Cela ne manqua pas d'arriver
Un gi^nd nombre de soldats abandonnèrent l'armée de Pizarro et vinrent grossir les rangs de ses ennemis; d'autres s'enfliirent ou jetèrent leurs armes en déclarant qu'ils ne voulaient pas combattre contre leur souverain.
En un instant son armée se débanda^ et La Gasca fut maître du champ de bataille. Pizarro^ consterné de se trouver seul avec quelques capitaines y leur demanda : « Que ferons^nous maintenant? » — « Passer aussi du coté de La Gasca y » répondit Juan de Âcosta. « Passons > dit Pizarro, car je préfère mourir chrétiennement et soumis que fuir comme un lâche,
et Tennemi ne m'a jamais vu par derrière.
Passons , » répéta-t-il , avec une héroïque résolution. Et comme il faisait un signe pour s'acheminer vers La Gasca , il vit un individu qui venait à lui et qu'il ne connaissait pas. Il lui demanda qui il était? « Je suis, lui dit l'étranger , Diego de Villavicencio , sergent de bataille du camp impérial. »-^-« Et moi, lui répondit^il, je suis le malheureux Gonzalo que tu cherches sans doute. » Et il lui présenta son épée.
9. Pizarro maniait avec adresse le cheval fougueux sur lequel il était monté. Il était armé d'une cotte de mailles et d'une cuirasse recouverte d'une soubreveste de velours, et un magnifique casque d'or lui couvrait la tête. Villavicencio , ravi de sa capture, l'amena devant La Gasca, qui lui demanda s'il croyait avoir bien agi en se révoltant contre son sou-, verain légitime. <c Mes frères et moi , répondit Pizarro, nous avons conquis le Pérou au prix de notre sang. Ceux qui étaient chargés
de le gouverner m'ont appelé au pouvoir; ils m'ont même ofiFert la couronne , et je l'ai refusée. J'ai demandé à l'empereur de me confirmer dans le gouvernement^ et par cette démarche même j'ai prouvé que je n'avais pas cessé de me regarder comme son vassal. »
1 0. Irrité du ton et de la fermeté de Pizarro , La Gasca ordonna au capitaine Diego Genteno de l'emmener et de le tenir sous bonne garde. « Je suis moi-même la meilleure garde , répondit-il à haute voix , car je pouvais fuir et je ne l'ai pas voulu. » Francisco de Carvajal et les autres officiers qui n'avaient pas voulu non plus se retirer furent également faits prisonniers. Jamais victoire n'avait été moins sanglante ; car il n'avait péri que douze hommes du côté de Pizarro y et un seul de celui de La Gasca. Jamais on n'avait vu non plus une armée avec tant de prêtres et de moines. Le moine Roca accompagnait La Gasca une hallebarde à la main , et les autres prêtres et re-
ligieux avaient pris des mousquets. L'archevêque de Lima et les évêques de Cuzco et de Quito accompagnaient l'artillerie , et peu s'en fallut que l'évêquede Popayan, nommé Tannée précédente , ne jouât aussi le rôle de soldat.
1 1 • On pilla la magnifique maison de Pizarro, qui était remplie de trésors. Un de ses propres soldats , ayant trouvé une mule chargée d'or, jeta la charge par terre et monta la mule pour s'enfuir. Après avoir donné les ordres nécessaires pour poursuivre les fugitifs et pour empêcher le pillage de la ville de Cuzco, La Gasca remit la cause de Pizarro et de ses partisans entre les mains de l'auditeur Chanca et du maréchal Âlfonso de Alvarado. Après un procès sommaire, les treize principaux d'entre eux furent condamnés à mort comme traîtres, et exécutés le jour suivant sur le lieu même du combat.
12. On conduisit Pizarro à la mort, monté sur une mule , les mains attachées et couvert d'un manteau. 11 mourut comme un bon ca-
tholique après s'être confessé. Il s'avança, pour recevoir le coup fatal , sans dire une seule parole , avec un courage invincible , une gravité et un sang*froid inaltérables. Sa tête fut portée à Lima et placée dans la grande place sur un pilier de marbre, entourée d'une forte grille de fer, et portent cette inscription : « Cette tête est celle du trattre Gonzalo » Pizarro , qui livra bataille dans la i^llée de » Xaquixahuana contre le royal étendard de » son maître y le lundi 9 am/ 1548. » Son corps fut enterré dans-la ville de Guzco, sans lui rien ôter de sa riche armure , ni de son vêtement; parce que Diego Genteno, quoique son ennemi , paya au bourreau la valeur de tout ce qu'il portait sur lui, disant que ce n'était pas l'action d'un gentilhomme d'in^ sulter les morts.
13. Cette bataille fut la seule que perdit Gonzalo Pizarro de toutes celles qu'il avait livrées. Il était d'une valeur et d'un courage intrépide; les plus grands malheurs et les
plus cruelles fatigues ne pouvaient l'abattre. Il gouverna avec honneur, loyauté, prudence et justice, tout le temps qu'il avait été éloigné de Francisco de Carvajàl, au point que La Gasca disait qu'il avait gouverné trop bien pour un usurpateur (Gomara , Idem y c. 173).
Tout son crime fut d'avoir auprès de lui Carvajal , qu'il jugeait nécessaire à ses entreprises, et qui, abusant de sa confiance, lui fit commettre raille injustices et mille cruautés. Il fit de plus la faute de se fier à ses partisans avant d'avoir su les gagner ou s'être assuré d'eux.
14. Quant au parallèle à faire entre les quatre frères Pizarro , quelques-uns disaient que leurs forces corporelles étaient à peu près égales, et que Francisco était le plus capable, mais le moins honorable de tous. Fei^ nando , au contraire, qui était le plus honnête homme, était aussi le plus présomptueux et le plus vain. Juan fut le plus courageux et le plus habile à manier l'épée, quoiqu'il n'eut pas beaucoup d'occasions d'en faire preuve.
316 VELASGO.
Enfin Gonzalo fut celui qui réunissait le plus de qualités; le meilleur avec les bons, le plus mauvais avec les méchants, le plus ambitieux et le plus enclin aux grandeurs, aux amusements et aux plaisirs. Quelques-uns, peu versés dans l'histoire, disent qu'il eut des prétentions à la couronne, et que même il l'usurpa. J'ai démontré le conti^aire suivant la relation exacte des meilleurs historiens anciens.
15. Quand on donna lecture à Francisco de Carvajal de la sentence qui le condajmnait à être pendu, écartelé, et sa tète placée à Lima avec celle de Pizarro, il dit avec un grand sang-froid : « Ne suffi t-il pas de me tuer une seule fois? » Il montra de la répu^ gnance à se confesser ; mais on dit qu'il finit par s'y déterminer. Le soir même Centeno étant allé lui rendre visite, il fit semblant de ne point le reconnaître. Quand Centeno liii eut dit son nom , il lui répondit : « Je ne re^ connaissais pas ta figure , car je ne t'ai vu
jamais que ^ar derrière. » Quoique âgé de quatre-vingt-quatre ans, Carvajal était aussi vigoureux qu'un jeune homme; il était aussi distingué par son esprit que par sa valeur et ses talents militaires, et son courage ne se démentit pas à ses derniers moments. Il avait été soldat du grand capitaine en Italie. Enseigne à la bataille de Ravenne , et le plus habile guerrier qui eût paru au Pérou, il était aussi le plus grand traître et le plus cruel tyran ; il se vantait hautement d'avoir tué plus de quatre cents Espagnols hors du champ de bataille.
16. Pour se faire une idée de son caractère sanguinaire , il suffira de raconter le fait suivant. A la tète de l'avant -garde de Pizarro , il poursuivait le vice-roi Blasco Nunez- Vela lorsqu'il arriva au tambo de Guamoti :
à quelques lieues de Rio-Bamba , un soldat lui demanda la permission de monter un des chevaux qu'il conduisait, parce qu'il était tellement affaibli par la dyssenterie , qu'il ne
pouvait plus marcher. (( 11 n'est pas saire, dit- il ^ de monter à cheval; je sais un remède plus efficace ; il est bon que tout le monde l'apprenne , afin que personne ne soit malade dans de semblables occasions. »
Il ordonna d'unir par force deux arbres qui étaient peu éloignés l'un de l'autre , et d'attacher à chacun d'eux un bras et une jambe du soldat ; puis ayant fait détacher la corde qui resserrait les deux arbres , ils se séparàent avec force et déchirèrent le soldat en deux.
(c Le voilà maintenant guéri de la dysenterie, » dit alors Carvajal, en continuant tranquillement sa route.
17. Le plus coupable de tous était œrtni*nement l'auditeur Cepeda, qui^ quoique mem* bre de l'audience*^ se montra, en secret, le plus grand ennemi du vice-roi , et qui, dès le principe, excita Pizarro à la rébellion.
Enfin , s'étant déclaré ouvertement son par^ tisan , ce fut lui qui le porta le plus à la désCH béissance et à l'usurpation. Toutefois on lui
fit grâce de la vie pour être venu se ranger -iiii côté de La Gasca , et avoir ainsi ëpai'gné beaucoup de sang; mais il Ait destitué de sa place d auditeur et jeté dans une étroite prison.
i 8. Dès que les treize condamnés ftirent exécutés ^ La Gasca se rendit à Guzco avec toute son armée ; ily fit abattre les maisons dePizarro et de ses partisans, semer du sel sur leur em-^ placement 9 et y élever des colonnes avec cette inscription : Ici furent les maisons des traîtres. Il entreprit, après cela, l'œuvre la plus difficile, qui était de faire cesser les désordres , de calmer les esprits , et d'intt^oduire un gouvernement pacifique et régulier. Afiaire non-seulement difficile, mais presque . impossible , surtout après la mort de Pizarro. 11 aurait fallu détruire entièrement le fatal système qui était enraciné depuis si longtemps. Avant de pouvoir penser au bien public, au service de Dieu et du roi, au bonheur des Indiens, il eût fallu contenter tous les Espagnols, et pour cela
donner à chacun d'eux le Pérou tout entier.
1 9. Après avoir envoyé divers capitaines et officiers de confiance dans toutes les provinces pour lever des quints et des tributs royaux, son premier soin fut de disperser les troupes. Il renvoya chez eux tous ceux qui avaient un gouvernement ou des reparticiones. Il chargea Pedro Valdivia de continuer l'importante conquête du Chili , avec tous ceux qui voudraient le suivre. Il fit partir Alfonso de Mendoza pour la province des Pocaxes , entre Cuzco et Gharcas, avec Tordre d'y fonder une ville qui y devenait nécessaire, et à laquelle on donna le nom de Notre-Darae-de-la-Paz. Il envoya le capitaine Diego Genteno à la riche minede Potosi.
20. Il récompensa plusieurs officiers de mérite qui n'avaient aucun emploi, en leur donnant dans le royaume de Quito, avec les titres de gouverneurs, quelques provinces qui étaient très-riches en or et en troupeaux , et qui n'étaient pas encore conquises. Il leur
fournit des soldats et des armes pour les soumettre et y fonder leurs colonies, avec la projaiesse que, suivant la prospérité qu'ils procureraient à chacune , elles leur seraient confirmées par des cédules royales pour une ou deux vies. Il désigna ainsi le capitaine Pedro Benavente pour les provinces de Huamboya et de Macas qui , quoique déjà conquises, et ayant deux asientos, avaient été abandonnées à cause des guerres civiles. Le capitaine Âlonso de Mercadillo eut la province de la Zarza , où il avait fondé la ville de Loxa. Il devait conquérir les peuples voisins , tout à fait barbares , et y établir des asientos. Il donna au capitaine Pedro de Mercadillo la province de Yaguarzongo , une des plus grandes et des plus riches qui avoisinaient celle de Zarza; au capitaine Diego de Paiomino la province de Chacayunga, dernière limite du royaume de Quito du côté du Sud.
21 . Il donna ordre à tous les autres , et principalement à ceux du district de Guzco,
de s'en retourner dans leurs villages et dans leui^ maisons y tandis qu'il s occuperait de la distribution des repartimientos et des terres à ceux qui n'en avaient point. A cet effet, il alla dans la petite ville de Guanuco, où, avec l'avis de Loaisa, archevêque de Lima, et du secrétaire Lopez, il distribua plus d'un million de pesos d'or de rente annuelle , sans compter 1 50,000 pesos d'or de pension dont il chargea les plus riches commanderies. Il maria beaucpup de veuves trèsriches avec des hommes pauvres qui avaient servi fidèlement le roi; et il augmenta le bien-être de ceux qui avaient déjà des repartimientos et commanderies. Mais il récompensa surtout le capitaine Pedro de Hinojosa, auquel il devait principalement ses succès.
22. Beaucoup d'Espagnols eurent une rente annuelle de 400 ducats , et un grand nombre d'autres n'en reçurent guère moins. Cependant presque tous étaient mécontents et se plaignaient; les uns parce qu'il ne léurrevenaitrien
encore ; les autres parce qu'ils trouvaient leur part trop petite; enfin la plupart parce que , peu faciles à contenter, ils croyaient que tout devait leur appartenir. De sorte que, pour ne pas entendre les lamentations, les blasphèmes et les malédictions des soldats , puisqu'il lui était impossible de contenter tout le monde également, et craignant quelque nouvelle révolution , il résolut de passer en toute hâte à Lima. Il envoya Tarchevêque Loaisa à Guzco, afin de faire de nouveaux partages et d'engager sa parole vis-à-vis de ceux qui n'avaient rien ou qui avaient trop peu reçu.