‹ Histoire du roi Henri-le-GrandChapitre 11 sur 29 · L deMont · texte numérisé non relu

L deMont

cipaux organes de la ligue, qui a voit accou- pensier tumé d'amuser le peuple de Paris défausses peuple, nouvelles , ne put plâtrer le mal de la perte de cette bataille , qu'en disant que véritablement le duc l'avoit perdue , mais que le Béarnois étoit mort. Le bourgeois le crut cinq ou six jours durant; et ce fut assez pour retenir sa première frayeur , et pour avoir le temps de donner les ordres cependant , et d'envoyer ramasser du secours de tous côtés.

Après la bataille , le roi ayant séjourné r'e r°* quelques jours à Mantes , à cause des gran- Mantes, des pluies , se remit aux champs , prit ^^J^et Lagny , Provins, Montereau et Melun, sans vienl1^ se laisser plus amuser aux propositions de listrêve que Villeroi lui faisoit. Puis, après avoir, en passant, tenté avec peu de succès la ville de Sens , que de Harlay Chanvallon défendit fort vaillamment , il vint bloquer Paris , et prit tous les postes et châteaux

1590. des environs , où il logea des garnisons de cavalerie pour battre îa campagne.

Leduc Je Le duc de Mayenne n'étoit pas dedans ,

Mayenne . . p

étoii ailé il y avoit laisse le duc de Nemours pour

trouver J l

le duc de gouverneur, avec quelques huit mille homet avou mes de garnison, et étoit allé trouver le

laissé le b ■

duc de duc de Parme à Condé sur l'Escaut , pour

Nemours . m 1

à Taris. ]ui demander quelque assistance en son besoin. Il se trouvoit dans un extrême embarras , et dans une juste crainte de perdre Paris, soit qu'il le pût secourir, soit qu'il le laissât prendre ; d'autant qu'il voyoit bien que s'il y introduisoit le secours espagnol , les Seize se serviroient de cet avantage pour se relever , et peut-être pour engager Paris, par dépit de lui, sous le joug des Espagnols : car ces Seize ne l'aimoient point du tout, parce qu'il avoit cassé leur conseil de quarante , qui bridoit son autorité ; et que , pour s'éloigner tout-à-fait du gouvernement républicain qu'ils voul oient introduire, il avoit créé un autre conseil, un garde des sceaux , et quatre secrétaires d'P^tat , avec lesquels il gouvernoit les affaires sans les y appeler , sinon quand il vouloit avoir de l'argent.

Outre cet embarras, il lui survint un

DE HENE î -LE -GRAND. l53

autre sujet d'inquiétude. Ce fut le trépas du *5ç$ vieux cardinal de Bourbon , qui mourut à *ia m,\tt

* clucardi-

Fontenay en Poitou , où il étoit gardé par ^al de le seigneur de La Boulaye. Il avoit à crains Ie troudre que cette mort ne donnât ouverture aux Espagnols et aux Seize de demander la création d'un roi , et qu'ils ne le pressassent si fort , que dans le besoin qu'il avoit d'eux il fût contraint de le souffrir. En effet , ce lç.sK«h fut la première condition que les agents èTgri°ss d'Espagne mirent dans le traité qu'ils firent prisant.0 avec lui pour lui donner secours ; et lui, de riS roi, peur de leur déplaire , témoigna qu'il sou- fermât* haitoit ardemment la convocation des Etats • pour élire un roi , et transféra le lieu de l'assemblée de la ville de Melun , oii il Tavoit assignée , dans celle de Paris ; c'est-àdire , d'une ville qu'il avoit perdue dans une qui étoit assiégée. Cependant il employa n se fait ses amis auprès du parlement et a 1 Motel- ver îetide-Vilte pour se conserver la qualité de Ueute-

t ''ii ni* r ' *>anl~gé-

lieutenant-general , laquelle lui ayant ete aérai, continuée , il montra qu'il ne craignoit rien tant que les Etats , et travailla de tout son pouvoir à les empêcher. Ce qui, pour dire vrai , acheva la ruine de son parti.

Paris étant bloqué , le légat (c'étoit le

l54 HISTOIRE

i59o. cardinal Caëtan) et les Seize n'oublièrent rien pour encourager les peuples. Ils consultèrent leur Faculté de théologie , et en obtinrent telles résolutions qu'ils voulurent contre celui qu'ils nommoient le Béarnois : ils firent faire plusieurs processions générales et particulières , et les officiers prêtèrent de nouveau serment de fidélité à la sainte union; c'est ainsi qu'ils appeloient la ligue.

Nc.rouis Au même temps, le duc de Nemours ap-

aj> porte m x x

un grand portoit un grand ordre pour mettre cette

ordre à X ° r .

défendre ville en défense; et les bourgeois, étant per»suadés , pour la plupart , que si le roi la prenoit, il y établiroit le prêche, et aboliroit la messe, s'y portoient avec une ardeur extrême, etcontribuoienttout ce qu'on vouloit de leur bourse , et même de leur travail aux fortifications.

C'est une belle chose dans les histoires de ce temps-là que la relation de ce blocus, les ordres que Nemours donna dans la ville, les garnisons qu'il y établit en divers quartiers , les sorties qui se firent durant le premier mois , les inventions dont on se servoit à animer le peuple , les efforts et les diverses pratiques des serviteurs du roi pour

l'introduire dans la ville, les négociations 1590. qui se firent de part et d'autre pour essayer de traiter un accommodement; comme, les vivres diminuant , on chercha les moyens de les faire durer; comme, nonobstant toute l'économie qu'on y apporta , la disette fut extrême; et comme enfin cette grande ville, étant à trois ou quatre jours près de périr entièrement par la famine , fut délivrée par le duc de Parme.

J'en marquerai seulement quelques par- Nombre ticularités fort mémorables. Il se trouva titan!?"" dans Paris , quand il fut bloqué , deux cent trente mille personnes seulement , dont il y en avoit bien près de trente mille des paysans d'alentour , qui s'y étoient réfugiés ; et il s'en étoit retiré près de cent mille naturels habitants : si bien qu'en ce temps-là il n'y avoit que trois cent mille âmes à Paris , et aujourd'hui on croit qu'il y en a plus de deux fois autant.

On avoit fait espérer au roi que lorsque n ,w les Parisiens auroient vu sept ou huit jours durant la halle et les marchés dégarnis de pain , les boucheries sans viande , les ports sans blé , sans yin et sans les autres commodités dont la rivière a de coutume d'être

prendre

par faraine.

l56 HISTOIRE

rSgo. couverte , ils iroient prendre leurs chefs à la gorge , et les contraindroient de traiter avec lui ; ou que si une humeur séditieuse ne les portoit pas à cela si promptement , la faini les y forceroit dans quinze jours. En effet, il n'y avoit que pour cinq semaines de vivres : mais on les ménagea fort ; et ceux qui lui disoient cela ne connoissoient pas bien le peuple de Paris ; car il est merveilleusement patient , et il n'y a point d'extrémité qu'il ne soit capable de souffrir , pourvu qu'on le sache conduire , principalement lorsqu'il s'agit de la religion. On ne sauroit lire sans étonnement quelle fut l'aveugle obéissance et la constante union de cette fiere et indocile populace pendant quatre mois entiers de pertes et de misères horribles. La famine fut si grande, que le peuple mangea jusqu'aux herbes qui croissoient dans les fossés ; jus qu'aux chiens, aux chats et aux cuirs ; quelques-uns même disent que les lansquenets mangeoient les enfants qu'ils pouvoient attraper.

Les hu- Les huguenots , ravis d'aise de tenir

guenots -nii * • î • l» • i

vou- une ville bloquée qui leur avoit tant tait de

loient . . \ *

toriqu'on maux , insistaient fortement dans le conseil

le prît de . . . A 1 ,

force, du roi, et crioient même tout haut, et le

DE HENRI- LE -GRAND. iSj

faisoient crier par des soldats , qu'il la fal- i5&o.

loit attaquer de vive force, et que dans six

heures ce seroit une affaire vidée. Mais le Leroi

bon et sage roi n'avoit garde de suivre ces vouioit

. . . Pas*

conseils passionnés : il connoissoit bien

qu'ils vouloient prendre Paris de force pour y égorger tout, en revanche des massacres de la Saint-Barthélemi. D'ailleurs, il considéroit qu'il désoleroit une ville dont la ruine, comme une blessure faite au cœur, seroit peut-être mortelle à toute la France ; qu'il dissiperoit en un jour le plus riche et presque Tunique trésor de son Etat, et que personne n'en profiteroit que la simple soldatesque, qui, devenant insolente d'un si riche butin , se fondroit dans les délices , ou l'abandonner oit aussitôt.

Ceux qui , au dedans , avoient pris le Bouches soin de la police, avoient fait une grande dament faute de n'avoir pas mis dehors la pauvre populace et les bouches inutiles. La disette s 'augmentant , ils cherchèrent trop tard les moyens d'y remédier; et n'en ayant pu trouver aucun, ils députèrent vers le roi pour lui demander permission d'en laisser sortir certain nombre qui , espérant cette grâce , s'étotent déjà assemblés près la porte

i5go. de Saint-Victor , et avoient pris congé de leurs amis et de leurs voisins , avec des regrets qui fendoient les cœurs les plus insensibles.

Le roi, clément et débonnaire, selaissoit aisément fléchir à leur accorder cette faveur ; mais ceux de son conseil s'y opposèrent si hautement, que de crainte de les fâcher , il fut contraint de renvoyer ces mi- - Grande sérables . Sa clémence néanmoins ne put

clémence ^ . 7 i - r\. t

du roi , pas souffrir qu on lui rit long-temps cette sortir les violence. Comme il eut appris de plusieurs bies aûv qui, craignant moins la mort que la famine, sautoient par-dessus les murailles, l'état pitoyable de la ville, et qu'ils lui eurent représenté au vrai ce qu'ils avoient vu de l'horrible nécessité et de l'incroyable obstination des ligueurs , son cœur fut tellement serré de douleur , que les larmes lui en vinrent aux yeux ; et s 'étant un peu détourné pour cacher cette émotion; il jeta Ses gé- un grand soupir avec ces paroles : O Sei— paroles." gneur ! lu sais qui en est la cause , mais donne-moi le moyen de sauver ceux que la malice de mes ennemis s'opiniâtre si fort à faire périr.

En vain les plus durs de son conseil , et

spécialement les huguenots , lui représen- 1690. tarent que ces rebelles ne méritoient point de grâce, il se résolut d'ouvrir le passage aux innocents. Je ne m étonne pas , dit-il, si les chefs de la ligue , et si les Espagnols ont si peu de compassion de ces pauvres gens-là, ils n'en sont que les tyrans ; mais pour moi qui suis leur père et leur roi, je ne puis pas entendre le récit de ces calamités sans en être touché jusqu'au fond de Vâme, et sans désirer ardemment dyy apporter remède. Je ne puis pas empêcher que ceux que la fureur de la ligue possède ne périssent avec elle ; mais quant a ceux qui implorent ma clémence , que peuvent-ils mais du crime des autres: je leur veux tendre les bras. Cela dit , il commanda qu'on laissât sortir ces misérables. Il y en eut plusieurs qui s'y traînèrent, quelques-uns s'y firent porter. Il en sortit cette fois-là plus de quatre mille, qui se mirent à crier de toute leur force : Vive le roi !

Depuis ce jour«-là, comme l'on sut qu'il ne s'en offensoit pas , les capitaines , quand ils étoient de garde, en laissoient toujours échapper quelques bandes, et même pre-

IÔO HISTOIKE

j59°- noient la hardiesse d'envoyer des vivres ceux et, des rafraîchissements à leurs amis , à

même du '

l'armée leurs anciens hôtes , et particulièrement

du roi en- g *■

voyoient aux dames. Car Paris étant la commune des vivres da»s patrie des François, il y a peu de gens

qui ne l'aiment et qui n'y aient quelque gage d'amitié , qui leur défend d'en procurer la perte à toute outrance.

A l'exemple des chefs, les soldats se licencioient à leur passer de la viande, des pains et des barils de vin par-dessus les murailles ; et recevant en échange quelques bonnes hardes à vil prix, ils se faisoient braves aux dépens des marchands. Ce qu'on étoit en quelque façon contraint de tolérer, pour ce qu'il n'y avoit point d'argent de Ce qui quoi les payer. Cela fit subsister Paris près

le fait *f -, ,-t -> a r ■ ■ i

subs^ier d un mois plus qu il n eut tait; mais il est presque impossible que cela n'arrive toujours en pareilles occasions, comme on l'a vu il n'y a pas encore long-temps : Dieu veuille pour jamais préserver la France d'un si grand mal !

Après tout , le roi savoit bien certainement que cette grande ville ne pouvoit pas longuement subsister, et il désiroit en gagner entièrement le cœur, afin d'y saper

DE HENRI-LE-GRAND. l6l

les fondements de la ligue. C'est pourquoi i59°il combattit leur opiniâtreté avec un excès d'indulgence. Il donna des passe-ports aux écoliers , ne pouvant pas refuser cela à leurs parents qui étoient avec lui , puis aux dames et aux ecclésiastiques , et à la fin même à ceux qui s'étoient montrés ses plus cruels ennemis.

Cependant , pour hâter un peu les chefs Le roi de la ligue de venir â capitulation , il fut to«ïrefe« arrêté en son conseil qu'il se rendroit mai- [f0^gs tre des faubourgs. Le soir du 27 juillet, il ™it.une les fit tous attaquer à la fois : ils furent forcés en moins d'une heure, et toutes les portes bloquées , ses gens ayant fait des logements devant, et terrassé les maisons les plus proches du fossé.

Par ce dernier effort , il prenoit les Parisiens à la gorge , et les pressoit de telle sorte qu'à peine pouvoient-ils respirer. C'est pourquoi leurs chefs , appréhendant que les défenses, les exhortations et la crainte des supplices ne fussent plus capables de les retenir, conclurent, après dix ou douze délibérations , d'entrer en conférence avec le roi, non pas en intention de traiter avec lui, mais seulement de traîner la chose en

ÏÔ2 HISTOIRE

1590. longueur , afin de donner loisir au duc de Mayenne de faire une tentative pour les secourir.

Leduc de Ce duc leur donnoit de ses nouvelles deux

Alayenue

s'avance fois la semaine , et à chaque fois leur pro-

à Meaux, . . x l

mais ii mettoit qu'il seroit à eux avec une puissante

n'ose se— . .

courir armée dans cinq ou six jours. Les ayant traînés par ces espérances près de six semaines , il s'avança enfin jusqu'à Meaux , dont Vitry étoit gouverneur, et de là il leur montroit quelque espérance de secours ; toutefois il étoit trop foible pour le hasarder.

Le duc de Parme , qui avoit ordre d'Espagne de l'aller joindre , et de ne rien épargner pour secourir Paris, y apportoit grande répugnance. Il appréhendoit que pendant son absence le cabinet ne lui donnât un successeur dans son gouvernement , et qu'il ne perdît plus aux Pays-Bas qu'il ne gagneroit en France : néanmoins il reçut enfin des commandements si exprès , dep fme V1^ ^ut contramt d'obéir. Il partit donc de l'y vient yalenciennes le 6 août , et arriva à Meaux

joindre T '

avec une je 22 j} n'avoit que douze mille hommes

armée 1

iKsPays" ^e P^ et tr°is mille chevaux , mais de l'artillerie et des munitions pour une armée

DE HENKI -LE -GRAND. l63

trois fois plus grande , et quinze cents cha- l59°riots de vivres pour rafraîchir Paris.

Comme c'étoit sans doute le plus grand capitaine entre les étrangers de ce siècle-là, pour tous les exploits qui dépendent du profond raisonnement et de la judicieuse conduite , il avoit de telle sorte fait le plan .I! ■▼?**

7 «-si bien

de son dessein dans sa tête , si bien pris Pris ses

' y mesures,

toutes ses mesures sur les cartes bien exac- ?a'n.f se

tenoitas-

tes du pays , et si bien médité tout ce qui ^fe ^ lui pourroit arriver et tout ce qu'il pourroit ™*e i(^e faire, qu'il se tenoifc tout-à-fait assuré du Pails' succès.

Ceux qui étoient auprès du roi lui avoient Le roi

... . . n'avoit

touiours fait croire que ce duc ne sortiroit point cru point des Pays-Bas , et disoient, s il en sor- quitter

. ,., ./."•' V " . les Pays-

tort, ou qu il ne pourroit faire qu un si Bas.

foible armement qu'il n'oseroit s'engager au cœur de la France ; ou que s'il le faisoit grand, il ne seroit jamais assez à temps pour délivrer Paris. Le roi s'étoit* un peu trop endormi sur ce faux raisonnement. Quand il sut qu'il marchoit tout de bon, il commença alors de craindre ce qui lui arriva , et le péril lui parut d'autant plus grand qu'il l'avoit moins prévu. Dans cette appréhension , il fut bien aise de re-

l6/{ HISTOIRE

i59o. nouer la négociation avec le duc de Mayenne-, il renoue qui , de son côté , feignit de désirer l'accomciaiion modenient plus que jamais, afindel'amuser, duc de de peur qu'il n'attaquât Paris de vive force,

Mayenne * X * . . 11?

qui feint et d entretenir les Parisiens de 1 espérance tendre prochaine de leur délivrance : car la famine muser, les désespéroit si fort, qu'il n'étoit plus en son pouvoir de les retenir avec toutes ses inventions, que cinq ou six jours tout au plus. Quand le duc de Parme fut à deux jour- Le eon- n^es ^e Meaux, il fit savoir au roi que le duc roi1 fort ^e Mayenne ne pouvoit plus traiter que empêché conjointement avec lui. Alors le conseil du roi demeura fort étonné, et dans une grande irrésolution de savoir ce qu'il fal~ loit faire. Il y avoit sans doute de la honte pour le roi , et un notable déchet à la réputation de ses armes , de lever un siège qui avoit duré pendant quatre mois ; et c'étoit un très-sensible déplaisir à ce prince , qui étoit brave et glorieux, de le lever à la veille de la prise de cette grande ville , dont la réduction eût été le coup mortel de la ligue.

Il n'y avoit donc qu'un parti à prendre , mais qui sans doute étoit fort hasardeux ; néanmoins le roi le vouloit : c'étoit de lais-

DE HENRI-LE-GRAND. î65

ser une partie des troupes dans les fau- i5gn. bourgs , et de choisir une place de bataille Le roi ou le reste de 1 armée put tenir tête au duc prendre

t une place

de Parme , sans lever le siège. Pour cet detataii-

. le > et ne

effet, le roi , appuyé de l'avis de la Noue , point ie-

. . ver le

Guitry et Le Plessis-Mornay , laissa seule- siège. ment trois mille hommes devant Paris , du côté de l'Université , et mit le reste de son armée en bataille dans la plaine de Bondi , qui étoit entre Paris et le duc de Parme.

Mais 1 e maréchal de Biron , improuvant tout-à-fait ce conseil, fit tant, que Ton réso- y>]ron lut de s'avancer jusqu'à Chelles , en inten- dael leavVer tionde donner bataille. On ne sait pas s'il se ^remporta à cela ou par jalousie de ce qu'il n'a- v°lia* voit pas donné le premier conseil , ou parce qu'il lui sembloit dangereux de demeurer si près de Paris , d'où il pouvoit sortir quinze ou seize mille hommes un jour de combat, pour les charger par derrière. Quoi que c'en soit, son autorité étoit si grande parmi les gens de guerre , et il étoit si dangereux, dans la conjoncture d'alors, de contredire cet esprit chaud, qu'il l'en fallut croire, et lever entièrement le siège pour s'aller poster à Chelles.

Le duc de Parme voyant cela, et 11e ju— .

i%<>. géant pas à propos de combattre, se retrancha promptenient dans un marais , et si bien, qu'il ne craignoit point d'y être forcé. Il se vanta même que le roi ne sauroit le contraindre dans ce poste-là de tirer seulement un coup de pistolet; et qu'avec cela il prendroit une ville à sa vue, et déboucheroit un passage sur les rivières , pour faire entrer des vivres dans Paris. De fait, il Le duc exécuta ponctuellement ce qu'il avoit dit : méprend il ne fut point au pouvoir du roi de l'obliger la vue ai à la bataille , et il prit Lagny-sur-Marne , secoirt sans qu'il le put secourir. Ainsi Paris fut Abon- entièrement délivré , recevant dès le lendevivres a- main une très-grande quantité de bateaux Pari,. ' chargés de toutes sortes de provisions ; sans que toutefois sa joie fut pareille à son soulagement, d'autant que la trop longue misère avoit tellement desséché les corps et abattu les courages , qu'ils n'étoient plus capables d'aucun sentiment de réjouissance. Les troupes du duc de Nemours, ayant repris cœur parce rafraîchissement, sortoient tous les jours avec les plus courageux de la bourgeoisie , et retranchoient les vivres au camp du roi ; de sorte qu'en peu de temps la cherté commença de s'y mettre ,

DE HENRI- LE- GRAND. I Gj

les maladies s'y multiplièrent, et l'impa- 1^90, tience prit tellement les gentilshommes qui y etoient accourus sur l'espérance d'une bataille , que le roi , voyant cela , assembla son conseil pour chercher quelque remède à ces inconvénients. Il trouva que les dispositions etoient si mauvaises dans toute son armée, qu'il valoit mieux faire retraite que de s'exposer à un plus grand affront. Mais comme il avoit regret de quitter l'entreprise de Paris , il tenta , en passant , de l'emporter par escalade du côté de l'Uni— niversité, entre la porte Saint-Jacques et celle de Saint-Marceau : ce qu'ayant fait inutilement , il se retira à Senlis , et de là à Creil. Ensuite, ne pouvant mieux faire, il prit Clermont en Beauvoisis , qui incom- ^'a modoit Senlis et Compiègne ; puis il mit ™li*™~~ une partie de ses troupes dans les villes p^rer.86" d'alentour de Paris , en envoya une autre dans les provinces pour les rassurer dans l'obéissance, etne retintauprès de lui qu'un camp volant.

Lorsqu'il fut retiré , les ducs de Parme ,

x Lie duc

et de Mayenne s'élargirent dans la Brie. Par- tle Parr-

<J C me assié-

me, sollicité instamment par des ligueurs , ^ CorassiégaCorbeil. Il lepensoit prendre en qua- éprend.

Ii 'armée

l68 HISTOIRE

ï59o. tre ou cinq jours , et il y mit un mois tout entier , faute que le duc de Mayenne , par nonchalance ou par jalousie, ne lui fournissoit des munitions que peu à,. peu. De sorte que voyant son armée se diminuer de beaucoup, et d'ailleurs se licencier à toutes sortes de désordres , à l'exemple des soldats françois , il s'en retourna en Flandre , vetomne f°rt maï content de la conduite de la nation Ure, an" françoise , qu'il avoit trouvée , disoit-il , inconstante et volage, pleine de jalousies et de divisions , insatiable et peu reconnoissante. Son chagrin le faisoit parler ainsi.

CoiWii Avant que de partir , il eut le déplaisir rar esca- d'apprendre la perte de Corbeil , qui lui avoit tant coûte. Givry , gouverneur deJorie pour le roi , le reprit en une nuit par escalade ; et la ligue , quelques instances qu'elle en fit, ne sut jamais obliger le duc de Parme à demeurer en France jusqu'à tant qu'elle l'eût repris. Il lui laissa seulement huit mille hommes de ses troupes , promettant de revenir au printemps avec une plus grande armée, et lui conseillant cependant d'amuser le roi par des traités de paix jusqu'à la prochaine campagne ; conseil que îe duc de Mayenne ne manqua pas de

suivre , et par ce moyen retint encore en i5go4 son parti plusieurs villes qui étoient prêtes de l'abandonner.

L'expédition du duc de Parme en France retarda beaucoup les affaires du roi ; mais elle n'avançapoint celles du duc de Mayenne: au contraire , elle les embrouilla et y mit des dispositions qui , à la fin, les ruinèrent, car le duc de Parme , ayant connu les dé«fauts du duc de Mayenne , fit connoître au conseil d'Espagne qu'il étoit peu propre pour l'avancement de leurs intérêts , étant trop foible et trop peu autorisé pour tenir en liaison un si grand parti ; trop jaloux , trop lent et trop paresseux pour donner ordre à tout ; qu'ainsi il falîoit que le roi Le <juc d'Espagne prît lui-même le soin de la ligue, mee Conet s'en rendît absolument le maître ; que roi d'Es" pour cet effet il gagnât les ecclésiastiques F^rendr^ et les peuples des grandes villes, qui ayant maîtr^de beaucoup de disposition à voir changer * lgue' l'état du gouvernement, parce que sous les règnes derniers il avoit été fort rude aux peuples, se porteroient facilement ou à joindre les villes ensemble en forme de cantons, ou à faire un roi dont la puissance fut si limitée, qu'il ne pût désormais les

i59o accabler d'impôts ou de gens de guerre ,

comme avoient fait les deux derniers rois.

En effet , le roi d'Espagne trouvant cette

d'Espa- voie la plus commode pour ses desseins , et

pie ne x x

consicK- pensant par là changer la France en répure plllS J A *•-.'-, . • 1 • . A

tant le bhque , ou y taire un roi qui ne subsistât

duc de T- • . J ' . , . X

Mayenne que par lui, ne considéra plus tant le duc

et pense -il» r *

k se ren- de Mayenne comme il 1 avoit fait, et ne

tre des l'assista que foiblement; mais se mita en*-

villes par tretenir les factions dans les grandes villes,

nons. et particulièrement celle des Seize à Paris ,

n'y épargnant point l'argent. On croit qu'il

en dépensa de si grandes sommes à cela ,

que s'il en eût mis autant à entretenir des

armées , il eût conquis une bonne partie de

ce royaume.

Le roi Or notre Henri s'étant aperçu de ses

tâche de . -ni a ' * i

régner desseins , travailla de son cote a les rompre.

ce duc. m%

Et premièrement , quant au duc de Mayenne, il l'amadouoit par caresses et par plusieurs bons traitements; ce qu'il faisoit à deux fins , l'une pour essayer de le gagner , et l'autre pour le rendre plus suspect aux Espagnols. Pour le même effet, il tâchoit de lui augmenter le dégoût qu'il avoit déjà de cette nation , et avec cela lui promettoit de grands avantages s'il vouloit s'accommoder

DE HENRI-LE-GRAJX D. l"j I

avec îui. Par ces moyens, il le retint tou- 1590 jours un peu, ralentit son ardeur, et l'empêcha de porter les choses à l'extrémité. Et 11 Lâches

1 X aussi de

quant aux peuples , comme il savoit que regagne. c'étoit le mauvais gouvernement de son pies. prédécesseur qui en a voit altéré les affections, et qui avoit fourni de prétexte et d'occasion à la ligue de causer leurs emportements , il n'ometîoit aucun soin ni aucune bonté pour les ramener doucement à leur devoir.

Ce bon et sage roi considéroit que pour guérir un mal il faut en ôter les causes , et qu'ainsi il n'avoit qu'à corriger et adoucir les mauvaises humeurs qui avoient mis l'Etat à l'extrémité. Il connoissoit assez , pour l'avoir vu , que trois choses principalement avoient rendu son prédécesseur odieux et contemptible.

La première étoit sa mollesse et sa fai- T

rois moyens

néantise, qui faisoient qu'au lieu d'employer par- le les beaux talents que Dieu lui avoit donnés Jj^ à régir son Etat et à faire les fonctions de perdu'01 roi, il négligeoit de s'y appliquer, et lie i?0uC~éâ prenoit point assez à cœur la conduite de s" SA)\^ ses affaires , mais s'adonnoit presque tout à fj*^0^ ses plaisirs ; comme si la royauté , qui est Plicalion

1590. la plus grande et la plus éminente des choses d'ici-bas , n'étoit qu'un vain divertissement, et que Dieu eût fait des rois seulement pour l'amour d'eux-mêmes , et non pas pour sa gloire et pour le bien commun des hommes.

La dis- La seconde étoit son mauvais ménage de ses ii- et la dissipation de ses finances, qui la— voient obligé de chercher des moyens extraordinaires et fâcheux d'exiger de l'argent. Or il n'avoit pas dissipé ses finances seulement par ses profusions extrêmes et par les dons immenses qu'il faisoit à ses favoris , ce qui désespéroit les peuples , mais plus encore par sa négligence, pour ce qu'il ne se donnoit pas la peine d'en prendre connoissance , et de veiller sur ceux à qui il en confioit l'administration ; lesquels , oubliant qu'ils n'en étoient que les dispensateurs, les prodiguoient en mille folles dépenses, et les distribuoient à leurs créatures, comme si c'eût été leur propre bien. ses ma- La troisième étoit le peu de créance d'agir qu on avoit en sa roi , et ses manières d agir l~ avec ses sujets , trop subtiles , trop fines , trop couvertes ; en sorte qu'il avoit ce malheur, qu'on étoit toujours en perpétuelle

nés.

autres

défiance avec lui, que toutes ses paroles et ses démarches sembloient être des pièges ; et qu'où pensoit faire prudemment de croire tout le contraire de ce qu'il vouloit qu'on crût.

Or le roi ayant reconnu que ces mauvaises voies avoient conduit son prédécesseur au précipice , se résolut , tant par l'inclination qu'il a voit au bien que par bonne politique, d'en suivre de toutes contraires.

Premièrement, il voulut montrer à la ligue, qui lui disputoit le sceptre, qu'il m(n étoit digne de le porter ; et pour cela il ^£«7 agissoit continuellement , non pas seule- q^èii03" ment à la campagne et dans les choses de ^!"ralIV la guerre , mais dans le cabinet , pour les etes1 rdL délibérations des affaires importantes, aecllonSC3 pour les négociations , pour l'ordre et la su^els distribution de ses finances , pour la dispensa tion des charges et des emplois , pour les connoissances des principales lois , de l'ordre et de la police de son royaume; enfin , pour toutes les occupations que doit avoir celui qui ne se contente pas d'être roi de

nom , mais qui le veut être en effet. Il vou- .s?u ac~

. . , . liyi,é ct

loit bien avoir de fidèles ministres, mais il ç-andèiu:

' dame.

n'avoit point de compagnons ; il leur coin-

ry4 HISTOIRE

,590. mettoit le soin des affaires de telle sorte qu'il demeuroit toujours le maître absolu , et eux les serviteurs. Il les aimoit tendrement, comme il est juste, et usoit d'une grande familiarité avec eux ; mais il n'eût pas souffert qu'ils eussent manqué de soumission et de respect. S'ilprenoit leur conseil, c'étoit par forme d'avis, non pas d'instructions nécessaires; et il les obligeoit bien plus souvent par raison à suivre le sieu, qu'il ne suivoit le leur. Il les honoroit de ses grâces et de ses bienfaits, mais avec pro* portion et mesure : il ne donnoit pas tout à un seul , ou bien à deux ou trois ; mais comme père commun, il distribuoit les récompenses à tous ceux qu'il en jugeoit dignes ; et il vouloit qu'il les reçussent de ses mains , non point de celles d'autrui , d'autant qu'il savoit que donner et faire du bien est le plus glorieux attribut de la souveraineté, qui ne se doit communiquer à personne.

le . En second lieu, il prit un soin très-partie ses n- ticulier de bien faire administrer ses finan-

ïiances.

ces , à quoi quatre motifs l'obligeoient . Le premier , qu'il étoit d'un naturel non pas avare , mais ménager , et qui haïssoit le§

DE HE N RI- LE- GRAND. I"j5

profusions. Le second, qu'il aimoit ses peu- i59o? pies , et qu'il les épargnoit le plus qu'il lui étoit possible ; car il faisoit conscience de tirer l'argent de leurs bourses pour d'autres choses que pour des usages très~nécessai»res. Aussi n'a-t-il jamais eu auprès de lui de ces sangsues de cour qui tirent tout à eux, etquine se soucient pas d'où il vienne, pourvu qu'ils en aient. Le troisième , que le besoin où il avoit toujours été lui avoit fait connoître la valeur et la nécessité de l'argent , et qu'il étoit bon de le bien ménager, parce qu'il étoit difficile d'en recouvrer. Le quatrième , crue n'ayant pas été élevé dans l'ignorance des affaires , comme trop souvent on y élève les princes, il étoit bien informé que la plupart des maux qui avoient affligé la France procécloient de la mauvaise administration des deniers publics.

Entre tous les soins donc qu'il prit de bien gouverner son Etat , il rien eut point de plus grand ni de plus continuel que celui de régler ses finances , et d'élaircir cette matière. Les surintendants l'avoient embrouillée et embarrassée de cent mille nœuds afin qu'on ne pût jamais la développer et la

'5s«>« démêler , et ils avoîent fait en sorte que ce maniement , comme disoit un financier de ce temps-là , étoit une magie noire, où Ton ne pouvoit voir goutte ; et qu'ainsi le bien du prince et le sang du pauvre peuple demeuroient toujours à leur discrétion.

François II J avoit pour lors dans les finances un intendant gentilhomme normand , nommé François nances, d'O , qui étoit surintendant dès le règne de lissipa- Henri III. Cet homme , à dire vrai, étoit horriblement prodigue en toutes sortes de dépenses. Ses profusions le rendoient plus ingénieux et plus subtil à trouver de nouvelles inventions pour arracher la substance des peuples jusque dans les moelles, et pour troubler de plus en plus l'ordre des finances, afin qu'on ne connut point la déprédation Le mi qu'il en faisoit. Or, quoique le roi le connût

est con- .. . , , ,

traint de bien pour tel qu il etoit , néanmoins , parce frir en qu'il avoit une forte cabale avec les mignons charge ; et serviteurs de défunt Henri III , qui faiîui^ogae soient les zélés catholiques , il fut contraint gies. °n~ de le souffrir dans cette charge , en attendant que ses affaires fussent en meilleur état. Cependant, pour réprimer sa convoitise insatiable , il prit lui-même peu à peu la connoissance du maniement de ses de-

DE H EJNRI -LE-GRAND. Ij'j

niers , et y apporta tout doucement les or- i5q0. dres , tantôt par un moyen , puis par un autre ; de sorte qu'il sut avec le temps le brider et le réduire en telle façon, qu'il ne pouvoit plus prendre que peu de chose en comparaison de ce qu'il prenoit auparavant.

Il seroit superflu de dire avec quelle net- > teté et avec quelle franchise ce bon roi agissoit avec tout le monde. Aussi voyons-nous dans tout le cours de sa vie que ses propres ennemis avoient plus de confiance en sa parole seule qu'ils n'en avoient aux écrits de tous les autres. Il usoit bien de ?a. bo.nne

toi et sa

prudence dans sa conduite ; mais il n'usa franchl3e jamais ni de fourbe , ni de finesse , ni d'artifice. Le prudent ne marche jamais que par des voies droites et vertueuses ; l'artificieux , au contraire , par des voies obliques et mauvaises : le prudent ne peut être que généreux et bon, au lieu que l'artificieux ne peut être que lâche , trompeur et méchant. Or il est certain que toute la vie de ce grand roi n'a été que générosité, bonté, douceur et clémence ; ayant une inclination merveilleuse à obliger toutes sortes de personnes , au moins de caresses , de bon ac-

in8 HISTOIRE

1593. cueil et de douces paroles , quand il n'en avoit pas d'autres moyens. ïl reconnoissoit les moindres services quand il pouvoit; il se montroit facile et affable atout le monde, familier aux gens de guerre , pitoyable en-

sabote, vers les peuples de la campagne, jusqu'à s'excuser envers eux , quand l'occasion s'en présentoit , des maux qu'ils souffroient , et protester qu'il n'en ëtoit point la cause ; qu'il désiroit ardemment la paix que Jésus-? Christ a tant recommandée aux chrétiens , et que c'étoient ses ennemis qui le forçoient de faire la guerre , laquelle il détestoit comme la source de tous crimes et de toutes misères. Ilparoissoit dans son visage une certaine gaîté ; dans son discours , une vivacité et une grâce d'esprit particulière ; dans toutes ses actions , une résolution et une promptitude qui contentoient les plus difficiles , et animoient les plus froids. Bien qu'il fût encore huguenot , il parîoit avec respect du pape et des ecclésiastiques; il traitoit les grands et les gentilshommes comme ses compagnons ; et n'ayant pas assez de quoi leur donner , il les flattoit de la gloire d'être le bras droit de l'État , et de lui soutenir la couronne sur la tête. Il

DE HENRI — LE - GliAND. I 70

ne savoit ce que c'éloitque de vengeance, i59o. son grand cœur étoit sans aucun fiel ; il par- n »"-

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donnoit les injures , et même les oublioit injures :

et n'a voit

facilenient , pourvu qu il reconnût que l'on p°inl «e

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