TROISIÈME PARTIE
DE LA VIE
CONTENANT SOMMAIREMENT CE QTj'iL HT DE- PUIS LA PAIX DE VERVINS , FAITE EN l5^8, JUSQU'A SA MORT , ARRIVÉE EN l6lO.
l5s8' J usques ici nous avons suivi la fortune de
sièm/01" notre héros par des chemins extrêmement
fa vie de difficiles et raboteux , au travers des ro^
îe-Grând chers et des précipices , durant des temps
«£îme us fort fâcheux et pleins d'orages et de tem-
aufres et pêtes ; maintenant nous Talions suivre par
la paix, des routes plus aisées et plus belles , dans
les douceurs du calme et de la paix ? oii
pourtant sa vertu ne s'endormira pas dans
le repos , mais paroîtra toujours agissante ,
ou sa grande âme s'emploiera sans cesse
dans les plus véritables fonctions de la
DE H EN RI- LE - GRAND. s5l
royauté , où enfin, parmi ses divertisse- l5a8. ments , il fera son principal plaisir de ses plus nécessaires et plus importantes occupations.
Dans les deux premières parties de sa 1{ îuL vie , que nous avons vues , il a été par né^- p^.11^! cessité homme de guerre et de campagne ; ^ poHtîdans cette dernière, par inclination, homme ?„^in^lr de cabinet et grand politique ; mais dans tiou' toutes invincible et infatigable.
Le vrai devoir d'un souverain consiste n faut
-, , t • ti r» qu'un roi
principalement a protéger ses sujets. 11 faut sache la
?-i i t ' r i i r guerre ;
qu il les détende contre les étrangers , et mais ouqu'il réprime les factions et les attentats des iiyabien
¥11 ' 1 9't 1 ■ d>aU!res
rebelles : c est pour cela qu il a le pouvoir fonctions des armes entre les mains , et qu'il lui royauté. est avantageux d'entendre parfaitement la guerre. Mais elle ne fait qu'une partie de Quelles
- - * 1? T SOnt CPS
ses fonctions ; et même 1 on peut dire avec fonctions vérité qu'elle n'est pas la plus nécessaire ni la plus satisfaisante ; car , outre qu'elle se peut faire par des lieutenants , qui doute que le prince le plus heureux ne soit celui qui met ses affaires en tel état qu'il n'a pas besoin de tirer l'épée, mais est assez puissant pour rendre la justice , pour punir les méchants ? et pour honorer et élever les
J5j8. gens de bien ; qui sait distribuer les grâces et les récompenses , entretenir le bon ordre et les lois ? et maintenir ses provinces dans la tranquillité; qui a soin de s'informer souvent et soigneusement de ce qui s'y passe , de soutenir sa réputation et sa grandeur par sa bonne conduite , de se faire redouter par ses ennemis , et estimer par ses alliés ; qui s'accoutume à présider dans son conseil en souverain , à écouter les ambassadeurs et leur répondre , et à démêler les grandes affaires par traités et négociations ; qui veille incessamment pour prévenir le mal, et mettre les méchants et les ennemis dans l'impuissance de nuire , pour rendre l'Etat riche , florissant et abondant par le moyen du commerce, par la culture des sciences et des beaux-arts , pour y faire ■venir l'opulence de tous les endroits de la terre , et surtout pour y procurer la gloire et le service de Dieu ; en sorte que ce soit comme un paradis de délices et un séjour de félicité. Ce sont, à mon avis , les emplois dignes d'un puissant roi , d'un roi sage et chrétien , qui , étant le pasteur de ses peuples (c'est ainsi qu'Homère appelle souvent le grand roi Agamemnon), ne doit pas
i'archiduc Albert.
seulement savoir chasser les loups, j'en- 1598. tends faire la guerre, mais plus encore savoir conduire son troupeau, le préserver de toutes maladies, l'engraisser et le faire multiplier.
La paix ayant été publiée avec une ré- es^jSrée jouissance incroyable des François , des roLtpa Flamands et des Espagnols , elle fut solennellement jurée le 21e de juin par le roi , dans l'église de Notre-Dame , sur la croix et sur les saints évangiles , en présence du duc d'Arscot et de l'Admirante d'Aragon, ambassadeur du roi d'Espagne pour cet effet. Et puis le cardinal archiduc Albert , gouverneur des Pays-Bas pour ce roi, la jura aussi le 26e du même mois , dans la ville de Bruxelles , y assistant le maréchal de Biron , que le roi avoit honoré nouvel- Biron
. . e=;t fait
lement de la qualité de duc et pair, vérifiée duc et en parlement, tant pour donner plus d'éclat jurer' j.k
, .. , paix aux
a cette ambassade , que pour récompenser paysles grands services que ce seigneur lui avoit rendus dans la guerre.
En ce voyage , les Espagnols n'épargne- 1 <** Esrent aucunes caresses ni louanges envers ce Fe»inouveau duc, pour lui inspirer l'orgueil et pr&omp» la vanité ; et l'enivrèrent tellement de la
l5£ HISTOIRE
1598. bonne opinion de soi-même , qu'il se mit dans la tête que le roi lui devoit plus qu'il ne sauroit jamais lui donner ; et que si sa vertu n'étoit assez honorée en France, il trouveroit bien ailleurs qui la mettroit à plus haut prix : ce qui produira tantôt de très-mauvais effets.
Ce que Plusieurs d'entre les François , qui ne sacois eice voient pas au vrai le pitoyable état ou étoit Espa- 8 le roi d'Espagne et ses affaires , ne pousg0nient de voient comprendre comment ce prince avoit de ver- acheté la paix si cher , que de rendre six ou sept bonnes places , entre autres Calais et Blavet , qu'on pouvoit nommer les clefs de la France. Les Espagnols , au contraire , qui voyoient que leur roi étoit moribond , ses finances épuisées , les Pays-Bas ébranlés , le Portugal et ses terres d'Italie sur le point de se révolter, le fils qu'il laissoit , bon prince à la vérité , mais qui aimoit bien le repos , s'étonnoient que les François , ayant si bravement repris Amiens, et réuni toutes leurs forces après le traité du duc de Mercœur , n'eussent pas poussé dans les pnur Pays-Bas , parce que apparemment ils les ïiu.oi lP eussent emportés ou fort ébréchés. Le roi
roi a voit 1
paix. U répondoit que s'il avoit désiré la paix , ce
DE HENRl-LE-GRAND. ^55
n'étoit pas qu'il s'ennuyât des incommodités 1598. de la guerre , mais pour donner moyen à la chrétienté de respirer : qu'il savoit bien que Belles
-, , . , , - 1 , . Proies.
dans la conjoncture ou etoient les choses , il en eut pu tirer de grands avantages; mais que la main de Dieu renversoit souvent les princes dans leurs plus grandes prospérités, et qu'un sage ne devoit jamais , pour l'opinion de quelque favorable événement , s'éloigner d'un bon accord , ni se fier trop sur l'apparence du bonheur présent, qui peut changer par mille accidents imprévus; étant arrivé bien souvent qu'un homme atterré et fort blessé , a tué celui qui lui vouloit faire demander la vie.
On reconnut dans peu de temps que le Maladie roi Philippe II avoit beaucoup plus besoin et^mott de cette paix que la France ; car son mal se iippe n~ redoubla plus fort. Il eut vingt-deux jours pagne. s" durant un perpétuel flux de sang par tous les conduits de son corps ; et un peu devant sa mort , il lui vint quatre aposthumes en la poitrine , d'où il sortoit une continuelle fourmilière de vermine , que tout le soin de ses officiers ne pouvoit tarir.
Dans cette étrange maladie, sa constance fut merveilleuse , et iî n'abandonna point
1598. les rênes de sou Etat jusqu'au dernier sou- Avant pir de sa vie ; car il prit soin , avant que de mourir ! mourir , de traiter le mariage de son fils sni£rede avec Marguerite , fille de l'archiduc de marier Gratz ; et celui de sa chère fille Isabelle sa mie. avec le card inalarchiduc Albert , de même sang qu'elle , et lui donna pour dot les Pays-Bas et la comté de Bourgogne , à la charge de réversion si elle mouroit sans enfants .
L.a ma- H avoit bien signé les articles de la paix; Philip-6 mais sa maladie mortelle ne lui permit pas femjê- de prêter le serment avec les mêmes solenjurer k nités qu'avoieut fait le roi et l'archiduc. vSon fih Philippe III , son fils et successeur , s'açm i£la quitta de cette obligation le 21e mai de l'an aprL sa 1601 , dans la ville de Valladolid , y assistant le comte de La Rochepot, ambassadeur de France.
Comme la licence des guerres avoit 9 durant plusieurs années, entretenu l'impunité, il se trouvoit encore grand nombre de vauriens qui croy oient qu'il leur étoit permis de prendre toujours le bien d'autrui ; et d'autres qui pensoient avoir toujours droit de se faire justice par les voies de fait, ne reconnoissant point d'autres lois que la
force. Ce fut ce qui obligea notre sage roi à l598commencer la réformation de son Etat par le rétablissement de la sûreté publique. Pour cet effet , il défendit tout port d'armes dd^eend0i à feu à toutes personnes , de quelque qua- jf; ^ lité qu'elles fussent , sur peine de confiscation des armes et des chevaux , et de deux cents écus d'amende pour la première fois, et de la vie , sans rémission , pour la seconde ; permettant à tout le monde d'arrêter tous ceux qui en porteroient , hormis ses chevau-légers , ses gendarmes et ses gardes-du-corps , qui en pourroient avoir , seulement lorsqu'ils seroient en service.
A même fin , et pour décharger le plat n con» pays de la foule des gens de guerre , il con~ troupes. gédia non-seulement la plupart des troupes nouvelles , mais encore retrancha plus de la moitié des vieilles : il réduisit les compagnies d'ordonnance à petit nombre , et il ôta les gardes aux gouverneurs des provinces et lieutenants de roi , ne voulant pas souffrir qu'autre que lui , quel qu'il fiit , eût cette glorieuse marque de la souveraineté à l'entour de sa personne.
La guerre avoit rompu le commerce , réduit les villes en villages , les villages en
1598. masures i et les terres en friche ; et néanmoins les receveurs contraignoient les pauvres paysans de payer les charges pour les fruits qu'ils n'avoient pas cueillis. Les cris 11 remet de ces misérables , qui n'avoient plus que
les restes -, , i - i 1 \ i
des taii- la langue pour se plaindre , touchèrent telpeupies. lement les entrailles d'un si bon et si juste roi , qu'il fit un édit par lequel il leur quitta tout ce qu'ils dévoient du passé , et leur donna espérance de les soulager encore pour l'avenir.
11 fait ^e Pms ' ayant appris que durant les
recher- troubles il s'étoit fait quantité de faux nocher les A
Sef n°~ ^es ' (lu* s'exempt°ient de la taille , il or-
réimpo- (Jomia qu'il en seroit fait recherche : et il ne
ser a la J-
taiiie. jes confirma point dans leur usurpation pour une pièce d'argent , comme on fait quelquefois , au grand préjudice des autres sujets taillables ; mais il voulut qu'ils fussent réimposés à la taille, afin que, par ce moyen , ils aidassent aux plus pauvres à porter une bonne partie du fardeau ? comme étant les plus riches.
Il désiroit encore , avec beaucoup d'affection , faire du bien à sa vraie noblesse , et la dédommager des dépenses qu'elle avoit faites à son service ; mais ses coffres étoient
DE HENRI -LE - GRAND. 25o,
vides , et d'ailleurs tout l'or du Pérou 1598. n'eut pas été suffisant pour satisfaire l'appétit et le luxe de tant de gens ; car le roi Henri lïï avoit , par son exemple et par celui de ses mignons , porté îa dépense si haut, que les seigneurs voul oient vfvre en princes, et les gentilshommes en seigneurs. Il falloit pour cela qu'ils aliénassent les possessions de leurs ancêtres , et qu'ils changeassent ces vieux châteaux , marques illustres de leur noblesse , en clinquants , en dorures , en train et en chevaux. Puis , lorsqu'ils s'étoient endettés par-delà leur crédit , ils retomboient ou sur les coffres du roi , demandant des pensions , ou sur le dos du pauvre peuple, l'écorchantparmille brigandages. Le roi, voulant donc renié»- u re-
J- « 1 r , tranche
dier a ce désordre , déclara assez hautement le luxe
de la ««-
à sa noblesse qu il vouîoit qu'ils s'accoutu- Vie™ massent à vivre chacun de son bien ; et pour voie ton
1 dans
cet effet qu'il seroit bien aise , puisqu'on le,,,q îouissoit de la paix , qu'ils allassent voir aux
* . . champs.
leurs maisons , et donner ordre à faire valoir leurs terres. Ainsi il les souîageoit des grandes et ruineuses dépenses de la cour , en les renvoyant dans les provinces , et leur apprenoit que le meilleur fonds que l'on
e, et
1598. puisse faire , est celui du bon ménage. Avec
îieur cela , sachant que la noblesse françoise se
par soi pique d'imiter son roi en toutes choses, il
«xemple, -, 1 ,
la mo- leur montroit , par son propre exemple , a habits, retrancher la superfluité des habits : car il alloit ordinairement vêtu de drap gris , avec un pourpoint de satin ou de taffetas , sans découpure, passement ni broderies. Il louoit ceux qui se vêtoient de la sorte , et se doit des autres , qui portoient , disoit-il , leurs moulins et leurs bois de haute futaie sur leur dos.
Sur la fin de l'année , il fut atteint d'une
Il tombe
maïadeet subite et violente maladie à Monceaux ,
en dan- . -m
ger. dont il pensa mourir. Toute la France en eut le frisson ; on le tint pour désespéré , et le bruit qui en courut pensa rallumer les factions. Mais il fut sur pied au bout de dix ou douze jours ; et il sembla que Dieu ne lui avoit envoyé ce mal que pour lui découvrir ce qu'il y avoit encore de mauvaise volonté dans le royaume , et pour lui donner la satisfaction de sentir , par les regrets que faisoient ses peuples, le plaisir qu'il y a d'être aimé.
» Paroles Dans le plus fort de sa maladie , il disoit roi. à ses amis ces belles paroles : Je rCap*
préhende nullement la mort, je Vai af- l5s8' frontée dans les plus grands périls ; mais j'avoue que j^ai regret de sortir de cette vie sans avoir pu remettre ce royaume dans la splendeur que je nUétois proposée, et sans avoir témoigné à mes peuples, en les gouvernant bien et les soulageant de tant de subsides , que je les aime comme s'ils étaient mes enfants.
Au sortir de là, continuant ses louables n*ra-
' vaille
desseins de mettre ordre à ses affaires, il ™ états
' de ses de-
vint à Saint-Gerniain-en-Laye , pour y penses,
résoudre les états de la dépense , tant de sa maison que de la garde des places , entretien des troupes , artillerie , marine , paiement des officiers , et plusieurs autres charges. Il avoit pour lors en son conseil , comme nous dirons à cette heure , de trèsgrands hommes , et fort consommés en toutes sortes de matières ; mais il se montroit encore plus habile qu'eux et plus éclairé. Il examina et discuta tous les articles de dépenses avec un jugement et des lumières d'esprit merveilleuses , retrancha et ménagea tout ce qui se pouvoit retrancher, et conserva tout ce qui étoit nécessaire. Entre autres choses, il retrancha
1598. beaucoup de superfluités pour la dépense Eetran- des tables de sa maison ; non pas tant pour
chc les r 1 • a t t
s„pei- épargner pour lui-même que pour obliger ■ts tables ses sujets à modérer leur friandise i et afin d'empêcher qu'ils ne ruinassent leurs maisons pour y vouloir entretenir une trop grande cuisine. En effet, par l'exemple du roi, qui a toujours plus de force que les lois ni que la correction , le luxe fut bientôt converti en frugalité fort nécessaire à l'Etat.
Afin de savoir si bien tout le fond de ses finances qu'il ne pût se tromper dans ses mesures , ni être trompé par ceux qui les manioient , il avoit dans son cabinet un état de sa maison , un de la marine , un de l'artillerie, un des gages des officiers de justice et de finances , un de tout ce qui se levoit en chaque province , et des charges qui étoient dessus , et généralement de toutes les choses , sur lesquels il jetoit souvent les yeux et les examinoit , pour y ajouter ou retrancher, non point selon la fantaisie ou les importunités des autres , 9ui mais selon le besoin , la raison et l'équité. Il y avoit pour lors dans son conseil de très-habiles et fidèles ministres , comme
étoient
ses conseillers ou ministres.
Chivernj^ Bellièvre, Sillery^ Sancy, Jean- ^98. nin , Villeroi et Pvosny. Je ne parle point des grands hommes pour la guerre , comme le maréchal de Biron , Lesdiguières , gouverneur du Daupliné , le duc de Mayenne , le connétable de Montmorency , le maréchal de La Chastre , le maréchal d'Aumont, Guitry , La Noue et plusieurs autres , desquels il ne se servoit point pour l'administration de l'Etat, quoiqu'il s'entretînt souvent avec eux , et que , par honneur , il leur communiquât quelquefois les grandes affaires , et leur en demandât leur avis ; comme il faisoit aussi à quelques gens de robe , qu'il connoissoit fort habiles et fort effectionnés , entre autres Achille de Har— lay, premier président au parlement, et Jacques- Auguste de Thou , aussi président dans la même compagnie , qu'il employa en plusieurs négociations très-importantes.
Le chancelier de Chiverny, qui avoitété Chiverélevé à cette charge sous le règne de Henri III , étoit homme froid ? dissimulé et avisé; mais, à ce qu'en disoient ses ennemis , il étoit meilleur praticien que bon conseiller d'état.
Il mourut l'année suivante; **et en sa V][*"LrT>
1598. place , le roi mit Pomponne de I^JHièvre , fort consommé dans la science des droits et des intérêts de la France , et fort adroit négociateur, comme il le montra bien au traité de Vervins. Il étoit vieux quand le roi lui donna vette charge : aussi disoit-il qu'il n'y étoit entré que pour en sortir. Il porta le roi à faire un sévère édit contre les duels ; il établit un fort bon ordre dans le conseil , et ordonna qu'il ne seroit point reçu de maître des requêtes qui n'eut été dix ans entiers dans quelqu'une des compagnies souveraines , ou seize ans en d'autres sièges subalternes.
Si lery Nicolas Bruslard de Sillery, président au mortier au parlement de Paris r qui avoit été son compagnon à Vervins , étoit un esprit doux , facile et accort , mais qui pénétroit plus avant qu'il ne vouloit qu'on le crut. On dit que le public ne vit jamais aucune émotion sur son visage ni en ses discours.
Sawct. Harlay-Sancy étoit un homme franc , hardi, intrépide, qui ne craignoit personne, quand il s'agissoit du service du roi ; mais il étoit un peu brusque, et lui parloit trop librement; témoin ce qu'il lui dit touchant
madame Gabrielle , qui sut bien le lui l598. rendre.
Quant à Jeannin , président au parlement de Bourgogne , et Villeroy , premier secrétaire d'état , ils avoient tous deux été dans le parti de la ligue , et y avoient trèsutilement servi le roi et la France , en ce qu'agissant seulement pour la défense de la religion catholique , et non par esprit de faction, ils avoient empêché que les Espagnols n'empiétassent sur ce royaume, et que le duc de Mayenne ne se jetât absolument entre leurs bras , comme souvent le désespoir de ses affaires l'y portoit. Ils convenoient tous deux en ce point qu'ils aimoient l'Etat et la royauté avec passion , et qu'ils avoient un grand jugement ; mais du reste leurs humeurs étoient assez différentes.
Jeannin étoit un vieux Gaulois , qui jeannin vouloit mener les affaires par les formes anciennes, suivant les lois et les ordonnances; bon jurisconsulte, ferme et résolu, qui alloit droit au but , qui ne savoit point prendre de détours , et qui aimoit fort le bien public.
Yilleroy étoit un des plus sages et des
Villeroy.
s 5 98. plus adroits courtisans qu'on ait jamais vus ; il avoit un esprit clair et net, qui développoit avec une incroyable facilité les affaires les plus embrouillées ; qui les expli quoit si agréablement et si intelligiblement que rien plus , et qui leur donnoit le tour qui lui plaisoit. Il étoit merveilleusement actif, et avec cela très-fécond en expédients , prenant une affaire par tant de biais qu'il étoit malaisé qu'elle lui échappât.
Le roi Le roi conféroit souvent avec ces con-
conféroit m m
souvent seillers ; on les appeloit encore ainsi , et
avec ces . . x .
conseil- non pas ministres , comme on a fait depuis
lers > et « -il • n
comment trente-cmq ans. il leur parloit de ses affaires , quelquefois pour en être instruit ? et quelquefois pour les instruire eux-mêmes , ce qu'il faisoit, ou dans son cabinet, ou à la promenade dans les allées des Tuileries , de Monceaux , de Saint-Germain et de Fontainebleau. Il s'entretenoit souvent avec eux séparément , les appelant les uns après les autres ; et il en usoit ainsi , ou pour les obliger à lui parler avec plus de liberté , ou pour ne leur pas dire lui-même, a tous ensemble , ce qu'il ne vouloit dire qu'à quelques particuliers , ou pour quelque autre raison, qui étoit sans doute d'une
fort bonne politique. Il dîsoit qu'il n'en 1S98. trouvoit point parmi eux qui le satisfissent comme Villeroy , et qu'il vidoit plus d'affaires avec lui en une heure , qu'avec les autres en un jour.
Quant à Maximilien de Béthune , baron Tîog de Rosiiy , et depuis duc de Sully , ayant Jj^LUSde été nourri assez jeune auprès du roi dans la Su,1yreligion huguenote , le roi avoit reconnu sa capacité et son affection en diverses affaires de conséquence ; mais surtout qu'il avoit le génie porté au maniement des finances ? et 11 avoit
génie
qu'il avoit toutes les qualités requises pour pour les cela. En effet, il étoit homme d'ordre, exact , bon ménager , gardoit sa parole , point prodigue , point fastueux , point porté à faire de folles et vaines dépenses , ni au jeu, ni en femmes, ni en festins, ni en meubles somptueux, ni en bâtiments trop superbes,ni en aucune des choses qui ne conviennent pas à un homme élevé dans cet emploi. De plus , il étoit vigilant , laborieux , expéditif, qui donnoit presque tout son temps aux affaires, et peu à ses plaisirs. Avec cela, il avoit le don de pénétrer ces matières jusqu'au fond , et de développer les entortillements et les nœuds dont les financiers ,
i598. quand ils ne sont pas de bonne foi, s'étudient à cacher leurs grivèleries. Surtout il n'entra jamais dans les traités ni dans les fermes , sous des noms empruntés ; ce qui sans doute est un vol manifeste et très-punissable , étant certain que, qui est intéressé à une affaire , au lieu de la porter aussi haut qu'elle devroit aller , la rabaisse tout autant qu'il peut.
Après Nous avpns dit comme le roi désiroit sur
la mort , , , ,, , ,
de Fran- toutes choses de pourvoir a i économie de Je roi J ses finances , et les raisons pour lesquelles
commit ., r r •• . , - . '. -,
ses a- il avoit ete oblige de laisser i" rançois d O cin(1 ou dans la charge de surintendant. Après que
six, qui }: -il il
s'en ac- cet nomme rut mort , il en donna la charge
renL fort a cinq ou six personnes cru il en crut capa-
mal. . L ii- T, ,, . t .
bles , et gens de bien, il s etoit persuade qu'il en seroit mieux servi que d'un seul , s 'imaginant qu'ils s'entreveilleroient, et qu'ils se serviroient de contrôleur les uns aux autres. Mais tout le contraire arriva : chacun se déchargeoit sur son compagnon , rien ne s'avançoit ; et si quelqu'un d'eux vouloit agir , tous les autres ne manqu oient point de le traverser par leurs jalousies; de sorte qu'ils ne s'accordoient qu'en ce point , que chacun d'eux se faisoit bien payer de ses
appointements , qui coutoient six fois plus x5gs. au roi que s'il n'y eût eu qu'un seul surintendant , sans qu'il retirât aucun profit de cette multitude.
Lorsqu'il eut donc reconnu que tant de voyant gens ne faisoient qu'embrouiller ses fman- Sf Sances, il les remit toutes en la main d'un surmtenseul , cpii fut Sancy ; mais quelque temps Et' fort après l'ayant reconnu plus propre à d'autres temps emplois qu'à celui-là , il lui donna Rosny RoTny. pour compagnon , et puis enfin fit Rosny seul surintendant.
Rosny, avant qu'il entrât en cette charge, Qui con-
, , , . , . noissoit
s etoit pourvu de toutes les connoissances parfaite-
, , ., . . .1 ment les
nécessaires pour s en bien acquitter ; il finances. savoit parfaitement tous les revenus du royaume, et toutes les dépenses qu'ilyfalloit faire. Il communiqua tout ce qu'il en Le roi
-, \ r • -Ie savoit
savoit au roi , qui de son cote avoit aussi si bien ,
.•,.,-.., 1 . qu'il ne
si bien étudie toutes ces choses , qu on ne pouvoit pouvoit pas dépenser cent ecus sans qu il trompé. sût s'ils avoient été bien ou mal employés. Comme c'est l'avantage d'un mauvais dispensateur , que son maître soit ignorant , et qu'il ne voie goutte dans ses affaires , aussi est-ce celui d'un serviteur utile et fidèle , qu'il soit bien instruit , et qu'il y
i59s. voie clair , afin qu'il sache estinier dignement ses services, il désira Au reste , son humeur s'accordoit parfai-
deRosny ' x
qu'il ne tement bien avec celle du roi. Lorsqu'il lui
prit au- J-
cun poi- confia ses finances , il désira de lui qu'il ne
de— vjii ' J-
ni pré- prît jamais aucun pot-de-vin ni aucun présent sans x ' ■*■ x
Fenaver- sent sans l'en avertir. Et quand Rosny l'en avertissoit, il y consentoit aussitôt, et même étoit si aise , qu'en le servant bien il y trouvât son compte , que bien souvent il y ajoutoit des dons du sien , pour lui donner courage de le servir toujours de mieux en mieux. Mais Rosny né les recevait jamais qu'ils ne fussent dûment vérifiés à la chambre des comptes , afin que tout le monde sut les libéralités que lui faisoit son prince, et qu'on n'eût pointa lui reprocher qu'il se servoit de sa faveur à épuiser ses coffres.
h com- Sous l'administration de ce surintenparnÇéta- dant , la première loi que le roi donna aux ordre un affaires de cette nature , ce fut la constance etnstcer- immuable de l'ordre , lequel ne s'y doit îéTnnan- jamais altérer , depuis qu'il a été une fois arrêté et résolu : car comme les choses les plus déplorées se redressent sous une conduite ferme et certaine, aussi les plus as-
DE HENRI-LE-GRAND. 1~jl
surëes se dissipent par une tête légère /qui i5qS, fait, défait et refait sans cesse , et qui révoquera demain ce qu'elle a ordonné aujourd'hui.
Rosny donna bientôt des preuves indubitables de sa capacité ; car ayant visité du ^
1 *; ménage
quatre généralités seulement, il fit en peu de Rosny de temps revenir un million et demi des deniers qui étoient égarés. Puis, après la surprise d'Amiens par les Espagnols , il fit trouver promptement un fonds pour dresser une grande armée , et fournir aux frais du siège ; si bien qu'il fut un des principaux instruments du recouvrement de cette grande ville.
Il est bon de marquer un expédient qu'il ExPétrouva entre plusieurs , pour empêcher les potS-emgriveleries des financiers ; car cela est né- quelles
• . • ti *. ?•! gens du
cessaire en tout temps. 11 savoit qu il y conseil avoit quelques personnes dans le conseil du leulavec roi qui étoient de part avec les traitants et miers et les fermiers, et qui faisoient adjuger au tanis conseil les fermes et les traités à vil prix , et souvent leur faisoient donner de grandes diminutions. Pour empêcher que ces genslà ne mangeassent ainsi le gâteau entre eux, il ferma la main aux fermiers-généraux ,
2^2 HISTO I RE
i5g8. défendant aux sous-fermiers de leur plus rien payer , et leur ordonnant de faire voiturer l'argent de leurs sous-fermes et de leurs sous-traités tout droit à l'épargne. Il doubla , par ce moyen , les revenus du roi , parce que les sous-fermes et les soustraités se trouvèrent monter presque les deux tiers plus que ne montoient les traités et les baux généraux. Il ménagea aussi de telle sorte la dépense, qu'il n'étoit point besoin de prêts , qui consument les plus clairs deniers du roi, et le tiennent toujours dans la nécessité ; et s'il obligeoit les fermiers à faire des avances , c'étoit sans aucune remise.
Finan- ^es Sens ^u conseil , qui étaient vilaine— aboTem ment intéressés dans les fermes et dans les trelRosr Partis ? du commencement crièrent fort Sy Teu contre sa conduite, lui tendirent mille moque, pièges, et lui causèrent mille traverses : mais, avec le temps, il les amena à la raison. Semblablement tous ceux qui n'a— voient aucun droit de lui demander , et qui ne laissoient pas de l'importuner, ne pouvant rien arracher de lui , pes— toient fort contre sa dureté : mais il ne se soucioit point de leur vaine colère , ni de
leurs sots discours; il ne regardoit qu'à l598acquitter légalement les dettes du roi , et à payer promptement ce qui étoit ordonné pour de bonnes causes ; car il ne savoit ce que c'étoit que de faire demander cent fois une chose qui eto.it véritablement due.
Nous nous sommes un peu arrêtés sur ce point des finances , d'autant que c'est le plus important de tous , celui par lequel on fait tout, sans lequel on ne sauroit rien faire, et d'où dépend le soulagement ou l'accablement des peuples , et tous les bons ou les mauvais succès des desseins et des entreprises.
Notre Henri eût bien désiré en même Le roi temps de pourvoir à la réformation duclergé, encore
r • , , r -, T r ■* pourvoir
qui véritablement etoit en grand desordre , à la ré-
, . , , . forma-
tant pour son temporel ( les biens en ayant tion du
été usurpés durant les guerres par les hu*guenots et par les mauvais catholiques ) , que pour le spirituel , la plupart des prélats et des pasteurs étant aussi ignorants u ^use
-, f , . ., -a desbéné-
que dépraves ; mais il ne put pas sitôt y aces. apporter les remèdes convenables. La nécessité oii il étoit de récompenser ceux qui l'avoient bien servi , le contraignoit de tolérer les abus , et même de les comme tire ,
i598. disposant des bénéfices comme autrefois avoit fait Charles-Martel : car il les donnoit à des gens incapables , à des gens mariés, à des hommes d'épée, à des enfants , même à des femmes , po tir récompenser la perte de leurs maris tués ou ruinés à son service.
Je n'ai pas entrepris d'excuser ce défaut, parce qu'il n'y peut jamais avoir de sujet légitime de prostituer les biens du sanctuaire aux profanes , et d'employer les trésors du crucifix à d'autres services qu'à celui de l'autel. Je sais bien néanmoins que beaucoup d'ecclésiastiques même en usent tout autrement ; mais qui doute que ces gens-là ne soient pires que les Juifs qui jouoient aux dez sur la robe sacrée de Jésus-Christ ?
Remon- Sur la fin de cette année , l'assemblée denï?s- générale du clergé se tenant à Paris , fit une
semblée -i -in
générale grande remontrance au roi , par laquelle auCroi?cles prélats le prioient de faire publier le concile de Trente en France ; de ne point charger sa conscience des nominations aux évêchés , abbayes et autres bénéfices ayant charge d'âmes ; de ne point mettre des pensions sur les bénéfices pour des personnes
laïques ; de ne plus permettre que les églises 1598. et les lieux saints fussent profanés comme ils l'étoient ; mais de faire en sorte qu'on les réparât , et qu'on y rétablît le service divin.
Pour ce qui est du concile de Trente , il faut savoir qu'il étoit reçu en France , quant aux articles qui concernent la foi , mais non pas généralement pour ceux qui touchent la police et la discipline , parce qu'il semble à plusieurs que ces derniers sont , pour la plupart , contraires aux libertés de l'église gallicane et aux droits du roi. C'est pourquoi, quelque effort que les plus zélés aient pu faire , jamais ils n'en ont su venir à bout , les parlements s'y étant toujours fortement opposés.
A la harangue du clergé , le roi répondit Belle eloquemment , mais en peu de mots , qu il au roi. reconnois soit que ce qu'ils lui avaient dit touchant les nominations des bénéfices étoit véritable, mais qu'il n'était pas V auteur de cet abus , et qu'il Vavoit trouvé ; qu'étant parvenu à la couronne durant V embrasement des guerres civiles, il avoit couru où ilvoyoit le plus grand feu pour V éteindre ; que maintenant qu'il avoit la paix , il tàcheroii de relever les deux co-
ï5g8. lonnes de la France , qui sont la piété et la justice ; que Dieu aidant, il remettrait V Eglise en aussi bon état quelle étoit du temps de Louis XII. Mais , leur di— soit-il , contribuez-y , je vous prie ; de votre côté ; faites , par vos bons exemples , que le peuple soit autant incité à bien faire , qu'il en a été ci-devant détourné. Vous m'avez exhorté de mon devoir, je vous exhorte du vôtre ; faisons bien à Venvi les uns des autres. Mes prédécesseurs vous ont donné de belles paroles ; mais moi, avec ma jaquette grise , je vous donnerai de bons effets. Je suis tout gris au- dehors , mais je suis tout d'or au^dedans. Je verrai vos cahiers , et y répondrai le plus favorablement qu il me sera possible.
i5gq. Il n'avoit pas trop de toute sa prudence
Ilavoit 1 A 1
besoin de et de toute son adresse pour se gouverner
grande , , .
adresse de sorte que les catholiques et le pape ms-
pour se i i •
conduire sent contents de sa conduite , et que les pape et huguenots n'eussent pas sujet de s'en alar-
avec les -, o i •
hugue- mer et de se cantonner, oon devoir et sa
nots. . , , ,, ..
conscience le portoient a 1 assistance des premiers ; mais la raison d'état et les grandes obligations qu'il avoit aux derniers
ne lui permettaient pas de les désespérer. 1599. Pour garder donc un tempérament nécessaire , il leur accorda un édit plus ample L'éàt que les précédents : on l'appela Fédit de tes ac-
TVT ?-i ' ' i i? cordé
JNantes, parce qu il avoit ete conclu 1 an- aux hu-
r r r -i -ni» i • guenots.
née précédente en cette ville-la, tandis qu'il y létoit. Par cet édit , il leur accordoit toute liberté pour l'exercice de leur religion, même la faculté d'être admis aux charges , aux hôpitaux, aux collèges, et d'avoir des écoles en certains endroits , et des prêches presque partout ; et plusieurs autres choses, dont ils sont bien déchus depuis ce temps-là, à cause de leurs rébellions et leurs diverses entreprises.
Le parlement y apporta de grandes op- ^Et ïë positions plus d'un an durant : enfin , ve comme on lui eut fait comprendre que ce seroit rallumer le feu dans le royaume , que de ne pas accorder cette sûreté aux huguenots , qui étoient querelleurs et puissants, il le vérifia.
D'un autre côté , pour adoucir le pape , Le ™i