J. BOUCHARDY
Shakspeare, de Victor Hugo et des poètes romantiques, ne faisait pas encore de littérature. II étudiait la manière-noire sous l'Anglais Reynolds, et travaillait à la planche représentant le Naufrage de la Méduse d'après Géricault. 11 était, comme nous tous, fort exalté et déclamait avec une ardeur furibonde, ce qui lui avait valu, dans la préface des Rhapsodies^ l'appréciation suivante : « Bouchardy, cœur de salpêtre », phrase à laquelle nous ajoutions, pour complémeni, « et graveur au pointillé », plaisanterie que le futur auteur de Lazare le pâtre et de Christophe le Suédois acceptait de fort bonne grâce.
Bouchardy avait une tête tout'à fait exotique. Il semblait appartenir à la race malaise, et il eût dit qu'il était né à Sumatra ou à Ceylan, qu'on l'aurait cru sur parole. Son teint, excessivement hâlé, où se glissaient des nuances jaune d'or, paraissait avoir été coloré par un soleil plus ardent que le nôtre, et pourtant Bouchardy n'avait guère quitté Paris ou dépassé la banlieue dans ses plus lointains voyages. Ses cheveux étaient si noirs, qu'ils en prenaient des reflets bleus ; de grands yeux à sclérotique jaune, des sourcils fortement marqués, une fine moustache et une faible barbe soyeuse complétaient cette physionomie indoue, et il ne lui manquait qu'une robe et un turban de mousseline blanche pour être le portrait vivant du héros Rama, du roi Douchmanta ou du prince Radin-Maniri. Tel était Bouchardy in illo tempore^ et nous en avons fait
ce croquis pour restituer une physionomie singulière, connue de la génération moderne sous un tout autre aspect. Ils sont peu nombreux aujourd'hui ceux qui ont vu le Bouchardy que nous décrivions. Gérard de Nerval est mort; Pélrus Borel est mort ; Jehan Duseigneiir est mort; Bouchardy lui-même vient de mourir, caché dans sa petite maison de Châtenay, où, inconsolable de la perte de sa fille, il attendait, sous les arbres qu'elle avait plantés toute petite, l'instant de la rejoindre enfin. Nous ne Pavons pas vu dans cette dernière période, car il fuyait, ou du moins ne cherchait pas ses anciens amis. 11 était devenu un vieillard hâve, cassé, détruit par le chagrin, et aussi par cette tristesse des auteurs qui ont connu Tenivrement du succès, et dont la vogue se retire sans qu'ils puissent apprécier les motifs de cet abandon. Les natures les plus philosophiques ont de la peine à se faire à ce silence souvent injuste : Displicuit nasus tuus (Ton nez a déplu) est une raison qui se donne aussi bien aux poêles qu'aux femmes dont on est las.
Bouchardy, qu'on méprise trop à présent, était dans son genre une puissante individualité, une nature vraiment originale. Il avait au plus haut degré le génie de la combinaison dramatique, et il faisait des pièces aussi compliquées que des serrures de Fichet ou de Huret, et que lui seul pouvait ouvrir ; il mettait à ce travail un acharnement étrange, passant les nuits et les jours à rêver, immobile, englouti comme un mathématicien qui cherche la so-
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lulion d'un problème. Parfois il s'enfermait dans une situation, et il y restait une semaine entière sans pouvoir en sortir, comme cela peut vous arriver au bout d'un couloir, dans une chambre inhabitée dont le vent a fermé la porte sur vous, et dont vous n'avez pas la clef. Il descendait par la fenêtre, se hissait par le tuyau de la cheminée, ou fabriquait une fausse clef avec un clou.
Dès qu'il voyait un effet, il y marchait à travers tous les obstacles, et, pour donner toute sa valeur à un mot, il ne craignait pas d'imposer le mutisme pendant deux ou trois actes à un principal personnage. Eschyle d'ailleurs n'en faisait pas d'autres, et son Prométhée enchaîné n'ouvre pas la bouche pendant toutes les premières scènes de la tragédie. 11 a fait des charpentes de drame aussi enchevêtrées que les forêts des cathédrales.
Aussi nous lui disions, par manière de plaisanterie, qu'il devait exécuter ses pièces d'après des modèles en bois. Quand il donna, — et on sait avec quel succès ! — le Sonneur de Saint-Paul, ce fut un grand émoi parmi les feuilletonnistes pour en faire l'analyse. N'en pouvant venir à bout, nous allâmes requérir Bouchardy, qui était alors noire voisin, pour qu'il nous guidât à travers ce labyrinthe, dont il devait connaître mieux que personne les détours. Nous avions déjà écrit sous sa dictée, ou d'après ^ses indications, la valeur d'environ neuf colonnes, et nous n'en étions encore qu'à la moitié du premier acte. Il eût été plus simple
d'imprimer la pièce, et nous esquivâmes la difficulté par des considérations générales. Le Sonneur de Saint-Paul eut plus de trois cents représentations ; il fut traduit en toutes les langues et joué sur tous les théâtres. Quelques mois après, nous étions à Jaén, une ville d'Andalousie, curieusement pittoresque et sauvage, où Ton ne marche que le couteau à la ceinture et la carabine à l'épaule, et que les Maures vaincus semblent avoir abandonnée d'hier ; en allant du Parader à la cathédrale, nous aperçûmes, sur un mur qu'on eût dit crépi à la chaux par Decamps, tant la lumière de midi s'y projetait ardente, parmi de naïves et féroces annonces de corridas de toros, les affiches de spectacles de la veille et du jour. La veille, on avait joué Mérope; le soir même oh donnait el Campanero de San Pablo, du très-illustre seigneur don José Bouchardy. Sa gloire avait déjà passé par-dessus cette Sierra Morena où don Quichotte imita la pénitence d'Amadis des Gaules sur la Roche-Pauvre, et où Sancho Panza trouva la valise du fou Cardenio. La pièce avait à Jaën le même succès qu'à Paris : et certes ils connaissent en intrigues et en surprises de théâtre, ces compatriotes d'Alarcfon, de ^ Lopez de Vega et de Calderon.
Qu'on nous permette de citer ici quelques lignes écrites à propos de Frais le bohémien^ un drame joué par Frederick , où nous résumions sous une forme légèrement ironique, mais exacte au fond, le talent de Bouchardy : « Tout cela est entremêlé de