MATERIA
Scilicet : j color.
I opes vel FICTITIO.
Prhniun , materia.
« Ici est y de animal Unis , et prœcipue de in- « sectis setigenis in génère; item de bombycibus « etbombylis; item de erucis, specfris, tâirvis, «aureliis, chrysalidibus , papilionibns , ima- « ginibus.
— Et de millionibus diabolibus qui puissent « t'emporter in infernibus, dit Breloque. —
Secundàm, color.
« — J aurai l'optique, la dioptrique, la catop- « trique;
« L aposcopie, la catascopie, la métoposcopie, " I hélioscopie, la physioscopie, la microscopie, « la mégascopié, la polyscopie, la périscopie, la « kaleïdoscopie;
« Le panorama, le diorama, le néorama, le
oraiiia, le cosmorama, le pantostéréorama;
« Le prisme, la lanterne magique, et la loru gnette il opéra.
« Nous donnerons en passant un croc enjambe a Newton, une nazarde au père Mersenne, et « un grand coup de pied dans le ventre à Alga- « rolti...
— Je te les rendrois volontiers! dit. Breloque. —
Tertiùm, —
(Breloque mit son bonnet de nuit.)
« — Si nous considérons le ruban verd dans ses « rapports avec l'histoire des ans, de l'industrie, o du commerce vi de la civilisation, depuis l'origine des idées plastiques sur lesquelles ont été « moulées toutes tes formes typiques de la pen- . dans son infatigable et persistante création.
— Nous arriverons probablement au déluge, • lit Breloque?... —
(( — J'y arrivois. Le premier ruban verd doni
« il ait jamais été question, si toutefois Asiruc ne « s'est pas trompé dans ses curieuses Conjectures « sur les matériaux qui ont servi à .Moïse pour « la composition de la Genèse... Écoute, Brelo- (( que, le premier. de tous les rubans verds...
— Je voudrois bien qu'il eût sen i à te serrer le cou, dit Breloque. —
« — ...C'est évidemment celui que la colombe « de l'arche rapporta dans son bec; mais le pro- « fond Samuel Bochari pense que cette préten- « due colombe étoil un goéland, et il u'est vé~ « ritablement pas probable que Noé, qui ne « maïujiioil point de sens quand il n étoil pas <- ivre, ait confié une pareille mission à un <>i-
seau terrestre, lui qui a\ oit une si belle volière m d'oiseaux amphibies à son bord. Aussi, indépen-
, damment de La colombe et du corbeau delà «Vulgate, Jean Le Pelletier croit y voir un butor.
— Trois butors, ni plus ni moins, Jean Le Pelletier, Boehart, et toi, dit Breloque... —
(< — Lo ruban que cet oiseau anonyme, pseu-
donyme, ou plutôt polyonyme, offrit au nou-
« veau chef de la race humaine, et dont la cou-
Leur est devenue depuis celle de l'espérance,
présentoil sans doute aux yeux le riant aspect
« de la verdure qui alloit parer la terre recon-
« quise. Ce nit un ruban verd, Breloque (c'est-
à-dire un tissu verd que nous appelons improprement ruban par un déplorable abus de la catachrèse), et non pas un rameau, comme le prétendent quelques damnés talmudistes, infatués des niaiseries de la massore, des rêveries du mishnisme, de la routine des traditionnaires, et des dix Séphirots de la cabale
— Ce sont eux qui ont fait tomber mon dernier mélodrame, dit Breloque. —
« — Il est vrai que Leusden a lu rameau contre « l'autorité de Gabriel Sionile qui a lu ruban, « mais comme ils sont morts tous les deux, juifs, « apostats, maranes, réprouvés, et qui plus psi « lépreux et insolvables, subjudice lis est, ou « bien, resagitur in Vite.
— Allons nous coucher, du Breloque. —
« — Nous avons heureusement sur cette qu " tion l'autorité omnipotentielle,eBtends-tu, Bre « loque? de notre ami Ilerlunius qui témoigne
que les arbres et les rameaux immenses dont les
|i 2 HISTOIRE
n eaux du déluge étoient chargées avant leur retraite, ayant pu fournir aisément à l'oih seau voyageur cette garantie équivoque...
— Oh ! que ces arbres et ces rameaux immenses eussent potentiellement fourni de beaux mâts potenciformes et de belles fourches potencielles pour t'y suspendre archipotencialement par la gorge, dit Breloque. —
« — Et que ces rameaux et ces feuillages qui abondoient partout, et que l'ambassadeur ailé avoit tant de facilité à recueillir, ne donnant aucun caractère miraculeux à sa mission, il étoit moins possible et par conséquent plus méritoire de croire qu'il avoit rapporté un ruban , dans un temps où l'on ne fabriquoit pas de rubans et où l'on ne connoissoit pas l'usage de la soie. Ce raisonnement est peut-être même ce qui restera de plus authentique dans le ire systématique, problématique, emblématique, hypothétique et sophistique de la critique et de l'hyper critique ascétique, mystique, parénétique, éthique, enclitique, éclec-
« tique, gnostique, dogmatique ci scholastique, « per omnia scecula sceculorum .
— AMEN y dit Breloque. —
3lbm*ati<m.
— Où diable en étions-nous de La monogra-
phie du ruban verd quand je me suis endormi, dit Breloque?
« — Il m est avis, répondit don Pic, que je vous ai laissés chez la marquise de ("hiappapoiiiposa, au moment OU saisissant le ruban verd de sa sonnette avec une dignité toute romaine: — elle descendoii de la chaste Lucrèce , par les hommes —
I ,,i HISTOIRE
« En vérité, y ne vous reconnois pas, Théo- « dore! mais finissez donc, finissez, au nom du ciel, ou je vais sonner Spinette. »
« Et monseigneurqui n'en savoit pas davantage, 1 1 \ érence gardée, s'imagina que la marquise de (hiappapomposa sonneroil.
« Mais quand la marquise de Chiappapomposa auroit sonné, il eût fallu voir vraiment que Spinette s'avisât de venir!
Vous auriez ravagé tous les postes avancés, dix-huit lieues à la ronde —
Brûlé La lente ei les pavillons, les fascines ei
1rs gabions, les ponts-levis et les palissades, la ville et les faubourgs —
<( Marché, la torche allumée à la main, à travers les greniers, les arsenaux et les magasins à poudre —
« Le feu auroit commencé à courir de la mine à la contre-mine, de la mèche à l'arquebuse, de la batterie au tonnerre —
<( Et la marquise de Chiappapomposa auroit sonné toutes les cloches et toutes les clochettes. Les sings, les tocsins et les sonnettes , Les grelots et les crotales, Les sistres et les tabales , Les triangles et les alabales, Les tympans et les tympanons.
Les tympaniolcs et les lymbales.
Les cymbes, les cymbalons et Les cymbales, Les burbelins , les curbclins et les crembalins, Les cri-cris et les crin-crins, Les bombardes et les tarabats, Les castagnettes et les tambours de basque,
MISTOIRi: Dl ROI DE BOHÊME.
Les tam-tams él les crécelles,
Les beffrois et les carillons,
Le clorum tintinnabulum de Catulle, et la çlocqua titubons de Merlin Coccaïe;
La campana de Vililla qui annonçoit d'ellemême, suivant le bon homme Quinonez, l'avènemenl d'un pape, et celle de Sainte-Marie de Carabaça qui allègrement se trémoussoit et cantilrnoit joyeusement aux vigiles de l'Assomption —
La sonnerie de Saint-Roch et de Saint-Eustache, le Bourdon, Georges d'Amboise et la Samaritaine—
Tontes les cloches enfin de toutes les dimensions qui se trouvèrent clochatoirement rangées selon leur ordre chromatique au dernier concile des cloches, où fût cari lloni que ment altisonnée la canonisation de Janotus de Bragmardo — que Spinette ne seroit pas venue! »
Non, mordieu! elle ne seroit pas venue! »
IvaxwXion.
— Foin de la pédanterie et des pédants, continua Breloque. Ce maudit barbacole que voici m'a tellement matagrabolisé le cerveau de ses nomenclatures scientifiques que j'ai presque oublié de parler chrétien.
« — Il n'en Paul plus qu'autant pour arriver à
tout, répondit don Pie. \eu\-tu que je t'ouvre à deux battants la porte des universités? — Quand le
magnifique recteur t'aura succe.s>i\ ementdécerné
baccam lauri et togam doctoris, comment lui répondras-tu .'
— Monseigneur et messieurs, je ne me suis jamais ennuyé comme aujourd'hui, depuis la deroière séance de la société asiatique.
« — C'est cela et ce n'est pas cela. Écoute, Breloque:
« Messieurs, je ne puis me défendre, en vous écoutant, d'une disposition somnolente, accompagnée de spasmes, d'hiatus et de rictus, qui aboutit de plus en plus à chacun de vos discours, au dernier degré de prostration, de torpeur et de céphalalgie.
— Céphalalgie! je suis mort!
« — Non, Breloque, tu t'ennuies.
— Moi aussi, dit Victorino!
Jïlî)£tiftcatt0tt.
— N'est-ce que cria, dit Breloque, et suffit-il pour s'asseoir magistralement in curid et in prœsiâio , de commenter peedagogicè la thèse de ce grand niais de prince de la Mirandole, de omnibus rébus scibilibus ou autres bibus, et d'argumenter in lutroco dans le patois de 1 i lier limousin.' M y voilà. Favete lin^uis :
« Paracelse nous avoit conduits dans 1 insigne caupone de son architriclin quotidien, on se
réunissent de temps en lemps Dioscoride, Archimède, Abélard, Boèce et l'abbé de Latteignant.
« Farinacius observa le premier que l'air ambiant contenoil infiniment peu de calorique, et L'absence de ce vébicule lui avoit tellement exulcéré le derme, que vous n'auriez su distinguer s il falloit y voir ambustion ou érytbême pernionculoïde, ce qui est une ebose effrayante à penser.
« Mais Flavius Josèphes'étoit déjà muni de quatre prismes ligneux, longs de trois bonnes palmes d'Italie, taillés grossièrement dans le patulafagus du premier vers des Bucoliques, et il s'emssa do les déposer sur un éebafaudage assez ingénieux qui se terminoit du côté des spectateurs par des masques cynocépbales.
« Budée s'empara ensuite d'un petit parallélogramme <!<' fer à vives arêtes, et en frappa brusquemenl à coups précipités un fragment de silex semi-diaphane, jusqu'à ce que cette percussion eût détaché du métal quelques molécules en état • le ûagrance ou de flagration scintillaire , qui ré-
DU ROI DE BOHÊME ITm
peu finement comburèrent un agaricus d<
ché qui et oit tenu par Sulpicc Sévère.
u Covarruvias ayant placé cet agaricus (j'ai toujours pensé que c'étoit un bolitiis, comme l'avance péremptoirement Triptolème dans ses scholies sur \es juvenilia de saint Babolin), Covarruvias, dis-je, l'ayant placé sous les prismes dont j'ai parlé plus haut, fit jouer adpropecircumextraforaneivagoflabralimodulatoirement,au moyen d'une espèce d'outre de peau hircine alternativement comprimée et dilater en ire deux trapèzes ébénins, armés de manipules spatuliformes et tubulairement terminés par un c\lindre creux, une si grande quantité d'azote el d'oxigène dans la proportion requise de 79 a 2 1 , qu'il en résulta deux phénomène»
«Le premier, qui rut expliqué par Apulée, c'est que ce mélange perdit une partie de son oxigène,
qui fut absorbé par le carbone au profit de la combustion:
« Le second, qui rut démontre }>;ir Nicolas BOUT-
bon l'ancien (il étoit de Vandœuvre) c'est que dorique dégagé devoit progressionnellement
exciter une dilatai ion voluptueuse du tissu cellu- ■ de Farinacius; mais Farinacius ne s'en sou-
cioit {dus guère. Il avoit soufflé dans ses doigts.
<( Quant à la partie cibique des épules qui se cmiiposoit surtout d'esques proprement inhasel méthodiquement inassées, Ocellus Lucanus m'avoua en secret qu'on auroit eu beaucoup de peine à leur donner un degré de cocture parfaitement isochrone sans une invention qui fait trop d'honneur à l'esprit humain pour que je la e sous silence. C'est une machine dont les combinaisons sont d'une complication effrayante, qui a de grandes roues et de petites roues, des tenons, des mortaises, des vis, des chevilles, des clés, des clous, des écrous, des crans, des crémaillères, des chaînes, des chaînons, des chaîna lies, des cordes, des poids, des leviers, des poulies, des ressorts, des balanciers, des caisses, des consoles, des pieds, des appuis, des contreforts, et qui fait tourner avec une grande prénon un axe de fer pointu.
DU Rf>[ DE BOHÊME. 16 i
« Ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'il n'esi point question de cette machine dans Diophante.
« Il n'en est point question dans les commentaires de Bachet de Méziriac.
« Il n'en est point question dans la description du cabinet de Grollier de Sen ière.
« Il n'en est point question dans les Mathemar tici veteres qui ont été si magnifiquement imprimés au Louvre.
« II n'en est pas plus question dans les petits Manuels que dans X Almanach de Liège, le plus savant et le plus complet de tous les recueils qu'on a imprimés cette année.
« Il n'en est pas plus question dans Papin el dans Parmentier que dans Pline el dans Apicius.
« Elle a échappé aux investigations industrielles de M. Charles Dupin, comme aux élucubrations vraiment économiques de cel illustre M. de Iviimford qui nous a l'ait manger au Temple de si mauvaises soupes.
- On conjecture seulement ^\wrc est dedépil de
ne lavoir pas inventée qu'Empédocle se précipita la tête la première dans un cratère de l'Etna, au bord duquel lord Hamilton a retrouvé ses pantoufles. »
tarification.
— Queje suis bête, observa judicieusement mon Libraire, en lançant sa pantoufle contre un vieui buste de Popocambou. C'est un tournebroche!
— L'auteur tire à la page,dii malignement l'imprimeur, en laissant couler dune main Leste une pincée de coquilles sur le talon mobile de son composteur. C'est un tournebroche!
— Bon pour la plaisanterie, dit Le pressier, en
!fi8 HISTOIRE
renversant sa mitre de papier sur l'occiput, et en rabattant fièrement son châssis, sans avoir pointé ta feuille; mais c'est un tournebroche !
— Je ne veux savoir ni A ni B, dit le prote, le carpe et le métacarpe largement imposés sur les deux casses de l'A et du B capitales, si ce n'est pas un tournebroche!
— Ils ont des idées maintenant que c'est vraiment à en perdre la tête, dit la brocheuse, en transposant avec une intrépidité incroyable les deux feuilles les plus ontologiquement enchaînées que j'aie jamais écrites; mais, dis donc, Élodie , ça ne te fait-il pas comme à moi l'effet d'un tournebroche ?
— Sauf quelques allusions réservées , dit le censeur, en déposant sa plume au bec imbibé de carmin, il est difficile que M. le procureur du roi voie là autre chose qu'un tournebroche!
— L'idée n'est pas fine et 1 expression n'est pas heureuse, dit le journaliste, les deux mains dans
DU ROI DE BOHÊME. »6f)
les poches de son pantalon, et arpentant d< deux autres pieds les compartiments de son parquet, mais je ne trouve aucun inconvénient dans l'état actuel des choses à supposer que c est une espèce de tournebroche.
— Je consens à ne manier jamais ni la brosse1 ni le pot à colle, dit l'afficheur, en étalanl hardiment son placard à contre-sens, si ce n'est pas un tournebroche.
— Au diable l'ignare ignorantissime qui a manqué sa thèse! s'écria don Pic consterné, en laissant tomber de tout son poids sa tête enc} clopédique sur le dossier éraillé de mon vieux fauteuil noir. Il a oublié laleccarda, mio Teodoro, id est, vas adipis exceptorium , vulgb tl ici uni une lèchefrite! —
Mais le conseil de l'université n v entendoil pas malice, et quoiqu il ne lut pas plus au fait delà question que vous u ^^ fûtes oneques après la lecture des fanfreliu /tes antidatées de aotre maître Alcofribas, une homélie pindarique a
Saint-Thomas d'Aquin, ou une leçon de théologie en Sorbonne, il n'y eut si petit docteur qui affirmativement n'opinât du bonnet; —
El Breloque passa joyeusement inter eximios.
numération.
Il ne manqiioii plus à Breloque pour être investi des droits, privilèges, immunités el exemption de science qui sont attachés au doctoral que I / ftprubatur du fameux docteur Âbopacataxo, grand logarithmier de 1 Impénétrable consistoire de Brouillamini.
Le grand Logarithmier étoit assis devant un parallélogramme d ardoise, sur La tablette duquel on remarquoit, d un côté, un long fragmenl
d'une substance blanche, mate, friable, cassante, crétacée, taillée en cône aigu; de l'autre, une espèce de madrépore mou, irrégulier, volumineux. Léger, poreux, compressible, élastique, dont le nom ne se trouve pas dans Varron parce qu'il étoit obscène en latin. Il tenoit ouvert un rouleau de papier imprimé, chargé de figures astrales, de calculs généthliaques, d'emblèmes sidéraux et de signes constellés, que Breloque prit d'abord pour le grimoire; mais à la fin, après y avoir regardé plus attentivement, il s'assura que ce n'étoit que le Messager boiteux.
A l'aspect de la thèse de Breloque, le grand logarithmier s'arma de son compas, puis procéda à la mesurer magistralement dans toutes ses dimensions. Ensuite, et après je ne sais quelle invocation sourde, il se mit à tracer et effacer alternatîyement sur la table magique des lignes horizontales de caractères arabes qu'il nommoit 1 un après l'autre, comme autant de formules évocatoires, posant ou retenant à voix haute cein de ces hiéroglyphes diaboliques qui convenoienl ;« son exécrable opération.
Le sorcier suoit d'ahaYi , et Breloque irembloit de tous ses membres.
Après cola Le docteur Abopacataxo dessina une grande croix Latine, entre Les croisillons de Laquelle (ô profanation!) il se hâta do promener
obliquement la main, portant, avec la fureur d'un démoniaque, ses symboles sacrilèges aux quatre points cardinaux de l'horizon, comme pour échelonner toute l'armée de Satan autour de la thèse de pauvre Breloque!
Les dents de Breloque s'entrechoquoient et claquoienl de strideur, comme celles des maudits de l'Évangile.
Ce n'est pas tout. Breloque le vit distinctement recueillir quelques-uns de ces rébus cabalistiques sur la dernière ligne de la table aux talismans, ('parant sortilégialement par formidables et port eut ifiques mimographismes tironiens , en manière d'Abraxas, ou autre argot amulétaire; tels que
Tirets minoratifs —
Doubles tirets a?qualitatifs
Points superposés copulatifs ;
Doubles points superposés comparatifs ; .*
( roii de saint André multiplicatives X
Ki terminant le tout par la lettre X, qui est profane ei abominable, léthale et sty-
gienne, aux yeux de Dieu et des hommes, ainsi qu'il est écrit :
« — Et quand le diable devroit m'emporter, » s'écria le docteur Abopacataxo, « je dégagerai « cette damnée $ inconnue l »
A cette horrible et blasphématoire imprécation, Breloque pensa voir apparoître Proserpine elle-même, et ses cheveux se hérissèrent sur son front !
( Imaginez - vous que je navois jamais pu lui faire comprendre le méchanisme de la plus simple addition, sans en excepter celle de Dioclès de Smyrne.)
<( Sage Breloque, » dit enfin le grand logarithmier de l'impénétrable consistoire de Brouillamini, « vous pouvez vous tenir pour assuré que « votre thèse se composant à peu près confine il « appert de six pages d'impression . au caractère, « formai et justification de f Histoire du roi de « Bohême et de ses sept châteaux, et ces p
étant formées, plus ou moins, de vingt-quatre « lignes très-espacées, ad exiguitatem volumiu /u's vititiuhini, dont chacune contient trentehuit Lettres, ou il ne s'en manque guère, elle doit renfermer, par approximation, sauf erreur, et abstraction faite des virgules, des <( points, des blancs, des moins, des espaces, des « réticences et des parenthèses, des quadrats et « des quadratins, une somme totale de types « d'imprimerie qu'on peut évaluer à cinq mille « quatre cent soixante - douze , si Barème n'a m failli. Et comme la proportion des consonnes . aux voyelles dans la langue vulgaire dont « vous avez fait usage, est communément de « cinquante -cinq sur cent, moyennant caution « de Court de Gébelin et du président de Brossés, ce qui résulte, comme vous savez, de < la surabondante paragogie des lettres fictives « de nos pluriels nominaux et verbaux, vous devez à l'université cinq voyelles pour cent, en échange d'autant de consonnes valables, Lien Conditionnées, et livrées sans avarie et ms déchet, les consonnes et les voyelles étant biellement au pair dans les hautes études, ce
« qui ne s'est pas tu, et ne se verra peut-être pas « de cinquante générations scholastiques. »
— Oh! oh! que voilà qui est beau! s'écria Breloque rassure; niais ma thés
<( — Vous auriez éprouvé un autre genre d'in- « convénient en italien, où la proportion des « voyelles aux consonnes est au contraire des « soixante-deux centièmes, ou, si vous L'aimez « mieux, de soixante-deux sur cent... »
— Cela m'est parfaitement égal, dit Breloque, m se grattant velocissimè l'oreille dextre, ce qui est chez lui Le signe d'une impatience immodérée; mais ma thèse, ma thèse!...
« — Eh! quel parti auriez-vous pris,» continua Le docteur, sans s apercevoir (]u il avoil été interrompu; « (pi auriez-vous dii. sage Breloque, « si vous aviez eu affaire à la langue islandoise « ou à la Langue chéroquoise, dans lesquelles la « masse relative oies consonnes est exactement <i comme celle d un régiment au corps des oflfi-
,. cierset sous-officiers? Il n'y a qu'une voyelle
« par escouade. »
— Brri'iTiTi'iTiTiTn'iTrmT, fit Breloque, avec autant d'intrépidité que s'il y avoit eu derrière lui un régiment de consonnes — mais le poète lauréat les avoit toutes embauchées. —
— BiTiTiTiTnTiTiTrrrrrrrr, fit Breloque! Me parlerez-vous de ma thèse?
« — Vous pouvez vous tenir pour assuré, sage « Breloque , que votre thèse se composant à peu « près, comme il appert... »
— Eh! je le sais de reste, murmura Breloque, pâle de colère— Mais, ma thèse, ma thèse! conlinua-i-il dune voix météorique. Ai-je fait thèse doctorale pour solution numérale ? ne voyez-vous en ma thèse quintessencialc autre combinaison que celle dart ici dations consonnantes etvocaliformes, antre conséquence que chiffres?
« — Nulle, répondit le grand logaril limier :
Science, Morale, Philosophie, Religion, Littérature, Politique, je m'en soucie comme d'un zéro tout seul. Nombre est partout, tout esl par nombre, par nombre est tout. Cet oit le sentiment de Pythagoras, grand logarithmier des Crotoniates. Mon affaire est de numérer sans plus, et niimérant, je numère numériquement, barémiquement philosophiant, philosophiquement barémisant , logarithmisanl pindariquement , pindarisant logarithmiqucment, buvant d'autant, et le tout joyeusement. »
— Par la vertu de Dieu, si je brisois les trentedeux dents qui garnissent tes deux mandibules d'un coup de la main que voici, dit Breloque, en lui montrant le poing fermé, nie dirois-tu combien il y a de doigts Là-dedans?
« — Cinq, repondit le grand Logarithmier, u sans se déconcerter, lesquels ^<wit composés de « quatorze phalanges. »
— Tu en as menti , reprit Breloque, en relei .oit
l'index et on le lui enfonçant dans l'œil. J'ai perdu la dernière phalange de celui-là au siège Je Roenigsgratz, qui est, afin que tu le saches, le pins fort des sept châteaux du roi de Bohême! —
Hélas ! nous aurons bien de la peine à y arriver de cette campagne !
Jntcrlocittion.
n Tu as vu, m écriai-je!... lu verras!.,., infor-
u luné que je suis!... » —
Mais ce n'est pas le docteur Àbopacataxo qui dit cela. Le docteur Abopacataxo esl retourné à ses chiffres, et le pauvre Gervais à sou histoire. Le voici qui parle à mes cùié.>, comme à 1 instant où don Pic de Fanferluchio la si sottement interrompu. —
|g| HISTOIRE
(, Tu verras!... le miroir, qui n'étoit pour toi « qu'une surface froide et polie, te montrera ta « vivante image. Sa conversation, muette mais u animée, te répétera tous les jours que tu es « belle, et quand tu reviendras au malheureux « aveugle, il ne t'inspirera plus qu'un sentiment. « Tu le plaindras d'être aveugle, parce que tu « concevras que le plus grand des malheurs est « de ne pas te voir. Que dis-je! tu ne reviendras <( pas! pourquoi reviendrais -tu? quelle est la « belle jeune fdle qui aimeroit un pauvre aveu-
« gle!...
« Ah ! malheur sur moi! je suis aveugle! —
« En disant cela je tombai sur la terre, mais « elle me suivit en me pressant de ses mains, en « liant ses doigts dans mes cheveux, en effleuu rant mon cou de ses lèvres, en gémissant com- « me un enfant. — Non, jamais, jamais je nai- « merai que Gervais. — Tu le félicitois hier « d'être aveugle pour que notre amour ne s'alté- ' i -il jamais! je serai aveugle s'il le faut pour ne « poini laisser de souci à ton cœur. Veux-tu que
«j'arrache cet appareil?... Veux-tu que je brise « mes yeux?... —
« Horrible souvenir! j'y avois pensé!...
« Arrête, lui dis-je, en saisissant violemment « le rocher pour user sur lui L'excès de force qui « me tourmentoit. — Nous parlons un langage « insensé parce que nous sommes malades ; toi , « de ton bonheur, et moi, de mon désespoir. — « Écoute : —
« Je repris ma place, elle la sienne. Gomme « mon cœur battoit!
« Écoute, continuai-je — il est fort bien que « tu voies, parce que maintenant tu es parfaite. u — Il est indifférent que je ne voie pas et que «je meure — abandonné — parc*1 que c'est le « destin que Dieu m a fait! — mais jure-moi de « ne jamais me voir, de ne jamais chercher à nu « voir! Si tu me vois, tu seras forcée malgré toi « à me comparej- aux autres, à ceux qui ont leur « esprit et leur ame dans leurs veux, à CCUI qui
parlent du regard, et qui font rêver les fem- .. mes avec un des traits qui jaillissent de leur « prunelle, ou un des mouvements qui soulèn vent leurs sourcils. Je ne veux pas que tu « puisses me comparer! je veux rester pour toi n dans le vague de la pensée d'une petite fille « aveugle, comme un rêve, comme un mystère. « Je veux que tu me jures de ne revenir ici qu'a- « vec ce bandeau verd — d'y revenir toutes les « semaines — ou au moins tous les mois, tous < les ans une fois!... d'y revenir une fois encore! h Ah! jure-moi d'y revenir une fois encore, et « de ne pas me voir!...
« — Je jure de t'aimer toujours , dit Eulalie en « pleurant. —
« Tous mes sens avoient défailli. J'étois re- « tombé à ses pieds. M. Robert me releva, me m fit quelques caresses, et me remit dans les - mains de ma mère. Eulalie n'étoit plus là.
Elle revinl le lendemain, le surlendemain , plusieurs jours de suite; ci mes lèvres n'a-
voient pas cessé de trouver ce bandeau verd qui entretenoit mon illusion. Je m'iinaginois que je serois le même pour elle tant qn Vile ne m'auroitpas vu. Je croyois apprécier dans mes réminiscences les impressions d'un sens dont j'ai à peine joui, et il me sembloit qu'elles ne sufnroient pas à la distraire du prestige délicieux dans lequel nous avions passé notre enfance. Je me disois avec une satisfaction insensée : elle est restée aveugle pour moi, mou Eulalie! elle ne me verra point! elle m aimera toujours!...
« Et je couvrois son ruban verd de baisers, « car je n'aimois plusses veux.
« 11 arriva un jour, après bien des jours, et si cela étoit à recommencer je les compterois — il arriva, je ne sais comment nous le dire, que sa main s'étoit unie à la mienne avec une étreinte plus vive, que nos doigts entrelacés s humectèrent d nue sueur pins tiède, que son cœur palpitoit ici, à remuer mon sarreau, et que ma bouche, à force d'errer, retrouva de
. Longs cils de soie sous son bandeau verd.
u — ( ; ra , 1(j Dieu ! m'écriai-je , est-ce une erreur « dénia mémoire? Non, non! je me souviens que, u lorsque j'étois tout enfant, j'ai vu flotter des «< lumières sur les cils de mes yeux, qu'ils por- « toient des rayons, des feux arrondis, des taches « errantes, des couleurs, et que c'étoit par-là « que le jour se glissoit avec mille étincelles ai- « gués pour venir m'éveiller dans mon berceau... « Hélas! si tu allois me voir!
a — Je t'ai vu , me dit-elle en riant, et à quoi « m'auroit servi de voir si je ne t'avois pas vu? « Orgueilleux ! qui prescris des limites à la cu- « riosité d'une femme dont les yeux viennent de « s'ouvrir au jour!
— Cela n'est pas possible , Eulalie... — Vous m aviez juré!...
« — Je n'ai rien juré, mon ami, et quand tu m'as
demandé ce serment je t'avois déjà vu. Du plus
- Loin que l'esplanade permit à Julie de te dé-
DU ROI DE BOHÊME. is",
« couvrir... le vois-tu, lui disois-je? — Oui, ma- « demoiselle; il a l'air bien triste. — Je compris « cela; je venois si tard! — Zeste, le ruban n v « étoit plus. On m'avoit dit que cela m'expose- « roit à perdre la vue pour toujours, mais après « t'avoir vu je n'avois plus besoin de voir. Je ne « remis mon bandeau verd qu'en m asseyant au- « près de toi.
« — Tu m avois vu, et tu continuas à \eiiir. « Cela est bien. Qui avois-tu vu d'abord? — M. de « Maunoir, mon père, Julie — et puis ce monde « immense, les arbres, les montagnes, le ciel, le « soleil, la création dontj'étois le centre, el qui « sembloit de toutes parts prèle a se précipiter « sur moi au fond de je ne sais quel abj me <>ù je <■ me croyois plongée.
« — Et depuis que lu ni as vu?
« — Gabriel Payot, le vieux Balmat, le bon « Terraz, Cachai le géant, Marguerite...
« — Ki personne de plus?..!
ISS HISTOIRE
« — Personne.
— Comme 1 air est frais ce soir!.,, abaisse ton bandeau : tu pourrais redevenir aveu-
" gk.
« — Qu'importe! je te le répète, je n'ai gagné à \ uir que de te voir, et à te voir que de t'aimer par un sens de plus. Tu étois dans mon ame comme tu es dans mes yeux. J'ai seulement un nouveau motif de n'exister que pour toi. Cette faculté qu'ils mont donnée, c'est un nouvel anneau qui m'attache à ton cœur, et c'est pour cela qu'elle m'est chère! 0! je voudrais avoir autanl de sens que les belles nuits ont d'étoiles pour les occuper tous de notre amour! je pense que c'est par- là que les anges sont heureux entre toutes les créatures. —
« C etoienl ses propres paroles, car je ne puis
« les oublier. La conquête de la lumière avoit
- encore exalté cette vive imagination, et son
nr s cton animé de tous les feux que ses
yevu yenoienl de puiser dans le soleil.
DU ROI DK BOHÊM
n Mes jours avoient retrouvé quelque charme. "On s'accoutume si facilement à I nce!
" 1 homme est si foible pour résister à la séduc- « tion d'une erreur qui le flatte! Notre existence u avoil pris (1 ailleurs un nouveau caractère
ae sais quelle variété mobile el agitée qu'Ku- « lalie me forçoit à préférer au calme profond « dans lequel nous avions vécu jusque-là. I . •< banc de rocher sur lequel voi issisn'étoii
• plus poui nous qu un rendez-vous et qu'une
station, où nous \ enions nous délasser en doux •< entretiens du doux exercice de la promenade <« Le reste du temps s it à parcourir la
" lée, où Eulalie seul*' me servoil de guide, en- <• chantant mon oreille des impressions qu'elle « rccueilloit à 1 aspect de tous ces merveilleux •■ tableaux que la vue découvre à la pensée. Il - me sembloil quelquefois que son imagination, « comme une fée puissante, commençoil
r mon ame des ténèbres du corps, et à la i <- « vir, éclairée de mille lumières, dans Les espaces
" du ciel, en lui prodiguant des Û umi-
ses comme des parfums, des couleurs vives n pénétrantes comme les sons d'un instrument:
i< mais bientôt mes organes se refusoient à cette
« perception trompeuse, et je retombois triste-
n nient clans la morne contemplation d'une nuit
. éternelle. Ce funeste retour sur moi-même
« échappoit rarement à la sollicitude de sa ten-
<( dresse , et alors elle n epargnoit rien pour m'en
<■ distraire. Quelquefois , c'étoient des chants qui
« me ramenoient par la pensée au temps où nous
« étions aveugles tous deux, et où elle charmoit
u ainsi notre solitude; plus souvent, la lecture
« qui étoit devenue pour nous une acquisition
<( nouvelle et singulière, quoique nous en eus-
« si ons possédé le secret sous d'autres formes et
« par d autres procédés; la bibliothèque des aveu-
« gles est extrêmement bornée, et il faut que les
« sensations de la vue soient bien plus vives et
r< bien plus rapides que celles du tact, car depuis
« qu'Eulalie avoit appris à lire autrement qu'avec
ses doigts, les idées qui se développoient sous
s veux me parvenoient subites et fécondes,
« coi m ne celles d'une conversation animée. Mon
itt en lion entraînée dans l'essor de sa parole
perdoil son action sur moi-même, et je croyois
vivre dans une nouvelle vie que je n'avois en-
m core ni devinée ni comprise; dans une vie d i- « magination et de sentiment, où je ne sais quels « êtres d'invention, moins étrangers que moi à « moi, venoient surprendre et duper tontes les <( facultés de mon cœur. Quelle vaste région de « pensées magnifiques et de méditations tou- « chantes s'ouvre à 1 être favorisé qui a reçu du « ciel des organes pour lire, et une intelligence « pour comprendre! Tantôt cétoit un passage de « la Bible, comme le discours du Seigneur à Job, « qui me confondoit d'admiration et de respect; « ou comme l'histoire de Joseph et de ses frères, « qui plongeoit mon cœur dans une tendre émo- « tion de pitié; tantôt c'étaient les miracles de « l'épopée, avec la naïveté presque di\ îne <1 Ho- « mère, ou avec la religieuse solennité de Mil ton. « Nous lisions aussi des romans, parmi lesquels « un instinct bien v^gue,bien confus, que je n ai « jamais cherché à m expliquer, me faisoil affec- « tionner Werther. Eulalie préféra d'abord ceux «dont le sujet s'approprioit .1 notre situation. n Une passion vivement exprimée, une sépara-
m tion douloureusement sentie, le> pures joies
« dune chaste union, la simplicité «1 un ménage
> rustique, à l'abri de La curiosité intéressée et de
m la fausse affection des hommes, voilà ce qui
k troubloit sa voix, ce qui mouilloit ses pau-
« pières; et quoiqu'on parlât moins souvent dès-
. lors de notre mariage, quand l'ordre de la lec-
n turc du soir amenoit quelque chose de pareil,
a elle h i embrassoit encore devant son père.
« Au bout de quelque temps, je crus remar- « quer qu'il s'étoit fait un peu de changement « dans Le goût de ses lectures. Elle se plaisoit dar< yantage à la peinture des scènes du monde; elle « insistoil sans s'en apercevoir sur la vaine des- « cri] )t ion d une fête; elle aimoit à revenir sur l<> détails de la toilette d'une femme ou de « 1 appareil d un spectacle! Je ne supposai pas « d'abord qu elle eût entièrement oublié que « j'éiois aveugle, et ces distractions froissoient « mon cœur sans le rompre. J'attribuois ce léger caprice au mouvement extraordinaire qui se <■ faisoil sentir dans Le château, depuis que M. de ■ M.iunoir en a\oit renouvelé l'aspect par un des miracles de son art. M. Robert, plus heureux . sans doute! plus disposé à jouir des fa-
veurs de la fortune et des grâces de la vie, do moment où sa fille lui avoit été redonnée avec toute la perfection de son organisation et tout l'éclat de sa beauté, aimoit à réunir ces nombreux voyageurs que la courte saison d'été ramène tous les ans dans nos montagnes. Le château, on peut encore vous le dire, étoil devenu en effet un de ces manoirs hospitaliers d'un autre âge, dont le maître ne croyoit jamais avoir fait assez pour embellir le séjour de ses hôtes. Eulalie brilloit dans ce cercle toujours nouveau, toujours composé de riches étrangers, de savants illustres, de voyageusi \ coquettes et spirituelles; elle brilloit parmi toutes les femmes, et de cet alliait de la parole, qui est, pour nous infortunés, la physionomie de l'ame, et de nulle autres attraits que je ne lui connoissois pas. Quel incroyable mélange d'orgueil e( de douleur soulevoit ma poitrine jusqu'à la faire éclater, quand on vantoit près de moi le feu de ses regards! ou quand un jeune homme, niaisement cruel, nous complimentoit sur la couleur de ses che-
veux L
« Ceux qui étoient venus pour voir la vallée « y prolongeoient volontiers leur séjour pour m voir Eulalie. Je comprenois cela. Je n'avois pas « à regretter son affection, qui sembloit ne pouo voirValtérer jamais, et cependant j'éprouvois « qu'elle vivoit de plus en plus hors de moi , de « nous , de cette intimité de malheur qu'on n'ose « pas réclamer, et qui coûte le bonheur quand « on la perd. Je souhaitois l'hiver plus impatiem- « ment que je n'avois jamais souhaité le souffle m tiède ej les petites ondées du printemps. L'hi- « ver désiré arriva, et M. Robert m'apprit, non « sans quelques précautions, non sans m'assurer a qu'on se séparoit de moi pour quelques jours m tout au plus, et qu'on ne mettroit à m'appeler (( que le temps nécessaire pour se faire à Genève « un établissement commode; il m'apprit qu'il « partoit avec elle, qu'ils alloient passer l'hiver « à Genève, — l'hiver si vite passé!... l'hiver « passé si près!...
u Vous entendez bien : — si vite!... un hiver « des Alpes! — si près!... à Genève, à l'extré- « mité des montagnes maudites! — une route
« que le chamois n'oseroii tenter en hiver; — ei » j ('-lois aveugle!
« Je restai m net de stupeur. Les bras d'Eulalie « s'enlacèrent autour de mon cou. Je les trouvai « presque froids, presque lourds. Elle m'adressa « quelques paroles, tendres et émues, si ma m* - « moire ne me trompe pas, mais ce bruit passa « comme un rêve. Je ne revins complètement à « moi qu'au bout de quelques heures. Ma mère « me dit : Ils sont partis, Gervais, mais nous res- « terons au château ! —
« Damnation! mémai-je, notre cabane a donc
« disparu sous une autre avalanche! — Non, (( Gervais, la cabane est là, et les bienfaits de « M. Robert m'ont permis de l'embellir. — Eh « bien! lui répondisse en me jetant tout en « pleurs dans ses bras, jouissez des bienfaits de « M. Robert! je n'ai pas le droit de les refuser « pour vous... mais, au nom du ciel, allons- « nous- en!
« J'avois eu le temps de réfléchir à notre po- « sition. Je savois qu'elle n'épouseroit pas un « aveuglé, et je me serois refusé à l'épouser moi- « même depuis qu'elle avoit cessé d'être aveu- « gle sans cesser d'être riche. C'étoit le malheur « qui nous rendoit égaux; et, du moment où « cette sympathie s'étoit rompue, je perdois tous « les droits que le malheur m'a donnés. Qui pour- « roit remplir l'intervalle immense que Dieu a « jeté entre la merveille de la création, un ange « ou une femme, et le dernier de ses rebuts, un ' orphelin aveugle? Mais, que le ciel me par- " donne ce jugement s'il est téméraire! je croyois * quelle ne m'abandonneroit pas tout-à-fait, et « qu elle me réservcroit, près d'elle, le bonheur
« d'entendre, dans un endroit où elle passeroii « quelquefois, ou flotter sa robe de bal, ou crier « le satin de ses souliers, ou tomber de sa bou- « che ces mots plus doux au moins qu'un éternel « adieu : Bonsoir, Gervais!
« Depuis ce temps -là, je n'ai plu^ rien à ra- « conter, presque plus rien.
« Au mois d'octobre elle m'envoya un ruban, <( à caractères imprimés en relief, et qui porloit :
« CE RUBAN EST LE RUBAN VERD QUE j'aVOIS SUR
« mes yeux. — Je ne l'ai pas quitté. Le voilà.
« Au mois de novembre le temps étoit encore « assez beau. Un des gens de la maison m apporta « quelques présents de son père. Je ne m'en suis « pas informé.
« Au mois de décembre Les neiges recommen- « cèrent. Dieu! que ce! hiver fut long! Janvier, « février, mars, avril, des siècles de désastn « de tempêtes' et au mois de mai 1rs avalanches « qui tomboieni partout, excepté sur moi!
« Quand deux ou trois rayons du soleil eurent - adouci l'air et égayé la contrée, je me fis conduire sur la route des Bossons, à la rencontre des muletiers; mais ils ne venoient pas encore. t Je supposai que l'Arve se débordoit, qu'une i autre montagne menaçoit la vallée de Servoz,
< que le Nant-Noir n'avoit jamais été si large et si terrible, que le pont de Saint -Martin s'étoit
< rompu, que tous les rochers de Maglan cou- ( vroient les bosquets de leurs ruines suspendues
< depuis tant de siècles, que l'enceinte formida-
< ble de Cluse se fermoit enfin à jamais, car j'a- ( vois entendu parler de ces périls par les voya-
< geurs et par les poètes. Cependant il arriva un
< muletier, il en arriva deux. Quand le troisième fut
< venu je n'attendis plus rien. Je pensai que toute
< ma destinée étoit accomplie. Huit jours après on
< me lut une leUre d'Eulalie. Elle avoit passé l'hi-
< ver à Genève. Elle alloit passer l'été à Milan!
« Ma mère trembloit pour moi. Je ris. Je m'y « dois attendu, et c'est une grande satisfaction < jue de savoir jusqu'à quel point on peut porter li douleur.
DU KOI Dl. I «mu me. 199
<( Maintenant, monsieur, vous connoissez toute - ma vie. C'est cela. Je me suis cru aime il nue « femme, et j'ai été aimé d'un chien. Pamir « Puck! »
Puck s'élança sur l'aveugle. — « Ce n'est pas « loi, lui dit-il, mais je t'aime puisque tu m'ai- « mes. »
— Cher enfant, m'écriai-je, il en viendra une aussi qui ne sera pas elle, et que tu aimeras parce que tu en seras aime'
a — Vous connoissez une jeune fille aveugle et « incurable? » reprit Gervais.
— Pourquoi pas une femme qui le, n erra et qui t'aimera?
« — Y<>u> a-t-on dit qu Eulalie tes [endroit ? m
— J'espère qu'elle reviendra; m. us tu aimes
Puck parce qu'il i aime. Tu aimeras une femme qui te «lira (ju elle l aime.
2m) HISTOIRE
« — C'est bien autre chose. Puck ne nias pas « trahi. Puck ne m'auroit pas quitté. Pnck est
mort. »
— Écoule, Gervais, il faut que je m'en aille. J'irai à Milan — je la verrai — je lui parlerai, je le jure — et puis, je reviendrai — mais j'ai aussi des douleurs à distraire, des blessures à cicatriser — tu ne le croirois pas, et cependant, cela est vrai! pour échanger contre ton cœur qui souffre, mon cœur avec toutes ses angoisses, je voudrois pouvoir te donner mes yeux!...
Gervais chercha ma main et la pressa fortement . Les sympathies du malheur sont si rapides !
— Au moins, continuai-je, il ne te manque rien de ce qui contribue à l'aisance. Les soins de ton protecteur ont fait fructifier ton petit bien. Les bons Chamouniers regardent ta prospérité comme leur plus douce richesse. Ta beauté te fera une maîtresse; ton cœur te fera un ami!
- El un chien!... » dit Gervais.
— Ah! je ne donnerais pas le mien pour ta vallée
et pour tes montagnes , s il ne t avoit pas aimé! — Je te donne mon chien...
« — Votre chien! s'écria-t-il, votre chien!... « — Non! non!... monsieur, cela ne se donne « pas ! » —
Voyez comme Pnck ni avoit entendu! il vint me combler de douces caresses, mêlées d amour, et de regret, et de joie. C'étoit la tendresse lapins vive, mais une tendresse d adieu; et quand d un signe qu'il attendoit je lui montrai 1 aveugle, il s'élança fièrement sur ses genoux, et, une patte appuyée sur le bras de Qervais, me regarda «le 1 air assuré d'un affranchi.
— Adieu, Gervaisl — .le ne nommai pas Puck: il inauroit suivi. Quand je fus au détour de 1 esplanade je 1 aperçus, honteux, SUT la lisière de 1 a forêt. Je m approchai doucement, il recula duu seul pas. et puis ('tendit sur ses (\^\\\ pattes une
tête humiliée. Je passai ma main sut les ondes
flottantes de sa longue soie, et, avec nu serre-
ment do cœur, mais d'une voix sans colère, je lui dis : Va...
Il partit comme un trait, se retourna encore une fois pour me regarder, et rejoignit Gervais.
Du moins il ne sera plus seul.
JusiUTectum.
Je la\ni.s promis à Gervais. Huit jours après j rlois à Milan.
Uon Pic de Fanferluchio alla seul à La l » i 1 >1 i * »— ihèque Âmbrosienne. Breloque et moi qous aurions donne toutes les éditions de ce laineux Lavagnia, revues parce docte Boninus Mbntbritius, pour une représentation «les faits héroïques et des tragiques aventures de Polichinelle — el quelque chose me nioil :
« Voilà L'heure, voilà le moment. Entrez, messieurs; entrez, mesdames! il y a bonne et nom- « breuse compagnie, et l'on ne paie qu'en sorti tant (est ici qu'on montre le seul et véritable « Polichinelle. Il est présent, il est vivant! Vous allez voir comme il remue les yeux; vous allez « voir comme il montre les dents; vous allez voir ci comme il fait la grimace en mangeant son ma- « caroni tout brûlant!... »
O POLICHINELLE!!! m'écriai-je!
0 Polichinelle, Fétiche original et capricieux
des enfants!
0 Polichinelle , Grotesque Achille du peuple !
O Polichinelle , Modeste et puissant Roscius des
carrefours !
O Polichinelle, Inappréciable Falstaff des âges
infortunés qui n'ont pas connu Shakspear!
O POLICHINELLE!!! dis-je!
O Polichinelle ,* Simulacre animé de l'homme
naturel, abandonné à ses instincts naïfs et ingénieux]
0 Policttixelle, Type éternel dû vrai dont les
siècles paresseux ont tardé trop long-temps à saisir Le galbe difforme, mais spirituel et plaisant !
0 Polichinelle, Dont le thème original enchanta
souvent les Loisirs de Bayle, et ranima plus <1 une luis La paresse assoupie de La Fontaine!
O POLICHINELLE!!! je le répète!
0 Polichinelle, Inépuisable1 orateur, philosophe
imperturbable, intrépide et \ igourëux Logicien!
O Polichinelle, Grand moraliste pratique, infaillible ihéologastre, politique habile et sûr!
0 Pouchineli b, Seul arbitre Légitime il faut bien
en com enir une lois a La face des Dations , seAiI juge com-
pèlent et .irrécusable des Codes et des Institutes, des Digestes et des Pandectes, des Novcllcs et des Authentiques, des Constitutions et des Chartes, des Extravagantes et des Canons !
0 Polichinelle, Toi dont la tête de bois renferme essentiellement dans sa masse compacte et inorganique tout le savoir et tout le bons sens des modernes !
O POLICHINELLE !!! enfin!
I en riois là de coite magnifique invocation (je ne la donnerais pas pour celle de Lucrèce, surtout dans la traduction que vous savez), quand une longue rumeur, sombre et houleuse comme le stridor procellœ de Properce, ou la tempestas sonorâ de Virgile, vint s'éteindre en zmorzando à mon oreille, après avoir parcouru tous les degrés du cbromatismc effrayant des ouiis, de la place du Dôme au Pozzo :
Vivent Polichinelle el Brioché! crioient l<^ mis; malédiction sur Girolamo!
Y i vont Polichinelle et Girolamo! crioient les autres: malédiction sur Brioché!
.Malédiction éternellesur tôi,profane <m stiipidi
vulgaire!
Puisque vous êtes d accord sur Polichinelle
vous, Girolamistes entreprenants, et vous, Briochistes obstinés, qu'importe quelle main le fera jouer, et dans quelle bouche sera placée la pratique aigre et criarde qui lui prêtera une voix!
Quant à moi, revenu un peu tard des préventions insensées des partis, j'ai jeté l'ancre de mes résolutions sur une pensée invariable. Je ne ferai plus de vœux que pour Polichinelle.
HU&etfrtatiott.
Tout le monde sait, ou tout le monde devroit savoir, que le théâtre des marionnettes, qui lait aujourd'hui nos délices, fut institué par 1 immortel Brioché, précepteur de Croque-Mitaine, et que, depuis la mort de ce in*and homme (je parle de Brioché, car la gloire de Croque-Mitaine ne ma jamais ébloui), on n'a rien changé aui profils de son proscenium, aux décorations de sa cella, aux costumes de ses COmparsi, à la conduite de son scciuirium , à la triple unité île
son poème. La moindre infraction à cette espèce de latrie que les professeurs professent immémorialement pour Brioché, étoit admonestée par les Universités, tarée par les Parlements, inquiûée par les Capitulaires, témérée par les Édits, fulminée par les Bulles; non que Brioché fût un personnage très -orthodoxe, ni qu'il eût donné de grandes garanties de son savoir-faire dans la science de l'éducation, s'il faut s'en rapporter à Plutarque et à Quinte -Curce; mais parce qu'il y avoit quelque chose de réellement effrayant dans son encyclisme intellectuel.
En politique, on lui doit ces dés pipés qui produisent à volonté toutes les chances possibles dans la science ardue des gouvernements, moyennant que les rois s'en servent avec dextérité, et que les peuples n'y regardent guère. —
En morale, il a enseigné aux sages inoccupés l'art de passer innocemment le temps en faisant crever des baguenaudes entre leurs doigts. —
En statique, il étoit parvenu (chose difficile à
DO ROI DE BOHÊM1 i\ I
croire, cl qui ne s'est jamais renouvelée dèslors) à peser infailliblement 1 ombre d'une happelourde. —
En optique, il avoit détermine, a quelque différence près, qui devient tout-à-fait insensible dans 1 us g commun, la porter moyenne «lu rayon visuel d'un colimaçon borgne. —
Il ('toit le seul homme de son temps qui fendît isocoliqucment un cheveu en quatre, et quijouât péripatétiquement des gobelets stagyriens. —
Mais il mourut de regret de n'avoir pu expliquer l.i nuance inconstante et versicolore des eaux de Robec qui passent a Rouen, parce qu'il it obstiné a suivre leur cours, an lieu de 1«' remonterjusqu'à la porte du teinturier.
Les successeurs de Brioché étoient donc eu possess sacn de Elire parler Polichinelle,
quand Girolamo parut.
Il est \ rai de dire que Girolamo n'inventa rien,
car on n'a jamais rien inventé depuis qu'on a inventé Polichinelle.
.Mais le théâtre de Brioché étoit si ridiculement étroit (Polichinelle le franchissoit d'une enjambée!) —
Les planches de Brioché étoient revêtues de lambeaux si usés, à peine rajeunis de siècle en siècle, comme le vaisseau ravisseur d'Énée, par des lambeaux si disparates, et d'une si hurlante assimilation. —
Les marionnettes de Brioché étoient si fatiguées,
Si tronquées, Si pratiquées, Si critiquées, Si attaquées, Si antiquées, Si gothiquées, Si mastiquées, Si impliquées, Si compliquées,
DU
déloquées,
déplaquées,
disloquées,
interloquées,
emberelucoq nées ,
imbriquées,
intriquées,
étriquées,
détriqm
défriquées,
défroquées ,
détraquées .
patraquées,
pelues,
trépelues,
velues,
farfelues,
polliie>
solues,
dissoluo.
moulue>.
vermoulues! —
L histoire de Polichinelle etoit si monotone —
Le jeu du bàlon de Polichinelle étoit si connu —
La grande machine du diable qui emporte mus les personnages, quand on n'en a plus besoin, éloit si passée de mode —
Brioché d'ailleurs étoit si bien mort, et Girolamo si puissamment vivant!...
Mais j'ai promis de ne rien décider entre Girolamo et Brioché.
Ce <jn il y a de certain, c'est que le théâtre de Girdamo est tout neuf;
C'est que le devis en est neuf; C'est qu'il est construit à neuf; C'est qu'on l'a peint à neuf, Badigeonné à neuf, Vernissé à neuf, Décoré à neuf, Tapissé à neuf, Ciré à neuf, Frotté à neuf, Machiné à neuf.
. C'est qu'il est très-profond, très-large, Lrès élevé;
C'est qu'il réunit toutes les conditions que vous voudriez trouver réunies dans votre propriété, si par hasard vous en aviez une;
C'est que Polichinelle n'est jamais expose » B \ précipiter dans le trou du souffleur, ou à s \ casser la tête contre le manteau d'Arlequin. —
Polichinelle y paroît de la tète aux pieds, C est-à-dhv deux fois plus grand que dans la loge parallélogramuiatiquc de Brioché.
(Et notez bien parallélogrammatique , adjectif pittoresque qui en dit plus qu'il n'est long :
J'ai seulement regret de devoir la construction de cette figure géométrique au classique Despréaux.)
Sans Girolamo, on ne sauroit pas que Polichinelle a des sabots; et les sabots de Polichinelle
sont un des caractères les plus spéciaux , les plus intimes, les plus complets de la physionomie originale de Polichinelle —
Le Polichinelle de Brioché est tout au plus un buste —
Le Polichinelle de Girolamo est presque un homme —
L'abbé d'Aubignac opine, à la vérité, que i«>ni scroit. perdu en littérature si l'envergure du compas qui embrasse l<is deux points extrêmes du diamètre de la Loge de Polichinelle s'acrahdissoii
d'une ligne
Mais le docteur Schlegel lui répond, avec son assurance ordinaire, que la grandeur de la loge de Polichinelle ne fait pas la moindre chose à la question, et qu'il ne voit aucun inconvénient à le taire danser dans la grande salle du palais, moyennant que la corde soit assez longue.
L'académie des È terni de Zéronienté, sur le rapport de sa commission des Sempiterni, trancha brusquement la difficulté. Elle fit couper les deux oreilles à Schlegel et les deux jambes à Polichinelle.
Ce jour-là, Girolamo afficha relâche.
incitation.
Par Popocambou (c'étnit le juron de Confucius), par Popocambou, m'écriai -je, en laissanl tomber le Punch de Cruyshanck sur mon somno,
Mes lunettes dans leur étui,
M on éteignoir mécanique sur ma bougie,
Mes paupières sur mes \eux,
Mon goùrra sur ma tête,
Ma tête SUT ma main.
Ma main SUT mon oreiller,
Et la balle studieuse <1 Aristote dans une
coupe insonore où elle ne retentissoit plus. —
Par Popocambou, répétai-je d'une voix forie, et je ne crains pas cependant qu'elle ait réveillé personne de l'étage babélique où mon hôtesse m a logé —
ParPo...po...cam...bou Il me semble qu'on
auroit jugé plus sainement cette question à l'institut de Tombouctou.
tt a vi $atio\\.
Tombouctou, qu'au It rement nommez Tombul , ou Tumbut, ou Tumbuctu, est je ne sçay quelle ville, sise en je ne sçay quel païs, sous je ne sçav quel degré de je ne sçay quelle latitude: ains, si en croyez ces vieilles cy, au perpendiculaire antipode de la capitale de Sapience, qui est Sens- Commun; et en recepvrez notoire et qnidditative certaine té, perforaminant d'icelle aostre capsule tellurienne, ne plus ne moins que le
praticquez, vous esbattant ueieusement à traiB-
filer unions indicques et menues semences perlières; ce que taisant dextrement et sanscircumbilivagi nation, vous ne faillirez oncques, beuveurs, de yssir en Tumbuctie.
Des Tumbuctiens, rien ne vous sera présentement narré en ceste mirifique et seigneuriale histoire que ne treuviez ja grabelé aux livres de oavigaige. Toutesfois n'en croyez mie ce fol ravasseur de Claude Ptolémée géographe, car il ne desgoise de Tumbuctu que goffes, bourdes, trupheries, gaberies lucianicques, et phantasies abhorrentes à nature, telles que hommes cacomorphcs et siléniens à la queue de six empans. Mercy de Dieu, que n'en avez-vous de tant suppellative amplitude, vous aultres paillards de plat pais, d'autant que c'est chouse moult belle à veoir et à grand prouffict de mesnaige , comme il se peut apertement cognoistre es moutons de Tartarie. Mais je vous affie par Golfarin, qui fut nepveu de Carmentran (par ma part de paradis, je n oscroys : je ne suis tant hypercritiquement oultrecuidél), que pour transgredir jusqu'à icellc joyeuse el caudipotente nation, il convient que
DU ROI DE BOHÈME. Î2r>
marchiez encores on ponent dudict Tumbuctu le port de treize sarbacanes et la longueur d< bastonnet.
Tumbuctions sont gens à priser entre touts humains, (risques, guallants, coquarts; bien advenants en leur maintien, bien advantagez en nez; idoines à tous jeux plaisants, bons rencontres et honnestes devis; aguts affineurs et desnicheurs de cailles chapperonnees, et voulentiers aymants mieulx cent messes dictes qu an voyrre de vin bu : au demourant, féaulx subjects, beaux paveurs d'impôts, et furent ;ui^v bons christians que le fustes oneques: niais les béats petits pères encucnllionnez de 1 ultime concile, vous les fulmina rent et vous les exconununiarenl comme serpes, pource qu ils s'estoyenl mescomptez, en barbottanl Leurs oraisons el menus suflraiges, au numbre des poils <!<* la cabre de monseigneur saint Pacosme. Que Dieu en soit loué partout! Matière <1<' bréviaire.
S-ppaiHUon.
Je ne sais si vous avez remarque comment s'accomplit le mystérieux phénomène des songes. Artémidore el Apomazar ne s en .sont jamais doute.
Au moment où ces paroles insignifiantes, / institut de Tombouctou, nrdissoieni 1«miî«^ment avec la dernière <1<' mes idées, dans l<" silence toujours croissant du sommeille ne saisquel organe vibratile et sonore en prolongeoit encore
Le retentissement à travers les échos presque muets de mon intelligence assoupie , et quelles touches inconnues les faisoient rebondir à mon oreille, comme les notes confuses d'une voix éloignée.
Qu'est-ce qu'un institut?
Cela existe-t-il?
Quelqu'un en a-t-il parlé?
Y a-t-il un autre institut que celui de Tombouctou?
Que fait-on d'un institut à Tombouctou? . . .
Les habitants de Tombouctou sont- ils sauvages?
Quelles sont les circonstances urgentes et les nécessités invincibles qui les ont réduits à inventer l'institut?
.... L'institut de Tombouctou?
Là finit à peu près la première opération <!<• l'esprit dans Thomme qui s'endort, vous voyez qu'elle est encore assez conforme «à l'ordre de la dialectique; mais le dernier acte de réflexion de la pensée raisonnante est à peine terminé, que la perception qui lui échappe tombe dans le domaine d'un autre sens, qui est ordinairement celui de la vue. Votre conversation avec vousmême est achevée, mais elle n'a fait que changer de forme. L'objet de la discussion est devenu actif et sujet. Le juge de la discussion est devenu passif et témoin. La méditation trompée a fait place à un spectacle. Un tableau animé se d< \ < loppe aux yeux de votre imagination. Vous \ i se presser sur des banquettes, ou se carrer suj des fauteuils, des figures ennuyées qui contemplent des figures ennuyeuses, que dominent de quelques pieds d'autres figures effrayantes d importance et désolantes de nullité. Deux idées jumelles surgissent tout-à-coup de votre cerveau
l'iNSTITUT et T 'MBOUCTOU.
Voilà les Localités connues, les personnaj
établis, le> costumes déterminés comme dans on
drame allemand; mais je ne sais comment vous faire comprendre l'organisation de l'institut de Tombouctou, si je ne vous raconte son bistoire;
Et nous n'irons pas la chercher bien loin, car je la tiens.
(Exploration.
« Il y avoil une fois un roi qui aimoit son « peuple... »
« — Cela commence connue un coule d«' I « dit Jalamir. »
« — C'en esi un aussi, répondu le druide.
Riais je ne sais pas pourquoi je volerob ce magnifique début à Rousseau.
Aimeriez-vous mieux Tacite?
« Il y avoit long- temps que Tombouctou étoit « gouverné par des rois... »
Ou voulez-vous que nous entrions en matière avec Suétone?
« Popocambou-le-Chevelu atteignoit à peine « à sa seizième année... »
Ce qu'il y a de certain c'est que de tous les souverains de l'univers (il n'est question ici ni de César, ni de Galba, ni de Charles-le-Chauve) , le plus richement fourni en cheveux qui ait jamais existé, c'est Popocambou-le-Chevelu.
Et ce favorable hasard lui avoit inspiré sympathiquement un goût si prononcé pour les amples chevelures, et pour les perruques académiques, scientifiques, philosophiques, sophistiques, doctorales, médicales, théologales, judiciaires et îmiversitaires, qu'il s'étoit formé une collection de perruques, unique chez toutes les nations, et qui manque essentiellement à notre musée royal.
A part cette innocente manie
(Celle de Denys, tyran de Syracuse, dii Breloque, étoit de métriser des vers, et de les débiter inhumainement à tout venant; celle de Néron , de baller et mimer sur les tréteaux avec les mimes et baladins; celle de CommodusHercul<>. de boxer dans l'arène avec les gladiateurs; celle de Henri V d'Angleterre, de hausser le temps à grand renfort de brocs dans les tavernes de fa Cité, avec les roule -bontemps et joyeux compagnons; celle de Henri VIII, de controverse!dans les écoles avec les prédicanis, et il faisoit rage d'arguer;)...
\ part ce gout passionné, mais inoffensifj Po-
pocambou-le-Chevelu étoit une espèce de sage; et c'est, au dire de Marc- A mêle, le plus grand éloge qu'on puisse (aire d'un homme, surtout (juand cet homme esi roi , et qu'il esi roi de Tombouctou.
Popocambou, las des flatteurs. Le jure des ennuis de la royauté; Las même de ses délices et
•2ô'2 HISTOIRE
de ses gloires, s étoit renfermé dans son musée favori comme dans un sérail. Il y vivoit en philosophe contemplatif, au milieu de ses perruques; il se réjouissait dans ses perruques comme Salomon dans ses œuvres, il méditoit sur ses perruques, il consultoit ses perruques, et il les quittoit quelquefois avec ce sentiment de douce satisfaction que procure une vérité acquise, et qu il avoit bien rarement emporté de son conseil d'état.
Pendant ce temps-là le gouvernement marchoit, et le peuple n'avoit jamais été aussi heureux de subir l'influence des perruques que depuis qu'il n'y avoit plus de têtes dedans.
Comme la pensée, la parole et la presse étoient libres à Tombouctou, Popocambou-le-Chevelu, qui oe voyoit plus personne, mais qui lisoit tout, comprit qu'il n'étoitpas loin d'arriver à la forme la plus parfaite de gouvernement possible.
« — Et cependant, dit-il, si je mets un soi sous « cette perruque savante !
« Un homme cruel et insidieux sous cette per- « ruque judiciaire...
« Un homme artificieux et avide sous cette « perruque administrative...
« Un homme lâche ou irrésolu sous cette per- < nique martiale...
« Un hypocrite pervers sous cette perruque « chaste et modeste qui appelle la confiance et « le respect. . .
« Ah! mon Dieu! s'écria Popocambou, eu ra- « battant ses longs cheveux sur ses yeux, qu il « est difficile de gouverner' —
Et, après \m moment de réflexion, il inventa les tètes à perruque.
procréation.
Toinbouclou possédoit alors un de ces grands hommes que les peuples n'apprécient ordinairement que lorsqu'ils les ont perdus. C'étoil un mécanicien philosophe, et peut-être nécromant, qu'on appeloit Migrigri, soit qu il eut reçu du hasard ce nom patronymique, qui est, à la vérité, un nom comme un autre, soit qu'il lui eut été* donné par allusion à quelque ressemblance fortuite avec le valet de treille.
Ce puissant génie, long-temps flatté par les deux factions religieuses qui se partageoient l'empire et qui recherchoient à l'envi son appui, avoit fini par être repoussé de toutes deux, parce qu'il sétoit refusé à se prononcer dans la dangereuse question qui les divisoit. Il aima mieux se condamner à l'exil que de décider si le hanneton sacré qui a fondé les îles de la mer, comme personne n'en doute, étoit mâle ou femelle.
té
Popocambou-le-Chevelu, que son excellente éducation et la direction solennelle qu'avoient pris depuis peu ses études royales, élevoient, comme je l'ai dit, fort au-dessus du vulgaire, étoit tout-à-fait de votre avis et du mien sur cette scabreuse controverse. Il savoit à merveille
que Le grand hanneton est hermaphrodite, mais il ne le disoitpas.
Popocambou-le-Chevelu avoit donc royalement abandonné Mistigri à ses ennemis, en se réservant de se souvenir de lui quand il en auroil un besoin urgent. —
Dans l'occasion dont nous parlons, il lui lit une énorme commande de têtes à perruque.
L'affaire des têtes à perruque ramena Mistigri à la cour. Précédé par la renommée de ses têtes à perruque, il y entra comme si jamais il n'en étoitsorli. La question du sexe du grand hanneton s'agita bien dans quelques gazettes récalcitrantes et arriérées sur le siècle; mais les hommes positifs, qui sont toujours en majorité dans Les affaires, s'arrêtèrent aux têtes a perruque, et Mistigri fut fait ministre d état
« — Voilà qui est ('tonnant , dit le roi... — Mais « c'est que je les reconnais ! ( ta CTOiroit qu il <»nt « pose. »
(Mistigri sourit.)
« — Enfin j'aurai donc, reprit Popocambou-le- « Chevelu, des ministres à perpétuité, un conseil « inamovible, et, si faire se peut, une académie <( immortelle. En vérité il ne leur manque que « la parole! »
— Mes têtes à perruque parleront quand votre majesté l'ordonnera, répondit Mistigri, en s'inclinant avec une dignité respectueuse.
« — Quand je l'ordonnerai! s'écria le roi, je « voudrois en entendre une tout à l'heure, dût-il « m'en coûter la plus belle de mes perruques ! »
— Votre majesté, reprit Mistigri, n'a qu'à sonlever la perruque de celle de ces têtes qu'il lui plaira le plus d'ouïr, et qu'à frapper de son doigt une des protubérances qu'elle y remarquera, et qui sont plus ou moins prononcées suivant le degré d'intelligence mécanique que j ai trouvé à propos de donner à mes têtes à perruque. —
Popocambou-le-Chevelu n'avoit pas attendu la fin de la phrase. — « Mais il n'y a pas la moindre « protubérance, mon cher Mistigri. Je ne donne- « rois pas un copeck pour échanger contre cette « tête de bois celle de mon grand séraskier. Elle « est lisse comme un œuf ! »
— Il est vrai, dit Mistigri, mais la sagesse de votre majesté en trouvera facilement l'emploi. Vous en ferez un grand seigneur assidu au petit lever, un dignitaire de naissance, un conseiller de faveur, un académicien de fortune, un ministre de transition, un journaliste officiel. — Passez. —
« — En voici un dont la tête est chargée de « petites protubérances à l 'infini? »
— Esprit superficiel qui touche à tout et qui n'est propre à rien; ce que les sots appellent un homme universel.
« — Que signifie1 cette protubérance uniqiu
— Esprit tranchant et absolu qui a concentré toutes ses facultés sur une idée, i défaut d'en
pouvoir réunir doux; ce que les niais appellent un philosophe.
« — Comment nommes- tu dans celui-ci cette « protubérance insolente? »
— L'orgueil. C'est un dévot.
« — Et cette autre si remarquable dans ce- « loi-là? »
— La cupidité. C'est un philanthrope.
h — Et cette bosse monstrueuse? »
— L'ambition. C'est un indépendant.
« — Il me prend envie de faire parler une de <( mes têtes à perruque, dit Popocambou, en imh primant fortement le pouce sur une protubé- « rance usée à force d'avoir servi. »
SIRE, c'est un grand et beau jour pour nous? dit la tête à perruque...
—Ah! divin Popocambou! s'écria Mistigri, lachezle ressort. Je connois cette tête-là. Elle dit tou-
jours la même chose, ei elle n<' sait ce qu'elle «lu.
On ne se lait pas d'idée de la joie de Popocamboù-le-Chevelu à cette séance d'épreuve. Il pouvait enfin concilier sa tendre estime pour Les perruques avec son ancien amour pour la société, et retrouver, quand il le voudrait, la conversation docile el le cérémonial obséquieux de son palais parmi ses courtisans de bois.
(( — Homme sublime! dit-il à Misligri avec une « profonde expansion, comment pourrai -je ré- « compenser ton génie? »
— En me demandant la vérité quand \<>i^ m aurez besoin, répondit Mistigri.
« — Et me dirois-tu si le hanneton sacré n est « pas hermaphrodil ria Popocambou. »
— Je n ai jamais ni vu ni tenu ni connu le hanneton sacré, repartit Mistigri.
« — Eh bien, reprit Popocambou, palpe sans « crainte ma tête royale, et dis-moi aveesécuriti « (jue signifient mes protubérances dominantes
Mistigri exposa son astrolabe, déroula ses livres sibyllins, interrogea ses cartes et ses tarots, convoqua Et cilla, Decremps et Spurzheim; Apollonius de Tbiane, Cabanis et Simon le magicien; Agrippa, Pinetti et Lavater; Comte, Gall et Cagliostro. Il jeta ses dés fatidiques. Il lança ses talares et ses osselets. Il fit pirouetter le toton , il fit bruire le rbombus, et, la main appliquée sur les vastes protubérances frontales du bon roi de Tombouctou :
— Elles signifient, dit Mistigri , que la première
princesse qui fut honorée des bonnes grâces de votre majesté aimoit beaucoup la danse.
« — Hélas! soupira Popocambou-le-Chevelu,..»
(On sait que j'ai toujours cherché à placer dans mes écrits les plus sérieux quelque trait de sentiment.)
« Hélas! continua-t-il en sàhglotant, elle ne
« pouvoit pas danser! sa pantoufle etoit trop « étroite. »
©tstmctttm.
« — Vous êtes donc décidément sorcier! reprit <( Popocambou-le-Chevelu. »
— Non, sire, répondit Mistigri; je suis cranologue.
« — Alors, dit le Roi, c'est bien différent »
Ucmu nérat ton.
Cependant le bon Popocambou, jaloux de récompenser magnifiquement Mistigri, car il fui naturellement plus généreux et plus reconnoissanf qu'on n'incline à 1 être d'ordinaire en ce gentil métier il autocrate, hii octroya Le droit de blazonner son écu d armes d nue tête à perruque, ce qui ctoit tenu ei résen é dans les constitutions héraldiques de Tombouctou pour faveur hyperbolique ei royale :
El, on outre, la chasse libre, exclusive el privilégiale dans toute L'étendue de son empire, de toute espèce de volatiles farfallesques el cunéiformes, portant bouches, dénis, pinces, crochets, mâchoires, mandibules, pompes, trompes, suçoirs, rostres, proboscides, aiguillons, langues, ligules, palpes, lèvres, spires, ou autres instruments intiis-susceptifs, lesquelles bestioles sont vulgairement désignées sous le nom de papillons de jour ou de nuit, et de mouches urbaines, rurales, paludi vagues ou silvatiques, savoir:
Sphynx , Phalènes , Noctues, Noctuelles,
Bombyces , P\ raies, 7a gènes, Aliicjlcs.
Sésies,
Hépiales,
I eigni
Ptérophores, qui ont les ailes mignardemeui
Dl ROI 1)1 BOHÊM1
empennées, comme ailes d oiseaux . et découpées en menus rameaux, à la façon de I é\ entai] de dos bachelettes;
Libellules,
Demoiselles,
Ascalaphes,
Hémérobes,
Myrmiléons,
Éphémères : vous en avez pu voir au fleuve Ihpanis;
Semblides,
Phryganes,
Perles,
Pandrpes,
Ténthredons,
Icluieumons à queues bifides et Lrifides, qui soni vampires de chenilles, larves, nymphes, chrysalides et aurélies:
Évanies
Typhi( s,
ScolieSj
Guêpes,
Chrysides,
Leucospes,
Ami rênes.
Avoues, ou abeilles melliflues,
Frelons,
Crabrons,
Bourdons ,
Cynipes,
Diplolèpes,
Urocères ,
Dolères,
Cryptes,
Allantes ,
Némates,
Ptérones,
Céphaléies,
Orysses ,
Trachètes ,
Sirèces ,
Trémèces,
Aulaques,
ÏÏ'JICS,
Stéphanes,
Anomalons,
Bracons,
Antônns,
hl ROI DE BOHÊM]
Céraphrons,
Pompiles,
Cér opales,
Sphèces,
Misques,
Ampulèces,
Psènes,
Stigmes,
Apies,
Larres,
Dimorpho,
Plésies,
Taques ,
Sapygues,
Myrmoses,
Bembèces,
Stizes,
Thyiines,
RfasasideSj
Simbléphftes,
Mellins,
Aipactes,
Alysons,
Nyssons,
Philantes, Cercères, Gonies, Miscophes,
Dinètes,
Cémones,
Hélores,
Oxy bêles ,
Prosopes,
Nomades,
Pasites,
Épéoles,
Gératines ,
Bélytes,
Lasies ,
Crocises ,
Trigones,
Traduises,
Xylocopes : de vos jours vous ne trouvâtes plus rudes besogneurs dans les vieilles souches;
Doriles,
Labides,
Figites,
Cbélones,
Cleptes, Omales, Codres , Cinètes, Chalcides, Psiles , Myrmes, Fourmis ailées, Termes , Termites, Mutilles, Brèmes , Attes, Maniques , Tipules, Bibions, Rhagion.s , Syrphes, Asiles, Conopes, Straty ornes,
Stomoxes, qui piquedl outrageusement m temps d'orage; Maringouins,
Cousins : ce fut un d'iceux qui fanfaroit tempétueusement dans la chambre à coucher de mon oncle Tobie , quand celui-ci , ouvrant la feaêtre : « Va, pauvre bête, lui dit-il bénignement, (( le inonde est assez grand pour nous deux. »
Moustiques : je n'en vis jamais tant que de Tarascon au pont du Gard, mais Mistigri n'y a voit pas passé;
Céroplates,
Cténophores ,
Chironomes,
Hirtées,
Scatopses,
Lertes,
Mydes,
Siques,
Sciarres,
Hcrméties ,
Xy lophages ,
Aihcrices,
Némotèles,
Pangonies,
Heptatomes,
Heptatopotes,
Chrysopcs : ô de quelle benoite et riante couleur ils ont la prunelle !
Cythérées, Volucelles, Anthraces , Bomby les , Ploades, Empides, Tachydromi< Hybotes, Damalides , Dioctries, Laphries , Dasypogons, Ccries, Myopes, Millions, Milésics, Mcrodons, Bacques, Diopsc -s.
Loxocères ,
Çcatophagés : li, l<\s \ ilain Psares,
Lauxanies, Oscines , Thérèves, Rhingies,
Oestres,
Tabans : de cette race étoit le moucheron qui poi«mit si véhémentement le lion d'Ésope ; Éristales , Achiades, Scaeves, Sargues, Vappons , Calobates, X cries, Dolichopes, Daques , Tachines, Ocyptères, .
Tépmites,
Dictyes,
Acrocères,
Bénopes,
Scenopins,
Trineures,
Hippobosques, et autres innumérables animalcules innommés que vous pouvez \ oir danser paj un beau soir d'automne, chantanl , sifflanl . grisolant, murmurant, susurrant, sonnant, tonnant,
barytonant, bourdonna m et fredonnant, dans on rayon dn soleil.
Mais la noblesse du pays, grièvemenl irée et dépiteuse qu un simple clerc pûl giboyer à cœur joie dans la plus belle part de ses apanages, profita d'un nouveau règne qui survint peu api et des licences du joyeux avènement, pourharper monseigneur du grand-veneur, et Le faire hisser bien et beau à 1 angle de la plate-forme de la grandie pyramide qui regarde du enté de Villers-Cotterets, oij 1 infortuné Mistigri fui par lesdites mouches misérablement dévoré. El ceci arriva, si les chroniques ne m'affolent, un certain jour d une certaine hebdomade d une certaine loue d un certain mois d un certain an d'une certaine olympiade d un certain Lustre d'une certaine indiction d un certain siècle d une certaine hégire ou dune certaine ère qui avoit cours bien Long-temps avant Le premier usa
des montres de bois. Aussi ne saurois-je vous dire L'heure.
Mais c'est à cela que se réduisent, quoiqu'en aient gribouillé ces damnés menteurs d'Hellènes dans leurs paperasses poétiques, la création des hommes par les Titans et la punition de Proméihée. Entendez toujours par là, je vous prie, l'invention des têtes à perruque organiques, et la déplorable fin de Mistigri livré aux mouches.
Et voilà comment les plus grandes difficultés se simplifient quand on porte un peu de philosophie dans l'histoire.
Précaution.
Et je dois ajouter que dans en étal — j<i veux dire létat de l'homme qui <iort —
(1NY seroit-ce pas \ ous
— Il ae reste guère des idées acquises qu'un petit nombre d'aspects saillants et caractéristiques qui suffisent pour les nommer, mais dont la véritable expression s'évanouit bientôt sous une foule <l<i formes capricieuses. Ces 1 - su-
perficies de L'être réel, égarées dans le vague au souille de L'imagination, se croisent, se mêlent, se confondent, variant de couleur et d'éclat suivant Le jeu bizarre du prisme éblouissant des songes. Le sommeil, aveugle tyran de la pensée, s'amuse à tromper nos impressions les plus familières, el à les déconcerter, comme un charlatan habile, par des impressions opposées. A peine ses doigts ont fait vibrer une corde harmonieuse et fantastique, et le voilà déjà qui brode sur les notes majestueuses une grossière bacchanale ou un vaudeville grivois. A peine la décoration changeante qui lui obéit a-t-elle offert à vos regards la chaire vénérable du savant, quelle laisse apparoître les tréteaux grotesques de Mondor et de Gratelard; car il est de la nature de cette ame irrationnelle qui veille en nous ([uand nous dormons, de ne pas laisser échapper une perception sublime sans la tarer de quelque empreinte de ridicule; et c'est ce qui a fait dire in sage que les rêves étoient la parodie de la
vie.
Ulez, allez, mon cher Breloque, la véritable
science est trop indulgente pour s'offenser des atteintes de votre marotte étourdie. Elle sail <] iules découvertes qui reculent ses Limites ont quelquefois un côté plaisant, et elle pardonne au sommeil, parce que Le sommeil est bouffon.
3ttâtaUatt0it.
Depuis La mort <1<% Popocambou-le-Chevelu, ses perruques avoienl été Long-temps oubliées au garde-meuble. On ne Les montroii pins que dans quelques occasions extraordinaires, comme Les nippes de Charles-le-Téméraire au grand jubilé de Berne, el 1<- ressort <!<•> protubérances it rouillé irréparablement dans les meilleures têtes. II esi pénible ^avouer que les trois quarts de 1 institut de Tombouctou ne servôieni qu'à faArè tapisserie; mais on \ revenoit t<>u-
jours, parce qu'il y avoit réellement quelque chose de merveilleux dans l'industrie du mécanicien, et que Tombouctou est d'ailleurs de toutes les villes du monde celle où l'on a le plus de temps à perdre.
Mistigri avoit été si heureux dans l'expression de ses figures, qu'il n'en étoit pas une qui ne parût s'occuper d'un objet ou s'adonner à une élude, comme si elle eût été organisée à la manière des créai mes raisonnables, et c'est ce qu'on
n'avoit jamais vu qu'à l'institut do Tombouctou.
Il y en avoit qui cribloicni très-méthodiquement les mots de la langue dans on grand sas
académique.
Il y en avoit qui les belutoient sophistiquemeut, et qui en tiroient un grand profil «mi ^ endant la recoupe à je ne sais quels malotrus fainéants pour en faire quelques lippées.
Il y en avoit qui épluchoient des pronoms, qui trioient des conjonctions, qui vannoienl des particules, et qui écossoienl des adverbes
Il y en avoit qui faisoient passer deux ou trois idées des grands écrivains à travers une filière classique, el qui les dévidoient proprement sur
nue bobine sans fin.
Il v en avoil qui Les étendoienl sur «m Laminoir ou qui Les écrasoieni ^ms un cylindre, jusqu'au moment où elles parvenoienl au plus parfait degré de platitude possible.
J'en vis un qui concassoit grammaticalement des étymologies latines dans un beau mortier despautérien. — Dieu! quelle riche opération!
J'en vis un autre -qui étoit parvenu à faire un rubis spinelle plus gros de moitié que le bloc d'ambre carabe d'où fut tirée la statue colossale de Popocambou, sans employer autre ingrédient que de la graine de pimprenelle soigneusement élaborée ; mais je l'ai retrouvé depuis vendant des rosaires pour vivre, et criant corone, corone, au parvis Saint- Antoine de Padoue.
Le plus habile de tous vint me proposer une magnifique entreprise; celle d'un pont suspendu qui devoir aboutir de ïombouctou à la rue Folie-Méricourt, sous l'entresol de Victorine, et celle d'un tunnel non moins ingénieux, qui débouchoit à travers quelques milliards de millimètres au juste milieu de la chambre à coucher <!<■ Fanny; mais il ne put jamais élever ses premières assises à plus de deux pieds anglois audessus du terrain, à cause des grands vents de tramontane qui couroient dans ce pays-là.
DtJ ROJ J)l BOHÊME. 2G7
On ouvrit les portes à un savant vénérable, bien connu par la patience méritoire avec I quelle il essayoii depuis cinquante ans de peser la matière <'t L'esprit, dans deux bassins de toile d'araignée qui n avoient pas résisté une seule fois a I expérience. 11 entra uèremeni aveeses balances \ ides, mais il ne perdit guère à ! é\ énement — Il n'avoil pas laissé tomber une idée en route.
Je remarquai parmi eux une douzaine de jeunes gens de bon air qui méloienl assez industrieusemeni des feuillets de papier où étoient figurés des rois, Ses dames et des valets, el qui Les distribuoient fort élégamment en cinq p quets, comme au jeu de brelan. — On m assura qu'ils croyoient faire «les tragédies.
La séance s'ouvrit, suivant L'usage, par un morceau d'apparat qui avoit été demandé à la tête la plu> oratoirement organisée de I institut de Tombouctou. On commença par disposer devant L'orateur je ru imbien «le fioles indus trieusement préparées par l<- grand abstracteuj des quintessences verbales et grammaticales, et
sur Lesquelles on lisoit : verbes, adverbes, conjonctions, particules, substantifs, adjectifs. Celle-ci étoit la plus remplie, et, pour le dire en passant, celle qui avoit la meilleure mine. Il mêla tout cela délicatement dans un verre de mesure, et saupoudra ensuite sa mixtion d'une immense quantité de voyelles, de tropes et de points d'exclamation. Puis frappant sa tête de bois d'une main de bois, et la renversant en arrière de manière à décrire sur le pied de la machine un angle obtus de cent trente-cinq degrés, il s'ingurgita la potion sonore, et s'en gargarisa éloquemment pendant un bonne heure d'horloge, suivant la formule, aux applaudissements réitérés de l'auditoire. Il est vrai de dire que c'étoit le borborygme le plus harmonieux qu'il fût possible d'imaginer, et que vous y auriez pris grand plaisir, à cela près que le fils de l'enchanteresse Craca, qui entendoit le langage des animaux comme le sien propre, n'y saisiroit pas, dans toute la succession des siècles, la plus mi mme portioncule de sens, ce qui lit que plusieurs dames <!<• l'assemblée se pâmèrent par trop forte contention d'esprit.
Quelqu un m'assura qw La pluparl «le ces tèti s ne nvoienl que de se gargariser ainsi en 3 > ■ il » 1 ï » trois ou quatre fois l'an. Aussi puis-je vous jurer, sur la pantoufle de Popoeamlxm . <|u elles étoient étiques, anhémiques et chlorotiques, ni plus ni moins que l<'> malades guéris du docteur Sanguisorba.
Dentition.
On tira ensuite un rideau derrière Lequel étoient assis à deux tables thériacales el orvié- Lanesque <1<mi\ personnages <1<>hî L'attitude m»rappela Les marchands <l<- catholicon que nous vîmes en I 593 aui états de La Ligu
La table <lu premier étoit couverte de hauts, grands, gros, Longs, Larges el profonds bocaui ou flottoient, dans une Liqueur Limpide, une multitude d'animaux que je n'avois jamais ren
contrés qu'au pays de tapisserie, tels que —
Lycisques léporigènes, Écureuils cornifères, Connils emplumés, Hérissons inermes, Limaces lépidoptères, Anguilles quadrumanes , Lamproies inoculées ,
Sauterelles de main, de selle et de brancard, Hannetons de juillet caparaçonnés à la moresque,
Tortues acrobates,
Huîtres vertébrées, et autres rares merveilles.
« Messieurs, dit le jeune professeur, . . .
« Ce que je viens de vous rappeler de nos « théories académiques, reprit-il après un mo-
« ment de repos, me dispensera d'insister sur <( les motifs qui m'ont déterminé dans la classi- « iication des slnomalates , ou animaux à mâ- « choires improprement appelées monstrueux . « Vous savez qu'après avoir reconnu l'action suri blime de la nature dans ces créations extra - « normales, qui ne lui font pas moins d'honneur « que celle des mâchoires les plus régulières, « nous avions divisé nos Anomalatcs en trois grandes familles, savoir:
« i°Les Polyodontes, ou mâchoire* a rangs de dents multiples. Cette magnifique mâchoire que j'ai l'honneur de vous soumettre est la
< mâchoire d Hercule l'ancien, qu il ne faul pas
< confondre avec celte foule d'Hercules de uou-
< velle fabrique que vous trouvez dans Les Myi tho^raphes. Celui-ci est bien reconnoissable .1
< ses troi> rangs de dents qui sont fort curieusement décrits dans Apollodore. Cette particuk-
■ rite ues'est renouvelée depuis que dans un bon ( homme de Clèves dont le> mandibules qous
< ont été obligeamment communiquées parle 1 savant Mentzelius.
« *i° Les Monodontes, ou mâchoires à une seule dent Ce genre nous fournit deux spécimen bien remarquables. Voilà, messieurs, i clans ma main droite, la mâchoire de Pyrrhus, m roi d Épirc, et, dans ma main gauche, celle de « Prusias, fils du roi de Bithynie, qui naquirent < monodontes , de la mâchoire superne, comme m il est écrit eu Plutarque. La mâchoire de Pyr- « rhus est d'autant plus intéressante qu'elle a été « retrouvée sous un tesson de poterie qui pro- \ ient apparemment de la cruche de grès avec « laquelle il fut tué par mie vieille femme, le « jour de la prise d'Argos.
<( 3° Les Anisodo^tes, ou mâchoires défec- « tueuses par excès ou par défaut, qui n'ont pas « pu se ranger dans ces deux premières divisions, « et notamment les brèche-dents. »
(J'écoutois de toutes mes oreilles!)
« Ce qu'il y a de plus extraordinaire dans ce « genre, et peut-être dans tout ce que nous sa- • v ons et dans tout ce que nous pouvons conjec-
DU ROI DE BOHÊME. 27 j
« turer sur les mâchoires passées, présentes ei « futures, c'est la mâchoire de Popocambou-1e- « Brèche-dent. •>
Je respirai.
« Popoeamboude-Hrèche-dent, dont il < »1 qu « lion ici, est, comme vous Le savez t<>us, messieurs, le trois millième roi de I illustre <1\ oas- « tie des Popocambides, selon le calcul d'un de « nos plus illustres chronologistes, à moins qu il <> ne soit que le treizième, comme le pense un t< autre; mais le choix est assez, indifférent, puis- « que ces deux sa\ants oui partagé l<' prix d his- • toire cette annéi
(Attention profonde et soutenue. — Quelques voix de L'amphithéâtre : Écoutez l écoutez!
«La mâchoire de Popocambou-le-Brèche-dent, continua-t-il, en ouvrant respectueusement un reliquaire d 'or, marqueté d'argent comme les 6olliersde La Sulamite, dont il exhiba je ne sais quoi de mandibuliforme, qui na plus d<- nom dans
aucune Langue, pour parler comme TertuHieft,
« la mâchoire de Popocambou-le-Brèchc-dcnt, « messieurs, c'est cela. »
(Les applaudissements éclatèrent.)
« Tout le monde peut y remarquer l'absence « d'une des hautes dents incisives, et comme « cette particularité se rencontre souvent dans u des Mâchoires vulgaires, à la suite de certaines
maladies on de certaines percussions. |«' \«>us prie d'observer qu'elle n'est point accidentelle dans Popocambou-lc-Brèche-dent. Elle résulte de la conformation des os maxillaires de ce grand prince, cest-à-dire du défaut d'alvéole à cette partie de son auguste mâchoire, ou vous chercheriez inutilement jusqu'à la verrucositë dentiformc des quadrupèdes ovipares efl jusqu'à la strie dentivaque des oiseaux. »
(Mouvement.)
« S'il y eut jamais quelque chose de doux el « d'honorable dans nos recherches, messieurs, dit l orateur, eu finissant, avec I expression «1 une satisfaction modeste, « c'est surtout d'avoir pu « constater que le monarque aderé dont Tom- « bouctou conserve si précieusement le souve- « nir, appartenoit, par sa mâchoire, au troisième <( genre de notre classe des anornalates. »
(Ici 1 enthousiasme parvint au dernier degré.
Kt je me retournai dans mon lit.
(Ërl)umattMt.
Je m (Mois tourné précisément «lu côté d« la seconde table, qui étoîl occupée par un vieux petit antiquaire, sec, pâle, racorni, fruste, frotté, fourré, rouillé, rogné, uso. Limé, dépatiné, qn <»n avoit trouvé, entre <1<mi\ amphores, dans une crypte anté-dftu vienne, en fouillant les fondalions de la grande pyramide, ei qui devott .1 son éternité momiesque le privilège de figurer à perpétuité comme fondé de pouvoir pour toutes les momies qui peuveni se rencontrer >mi I-
globe depuis les étroits étuis des Guanches jusqu'aux profondes caves des Égyptiens. Son bureau étoit flanqué de quatre fi ères momies, dressées, le point sur la hanche, le nez au vent, l'œil éniérillonné, la jambe tendue et alerte, momies princières et royales —
Il y a voit devant lui une autre momie, si gracieuse, si fluette el si mignonne!
Tant de candeur brillait sur son front ingénu ! I ant d'amouH se jouaient sur son sein demi-nu!
— Que ce bras voluptueux devoit embrasser avec douceur le corps d'un amant! — Qu'il devoit fléchir avec abandon sur Le bras d'un amant, ce corps souple ei délicat! —
Je ne sais quelle puissance invincible m'en-
traînoit vers cette momie! j \ volois, m le respeci ne niavoit arrêté.
« Messieurs, dit l'antiquaire, la jeune per-
« soime que vous voyez est la grand mère <l<v « Popocambou. »
Ctycratum.
« Doux et touchant modèle <1<* toutes les \«i- <• lus, » continua L'antiquaire m s'adressani à la momie —
«. l'ai h -il que vous ayez été ravie, dans la fleui < de votre printemps, à une grande nation <l"m « vous étiet l ornement el 1 espérance
h Funeste «m incompréhensible destinée, qui « ne montre à la lerre fes j)ln> rares perfections
a S 4 HTSTOIRE
« que pour lui apprendre que rien n'est dura- « ble ici-bas, et que ces types divins de la plus « parfaite organisation humaine sont ceux qui « s'effacent le plus vite!...
« Qu'il nous soit permis du moins, chaste et glorieuse tige de nos maîtres, de verser des larmes intarissables sur votre sort, et de semer tous les ans de nouvelles fleurs sur votre tombeau! Fille et aïeule des rois, que la terre vous soit légère!... »
Après cette allocution pathétique, il s'arma d'un bistouri fraîchement émoulu, l'introduisit profondément dans la gorge de la reine-mère, entre les deux clavicules, et l'ouvrit longitudinalement jusqu'à l'ombilic.
Le but de cette opération, qui nous glaça d une sainte horreur, Breloque et moi, étoit de vérifier si le sujet de la démonstration étoit, en effet, comme on l'avoit supposé, cette jeune et belle princesse, l'isis, lAstarté,la Vénus de Tombbuctoûf X Aima Popocamba de je ne sais quel
guiriot ouolot" — et personne n'ignore qu'une vieille loi du pays oblige les gens de qualité à porter leur extrait mortuaire dans l'estomac, pour la commodité des recherches scientifiques.
« C'est elle, » dit l'antiquaire, en présentanl du bout des doigts à rassemblée expectante on mignon rouleau de vélin,
Noué d'une faveur blanch Doré sur tranche, Et tant net, Tant (risque, <*t Tant coquet — El tant blanc, Tant galant .
Tant gentil, Tant subtil, Tantjoli, Tant }»<>li, Tani rosé, Tant frisé, Tant sadin, l .11 1 1 badin,
Tant chéri, Tant fleuri , Tant uni , Tant bruni , Tant peigné , Tant soigné, Tant lié, Tant plié , Tant lissé , Tant plissé , Tant brodé , Tant bordé , Tant gardé, Tant fardé , Tant riant, Tant friand , Tant brillant , Tant vaillant, Tant plaisant , Tant luisant, Tant gaillard , Tant mignard, Tant vermeil \u soleil,
Tant paré ,
Tant ciré,
Tant ambré,
Tant moiré, Tant bien ouvré, Tant honoré, Tant décoré , Tant coloré, Tant diapré, Tant chamarre.
Tant bigarré, Tant illustré, Tant figuré, Tant miniature, Tain peintureluré, Que vous auriez juré,
Ou il 1 avoit tiré
De sa manche.
» C'est elle! » répéta-t-il extatiquement, ai je ae sais quel mélange indescriptible d'étonnénmmh joyeux et de joie étonnée.
Mais il faudroil avoir vu, pour en juger, une
pintade qui a retourné dans sa mangeoire un bracelet de rubis, ou une de nos poules qui rient de trouver im couteau à manche de nacre.
« Vous pouvez vous en assurer, continua-t-il , <■ en débrouillant avec moi le rébus que voici,
« et pour l'explication duquel la société royale « des dénicheurs patentés d'hiéroglyphes vous « donnera une grosse prime payable à votre « choix sur un zodiaque ou sur un obélisque, sur un sphynx ou sur une pyramide, marchan- « dise en hausse.
(Ah ! comme j'y regardois ! )
Mais je veux que le diable m'emporte si j'y ria autre chose que Onocrotales de Syrie , Fleurs de lotus mystifrisées , Oisons bridés ,
Cigognes statipèdes,
Escarbols globiféres,
Camardes tettonnières à la croupe de Lionne,
Magots accroupis au visage de chien. et antres balivernes isiaques et osiriaques, lesquelles notre antiquaire déchiffroit aussi couramment que vous auriez fait votre benoit pater écri t en lettres moulées.
Malheureusement ce fut à si basse voix —
Et notez que j'avois juré d'oublier mon cornet acoustique toutes les fois que j 'assisterons à une lecture'
L'assimilation des idées de L'orateur étoit d'ailleurs si compacte.
Leur filiation si brusque, Leur consanguinité si intime , Leur concaténation si sem Leur collusion si adhérente,
Leur Isologie si indestructible,
Leur concision si Laconienne, que quiconque
en auroit perdu...
Je ne dis pas une période !
Mais une phrase — Je ne dis pas une phrase!
Mais une incise — Je ne dis pas une incise !
Mais une fraction pleine , significative
et complexe, comme le substantif et
l'attribut , ou comme le pronom et le
verbe — Je ne dis pas une fraction de sens !
Mais un mot — Je ne dis pas un de ces mots essentiels qui se tiennent debout!
Mais une simple racine verbale — Je ne dis pas une racine verbale !
Mais une syllabe aussi nulle qu'on
puisse la supposer — Je ne dis pas une syllabe !
Mais une lettre caractéristique — Je ne dis pas une lettre caractéristique!
Mais une lettre euphonique,
Une lettre étymologique,
Une lettre mimologique, Une lettre phraséologique,
DU ROI DE BOHÈME. >u\
Une lettre battologique, Une lettre analogique , Une lettre diagogique, Une lettre paragogique — Je ne dis aucune de ces lettres parasites Mais une cédille , Une tilde, Un tréma,
Une clôture de parenthèse, Une apostrophe , Un accent, Une virgule, Un soupir, Un esprit, Un séphir, Un point-voyelle — Quiconque, dis-je, auroil perdu dans cette lecture la plus infiniment petite division de la pensée humaine qu'il soit possible <!<• soumettre
A Bagou .
\ Leibnitz Ki à moi , n'en sauroii pas plus long sur la grand mère de
■2\i -2 HISTOIRE
Popocambou que Le bon Mistigri n'en sut jamais sur le sexe équivoque du grand hanneton. —
Et voyez donc un peu à quoi sert la science! — Pauvre Mistigri! —
Je conviendrai que, tourmenté d'une inquiétude curieuse, du besoin studieux de stimuler cet organe intelligent qui contient l'ame, et qui dort toutefois comme le corps quand il est fatigué, je recourus à mon tabac d'Espagne. —
Mais j'étois préoccupé par une attention si puissante —
Les ressorts de mon intelligence étoient tendus avec une vigueur si insolite —
Mes facultés , absorbées par la contemplation de celte momie et par le développement de son histoire mystique, étoient si incapables d'ubiquisme —
Mon mui intellectuel et mon moi matériel
1)1." KOI DE BOHÊME.
avoient t'ait un divorce si abrupt et si complet—
Et il en résultoit naturellement que La spontanéité do mes mouvements physiques étoit si mal
réglée par les opérations de mon esprit —
Qu'il arriva enfin ce qui vous i >bable-
ment arrivé quelquefois en pareille occasion : —
Après avoir (ait glisser dix fois sous mes doigts ces ais légers de cytise poli dont on ajuste tant de goût les charnières imperceptibles dans le village maudil où les Angloîs prirent Wal-
lace
(Cet épisode me mènerait fort loin, et je !«• crois d'ailleurs souverainement mutile.
Ce qu'il y a de certain, c'est que j'ouvris ma boîte à L'envers, et que la poudre caustique se répandit dans ce savant atmosphère avec une effrayante soudaineté. — Quelques milliers de tries à perruque , surprises par s i \ apeur étoui -
dissoute , pirouettèrent sur leurs pivots ; et les quatre grandes momies de la table des démonstrations éternuèrent si hautement que tout le monde se réveilla.
Potion.
Et je me trouvai au milieu de ma ehainlune jambe chaussée et l'autre nu
Distraction.
•aiiojp dimoiaed em strep atpnnâ p. mi uooa
sim sioAufia S'.i.)A(u> | i! iioi.) dios ap srcq n<'i\ \niajioi iîui dnootu&q s«d e5nBAeu eposrefl
Réception.
Vous m'accuserez peut-être d a v oir perdu beaucoup de temps avant de m'acquit ter de la commission deGervais; car depuis que je suis à Milan, nous avons eu relâche au théâtre deGirolamo,un voyage à Tombouctou , une espèce d'excursion en Egypte, el une séance de 1 institut I est bien long. Heureusement, je puis vous répondre en toute sûreté de conscience, et ma montre <!<• Breguet à La main, que je suis arrivé à Milan an soleil couchant, que je a'ai pas dormi plus de
vingt-sepl minutes, ei que me voila prêi pour la soirée de la marquise de Cliiappapomposa , l'idole de ces jours d'enfant où une coquette ef- (rayoit l'amour en lui montrant le cordon d'une sonnette.
Au moment où j'entrois dans le salon , mes regards tombèrent sur le cordon de la sonnette. — Je rougis. — Il y avoit dix-huit ans que je ne m (Mois trouvé à Milan. Je m'approchai de la marquise avec un sentiment de componction qui tenoit encore plus de la honte que du regret, et je n'élevai les yeux jusqu'à elle qu'en tremblant — je la reconnus à peine.
— Pas si bête , dit Breloque. —
0 jeune lecteur, qui que tu sois... (mais quel âge avez-vous, s'il vous plaît? Mettons vingt-trois ans à la Saint-Sylvestre; c'est à prendre ou à laisser, et je crois vous traiter en ami.)...
0 jeune lecteur, si tu es condamné à vieillir !... si ion Iront riant doit se voiler un jour de che- \c\i\ empruntés — çtje compatisàton malheur,
fussent-ils ajustés avec plus d'art que la perruque galante d'un académicien de Tombouctou — si quelque souvenir du jeune âge trouve encore place alors dans ton cen eau refroidi... rêve, rêve souvent à ta première maîtresse — il n v a point de passe-temps plus doux — Mais garde-toi bien de la revoir !
Tout le monde sait ce que c'est qu'une soii de Milan. De L'embarras quand on entre, de La curiosité quand on est entré, de la timidité quand on est connu, de la i;èue quand on ne l est pas; des jeunes Biles qui s'épient avec inquiétude; des jeunes-hommes qui se toisent ayec intrépidité; des femmes quelque peu mûres toute panachées, toute pavanées, tout enluminées, qui viennent (aire assaut enlr elles de mensO]
ficieux, et chacune de son coté, <le médisances clandestines; des importants fatigués de Leur \ ie de représentation, et qui se croient <»l»l! pendant à eu étaler tous Les soirs dans un cercle nouveau Le magnifique ennui; Le poète .1 la mode, enfin, débitant , Le sourcil éiei é en signe (1 inspiration , îles vers flasques el froids quel'in-
spiration a trahis, les écoutant sans rivaux, et fier de les entendre résonner sous les voûtes du palais, à la faveur d'un écho qu'ils ne trouveront ni dans le public ni dans la postérité.
.Mais ce qui surtout ne manque jamais dans un cercle, ce que vous trouverez infailliblement à Inverness comme à Raguse, à Cadix comme à Tobolsk , à Odessa comme au Caire ; ce que vous trouveriez peut-être aujourd'hui à Tombouctou, c'est un brillant et hardi jeune homme, à la cravate fashionable , aux cheveux en coup de vent, au claque rond doublé de satin cerise , au gilet mandarin de Valencia , aux bas gris de perle brodés de coins à jour, au lorgnon scrutateur, à l'impertubable assurance , à la voix haute , que vous avez rencontré une fois chez Tortoni , ou près de qui vous avez bâillé un soir à Favart , et qui , sans s'informer si vous voyagez ou non sous le bon plaisir de M. de Metternich, vous jette d'un bout du salon à l'autre un salut familier...
« Mais c'est lui , c'est Théodore , le prince le « plus aimable de la confédération... Eh! cher
mi! que je t'embrasse!... »
DU ROI DE BOHÊM1 — Maugrebleu de toi, dit Breloque ! — « Quel heureux événement, m conlinue-t-il en vous liant d'un bras familier, en appuyant sa main sur votre épaule, et en vous faisanl cavalièrement pirouetter devant toute l'assemblée, pour qu'il ne reste de doute à personne sur 1 ini imité de celle amitié soudaine et inévitable!
Mais, reprend-il à plus basse voix, c'est *\\\*> « tu es ici nouveau venu ' c est que tu as besoin « de Cicérone, et comme je mus depuis cinq
« jours à Milan, tu ne pouvois pas tomber mieux « pour le mettre au fait de la chronique galante « du pays... »
— Et il n avoit pas cessé de parler ; mais pendant que ses phrases venoient mourir à mon oreille , comme le bourdonnement confus d'un insecte importun, mes yeux s'étoient arrêtés sur une jeune femme de la plus rare beauté et de la parure la plus éclatante, qui étoit là, seule, rêveuse, mélancolique, appuyée contre un des attiques de la colonnade. —
Ah! je comprends, me dit-il; c'est parla que « tu veux commencer: mais cela n'est réellement « pas mal! je reconnois ce goût exercé qui te dis- « tinguoit parmi tous les amateurs ; c'est une af- « faire à essayer. Dans sa position , on est au pre- « mier venu, et un homme qui arrive avec tes « avantages!... J'y avois pensé, mais j'ai été pris a plus haut. »
Iji vérité, repartis-je en le mesurant. C'est
possibl
« Allons! Le cœur est occupé! Tu n'as <1 atten- « tions que pour elle! Conviens qu'il seroû face cheux que ces beaux yeux noirs ne se fussent « jamais ouverts «à la Lumière?... »
— Que voulez-vous dire! —
« Ce que je veux te dii si qu'elle esl née
« aveugle. C'est la fille d'un riche négocianl d' Ance vers qui n'avoiteu que cet enfanl d une femme « qu'il perdit jeune. Ilparoîi qu il eut à la même « époque je ne sais quel violent chagrin. »
— Vous croyez:
« Il le faut bien, puisqu il quitta sa maison <( qui éioit, dit-on, plus florissante que jamais, << et s'éloigna d Anvers en laissant de magnifiques « présents a ses employés <-t des pensions à ses
« domestiques. »>
— Et puis, que devint-il î reprivje a\ ec I impatience d une curiosité qui s accroissoil par degrés —
« Oh! C'est un roman... qui t'ennuieroit... »
— Breloque auroit dit volontiers : Vous ne m'ennuyez plus. Je dis -.Vous ne m'ennuyez pas. —
« Eh bien, que sais-je, moi? Ce bon homme « alla où nous allons tous une fois, pour dire que « nous y sommes allés; dans cette froide vallée « de Chamouny dont je n'ai jamais compris « les tristes merveilles , et , chose étonnante , « il s'y fixa pendant quelques aimées. N'as-lu « pas entendu parler de lui?... Un nom bour- « geois... M. Robert... C'est cela. »
— Comment vous appelez-vous
« Étourdi, tu l'as oublié! je m'appelle de Rôti berville. »
C'est comme moi, dit Breloque à mon oreille. Je m'appelle de Breloqueville , descendant de l'obscure famille des Breloque.
— Enfin? repris-je... —
« Enfin, coniinua-t-il , un oculiste rendit la « vue à cette petite fille. Son père la conduisit à « Genève... et à Genève elle devint amoureuse «d'un aventurier qui l'enleva, parce que son « père le refusa pour gendre. »
— Son père avoit jugé ce misérable. —
« Il Tavoit d'autant mieux jugé qu'à peine ar-
« rivé à Milan l'aventurier disparut avec tout l'or « et tous les diamants qu'il étoit parvenu à sou- « straire. On assure que ce galant homme étoildéjà « marié à Xaplcs, et qu'il avoit encouru nue con- « damnation capitale à Padoue. La justice le ré- « clam oit. »
— Et M. Robert? —
« M. Robert mourut de chagrin, nuis cet « « nement ne lit pas grande impression. C étoit une « espèce de \ isionnaire, un homme à Idées bizar- « res,quij entr'autres extravagances, avoiteonçn « pour sa fille rétablissement Le plus ridicule. < roi-
« rois-tu qu'il VOuloit la marier à un aveugle? »
— La malheureuse! —
« Pas si malheureuse, mon cher! Peu consi- « dérée à la vérité; c'est la conséquence néces- « saire d'une faute chez ces pauvres créatures : (( mais la considération, cela ne sert qu'aux pau- <- vres. »
— Est-il vrai ! —
u Comme je te le dis. Regarde plutôt! Ah! mon « ami! On a bien des privilèges avec deux cent « mille francs de rentes, et des yeux comme « ceux-là! »
— Des yeux! des yeux! malédiction sur ses yeux! ce sont eux qui l'ont donnée à l'Enfer! —
Eétrihitum.
Il \ a dans mon cœur un Levain horrible de cruaufc
Je voudrois que ceux qui ont fait souffrir Les autres souffrissent une fois i<>ui ce qu'ils ont Bût souffrir...
Je \<>ii(ln>is que cette impression fut déchirante, et profonde, et atroce, et irrésistible; je voudrois qu'elle saisit famé comme un fer ardent :
je voudrois qu'elle pénétrât dans la moelle des os comme un plomb fondu; je voudrois qu'elle enveloppât tous les organes de la vie comme la robe dévorante du Centaure.
Je voudrois cependant qu'elle durât peu , et qu'elle finît avec un rêve.
J'avois fixé sur Eulalie un de ces regards arrêtés qui font mal aux femmes quand ils ne les flattent pas — Je ne sais plus oùjel'avois appris. — Elle se releva du socle qu'elle embrassoit si tristement , et se tint devant moi , immobile et presque effrayée.
Je m'approchai lentement : — Et Gervais! lui dis-je... —
« Qui ? »
— Gervais! —
« Ah! Gervais! » reprit-elle, en appuyant sa main sur ses yeux.
I>1 ROI DE ROHÊMB. 51 I
Cette scène avoit quelque chose d'étrange qui étonneroit l'ame la plus assurée. J'apparaissois La comme un intermédiaire inconnu, la pénitence , ou le remords.
— Gervais! repris-je avec véhémence en La saisissant par le bras, qu'en as-tu fait? —
Elle tomba. Je ne sais pas si elle étoil morte.
€quitatimt.
Tant que cette espèce mulièbre çxistera, tant (jii elle dansera, tant qu'elle tournera, tant qu'elle se trémoussera, tant quelle s'évertuera, tant (jii elle sautillera , tant qu'elle frétillera, \<»ns les \ errez toutes finir par maie eni ie de vénusté, ou par rage de vanité, dil Breloque. — < î'esl ce qui a perdu Patricia, Patricia elle-même, une jument de si riche encolure et de si beau p une ju-
ineni de race, une jument de château, une jument titrée, une très-noble jument; ta jument des fous en titre d office ei «In Prune des sots
Oh ! que c'étoit , ma foi , une grande , belle , énergique et vigoureuse jument. C'est qu'elle avoit gagné sa litière dans les batailles ! C'est que vous n'auriez pas lu un livret de ce temps-là où il ne fût question de Patricia!
Hic, Fredegarius;
Illic y Gregorius Turonensis;
Qui Ariosto;
Qità, Tasso;
Ci, Mézeray;
Ça, Daniel;
jind, Shakspeare himself.
El Dieu sait, dit M. de Voltaire, si elle fil merveille à Fontenoy!...
— Tu as connu Patricia, Breloque? — Je le crois bien! j'ai failli la monter... Et pourquoi ne l'aurois-jc pas mont
Triboulet la montoit.
Caillette la montoit.
Brusquel la montoit
Thoni la montoit.
Sibilot la montoit.
Angouleveni la montoit.
Molinet la montoit.
Taupin la montoit.
Patz la montoil.
Jouan la montoit.
Drumoinet la montoil.
Mistanguetla montoit.
Tabarin la montoit.
M. Guillaume la montoit.
Bluet d'Arbères, comte de Permission, la montoit.
Polyte la montoit, Polyte, le plus sage des fous, qui en a tant remontre à l'abbé de Bourgueil.
Pape-Thenu la montoit, qui eut l'honneur d'être de son vivant bouffon de l'empereur Charles-le-Quint.
Maretzla montoit; Maretz, qui se flattoit d'avoir fait sourire ce triste Louis XIII, et qui a disputé un moment la faveur royale au brillant Cinq-Mars , et au petit Barradas.
Langeli la montoit; le malheureux Langeli que Boileau a si injustement ravalé au niveau d Alexandre.
Eh! que je l'eusse bien montée si je l'avois voulu!
Quand je La vis, quoique un peu décrépite,
DU K()I DE BOHÊME. ^\ï
elle sentoit encore sa jument de bon lieu. Elle hennissoit encore d'impatience et de cour elle sollicitoit la mêlée , elle appeloit les combattants. Elle sorboit du pied la terre , elle frendoit son mords des dents, ut dicitur ubiquaque. ( e l'ut une fière jument.
Mais Patricia iinit devieillir. — El Patricia, je dois le dire, ne s'étoil jamais fait remarquer pai son esprit. L'habitude de la cour acheva <!•' la perdre, et depuis qu il lui fut permis de remplacer par des talons de maroquin ses fers brûlants et poudreux, elle de\ inl ce que vous lavez \ ue,bégueule, bigote, précieuse, pecque, pimbèche et pimpesonée, comme une béte de jument.
Elle se mit à employer son temps en pass< -s. en pétarades, en mascarades et en fanfares;
A courir le cirque pour foire valoir -
A faire dorei lurmettes, a faire tinter ses
sonnettes, à faire admirer ses courbettes;
A poursuivre, à L'opposé du soleil, la sotte bête î l'ombre de ses grands plumets.
Elle couroif , elle trottoit . elle galopoil , elle voloit, elle frivoloit, elle caracoloit , et
bonheur si elle n'a pas cassé le cou à Triboulet.
Voilà qu'un jour, Malotru, le palefrenier de céans, vint nous dire, en tournant de ses larges mains son grand, gros, gris, gras, vilain bonnet: « Sauf votre respect, messieurs, ce n'est plus guère la peine de trier la paille de Patricia sur le volet, de cribler son avoine au tamis de soie , de ne la brosser qu'à belles étrilles de vermeil, et de dépenser dix fois plus d'argent à la broderie de sa housse qu'il n'en faudroit pour entretenir toutes les écuries de nos gens d'armes.
'~Yv
Patricia butte.
Patricia est borgne.
Patricia est boiteuse.
Patricia est fourbue.
Patricia est poussive.
Patricia est brèche-dent comme Popocainlx.u
Patricia ne sert plus à rien.
Patricia a fait son temps.
Patricia a vécu. »
— Tu as vu mourir Patricia, Breloque
Peu s'en faut. — « Qu'il est pénible, me ditelle, en détournant d'un ^isir langnifisam courtines de velours usé, qu'il est cruel de se voir abandonnée du monde et doTriboulri,tji ii ikI on descend du cheval de Job et de la jument de Gargantua, ou de quelques illustres personnes de la même espèce! Vous verre/ cela dans ma généalogie! »
Madame, lui répondis-je, en baisanl respectueusement son sabot, tniii iinii dans ce monde transitoire. Triboulei , dont \ ous me faites 1 honneur de parler, est allé depuis long-temps, luimême, rejoindre ses aïeux, qui s'étoient cru immortels; ei la loge «lu prince des sota l«- derniei s'appeloit Nicolas Jouberl est fermée depuis plus
de deux cents ans à l'hôtel de Bourgogne, malgré L'arrêt du Parlement, qui lui en confirma la possession le 19 février 1608, sur le plaidoyer de maistre Julian Peleus,à ce que m'a dit don Pic de Fanferluchio.
<( Que m'importe? répondit - elle avec impatience; je n'en suis pas moins, en vertu d'ordonnances et de lettres -patentes, la jeune, belle et fringante jument du Prince des sots. — »
Si jeune, si belle, si fringante, que vous en auriez donné cent comme elle pour l'ânesse de la laitière!
Et voilà ce qui en est de la vanité des femmes et des juments!
3mp0i?itt0n.
Ce que j'avois à cœur de savoû - carj'étois bien persuade'1 que la jument de Triboulei de-
voit mourir ni plus ni moins que celle du ne\ «mi
de Gharlemagne —
Ce quej'avoisàcœnr de savoir — mais ce n*est pas en dire assez ! —
Ce qui m obsédoit jour «m nuit, ce qui dévo roil dans ma vie de> semaines, des mois et des
aimées, ce qui a transformé en cruelles souffrances les joyeux oublis de ma florissante jeunesse —
Et que diable avois-je à démêler, je vous le demande, avec la jument de Triboulet?
C'étoit l'invincible besoin, c'étoit la volonté déterminée de vérifier si ce malencontreux écuyer parviendroit à ressusciter sa jument ou à monter sur une autre. —
« Il est vrai, » dit Breloque, plus ému qu'il n'appartient à son caractère, « il est vrai, monte seigneur, que lorsque vous avez monté long- « temps une bonne jument,
« Vous êtes fait à son pas;
« Vous êtes fait à son entre-pas;
« Vous êtes fait à son amble ;
« Vous êtes fait à son aubin ;
« Vous êtes fait à son trot;
« Vous êtes fait à son galop.
« Vous l'allongez, vous la soutenez, vous la u retenez, vous l'enlevez sur place;
" Vous la faites tourner, piaffer, danser, sau-
Dl ROI 1)1. BOHÊM1
« ter, cabrioler, pirouetter, virevolter, avec un « baiser gymnastique ou un popisme cavale-
« resque.
« Mais que voulcz-vou* qu on fosse d'une ju-
« ment morte? »
— Crois-tu, dis-je, en interrompant Breloque, avec un attendrissement concentré, qu'il ail jamais pu retrouver une pareille jumeni .' —
« Il en a trouvé plusieurs, répondit Breloque. « Je le vis dernièrement chevauchant une grande « jument venue d Angleterre , qui est cousine de « la jument de John Bull, qui est cousin de Trice boule! . C'étoit, ma foi, une jument Lest « preste, vivace et téméraire, large «le croupe, « tranchante de garot, forte d'encolure, souple (( de hanches, solide de paturon, bonne à mon- .< ter (>t à descendre comme Le Bucéphaldu roi
I rançois, et dont tout le moi nie s'accommode- « mit , bien qu «'lie soit un peu rétive .* son « valier, mais que qous ne monterons ni vous « m moi
— Et pourquoi ne monterois-je pas la jument banale de ce fou aux têtes innombrables que tu appelles le Prince des sots? —
« Si votre altesse le trouvoit bon, oserois-je « lui demander d'abord combien elle paie de « contribution personnelle , foncière, mobiliaire, h directe et indirecte, sur toute l'étendue de sa « principauté ? »
— La juste somme à laquelle l'infâme Judas Iscariote, de patibulaire mémoire, osa taxer la vie de l'Homme-Dieu — trente deniers de métal de cloche, sauf mon instance en dégrèvement. — Mais qu'est-ce que cela fait à l'affaire? —
« Cela y fait tout , et c'est précisément l'en- « clouure. Toute cette chevance ne suffiroit pas « à escompter votre patente de gentilhomme, ou « votre licence de prince, si elles n'étoient déjà « entérinées à Tombouctou , car la noblesse est « hors de prix, et aussi les juments. Nul n'en- « jarnbera plus une cavale céans (foin des maqui- " gnons !),s'ilne paie au moins au trésor cinquante
« beUespièccsd'ordebonaloi,pesante$4nisantes,
« sonnantes et trébuchantes, et on ne monterait
« pas cette année une jument politique à meil- « leur marché, quand on .sorti roi t t< >n i (rais « émoulu de l'Hippodrome. Tant vaui L'impôt . « tant vaut l écuyer. »
Je suffoquois d'indignation !
— Ehquoi!m'écriai-je,ilseroit dit que j'ai passe les jours dune robuste adolescence à trottera la plate-longe, à presser à cru les flancs <le> cavales récalcitrantes de L'Andalousie, à surmener <!<> juments barbaresques qui n'avoient jamais senti le frein, à mettre h quia les professeurs les plus huppés d'équitation et dTiippiatrique, et qu'on me défieroit impunément de monter comme un
autre la jument de Triboulet ! —
« Il est trop vrai, » reprit Breloque d un ion résolu : « Vous réuniriez en vous seul (.tison, « Fiaschi, u Vargas,
Vit, HISTOIRE
« La Broue, « Mala teste,
« Pluvincl,
« Tapia de Salcedo ,
« Menou,
« Cavendisb,
« Imbotti,
« Winter,
« Ridinger,
« Eisenberg,
« Ruzé,
« Laguérinière,
« Saunier,
<( Garsault,
<( Solleyzel,
« Drumond de Melfort,
« Dupaty de Clam,
« Montfaucon de Rogles,
« Mottin de la Blâme,
« Astley,
u Pembroke,
ce Thiroux,
« Mazuchelli,
« Gambado,
Di KOI 1JI B0HÈM1
« Vitet, « Amoreux « Bour^elat .
« Robine! , « Cabero, « Lafosse, « Flandrin, « Huzard, « Chaberi , « Et Franconi...
« Je dis plus! vous feriez le saul du ruban <•! celui du cerceau avec le Rossinante de don Quichotte ou le Criquet de don Japbei d Arménie, que vous ne série/, jamais reçu au manège où elle planosuvre quadrupédalemént, Là mouture financière du Prime des SOtS, vous ne parvenez, par quelque riche héril que vous n'attendez guère, <»u par quelque rare industrie que je ne \<>u> connois pas, a exhiber un jour à la porte le bordereau d un bonne contribution éligibilifiante
— Jannerois mieux. Breloque j< !<• jure r
le plus beau des coursiers do soleil, qui s'appeloit Phlégon! — j'aimerois mieux monter toute ma vie un vieux cheval rompu, fourbu, courbu, courbatu, féru, crochu, bleymu, gras-fondu,
Entretaillé, encloué, couronné, bouté, épointé, court-j ointe , arqué , brassiqué ,
Cornard, panard, pansard, pinsard,
Sifïleur, cagneux, rampin, fortrait, poussif et variqueux ,
Tout rongé de fies, de soies, de mules, de formes, de peignes, de clous, de râpes, de fusées, d'ancœurs, de suros, de javarts, d'osselets, de molettes, de malandres, de solandres, de cerises, de crevasses , de capelets , de crapaudines , de furoncles, d'anthraces, de phlegmons, de jardons, de charbons, de bubons, de vessigons et d'éparvins, que cette jument capricieuse et intéressée!... —
« Hélas, monseigneur, elle ne vaut guère « mieux de l'heure qu'il est! » repartit Breloque en poussant un long soupir, et en essuyant ses yeux de la manche de son pourpoint : — « Hélas! monseigneur, continua -t- il, si vous
« saviez comme ses palefreniers l'ont travaillé « Comme ils l'ont chamaillée!...
<( Comme ils l'ont tiraillée!...
« Comme ils l'ont éraillée!...
« Comme ils l'ont bataillée!...
« Comme ils l'ont bretaillée!...
« Comme ils l'ont ferraillée !...
« Comme ils l'ont harpaillée ! . . .
« Comme ils l'ont tenaillée!...
« Comme ils l'ont fouaillée !..
« Comme ils l'ont dépenaillée!...
« Comme ils l'ont encanaillée !...
« Comme ils l'ont appareillée!...
« Comme ils l'ont habillée!...
u Comme ils l'ont étrillée!...
« Comme ils l'ont toupillée!...
« Comme ils l'ont écouvillée!...
« Comme ils font gaspillée!...
« Comme ils l'ont grapillée !...
« Comme ils l'ont mordillée!.
« Comme ils l'ont poiniillée !...
« Comme ils Ton! tortillée!...
« Comme ils l ont houspillée!...
« Comme ils l'ont déguenillée
« Comme ils l'ont dépouillée!...
« Comme ils l'ont embrouillée!...
« Comme ils l'ont barbouillée!...
« Comme ils l'ont charbouillée ! . . .
« Comme ils l'ont tribouillée ! . . .
« Comme ils l'ont souillée , fouillée , et far- « fouillée!...
« Comme ils l'ont croquevillée!...
« Comme ils l'ont pretintaillée!...
« Comme ils l'ont fretinfretailléeî... »
— En vérité, Breloque?... —
« A n'y pas reconnoître figure de jument de-
« puis le toupet jusqu'à la sole!... »
— La pauvre bête !!! —
Dotation.
« Eh! mon Dieu, dit Brcloqu. un pareil
bordereau de contribution, sur quai vom proposez-vous, monseigneur, de constituer notre dotation? Sur quoi fonderez-vous ce noble majorât Théodorien, qui est, pour le dire outre nous, et sans que cela nous passe, la plu^ solide espérance des aristocraties fritures? »
— Sur quoi ' Breloque! — As-tu vu I araignée errante au bout de son lil ri chasw les àrs
Demande-lui où elle va l'attacher? A un arbre que les vents ont planté; au coin d'une muraille ruinée par le temps, que de malheureux bergers avoient bâtie pour se mettre à l'abri de l'orage; au revers d une fosse creusée pour le premier venu! N'estce rien pour un être organique et sensitif que la destination de l'araignée! n'est-ce rien pour un être mort qu'une fosse de six pieds? Aux géants près, que l'on t'a montrés à la foire, presque tous les hommes y seroient à l'aise. Ah! Breloque , si toutes les créatures qui ont rampé sur ce monceau ou sur ce morceau de boue ( car cette variante du Télémaque est encore en question)... si quelque Gracchus des morts venoit réclamer en leur nom une part proportionnelle de la superficie de la terre, une répartition agraire du cimetière commun, pour y dormir éternellement , la fosse d'une fourmi , cher Breloque , deviendroit à plus haut prix, sur le tarif des enterrements, que ne le sont aujourd'hui les funérailles d'un Empereur!
Et tu veux qu'un prince déchu, trop heureux cent fois d'avoir une fosse pour espérance... —
Il est douteux, du moins, au point où en sont les choses, que la Sainte-Alliance ait le Loisir «le s'occuper de ma principauté, quoique ma principauté soit, en conscience, tout aussi réelle, tout aussi essentielle, tout aussi substantielle, tout aussi plénipotentielle, que bon nombre des principautés que la Sainte-Alliance a reconnues de huit ou dix lunes en ça —
Et d'ailleurs les rois de la terre sont si clin lus. depuis quelque temps, de Leurs apanages terriens, que je ne vois pas, à vrai dire, un coin <!<' la carte politique de l'Europe où 1 on puisse me donner désormais pour indemnité de ma principauté perdue, ce qu'il faudroil d'espace à un pauvre petit garçon de Barcelonnette, ou de la vallée d'Argelès, pour l'aire danser sur une tablette de sapin émincé Pierre de Provence et la belle Maguelonne :
Pierre avec sa toque espagnole relevée d'un bouton de verre, son juste-au-corps de panne rouge râpée, galonné d'or faux, et ses bottines de basane d'une couleur équivoque t battues d un gland flottant ;
Magdeleine avec son petit chapeau de feutre noir, la plume de coq à l'oreille, la camisole de vieux satin verd, et la jupe de futaine...
— Je n'ai donc plus qu'à disposer de ce qui me reste, et je te fais, Breloque, mon exécuteur testamentaire. —
« Oh! s'écria Breloque, que de joyaux! »
Donation.
— Mais, si je procède. Breloque, à I inventaire de mon garde-meuble, ne \a pas supposer, dans ta confiance étourdie, que c'est pour Lutter une fois de magnificence a\ ec Jacques Coeur de Bourges, OU le riche AngO de Dieppe, <»u les Foulques
d'Augabourg, ou Nicolas Flamel, de la paroisse Saint- Jacques -là-Boucherie, <»n cet honnête lunatique qui a ramassé tant de milliards en diamants de Cayenne. L'imbécile orgueil de la i«»i mue ne m a jamais séduit.
Je veux seulement laisser à ceux que j'ai aimés un gage plus durable, hélas! que cette existence qui m'échappe, de la tendresse inextinguible qui enflammoit mon cœur, avant que la mort en eût fait une froide cendre :
A Victorine, la seule mèche de cheveux qu'ait épargné mon désespoir , dans les tribulations que sa coquetterie et ses caprices m'ont fait souffrir. Oh ! que la moindre des perruques de ce bon prince trichiomane me viendroit maintenant à propos !
A Dioclès de Smyrne, une moyenne proportionnelle très-exacte entre le jugement d'un idéologue et l'imagination d'un commentateur —
A Henri Dodwell, une belle carte de mes lods, fiefs et alleus, pour être jointe à la prochaine édition des Petits géographes —
Au docteur Abopacataxo, le fond de ma bouteille à l'encre —
A la marquise de Chiappapomposa , une sonnette fêlée qui n'a point de battant —
A Patricia, un mors de bride usé au milieu, et incomplet de ses deux bossettes, contre lequel j'ai eu la sottise d'échanger, sur le quai de la Fer-
raille, Le tuyau d une vieille pipe que j'avois lnméo à Waeram —
Au sublime Mistigri, un petit bon homme Godcnot eu bois de sureau, Long de deux pouces
trois lignes, avec sou habit de papier venl, pour eu faire une espèce d académicien —
A Popocambou, la meilleure de mes deux pantoufles : mais qui diable lui en donnera la semelle? —
Tu distribueras le rote à Ion escient, nmn cher Breloque : scilicct, ou silicet, ou sic licet :
(Quelle vive extase nauroieni pas procuré belles variantes à mon vieil et grand ami, Joseph Scaliger!)
La rose sèche que je détachai de sa tige, en I frappant du pied, dans un mouvement <le sensiblerie romantique, auprès du Rocher des aveu-
//<'///, quelques plumes de la dernière mue de ce fameux Lori rouge et verd qui savoit quatre pages, et ime demi-douzaine <1<* nibriques, N
n'étoit pas mort intempestivement pour sq gloire et pour la mienne, il y a long-temps qu'il éclipseroit toutes les renommées du barreau; —
Item , la brochette dont je m'étois servi pour élever le merle surprenant de Jeannette, qui disoit : Je vous aime, comme Jeannette , et qui l'oublia moins promptement qu'elle; —
Item, trois graines du réséda que Lubin avoit donné à Lubine, et qu'elle arrosoit de ses larmes, notre douce Lubine, en regardant de sa mansarde de la rue Saint-Martin-bleu -d'yeux, s'il revenoit pas de Flandre, l'ami qui étoit mort à AValcheren!... —
Item, le fétu qui devoit arrondir le nid de mon hirondelle , mais elle ne se soncioit plus de son nid. L'orage qui cassa notre dernière vitre, Breloque, avoit tué ses petits!... —
Item, un pépin de la poire que mordit ma chère Thérèse, un moment avant d'expirer, en me disant : Théodore... j'ai encore soif —
Item, l'épingle dont se piqua Justine pour écrire de son sang qu'elle m'aimeroit toujours; >;i blessure d'épingle n'étoit pas fermée qu'elle m'a voit 1 rompe trois fois). —
DU ROI nr. BOHÊME.
Item, un denier do fabrique rogné qu'elle m'avoil laissé pour gage de fiançailles... —
Ttcuu la pellicule d'oignon d'un mirliton percé sur lequel je préludois à seize ans ;
Sitôt que notre cœur aime...
Et que j'ai usé depuis long-temps a jouer
Félicité passée... , etc.
Tient, ceci, Breloque, mérite attention! le
crayon numérivome du grand Logarithmier, «m tous ses ouvrages par dessus le marché! —
Item, enfin
— Item , dit Breloque d'un air sournois, il reviendra quelque chose de tant <l<v trésors i votre fidèle intendant. —
J'y venois, Breloque. Je te donne, écoute bien! je ie donne d'abord ma bibliothèque.
— Bon! dit Breloque, un mince bouquin qui n"a ni commencement, ni fin, ni milieu, et que les rats ont mangé par les bords! —
Je ne me rappelle guère ce qu'il contient.
— Des pages sans suite, dans lesquelles on découvre a peine, sous de larges moisissures, quelques phrases hétéroclites : — Philosopher, cest apprendre à mourir. — De la terre sur la tête, et en voilà pour jamais. — Oit allezvous, gens de la noce? — Attendez, attendez, monseigneur! Qu'est-ce là? Que les andouilles ne sont point à mespriser entre humains! — Yertudieu! la belle parole! —
Assez, Breloque. Tu as Là-dedans toutes les vérités essentielles à la conduite morale de la vie. Ne cherche point à pénétrer plus avant dans les secrets de notre infirme et misérable nature. Ce n'est cependant pas à ce don que se bornent mes bienfaits.
— A la bonne heure! dit Breloque. —
Je te donne, Breloque, tous mes droits, immunités et privilèges , sur la principauté de Mhil-no-not-nigth.
— Merci !! dit Breloque». —
Plus, le produit net de la seconde édition de notre Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux.
— Merci!!! dit Breloque. —
Plus, Breloque, mes quatre breveta de 1 ordre du Lis, de l'ordre du Saint-Sèpulchre, de I ordre du Phœnix, et de l'ordre de l'Éperon d'or.
— Merci!!!! dit Breloque. —
— Et puis!!!!! ajouta Breloque interdit. —
— Et puis!!!!!! répéta-t-il d'un ton rechigné. —
— Car enfin!!!!!!! grommela- t-il entre
dents. —
— Ei en récapitulant tout cela but
dojo, B III111I1 —
lj puis, quelque chose de plus précieux encore.
— \h! \\\\ dit Breloque, respirant —
Je te donne ma voilure, Breloque, ma jolie voilure de voyage, celle qui nous a ramenés de Tombouctou, et qui nous conduira peut-être un jour en Bohême.
— Oserois-je demander à monseigneur où l'on remise sa voiture ? reprit Breloque en ricanant. —
Partout, Breloque, et voilà ce qui en fait la commodité. Avec la sonde d'un puits artésien, je la ferai descendre aux entrailles de la terre. Connois-tu, Breloque, les couches des six créations? As-tu découvert dans les carrières de Montmartre le squelette végétal d'une j micacée qui étoit plus haute que le Pic de Ténériffe? As-tu rêvé quelquefois ces sauriens aux ailes immenses qui auroient avalé d'une seule inspiration des armées d'éléphants et d'hippopotames? Quedirois- tu d'un insecte dont le poids eût effondré sur sa base immortelle la pyramide inverse de Tombouctou? Ce n'est rien que cela: Ma voiture peut te conduire dans des abîmes où ne plongera jamais le seau hasardeux du mineur, et où nous laisserons
DU ROI Dh BOkÊME
bien loin derrière dous Les futiles hypothèses des Vulcanistes et des Neptuniens. Je te suspendrai, Breloque, à ce point central du diamètre de la terre, où la puissance isosthène de L'atmosphère ambiante s'équilibre si absolument avec celle de la gravitation que le corps le plus Lourd ei le plus impondérable dont tu puisses te faire idée, un discours d'inauguration, une épître de circonstance, une leçon de métaphysique, \ resterait . chose difficile à croire éternellement immobile entre ses pôles éternels.
— Je ne \ eux pas 3 aller, dil Breloque. —
\s-tu yu, quelquefois, sur l<- ruisseau «le
noire village, une \al\e de noix sèche qui luit
connue une pirogue, emportée par le courant; tantôt pirouettant sur un petit flot qui tourbillonne, tantôt échouée sur un rescif, entre deux pieds de Qambe ou deux feuilles de uympb délaisM'e eonnne une vieille carcasse de vaisseau à La suite d une sécheresse, remise à ll"i par une
averse, et voguant mh^ mât, sans n set -
p;i\ illon . ,ni gré de La pluie et du vent < est ! i
voilure nautique avec laquelle je parcours les immenses replis de la ceinture du globe! Je descends le long cours des fleuves, à travers des rivages qu'enrichit une pompeuse végétation, je vois les villes répéter leurs panoramas magnifiques dans le cristal immense que je laboure de ma quille assurée. J'arrive aux mers, sur mon lillac humecté par l'écume d'argent d'une marée favorable , ou par les gouttes d'eau qui tombent en perles des ailes frémissantes du cormoran. Bientôt les oiseaux disparoissent. A peine je vois encore quelque poisson volant refermer ses nageoires membraneuses, desséchées par un rayon de soleil , et tombant de haut dans la mer ; ou bondir quelque bonite égarée. L'Océan m'esi ouvert avec ses îles et ses mondes... Veux-tu, Breloque, te diriger vers le passage nord de l'Amérique, ou bien irons-nous troubler, sur les rives enchantées d'O-Tahiti, le sommeil d'une jeune reine ?,..
— Diable, dit Breloque! —
Si cependant tu l'afrnois mieux , vois-tu la bise
1)1 aOJ 1)1 BOHÉB1J
emporter 1 aile d'un papillon mort — on bien l<duvet impalpable qu'elle a chassé d'un nid nouvellement abandonné — ou bien la foliole tournoyante de la graine de tilleul — ou bien l'aigrette argentée dune Qosculeuse qui monte en se balançant comme un aérostat, el s'enfuit, pour aller jeter an re\ ers de La montagne ses légères ancres de soie — ou mieux encore , ces flocons d'un blanc neigeux qu une \ ierge des planètes a laissé tomber de sa chevelure, el que la plus légère émanation de ton souffle renvoie au ciel d'où ils sont descendus..»? Voilà ma voiture aérienne, celleavec Laquelle je visite Les Soleils...
Et si tu voulois voyager dans la gouttière La plus voisine... ?
— Ma loi non ! dit Breloque... —
J'aurois à ton service L'équipage invisible ^.\\\ rotifère, et mais visiterions avec Lui un microcosme incomparablement plus vaste que L'univers qui a été donné à La science paj le télés cope d Herschell.
— Ya pour votre voilure, dit Breloque eu sautant. Toujours va qui roule, et au bout du fossé la culbute; mais si le docteur Abopacataxo étoit ici, il vous démontreroit, par raison arithmétique, monseigneur, que tout votre capital ne vaut pas six-blancs. —
C'est cependant, mon cher Breloque, tout ce qui reste dans ce vieux bahut de sapin que notre hôtesse nous a prêté.
Supputation.
Si je; vais luui d'un irait en Bohème, * 1 1 ^-j < ■ Le matin à mon réveil — Le calcul D est pas difficile!
Mes aventures à L'amphithéâtre <1<' Vérone demandent au moins un volume;
Mes promenades sentimentales et i ânes
ques sur le lac de Corne, un volume;
L'escapade que Breloque fit faire à cette fringante nonnettc de la Torre dei Çonfizzi, un volume, à moins que je ne le garde pour mes confessions; .mais le public est si pressé!
Je ne puis pas en conscience méditer en moins d'un volume sur les ruines de Venise. Je connois un libraire qui en feroit six.
En n'employant que trente-deux volumes à la description consciencieuse de tout le pays, depuis les basses lagunes jusqu'à la contrescarpe de Konigsgratz — quand je ne partirois que de Trévise et du marché aux poissons, — il me faudroit bien ric-à-ric trente-six volumes préliminaires.
Je dois déclarer que celui-ci n'est pas compris dans le compte.
Or, si je donne une minute par jour à la sensation,
Une minute par jour à la perception, Une minute par jour à l'appréhension,
1)1" ROI DE BOHÊM1
Une minute par jour a la compréhension, Une minute par jour à la réflexion, Une minute par jour à la discussion, Une minute par joui- à L'intuition, Une minute par jour a la méditation, Une minute par jour à i invention, Une minute par jour à la disposition, Une minute par jour à La distribution, Une minute par jour à L'exécution , Et quatorze cenl vingt-huit minutes à !.i <lisiraction et au sommeil (c'est réellement la moindre mesure de délassemenl et de repos qu'on puisse dispenser à une vie occupée «le labeurs si vastes <•( si sérieux); —
Cela fait quatorze cenl quarante minutes dont je me départirais quotidiennement eu faveur de
\ Histoire du roi de Bohême et </<* ses sept châteaux.
Mais la composition (lu premier volume m'ayant coûté trente ans , trois semaines et quelques heures, — nous ne compterons que trente ans pour éviter \c calcul des fractions, — j»* ne
pouiTois guère fournir ma dernière livraison avant le mois de mars de l'an ving-neuf cent neuf.
Et d'ici à l'an vingt-neuf cent neuf? — Ma foi ! je reverrai Gervais auparavant. — De Milan à Chamouni , vous n'avez qu'une promenade , surtout en traversant la mer de glace par le pays d'Aoste , comme lady Very-Mad , et miss Frolicsome. — Et vous êtes à peu près sûr au moins de ne trouver ni les argoulets du fisc , ni les ar- ^ousins de l'alliance.
Désolation.
C'étoit l'heure — c'étoit la place — et c'étoit le rocher. Seulement, Gervais n v étoil pas.
Le soleil y donnoit en plein , et toutes les |ù
querettes éioienl fleuries, ei toutes les violettes parfumoient l'air. Il n \ avoit pasjusqii à la rose ries Alpes qui n eût repouss
Mais, Gervais n v étoil \
Je m'approchai de son banc. Il y avoit oublié son Ion» baion de cytise recourbé, noué d'un ruban verd avec des caractères imprimés en relief. Cette circonstance m'inquiéta.
.1 appelai Gervais. — Une voix répéta : Gervais. Je crus que cétoit l'écho.
Je me tournai de ce côté, et je vis venir Marguerite qui menoit un chien en lesse. Ils s'arrêtèrent. Je reconnus Puck , et Puck me reconnut à peine. Il étoit tourmenté dune autre idée , d'une idée indéfinissable. Il avoit le nez en l'air , les oreilles soulevées, les pattes immobiles, mais tendues, pour se préparer à la course.
— Hélas, monsieur, me dit Marguerite, aùriezvons vu Gervais ? —
Gervais? répondis-jc. Où est-il?
Puck se tourna de mon côté comme pour me regarder, parce qu'il m'avoit entendu. Il s'approcha de moi de toute la longueur de sa lesse. Je \c
flattai de la main, el il la Lécha — ei puis, il reprit sa station.
— Monsieur, me dit-elle, je vous remets l»ien maintenant. C'est nous qui lui avez donné épagneul qu'il aime tant, pour Le consoler de ta perte de son barbet qu il avoit Umt aimé. Le pauvre animal n a pas été huit jours dans la vallée qu'il a été frappé d'une goutte sereine comme son maître. Il est aveugle. —
Je relevai les soies du Iront do Puck. Il étoit aveugle. — Puck détourna la tête, Lécha encore ma main, et puis hurla.
— C'est pour cola, continua dame Marguerite, que Gervais no L'avoit pas amené hier. —
Hier, Marguerite! il n est pas rentré depuis hiei '
— Ah ! Monsieur '. c est une chose incompréhensible, et qui étonne tout Le monde. — Imaginez vous que nous eûmes dimanche un grand ■" et qu'il arriva chez nous un seigneur, jejnrerois
que c'était un mylord anglois, qui descendoit du Buet avec un chapeau de paille tout enrubané, et un bâton à glacier, embecqué de corne de chamois, mais mouillé, mouillé, mouillé!... —
Qu'importe cela !
— Pendant que j'étois allé chercher des fagots pour le sécher, M. de Robertville resta seul avec Gervais. —
M. de Robertville!...
— C'est son nom; — et je ne sais ce qu'il lui dit. Mais, hier, Gervais étoit si triste ! Cependant il paroissoit plus pressé que jamais de venir à l'esplanade, si pressé que j'eus à peine le temps de jeter sa mante bleue sur ses épaules, parce qu'il avoit beaucoup plu la veille, comme je vous ai dit, et que le temps étoit encore froid et humide. « Mère, me dit-il quand nous sortîmes, je « vous prie de retenir Puck et d'en avoir soin. « Sa pétulance m'incommode un peu, et vous « savez que si la lesse m'échappoit, nous ne pour-
1)1 Koi m. BOHÊM] .
« rions pas nous retrouver l'un L'autre. Je l'amenai ici, et quand je vins lr rechercher, je ne
le trouvai pas. —
Gervais, m'écriai-je! mon bon Gervais!
— 0 Gervais! mon fils Gervais ! mon j »* *f i t < vais! disoii cette pauvre femme. —
Et Puck! Il mordoil sa Lesse, «-i il sursautoil autour de nous.
Si vous Lâchiez Puck, Lui dis-je, il re^ouveroil peut-être Gervais
Je ne sais si j avois réfléchi à ce moyen; mais la lesse étoii coupée.
J'eus à peine !<• temps de m'en apercevoii Puck prit son clan, lit quatre bonds, el j entendis un bruit, comme celui d'un corps qui tombe, dans Le gouffre de I \r\<\ rôn.
Puck! Puck!...
Quand je fus là, le petit chien avoit disparu, et je ne vis surnager qu'une mante bleue, sur le gouffre qui tourbillonnoit.
humiliation.
Depuis que don Pic de Fanferluchio s'étoil avisé que toutes les questions de critique \ erbale que ponvoil soulever ma narration se réduisoient à la fameuse catachrése du ruban verd, il avoit repose'1 sa tête sur 1<" dossier, el il dormoil d'un sommeil un peu agité, parce qu il revoit i trois êt\ mologies sur Lesquelles son opinion d esi pas encore fixée, celle de Baccara , celle de Farandole, ei celle de Calembredaine.
Je cherchai donc des yeux Breloque qui foi inoit à lui seul tout mon auditoire (Victorine étoit au bain, ou ailleurs); et je remarquai avec plaisir qu'il ne dormoit probablement pas. Il étoit debout :
J'allais l'interroger sur l'impression qu'avoit produite en lui l'bistoire des amours de Gervais et d'Eulalie, mais je le surpris dans une de ces attitudes caractéristiques qui épargneroient les frais dune question au bailli interrogant de Y Ingénu. Son bras droit étoit tourné en quart de cercle à la hauteur de sa tête, sa main tendue et largement déployée ; sa bouche se relevoit convulsivement dans le sens opposé, c'est-à-dire de droite à gauche , comme pour étouffer un bâillement sous une grimace; et son épaule sinistre, qui est naturellement assez difforme, se rapprochoit spontanément de son oreille, de manière à exprimer presque aussi distinctement que la parole une idée que vous traduiriez ainsi en langue \ ulgaire :
QUELLE PJT1É!
1)1 Kol 1)1 BOHÊBf]
Je ne sais si vous vous connoissez en symp
tomes physiognomoniques : mais quand \mh verrez un homme dans la même position, fous pourrez parier hardiment qu il s ennuie à la mon Je serai volontiers de moitié dans votre enjeu
.lai dit que la phrase que je préparois étoil une espèce d'interrogation, <m vous ^i\ <•/ qu il \ a de.s interrogations affirmatives qui témoignent une imperturbable conscience de soi-mêmi auxquelles on ne pourroit répondre négativement sans offense. « Grand Dieu, ai-je de l'es- « prit, mou cher Breloque? m' trouves-tu pas « cette histoire admirablement racontée
C'est dans ee moule-le que j'a vois jeté ma question. Quand j'aperçus Breloque, je lançai mon moule dans le jardin d un excellent poète
toulousain de ma COnnoissance, qui B <ii est s..u
vent ser\ i depuis.
Le second des moules entre Lesquels j .i\"i> a choisir étoil ee moule dubitatif où 1 on feint de jeter une pensée incertaine, pour se bure ré
pondre ce que Ion désire: -• Entre QOUS, cela
«- est-il bon <>n mauvais? I)iie>>-m<>i. mon chei
« Breloque, si vous êtes un peu content de cette « histoire? »
Mais ces concessions répugnoient à ma dignité. — Les dispositions de Breloque étoient d'ailleurs si manifestes, et le moule de la question ironique sied si bien au dépit d'un auteur blessé !
« Il paroît que M. Breloque n'est pas extrême- « ment satisfait? » dis-je d'un ton amer.
Breloque releva d'un coup de tête son bérel basque surmonté d'une plume de cigogne ( c'était ce jour-là son costume de cérémomie) , écarquilla les jambes, rapprocha les bras du corps , ouvrit les deux mains sur un plan exactement horizontal, et de la voix d'un chanteur de place entonna les vers suivants :
— Des deux amants d'Aigueperse , Apprenez le cas piteux.
Ils sont nés par grand' détresse Aveugles de leurs deux yeux... —
Jo vous comprends, Breloque; vous roulez
DU ROI Dh BOHÈM
dire que le sujet n'est pas neuf, et je voudrais qu'il Le fui moins encore. Les productions de l'esprit ne vivent que par La forme. Oseriez-vous comparer une mauvaise chanson «le village...
— Pourquoi pas, <lii Breloque? mie mauvaise chanson de village qui dit ce qu'elle <l<>it dire, vaut bien un roman maniéré. —
.Maniéré !
— C'esl le moi. Del affectation pour de la g
du sentimental pour du tendre, de la déclamation pour de l'éloquence, du commun pour du naïf. —
Breloque!...
— Je vous dis la vérité, Monseigneur. Je ne >m^ pas le fou de \ otrealtesse pour rien. Si vous n pas content, réveillez don Pic, et parlez-lui «!<• catachrèses. —
Je ne vous ai jamais \ u de cette hiuneuj Quoi, mon joli chien Lui-même
— Cei épagneul à longues oreilles? Il a le poil flou, comme s'il descendoit tout verni et tout
glacé d'un tableau de Watteau. Ah! qu'il est loin du chien de Brisquet! —
Et qu'est-ce , au nom de Dieu , que le chien de Brisquet?
— Le chien de Brisquet? dit Breloque, hélas, ce n'est qu'un chien ; mais c'est un chien , un véritable chien, dont l'histoire ne contient ni descriptions inutiles, ni discours aux périodes sonores, ni combinaisons dramatiques, ni artifices de mots. Son histoire, c'est tout bonnement l'histoire du chien de Brisquet. —
Et cette histoire?...
— La voici, dit Breloque : —
Opposition.
Ijiôtoirr lui cljicn lu* Srôqnrt
Mo\si-:u; NKl 11,
Kn notre forêt <l<v Lions, vers l<i hameau de l Goupillière, loul près <1 un grand puits-fontaine (jui appartient à la chapelle Saint-Mathnrin, M \ . « \ oit un lion homme, bûcheron <1<- son état, qui s appeloit Brisquel . ou autrcuienl !<■ fondeur a la bonne hache, <'i <jmi \i\<>it pauvrement du p
duit de ses fagots, avee sa femme qui s'appeloit Brisquette. Le bon Dieu leur avoit donné deux jolis pelits enfants, un garçon de sept ans qui étoit brun, et qui s'appeloit Biscotin, et une blondine de six ans qui s'appeloit Biscotine. Outre cela, ils avoient un chien bâtard à poil frisé, noir par tout le corps si ce n'est au museau qu'il avoit couleur de feu; et c'étoitbien le meilleur chien du pays , pour son attachement à ses maîtres.
On l'appelloii La Bichonne , parce que c'étoit peut-être une chienne.
Vous vous souvenez du temps où il vint tant de loups dans la foret de Lions. C'étoit dans l'année des grandes neiges, que les pauvres gens eu-
rcnt si grand' peine à vivre. Ce (ml une terrible désolation dans le pa\ g.
Brisquet, qui ;ill<>n toujours â sa besogne, et qui necraignoit p.»^ les loups, à cause de ^.i bonne hache, dit un matin à Brisquette : • Femme, je
nous prie de ne laisser courir m Biscothi m « Biscotine, tant que M. !<• grand-louveùer ne << sera pas venu. Il \ auroit du danger |»<>ur eux.
« Ils ont assez de quoi marcher entre la butte et « l'étang, depiùs que j'ai planté des piquets le « long de l'étang pour les préserver d'accident. Je « vous prie aussi , Brisquette , de ne pas laisser sor- « tir la Bichonne , qui ne demande qu'à trotter. »
Brisquet disoit tous les matins la même chose a Brisquette. Un soir il n'arriva pas à l'heure ordinaire. Brisquette venoit sur le pas de la porte , rentroit, ressortoit, et disoit en se croisant les mains : « Mon Dieu, qu'il est attardé!... »
Et puis elle sortoit encore, en criant « : Eh! « Brisquet! »
Et la Bichonne lui sautoit jusqu'aux épaules, comme pour lui dire : — N'irai-je pas?
(( Paix! lui dit Brisquette. — Écoute , Biscotine , va jusque devers la butte pour savoir si ton père ne revient pas. — Et toi, Biscotin, suis le chemin au long de l'étang, en prenant bien garde s'il n'y a pas de piquets qui manquent — Et crie fort, Brisquet! Brisquel!... »
« Paix ! la Bichonne ! »
Les enfants allèrent, allèrent, el quand ilss< furent rejoints à L'endroil où le sentier de l'étang vient couper celui de la butte : « Mordienne, «lit <■ Biscotin,je retrouverai notre pauvre père, ou ■ 1rs loups m'y mangeront. »
« Pardienne, dit Biscotine, ils m \ mangeront
m bien ;nissi. »
Pendant ce temps-là, Brisquetétoit revenu par le grand chemin <le Puchay , en passant à la croix aux ânes sur I abbaye de Mortemer, parce <jn il avoit une bottée de cotrets .1 fournir chei '<mii
Paquier. — « As - (u vu uns enfants • Lui «lit Brisquette.
« Nos enfants? dit Brisquet. Nos enfants? mon Dieu ! sont-Os sortis? m
« Je les ai envoyés à ta rencontre jusqu à h butte et à L'étang, mais tu .1- pris par un autre chemin. »
Brisquet ne posa pas sa bonne hache. Il se mit à courir du côté de la butte.
(( Si tu menoisla Bichonne?lui cria Brisquette.»
La Bichonne étoit déjà bien loin.
Elle étoit si loin que Brisquet la perdit bientôt de vue. Et il avoit beau crier : « Biscotin, Biscotine ! » on ne lui répondoit pas.
Alors, il se prit à pleurer, parce qu'il s'imagina que ses enfants étoient perdus.
Apres avoir couru long-temps, long-temps, il lui sembla reconnoître la voix de la Bichonne. Il marcha droit dans le fourré, à l'endroit où il I ayoit entendue, et il y entra, sa bonne hache Levée.
La Bichonne étoit arrivée là, au moment où Biscotin et Biscotine alloient être dévorés par un ^ros loup. Elle s'étoit jetée devant en aboyant, pour que ses abois avertissent Bris-
DU ROr DE BOHÊME.
quct. Brisquet d'un coup de sa bonne hache ren-
versa le loup roide mort, mais il étoit Irop tard pour la Bichonne. Ello no vivoit déjà plu>.
Brisquet , Biseotin et Biscotinc rejoignirent Brisquette. C'étoii une grande joie, et cependant
tout le monde pleura. Il n'y avoit pas un regard qui ne cherchât la Bichonne.
Brisquet enterra la Bichonne au fond de son petit courtil sous une grosse pierre sur laquelle le maître d'école écrivit en latin :
c'est ici qu'est la BICHONNF. ,