‹ Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteauxChapitre 15 sur 18 · G2 HISTOIRE DU ROI DE BOHÊME · texte numérisé non relu

G2 HISTOIRE DU ROI DE BOHÊME

— Cet épagneul à longues oreilles? U a le poil fiouy comme s'il descendoit tout verni et tout

glacé d'un tableau de Watteau. Ah! qu'il est loin du chien de Brisquet! —

Et qu'est-ce , au nom de Dieu, que le chien de Brisquet?

^ — Le chien de Brisquet? dit Breloque , hélas , ce n'est qu'un chien; mais c'est im chien, un véritable chien, dont l'histoire ne contient ni descriptions inutiles, ni discours aux périodes sonores, ni combinaisons dramatiques, ni artifices de mots. Son histoire, c'est tout bonnement l'histoire du chien de Brisquet. —

Et cette histoire?...

— La voici, dit Breloque : —

©ppoj^itiott.

Monseigneur,

En notre forêt de Lions , vers le hameau de la Goupillière, tout près d'un grand puils-fontaine qui appartient à la chapelle Saint-Mathurin, il y avoit un bon homme, bûcheron de son état, qui s'appeloit Brisquet, ou autrement le fendeur à la bonne hache , et qui vivoit pauvrement du pro-

duii de ses fagots, avec sa femme qui sappeloit Brisquetle. Le bon Dieu leur avoit doimé deux jolis petits enfants, un garçon de sept ans qui étoit brun, et qui s'appeloit Biscotin, et ime blondine de six ans qui s'appeloit Biscotine. Outre cela, ils avoient un chien bâtard à poil frisé, noir par tout le corps si ce n'est au museau qu'il avoit couleur de feu; et c'étoit bien le meilleur chien du pays , pour son attachement à ses maîtres.

On l'appcUoit la Bichonne ^ parce que c'étoit peut-être ime chienne.

Vous vous souvenez du temps où il vint tant de loups dans la forêt de Lions. C'étoit dans Tannée des grandes neiges, que les pauvres gens eu-

rent si grand' peine à vivre. Ce fut une terrible désolation dans le pays.

Brisquet, qui alloit toujours à sa besogne, et qui ne craignoit pas les loups, à cause de sa bonne hache, dit un matin à Brisquette : « Femme, je « vous prie de ne laisser courir ni Biscotin ni « Biscotine, tant que M. le grand-louvetier ne « sera pas venu. Il y auroit du danger pour eux.

« Ils ont assez de quoi marcher entre la butte et « l'étang, depuis que j'ai planté des piquets le « long de l'étang pour les préserver d'accident. Je (( vous prie aussi , Brisquette , de ne pas laisser sor- <( tir la Bichonne, qui ne demande qu'à trotter. »

Brisquet disoit tous les matins la même chose à Brisquette. Un soir il n'arriva pas à l'heure ordinaire. Brisquette venoit sur le pas de la porte, rentroit, ressortoit, et disoit en se croisant les mains : « Mon Dieu, qu'il est attardé!... »

Et puis elle sortoit encore, en criant « : Eh! « Brisquet ! »

Et la Bichonne lui sautoit jusqu'aux épaules, comme pour lui dire : — N'irai-je pas?

« Paix! lui dit Brisquette. — Écoute, Biscotine, « va jusque devers la butte pour savoir si ton « père ne revient pas. — Et toi, Biscotin, suis le « chemin avi long de l'étang, en prenant bien « garde s'il n'y a pas de piquets. (jui manquent « — Et crie fort, Brisquet! Brisquet!... »

« Paix! la Bichonne! »

Les enfants allèrent, allèrent, et quand ils se furent rejoints à l'endroit où le sentier de l'étang vient couper celui de la butte : « Mordienne, dit « Biscotin, je retrouverai notre pauvre père, ou « les loups m'y mangeront. »

« Pardienne, dit Biscoline, ils m'y mangeront « bien aussi. »

Pendant ce temps-là, Brisquetétoit revenu par le grand chemin de Puchay , en passant à la croix aux ânes sur l'abbaye de Mortemer, parce qu'il avoit une bottée de cotrets à fournir chez Jean Paquier. — « As -tu vu nos enfants? » lui dit Brisquette.

« Nos enfants? dit Brisquet. Nos enfants? mon Dieu! sont-ils sortis? »

« Je les ai envoyés à ta rencontre jusqu'à la butte et à l'étang, mais tu jas pris par im autre chemin. »

Brisquet ne posa pas sa bonne hache. Il se mit à courir du côté de la butte.

« Si tu menoisla Bichonne?lui cria Brisquelte.»

La Bichonne etoit déjà bien loin.

Elle étoit si loin que Brisquet la perdit bientôt de vue. Et il avoit beau crier : « Biscotin, Biscotine ! » on ne lui répondoit pas.

Alors, il se prit à pleurer, parce qu'il s'imagina que ses enfants étoient perdus.

Après avoir couru long-temps, long-temps, il lui sembla reconnoître la voix de la Bichonne. Il marcha droit dans le fourré, à l'endroit où il l'avoit entendue, et il y entra, sa bonne hache levée.

La Bichonne étoit arrivée là, au moment où Biscotin et Biscotine alloient être dévorés par un gros. loup. Elle s'étoit jetée devant en aboyant, pour que* ses abois avertissent Bris-

quet. Brisquet d'un coup de sa bonne hache renversa le loup roide mort, mais il étoit trop tard pour la Bichonne. Elle ne vivoit déjà plus.

Brisquet , Biscotin et Biscotine rejoignirent Brisquetle. C'étoit une grande joie, et cependant

tout le monde pleura. l\ n'y avoit pas un regard qui ne cherchât la Bichonne.

Brisquet enterra la Bichonne au fond de son petit courtil sous une grosse pierre sur laquelle le maître d'école écrivit en latin :

c'est ici qu'est la BicHOinrE,

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