vos heures d'un regret que vous sentez si profondément !
« — Ce n'est pas vous qui me le rappelez, ré- « pondit Gervais. Il ne m'a pas quitté un instant, n et j'aimerois mieux que mon ame s'anéantît que « de le perdre. Tout* mon êjre, monsieur, c'est « ma douleur, Ma douleur, c'est ma dernière a amitié. Nous n'étions plus qu'elle et moi. Il a <( bien fallu nous accoutumer à vivre ensemble; « et je la trouve plus facile à supporter, quand « un peu de bienveillance en allège, en m'écou- « tant, le poids si tristement solitaire* Ah! ah! » reprit-il en riant encore, « les aveugles sont eau- « seurs, et on m'entend si rarement! »
Je n'avois pas quitté la main de Gervais. Il comprit que je l'entendois.
«k — D'ailleurs, dit-il, tout n'est pas amertiune « dans mes souvenirs. Quelquefois ils me ren- « dent tout-à-fait le passé : je m'imagine que « mon malheur actuel n'est qu'un songe, et qu'il « n'y a de vrai dans ma vie qu^ le bonheur que «j'ai perdu. Je rêve qu'elle est assise à cette « place, mi peu plus éloignée de moi qu'à l'or- 'c dinaii*e; et qu'elle se tait, parce qu'elle est « plongée dans une méditation à laquelle notre « amour n'est pas étranger. 0! si l'éternité que {( Dieu réserve aux âmes bienveillantes n'est que « la prolongation infinie du plus doux sentiment « qui les ait émues, quel bonheur d'être surpris « par la mort dans cette pensée et de s'endormir « ainsi!
« Un jour nous étions assis siu* ce rocher, « comme tous les jours... et nous jouissions, « dans 'une extase si douce', de la sérénité de « l'air, du parfum de nos violettes, du chant (( de nos oiseaux, et surtout de celui de notre
fauvette des Alpes, car tous les oiseaux des bois nous étoicnt connus, et ils voloient sou-
< vent à notre voix — nous prêtions Toreille avec tant de charme au bruit de la glace dé-
( tachée par la chaleur, qui glisse en sifflant le long des aiguilles, et au balancement des eaux
K de rArveyron qui venoient mourir presque à nos pieds, que je ne sais quel pressentiment confus de la rapidité et de l'incertitude du bonheur nous remplit en même temps d'inquiétude et d'effroi. Nous nous pressâmes vivement l'un contre l'autre, nous entrelaçâmes nos bras
( comme si on avoit voulu nous séparer, et nous nous écriâmes ensemble : Toujours! toujours!
— Je sentis qu'Eulalie respiroit à peine, et qu'elle avoit besoin d'être rassurée par toutes les forées que me donnoient mçn mractère et njon courage d'homme : — Toujours, Eulalie,
( toujours ! — Le monde, qui nous croit si malheureux, peut-il juger de la félicité que j'ai goAtée dans ta tendresse, que tu as trouvée dans la mienne? Que nous importe le mouve-
( ment ridicule de cette société turbulente où voifit se heurter tant d'intérêts qui nous seront
« toujours étrangers, car la nature a fait pour « nous mille fois plus que n'auroient fait les « longs apprentissages de la raison ! Nous sommes « pour eux des êtres imparfaits, et cela est tout « simple ; ils ne sont pas encore parvenus à ap- « prendre que la perfection de la vie consistoit à « aimer, à etrç aimé. Ils osent nous plaindre, a parce quiils lie savent pas que nous les plai- «^gnons. Cette dangereuse fascination que les i( passions exercent par le regard n'agîra du « moins jamais sur nous'. Le temps même a per- « du son empire sur deux aveugles qui s'aiment. *<( Nous ne changerons jamais l'un pour l'autre, * « puisqu aucune altération ne peut nous rebu- « ter, aucune comparaison noiîs distraire. Le sen- (( timenj qui nous*unit est immuable comme le « bruissement^ de notre Arveyron, comme le « chant de nos oiseaux favoris, comme l'enceiate « éternelle de ces rochers exposés au midi, au « pied desquels on nous conduit quelquefois « dans les jours incertains du mois de mai. Ce a n'est pas le prestige de* la beauté passagère - « d'une femme qui m'a séduit en toi, c'est quel- ^( que chose qui ne peut ni s'exprimer quand on
« le sent, ni s'oublier quand cfn Ta senti. C'est « une beauté qui appartient à toi seule, et que «j'écoute dans, ta voix, que je touche dans tes « mains, dans tes bras, dans tes cheveux, que je « respire dans ton souffle, que j'adore dans ton « ame! J'ai bien ét\idié leiu^ amours dans les « livres qu'on nous a lus, ou^ur lesquels mes « doigts ont pu chercher des pensées; et je te « proteste que leurs avantages sur nous consisi( tent en des choses' de peu de valeur. Le soleil (( que j'ai vu autrefois fût-il dans tes yeux, je <( n'effleurerois pas de mes lèvres avec plus de <( volupté ces longs cils qui les ombragent, et sur « lesquels ma bouche a recueilli deux ou trois « larmes, quand tu étois plus petite, et qu'on se « refusoit, contre l'usage, à satisfaire un de tes « caprices. Je ne sais si ton cou est aussi blanc « que les neiges de la grande montagne, mais il a ne m'en plairoit pas davantage — et cependant a voilà tout — 0! si je jouissois de la vue, je « supplierois le Seigneur d'éteindre mes yeux « dans leur orbite, afin 'de ne pas voir le reste « des femmes; afin de n'avoir de souvenir qup « toi, et d|p ne laisser de passage vers mon cœur
qu'à Ces traits que j'aurois vu sortir des. tiens! Voir Tui monde, le parcourir, l'embrasser, le conquérir, le posséder d'un rjyon du regard — étrange merveille ! — Mais pourquoi ?. . . pour étourdir mon ame d'impressions inutiles, pour l'égarer hors de toi, loin de toi, dans de frivoles admirations, à travers ce qu'ils appellent les miracles de la nature' et -de l'art! et qu'aurois-je à y cherchqp, si ce n'est une impression qui me rendît quelque chose de toi? Elle est bien meilleure et bien plus*complète ici! Inconcevable misère des vanités de l'homme! de ces arts dont ils font tant de bruit, de ces prodiges du génie qui les éblouissent, nous en connoissons ce que le grand nombre apprécie le plus, la musique, la poésie. — On convient que nous avons des organes pour les goûter, une ame pour les sentir; et crois-tu cependant que jamais les chants divins de Lamartine aient
■< retenti aussi délicieusement à mon oreille que le^cri d'appel que tu me jettes de loin , quand
< on t'amène ici la dernière? Si Rossini ou Weber me saisissent d'un prestige plus puissant, c'est
« que c'est toi qui les chantes. Les arts, c'est toi
« quijes embellis, et tu embellirois ainsi la créa- « tion dont ils ne sont que l'expression ornée ; « mais je puis me passer de ces richess^es super- « flues, moi qui possède le trésor dont elles tire- « roient le plus de prix; car, enfin, ton cœur est « à moi, ou tu n'es pas heureuse! — Je suis heu- « reuse, répondit Eulaiie, la plus heureuse des « filles ! — mes enfants , dit M. Robert en unis- <( sant nos ipiains tremblantes , j'espère que vous « serez toujours heureux, car ma volonté ne vous « séparera jamais ! — Accoutumé à nous suivre « partout des soins de cette tendresse attentive « que rien ne rassure assez, il s'étoit rapproché <( de nous sans être entendu, et nous avoit en- <( tendus sans nous écouter. Je ne me croyois.pas « coupable, et j'étois cependant consterné. — « Eulaiie trembloit. — M, Robert se plaça — là — ï( entre nous deux, car nous nous étions lui peu «"éloignés l'un de l'autre... — Pourquoi pas, dit <( M. Robert, en nous enveloppant de ses bras, et « en nous pressant tous les deux avec plus de « tendresse encore qu'à Pordinaire : — Pourquoi « pas, en. vérité! — ne suis-je pas assez rich^^ « pour yous acheter des serviteurs — et des
<( ainis? — Vous aurez des ejifants qui cempla- « ceront votre vieux père, car votre infirmité <( n'est pas héréditaire. Embrasse-moi, Gervais; (( embrasse-moi bien, Eulalie; remerciez Dieu, (( et rêvez à demain, car le jour qui luira demain (( sera beau, même pour les aveugles!
<( Eulalie passa des bras de son père dans les (( miens. Pour la première fois, mes lèvres trou- « vèrent les siennes. Ce bonheur étoit trop com- * « plet pour être du bonheur. Je crus que ma « poitrine alloit se briser. Je souhaitai de moiurir. « Hélas ! je no.^ourus pas!
« Je ne sais, monsieur, comment est le bonhem* des autres. Le mien manquoit de calme et même d'espérance. Je ne pus obtenir le sommeil, ou plutôt je ne le cherchai point, car il me sembloit que je-n'aurois pas assez d'une éternité pour goûter les félicités qui m'étoient promises , et plus je cherchois à en jouir, plus elles échappoient à. toutes mes pensées sous une foule d'apparences confuses. Je regrettois presque ce passé sans ivresse, mais sans craintes, où je ne redoutois rien parce que je n'avois dompté sur rien. J'aurois voulu ressaisir ces pures voluptés -de l'ame qui se passent de l'avenir dans im cœur d'enfant; où l'avenir, du moins, ne va pas plus loin que le lendemain. 'Enfin, j'entendis le bruit ordinaire de la maison; je me levai, je m'habillai sans attendre ma mère, je priai Dieu, et je gagnai la croisée qui donne sur l' Arve pour y raffraîchir ma tête brûlante aux vapeurs des Krumes matinales. Ma porte S'ouvrit. Je reconnus un ^pas d'homme. Ce n'étoit point M. Robert. Une main saisit la mienne. Monsieur de Maunoir!
m'écriai-je. Il y avoit plusieurs années qu'il
« n'étoit venu, mais le bruit de sa démarche, le « contact de sa main, je ne sais quoi de franc, « d'aisé et de tendre qui ne se juge en particuii lier par aucun sens , mais qui s'éprouve par « tous, m'étoit resté de lui dans la mémoire. u c'est bien lui, dit-il en parlant à quelqu'im « d'im son de voix un peu altéré, c'est mon pau- « vre Gervais. Vbus savez ce que je vous en dis (( dans le temps! — Apres cela il imposa ses n doigts sur mes paupières el, les retint quelque « temps élevées. — Ah! dit-il, la volonté de Dieu <( soit faite! Au moins, te trouves-tu heureux? — « Bien heureux, lui répondis-je. M. Robert dit « que j'ai profité de ses bontés. Je sais lire com- « me un voyant, et je suis aimé d'Eulalie. — Elle « t'aimera davantage si die te \oit un jour, çe- « prit M. de Maunoir... — Si elle me voit, di teste vous? — Je pensai à ce séjour étemel où l'œil « des aveugles s'ouvre à ime clarté qui n'a plus « de nuit. — Je ne compris pas. * *
te
« ]l(Ia.mère m'amena ici suivant l'usage, m^s « Eulalie tarda beaucoup. Je cherchois à m'ex- <( pliquer pourquoi. Mon pauvre Puck alloit à sa
« rencontre, et puis il revenoit, et puis il reii tournoit toujours; et quand il étoitbien loin, « bien loin, il aboyoit avec impatience , et quand « il étoit près de moi, il pleuroit. Enfin, il se mit « à japer avec des éclats si bruyants^ et à sauter « sur ce banc avec tant de pétulance que je re- « connus bien qu'elle devbit être près de nous, « quoique je ne l'entendisse pas encore; je me a penchai vers le côté d'où je lattendois, et mes <( bras étendus, trouvèrent les siens. M. Robert ,« n avoit pas cette fois accompagné ses domesti-. « ques, et j'en sentis sur-le-champ la raison, qui « devoit être celle aussi du retard inaccoutumé « d'Eulalie : j'avois oublié qu'il y eût des étran- « gers au château.
« Ce qu'il y a de bien étrange, monsieur, c'est « que son arrivée, si vivement désirée, riie rem- « plit de je ne sais quelle inquiétude que je ne « connoissois point encore^^ Je ii'étois plus à mon « aise avec Eulalie comme la veille. Depuis que « nous devions tout l'un à l'autre, je n'osois plus « rien demander. Il me sembloit que son père, « en me donnant un nouveau droit, m'avoit im-
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<( posé mille privatious. Je craiguois d'exercer le « pouvoir d'un mot, les séductions d'une ca- <( resse. Je sentois bien mieux qu'elle étoit à moi, « et je redoutois bien plus de la loucher. J'aurois « craint de la profaner, en écoutant son soufile, « en effleurant sa robe, en saisissant de ma bouif che un de ses cheveux flottants. Elle éprouvoit « peut-être le même sentiment, car notre con- « versation fut quelque temps celle de deuxper- « sonnes qui se sont peu connues. Cela ne pou- * <( voit pas durer long-temps. Les illusions de la « dernière journée n'étoient pas encore vieillies. « Puck avoit soin de nous les rappeler en bon- (( dissant de l'un à l'autre , comme s'il avoit souf- « fert de nous voir si éloignés et si froids. Je me << rapprochai d'Eulalie, et mes lèvres cherchè- « rent ses yeux, le seul endroit de son visage « qu'elles eussent touché jusqu'à la veille de ce « jour-là. Elles y touchèrent un bandeau. — Tu « es blessée, Eulàlie!.... — Un peu blessée, ré-' « pondit-elle, mais bien légèrement, puisque je « passe avec toi la journée conmie d'ordinaire, « et qu'il n'y a entre ta bouche et mes yeux « qu'un ruban verd de plus. —
« — tVerd! verdi ô mon Dieu! et qu est-ce « qu'un ruban verd?...
« -^ J'ai vu, me dit-elle;.; je vois... — Et sa « main trembloit dans la mienne, comme si elle « m'avoit avoué une faute ou raconté im mali( heur. —
€na>itimi.
« — Il y a plus de sens que vous ne pensez dans i( la question de Gervais et dans la modeste réti- « cence de votre Eulalie, s'écria don Pic. Ces « pauvres jeunes gens auxquels je commence à « m'attacher, et qui ont probablement reçu quelce ques bons principes de philologie verbale (parce ticularité que vous avez mal à propos omise « dans votre récit), ces aimables enfants, dis-je, c< comprennent au même instant que le mot ru- « ban, venant essentiellement du mot rubens.
44f) HISTOIRE
« gallicè, rouge, rougeâtxe ou rougissant, rua ban verd est une de ces efifrayantes cacologies, c< un de ces tropes téméraires qui mettent la « grammaire à la torture et qui épouvantent la « logique; d© manière que l'exdamation de Ger- « vais équivaut à celle-ci :
« 0! chère Eulalie! comment vous permettez- « vous cette barbare catachrèse?... — Et que la ré- « ponse évasive d'Eulalie signifie implicitement :
« Je conviens avec vous, mon ami, que je me « suis permis ime barbare catachrèse, mais je suis « si loin de vouloir la justifier que me voilà prête « à parler d'autre chose.
— Moi aussi, dit Breloque. —
« — D'ailleiu^, si Breloque veut me suivre im « moment, reprit don Pic, c'est-à-dire le temps « nécessaire ppur ébaucher ma monographie du « ruban verd... .
— J'aime mieux boire, dit Breloque. —
« — Je considérerai trois choses dans le ruban « verd :
iMATERIA.