‹ Histoire du roi Henri-le-GrandChapitre 9 sur 29 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

DE LA VIE

CONTENANT CE QU'lL FIT DEPUIS LE JOUR QU'lL PARVINT A LA COURONNE DE FRANCE , JUSQU'A LA PAIX , QUI FUT FAITE L'AN 1 5g8 , PAR LE TRAITÉ DE VER VINS.

Jja mort du roi Henri III changea entière- l589ment la face des affaires. Paris , la ligue cbanse~

7 o ment que

et le duc de Mayenne passèrent tout d'un cause ia

J * mort de

coup d'une grande tristesse à une furieuse Sînri joie ; et les serviteurs du défunt roi , d'une espérance toute prochaine de le voir vengé, à une extrême désolation.

Ce prince, qui avoit été l'objet de la haine des peuples ? n'étant plus , il sembloit que cette haine devoit cesser , et par conséquent la chaleur de la ligue se ralentir ;

Il4 HISTOIRE

589- mais d'autre côté , non - seulement tous ceux qui composoient cette faction , mais encore beaucoup d'autres qui eussent tenu pour crime de se liguer contre Henri III , leur roi légitime et catholique , crurent être obligés en conscience de s'opposer à Henri IV, au moins jusqu'à ce qu'il fût rentré dans le sein de la vraie Eglise ; condition qu'ils croyoient absolument nécessaire pour succéder à Charlemagne et à saint Louis. Tellement que si la ligue perdoit cette chaleur que la haine lui donnoit, elle en prenoit une bien plus spécieuse du zële de la religion , et , avec cela , avoit un prétexte très-plausible de ne point poser les armes que Henri ne professât la foi de ses ancêtres.

Probu: Il étoit bien malaisé de juger si le point

me

Henri auquel arriva ce malheureux parricide ,

III mou- L .. L

rut en un tut bon ou mauvais pour lui ; car, d un

temps fa- , . "• .

vorabie cote , il sembloit que la Providence ne Henri iv l'avoit attiré de l'extrémité du royaume ,

ou non. ■ ■ . ,

ou il etoit comme relègue , et ne 1 avoit amené par la main sur le plus beau théâtre de la France , à la vue de Paris ? qu'afin qu'il y fît connoître sa bonté et sa vertu , et qu'il fut en état de recueillir une succès-

DE HENRI-LE-GRAND. Il5

sion à laquelle on ne l'eut jamais appelé , 1589. s'il n'eût été présent, Mais d'autre part , quand on considéroit la multitude des puissants ennemis qui lui alloient tomber sur les bras , le peu d'argent et de forces qu'il avoit, l'obstacle de sa religion, et mille autres difficultés, on ne pouvoit, certes, juger si la couronne lui étoit échue pour en jouir , ou si elle lui étoit tombée sur la tête pour l'écraser; et il y avoit sujet de dire, que si cette conjoncture l'élevoit , c'étoit sur un trône tremblant et dressé sur le bord des précipices.

Tandis que Henri III étoit à l'agonie , Hemiiv notre Henri tint plusieurs conseils tumul- sieu£ u" tuairement dans le même logis , avec ceux qu'il estimoit ses plus fidèles serviteurs. Lorsqu'il sut qu'il avoit rendu l'esprit , il se retira en son quartier à Meudon, ou il prit le deuil de violet. D'abord il fut suivi d'un assez bon nombre de noblesse , qui l'accompagna autant par curiosité que par affection : la huguenote , avec les troupes qu'il avoit amenées , lui prêta serment tout aussitôt; mais ce nombre étoit bien petit. Quelques-uns des catholiques, comme le maréchal d'Aumout , Givry et Iiu-

Il6 HISTOIRE

1589. mières , lui jurèrent service jusqu'à la Quei mort , et de bonne grâce , sans désirer de thoTiqut^ lui aucune condition. Mais la plus grande noCstnt] part des autres étant ou éloignés d'inclinaneUTeu- tion , ou piqués de quelque mécontentelentpas* ment , ou croyant avoir trouvé alors le temps de se faire bien acheter , se tenoient plus à l'écart , et faisoient de petites assemblées en divers lieux , où ils formoient quantité de desseins fantastiques.

Quei Chacun d'eux se propos oit de se faire ?eUprôpo- souverain de quelque ville ou de quelque

soient de i

se faire province , comme les gouverneurs avoient raîns!" fait dans la décadence de la maison de Charlemagne. Le maréchal de Biron , entre autres, vouloit avoir le comté de Périgord; rêchaïïê et Sancy , pour ne le rebuter pas , en parla enireVu- au roi- Cette proposition étoit fort dangemaL' le reuse ; car s'il la refusoit, il l'irritoit ; et fait per- s'il lui accordoit sa demande , il ouvroit Vïe. en~ le chemin à tous les autres d'en faire de pareilles , et ainsi il falloit mettre le royaume en pièces. Il n'y avoit que le puissant génie et les lumières certaines de ce grand roi qui le pussent tirer d'un pas si difficile. Il charge donc Sancy de l'assurer de sa part de son affection, dont il lui

donneroit volontiers en temps et lieu toutes 1589. les marques qu'un bon sujet devoit attendre de son souverain ; mais en même temps il lui fournit tant de puissantes raisons , pour lesquelles il ne pouvoit lui accorder ce qu'il désiroit , que Sancy en étant persuadé le premier, il ne lui fut pas difficile de faire le même effet sur l'esprit de Biron , lequel il obligea non-seulement de renoncer à cette prétention 9 mais encore de protester qu'il ne souffriroit jamais qu'aucune pièce de l'Etat fût démembrée en faveur de qui que ce fût.

Il falloit sans doute que le grand Henri raisonnât bien puissamment , et qu'il expliquât ses raisonnements de la bonne manière 5 puisqu'il pouvoit , en des occasions si importantes , persuader des esprits si habiles , contre leurs propres intérêts.

Biron étant ainsi gagné , s'en alla avec Biron** Sancy s'assurer des Suisses que Sancy avoit surent*8

t f, . , les Suis—

amenés au teu roi, mais qui , étant tous sescntho-

J i t n • • t/y» liqnes au

des cantons catholiques , faisoient dim- service

, , -, .du rui.

culte de porter les armes pour un prince huguenot, et sans nouvel ordre de leur supérieur. Quant aux troupes françoises du défunt roi , il n'étoit pas si facile de les

Il8 HISTOIRE

i58g. gagner; les seigneurs qui les commandoient, ou qui tenoient les chefs dans leur dépendance , avoient chacun diverses visées , et vouloient les uns une chose , et les autres une autre , selon leur intérêt ou leur caprice.

Quelle H y avoit six princes de la maison de disposi- Bourbon : savoir , le vieux cardinal de princes68 Bourbon, le cardinal de Vendôme, le comte vers sanie de Soissons , le prince de Conti , le duc de Montpensier, etleprince deDombes son fils, lesquels , au lieu d'être le plus ferme appui du roi , ne lui caus oient pas peu d'inquiétude , parce qu'il n'y en avoit aucun d'eux qui n'eût sa prétention particulière, laquelle alloit toujours à lui faire obstacle.

sd- Plusieurs des seigneurs qui étoient dans

gneurs -, , , , ■ . . , •,. .

aansi'ar- 1 armée netoient aussi guère bien mtendans la tionnés , particulièrement Charles , grandmai 'in- prieur de France , fils naturel du roi Charles IX ( il fut depuis comte d'Auvergne et duc d'Angoulême ) ; le duc d'Epernon , et Termes-Bellegarde , qui , dans la crainte qu'ils avoient eue autrefois qu'il ne les éloignât de la faveur de leur maître , l'avoient choqué en diverses rencontres.

Pour les courtisans, comme François

temion—

DE HENRI- LE-GRAND. lig

d'O j et Manou son frère , Château-Vieux i589. et plusieurs autres , comme ils savoient que notre Henri détestoit leurs vilaines débauches , et qu'il ne seroit pas si mauvais ménager que d'épuiser ses finances pour fournir à leur luxe ? ils n'avoient pas beaucoup d'inclination pour lui ; et néanmoins , faute de pouvoir trouver mieux , ils se vouloient déclarer en sa faveur , mais avec des conditions qui le tinssent en bride , et qui l'o* bligeassent en quelque façon à dépendre d'eux.

Pour cet effet , ils firent une assemblée Assemde quelque noblesse chez d'O, homme vo- J10uessee

i, i- > chez d'O,

uptueux , prodigue , et par conséquent pas veut (iue

fort scrupuleux , mais qui pour lors faisoit ^J^Jl le consciencieux , afin de se rendre nécessaire ; et là ils résolurent de ne le point reconnoître qu'il ne fût catholique. François d'O , accompagné de quelques gentils- iro lui hommes , eut la hardiesse de porter au roi u J-uU la résolution de cette assemblée , et y ajouta un discours étudié , pour lui persuader de retourner à la religion catholi- T, , . que. Mais le roi , qui s'étoit déjà remis de répond ses plus grandes craintes , leur fit une ré- «*»« et ponse tellement mêlée de douceur et de Reu*e-

* mon!.

i58g. gravité, de vigueur et de retenue, qu en les repoussant courageusement , sans les rabrouer , il leur témoigna qu'il désiroit bien les conserver , mais qu'après tout il ne craignoit guère de les perdre.

Autre Quelques heures après , la noblesse , en-

grande suite de diverses petites assemblées , en

assemblée de noblesse

assem—

biée de tînt une grande chez François de Luxem-

noblesse ° °

résout de bourg , duc de Piney. Là, s'étant fait noîue , plusieurs propositions , les ducs de Mont-

pomvu x *■ A

qu'il se pensier et de Piney avoient adroitement

tasse in- * ^

stiuire. ménagé les esprits et ramené les opinions les plus fâcheuses à cette résolution ; que l'on reconnoîtroit Henri pour roi à ces conditions : i ° pourvu qu'il se fit instruire dans six mois ; car on présupposoit que l'instruction causeroit nécessairement la conversion ; 2° qu'il ne permît aucun exercice que de la religion catholique ; 3<> qu'il ne donnât ni charges ni emplois aux huguenots ; 4° qu'il permît à l'assemblée de députer vers le pape , pour lui faire entendre et agréer les causes qui obligeoient la noblesse de demeurer au service d'un prince séparé de l'Eglise romaine.

Le duc de Piney fit entendre cette résolution au roi , qui les remercia de leur zèle

pour la conservation de l'état, et de l'af- 1589. fection qu'ils avoient pour sa personne ; Le duc leur promit qu il perdroit plutôt la vie que porte cet. le souvenir des bons services qu'ils lui ren- tion au

i • 1 -1 r -i roi, qui

doient , et leur accorda facilement tous les l'agrée. points qu'ils demandoient, hormis le second, au lieu duquel il s'engagea de rétablir cm demie l'exercice de la religion catholique par tou- tion toutes ses terres, et d'y remettre les ecclésiasti- l'exerci-

. . ce de la

ques dans la possession de leurs biens. Il fit religion

1 ■*• m catholi—

dresser une déclaration de cela ; et après <iue par

x toutesscs

que les seigneurs et gentilshommes de lerresmarque l'eurent signée , il l'envoya à cette partie du parlement qui et oit séante à Tours , pour la vérifier.

Il y en evÈ. plusieurs qui la signèrent à . PIu-

«/ -i a o sieurs la

regret , et quelques-uns qui le refusèrent signent absolument , entre autres le duc d'E- et d'att-

tres relu

pernon et Louis de l'Hôpital - Vitry. Ce sent>

■I 1 xi comme

dernier , inquiété , se disoit-il , du scru- Vi}yy * .

7 * ' ' qui sciait

pule de conscience , se jeta dans Paris , et ^s11™1se donna pour quelque temps à la ligue ; mais auparavant il abandonna le gouvernement de Dourdan , que le défunt roi lui avoit donné. Telle étoit alors la maxime des vrais gens d'honneur dans les guerres civiles , qu'en quittant un parti , quel qu'il

i58g. fût , ils quittoient aussi les places qu'ils en tenoient , et les remettoient à ceux qui les leur avoient confiées.

Et le Le duc d'Epernon , protestant qu'il ne

duc d'E- . . -■'••!■-. -,-"",,

pemon, seroit jamais ni ii-spagnoi ni ligueur, mais

qui se re- . i •

tire. que sa conscience ne lui permettoit pas

de demeurer auprès du roi , lui demanda

congé de se retirer en son gouvernement.

Le roi , après avoir tenté en vain de le

retenir , lui donna congé avec beaucoup

de caresses et de louanges , mais étant

fort fâché en son cœur de cet abandonne-

ment , pour lequel il garda contre lui un

ressentiment secret tant qu'il vécut.

Le duc ke ^uc ^e Mayenne n'étoit pas peu em-

M de e P^cne dans Par^s -> sur ^a ré^ution qu'il

est ken devoit prendre. Il voyoit que tous les Pa-

em pèche *- us.

quel par- risiens même ceux qui avoient tenu le

ti pvcn- ' *■

die parti du défunt roi , avoient bien résolu de pourvoir à la sûreté de la religion ; mais que tous vouloient un roi, à la réserve de quelques-uns des Seize, qui s'imaginoient pouvoir faire une république , et mettre la France en cantons , comme sont les Suisses ; mais ceux - là n'étoient pas assez forts , ni en nombre , ni en richesses , ni en capacité , pour conduire un

tel dessein. Tellement que la plupart de ses «58g. amis lui conseilloient de prendre le titre de roi : toutefois , quand il voulut sonder le gué pour cela , il trouva que cette proposition n'agréoit ni au peuple , ni même au roi d'Espagne, duquel il devoit tirer son principal appui et les moyens de sa subsistance. , Là-dessus, on lui donna deux autres con- On lui

donne

seils ; l'un, de s'accommoder de bonne deux

conseils»

grâce avec le nouveau roi , qui sans doute , dans la conjoncture où étaient les choses, lui eut accordé des conditions très-avantageuses ; l'autre , qu'il fît entendre , par une déclaration aux catholiques de l'armée royale , que tous les ressentiments demeurant éteints par la mort de Henri III , il n'a voit plus d'intérêt que celui de la religion ; que ce point étant d'obligation divine , et regardant tous les bons chrétiens , il les sommoit et conjuroit de se joindre avec lui pour exhorter le roi de Navarre de rentrer dans l'Eglise , auquel cas ils promettaient de le reconnoitre aussitôt pour roi ; mais s'il refusoit de le faire , ils protestaient de substituer en sa place un autre prince du sang. Cet avis était le meilleur ; aussi lui étoit-il proposé par Jeannin , pré-

i58g. sident au parlement de Bourgogne , Tune

des plus sages et des plus fortes têtes qui

fussent dans son conseil , et qui agissoit

dans les affaires sans détours et sans ruses ,

mais avec un grand sens et une singulière

probité.

ii les Le duc de Mayenne rejeta également tous

et fait ces deux avis , et en prit un troisième ; sa-

mer roi voir , de faire proclamer roi le vieux car—

cardinal dinal de Bourbon , qui étoit alors détenu

de Bour- . . .

bon. prisonnier par ordre de notre Henri, et de se réserver toujours la qualité de lieutenant-général de la couronne. Il dressa ensuite plusieurs déclarations : l'une qu'il envoya au parlement , l'autre aux provinces et à la noblesse , les invitant de faire un effort pour délivrer leur roi et défendre la religion.

lie roi Au même temps , le roi le tentoit par

tente en . . .

vain de diverses négociations , et le faisoit exhorter

traiter ° ^ 7

avec ce ^e rechercher plutôt son avancement dans

duc. J

son amitié que dans les troubles et dans les misères de la France. Mais à cela le duc répond oit qu'il avoit engagé sa foi à la cause publique , et prêté serment au roi Charles X (c'est ainsi qu'on appeloit le vieux cardinal de Bourbon, car il se nommoit

Charles )? auquel , selon le sentiment de la ,5gg, ligue , la couronne appartenoit, comme au plus proche parent du défunt. Et cependant il entretenoit des menées et des pratiques dans l'armée royale , où ses émissaires débauchoient de jour à autre plusieurs personnes , même de ceux que le roi croyoit les plus assurés. Il y en avoit plusieurs d'assez généreux pour résister à l'argent ; mais rien n'étoit à l'épreuve des intrigues des femmes de Paris , qui attiroient adroitement les gentilshommes et les officiers dans la ville , etn'épargnoientrien pour les engager.

Comme le roi eut reconnu qu'il en demeuroit à toute heure quelques-uns dans ces filets , et qu'il étoit à craindre que ceux qui en revenoient , ensorcelés par des maîtresses , n'en rapportassent quelques pernicieux desseins ; que d'ailleurs il sut que le duc de Nemours s'avançoit avec ses troupes pour joindre le duc de Mayenne ; que le duc de Lorraine lui devoit aussi envoyer les siennes ; et qu'il étoit à craindre que tous ensemble ne l'enveloppassent, et ne lui cou- u ^v« passent le chemin de la retraite , il trouva dedevam

r ' Paris, et

à propos de décamper de devant Paris, pourquoi

*589- Avant que de lever le piquet , il écrivit Ecrit aux princes protestants pour leur rendre

auxpnn- *■ l ...

ces pro- compte de ce qu'il faisoit , et pour les as-

lestants , x . , . ,

our se surer que rien n'étoit capable d'ébranler sa

justifier.

fermeté , ni de le séparer d'avec Christ. Il parloit encore alors selon sa pensée et sa conscience , n'ayant point d'envie de changer ; ce que pourtant les ministres de sa religion ne croy oient pas , et le veilloîent de si près sur ce sujet-là qu'ils s'en rendoient importuns .

sesgran- Ce fut une peine indicible qu'il eut à nés, qui" souffrir trois ou quatre ans durant , que durant,à d'entendre d'un côté les exhortations de ces Jriesca- gens-là , et de l'autre les remontrances eUeXu- très-instantes des catholiques ; car il falloit qu'il calmât les défiances des premiers, et qu'il entretînt les seconds de continuelles espérances de se faire instruire. De comn eut bien d'adresse eut-il besoin ! de combien

"besoin de . .

grande de patience I avec quelle accortise et avec ce,adieS- quelle prudence fallut-il manier tant d'eskT prits différents ! Certes , cela ne se pouvoit sans y employer toutes les forces de son jugement et de son esprit. Ainsi il connut bien à quel point il est nécessaire à un prince d'avoir exercé de bonne heure son

se cl cloquence.

DE HENRl-LE-GRAND. Ï2J

esprit , et de s'être instruit à parler , à né- ' 5%gocier et à bien dire , pour pouvoir se servir de ses talents dans le besoin. Sans mentir , il eut bien pour lors à se louer de ceux qui, ayant eu le soin de l'élever , l'a voient formé en sa jeunesse à manier les affaires , à traiter avec les hommes , et à gagner les affections de tout le monde.

Les derniers devoirs qu'il désiroit rendre .l\ co"r

J- chut le

à son prédécesseur lui servirent d'un h on- ^?ri1s. de

•*- Henri

nête prétexte de lever le siège de devant nl à Paris. Pour mettre son corps en un lieu où ^niic

r de Coin-

le ressentiment des serviteurs du duc de p^g»e* Guisene lui pût faire outrage, il le conduisit à Compiègne, et le déposa en l'abbaye de #Saint*Co mille , oii il lui fit faire toutes les cérémonies funèbres aussi honorablement que la confusion du temps le put permettre. N'y pouvant assister lui-même , à cause de sa religion , il en commit le soin à Bellegarde et à Epernon. Ce dernier l'accpmpagna jusque-là , puis se retira en Angoumois.

Il y eut trois avis sur l'endroit oii notre Henri se devoit retirer en levant le siège avJ™™ de Paris. Le premier étoit de repasser la ^"^ Loire , et d'abandonner à la ligue les pro- ^Utc™1 vinces de deçà , parce que difficilement il

1589. pouvoit les maintenir ; le second , de remonter le long de la Marne , et de se saisir des ponts et des villes , pour y attendre un secours de Suisses protestants et d'Allemands qui lui devoit venir ; et le troisième , de descendre en Normandie, pour s'assurer de quelques villes , dont les gouverneurs n'étoient point encore attachés à la ligue , et pour y recueillir les deniers dans les recettes des tailles , et y joindre le secours d'Angleterre , que la reine Elisabeth lui avoit promis , et qui ne pouvoit pas beau-» coup tarder.

Il s'attacha au dernier de ces avis : ainsi n suit la noblesse qui l'ace onipagnoit désirant s'aimer , qui 1er rafraîchir chez elle pour quelque temps , 1er en il lui donna congé. Il envoya une partie de die. ses troupes en Picardie, sous la conduite du duc deLongueville ; une autre en Cham-

1590. pagne , sous celle du maréchal d'Aumont ; et avec trois mille hommes de pied françois, deux régiments suisses et douze cents chevaux , qu'il retint seulement avec lui , il descendit en Normandie.

Le duc de Montpensier, qui en étoit gouverneur, le vint joindre avec deux cents gentilshommes et quinze cents fantassins.

DEHENRI-LE-GRAND. I 29

Rolet , gouverneur du Pont-de-1' Arche , 1590. homme de cœur et d'esprit , lui apporta Roiet lui les clefs de la place , ne demandant pour les °lùs récompense que l'honneur de le servir. Emar de-iArde Chattes , commandeur de Malte , en fit chattes , autant de la ville de Dieppe. Après quoi le pe roi approcha de xlouen , ou il croyoït avoir assiéger

-, . , , ,, Rouen ;

quelque intelligence. mais le

. . duc de

Cette entreprise le mit en un extrême Mayenne

x m vient au

danger ; mais en revanche , elle lui donna secours ,

& , , . . et le

une belle occasion d acquérir de la gloire , pousse à

-1 . . Dieppe ,

en se tirant d'un si dangereux pas. Voici oùiii'in-

° * veslit.

comment.

Le duc de Mayenne vient au secours de Rouen avec toutes ses forces , et passe la rivière à Vernon. Le roi , bien étonné , se retire à Dieppe , et mande au duc de Longueville et à d'Aumont de lui ramener en diligence ce qu'ils avoient de troupes. Le duc cependant reprend toutes les petites places des environs de Dieppe , pour l'en-* vironner et l'investir là-dedans. En effet , il le serra de si près , que s'il ne se fût point amusé à contre-temps d'aller à Bins en Hainaut conférer avec le duc de Parme , il eût , dans ce désordre , dissipé la plus grande partie de sa petite armée. Il avoit

rir bruit

l3û HISTOIRE

i5go. déjà fait courir le bruit par toute la France,

Le duc et écrit avec assurance à tous les princes

ie°u étrangers , qu'il tenoit le roi de Navarre

tu il ne (il Fappeloit ainsi) acculé dans un petit coin

échapper d^où il ne pouvoit sortir qu'en se rendant

à lui , ou en sautant dans la mer. Le péril

Le par- paroissoit si pressant, même à ses plus fidèlement * . x , , .

de Tours les serviteurs , que le parlement , qui etoit

lui con- , rn i • * \ i

seiiioit a lours , lui envoya exprès un maître des

d'asso— ai* i i r i -

cier ie requêtes lui proposer que le seul expédient

de Bour- qu'ils voyoient de sauver l'Etat , c'étoit de

royauté.d les associer lui et le cardinal de Bourbon

son oncle à la royauté , donnant à l'un la

conduite des affaires , et à l'autre celle des

armes. 11 y avoit aussi la plus grande partie

D'antres des capitaines de son armée qui étoit d'avis

lui con- , .

seiiioient que , laissant ses troupes a terre bien re-

de se re- , , A

tirer en tranchées dans leurs postes , il s embarquât tene. au plus tôt pour prendre la route d'Angleterre ou de La Rochelle , de peur que , s'il tardoit davantage , il ne se trouvât investi par mer aussi bien que parterre. Or, sur n semo- la proposition du parlement , il lit réponse uns°et des' qu'il avoit donné bon ordre que les intrigues du duc de Mayenne ne pussent délivrer le cardinal de Bourbon , comme on Tappréhendoit; et le maréchal de Biron

D E HENRI-LE - GRAND. ï3l

parla si vertement à ceux qui lui conseil- i5goo loient de s'embarquer , qu'ils s'en désistèrent.

Il parut bientôt à l'épreuve que les forces de la ligue , qui etoient trois fois plus grau- Le duc des que les siennes , n'étoient pas redouta- ^enne blés en proportion de leur nombre , et que Dieppe. plus il y avoit de chefs , moins les efforts en etoient à craindre. Le roi s'étoit logé au château d'Arqués , qui est sur un coteau , Journée

* -, "I i 11 ' * d'Arqués

pour fermer le passage de la vallée qui va à Dieppe. Le duc avoit formé le dessein de prendre ce port de mer. Par quatre ou cinq reprises , et à divers jours , il essaya d'attaquer le faubourg du Polet, et par quatre ou cinq fois il fut repoussé , le roi y faisant toujours des merveilles, et s'exposant si fort, qu'une fois il pensa être surpris et enveloppé des ennemis. Enfin le duc, après avoir perdu là onze jours de temps ce duc et mille ou douze cents hommes , leva le siège et

. , • -m* t sc relire;

siège , et se retira en Picardie. va enPi-

v~v ?•! . cardie,

Un crut qu il passa en cette province, et poursur la crainte qu'il avoit que les Picards , gens sincères et francs , mais fort simples , ne se laissassent surprendre aux artifices des agents d'Espagne , qui les vouloient

l32 HISTOIRE

1590. engager à se jeter sous la protection du roi leur maître.

On remarqua aussi que ce qui l'empêcha Ce qui ^e réussir dans l'entrej)rise de Dieppe , et !hTde q}ù le tint deux ou trois jours sans y rien dwTson entreprendre à l'heure qu'il y faisoit bon , Siége* ce fut la jalousie et les piques d'entre les chefs qui l'accompagnoient, particulièrement du marquis du Pont-à-Mousson , fils du duc de Lorraine ; du duc de Nemours et du chevalier d'Aumale : car comme ils croyoient la prise du roi infaillible , ou du moins sa fuite assurée, et qu'ils disposoient déjà du royaume comme de leur conquête, ils se regardoient tous d'un œil de jalousie, et chacun d'eux formoit des desseins dans sa tête pour en avoir la meilleure part. On remarqua encore que dans un de ces t combats de Dieppe , le duc de Mayenne, pas se avant eu d'abord quelque avantage , eut

servir de •/ ., . . ?•

son aran- remporté une entière victoire, s il se fut avancé plus vite seulement d'un quart d'heure ; mais comme il marchoit trop lentement , il laissa échapper l'occasion que jamais depuis ilne rencontra. Ce qui fit dire au roi , qui reconnut bien cette faute : S'il n'y va pas d'une autre façon, je suis as-

Trois causes pour lesquelles

DE HENRI -LE-GRAND. l33

suré de le battre toujours à la campagne. 1690

J'ai rapporté ces particularités , parce qu'elles font connoître les défauts de ce grand corps de la ligue, et donnent sujet de rechercher les véritables causes qui empêchèrent ses progrès , et la réduisirent au néant. J en trouve trois principales. corps de

La première fut la défiance que le duc Be réR3de Mayenne eut des Espagnols ; car bien pâ^enses

VI a. 1? -î i * ' • . desseins.

qu il ne put se passer d eux , 11 ne laissoit La dépas de les regarder comme ses ennemis se— Centre crets; et eux ne l'assistaient pas pour l'a- ^0iaPet mour de lui-même , mais dans le dessein Mayenne de profiter du débris de la France. Ainsi , comme ils virent qu'il ne concouroit pas avec eux pour leurs fins , et qu'il pensoit à son avantage , sans faire le leur , ils ne lui donnoient que de foibles secours ; en sorte qu'ils le laissèrent déchoir si bas, qu'après ils ne purent le relever quand ils le voulurent faire.

La seconde fut la jalousie d'entre les La jachefs, qui ne s'accordèrent jamais entre eux. d'entre Ils pensoient plus à se traverser et à se rui- de u uner l'un l'autre , qu'à accabler leur ennemi b commun, et s'embarrassoient de telle sorte, par leurs divisions et partialités , qu'ils

l34 HISTOIRE

l59°- manquoient toujours leurs plus grandes en* treprises : là où, dans le parti du roi , il n'y avoit qu'un seul chef , auquel tout se rapportoit , et par les ordres duquel tout se passoit.

La troisième étoit la pesanteur du duc La îen- de Mayenne , qui se reniuoit fort lentement paresse en toutes choses. Ses flatteurs appeloient May"^^ cela gravité. Ce défaut procédoit principalement de son naturel , et étoit augmenté non-seulement par la masse de son corps , grand et gros à proportion, et qui , par conséquent , avoit besoin de beaucoup de nourriture et de beaucoup de sommeil , mais encore par la froideur et par l'engourdissement que lui avoit laissé dans l'habitude du corps une certaine maladie qu'il avoit contractée à Paris peu de jours après la mort de Henri III , de laquelle , dit-on , il s'étoit voulu réjouir mal à propos.

Le roi Henri IV n'étoit pas de même; Grande car, quoiqu'il aimât assez la bonne chère,

activité . . .

et visi- et à se divertir avec ses familiers , lorsqu'il

lance dé ... . .

Hemiiv en avoit le loisir , néanmoins , tandis qu'il avoit des affaires ou de guerre ou d'autre nature, il n'étoit à table qu'un quart d'heure, et dormoit à peine deux ou trois heures de

suite; tellement que le pape Sixte V, ayant i59o. été bien informé de sa façon de vivre et de celle du duc de Mayenne , pronostiqua hardiment que le Béarnois (il l'appeloit ainsi, comme faisoient tous les ligueurs) ne pouvoit manquer d'avoir le dessus, puisqu'il n'étoit pas plus long-temps au lit que le duc de Mayenne étoit à table , et qu'il usoit plus de bottes que l'autre n'usoit de souliers.

Les officiers et serviteurs se formant sur l'exemple des maîtres , ceux du roi étoient ,

* ' m Les oP~

prompts , alertes , vigilants , qui exécu- aciers et toient ses ordres aussitôt qu'ils étoient sortis tearar»

* scm-

de sa bouche , qui prenoient garde à tout , fefreni h et lui donnoient avis de tout. Au contraire, maîfi'es* ceux du duc étoient lents $ nonchalants , paresseux , et qui , pour quelque occasion pressante que ce fût , ne vouloient rien perdre de leurs aises et de leurs divertissements. On raconte que son premier secrétaire laissa une fois un paquet d'importance quatre jours entiers sans l'ouvrir.

Il me semble que , pour l'intelligence de notre histoire , il étoit nécessaire de marquer ces circonstances, qui sont tout- à-fait essentielles et fort instructives.

1590. Nous avons dit , sur la fin de la première partie, qui ètoient les principaux chefs de de la ligue , et comme ils tenoient presque toutes les meilleures villes et les plus riches provinces du royaume. Ce ne seroit jamais fait de rapporter par le menu toutes les factions , les combats , les entreprises et les changements qui se firent dans chaque province cinq ou six ans durant. Nous suivrons Cette seulement le gros des affaires , et verrons ne s.àvra comme la Providence divine , et la vertu

<jue le

gros des incomparable de notre héros , tirèrent la France du labyrinthe de ses misères ; en sorte que l'Etat et la religion, qui se vouloient détruire par une guerre irréconciliable , furent sauvés miraculeusement l'un et l'autre , et refleurirent avec autant de bonheur et de gloire que jamais.

Quoique le duc de Mayenne se fut retiré

de devant Dieppe , néanmoins les peuples

On rai- étoient entièrement persuadés que le roi

rrtCaux ne m* pouvoit échapper , particulièrement

Parisiens j Parisiens , à qui la duchesse de Mont-

q ne le roi r ' a

èu.iip.is ns'er faiSoit croire, par des courriers apostés qu'elle faisoit arriver de jour à autre, tantôt qu'il demandoit à se rendre , tantôt qu'il avoit été pris, et enfin qu'on

DE HENRI -LE -GRAND. l37

l'amenoit à Paris, si bien qu'il y eut des iSgo. dames qui louèrent des fenêtres à la rue Saint-Denis pour le voir passer.

Tandis qu'on les amusoit de ces faux ius<m\ bruits , ils furent bien étonnés d'apprendre nésd'ap1qu'ayant reçu un renfort de quatre mille quTi re Anglois , il s'étoit mis en marche , et qu'il dZ venoit droit à Paris , sachant que le duc de Mayenne s'en étoit allé en Picardie avec le duc de Nemours son frère utérin. Il y avoit quelques intelligences quilui promettoient que s'il pouvoit gagner les faubourgs ils le feroient entrer dans la ville. Il attaqua donc ceux de Saint-Germain , Saint- Michel , Saint- Jacques , Saint-Marceau et 1I1P"îttd

7 a 7 les fau-

Saint-Yictor , et les emporta d'emblée ; g^gsde mais il ne put gagner le quartier de l'Uni- Germain ver site comme il l'espéroit, parce qu'on * n'amena pas son canon assez à temps. Sur les huit heures du matin ( c'étoit le jour de la Toussaint ) 7 il entra au faubourg Saint-Jacques , oii il reconnut que le peuple n'avoit nulle aversion pour lui; car il ne le vit point effrayé , ni s'enfuyant éperdument, mais se tenant à ses fenêtres pour le regarder , et criant : Vive le Roi l Aussi ^ usa-t-il de son avantage avec une grande ^

Sa mo—

ration

cctt e

l38 HISTOIRE

iSgo. modération. Il défendit toutes sortes de

violences et de pillages , et mit ordre que

le service divin fût continué ; de sorte que

ses gens y assistèrent paisiblement avec

les bourgeois , tandis que lui , montant au

clocher de Saint-Germain , considéroit

attentivement ce qui se fais oit dans la

ville.

Les ducs Le soir, le duc de Nemours étant ac-

mourstt couru avec de la cavalerie , et le duc de

Mayenne Mayenne le lendemain avec son infanterie ,

ren^ °u~ le roi délogea , et se retira à Montlhéry ;

Le roi mais auparavant il mit son armée en ba-

Monrthé- taille à la vue de Paris , et la tint quatre

,y* heures sous les armes, pour faire con-

noître aux Parisiens la foiblesse de leurs

chefs . ,

Après cela , Etampes , Vendôme , Le

Puis il Mans et Alençon ne purent soutenir sa

Ëifampes présence et ses armes , et se rendirent à lui.

me, i*ê De la façon qu'il y alloit, et que se défen-

Aiençon doient les chefs de la ligue , il eut reconquis

tout le royaume en moins de quinze mois ,

Le «ié- s'il n'eût point manqué d'argent. Ce seul

cent ai- défaut retardoit le cours de ses prospéri-

progrès? tés. Les rançons qu'il imposoit aux villes

réduites par force , les emprunts qu'il fai-

DE HENRI-LE-GRAND. l3ç)

soit , et les deniers qu'il pouvoit tirer des iS^o. tailles , ne suffisoient pas à moitié pour Dequeiie entretenir ses troupes en corps d'année ; fSt c'est pourquoi il fut contraint , quatre ou ses Soucinq ans durant, de faire la guerre d'une pes* façon extraordinaire. Quand ses troupes avoient servi quelques mois, et consumé, outre leur paie , ce qu'elles avoient picoré dans leurs quartiers , il les y renvoyoit , tant pour se refaire , que pour préserver leurs pays des invasions de la ligue. Semblablement, lorsque les gentilshommes volontaires avoient dépensé l'argent qu'ils avoient apporté de leurs maisons , il leur donnoit congé de s'en retourner pour y ménager de quoi fournir à un autre voyage; les invitant , par son exemple , à retrancher la dépense superflue des habits et des équipages , et les traitant , outre cela , avec taut de civilité et d'accortise, qu'ils ne lui manquoient jamais dans les occasions pressantes , et revenoient le plus tôt qu'ils pouvoient , le servant , s'il faut ainsi dire , par

<iUartier- m ? 11 réduit

Cependant il fondit tout d'un coup en g^*quî Normandie , et la réduisit presque toute , ^ma°J ayant pris les villes de Domfront , Fa- J?8"^

IZfO HISTOIRE

1590. Iaise, Lisieux, Bayeux, Honfleur, cette dernière par un siège bien meurtrier. Puis , au retour de là, il prit encore Meulan sur la Seine, à sept lieues de Paris, et mit le siège devant Dreux.

Au bruit de ses conquêtes, le duc de Mayenne fut obligé , pour sa réputation , de sortir de Paris, d'assembler ses troupes, et de recevoir, contre son inclination, quinze cents lanciers et cinq cents carabins du duc de Parme, gouverneur des Pays-Bas. Ces troupes étoient commandées par le comte d'Egmont.

Après que ce duc eut repris quelques

L , petites places qui incommodoient Paris et

„ de les environs , il passa la Seine sur les ponts

Mayenne x x

marche de Mantes , pour aller secourir Dreux ,

pour se- . l .

courir, s imaginant qu il le pouvoit faire sans rien

hasarder. De fait, au bruit de sa marche ,

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