Ce fut le capitaine Francisco César qui
traversa le premier ces montagnes , dans Tannée 1536, après avoir éprouvé des difficultés incroyables , perdu un grand nombre d'hommes et de chevaux , et livré aux naturels plusieurs combats acharnés; un des détachements de cette expédition , qui était dirigé par le gouverneur Vadillo lui-même, était commandé par le capitaine Georges Robledo ; il se composait de soixante-dix hommes, et était accompagné d'un grand nombre d'esclaves africains. C'était dans ce détachement, qui avait pénétré le plus avant vers le sud, qu'était Pedro Gieça de Léon , célèbre auteur de la Chronique du Pérou j qu'il commence par l'histoire des Âbiles.
1 1 . Cette tentative avait été renouvelée en 1539; mais bientôt l'expédition se trouva dépourvue de tout , et sans pouvoir reculer ni avancer. Us étaient dans cette pénible situation lorsque arrivèrent les envoyés de Belalcazar, Tous s'offrirent de bon cœur à le servir, en apprenant qu'il était gouvertieur de Popayan ,
et qu'il avait le dessein de faire de nouvellcsL conquêtes et de fonder diverses colonies.
12. Cette nouvelle ûit des. plus agréables pour Belalcazar. Il accepta aussitôt l'offre des Espagnols ^ écrivit au capitaine Robledo en le remerciant, lui envoya quelques secours et des pouvoirs en bonne forme pour déclarer l'endroit où il se trouvait, qui était à 7* 30' de lat., comme une nouvelle conquête du Pérou , et jeta les fondements d'une colonie, au nom du gouverneur Francisco Pizarro. Il offrit de lui envoyer le monde et tout ce dont il aurait besoin ; ce qu'il fît en effet. De cette manière le gouvernement de Popayan fut promptement colonisé par les efforts réunis de Robledo au nord, et de Belalcazar au sud, sans que les troubles du Pérou , dont ils s'étaient éloignés, les inquiétassent le moins du monde.
13. Belalcazar, voyant tout assuré dans le nord , retourna de nouveau au midi , suivant les bords du Cauca^ afin de conquérir, les nombreuses et riches tribus qu'il voulait réu-
nir à la province de CaH. Dans cette entreprise il eut à vaincre beaucoup de difficultés , dont il triompha tantôt par la ruse et tantôt par les armes; mais un grand nombre d'Indiens se réfugièrent dans les forêts. Pendant qu'il cherche à atteindre la ville de Cali, et qu'il établit, dans l'espace d'une année, des communications entre elle et la partie du nord pour le transport des secours nécessaires, jetons un coup d'œil sur les opérations du gouverneur de Quito, Gonzalo Pizarro, qui eurent lieu dans cette même année (1 541 ).
Gonzalo Pizarro, gouTemeur de Quito, entreprend une expédition malheureuse.
1 . J'ai déjà dit que Gonzalo Pizarro, ayant été gouverneur du royaume de Quito au commencement de 1539, s'était rendu de Charcas à Guzco pour se disposer à son voyage, daiis lequel il devait parcourir plus de cinq cents lieues. Il dépensa plus de cinquante mille pesos en préparatifs , réunit deux cents Espagnols, cent chevaux et beaucoup de munitions pour son expédition vers Test , que son frère lui recommandait tant. H eut en route plusieurs escarmouches avec les Indiens, reste dispersé de la dernière révolte générale. Mais
ce fut surtout dans les provinces qui n'avaient pas encore pris les armes qu'il éprouva le plus de difficultés , c'est-à-dire dans les provinces de la Zarza et de Paltas y situées sur la route qui conduit de Quito à San Miguel , qui était infestée par des peuplades barbares du voisinage appe léesGarrochambasetChaparraSy que leslncas n'avaient jamais subjuguées. Gonzaloen fit un horrible carnage , et les obligea à se retirer. Pour la sûreté de cette route, il ordonna la fondation de la ville de Ona et d'un petit fort; Estevan Morales Cabrero effectua cette fondation à 3® 30' de lat. ; mais celle-ci ne suffisant pas, on construisit dans la suite la ville de Loxa.
2. En arrivant à Quito , au mois d'octobre de la même année ( 1 539 ) , il régla le gouvernement et l'administration du pays , s'informa des progrés qu'avaient faits les fondations des asientos Ae A\b\xs\ f Ghimbo, Hambato^ Mocha, Latacunga, Otavalo et Carangui, où il ordonna d'envoyer du monde , ainsi qu'à la
nouvelle ville de Guayaquil; il en rappela le lieutenant Francisco Orellana, et envoya le capitaine Juan de Salinas , avec un détachement f pour faire la conquête des Pacamoros ^ en compagnie du capitaine Pedro de Yergara, qu'il avait laissé à San Miguel , recrutant des troupes pour le même objet. .
3. Il ordonna au capitaine Pedro del Villar , lieutenant de la ville de Rio-Bamba^ d'aller avec quelques familles établir les asi&Uos de Huambayas et de Macas ^ qu'avait com*-^ mencés le capitaine Gonzalo Diaz de Pineda, et qu'on avait abandonnés ftiute de colons »
quoiqu'ils fussent très - importants par la quantité de leurs mines. Il avait donccHT^ donné que les recrues qu'il faisait faire à San Miguel devaient, à mesure qu'elles arrive^ raient, se diriger sur ce point.
4. Dès qu'il eut fini de donner ses divers ordres , il se prépara lui-même à partir pour son importante expédition vers l'est. Il choiait trois cent cinquante soldats, cent cinquante
chevaux, et quatre mille Indiens pour exécuter les travaux et porter les fardeaux , ainsi que trois mille pacos et lamas et autant de porcs y quantité de fer et beaucoup d'autres objets nécessaires à l'expédition. Tout cet armement n'avait aucun but fixe, et on ne savait que trés-confusément , par Gonzalo Diaz de Pineda, qu'en se dirigeant d'abord vers le pays de la Canela , à Vorient , il pourrait pénétrer plus avant et rencontrer des royaumes aussi riches et peut-être plus que le royaume du Pérou ; il laissa , pour le remplacer à Quito , Pedro de Puelles , qu'il avait amené de Cuzco , et nomma pour lieutenant-général de son armée le capitaine Francisco de Orellana , qui était àGuayaquil , et qu'il avait fait venir pour lui donner cet emploi.
5. Il sortit de Quito au mois de décembre de la même année , et se dirigea vers la province de Quixos, située, non pas au nord, comme dit Gomara, mais bien à l'orient de Quito; il eut à surmonter beaucoup de difficultés
pour traverser la Cordillière. Plusieurs de ses soldats furent gelés, et il perdit beaucoup d'Indiens. Ils arrivèrent enfin au prenàier village de cette province , où les Indiens , qui avaient d'abord paru vouloir résister ; s'enfuirent dès qu'ils virent l'armée considérable qui s'avançait. Les troupes de Pizarro étaient encore dans ce pays lorsque survint l'ériiption du volcan de Pichincha , au pied duquel est construite la ville de Quito. On ne savait pas que ce fut un volcan , les Indiens eux-mêmes l'ignoraient; cette éruption doit donc être regardée comme la première. Les secousses et le ravage qu'elle'occasionna dans la ville ne furent pas considérables. Dans le voisinage de cette ville il lança une forte pluie de pierres; les effets furent plus sensibles à une grande distance, comme était celle à laquelle se trouvait Pizarro avec son armée. Plus de soixante maisons furent englouties, la terre s'ouvrit en plusieurs endroits; il y eût ensuite de si furieuses tempêtes, mêlées de pluie, de ton-
nerre et d'éclairs , que les Espagnols en furent eflPrayés et que les Indiens en tirèrent un Ht^auvàis présage pour la réussite de Texpéditien.
6. Ils continuèrent cependant ^ quoique tréa-lentement , leur marche jusqu'à la pro-. Vitioe de Zumaco, sans que les pluies et les tremblements de terre eussent cessé. Le vilfeagé prïncipal de cette province était situé au pied d'une grande montagne et bien pourvu de vivres; les habitants s'enfuirent pendant la marché de l'armée , qui fit six cents lieues environ 9 toujours sous la pluie et sans aucun profit. Après s'être arrêté dans cet endroit, sans qu'il eût jamais cessé de pleuvoir, tous les bagages , et même les vêtements se pourrirent. Ce fut là qu'on apprit que les interminables forêts et les pays de la Canela s'étendaient sur plusieurs grandes provinces.
7. Pizarro y laissa la plus grande partie de son armée , avec ordre de suivre peu à peu ses
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traces; il s'avança avec une partie des troupes en cherchant et en se frayant i à force de bras, un chemin à travers les montagnes et répaia* seur des bois; il gagnait du terrain pied à pied , et au prix de fatigues incroyables. C'est après avoir vaincu toutes ces difficultés qu'U arriva dans la province de la Coca; oell^-ci était plus peuplée, et par conséquent plus pourvue de vivres que les précédentes ; le chef le reçut avec des démonstrations d'amitié et de paix , etlui donna beaucoupde provisions» un peu d'or et une grande quantité de fines émeraudes; il habitait un grand village situé an confluent du Maspa et du Cozanga^ dans les environs duquel on fonda , quelques années après f la ville de Baeza ; les deux rivières réu* nies et groiisies par une foule d'autres plus petites ne forment plus bas qu'un seul fleuve très-rapide et très-considérable, qui prend le nom de Coca.
8. Après s'être arrêté près de deux mois dans cet endroit, jusqu'à ce que toutes les
troupes qu'il avait laissées derrière fussent arrivées, il continua son voyage sur les bords de ce grand 0euve, sans pouvoir , sur une longueur de cinquante lieues , trouver un seul endroit propice pour le traverser. Les Espagnols arrivèrent alors dans un lieu où toutes ses eaux se précipitent d'une hauteur de deux cents brasses j avec un bruit effrayant qu'on entend de plusieurs milles. Le fleuve poursuit après cela son cours dans un lit étroit, mais très4ong et très-profond , dont la largeur est de vingtpieds castillans, et la profondeur de deux cents brasses. Quelques anciens auteurs , qui écrivirent lorsque la géographie américaine était encore dans son enfance, même le savant érudit de nos jours Fray Benito Feioo , qui i*ejette son erreur sur le P. Acosta^. confondent le détroit du Coca avec celui du Maranon appelé Manseriche.
9. Au moyen de leurs armes à feu , les Espagnols repoussèrent les Indiens qui étaient sur l'autre rive, et construisii^nt, à l'aide des
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rochers qui bordent ce fleuve, un pont de bois sur lequel ils passèrent avec armes et bagages pour continuer leur route en suivant le cours du fleuve, et se frayant un chemina travers^ les forets épaisses. En arrivant dans un pays nommé Quinua , qiïi était dépourvu de tout, ils furent obligés de se nourrir d'herbes et de racines, et quelquefois de la chair des chevaux qui mouraient, de même que les hommes, tant Espagnols qu'Indiens. La saison ne devenait pas meilleure, car il pleut dans ce pays presque toute l'année. Us arrivèrent ensuite dans une autre province, où les Indiens, qui paraissaient très-bienveillants, leur donnèrent des vivres. Ils envoyèrent de tous côtés pour voir si on pouvait découvrir un chemin; mais, n'y ayant pas réussi , ils résolurent de construire un brigantin pour b*ansporter plus facilement leurs bagages sur le fleuve.
10. Ce fut la nécessité qui dirigea l'ouvrage, la forêt fournit le bois, et la résine servit de
brai et de goudron j le coton et les vieilles chemises fournirent des étôupes, et Ton forgea des clous avec les fers des chevaux qui avaient péri. Ils embarquèrent d'abord tous les trésors qu'ils portaient et qui se montaient à cent mille pesos , apportés de Quito pour pourvoir à la solde des soldats. Ils avaient recueilli outre cela une grande quantité d^or et de pierres précieuses, qu'ils y mirent aussi , ainsi que les malades et les objets les plus pesants. Au moyen de ce brigantin et de quatre autres canots ou grandes barques, ils purent continuer plus à leur aise leur route à pied, et toutes les fois que quelque difficulté insurmontable s'opposait à leur voyage , ils traversaient le fleuve sur leurs barques ; cette opération s'effectuait en trois ou quatre jours. 1 1 . Au milieu des privations et des fatigues de tout genre, ils avaient marché ainsi pendant deux mois, lorsque les Indiens qu'ils rencontrèrent leur dirent qu'à dix soleils, c'est-à-dire à dix jours de marche, était un pays
peuplé et abondant^ non-seulement en Tivres^
mais encore en richesses; ils dirent qu'il
était situé au confluent de la rivière Cauca avec une autre plus grande. Pizarro , charmé de cette nouvelle^ envoya son lieutenant Francisco de Orellana sur le brigantin avec cinquante soldats , et Fray Bartolome Garvajal , dominicain et chapelain de l'armée , qui , étant malade^ ne pouvait plus marcher à pied, pour faire provision de vivres et revenir les secourir dans leur extrême nécessité, lui enjoignant, s'il ne pouvait rétrograder à cause des courants, de l'attendre au confluent des deux rivières, avec les approvisionnements tous faits»
1 2. Orellana partit (1 541 ) , et le reste de l'armée continua le voyage avec des espérances renouvelées au point que les précipices et les mauvais chemins lui paraissaient des fleurs ; car mille Indiens et quatre-vingt-dix Espagnols étaient déjà morts, et presque tous de faim.
Le brigantin navigua sans voiles ni rames , et se laissant aller au courant, pendant près de
quatre-vingts lieues, ce qui faisait a peu près les dix jours de route dont on leur avait parlé;
et ils trouvèrent effectivement la jonction du
Coca et de la grande rivière Napo ; mais ils ne virent ni villages, ni populations, ni vivres, ni richesses. Orellana n'en fut pas affligé, car il y trouvait l'occasion d'effectuer la trahison qu'il méditait depuis le commencement de son voyage. C'était d'abandonner son chef et de continuer à ^iescendre toutes les rivières qu'il rencontrerait jusqu'à ce qu'il arrivât à là mer ; de là il voulait passer en Espagne avec de grandes prétentions, persuadé qu'il apportait avec lui assez d'or et de pierres précieuses pour tout obtenir.
1 Sé"^]! déclara ses intentions à son équipage, mais presque tous les cinquante s'opposèrent d'abord à ce projet, et le religieux plus que tout autre; il insista^ et fit briller .à leurs yeux de si belles espérances qu'il finit par les persuader tous, à l'exception d'un jeune homme nommé Hernand Sanches de
Vargas , noble de naissance, (h'ellana se fit reconnaître capitaine et chef de la troupe, et^ décidé à oter là vie à ce jeune homme ^ il inventa la plus cruelle mort qu'on puisse imaginer; il l'abandonna sur les rives du fleuve pour devenir la victime des bétes féroces et des serpents^ et continua sa route. A l'endroit où le Napo se jette dans le Maraâon il rencontra la riche peuplade dont on lui avait parlé y mais qu'on lui avait ngal désignée^ soit par une erreur des Indiens ou parce que les Espagnols avaient mal compris , puisque , au lieu d'être au confluent du Coca et du Napo j elle se trouvait à celui du Napo et du Maranon.
14. Orellana et ses compagnons purent se reposer dans cet endroit ; car non-seulement Aparia , chef de cette nation^ lui fit un bon accueil et lui fournit des vivres , mais il lui fit encore une foule de présents d'une grande valeur. Orellana était loin de penser à retourner vers Pizarro avec les provisions qu'il avait mainte-
nairten trop grande abondance; car, résolu de laisser. périr les siens, il ne pensait qu'àses projets ambitieux. Le chef du pays , sachant qu'il avait l'intention d'aller en avant et de gagner la mer, l'avertit de se défier d'une république dé femmes belliqueuses , qui lui disputeraient le passage du Maranon. En efiet , il rencontra ces amazones américaines , comme on peut 1c voir dans l'histoire de son expédition.
15. Pizarro pensa que le retard d'Orellana venait de la force des courants; mais il ne douta pas qu'il ne l'attendit dans le lieu indiqué avec dès'provisions abondantes; il allait même jusqu'à croire qu'il était occupé à conquérir ce riche pays. Il fabriqua encore quelques canots et deh radeaux pour traverser la rivière et continuer son voyage au milieu des fatigues les plus incroyables , ne se nourrissant que de racines amères , et plein de la douce espérance de rencontrer le brigantin chargé de vivres et de richesses. Il arriva au bout de deux mois à la jonction des deux rivières, et il n'y trouva
qu'Hernand Sanches de Vargas^ qui, avec le génie et la constance d'un chevalier^ avait conservé la vie malgré toutes les intempéries et tous les besoins , en se nourrissant de raci«* nés. Pizarro, apprenant par lui les projets d'Orellana^ fut sur le point de mourir de désespoir et de colère avec les siens ; toutes leurs illusions étaient évanouies, et les ri-^ chesses étaient perdues avec le brigantin ^ur lequel ils avaient fondé leurs espérances; ils ne pouvaient songer à retourner par le même chemin , k cause des courants et de l'é^ paisseur des forêts qu'il était impossible de traverser.
1 6. Ce malheur les obligea de suivre les bords du Napo, et ik firent encore une centqjpKie de lieues sans apparence d'amélioration; s'ils avaient marché davantage , ils auraient certainement trouvé de très-grandes ressources dans le chef Aparia; ils n'avaient plus que deux mille Indiens, très-peu de chevaux, et la distance, d'après leur calcul entre Quito et
le lieu où ils se trouvaient, était au moins de quatre cents lieues. Gomme il leur paraissait inutile d'aller plus en avant et impossible de remonter le fleuve, ils se décidèrent à s'enfoncer au sein des forêts et à travers les lacs et les montagnes , en suivant toujours le nord jusiqu'à Quito , pensant que ce chemin serait moins difficile ou du moins plus court.
17. (1542.) Après avoir pénétré dans l'intérieur de ces vastes et épaisses forêts, ils éprouvèrent les plus grands embarras; ils comprenaient qu'une fin commune leur était réservée ; car les Indiens , qui étaient leurs pourvoyeurs en allant à la recherche de racines, de crapauds et de couleuvres, mouraient avec tant de rapidité que toutes les nuits on en trouvait deux à trois cents qui avaient succombé; de sorte que bientôt il n'en resta plus un seul des quatre mille; tous les chevaux étaient mangés, et ils se voyaient réduits à l'extrémité de dévorer jusqu'aux corps de leurs compagnons. Deux cent
vingt Espagnols étaient morts ^ cinquante s'étaient enfuis avec Orellana, et il n'en restait que quatre-vingts , dans le cours de l'année 1 542 , c'est-à-dire un peu plus de deux ans après leur sortie de Quito. Ces malheureux parvinrent enfin à arriver dans un pays plus découvert et où une chasse assez abondante put les nourrir et les délivrer du danger dans lequel ils se trouvaient de mourir de fkim. De la peau des animaux qu'ils tuaient ils se faisaient des espèces de pantalons pour cacher leur nudité, car ils n'avaient plus le moindre vêtement. Fendant qu'ils se reposent ici , sans savoir où ils se trouvent, passons aux événements qui arrivaient d'un autre côté à la même époque.
Arrivée de Vaca de Castro à Popayan. — Mort du gouverneur Francisco Pizarro. — Départ de Gonzalo Pizarro pour -Ouito.
1 . Vaca de Castro, envoyé par la cour d'Espagne en 1539, tarda à s'embarquer pour l'Amérique, et n'arriva enfin à Panama qu'au commencement de 1 541 , après une longue et pénible navigation. Cependant il eut à souffrir encore davantage dans la traversée par la mer du Sud; car une affreuse tempête étant survenue, il se réfugia à grand'peine au port de San Bonaventura , dans le royaume de Popayan, au mois d'août de la même année. A peine les habitants de la ville de Cali , qui en
étaient les plus voisins^ connaissaient-ils ce port ; ils avaient déjà soumis les tribus indiennes qui les en séparaient^ et ils comptaient fonder dans cet endroit un établissement maritime pour la commodité et l'utilité du pays. On n'y allait que par un mauvais chemin pratiqué que par les Indiens de la cote qui faisaient le commerce du sel ; ceux-ci apprirent à Vaca de Castro qu'il y avait des chrétiens dans le pays et qu'ils avaient fondé la ville de Cali, éloignée de trente lieues, oùFon pouvait se rendre, quoique avec difficulté, en. marchant six ou sept jours. 11 se fit accompagiier par les Indiens , mais il mit plus longtctnqps qu'on ne le lui avait dit à faire ce voyage^ qui lui coûta beaucoup de peines et de iat^ui^*
2. Peu dejours auparavant, le gouyjprqçup.4e la ville, Sébastien Belalcazar, était revenu de la conquête des peuplades qui habitaient entre Gauca et la Magdeleine , depuis les points les plus reculés du nord , et après en avoir laissé la garde au capitaine Georges Robledo. Il re-
eut Vaca de Castro avee les honneurs et tout le respect qui lui étaient dus ^ le reconnaissant et se soumettant à lui comme à son supérieur légitime , en vertu des décrets royaux. D'un autre côté^ il reçut la nomination qu'il désirait et qu'il attendait avec impatience; c'était sa coqfirmation dans le gouvernement que lui avait confié Fizarro, avec le titre d'adelantado, capitaine et lieutenant-général pour le roi de la province de Popayan ^ ainsi que les autres grâces qu'il avait demandées.
3. Ils allèrent ensemble à la ville de Popayan^ où ils reçurent la nouvelle des troubles du Pérou , de la mort du gouverneur Francisco Pizarro, et de la révolte qui avait éclaté en faveur de Diego Almagro le jeune , qu'on avait proclamé gouverneur à la place de Pizarrq ; ils l'apprirent par des témoins oculaires qui avaient été chercher Gonzalo Pizarro àQuito; mais ne l'y trouvant pas et ne sachant pas où le rencontrer, ils étaient venus s'entendre avec Belalcazar.
4. Pour comprendre ces événements, on doit savoir que lorsque Francisco Pizarro retourna à Lima, il voulut gagner la confiance et l'amitié du jeune Don Diego, et que celuici se refusa toujours à les lui ^iccorder, ne pensant qu'à venger la mort de son père, qui l'avait fait élever comme un prince, lui donnant une éducation brillante et les meilleurs maîtres en tout. Il est vrai aussi de dire que ce jeune homme avait hérité des vertus , des qualités et des talents de son père, et qu'il ne lui manquait que l'expérience. Pizarro, qui le craignait , le réduisit à mener la vie la plus humble et la plus misérable, espérant qu'il n'oserait pas lever la tête. Almagro employait le peu de ressources qui lui restaient à secourir les partisans de son père, qui se trouvaient dans la plus grande misère, et gagnait par là leur affection. Juan de Rada, à qui son père l'avait recommandé avant de mourir, et qui était devenu son tuteur et son conseiller, lui formait en secret un parti;
ron venait même du Chili pour le rejoindre; de sorte qu'il fit naître des soupçons de conspiration contre Pizarro. Celui-ci en fut averti, mais il méprisa cette nouvelle comme indigne de lui inspirer de la crainte.
5. Cependant les indices d'une conjuration s'accroissaient; de sorte que bientôt ce ne fut plus un secret ; car on voyait grand nombre de gens se réunir et acheter publiquement des armes. Pizarro, averti de nouveau, ne prit encore aucune précaution , se fiant aveuglément à sa fortune; il ne voulait pas rassembler de troupes, de crainte que Yaca de Castro, qui était déjà en route, ne pensât qu'il s'armait contre lui. On lui répéta l'avertissement la veille de la Saint-Jean , 23 juin ; le lendemain étant jour de fête, il n'osa pas sortir pour entendre la messe en public, et la fit dire dans son palais. Il invita à dîner, ce jour-là, plusieurs amis qui, n'ignorant pas la conjuration, y allèrent bien armés pour le défendre dans le cas d'une attaque soudaine.
6. Quoique Aliuagro eût plus de deux cents partisans , il y en eut bien peu qui osèrent d'abord se déclarer. Juan de Rada, homme d'une habileté consommée et d'un grand courage ^ choisit seulement onze compagnons bien armés, et le jour de Saint-Jean , à midi , pendant que Pizarro était à diner, ils se rendirent sur la place , et mettant llépée à la main, ils se mirent à crier : f^ive le roi et mort au
tyran ! Pizarro, en entendant le bruit ^ devina ce que c'était. Il ordonna à vingt hommes qui se trouvaient dans le palais d'en défendre l'entrée. II fit fermer la porte de la salle où il se trouvait , en confia la garde à Francisco de Chaves , et , api*ès avoir feit retirer ses ei^uits et les femmes, il entra dans une chambre pour se revêtir de son armure.
7. (1541.) Rada arriva au palais à la tète de ses onze compagnons , tua celui qui allait en fermer les portes, et mit en fuite ceux qui étaient chargés de les défendre. Il y laissa un des siens avec Tordre de dire à ceux qui se
présenteraient que Pizarro était mort ^ et d'appeler aux armes les partisans d'Almagro. Les dix autres montèrent dans le palais et entrèrent' dans la salle que Francisco de Chavcs avait négligé de fermer dand l'espérance que 6a présence leur imposerait; mais Rada le fierça de son épée^ et ceux qui se trouvaient avec lui sautèrent tout effrayés par les fenêtres qui donnaient sur le jardin; il y en eut sept qui purent s'échapper , cinq furent tués k l'instant^ et les deux autres dangereusement blessés. Pizarro , qui s'armait dans une chambra voisine^ avait avec lui son frère utérin Francisco Martin de Alcantara , et quatre pages. CSeux-ci tombèrent morts en ouvrant la porté» Pizarro et son frère entrèrent dans la salle, et attaquèrent les dix révoltés avec un odtirage incroyable; Martin succomba bientôt, et Pizarro , resté seul , se défendit contre eux tous eomme un lion furieux ; mais il tomba enfin blessé mortellement d'un coup d'épée.