CHAPITRE DIXIÈME. 2t. t
Il y eut des difficultés sur }e cérémonial; et le soin extrême que mit l'Aragonais à garder son rang dans cette occasion, blessa le Majorcain , qu'on laissa long-temps debout , et k qui on offrit un siège beaucoup pins bas que celui du Roi d'Aragon, lorsqu'il Ait décidé qu'on lui en donnerait on. Jacquesvniécontentyse retira dans ses États aussitôt après qu'il se fut acquitté de son devoir de vassal. Pierre fit, cette même année , le voyage d'Avignon , afin de prêter au Pape foi et hommage pour la Sardaigne. 11 arriva , a Perpignan, le 31 octobre, accompagné de Jacques, qui fut le recevoir au Bolo, et le suivit à Avignon avec quelques Seigneurs de sa Cour. Le Saint-Père les reçut en grande pompe. La prestation de l'hommage eut lieu le lendemain, 12 novembre. Les deux Rois sortirent à cheval, avec un nombreux cortège , pour se rendre au palais du Pape : leurs chevaux, conduits chacua par un Chevalier, marchaient sur la même ligne. Gaston de Lévi conduisait le coursier du Roi de Majorque ; il frappa de sa baguette celui du Roi d'Aragon, qu'il trouvait trop avancé, et s'oublia au point de traiter de même le Chevalier qui le guidait. Jacques ne donnant aucun signe d'improbatton de ce procédé brutal, Pierre entra dans une telle iiireur, qu'il essaya par trois fois de tirer son épée du fourreau pour en percer le Roi de Majorque; mais il ne put en venir k bout. Cette scène mit le plus grand trouble dans le cortège; et on en serait venu aux mains, si l'Infant Don Pierre , oncle de l'Aragonais , n'eût enfin réussi k l'sqpaiser, en lui représentant que , vu l'affection particulière du Pape et de ses Cardinaux pour le Roi Jacques, il était prudent de ne pas donner suite à cette querelle. Pierre se contint; mais, n'ayant obtenu du SaintrPàre rien de ce qu'il demandait , il se retira le jour même à Villeneuve, et partit de la pour son Royaume, en passant
314 HISTOIRB DU aOUflSILLON.
IHir MoQlpeUier et PerpigaM. Jacques Tacconq^agiia joaqu'au BûIq, loi foisant rendre de gnmds hooneiirB dans ses États.
IHqw aT0«8 donné Umg oea détails, parée qu'il» neus fout ooufis^tre lea mœurs de ce temps, et que, vu le caraet^ du Roi d'Aragon , il est présumable que cette scène désagréable contribua beaucoup k l'afibimir dans la résolution d« dépouiller son beau<-f|ère, qu'il regardait copame la cause première de l'insolenee de son écuyer et dçs refus du Pape. Du moins on vit, depuis, l'Arago^ ni^is ne négliger aucune des mesures propres k rMdre inévitable la perte du Roi de Majorque. Cehii^i, de son cété t paru^ avoir compris le danger de sa position , et il chercha des alliés pour s'opposer aux projets ambitieux de Pierre, Le 3 juillet 1357, Arnaud de Lordat, son Vice-Cbanc^er, conclut en son nom, à Toulouse, un traité avec le Comte de Foix et le Vicomte de Castelboa. Par ce traité, que ratifia Jaeques, k Palma, le 24 du mdrae mois, ces deux Seigneurs s'engagent à le servir toute leur vie, envem et contre tous, excepté les Rois de France et de Navarre, leurs frères et leurs beauxi-frères ; et le Roi, k son tour, promet une pension de cinq cents livres au premier, et une de trois cents livres au second.
Cette conduite était prudente; mais il eut l'ineonce^ vable maladresse de s'aliéner un Souverain , dont l'appui ^540. lui eût été bien plus avantageux. Vers la fin de 1340, Philippe^e-^Valois l'avait sommé de lui prêter foi et hommage pour la Seigneurie de Montpellier. Jacques s'y re^ fusa, prétendant que le Roi de France n'avait droit à cet hommage qu'en vertu d'un acte d'échange bit avee l'Ê* véque de Maguelone, acte nul pour n'avoir pas reçu l'autorisation du P^pe. Puis, au mois de février 4341, il tint des joutes à Montpellier, quoique le Roi de France eût
CHAPITBB OIXliMB. 215
défendu dans ses États ce genre de divertissements, tant que durerait la guerre contre l'Angleterre; et, aussilAl, par une inconséquence qui donne une pauvre idée de la politique de ce prince, il réclame l'appui du Roi d'Aragon contre le ressentiment du Monarque français. Celuinâ, qui voyait avec plaisir son beau-frère se jeter impmdem* ment dans des embarras dont il espérait profiter, lui faisait des promesses vagues , et agissait très mollement auprès de Philippe, Pour mieux le tromper, il feignit un projet d'alliance entre l'Angleterre, l'Aragon et Majorque contre la France ; et dans la conférence qu'il eul avec Jacques k Saint-Saloni , il joua si bien son rôle, que les Seigneurs présents lui ofirirent leurs services pour cette guerre. Le Roi de Majorque, qui comptait sur un puissant armement, se disposa à la soutenir, et commença par mettre en étal de défense le fort de Salses. C'est ce que manda au Roi de France Girard de Roussillon, sénéchal de Carcassonne, envoyé à Perpignan pour découvrir ce qui se passait. Cependant, Philippe , après avoir occupé Montpdilier avec 3es troupes, les faisait avancer du côté de Saint-Paul-» de*-FenouiIlet. Jacques, k cette nouvelle , prévient le Roi d'Aragon du danger dont le Roussillon est menacé, et se porte vers le Soler et Pézilla. De là, il envoie d'abord Raymond Rocb, et puis Raymond de Codalet, réclamer de son Souverain les secours qu'il lui devait d'après les lois féodales. Pierre répondit au premier ambassadeur, que le Rc de Majorque ^qt le trouver au mois de février. Celui-ci, s'étant excusé sur l'impossibilité de cette dé^ marche dans un pareil moment, le Roi d'Aragon, pressé de s'expliquer, prétendit i d'abord, n'être point tenu à secourir son vassal dans une guerre injuste, entreprise malgré les promesses du Roi de France de terminer le difierend par Jes voies légales ; et, levant enfin le masque.
fiil6 HISTOIRE DU R0I5SSILL0N.
il ajoata que Jacques contMTenait aux traitée en ikisani battre, à Perpignan, une monnaie différente de ceDe de Barcelone. Après avoir amusé quelque temps le dernier envoyé, il somma le Roi de Majorque de comparaître aux Cortés, dont la réunion devait avoir lieu dans la capitale de la Catalogne. Sentant alors tout le danger de sa posi-r 454^ tioQ, Jacques fut k Paris, vers la fin de 1541, prêter foi et hommage à Philippe. Ce voyage lui valut la remise des terres saisies en France. Mais, tandis qu'il conjurait l'orage de ce cdté, on procédait contré lui sur le fait de la monnaie , k Barcelone où il ne s'était pas rendu.
Le Concile de Tarragone avait accordé à Pierre des subsides pour feire la guerre aux Maures en faveur de la CastiUe. L'artificieux Aragonais se servait de cet argent pour.de grands armements; mais il se gardait bien d'agir, alléguant qu'il n'osait rien entreprendre avant de voir les différends des Rois de France et de Mayorque terminés. Lorsqu'il fut prêt, il fit citer Jacques, le 27 février 1542, à comparaiUe à sa Cour, pour répondre aux accusations portées contre lui. Elles consistaient toujours en ce que, contre la^ teneur des traités , il faisait frapper une mon-* naie particulière, et en outre de la monnaie de Barcelone à un titre différent de celui prescrit. La sommation eut lieu, k Perpignan, en présence des Vicomtes d'Hic et d'ÉYol , et de Ponce de Llupia, tous les trois officiers de la maison du Roi de Majorque; de l'inquisiteur Raymond Durfort, et de l'avocat Arnaud-Raymond Mnntaner. Jac-r ques n'ayant point comparu , flit déclaré contumace par arrêt du 19 avril. La France aurait dû, par politique, soutenir ce prince infortuné ; mais la guerre contre les Anglais suscitait de grands embarras k Philippe-de^Valois. Pierre sut en profiter pour obtenir de ce prince une défense aux Seigneurs languedociens de prendre les armes