‹ Histoire du roi Henri-le-GrandChapitre 27 sur 29 · DE II T. N R I - L E - G K A N D · texte numérisé non relu

DE II T. N R I - L E - G K A N D

mais âpre au gain, timide dans les grands «&**• coups , et de mauvaise humeur sur la perte, n a'~

. , moit un

A cela, je crois qu il faut avouer que c'etoit peu trap

? . ? \ *e ieu*

un défaut dans ce roi ? qui n etoit pas

exempt de taches , non plus que le soleil.

Il seroit à souhaiter , pour l'honneur de Sa fra~

sa mémoire , qu'il n eut eu que celui-là. étoit ex-

. . . . lrême

Mais cette fragilité continuelle qu'il avoit v»ar lcs

° \ x iemmcs.

pour les belles femmes en étoit un autre Lien plus blâmable dans un prince chrétien , dans un homme de son âge , qui étoit marié , à qui Dieu avoit fait tant de grâces , et qui rouloit tant de grandes entreprises dans son esprit. Quelquefois il avoit des désirs qui étoient passagers , et qui ne l'attachoient que pour une nuit; mais quand il rencontroit des beautés qui ie frappoient au cœur , il aimoit jusqu'à la folie ; et dans ces transports il ne paroissoit rien moins que Henri-le-Grand.

La fable dit qu'Hercule prit la que- Cette nouille, et fila pour l'amour de la belle luf rai- Omphale : Henri fit quelque chose déplus des cho-

1 A Tl • SCS llim~

bas pour ses maîtresses. H se travestit un teuses. jour en paysan, et chargea un fardeau de paille sur son cou, pour pouvoir aborder madame Gabrielle; et l'on dit que la mar-

1609. quise de Verneuil Fa vu plus d'une fois à ses pieds essuyer ses dédains et ses injures : exemples que les princes doivent bien regarder, pour ne se pas laisser aveuglera cette malheureuse folie, qui abâtardit les courages les plus héroïques , et avilit les personnes les plus éminentes.

Trois On feroit vingt romans des intrigues de disses ses diverses amours avec la comtesse de «Miire>- Q^jcke ^ quan(} {\ n'étoit encore que roi de Navarre; avec Jacqueline de Beuil, qu'il fît comtesse de Moret ; et avec Charlotte Des Essarts , sans compter beaucoup d'autres dames de toutes qualités, qui faisoient gloire d'avoir quelque charme pour un si grand roi.

Ceiaàoit La haute estime et l'affection que les qu'il François avoient pour lui emp échoient vent eà que l'on ne s'offensât si fort de ce liberti- Tvll k nage scandaleux ; mais la reine sa femme en avoit un extrême chagrin , qui causoit à toute heure des picoteries entre eux , et la portoit à des dédains et à des humeurs fâcheuses.

Et re- L'ennui et le déplaisir de ces brouilleries songrand domestiques retardoient assurément l'exécution du grand dessein qu'il avoit formé

pour le bien et le repos perpétuel de la i%f* chrétienté , et pour la destruction ensuite de la puissance ottomane.

Plusieurs en ont parlé diversement ; Quel mais voici ce que j en trouve dans les Me- gr™d

. . dessein.

moires du duc de Sully. Il devoit bien en savoir quelque chose, étant aussi avant, comme il étoit, dans la confidence de ce roi. C'est- pourquoi il faut nous en rapporter à lui.

Le roi, dit-il, désirant acheminer les kes

moyens

projets qu'il avoit conçus après la paix de dontiise Vervins , crut qu'il falloit premièrement pour i'a-

, x x . . . cheminer

établir en son royaume une tranquillité inébranlable , en réconciliant à lui et entre eux tous les esprits , et ôtant toutes les causes d'aigreur ; qu'avec cela , il étoit nécessaire de choisir des gens capables et fidèles , qui vissent en quoi son bien et son Etat pouvoient s'améliorer, et de s'instruire si bien en toutes ses affaires , qu'il put prendre des conseils de lui-même , et discerner les bons et les mauvais , les entreprises faisables ou impossibles , et celles qui étoient proportionnées à ses revenus ; car la dépense qui se fait au delà attire les malédictions des peuples , qui sont ordi-

i6o9. nairement suivies de celle de Dieu. Pour cet II accorda donc un édit aux huguenots ,

efîet, il . m .

accorde pour faire vivre en paix les deux religions. aux hu. Puis il donna un ordre certain et fixe pour

guenots , . x

et ac- accruitter ses dettes et celles du royaume ,

quitte ses . .

dettes, contractées par les désordres du temps, par les profusions de ses devanciers , et par les paiements et achats des hommes et des places qu'il lui avoit fallu faire durant la p qui ligue. Sully lui fit voir un mémoire, l'an la repu- 1607, Par lequel il en avoit acquitté pour la bonne grj niillions : ce qui rétablit la réputation France. et la bonne foi de la France envers les étrangers , chez lesquels elle étoit fort décriée.

11 s'ad- Cela fait , il travailla continuellement pour s'adjoindre dans son grand dessein

jjomltous

le

chré-5 tous les potentats chrétiens , en leur offrant leuTpro- de leur donner tout le fruit des entreprises

mettant 1 , * «» "i * 1 '

toutes les sur les inhdeles , sans en reserver rien pour conque- j^ car -j ^^ vouloit point , disoit-il, d'aunitS "n" tres États que la France.

modant H se proposa aussi de chercher toutes les fér'nds. occasions d'éteindre les discordes, et de Les prin- pacifier }es différends d'entre les princes

ces qu'il A A

se fait chrétiens , dès aussitôt qu'il les verroit

pour ' ±

amis. naître ; et cela , sans aucun intérêt que cela

de la ré]}utation de prince généreux , désin- 1609. téressé , sage et équitable.

Il commença à se faire pour amis et associés les princes et états qui lui sembloient les mieux disposés envers la France , et les moins opposés à ses intérêts ; comme les Etats ou Provinces-XJnies , les Vénitiens, les Suisses et les Grisons. Puis, les ayant attachés à lui par des liens très-étroits ) il se mit à ménager les trois puissances royales du Nord ; savoir : Angleterre , Dane— marck et Suède ; à discuter et vider leurs différends , et même à tâcher de les récon- Comment

7 11 eut ac

cilier avec le pape; ou du moins obtenir une ^f™™" cessation de haine et d'inimitié, par quelque vl^Jss__ formulaire de la manière qu'ils auroient à ^f ]e vivre ensemble, laquelle eut été avantageuse payeau pape, en ce qu'ils l'eussent reconnu pour premier prince de la chrétienté , quant au temporel, et, en ce cas-là, lui eussent rendu tout respect. Il tâcha ensuite u traite. à faire la même chose entre les électeurs , éditeurs les états et les villes impériales , étant obligé particulièrement , disoit-il , de prendre soin d'un empire qui avoit été fondé par ses prédécesseurs. Après, il fit sonder les seigneurs de Bohème, de Hongrie, dé

1609. Transylvanie et de Pologne, pour savoir Avee 1rs s'ils ne concouraient pas avec lui dans le

seigneurs , , , K -, ,

de Bo- dessein a oter et déraciner pour jamais

Hongrie, tout sujet de trouble et de divisions dans la

° °gue' chrétienté'. Il traita après cela avec Je pape,

qui approuvoit et louoit son entreprise , et

désiroit y contribuer de sa part tout ce qui

lui seroit possible.

C'étaient là les dispositions à son grand

dessein, dont je vais vous faire voir le plan

raccourci. pianrac- \\ désiroit réunir si parfaitement toute

courci A

dugran(1 la chrétienté, que ce ne fut qu'un corps

dessein ■*- .

de r&a~ ïu^ eut ^é et se fût appelé la république chrétienne. Pour cet effet, il avoit déter—

Il vou- ...

îoii par- miné de la partager en quinze dominations chrétien- ou états , cjfû fussent , le plus qu'il se pourquinze roit , d'égale force et puissance, et dont

domina— . .

tions éga- ies limites fussent si bien spécifiées par le consentementuniversel de toutes les quinze, qu'aucune ne les pût outre-passer. Ces quinze dominations étoient le Pontificat ou Papauté, l'Empire d'Allemagne, la France, l'Espagne , la Grande-Bretagne , la Hongrie, la Bohème, la Pologne, le] Danemarck, la Suède, la Savoie ou royaume de Lombardie, la seigneurie de Venise,

la République Italique ou des petits po- 1609. tentats et villes d'Italie, les Belges ou Pays-Bas, et les Suisses.

De ces états , il y en eut eu cinq succès- Savoir :

J x onze

sifs : France , Espagne , Grande-Bretagne , royau- Suède et Lombardîe; six électifs : Papauté, q?«tre

x répulili—

Empire , Hongrie , Bohême , Pologne et ««•»• Danemarck ; quatre républiques, deux desquelles eussent été démocratiques; savoir: les Belges et les Suisses ; et deux aristocratiques ou seigneuries ; celle de Venise, et celle des petits princes et villes d'Italie.

Le pape, outre les terres qu'il possède , ce qu'eût de voit avoir le royaume de Naples , et les p"pele hommages tant de la république Italique que de l'île de Sicile.

La seigneurie de Venise eût eu la Sicile La scien foi et hommage du saint oiege , mais dç vesans autre droit que d'un simple baisement de pied et d'un crucifix d'or, de vingt ans en vingt ans.

La république italique eut été composée **.**des états de Florence , Gênes , Lucques , italiq«e» Mantoue, Parme, Modène , Monaco et autres petits princes et seigneurs , et eut aussi relevé du saint Siège , lui payant seulement, pour toute redevance, un crucifix

3609. d'or de la valeur de dix mille francs.

i^ duc Le duc de Savoie , outre les terres qu'il voie , possedoit , eut encore eu le Milanois ; et le tout eut ëtë érigé en royaume par le pape , sous le titre de royaume de Lombardie , duquel on eut distrait le Crémonois, en échange du Montferrat , que l'on y eût joint.

La ré- On eût incorporé avec la république depuis- Helvétienne ou des Suisses, la Franche-

ses ,

Comté , l'Alsace , le Tyrol , le pays de Trente et leurs dépendances , et elle eût fait un hommage simple a l'empire d'Allemagne, de vingt-cinq ans en vingt-cinq ans.

provia-9 ^n eut etaDn toutes les dix-sept pro-

Ta .Bas" vmces des Pays-Bas , tant les catholiques que les protestantes , en une république libre et souveraine , sauf un pareil hommage à l'Empire; et on eût grossi cette domination des duchés de Clèves , deJu~ liers , de Berghes et de La Mark , de Ravenstein et autres petites seigneuries voisines.

Le On eût joint au royaume de Hongrie les

de}mmt états de Transylvanie, de Moldavie et de

gric' Valachie.

L'empereur eut renoncé à s'agrandir ja-

mais , lui ni les siens , par aucune confis- lGo9-

cation, déshérence, ou reversion de fiefs .L'empire avec masculins ; mais eût disposé des fiefs va- ljbie.

x élection;

cants en faveur de personnes hors de sa parenté . par l'avis et consentement des électeurs et princes de l'Empire. On fut aussi demeuré d'accord que l'Empire désormais n'eût pu , pour quelque occasion que ce fût , être tenu consécutivement par deux princes d'une même maison , de peur qu'il ne s'y perpétuât, comme il faisoit depuis long- temps en celle d'Autriche.

Les royaumes de Hongrie et de Bohème Bohème eussent ete pareillement electirs par les grie eus-

1 M • 11 T Seilt éîé

voix de sept électeurs , savoir : i° celle des électifs. nobles, clergé et villes de ces pays-là; 2° du pape ; 3° de l'empereur; 4° du roi de France; 5" du roi d'Espagne; 6° du roi d'Angleterre; 70 des rois de Suède, de Danemarck et de Pologne, qui tous trois n'eussent fait qu'une voix.

Outre cela , pour régler tous les difFé- Un COnrends qui fussent nés entre les confédérés, rai pour

1 • * 1 i p •*. Ai cesquiri*

et les vider sans voie de tait , on eut ze domi-

r ' i nations ,

établi un ordre et forme de procéder par de soi-

r t 1 • xante

un conseil général compose de soixante perso*-

0 x nés.

personnes , quatre de la part de chaque do-

456 HISTOIKE

l6°9> mination, lequel ou eût placé dans quelque ville au milieu de l'Europe, comme Metz , auTreT3 î^ancy y Cologne ou autre. On en eut enueavin-t core ^a^ tr°is autres en trois différents endroits, chacun de vingt hommes, lesquels tous trois eussent eu rapport au conseil général .

Ordre De plus , par l'avis de ce conseil génépêcher et rai , qu on eut pu appeler le sénat de la re-

\a tjian- ,,. A,

nie " et publique chrétienne , on eut établi un ordre

les rëbel- 1 A , . .

lions, et et un règlement entre les souverains et les

pour se- . , ( , .

couriries sujets, pour empêcher a un cote 1 oppresse» voi- sion et la tyrannie des princes ; et de l'auînfidèies. tre , les plaintes et les rébellions des sujets. On eut encore réglé et assuré un fonds d'argent et d'hommes , auquel chaque domination eût contribué , selon la cotisation faite j>ar le conseil, pour aider les dominations voisines des infidèles contre leurs attaques ; savoir : Hongrie et Pologne , contre celle du Turc ; et Suède et Pologne , contre les Moscovites et les Tartares.

Puis , quand toutes ces quinze dominamtt* . tions eussent été bien établies avec leurs

deux par

terre, droits , leurs gouvernements et leurs limi-

pour tai- V

re la tes (ce qu'il espéroit pouvoir faire en moins

guerre v * x x

au* de trois ans), elles eussent ensemble , d'un

furcs.

Trois capitaines gênénet ux ,

DE HENRI- LE-GRAND. l\5j

commun accord , choisi trois capitaines gé- 1609 néraux , deux par terre et un par nier , qui eussent attaqué tous à la fois la maison ottomane; à quoi chacune d'elles eût contribué certaine quantité d'hommes , de vaisseaux , d'artillerie et d'argent, selon la taxe qui en étoit faite. La somme en gros Quelles

1 ? n 1 • n ' - * troupes

de ce qu elles dévoient fournir montoit a et quel deux cent soixante-cinq mille hommes d'infanterie, cinquante mille chevaux, un attirail de deux cent dix-sept pièces de canon , avec les charrois , officiers et munitions à proportion, et cent dix-sept grands vaisseaux et galères , sans compter les vaisseaux de moyenne grandeur., les brûlots et les navires de charge.

Cet établissement étoit avantageux à tous La. seule

0 > maison

les princes et états chrétiens ; il n'y avoit d'Autri**

\ che eût

que la seule maison d'Autriche qui en eût souffert

' de cet

soutiert dommage , et qui eût été dépouillée é,ablis~

a 7 -1 1 meut.

pour accommoder les autres : mais on avoit fait le projet de la porter à y consentir de gré ou de force en cette manière : premiè- Buc6i& rement, il faut supposer que du côté d'I- ;™iee' talie, le pape, les Vénitiens et le duc de JuSU Savoie étoient bien informés du dessein du J™„Z roi , et qu'ils l'y dévoient assister de toutes

consentaient,

1609. leurs forces ; le Savoyard surtout y étant

extrêmement animé , parce que le roi lui

donnoit sa fille aînée en mariage pour son

fils Victor- Amédée ; que du côté d'Alle-

n'Aiie- magne , quatre électeurs , Palatin , Bran-

ÎTiimems debourg j Cologne et Mayence , le savoient

tçurs;et aussi, et qu'ils le dévoient favoriser; que

fait r" le duc de Bavière avoit leur parole et celle

Bavière du roi qu'on Téleveroit à l'empire ; et que

lu plusieurs des villes impériales s'étoient

déjà adressées au roi pour le supplier de les

honorer de sa protection et de les maintenir

dans leurs privilèges , qui avoient été abolis

par la maison d'Autriche ; que du côté

h?meB°e~ ^e Bohème et de Hongrie , il avoit des in~

î^r'ïei- telligences avec les seigneurs et la no—

gneurs et b]esse ? et que les peuples y étoient si dé—

blesse. seSpérés de la pesanteur du joug , qu'ils

étoient prêts à le secouer, et de se donner

au premier qui leur tendroit les bras.

Affaire Toutes les dispositions lui étant ainsi fa-.

decièves yorables , arriva l'affaire de Clèves , dont

arrive à ' 7

p^°p°s . nous parlerons tout à cette heure , laquelle re éciore juj fournissoit une belle occasion de com-

ee grand

dessein. 1Tiencer l'exécution de ses projets. Elle devoit se faire de cette s<Hte.

Ayant mis sur pied une armée de qua-

DE HENRI -LE-GRAND. /{5g

rante mille hommes, comme il fit; il devoit, 1609. tout en marchant, dépêcher des ambassadeurs vers tous les potentats de la chrétienté, pour leur donner part de ses justes et saintes intentions. Puis, sous prétexte eil emarr!! d'aller à Clèves, il se fût saisi de tous les S^J^S passages de la Meuse , et eût attaqué tout fae|espadë d'un coup Charlemont, Maestricht et Na~ mur, qui étoient peu munis. Au même Lesviitemps, toutes les grandes villes des Pays- pendre Bas eussent crié liberté ; les seigneurs se ^nt réfussent mis aux champs avec pareil dessein, V9 et eussent arboré îe lion belgique avec les fleurs de lys. Les Hollandois eussent oc- L-esHoicupé toutes les côtes avec leurs vaisseaux en eussent

I occupé

très-grand nombre , pour fermer le com- les côtes, nierce de la mer aux Flamands , comme ou leur eût fermé celui de terre du côté de France. Ce qu'on vouloit faire , afin de hâter i^esFia-

x ' mands

les peuples de secouer la domination des eu:s«ent Espagnols , et de s'adresser au roi et aux roi d'E:3-

j- ° ' pagne de

princes ses associés, pour prier le roi d'Es- ie^'\elt,e pagne de les vouloir mettre en liberté, et téd'avoir la bonté de leur rendre la paix, laquelle ils ne pouvoient jamais espérer , tandis qu'ils seroient sous sa domination.

II y a toutes les apparences qu'à l'ap-

ave d

46o HISTOIRE

i6.;9. proche d'une si puissante armée , par les intelligences des principaux seigneurs, par le branle des grandes villes , par l'amour que ces peuples ont toujours eu pour la il liberté, la Flandre se fût toute soulevée, principalement lorsqu'elle eût vu le mer- L'avmce veilleux ordre et l'exacte discipline de ses ei"t v6ou troupes , qui eussent vécu en bons hôtes , ndor- payant partout, et ne faisant aucun outrage, sur peine de la vie ; et quand on eût ne seîfct reconnu qu'il ne travailloit que pour le serve de bien et le salut des peuples, ne se réservant quêtes, rien de toutes ses conquêtes que îa gloire et la satisfaction de rendre ces provinces à elles-mêmes , sans en retenir un seul château ni un seul village pour lui.

il eût , Au même temps qu'il eût mis la Flandre antres dans un état libre , et qu'il eût accommodé pie 'Je différend de la succession de Clèves ,

Tempe- , , „ .

reu. de tous les princes interesses en cette ariaire ,

laisser ,

les vîiies les électeurs crue nous avons nommes , et

de l'Em- . ., ,,-.*. . -, .11 t

pire en les députes de plusieurs grandes villes , de-

luette. . \ . L . b

voient le venir remercier , et puis le supplier de vouloir joindre ses prières et son autorité aux supplications qu'ils avoient à faire à l'empereur , pour le disposer de laisser les états et les villes de l'Empire en

leurs anciens droits et immunités , surtout 1609. en la libre élection d'un roi des Romains , sans y user plus d'aucunes pratiques, contraintes , promesses et menaces ; et que , pour cet effet, il fût dès l'heure résolu qu'on en éliroit un d'une autre maison que de celle d'Autriche. Us étoient convenus entre eux que ce seroit le duc de Bavière. Le pape se fût joint avec eux pour cette réquisition ; et ils l'eussent faite avec tant d'instance ? qu'il eût été difficile à l'empereur ? qui n'eût point été armé , de la refuser.

Semblable requête eût été faite au roi et Bohème, à ses associés, par les peuples de Bohème, A^înché Hongrie , Autriche , Styrie et Carinthie ; Mt^mêsurtout pour le droit qu'ils avoient d'élire Te. pn eux-mêmes leur prince , et de se mettre en telle forme de gouvernement qu'ils jugeroient la meilleure, par l'avis de leurs amis et alliés. A quoi le roi condescendant, eût usé de toutes sortes d'honnêtetés , de prières et de déférences , même au-dessous de sa dignité , pour faire voir qu'il n'entendoit point tant se servir de la force que de l'équité et de la raison.

Après cela , le Savoyard , par même voie, eût demandé au roi d'Espagne, avec

fei

mme.

1609. toutes sortes de civilités , et au nom de ses Le duc enfants , qu'il lui plût leur donner la dot de voie eût leur mère , aussi bonne et avantageuse que au^ro! e l'avoit eue leur tante Isabelle ; et en cas de gneTe" refùs^ le roi devoit permettre à Lesdi- Se1 sa6 guières de l'assister de quinze mille hommes de pied , de deux mille chevaux et de cent mille écus par mois pour faire la conquête du Milanois ou pays de^Lombardie.

En quoi il eut été favorisé de la plupart des princes d'Italie.

Cela fait , il devoit , avec ses associés ,

Le pape

et les prier le pape et les Vénitiens d'intervenir tiens fus- comme arbitres entre lui et le roi d'Es-

sent intervenus pagne pour terminer aimablement les diffé-

pour les -l O J.

diffé- rends qui étoient près d'éclater entre eux ,

rends de x n • •

Navarre, àcause de Naples , Sicile , Navarre et Rous-

Naples x

et siciie-, sillon. Et alors , pour montrer qu'il n'avoit w eêût aucune pensée de s'agrandir, ni point d'autre droit.50" ambition que d'affermir le repos de la chrétienté, il se fût montré tout prêt à céder à l'Espagnol la Navarre et le Roussillon , pourvu qu'il remît Naples et Sicile , non point pour lui , car il ne vouloit point d'autre état que la France ? mais pour le pape et pour les Vénitiens, auxquels il eût cédé son droit sur ces pays.

Enfin , par un légat apostolique , et par 1609. les remontrances de tous ses associés, il eût fait entendre son dessein au roi d'Espagne et aux princes de sa maison , et l'eût conjuré, par le sang de Jésus-Christ, de l'avoir agréable , comme étant saint , pieux, charitable , glorieux et utile à toute la chrétienté. On lui eût avec cela déduit les avantages qui lui en fussent revenus à luimême : on eût essayé de lui faire com- Oa eût

, ,., r r -, - -, - tâch« de

prendre qu il en eut ete plus riche , moins persna-

. , , , . ., -, . derleroi

inquiète et plus paisible; que, dans vingt d'Espaans , l'Espagne, qui étoit presque déserte, non' on se fût repeuplée, et fût devenue le plus ce. florissant état de l'Europe. Je pense bien qu'il eût été fort difficile de lui persuader cela ; car l'ambition déréglée et mal entendue embrasse plutôt des chimères que des corps solides , et aime mieux posséder des pays vastes et déserts, qu'une étendue raisonnable qui soit bien cultivée et bien peuplée ; mais peut-être que les armes l'eussent convaincu au défaut de la rai- Gl'antle

prudence

son. l\ ,m°-

dération

Au reste, le roi avoit résolu de renoncer dont Ie

7 roi eut

à toute prétention ; de ne rien retenir de usé en hx

1 7 poursiu-

tout ce qu'il conquêteroit; de ne rien en-^V**

1609. (reprendre qu'il ne l'eût fait approuver à ses alliés , et qu'il ne les vît disposés à y contribuer; de ne commencer point en plusieurs lieux éloignés tout à la fois , mais de faire suivre les expéditions de proche en proche, attendant toujours le succès des précédentes avant que de s'engager à d'autres ; de se montrer sans ambition , sans avarice et sans orgueil dans la distribution des logements , des vivres , des dépouilles et des conquêtes ; de favoriser les états foibles et nécessiteux ; d'envoyer toujours quelque reconnoissance honorable et utile à tous capitaines et soldats qui auroient fait quelque bel exploit; de n'entrer jamais dans aucune des partialités qui pourroient naître entre ses amis et alliés , mais de paroître toujours égal, équitable et commun ami ; de traiter honorablement les gens de guerre, avec éloge, ou avec réprimande, selon qu'ils lemériteroient, et de maintenir exactement la discipline , empêchant tous désordres , dégâts , violements et incendies , afin qu'il fût reçu partout comme le libérateur des nations , et celui qui apportoit la paix et la liberté , non pas la ruine et la désolation.

Il prenoit ses mesures , faisoit ses pré- 1609. paratifs , et dressoit ses machines pour par- i*» prévenir à cette fin , avec tous les soins imagi- et disponables , depuis nuit ou neuf ans : il faisoit qu'il y

. r apportoit

des amis et des alliés de tous côtes , entretenons des intelligences partout , avoit gagné le collège des cardinaux par de grosses pensions, avoit attiré à son service tous les bons capitaines en Allemagne et en Suisse , et s'étoit aussi acquis ce qu'il y avoit de bonnes plumes dans toute la chrétienté , d'autant qu'il vouloit persuader les peuples plutôt que de les forcer , et les instruire si bien de ses intentions , qu'ils regardassent ses armes comme un secours salutaire.

Voilà le plan de son dessein , lequel sans mentir étoit si grand , qu'on peut dire qu'il avoit été conçu par une intelligence plus qu'humaine. Mais quelque haut qu'il fut, il n'étoit point au-dessus de ses forces , auxquelles si les princes ne proportionnent leurs entreprises , il arrive qu'ils ruinent leur état : de même qu'un homme qui veut entreprendre des procès , ou faire des achats plus que sa bourse ne peut porter, est contraint à la fin de vendre son

1609. fonds 3 et se noie de dettes et de mauvaises '

affaires.

Les for- Outre ses forces , qui étoient grandes en (avoi?U * nombre , mais dix fois plus en valeur , pour ce a ^ant tous nommes choisis , et parmi cela y ayant quatre mille gentilshommes, capables de tout à la vue de leur roi , le prince d'Orange devoit se mettre aux champs avec que le quinze mille hommes de pied et deux

prince * -1

d'Orange mille chevaux : le prince d'Anhalt, en Al-

eut mise J '

sur pied, lemagne, eût paru avec dix mille; les élec-

Celledes O 7 I * >

électeurs teurs et le duc de Bavière en avoient arrhé

et princes d'Aï- deux fois davantage , qui se fussent trouvés à divers rendez-vous au premier coup Celle des de trompette ; les Vénitiens et le duc de tiens et Savoie se fussent déclarés chacun avec une

du Savoyard, armée considérable , au premier signal

qu'il leur en eût donné. Pour les Suisses ,

outre une levée de six mille , tous choisis ,

qui venoient au roi , il en eût eu encore

Le ronds tout autant qu'il eût voulu. Quand au fonds

^s que de ses finances , toutes ses troupes étant

le roi , . i -1 •

avoit fait payées pour trois mois, ses places bien gar-

pour ce * . J . .,

dessein, nies , ses magasins sur la frontière tout— a— fait remplis , ses capitaines honorés de beaux présents qu'il leur avoit faits , il avoit quatorze millions de livres dans la Bastille ,

sept millions entre les mains du trésorier 1609. de l'épargne, qui étoient le revenant-bon de l'année précédente ; deux autres millions en d'autres mains ; plus le courant , qui étoit de plus de vingt-sept millions; et outre tout cela , Sully , son surintendant , l'assuroit de quarante millions d'extraordinaire durant trois ans ; de sorte qu'il eut pu faire la guerre quatre ans sans vexer ses suiets de nouvelles charges. Mais il la vou- , I] vr°-l~

* m ° kut faire

loit faire si chaudement, qu'il en put voir 1 a guerre

x * > très puis-

îa fin dans peu de temps : car il tenoit samtl,ent

. . antl

pour maxime qu'un prince sage , quand il qu'«

fût c

Ile

»ur-

y est obligé , la doit faire forte et courte , et d'abord étonner le monde par des préparatifs formidables , parce qu'en cette sorte la grandeur de la dépense retourne à ménage , et les conquêtes qui se font par la crainte des armes, vont bien plus loin que celles qui se font par les armes mêmes. Cèdes-. Je vous ai dit quel etoit ce dessein; il h««"*-

.,... r , ment eût

n'y a que Dieu qui sache quel en eut ete le réussi ,

- « t r, ■ . . n'y ayant

succès. On peut dire néanmoins, jugeant ;■ aucun

selon les apparences , qu'il de voit être heu- contre , l.11 .^ . . . q«« les

reux ; car il ne paroissoit aucun prince ni «lues de

. 8;lxe et

état dans toute la chrétienté qui ne dut le a* Fia*.

fifiice.

favoriser , ou qui fut disposé à prendre le

i6o<). parti de la maison d'Autriche, sinon le duc de Saxe en Allemagne , et le duc de Florence en Italie. Mais le roi les eut bien rangés tous deux : le premier, en assistant contre lui les héritiers de ce duc Guillaume, qui avoit été autrefois dépouillé de l'électorat par l'empereur Charles V ; le second, en suscitant Pise , Sienne et Florence à crier liberté, et à secouer le joug delà domination des Médicis.

Ce que Mais il est temps que je vous dise ce que que l'af- c'étoit que l'affaire de Clèves et de Juliers ,

faire de . . . n .,,

cièves et qui lui avoit fourni 1 occasion de prendre

Je Ju-1 . l

Hers. les armes , et ouvert les voies pour commencer son grand dessein.

Jean-Guillaume, duc de Juliers, de

Clèves et de Berghes , comte de La Marck

et de Piavensbourg , fils du duc Guillaume

et de Marie d'Autriche , sœur de l'empe-

Moitde reur Charles V ? et petit-fils du duc Jean ,

àucn'de étant mort sans enfants, le i5 de mars de

Juliers, i? r» •.

sans en- 1 an ibog, sa succession mit en rumeur fa"ls' tous les états voisins. Il avoit quatre sœurs:

la première, mariée au marquis de Bran- 1 debourg ; la seconde , au comte palatin de Neubourg ; la troisième , au duc de Deux- Ponts; la quatrième, au marquis de Bur-

gaw. Les enfants issus de ces mariages 1609. prétendoient sa succession, les plus proches Sa. SLU excluant les plus éloignés , et les fils les &sP«^e

l O > par phi—

filles. Le duc de Saxe, descendant d'une sieLU.Sj

7 parljcu—

fille aînée du duc Jean, aïeui du doc Guiî- hère~

' Tuent par

laume , disoit aussi qu'elle lui apparteuoit ^™"de^ préférablement , d'autant qu'il étoit porté £feu"dans le contrat de mariage de cette fillelà, qu'au cas que les enfants mâles manquassent dans la maison de Juliers , la succession lui reviendroit à lui et à ses descendants. Or, cela étant arrivé, il s'ensuivoit que la succession étoit ouverte pour lui. Le duc de Nevers prétendoit aussi au duché de Clèves , comme portant lui seul le nom et les armes de Clèves ; et le c ointe de Maulevrier , par la même raison, demandoit la comté de La Marck , car il étoit l'aîné de La Mark ; et en cette qualité il prétendoit aussi la duché de Bouillon et la seigneurie de Sedan, qui étoient tenues par le vicomte de Turenne , maréchal de Bouillon. L'empereur disoit LVmque toutes les prétentions de ces concurrents disent

' i c y * i» qu'elle

etoient mal tondees, d autant que ces otoit <uterres-la etoient des neis masculins , qui ne l'empire. pouvoient écheoir a des filles, et à faute de

1609. mâles étoient dévolues à l'Empire, partant

que c'étoit à lui d'en disposer. Et sur ce

11 en in- droit . il eiidomia secrètement l 'investirent

^éopoid ture à Leopold d'Autriche, évêque de

à Auiri- x *

*hc. Strasbourg, et l'envoya avec des forces pour se saisir de ces terres , sous prétexte de la régie, et cependant assigner les parties par-devant Sa Majesté Impériale , pour dire leurs raisons.

Les poursuites du duc de Nevers et du comte de Maulevrier ne furent pas fort chaudes , d'autant qu'on leur fit entendre que les fiefs qu'ils demandoient étoient unis, et ne se pouvoient démembrer. Le droit du marquis de Bandebourg et celui de Neubourg étant les plus apparents , la plus grande contestation fut d'abord entre eux deux. Le landgrave de Hesse , leur ami commun, s'étoit entremis de les accommoder, et leur avoit fait passer une transaction de vider leur différend à l'amiable, et de n'employer leurs forces que tandis contre les usurpateurs, l'administration de

queBran- x

debout }a succession demeurant égale et cornet Neu- p bourg mune entre eux , sauf les droits de l'empe-

dispu— m , , .

t<^1 > reur. Mais là-dessus Leopold d Autriche

s'emp- *■

redeJu- arriva avec des troupes, et se saisit de Juliers.

liers. l

DE HENRl-LE-GRA\D. 47 I

Les deux princes , résolus de le chasser , 1609. cherchèrent secours de tou côtés , et parti- n«i«-

J ploreut

culièrement implorèrent celui du roi-, au- Vassi ~

i ' lance du

quel ils envoyèrent le prince d'Ânlialt avec ioi » des lettres de l'électeur Palatin et duc de Wirtemherg, qui Fassuroient que ses armes seroient justes, puissantes, et avec la grâce de Dieu, victorieuses. Le prince d'Anhalt lui parla sans doute de beaucoup d'autres choses touchant le grand dessein. Le roi reçut sa personne avec un accueil très-gracieux , et ses propositions avec une joie nompareille : il lui répondit, dans des Q«i leur

•* *■ * m promet

termes aussi obligeants qu'il se pouvoit , d'ymarqu'il marcheroit en personne au secours de personne ses bons aUiés , et qu'en attendant qu'il put monter à cheval avec l'équipage que doit avoir un roi de France il fer oit toujours avancer quelque troupes ; ce qu'il fit sur la fin de l'année 1609. Mais au reste il le Mais dit pria de vouloir faire entendre aux princes lendou" confédérés qu'ils lui feroient grand tort , verïïj»*

'•1 *. • -l ta. ligion ca-

s ils pensoient que son assistance dut ap- thoiique . porter quelque préjudice à la religion ca- pays-ià. tholique en ces pays-là; car il désiroit qu'avant toutes choses l'exercice y en fût conservé au même état qu'il étoit au temps

l\^1 HISTOIRE

1609. de la mort du duc Guillaume , lequel ëtoit catholique ; mais Brandebourg et Neubourg étoient protestants.

L'empereur lui envoya aussi un ambassadeur de ses plus confidents , le prier de ne point favoriser la rébellion et l'injustice I de ces princes, et de considérer qu'il ne I pouvoit les assister sans faire tort à la

Réponse religion catholique. Kenri-le-Grand lui

qa'ii 'ait ; ° . , i

a rem- repondit qu'étant roi très-chretien il sau-

roit bien la maintenir et 1 amplifier : mais

qu'il ne s'agissoit pas de ce point-là, qu'il

n'étoit question que de secourir ses amis ,

auxquels il ne manqueroit jamais, si la vie

ne lui manquoit.

Tout du long de l'hiver il donna ordre

Veut

élablii

un bon aux préparatifs de cette expédition, qui

ordre en * * x x

son n'étoit que la couverture d'une plus grande.

royaume x .

avant Comme il avoit résolu d'en poursuivre lui-

(j;ie d'en l

sortir; même le succès, il avoit délibéré, avant;

que de sortir de son royaume, d'y établir

un si bon ordre pour le gouvernement ,

qu'il n'y pût arriver aucun trouble. Pour

Laisser cet effet, il avoit cru que le meilleur étoit

la régeu- *■

ce à la Je laisser la régence à la reine ; mais il vou-

reine , <~>

mais lui loit qu'elle fut assistée d'un conseil com-

donner 1

un bon p0Sé de quinze personnes; savoir : les car—

conseil , I l j »

dinaux de Joyeuse et Du Perron ; les ducs tfog. de Mayenne , de Montmorency et de Montbazon ; les maréchaux de Brissac et de Fervaques ; Château-Neuf, qui eut été garde des sceaux de la régence ( car le roi vouioit avoir son chancelier avec lui); Achille de Harlay, premier président du parlement; Nicolaï , premier président de la chambre des comptes ; le comte de Château-Vieux et le seigneur de Liancourt, deux sages gentilshommes ; Pontcarré , conseiller au parlement ; Gêvres , secrétaire d'état , et Maupeou, contrôleur des finances.

De plus, il vouioit établir un petit con— Etablir

-1 , , , de petits

seil de cinq personnes dans chacune des conseils douze provinces de France ; savoir : une provinpersonne du clergé, une de la noblesse, ressortisune delà justice, une des finances et une grand, des corps des villes; et ces douze petits conseils eussent eu correspondance et dépendance du grand, lequel eut pris les résolutions par la pluralité des voix, la reine n'y ayant que la sienne : encore n'en eût-il pu prendre aucune que conformément à l'instruction générale que le roi avoit dressée , ou que Sa Majesté n'en eût été avertie, si c'étoit une chose que son

1609. instruction n'expliquât pas assez clairement. Ainsi, quoique absent, il se retenoit le gouvernement, et lioit bien fort les mains à la reine, de peur qu'elle ne prît trop d'autorité, et que peut-être on ne la portât à abuser du commandement.

Quel Tandis qu'il appliquoit son esprit à ces «!euê«ils choses , 'quelque personnes , entre autres priT l de Concliini et sa femme , mirent dans l'esprit qu'a faut de la reine qu'il falloit , pour lui acquérir jKse^sa- plus de dignité et plus d'éclat aux yeux des avant le peuples , et pour autoriser davantage sa d^ToV régence , qu'elle se fît sacrer et couronner avant le départ du roi. Pour les mêmes raisons qu'elle le désiroit , le roi ne î'avoit pas trop agréable; joint que cette cérémonie ne se pouvoit faire sans beaucoup de frais et sans y perdre beaucoup de temps , ce qui le retenoit à Paris et retardoit ses desseins. Il avoit une extrême impatience senUre- de sortir de cette ville. Je ne sais quel secret instinct le pressoit de s'en éloigner au plus tôt : c'est pourquoi ce sacre le fâchoit; mais il ne put refuser cette marque de son affection à la i-eine , qui le désiroit passionnément .

Sully raconte qu'il lui entendit dire plus

d'une fois : mon ami, ce sacre nie pré- 1609. sage quelque malheur : ils me tueront.

Je ne sortirai jamais de cette ville; y y mourrai : mes ennemis n'ont autre remède qu'en ma mort. On m1 a dit que je devois être tué a la prejnière grande magnificence que je ferais , et que je mourrais dans un carrosse; c'est ce qui fait que quelquefois , quand j'y suis, il me prend des tressaillements , et que je m'écrie malgré moi.

On lui conseillent, pour éviter les mau- 1610. vaises prophéties , de partir dès le lendemain , et de laisser là ce sacre , qui se pourvoit bien faire sans lui ; mais la reine s'en offensa extrêmement; et comme il et oit bon et obligeant, il demeura pour la contenter. Ce sacre se fit à Saint-Denis , le Le i3e de mai; et la reine devoit , le 16e du J^J* même mois, faire son entrée à Paris, où l'on dressoit de magnifiques préparatifs pour honorer cette fête.

Déjà les troupes du roi avoienfc filé au rendez-vous , sur la frontière de Champagne ; déjà la noblesse, accourue de toutes paris , v a voit envoyé ses équipages : le duc de Rohanalloit recueillir les six mille

sacre la reine.

1610. Suisses, et il ëtoît sorti cinquante pièces de canon de l'Arsenal. Déjà le roi avoit envoyé demander à l'archiduc et à l'infante en quelle sorte ils vouloient qu'il passât par leur pays , ou comme ami , ou comme ennemi. Chaque heure de retardement lui sembloit une année , comme s'il se fût présagé son malheur à lui-même.

Quantité Certes , le ciel et la terre n'avoient donné nostuiT que trop de pronostics de ce qui lui arriva. Sentem" Une très-grande éclipse de tout le corps du FaeSu?ort soleil , qui se fit Fan 1608; une terrible nîv. •"" comète , qui parut l'année précédente; des tremblements de terre ; des monstres nés en diverses contrées de la France ; des pluies de sang qui tombèrent en quelques endroits; une grande peste qui avoit affligé Paris l'an 1606 ; des apparitions de fantômes , et plusieurs autres prodiges , tenoient les hommes en crainte de quelque horrible événement.

Ses ennemis étoient alors dans un profond silence, qui peut-être n'étoit pas causé seulement par la consternation et par la Grain te du succès de ses armes , mais par l'attente qu'ils avoient de voir réussir quelque grand coup , qui étoit toute leur espé-

rance. Il falloit bien qu'il y eût plusieurs **«*conspirations sur la vie de ce bon roi , puis-

Ou toi

donne

que de vingt endroits on lui en donnoit a7is. de

J- o plusieurs

avis; puisque l'on fit courir le bruit de sa ent}™»ls mort en Espagne et à Milan, par un écrit Jrent a,"r imprimé; puisqu'il passa un courrier parsavicla ville de Liège huit jours auparavant qu'il fût assassiné, qui dit qu'il portoit nouvelles aux princes d'Allemagne qu'il avoit été tué; puisqu'à Montargis on trouva sur l'autel un billet contenant la prédiction de sa mort prochaine par un coup déterminé; puisque enfin le bruit couroit par toute la France qu'il ne passeroit point cette année-là , et qu'il mourroît d'une mort tragique dans la 57e année de son âge. Lui-même , qui n y

, r - f -, i - -, ajoute

n etoit point trop crédule, ajoutoit quelque quelque

s* ' » • i i • a foi , et

loi a ces pronostics , et sembloit être con- craint. damné à mort, tant il étoit triste et abattu, quoique de son naturel il ne fût ni craintif ni mélancolique.

Il y avoit à Paris , depuis deux ans , un Qui é:oii

Ravail-

i certain méchant coquin, nommé François lac- Havaillac , natif du pays d'Angoumois , de vile extraction , de poil rousseau , rêveur

, et mélancolique , qm avoit été moine; puis ayant quitté le froc avant que d'être profès ,

4y8 HISTOIRE

1610. avoit tenu école, et après s 'étoit fait soîli-

liciteur d'affaires, et étoit venu à Paris.

u est On ne sait s'il y avoit été amené pour faire

iuduit à - f x

tuer le ce coup , ou si , y étant venu à autre des—

roi ; mais * m

on ne sait sein, il avoit été induit à cette exécrable

par qui.

entreprise par des gens qui, ayant connu qu'il avoit encore dans l'âme quelque levain de la ligue , et cette fausse persuasion que le roi alloit renverser la religion catholique en Allemagne, le jugèrent propre pour ce coup.

Si l'on demande qui furent les démons et les furies qui lui inspirèrent une si damnabïe pensée , et qui le poussèrent à effectuer sa méchante disposition, l'histoire répond qu'elle n'en sait rien, et qu'en une chose si importante il n'est pas permis de faire passer des soupçons et des conjectures pour des vérités assurées. Les juges mêmes qui l'interrogèrent n'osèrent en ouvrir la bouche , et n'en parlèrent jamais que des épaules.

Mais voici comme il exécuta son mal-

Lc roi heureux dessein. Le lendemain du sacre ,

Louvre" J4 j°ur de mai, le roi sortit du Louvre sur

l~ les quatre heures du soir, pour aller à

l'Arsenal visiter Sully, qui étoit indisposé,

le

l'Ainal.

et pour voir en passant îes apprêts qui se 1610. faisoient sur le pont Notre-Dame et àl'Hôteî-de- Ville pour la réception de la reine. Il étoit au fond de son carrosse , ayant Quelle» le duc d'Epernon à son côté ; le duc de ne< Montbazon , le maréchal de Lavardin , R.o- avec lui. quelaure, La Force, Mirabeau, et Liancourt, premier écuyer, étoient au devant • et aux portières. Son carrosse, entrant de la Son car-

/• - rosse est

! rue Sairit-Honoré dans celle de la Ferron- *"&*

par im

nerie , trouva à la droite une charrette emfcarra*

dans la

chargée de vin , et à la gauche une autre rue dela

° t ' ° Ferron-

chargée de foin , lesquelles faisant embar— nerie« « ras , il fut contraint de s'arrêter; car la rue ■ est fort étroite , à cause des boutiques qui sont bâties contre la muraille du cimetière Saint-Innocent. Le roi Henri lï a voit autreé fois ordonné qu'elles fussent abattues pour rendre ce passage«là plus libre , mais cela ne s'étoit point exécuté. Hélas ! que fa moitié de Paris n'a— t— elle été plutôt abattue que de voir le plus grand malheur qu'il ait jamais vu, et qui a été cause d'une infinité d'autres malheurs! Les valets de pied étant passés sous les charniers de Saint-Innocent, pour éviter l'embarras , et n'y ayant personne autour du carrosse , le scélérat ,

48o HISTOIRE

1610. qui depuis long-temps suivoit opiniâtrement le roi pour faire son coup , remarqua le côté où il étoit , se coula entre les boutiques et le carrosse , et mettant un pied sur un des rais de la roue , et l'autre sur une borne, d'une résolution enragée , lui porta un coup de couteau entre la seconde et la troisième côte ? un peu au-dessus du cœur,

Ravaii- a. ce coup , le roi s'écria : Je suis blessé l

lac le tue. I '

Mais le méchant, sans s'effrayer , redoubla et le frappa dans le cœur, dont il mourut tout à l'heure , sans avoir pu jeter qu'un grand soupir. L'assassin étoit si assuré, qu'il donna encore un troisième coup , mais qui ne porta que dans la manche du duc de Montbazon. Après cela, il ne se soucia point de s'enfuir ni de cacher son couteau ; mais se tint là , comme pour se faire voir et pour se glorifier d'un si bel exploit.

Il fut pris sur-le-champ , interrogé à di- * verses fois par des commissaires du parlement, jugé les chambres assemblées, et 11 esi par arrêt tiré à quatre chevaux dans la

tenaillé ~ ,

et tiré à (xreve , après avoir ete tenante aux ma—

quali chev

melles , aux bras et aux cuisses , sans qu'il témoignât la moindre émotion de crainte

DE HENRI - LE-GR A ND. qSl

ni de douleur dans de si étranges tour- *Sio. ments ; ce qui confirmoit bien le soupçon qu'on avoit que certains émissaires , sous le masque de piété, Fa voient instruit, et l'a voient enchanté par de fausses assurances qu'il mourroit martyr , s'il tuoit celui qu'ils lui faisoient croire être l'ennemi juré de l'Eglise.

Le duc d'Épernon , voyant le roi sans

x J On ouvre

vie et sans parole , fit tourner le carrosse, !f corPs

1 ^ ; du roi ,

et mena le corps au Louvre , où il fut ou- et on

1 ' trouve

vert en présence de vingt — six médecins q<iipou-

x . . voit en—

et chirurgiens , qui lui trouvèrent toutes coie vi- . vre tren-

les parties si saines, que , dans le cours teans-

de nature , il pouvoit encore vivre trente ans.

Ses entrailles furent envoyées dès l'heure même à Saint-Denis , et enterrées sans aucune cérémonie. Les pères jésuites demandèrent le cœur, et le portèrent à leur église de La Flèche , là où ce grand roi leur avoit donné sa maison pour y bâtir le beau collège qu'on y voit aujourd'hui. Le corps , embaumé dans un cercueil de plomb couvert d'une bière de bois , avec un drap d'or par-dessus , fut mis dans la chambre du roi , sous un dais , avec deux autels aux

1610. deux côtes , sur lesquels on dit la messe

dix-huit jours durant ; puis il fut conduit

11 est à Saint-Denis , où on l'inhuma avec les ce-

enlerré à f t -.- . . .

Saint- remonies ordinaires , huit jours après celui de Henri III , son prédécesseur : car il faut savoir que le corps de Henri III étoit demeuré jusque-là dans l'église de Saint-Cornille de Compiègne , d'où le duc d'Èper- 11 on , et Bellegarde , grand-écuyer , jadis ses favoris , ramenèrent à Saint-Denis , et lui firent faire ses funérailles, la bienséance désirant qu'il fût inhumé avant son successeur.

On cela la mort du roi au peuple tout le

reste du jour et jusque bien avant dans le

lendemain , tandis que la reine disposoit

les grands et le parlement à lui donner la

Oa fait régence. Elle l'obtint sans beaucoup de dif-

!égente!e ficulté , ayant mené le jeune roi son fils au parlement; et le prince deCondé et le comte de Soissons , qui seuls eussent pu s'y opposer, étant absents. Le j3remier étoit à Milan , comme nous l'avons dit, et le second dans sa maison de Blandy , où il s'étoit retiré mal content, quelques jours avant le sacre de la reine.

Quand le bruit de cet accident si tragi-

DE UENKI - LK-GRAxMD. 483

que fut épandu par tout Paris , et qu'on sut ifi^ assurément que le roi , qu'on ne croyoit ^tr!an§e que blessé , étoit mort , ce mélange d'es- tîondan* pérance et de crainte , qui tenoit cette qaandon grande ville en suspens, éclata tout d'un moit du coup en de hauts cris et en de furieux gémissements. Les uns devenoient immobiles et pâmés de douleur ; les autres couroient les rues tout éperdus ; plusieurs embrassoient leurs amis , sans leur dire autre chose, sinon: Ah ! quel malheur l Quelques-uns s'enfermoient dans leurs maisons ; d'autres se jetoient par terre. On voyoit des femmes échevelées, qui hurloient et se lamentoient. Les pères disoient à leurs enfants : Que deviendrez-vous , mes enfants , vous avez perduvotre père ! Ceux qui avoient plus d'appréhension pour l'avenir, et qui se souvenoient des horribles calamités des guerres passées, plaignoient les malheurs de la France , et disoient que ce funeste coup , qui avoit percé le cœur du roi , coupoit la gorge à tous les François. On raconte qu'il y en eut plusieurs qui en furent si vivement touchés , qu'ils en moururent, quelques-uns tout sur— le- champ , et les autres peu de jours

1610. après. Enfin il ne sembloit pas que ce fut le deuil de la mort d'un homme seul , mais de la moitié de tous les hommes. On eût dit que chacun avoit perdu toute sa famille , tout son bien et toutes ses espérances par la mort de ce grand roi.

Son âge , Il mourut âgé de cinquante-sept ans et temps de cinq mois , le 38e de son règne de Navarre,

sou règne

et le 21e de celui de Jbrance.

ses deux 1^ m^ marié deux fois , comme nous

ff-mm Mi rit M

Marque- l'avons dit : la première , avec Marguerite ntarie.et ^e France, dont il n'eut point d'enfant; îa

seconde , avec Marie de Médicis. Marguerite étoit fille du roi Henri II , et sœur des rois François II, Charles IX et Henri III, d'avec laquelle il fut démarié par sentence des prélats députés pour cela par le saint Père. Marie de Médicis, comme j'ai déjà dit , étoit fille de François , et nièce de Ferdinand, duc de Florence. Il en eut trois fils et trois filles, u eut -^es n^s naquirent tous à Fontainebleau. dcMarie! ^e premier, nommé Louis , vint au monde le 27e de septembre de l'an 1601 , à onze heures du soir. Il fut roi après lui, et porta le surnom de Juste. Le second naquit îe 16" d'avril 1607. Il eut le titre de duc

DE HENftI-LE - GRAND. /}85

d'Orléans , mais point de nom, parce qu'il 1610. mourut avant que la cérémonie de son baptême eût été faite, l'an 1611. Le troisième prit naissance le 25e d'avril 1608 : son nom fut Jean-Baptiste Gaston, et son titre, duc d'Anjou ; mais le second fils étant mort , on lui donna celui de duc d'Orléans , qu'il a porté jusqu'à sa mort qui arriva l'année dernière*. * l66°-

L'aînée des filles naauit à Fontainebleau Et trois

1 hlles.

le 22e de novembre 1602; ainsi elle fut la seconde des enfants. On la nomma Elisabeth ou Isabeau. Elle a été mariée à Philippe IV , roi d'Espagne , et est morte il y a quelques années. C'étoit une princesse de grand cœur , et qui avoit de la vigueur et de la cervelle au-delà de son sexe. Les Espagnols disoient pour cela que c'étoit la fille de Henri Je-Grand. La seconde naquit au Louvre, à Paris, le 10e de février 1606. On lui donna le nom de Christine. Elle épousa Victor- Amédée , pour lors prince de Piémont , et depuis duc de Savoie , l'un des princes du monde qui avoit le plus de capacité et de vertu. La troisième naquit aussi au même endroit, le 2 5e de novembre, fête de Sainle-Catheriue, Tan 1605),

i6io. et eut nom Henriette-Marie. C'est la reine d'Angleterre d'aujourd'hui , veuve de l'infortuné roi Charles Stuart, que ses sujets ont cruellement dépouillé de la royauté et de la vie: mais le ciel , protecteur des souverains , a glorieusement rétabli son fils le roi Charles IL n avoua Outre ces six enfants légitimes , il en eut

huit en,- . •«»»

fants na- encore huit naturels de quatre différentes

turels de x

diverses maîtresses , sans compter ceux qu'il n'a-

maîtres—

ses; voua pas.

Deux De Gabrielle d'Estrée, marquise de Monuae mie ceaux , et duchesse de Beaufort en Cham- Lrieiiej pagne, il eut César, duc de Vendôme , qui vit encore, et naquit au mois de juin de l'an i5o,4; Alexandre, grand-prieur de France, qui est mort prisonnier d'état ; et Henriette, mariée à Charles de Lorraine , duc d'Elbeuf.

Un fils De Henriette de Balsac d'Entragues , mie de la qu'il fit marquise de Verneuil, il eut Henri,

marquise r A J~ . .

de ye,- eveque de Metz, qui vit encore; et Gabrielle , qui épousa Bernard de Nogaret , duc de La Valette , aujourd'hui duc d'Épernon , dont elle eut le duc de Candale , mort depuis peu, et une fille maintenant religieuse carmélite; puis elle mourut l'an 1627 ,

De Jacqueline de Beuil, à laquelle il i6i<> donna la comté de Moret . naquit Antoine , De la

m x m comtesse

conite de Moret, qui fut tué au service de de Moret

f r un lils ;

monsieur le duc d Orléans, à la journée de Castelnaudary , ou le duc de Montmorency fut pris. C'étoit un jeune prince dont l'esprit et le courage promettoient beaucoup. Le marquis de Vardes épousa depuis cette Jacqueline de Beuil.

De Charlotte des Essarts , à laquelle il De madonna la terre de Romorantin , vinrent Essarts , deux filles : Jeanne, qui est encore abbesse les/ de Fonte vrault ; et Marie-Henriette, qui l'a été de Chelles. Il aimoit tous ses enfants n aimoit

. . tous ses

légitimes et naturels avec une affection pa- enfants , reille , mais avec différente considération. loUqu'iis

. . l'appelas-

II ne vouloit pas qu'ils 1 appelassent Mon- sentpapa sieur, nom qui semble rendre les enfants étrangers à leur père, et qui marque ïa servitude et la sujétion; mais qu'ils l'appelassent papa , nom de tendresse et d'amour; et certes , dans le Vieux Testament , Dieu prenoit les noms de Seigneur, de Dieu fort, de Dieu des armées , et autres, qui marquoient sa grandeur et sa domination ; mais dans la loi chrétienne , qui est une loi de grâce et de charité , il nous a ordonne

1610. de lui faire nos prières comme ses enfants, par ces douces paroles : Notre Père, qui es aux cieux.

Il nous reste maintenant de mettre ici

Sommaire réca- une sommaire récapitulation de la vie de

pitula— *

tion de ce grand roi, et puis de dresser un monu— toire. ment éternel à sa gloire, au nom de la France, qui ne sauroit jamais assez dignement reconnoître les obligations immortelles qu'elle a à sa vertu héroïque.

Il fit sentir les premiers mouvements de sa vie dans le camp , au bruit des trompettes ; sa mère le mit au monde avec un merveilleux courage ; son aïeul lui inspira de la vigueur dès le moment qu'il vit le jour, et il fut élevé dans le travail des sa plus tendre enfance.

La première connoissance que l'âge lui donna fut pour regretter la mort de son père , tué au siège de Rouen , et pour se voir environné de périls de tous côtés ; lui éloigné de la cour , ses amis défavorisés , ses serviteurs persécutés, et sa perte conjurée par ses ennemis.

Sa mère , généreuse et habile femme , lui donna de beaux sentiments pour la morale et pour la politique, mais de fort mau-

DE HENli I - LE-GfiAN D. /\8()

vais pour la religion; de sorte qu'il fut huguenot par engagement , et non par élection. Aussi protesta -t-il toujours qu'il n'étoit point préoccupé ; qu'il étoit prêt à s'éclaircir , et que si on lui faisoit voir un meilleur chemin que celui qu'il tenoit , il le suivroit de bonne foi ; mais jusque-là qu'on le devoit tolérer , et non pas le penëécuter.

A l'âge de quinze ans , il se vit chef du parti huguenot, et donna des avis si sensés? que les plus grands chefs de guerre eurent sujet de les admirer, et de se repentir de ne les avoir pas suivis. Il passa sa première jeunesse une partie dans les armées , une partie dans ses terres de Gascogne , où il demeura jusqu'à l'âge de dix-neuf ans. Il fut alors amorcé pour venir à la cour , par des noces aussi illégitimes que funestes, dont, pour ainsi dire, le présent nuptial fut la mort inopinée de sa mère ; la fête , le massacre général de ses amis ; et le lendemain des noces , sa captivité , qui dura près de quatre ans , à la merci de ses plus cruels ennemis, et dans une cour la plus méchante et la plus corrompue qui ait jamais été. Son courage ne s'énerva point

dans cette servitude , et son âme ne se put gâter parmi tant de corruption ; mais les charmes des dames , que la reine Catherine faisoit agir pour le retenir , lui donnèrent ce foible et ce penchant, qui lui demeura toute sa vie , de ne rien re- | fuser aux désirs que leur beauté lui inspiroit.

Pour se tirer de la servitude de la cour, il se rejeta dans l'embarras de son ancien parti et -de la religion huguenote. Il y reçut tous les ennuis et tous les chagrins qa'éprouvent les chefs d'une guerre civile, sa dignité de général ne le dispensant pas des fatigues et des périls de simple soldat. Par trois fois il obligea la cour d'accorder la paix et des édits à son parti ; mais par trois fois on les viola , et il se vit à divers temps sept ou huit armées royales sur les bras . •

Sa valeur, qui avoit déjà paru en plusieurs occasions , se signala avec grand éclat à la bataille de Coutras. Ce fut le premier coup d'importance qu'il frappa sur la tête de la ligue. Peu après, comme elle avoit assemblé les Etats de Blois pour armer tout le royaume contre lui , afin de

l'exclure de la couronne de France, les Guise , qu'on crut auteurs de cette tragédie, en furent eux-mêmes la terrible catastrophe, mais qui remplit tout de feu, de sang et de con fusion. Le duc de Mayenne s'arma pour venger la mort de ses frères ; et le roi , presque abandonné et comme investi dans Tours , fut contraint de l'appeler à son aide. Notre héros passa pardessus toutes les craintes et toutes les défiances qu'on lui vouloit donner , pour se ranger auprès de son souverain.

Ils marchent à Paris , et l'assiègent ; mais , sur le point d'y entrer , Henri III est assassiné par un moine. Le droit de succession appelant notre Henri dans.le trône, il trouve le chemin traversé de mille difficultés effroyables ; la ligue en tête , les serviteurs du défunt roi peu affectionnés , les grands tendant à leurs fins particulières. La religion se ligue contre lui ; au dehors , le pape , les Espagnols , le Savoyard , le Lorrain ; au dedans , d'un coté, les peuples et les grandes villes , et de l'autre , les hu~ guenots , qui le tourmentoient par leurs défiances continuelles. Il ne peut avancer un pas sans trouver un obstacle ; autant de

4<p HISTOIRE

journées , autant de combats. Ses sujets s'efforcent de l'accabler comme un ennemi public , et lui s'efforce de les regagner comme un bon përe. Dans son cabinet, dans son conseil, ce ne sont que déplaisirs et amertumes causés par une infinité de mécontentements , d'infidélités , de pernicieux desseins qu'il découvre de moment en moment contre sa personne et contre son Etat. Chaque jour, double combat, double victoire ; l'une contre ses ennemis , l'autre contre les siens , usant de prudence et d'adresse quand la générosité ne lui pouvoit servir.

Il fait voir à Arques qu'il ne peut être vaincu ; à Ivry , qu'il sait vaincre. Partout oii il paroît , tout cède à ses armes ; la ligue perd tous les jours des places et des provinces : elle est battue par ses lieutenants au loin , comme elle l'est par lui-même dans le cœur du royaume. Il eût forcé Paris , s'il eût pu se résoudre à le perdre ; en l'épargnant , il le gagna tout-à-fait , non par les murailles, mais par les cœurs.

Le duc de Parme arrêta un peu ses progrès, mais il n'en put changer le cours. La vertu et la fortune, ou plutôt la Providence

divine , s'étoient alliées ensemble pour le couronner de gloire. Dieu l'assistoit visiblement en toutes ses entreprises , et le préservôit d'une infinité de trahisons et d'attentats horribles , qu'on formoit d'heure à autre sur sa vie. Enfin il renversa le dessein du tiers-parti, et prévint les résolutions des Etats de la ligue , en se faisant instruire dans la religion catholique , et rentrant dans le giron de la sainte Eglise.

Quand le prétexte de la religion eut manqué à ses ennemis , tout le parti de la ligue se défila : Paris et toutes les grandes villes le reconnurent ; le duc de Mayenne , quoique bien tard , fut contraint de devenir sujet, et de se ranger à son devoir , et tous les chefs de la ligue traitèrent séparément. Ce fut un grand coup d'adresse et de prudence au roi de les avoir ainsi disjoints, parce que , s'ils eussent tous ensemble fait un traité d'un commun accord , le parti eût, par ce moyen, conservé sa liaison, et n'eût pas été abattu , mais seulement apaisé.

Lorsqu'il fut au-dessus de ses affaires , qu'il se fut réconcilié avec le pape, et que ses sujets furent réconciliés avec lui, le

4g4 HISTOIRE

mauvais conseil des huguenots , qui désiroient toujours le voir embarrassé, le porta à déclarer la guerre aux Espagnols. Ce fut alors qu'il pensa retomber dans un état pire que jamais. Ils lui enlevèrent Dourlens après le gain d'une bataille , Calais et Ardres presque d'emblée, et Amiens par surprise. Les restes de la ligue , qui se cachoient sous la cendre, se rallumèrent ; les mécontentements des grands se découvrirent ; il se forma des conspirations de tous côtés ; ses serviteurs étoient étonnés ; ses ennemis prenoient de l'audace. Mais sa vertu , qui sembloit s'endormir dans la prospérité , se releva contre ses adversités : il encouragea les siens par son exemple , reprit Amiens , et força l'Espagnol de faire la paix par le traité de Yervins.

Le duc de Savoie, pensant éluder la restitution du marquisat de Saluées , et soulever des factions dans le royaume qui empêchassent le roi de lui demander raison , connut qu'il avoit affaire à un prince qui savoit aussi bien démêler ses ruses que défaire ses troupes. Il fut donc forcé dans ses rochers , où il disoit qu'il n'avoit rien à craindre que les foudres du ciel ? et

DE HENRI -LE-GRAND. ^q5

on le contraignit de rendre honteusement ce qu'il avoit injustement usurpé.

Au même temps , le roi songea , pour la sûreté et tranquillité de la France , et pour la sienne propre , à procréer des enfants par un bon mariage. Le ciel lui en donna six , et avec cela un calme de dix années , qui ne fut troublé que légèrement par la conspiration de Biron , par les menées du maréchal de Bouillon, et par quelques émotions populaires contre le sou pour livre ou pancarte.

Durant tout cela, il travailla principalement à deux choses : l'une étoit son grand dessein, dont nous avons parlé, pour lequel il fit des amis et des alliés de tous côtés , éclaireit ses finances , paya ses dettes de bonne foi , comme feroit un marchand ; amassa de l'argent, et pacifia tous les différends qui étoient entre les princes qu'il se vouloit associer : l'autre étoit de réparer les dommages et les ruines que la guerre civile avoit causés depuis quarante ans dans la France; d'ôter les divisions qui aigrissoient et partageoient les esprits ; de réformer les désordres qui défiguroient la face de l'Etat; et de le rendre florissant,

4g6 HISTOIRE

abondant et riche, afin que ses sujets pussent vivre heureusement à l'abri de sa protection et de sa justice.

Cependant lui-même n'étoit pas exempt de troubles , d'ennuis et de fâcheries. Ses maîtresses lui causoient mille peines au milieu de ses plaisirs , il trouvoit des épines jusque dans sa maison, et dans la mauvaise humeur de sa femme; et Eléonor Galigai , avec son mari, lui causoient des chagrins, de même qu'un moucheron âpre et piquant inquiète et agite furieusement un lion.

Comme il étoït près de monter à cheval pour commencer son grand dessein par le secours de ses allies , il perdit la vie par le plus détestable parricide qui se soit jamais commis.

Ainsi celui que tant de piques , de mousquets et de canons , tant d'escadrons et de bataillons n'avoient pu endommager dans les tranchées et dans le champ de bataille , fut tué avec un couteau, par un lâche et traître coquin, au milieu de sa ville capitale, dans son carrosse, et en un jour d'allégresse publique. Malheureux coup, qui mit fin à toutes les joies de la France, et

qui ouvrit une plaie qui a saigné jusqu'à cette heure !

Henri étoit de médiocre stature , dispos et agile , endurci au travail et à la peine : il avoit le corps bien formé , le tempérament bon et robuste , et la santé parfaite , hormis que par-delà l'âge de cinquante ans il avoit eu quelques légères atteintes de goutte , mais qui pas s oient promptement , et ne laissoient aucune débilité. Il avoit le front large , les yeux vifs et assurés , le nez aquilin, le tint vermeil, le visage doux et auguste , et néanmoins la mine guerrière et martiale, le poil brun et assez épais : il portoit la barbe large et les cheveux courts. Il commença à grisonner dès l'âge de trente-cinq ans ; sur quoi , il avoit accoutumé de dire à ceux qui s'en étonnoient : c'est le vent de mes adversités qui a donné là.

« En effet , à bien considérer toute sa vie Parallèle

1 descsad-

» depuis sa naissance, on trouvera peu de visités

^ t . et de ses

» princes qui en aient tant souilert que lui ; prosp&ri- » et il seroit bien malaisé de dire s'il eut » plus de traverses ou plus de prospérités. » Il naquit fils d'un roi , mais d'un roi dc- ') pouillé ; il eut une mère généreuse et de

grand courage , mais huguenote et ennemie de la cour ; il gagna la bataille de Coutras, mais il perdit peu après le prince de Condé son cousin et son bras droit. La ligue éveilla sa vertu et le lit connoître ; mais elle pensa l'accabler : elle fut cause que le roi l'ayant appelé à son secours , il se trouva aux portes de Paris , comme si Dieu l'y eut mené par la main ; mais Paris s'arma contre lui , et toutes ses espérances furent presque dissipées par la dissipation de l'armée qui assiégeait cette ville. Ce fut sans doute un rare bonheur que la couronne de France lui échut, n'y ayant jamais eu de succession plus éloignée que celle-là en aucun état héréditaire : car il y avoit dix à onze degrés de distance de Henri III à lui ; et quand il naquit , il y avoit neuf princes du sang devant lui ; savoir : le roi Henri II et ses cinq fils , le roi Antoine de Navarre son père , et deux fils de cet Antoine, frères aînés de notre Henri. Tous ces princes moururent pour lui faire place à la succession ; mais elle étoit si embrouillée, qu'on peut dire qu'il souffrit une infinité de peines , de

» fatigues et de hasards , avant que de re- » cueillir les beaux fleurons de cette cou- » ronne. Jeune, il épousa la sœur du roi » Charles , qui sembloit un parti fort avan- » tageux pour lui ; mais ce mariage fut un » piège pour l'attraper , lui et ses amis. » Depuis, cette femme, au lieu d'être sa » consolation , fut son plus grand embar-^ » ras, et bien loin de lui apporter de » l'honneur , ne lui fit que de la honte. Sa » seconde femme lui donna de beaux en^- » fants dont il avoit bien de la joie ; mais >> ses gronderies et ses dédains lui cau*- » soient mille déplaisirs. Il triompha de » tous ses ennemis , et devint l'arbitre de )> la chrétienté; mais plus il se rendoit » puissant, plus leur haine s'envenimoit , » et plus elle employoit de moyens pour >» le perdre; de telle sorte, qu'après avoir » tramé une infinité de conspirations contre >» sa vie, ils trouvèrent enfin un Ravaillac » qui exécuta ce que tant d'autres * » avoient manqué.

» Du reste, il faut avouer que toutes Ses a&»

versiiés lui aiguisèrent ~ , . l'esprit et * Un compte plus qe cinquante conspirations contre sa ]e coura-a

vie.

» les adversités qu'il souffrit aiguisèrent

» son esprit et son courage ; et qu'enfin il

» fut un très-grand roi , parce qu'il ne par-

» vint à la couronne que par beaucoup de

» difficultés et dans un âge fort mûr.

Pourquo " ^* certes, il est très-difficile et très-

ies Tor- " rare î116 ceux qui sont nes dans la pour-

nètes?e"t n Pre > et nourris dans la prochaine attente

neatVjeu- * ^e monter dan s le trône après la mort

couron- " ^e *eur père, ou °lu* s'j trouvent élevés

prcmlenî * ^e troP b°nne heure , apprennent bien

?amase * ^?art ^e régner -> si ce n'est qu'ils soient

denlrT- " assez heureux d'être élevés par les soins

gner. „ d'une mere aussi vertueuse et aussi bien

» intentionnée que cette grande reine , qui

» a si soigneusement fait instruire le roi

» Louis XIV son fils dans tout les bons

» sentiments, et dans toutes les maximes

« de la politique chrétienne , et de rencon-

>» trer un ministre aussi sage et aussi affec-

» tionné pour leur bien , que ce jeune mo-

» narque en a trouvé un dans la personne

» du grand cardinal Mazarini.

>» Les raisons de cela sont que, pour » l'ordinaire , les personnes entre les mains » desquelles ils tombent dans leur bas âge , » désirant se conserver l'autorité et le

DE HEN1U-LE-GRAND. 5oi

gouvernement , au lieu de les obliger et même de les contraindre à appliquer leur esprit à des choses solides et nécessaires , font adroitement en sorte qu'ils ne l'occupent qu'à des bagatelles indignes d'eux ,• et ils les y amusent avec tant d'artifice, qu'il est impossible qu'un jeune prince le puisse reconnoître. Au lieu de leur mettre sans cesse devant les yeux la vraie grandeur des rois , qui consiste dans l'exercice de leur autorité , ils ne les repaissent que des apparences et des images de cette grandeur, comme sont les pompes et les magnificences extérieures , où il n'y a que du faste et de la vanité. Enfin, au lieu de les instruire soigneusement dans ce qu'ils doivent savoir et d,e ce qu'ils doivent faire ( car toute la science des rois se doit réduire en pratique ) , ils les entretiennent dans une profonde ignorance de toutes leurs affaires , afin d'en être toujours les maîtres , et qu'on ne puisse jamais se passer d'eux. De là il arrive qu'un prince , lorsqu'il est grand , connoissant sa foiblesse, se juge incapable de gouverner; et du moment qu'il est imbu de cette opinion , il faut

qu'il renonce à la conduite de son Etat, si ce n'est que ses qualite's naturelles soient bien extraordinaires, et qu'il ait un cœur véritablement royal.

Avec cela ces personnes se saisissent de toutes les avenues, et empêchent que les gens de biens n'approchent point de ses oreilles tendres ; ou s'ils ne leur en peuvent pas empêcher les approches , ils I ne manquent point de les leur rendre \ suspects, et de leur ôter toute créance dans Fesprit de ces jeunes princes, les faisant passer auprès d'eux ou pour leurs ennemis , ou pour malintentionnés, ou pour ridicules et impertinents. Puis ils ont certains émissaires qui les infa~ tuent avec des flatteries , des louanges excessives et des adorations ; qui ne leur font jamais rien entendre que ce qui sert à. leurs, fins ; qui cultivent leurs défauts par de continuelles complaisances ; qui leur font croire qu'ils ont une parfaite intelligence de tout, quoiqu'ils ne sachent rien ; qui leur font concevoir que la royauté n'est qu'une souveraine fai-^ néantise } que le travail ne sied pas bien à !3 un roi , et que les fonctions du go u ver-

DE HENRI- LE-GRAND. 5o3

nement étant pénibles sont par conséquent basses et serviles. De cette sorte , on les dégoûte de bonne heure du commandement ; on les accoutume à avoir des maîtres , parce qu'ils n'ont pas encore ni assez de connoissance ni assez de force pour l'être. Ainsi ces pauvres princes , n'étant point contredits , mais toujours adorés , n'ayant aucune expérience par eux-mêmes , et n'ayant jamais souffert ni peines ni nécessité , deviennent souvent présomptueux et absolus dans leurs fantaisies , et croient que leur puissance doit aller de pair avec celle de Dieu. On en voit qui ne considèrent que leur passion , leur plaisir et leur caprice, comme si le genre humain n'avoit été créé que pour eux , au lieu qu'ils n'ont été créés que pour conduire et gouverner sagement le genre humain ; qui laissent faire profusion et litière des biens et de la vie de leurs sujets , et qui, avec une insensibilité sans pareille, n'écoutent non plus leurs plaintes et leurs gémissements v que les cris d'un bœuf que l'on égorge.

» Au contraire, ceux qui viennent de

5o4 HISTOIRE

Ceuxqni » plus loin àlacouronne,etdans un âge plus

viennent ■, - .

de pin. » avance, sont presque toujours bien plus

eimron- » instruits de leur affaires. Ils s'appliquent

aans un )> bien plus fort à gouverner leur Etat; ils

mâr, » veulent toujours tenir le timon; ils sont

sont pins , • f •

capables » plus justes, plus tendres et plus imseri-

et rneil- . f

leurs. » cordieux ; ils savent mieux ménager >» leurs revenus ; ils conservent avec plus » de soin le sang et le bien de leurs su- » jets ; ils entendent plus volontiers les » remontrances et font mieux justice ; ils » n'usent pas avec tant de rigueur de cette » puissance absolue qui désespè/e quel— » quefois les peuples, et qui cause d'etran- » ges révolutions.

» Si l'on cherche les raisons pourquoi » ils sont tels, c'est qu'ils ont été en un » poste où ils ont souvent entendu la vé- » rite; où ils ont appris quelle ignominie » c'est à un prince de ne pas jouer lui— » même son personnage , et de le laisser » faire à un autre; où, s'ils ont eu quel- » ques flatteurs , ils ont eu aussi des enne- » mis découverts qui leur ont résisté en î> face, et qui, en censurant leurs défauts, » les ont portés à les réformer ; où ils ont » ouï blâmer les fautes du gouvernement

sons cela.

DE HENRI-LE-GRAND. GoS

» sous lequel ils étoient, et les ont blâmées » eux-mêmes, tellement qu'ils se sont » obligés à mieux faire et à ne pas suivre ce » qu'ils ont condamné ; où ils ont étudié à se » conduire sagement, parce qu'ils étaient » dépendants , et craignoient d'être châtiés ; » oii ils ont souvent ouï les plaintes des par- » ticuliers , et vu les misères des peuples ; » enfin où ils ont appris en souffrant ce que » c'est que du mal, et d'avoir pitié de ceux » à qui on fait injustice, parce qu'ils ont » eux-mêmes éprouvé la rigueur d'une » domination trop rude et trop haute.

» Nous en avons deux beaux exemples dans » Louis XII, surnommé le Père du Peu— » pie, et dans notre Henri, deux des >» meilleurs rois qui , en ces derniers siè- » clés , aient porté le sceptre des fleurs » de lis. »

Maintenant, qui pourroit recueillir et Courût*

. , , ne mysti-

dignement arranger toutes les vertus ne- qne à la

„ i i Vi • t t t ftloire de

• roiques , les belles actions et les qualités Henri-

t t tt • i r^ i i • r» • le-Grand

- emmentes de Henn-Ie-Grand , lui feroit

! une couronne bien plus précieuse et plus

éclatante que celle dont sa tête fut ornée le

jour de son sacre. Ce fonds de franchise

et de sincérité , pur et exempt de malice ,

5o6 HISTOIRE

de fiel et d'aigreur, en seroit la matière plus précieuse que For. Sa renommée et sa gloire, qui ne finira jamais , en seroient le cercle. Ses victoires de Coutras , d'Arqués, d'Ivry , de Fontaine-Françoise ; ses négociations de la paix de Vervins , de raccommodement des Vénitiens avec le pape , de la trêve d'entre les Espagnols et les Hollandois , et de cette grande ligue avec tous les princes de la chrétienté , pour l'exécution du dessein que nous avons marqué, en feroient les branches. Puis sa valeur guerrière , sa générosité , sa constance , sa bonne foi, sa sagesse, sa prudence , son activité, sa vigilance, son économie, sa justice , et cent autres vertus , en seroient les pierreries , entre lesquelles cet amour paternel et cordial qu'il avoit pour ses peuples , jetteroit un feu brillant et vif comme une escarboucle ; la fermeté de son courage, toujours invincible dans les périls , y auroit le prix et la beauté du diamant ; et sa clémence sans pareille, qui releva ses ennemis que sa vaillance avoit terrassés , y paroîtroit comme une émeraude qui épand la gaieté et la joie dans la vue de tous ceux qui la regardent. Pour continuer la meta-

DB HKNRI - LE-GRAND. Scj

phore, je dirai encore que tant de sages règlements qu'il fit pour la justice, pour la police et pour les finances ; tant de beaux et utiles établissements de toutes sortes de manufactures , quiproduisoient à la France un profit de plusieurs millions par an ; tant de superbes bâtiments, comme les galeries du Louvre , le pont Neuf, la place Royale, le collège li oyal , les quais de la rivière de Seine , Fontainebleau , Monceaux , Saint- Germain; tant d'ouvrages publics, de ponts, de chaussées , de grands chemins réparés ; tant d'églises rebâties en plusieurs endroits du royaume , en seroient comme les gravures et les embellissements .

Couronnons donc de mille louanges la mémoire immortelle de ce grand roi , l'amour des François et la terreur des Espagnols , l'honneur de son siècle et l'admiration de la postérité; faisons-le vivre dans nos cœurs et dans nos affections , malgré la rage des méchants qui lui ont ôté la vie ; poussons autant d'acclamations à sa gloire qu'il a fait de biens à la France. Ce fut un Hercule qui coupa les têtes de l'hydre en terrassant la ligue. Il fut plus grand qu'Alexandre , et plus grand que Pompée,

5o8 HISTOIRE DE HENRI -LE -GRAND.

parce qu'il fut aussi vaillant , et qu'il fut plus juste; qu'il ne gagna pas inoins de victoires, et qu'il gagna plus 3e cœurs. Il conquit les Gaules aussi-bien que Jules- César; mais il les conquit pour leur rendre la liberté , et César les subju'gua pour la leur ôter : il les enrichit, et César les pilla. Souhaits Que son nom soit donc élevé au-dessus de

des gffns v

de bien celui des Hercule, des Alexandre, des Pom

et des 7 7

tons pée et des César; que son règne soit le modèle des bons règnes , et ses exemples , de clairs flambeaux qui puissent illuminer les yeux des autres princes; que sa postérité soit éternellement couronnée de fleurs de lis ; qu'elle soit toujours auguste , toujours triomphante ; et pour comble de nos souhaits , que Louis le victorieux , son petitfils, lui ressemble, et s'il se peut même, qu'il le surpasse !

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