CHAPITRE QUATRIÈME
La monarchie des Goths s'affaiblissait tous les jours, malgré les talents et les vertus de quelques-uns de ses Rois. On doit attribuer cette décadence aux empiétements successifs des Grands et des Évéques sur l'autorité royale, et surtout aux catastrophes fréquentes, qui, faisant passer le sceptre d'un prince à un autre, entretenaient toujours deux partis dans l'État, celui du nouveau Roi et celui du Souverain détrôné. Les Goths, pleins de mépris pour les Romains , dont ils différaient par la religion , la langue et les mœurs, restèrent pendant deux siècles entièrement isolés des habitants Gaulois ou Espagnols des pays qu'ils avaient arrachés à l'Empire. Ils les laissèrent vivre suivant les lois romaines, gardant pour eux-mêmes celles qui les avaient régis de tout temps. Pasteurs et guerriers, ils se réservèrent exclusivement le métier des armes, abandonnant les arts et l'agriculture aux peuples conquis. Ariens fanatiques, ils persécutèrent quelquefois les catholiques, mais sans un projet suivi de détruire leur religion. La couronne, d'abord héréditaire dans la maison d'Âlaric, devint élective lors de la mort d'Amalaric, le dernier prince de cette race. Les premiers Rois élus périrent misérablement. Recarède !«>* rendit héréditaires, mais en réduisant faiblement leur pouvoir, les premières charges de l'État. La puissance des Grands n'avait point empêché le despotisme des Rois; mais devenus catholiques et réunis aux Évêques, pris souvent parmi eux, les seigneurs formèrent au moyen des Conciles, où l'on traitait des affaires de l'État après avoir réglé colles de l'Église, un pouvoir bien supérieur k celui des Souverains, qu'ils élisaient ou déposaient à leur gré. Les vertus et le génie des meilleurs Monarques ne purent remédier a des maux qu'aggravaient toujours les vices et les défauts dos mauvais princes. Enfin, Vitiza, le pins méchant dç
tous, porta, durant un règne de dix ans, les derniers coups a sa patrie par sa cruauté, son extravagance et ses crimes. Favorisant les dérèglements du clei^é, la mollesse des gens dé guerre, pour n'avoir rien k craindre ni des uns ni des autres; détruisant les places fortes et les magasins d'armes, pour qu'on ne pût s'en servir contre lui ; ennemi des gens de bien, s'entourant des plus mauvais citoyens, il corrompit les mœurs de la nation et détruisit tout esprit public. On ne doit pas s'étonner qu'après un tel règne, quelques milliers de Sarrasins, débarqués à l'extrémité de la Péninsule, aient suffi pour renverser en moins de deux ans un État sapé depuis long-temps, et qui venait de recevoir de si rudes atteintes.
Lorsque les Goths se fixèrent en Espagne et dans la Narbonnaise, ces provinces étaient toutes romaines sous le rapport de la langue , des lois , des institutions et des mœurs. Les nouveaux venus, bien moins civilisés que les anciens habitants, adoptèrent les poids, les mesures, les monnaies qu'ils trouvèrent établis. On n'en doit pas être surpris : toutes ces institutions tiennent beaucoup à la pratique des arts et du commerce , qu'ils avaient abandonnée aux Espagnols et aux Gaulois. Le sol d'or et les diverses parties de cette monnaie, déjà usitée sous Constantin, et valant environ 14 francs 22 centimes, continua à avoir cours. L'adoption par les vainqueurs de la religion des vaincus contribua infiniment k ne former des ^ns et des autres qu'un seul et même peuple. Dans cet amalgame, la langue latine, plus parfaite que celle des Goths, et par conséquent plus propre à exprimer toutes les idées, obtint la préférence , mais en empruntant à sa rivale des mots et des constructions qui ne servirent qu'à la corrompre. Il parait, au contraire, que la loi gothique fut préférée h la loi romaine. Vers l'an 479, Euric, Roi des