‹ Histoire du royaume de QuitoChapitre 4 sur 29 · n'eut pas besoin d'attendre longtemps · texte numérisé non relu

n'eut pas besoin d'attendre longtemps

La renommée des trésors du Pérou et l'espérance d'en trouver de plus considérables encore à Quito, décidèrent les habitants des anciennes colonies de Nicaragua, de Guatimala, de Panama, de Carthagéne, et ceux d'autres villes voisines, à abandonner leurs premier^ établissements, et à venir, malgré la défense des gouverneurs de ces provinces, chercher fortune dans lacoloniedeSan Miguel (Gomara, Hist.gen.y cap. 125). A peine Belalcazar était-il arrivé dans ce dernier endroit, que deux vais-

seaux vinrent, Tun de Panaraa et l'autre de Nicaragua, chargés de chevaux, de munitions et de soldats. Belalcazar, ayant reçu à cette époque les envoyés des Canarès, qui dçmandaient du secours contre Rumifiahui, ne leur laissa pas le temps de se reposer et résolut de partir à l'instant sans attendre de nouveaux ordres de Pizarro ( Ibid. ).

3. Il choisit donc, tant parmi les colons de San Miguel que parmi les nouveaux venus, 280 hommes, dont 80 cavaliers et 200 fantassins, parmi lesquels il y avait plus de 50 arquebusiers. Cette armée était beaucoup plus considérable quecelle quecommandaitPizarro lors de l'expédition de Caxamarca; elle lui était cependant inférieure par deux bonnes raisons, tant parce que les Indiens avaient acquis depuis lors des lumières et de l'expérience, et qu'il n'était pas facile de persuader à Ruminahui qu'ils venaient signer des traités de paix en qualité d'envoyés de l'empereur et du pape, que parce qu'elle manquait complé-

tenient d'officiers expérinienlés et déjà connus par leurs exploits. Les principaux et les plus nobles étaient les capitaines Juan Diaz de Hidalgo et Diego de Daza; mais ils n'avaient ni le courage ni Texpérience nécessaires pour une pareille entreprise.

4. Belalcazar choisit pour commander la cavalerie et l'infanterie les capitaines Pedro de Puelles, Pedro de Tapia, Pedro de Anasco, Pedro de Villan , Alonzo Sanchez , Fernando Rodriguez , Balthasar de Ledesma et Francisco de Tobar. Mais celui qui surpassait tous les autres, tant par son courage et son audace que par la réputation qu'il avait acquise au Nicaragua, quoiqu'il fût par sa naissance et ses mœurs la lie des hommes, était un certain Juan de Ampudia. La nécessité obligea Belalcazar à le prendre pour son lieutenant général. Il se trompa malheureusement en faisant choix d'un homme dont la cupidité insatiable , les cruautés et la tyrannie nuisirent beaucoup à l'expédition et souillèrent même la

gloire et l'honneur du général. Belalcazar eut cependant le bonheur d emmener avec lui, comme aumônier de l'armée, Fray Marcos de Niza de l'ordre de saint François , et si différent de Valverde. Ce bon religieux, effrayé des violences dont il avait été témoin à Caxamarca, s'était retiré à San Miguel pour le bien spirituel de cette colonie. On l'avait déjà nommé premier commissaire de son ordre pour les provinces du Pérou , et sa persévérance pendant une année entière à noter tout ce qu'il apprenait et tout ce qu'il voyait, l'avait rendu capable de servir d'interprète de

la langue péruvienne, qu'il comprenait passablement bien.

5. C'est à la tête de cette petite armée que Belalcazar partit de San Miguel au mois d'octobre 1 533. Sa marche à travers les provinces du royaume n'éprouva d'autre obstacle que les chemins qui étaientdifficiles pour la cavalerie; les Indiens neluiopposèrentaucunerésistance, puisqu'ils avaient demandé sa protection et

recherché son alliance. Cependant ils souffrirent beaucoup du caractère sanguinaired'Ampudia qui , pressé d'apaiser son ardente soif d'or, fit brûler vif Ghapara, un des principaux seigneurs de Canar ( Niza, Inf. ). Malgré cela , les Canarès étaient si impatient^ de se délivrer de Ruminahui, qu'ils excusèrent cette action barbare, n'igporant pas que le capitaine général y était complètement étranger. On offrait a celui-ci sur son passage des Indiens pour porter les fardeaux et pour être envoyés en avant et servir d'espions contre le tyran qui, comme je l'ai dit, se trouvait entre l'extrémité de cette province let celle de Puruha.

|B. Il est indubitable que Belalcazar eut été sur SQ route exposé aux plus grands dangers s'il n'avait p^s eu à sa disposition des guides et des espions si fidèles* La sagacité de Ruminahui lui fit comprendre aussitôt que la prin* cipale supériorité des Européens provenait de leurs chevaux. Voulant donc les priver de

cet avantage y il fit creuser dans les défiles que l'armée était obligée de traverser, une quantité de fossés légèrement recouverts d'herbes, des trous très-profonds où les pieds des chevaux devaient s'enfoncer, et plaça de distance en distance, des pieux auxquels étaient attachés des nœuds coulants. Il alla camper avec ses quatre mille hommes dans une petite plaine à l'extrémité de ^es défilés, qui, outre les pièges dont je viens de parler , étaient défendus par une petite forteresse.

7. Belalcazar, en arrivant dans cet endroit, fut averti de tout par les espions ; de sorte que, changeant de direction et guidé par les mêmes Indiens , il assiégea la forteresse et enveloppa le camp ennemi avec sa cavalerie. Ruminahui, furieux de voir que ses stratagèmes avaient échoué et que la retraite lui était coupée, attaqua de front les Espagnols dans un endroit où ils pouvaient facilement déployer leur cavalerie. Le combat fut sanglant, car, malgré les ravages qu'elle faisait dans les rangs des In-

dienSy ceux-ci ne cessèrent le combat qu'à la nuit. PlusdeCOO Indiens restèrent sur le champ de bataille; Belalcazar perdit un officier, deux soldats et quatre chevaux, et eut un grand nombre d'hommes et de chevaux dangereusement blessés. Ruminahui profita de la nuit pour se retirer avec les restes de son armée, espérant être plus heureux s'il parvenait à s'emparer d'une meilleure position (Niza conq.).

8. Il campa, en effet, à l'entrée d'une autre plaine plus étroite, située à quelques lieues plus au nord, après l'avoir remplie de mille pièges invisibles; son intention était d'attirer les chevaux dans cet endroit par une fuite simulée, afin qu'ils s'y enfonçassent. Mais il ne put réussir dans ses projets, parce que les espions les ayant découverts, firent passer les chevaux par un autre endroit, sans suivre les Indiens, qui se rallièrent à Tiocaxas. Les Espagnols ne furent pas peu surpris, pendant la marche de cette journée, de rencontrer sur leur chemin les têtes des chevaux qui avaient

péri , plantées sur de grands pieux ; les Indiens les avaient couronnées de fleurs, en signe de triomphe. Le danger que Belalcazar avait couru dans ces diverses occasions lui apprit à ne pas faire un pas sans se faire précéder par ses fidèles Indiens.

9. Ceux-ci découvrirent bientôt l'armée de Ruminahuiy qui était composée d'environ 1 1 ,000 hommes, campés dans la vallée sablonneuse de Tiocaxas , près du tambo royal et de la forteresse, qui était défendue par une bonne garnison , sous les ordres du gouverneur de Puruha, tandis que l'armée était commandée par l'usurpateur en personne. La vallée n'avait pas besoin d'être entourée d'aucun piège, parce qu'elle était remplie d'un sable profond et mouvant, et d'une grande quantité de crevasses, qui n'étaient pas commodes pour les chevaux. Cependant on ne pouvait éviter de passer par là, parce que les deux petites Cordillières qui entourent la vallée étaient tout à fait impraticables.

10. Ces circonstances avaient déjà fait choisir cet endroit pour théâtre du combat entre Tupac-Inca, et Hualcopo-Scyri, qui fut mis en déroute, et de celui où l'Inca Huayna-Gapac défit le roi Cacha. Celui que s'y livi^èrent Belalcazar etRuminahui resta longtemps indécis et douteux , comme l'assurent Niza et Cieça de Léon {Chron.f ch. 43), et fut enfin décidé en faveur du premier par un étrange événement.

Ruminahui , encouragé par ses premiers succès et ayant considérablement augmenté son armée, doutait d'autant moins du succès que les Espagnols étaient forcés de combattre dans un endroit très-désavantageux.

11. Les Indiens ayant découvert, au point du jour, l'avant-garde de Belalcazar, se rangèrent en bataille et attaquèrent les Espagnols avec tant de valeur, que ceux-ci, malgré leurs chevaux et leur artillerie, ne pouvaient obtenir aucun avantage. Le combat dura toute la journée, et quand la nuit fut venue, les Indiens se retirèrent, se crovant sûrs de la vie-

toire et poussant des cris de triomphe, quoiqu'ils eussent perdu plus de mille hommes.

Les Espagnols étaient accablés de fatigue, presque tous leurs Canarés avaient perdu la vie; sept Espagnols et un grand nombre de chevaux gisaient aussi sur le champ de bataille. Ils avaient en outre un si grand nombre de blessés, que Belalcazar commençait à désespérer du succès.

12. Il assembla le soir même un conseil de guerre, et les avis de ses officiers furent presque également partagés : les uns étaient d'avis de continuer l'entreprise , sans se laisser arrêter par un faible ennemi, dont les ruses étaient déjà connues, et dont les armes ne pouvaient être comparées aux leurs. Les autres, au contraire, instruits par l'expérience, furent d'avis de faire une prompte retraite vers la province de Canar, pour y attendre de nouveaux renforts de San Miguel et faire aussi une levée d'Indiens dans cette province.

afin de continuer l'entreprise avec plus de sûreté (Niza, ibid.).

13. Belalcazar penchait pour ce dernier parti, considérant que les vivres commençaient à manquer, parce que Ruminahui avait tout ravagé sur son passage. Il allait donc être adopté, quand, à minuit, on entendit un bruit effrayant, dont on ne pouvait s'expliquer la cause. C'était le volcan de Cotopaxi qui faisait sa seconde éruption; j'ai déjà dit plus haut que la première avait eu lieu la veille du jour oûÂtahualpa fut fait prisonnier.

14. Les Indiens virent dans cette éruption le signe auquel Viracocha leur avait annoncé qu'ils reconnaîtraient que le moment de leur destruction était venu. Sans examiner les raisons qu'ils donnent de cette opinion, et qui ne sont point à mépriser , il est certain que ce phénomène les remplit d'un tel effroi, qu'il mit leur armée dans une déroute complète.

Belalcazar prend possession de la province de Puruha , et fait sa première entrée dans Quito, ravagé par Ruminahui.

1. Le violent tremblement de terre qui accompagna l'éruption du volcan avait beaucoup surpris les Espagnols^ mais ils furent bien plus effrayés le jour suivant, lorsqu'ils virent les montagnes et les vallées tellement couvertes de cendre et de sable qu'on ne pouvait rien distinguer. Bientôt cependant ils furent remplis de joie en voyant que leur dangereux ennemi avait disparu, car on n'apercevait plus un seul Indien dans cet endroit ni dans les environs. Leur fuite précipitée ne

leur avait pas donné le temps d'achever de brûler les vivres qu'ils gardaient dans le tambo, et dont une grande partie était déjà réduite en cendres. Les Espagnols profitèrent de ce qui restait et se mirent à l'abri dans le tambo même pour se reposer et délibérer sur ce qu'ils avaient à faire.

2. Belalcazar profita de son séjour en cet endroit pour envoyer quelques Canarès à la découverte, afin d'apprendre le lieu où s'était retiréRuminahui, et pour tâcher en même temps de découvrir quelques vivres pour les soldats et les chevaux, qui mouraient de faim à cause du manque d'herbe, qui était tout enterrée sous les cendres. Les espions revinrent le jour suivant avec la nouvelle que Rio-Bamba, capitale de la province de Puruha , éloignée d'une petite journée , était entièrement abandonnée par ses habitants, à l'exception des femmes, des vieillards et des enfants, qui étaient seuls restés après le dernier pillage qu'avait ordonné Ruminahui lors de sa retraite vers Quito.

3. Les Espagnols, pleins de joie, se mirent en route et entrèrent le jour même dans Rio- Bamba. Cieça de Léon dit que ce fut dans cet endroit que Belalcazar gagna la dernière bataille ( Cran, del Perd , c. 42 ) ; mais il se trompe , car Niza , témoin oculaire , puisqu'il faisait partie de l'expédition, assure que ce fut à Tiocaxas, et'que l'éruption du volcan arrivée pendant la nuit dissipa l'armée de Ruminahui , de telle sorte qu'elle ne put jamais se réunir de nouveau. ( Conquista de la provincia de Quito. ) Il est vrai que Belalcazar livra un combat dans la plaine de Rio-Bamba ; mais ce fut longtemps après et avec d'autres Indiens , comme je le dirai en son lieu.

4. Belalcazar ayant fait son entrée à Rio- Bamba, sans la moindre difficulté, fut assez heureux pour trouver intact le tambo royal qui avait échappé faute de temps aux ravages de Ruminahui ; il s'y reposa de ses fatigues avec tous ses gens. Car la nuit même de sa retraite de Tiocaxas, causée par l'éruption du

volcan , l'usurpateur avait fait détruire tous les édifices publics qu'il rencontra , afin que les étrangers ne pussent pas en profiter. Il commença par les magasins royaux qui étaient pleins de vivres et de vêtements, et les brûla de manière à n^en laisser aucun vestige. De là il passa au temple , où il n'y avait plus que l'image du soleil et quelques objets précieux, rinca Illescas ayant tout pris précédemment pour servir à la rançon d'Atahualpa* Après avoir pillé tout ce qui restait, il le brûla et le démolit ainsi que le palais ou habitation royale dont il ne demeura que des murs calcinés et des monceaux de cendres. Il en fit autant au monastère des vierges, auxquelles il avait donné la liberté dès sa première entrée. Enfin, passant au tambo^il se contenta d'y mettre le feu d'un côté, après quoi il s'enfuit en toute hâte, faisant subir le même sort aux autres maisons particulières qu'il trouvait sur sa route,

car il se croyait poursuivi par les chrétiens.

Soit que le feu ne prit pas bien au tambo , soit 19. 3

que le peu de gens qui Thabitaient fussent parvenus à l'éteindre, ce fut le seul édifice que les Espagnols trouvèrent encore en entier et dans lequel ils purent se loger.

5. Comme j'ai donné trois noms différents à la capitale de la province de Puruha, et que ces noms se trouvent tous trois dans les anciens auteurs qui en parlent très-souvent, parce que les événements les plus remarquables de la conquête se passèrent dans cette ville , je veux expliquer en quoi consiste cette différence.

Cette antique capitale couvrait trois plaines contigués , resserrées entre deux chaînes de montagnes peu élevées , qui se rétrécissent vers les deux extrémités. La première est située au nord-ouest dans un climat agréable; elle s'appelait anciennement Liribamba , et était la capitale des anciens rois du Puruha; elle était baignée d'un côté par la rivière du même nom , (fui porte aujourd'hui celui de San Juan. Cette plaine est connue à présent sous le nom de Gatazo.

6. La plaine du milieu ^ qui est la moins grande, a eu et conserve encore le nom de Gaxabamba , ce qui veut dire plaine située entre deux défilés ou deux portes. Celle de la partie méridionale est la plus grande , et a une température froide ; on l'a appelée Rio- Bamba , c'est-à-dire la plaine par où Von passe pour sortir. Elle a donné dans la suite son nom à toute la province. Du temps des derniers scyris ou rois de Quito, originaires de cette province , la population de ces trois plaines s'augmenta tellement que les trois villes n'en formèrent plus qu'une seule qui contenait 60 mille habitants. Lorsque Tupac- Inca l'eut conquise sur le scyri Hualcopo , il y construisit une forteresse et un tambo royal dans lequel il plaça une forte garnison avant de retourner à Cuzco. Quand le roi Cacha la leur reprit, il démolit les constructions élevées par l'inca; maisHuayna-Capac, son fils , en refit de meilleures , ajoutant un temple et les autres édifices que Ruminahui détrui-

sit en dernier lieu. (»Geça Crônica , c. 42. ) 7. Belalcazar se reposa trois jours dans cette ville. Pendant ce temps un grand nombre d'Indiens vinrent se soumettre à lui ; ils étaient natifs de Quito et avaient servi Ruminahui ; mais ils 1 avaient abandonné à la bataille de Tiocaxas , et s'étaient enfuis pour ne pas le suivre. Cachulima vint aussi ; il était seigneur de Cacha ^ qui n'est éloigné que de quelques lieues. Ce noble et sage Indien était frère du général Calicuchima et oncle maternel d'Âtahualpa. Il avait ardemment désiré l'arrivée des Espagnols , afin d'être délivré de Ruminahui. Il se soumit à Belalcazar, et lui offrit généreusement, nonseulement sa personne, mais ses vassaux et 'tout ce qu'il avait de vivres dans sa seigneurie. Il lui dit de quelle manière il l'avait acquise et comment il l'avait conservée en paix au milieu des troubles. Il l'informa de l'état déplorable dans lequel se trouvait le royaume, parles tyrannies de Ruminahui, qu'il croyait

devoir être prorapteraent abandonné du peu de troupes qui ne le suivaient que malgré elles.

8. Gachulima rendit des services si importants à Belalcazar^ pendant la conquête , que celui-ci le maintint dans la possession de sa seigneurie, et tâcha de la lui faire confirmer par des cédules royales de Charles-Quint. Fray Marcos de Niza le catéchisa et le baptisa sous le nom de Don Marcos Duchicela ; il fut l'ainé de la nouvelle chrétienté, et sa ville fut la première paroisse d'Indiens dans le royaume , où la famille royale de Quito subsista plus d'un siècle et demi après la conquête. Belalcazar, rassuré par ses renseignements et par l'alliance du personnage le plus considérable de tout le royaume, se détermina à marcher aussitôtàla poursuite de Ruminahui, laissant àRio-Bamba, aux soins de Gachulima, les blessés et les malades; il effectua son voyage sans trouver le moindre obstacle, jusqu'à la capitale de Quito, éloignée de 35 lieues; mais

il est bon de dire quelles furent les dernières opérations de Ruminahui.

9. Après avoir pillé, brûlé et ruiné les édifices publics et une partie de la ville de Rio-Bamba , il passa à celle de M ocha , capitale de la petite province du même nom et voisine de la précédente. N'y trouvant pas le gouverneur Zapo-Zopangui, qui avait refuélé de le suivre, sous prétexte de lui recruter des troupes , il mit d'abord le feu à sa maison et ensuite au tambo et aux magasins royaux qui étaient remplis de provisions. Gieça de Léon dit qu'ils étaient grands et aussi magnifiques que ceux de Rio-Bamba (/rf., ch. 42).

Il fit subir le même sort au tambo et aux habitations rovales de Mullihambato: de là il alla commettre les mêmes horreurs dans la province de Latacunga, où il pilla le peu de richesses que renfermaient encore le temple du Soleil et le palais ; car les Indiens de cette province les en avaient pour la plupart retirées et les avaient cachées.

10. Ruminahui , semblable à un lion blessé et furieux, entra dans Quito avec très-peti de monde, car presque tous ses soldats l'avaient successivement abandonné; voyant qu'il était hors d'état de résister à Belalcazar, qu'il s'attendait à chaque instant à voir arriver, il se livra à toute la férocité de son caractère. En entrant dans Tappartem^nt de ses femmes, il leur dit de se réjouir , et que bientôt les Espagnols allaient arriver pour se divertir avec elles. Quelques-unes d'entre elles ayant cru , dans leur simplicité , que c'était une plaisanterie , elles se mirent à rire , ce qui le transporta d'une telle fureur qu'il les fit toutes massacrer. ( Gomara , flht. gen. , c. 125.)

11. Aidé du peu de gens qui lui restaient fidèles, il s'empara des immenses trésors d'Âtahualpa; mais, comme il ne pouvait tout emporter, il en enterra la plus grande partie avec un tel secret, que l'endroit où il les cacha fut et est toujours resté jusqu'à nos jours

enveloppé du plus profond mystère. Il retira de la ville tout ce que ses gens purent emporter ; il mit le feil au palais , aux temples du Soleil et de la Lune y aux magasins et à tout ce dont il ne voulait pas que les chrétiens pussent s'emparer. Il rompit les conduits de toutes les fontaines^ et détruisit tout ce qui lui tomba sous la main. Quand il fut sorti delà ville^ s'étant aperçu que les chrétiens n'arrivaient pas encore , il y entra de nouveau , et mit le feu en plusieurs endroits, de sorte qu'elle fut en grande partie consumée ; car comme presque tous les habitants avaient pris la fuite, on ne put parvenir à arrêter les progrès de l'incendie.

12. Ce fut ainsi que ce monstre, auprès duquel Néron serait un saint, se vengea à la fois des Espagnols, en enterrant une partie des ti*ésors et en emportant le reste, qui ne pouvait lui être d'aucune utilité, et des Indiens qui l'avaient abandonné; car Ampudiaen fit périr un grand nombre dans les tortures , en vou-

lant les forcer à lui indiquer Tendroit où ces trésors étaient enterrés et à lui révéler ce qu'ils ignoraient. La douleur des Eèpagnols ne fut pas moins vive en se voyant ainsi frustrés du principal avantage qu'ils espéraient retirer de leur expédition. Ruminahui se réfugia sur les rochers élevés et escarpés d'une montagne couverte de neige^ à quelques lieues de distance de la capitale ; c'est pour cette raison qu'on donna à cette montagne le nom de Ruminahui^ qu'elle conserve encore aujourd'hui. Ce fut dans ces retraites élevées et sauvages qu'il vécut quelque temps ^ sans qu'on ait su jamais s'il y mourut accablé sous le poids de ses souffrances et de ses remords , ou si peut-être il se réfugia dans un autre endroit. On ignore aussi où il a pu enfouir les trésors qu'il avait emportés avec lui.

13. C'est dans ce misérable état que se trou* vait la fameuse capitale du royaume lorsque le capitaine Belalcazar y entra à la fin de décembre 1533. Il n'avait éprouvé pendant sa

route aucun obstacle ; loin de là, il avait rencontré des populations entières qui venaient à sa rencontre pour se soumettre à lui et lui offrir leurs services. Mais ne trouvant dans la ville, au }ieu des montagnes d'or qu'il venait y chercher, que des pierres et des cendres, il chercha à connaître le lieu où s'était retiré Ruminahui, sans pouvoir y parvenir. Les Espagnols furent si affligés de ce cruel désappointement, qu'il s'en fallut peu qu'ils n'abandonnassent leur chef et ne s'en retournassent à San Miguel , donnant au diable la malheureuse expédition qu'ils avaient entreprise. Cependant l'espoir de retrouver les trésors enfouis les apaisa un peu , et Belalcazar put ainsi prendre ses mesures pour l'avenir.

1 4. Ces événements , racontés uniquement par Niza , comme témoin oculaire, et confirmés par la tradition constante, sont défigurés et grossièrement transposés par Gomara.

D'après lui, c'est lorsque les Espagnols étaient déjà dans la ville que Ruminahui revint une

nuit y mettre le feu , et il ajoute que , ne retrouvant pas les trésors d'Atahualpa , on recueillit cependant beaucoup de richesses provenant de la fouille des tombeaux (/&•, c. 125). Ce second fait est certain ; mais le premier est faux, parce que Tincendie eut lieu quelques jours avant l'arrivée des Espagnols, et comme nous l'avons raconté ; le feu avait été éteint en entier par les pluies abondantes qui survinrent, et les eaux de ces pluies, jointes à celles des fontaines dont les canaux étaient rompus, avaient inondé les rues et l'intérieur des maisons incendiées de telle manière qu'on ne savait où poser le pied.

15. Belalcazar vit avec douleur que la ville ne pouvait fournir ni vivres ni logements commodes pour ses troupes fatiguées, et que de longtemps il ne pourrait la mettre en état de devenirlesiége du gouvernement du royaume.

Considérant que celle de Rio-Bamba, capitale de Puruha, se trouvait dans un bien meilleur état, il résolut d'v fixer sa résidence princi-

pale en attendant que tout le royaume fût soumis y ce qui ne lui paraissait pas difficile , puisqu'au lieu de trouver des obstacles , il ne remarquait que de très -bonnes dispositions de la part des Indiens.

16. Il chargea donc son lieutenant général^ Juan de Âmpudia^ homme entreprenant et qui ne trouvait d'obstacle à rien, de rester à Quito avec une partie des troupes, de réparer le mieux possible la ville, en commençant par recouvrir toutes les maisons dont les mui*s étaient en bon état , et de chercher à s'attirer l'affection des populations environnantes avant d'entreprendre la conquête des provinces du nord. Ampudia choisit pour exécuter ces ordres bienveillants des gens qui ne valaient pas mieux que lui et des officiers dont il n'avait à craindre ni obstacle ni contradiction.

17. Belalcazar retourna à Rio-Bamba avec le reste des troupes au commencement de janvier 1534, et en fît, ainsi que le dit Cieça de

Léon, la capitale du royaume {Crôiu , c. 42). C'est pour cela que Ton trouve dans les historiens diverses dates pour l'entrée de Belalcazar dans Quito. Les uns disent qu'il en prit possession à la fin de 1 533 , et ceux-ci font allusion à sa première entrée, qui, comme nous l'avons dit, eut lieu en effet au mois de décembre de cette année; d'autres disent que ce fut le jour de la Pentecôte de l'année suivante (1534), et ceux-ci font allusion à l'entrée solennelle qu'il fit ce jour-là dans la ville de Quito lorsqu'elle eut été réparée et lorsqu'il en prit possession au nom de l'empereur Charles- Quint, en lui rendant son titre de capitale du royaume.

18. A peine Belalcazar était - il arrivé à Rio-Bamba avec ses troupes, dans l'espérance d'y jouir d'un peu de repos en améliorant cette province, qu'il apprit la nouvelle surprenante, et qu'il ignorait encore, de l'arrivée du capitaine Diego de Almagro , à la tête d'une nombreuse expédition. A peine celui-

ci fut-ii arrivé^ que survint aussi le capitaine Pedro de Alvarado , avec des troupes meilleures et plus nombreuses. Gomme la réunion de ces trois fameux capitaines à Rio-Bamba est révénement le plus important de la coiiquéte, je dois pour le bien faire comprendre en donner l'explication.

Réunion, à Rio-Bamba, des trois capitaines, Sebastien de Belalcazar , IHego de Almagro et Pedro de Alvarado.

1 . Les premiers succès de Pizarro , et son voyage en Espagne , en 1 528 , ayant fait connaître toute la richesse du Pérou, Pedro de Alvarado obtint de l'empereur Charles-Quint d'aller prendre part à cette conquête , à la condition de ne pas prétendre au pays qu'avaient déjà soumis les Espagnols. Il avait été nommé gouverneur de Guatimala, en récompense du courage et de la noble conduite qui l'avaient distingué dans la conquête de la Nouvelle-Espagne. Le désir d'obtenir de plus

grands honneurs y et l'ambition des richesses^ lui donnèrent l'idée de cette nouvelle entreprise. Après avoir obtenu la permission de la cour , il envoya le capitaine Garcia Holguin , avec deux navires, observer les côtes du Pérou, et s'informer de l'état de ces divers pays, et quels étaient ceux qu'occupaient déjà les troupes de Pizarro. Holguin , à son retour , lui dit de quelle renommée jouissait le royaume de Quito , que l'on disait contenir beaucoup plus de richesses que tout le reste du Pérou , car Huayna-Gapac , le plus puissant de tous les Incas , y avait tenu sa cour pendant longtemps, et Pizarro n'avait pas encore porté ses vues de ce côté.

2. A cette nouvelle il arma aussitôt cinq navn^es sur lesquels il mit une certaine quantité de cavalerie, puis en arrivant au port de Nicaragua, il s'empara de force de deux auti'es navires qui s'apprêtaient à partir avec des troupes et des armes pour aller au secours de Pizarro. Les équipages de ces deux navires

consentirent volontiers à se joindre à lui ,

espérant s'enrichir plus promptement dans

un pays qui n'était pas encore exploité. Il partit donc de Nicaragua avec 500 hommes d'élite et un grand nombre de chevaux ; il alla débarquer à Puerto-Viejo , au moment où Pizarro partait de Caxamarca pour se rendre à Cuzco.

3. Aussitôt que le capitaine général du Pérou eut appris l'arrivée d'un ennemi et d'un rival aussi puissant , il envoya le capitaine Diego de Âlmagro avec un fort détachement pour attaquer d'abord le général Quizquiz à Xauxa , sauver les trésors qu'il y avait laissés^ et aller de là observer les mouvements du gouverneur de Guatimala^ en empêchant, s'il était possible , son débarquement. Âlmagro , qui était le plus habile de tous les compagnons de Pizarro, et le principal intéressé dans son entreprise , partit de Cuzco avec lui, comme je l'ai dit en son lieu ,

et avec le capitaine Hernando de Soto ; Almai6. 4

gro se sépara d'eux pour aller avec la presque totalité des troupes à Tumbez , tandis que Soto demanda de nouveaux renforts k PizarrOy et alla à la poursuite du général indien , qui se dirigeait vers Quito avec son armée.

4. Tandis que Soto recevait les renforts qu'il demandait, Almagro arriva à Tumbez; il y apprit qu'Alvarado avait déjà débarqué à Puerto - Viejo : il retourna aussitôt à San Miguel , prit plus de monde et de chevaux , et se dirigea à marches forcées vers Quito. Cependant le capitaine Âlvarado avait fait la plus grande partie du chemin au milieu des plus rudes fatigues, sans guides, sans interprètes et sans la moindre connaissance du pays , à travers des déserts et des forêts immenses , coupés par des rivières et de hautes montagnes.

5. Ce fut dans la province d'Esmeraldas qu'il trouva la première consolation et le premier signe des richesses qu'il allait chercher. Ses soldats en retirèrent plusieurs charges

d'or , et des émeraudes très-flnes qui , malgré leur poids, leur parurent légères dans les premiers moments. En se rendant de là à Quito , il perdit un grand nombre de chevaux; et le manque de vivres que les Espagnols éprouvèrent au milieu de ces forêts désertes , les força d'en tuer plusieurs autres*

6. Mais tout cela n'était rien en comparaison de ce qu'ils eurent à souffrir en traversant les hautes montagnes des environs de Quito, car ils y pénétrèrent par le côté le plus roide et le plus difficile. Épuisés de fatigue ils furent obligés d'abandonner les charges d'or et d'émeraudes pour ne pas périr tous au milieu des neiges qui couvraient ces hauteurs (Cieça, Crônica, c. 42). C'est là qu'ils reçurent la triste nouvelle de l'éruption du volcan. Si cet événement fut favorable à Belalcazar, qui se trouvait à Tiocaxas, il fut fatal à Alvarado, qui était tout à fait sans abri et dans la partie la plus nue des Cordillières , de manière que lui et ses gens cru-

rent rester enterrés sous la neige , que venaient recouvrir la cendre et le sable qui provenaient du volcan.

7. Après avoir surmonté par d'immenses efforts toutes les difficultés qui s'opposaient à leur passage^ ils parvinrent enfin à traverser la Cordillière, au moment où Belalcazar partait de Quito pour se rendre à Rio- Bamba. Les troupes d'Alvarado, malgré les fatigues incroyables qu'elles avaient eu à soutenir , et la perte de plusieurs chevaux , étaient cependant bien supérieures à celles de Belalcazar et d'Almagro réunies , tant par le nombre, que par la réputation militaire et la noblesse des officiers qui les commandaient^ parmi lesquels on remarquait les capitaines Diego de Alvarado , Alfonso de Alvarado, Gomez de Alvarado, Garcilaso de la Vega, Juan deSaavedra, Alfonso de Palomino et autres.

8. Belalcazar, qui ne s'attendait à rien, fut extrêmement surpris, en arrivant àRio-Bam-

HISTOIRE DU ROYAUME DE tJUITO. 53

ba, d'y trouver Almagro; mais son étonnement augmenta lorsqu'il fut durement réprimandé par lui de ce qu'il était parti de San Miguel pour entreprendre la conquête de Quito, sans attendre les nouveaux ordres de Pizarro. Il s'excusa sur la nécessité de secourir les Canarès et sur les ordres qu'il avait reçus de Pizarro lui-même ; mais leur querelle prit un caractère si grave, qu'ils furent près d'en venir aux mains. Belalcazar dut enfin céder , et il se soumit à Almagro comme à l'un des deux principaux chefs delà conquête , lui remettant le commandement de toutes ses troupes , et le gouvernement du pays. ( Gieça de Léon , Crônica, c. 42.) Dès qu'ils furent d'accord, Almagro avertit Belalcazar du véritable but de son voyage , dont celui-ci était loin de se douter.

9. Almagro, persuadé, d'après ce que lui disaient les Indiens , qu'Alvarado ne pourrait pas traverser la Cordillière sans aller à Rio- Bamba par la province de Chimbo, avait ré-

solu de l'attendre dans cet endroit. Ne voulant pas perdre de temps, il s'occupa à soumettre quelques villages et une partie du pays, avec l'aide du fameux interprète Filipillo, qui Tac* compagnâit dans l'espérance que quelqu'une des femmes de Ruminahui pourrait lui plaire.

Un jour qu'il était allé avec quelques soldats vers l'extrémité de Liri-Bamba, il remarqua que le pont qui traversait la rivière, appelé depuis San Juan, était coupé et incendié.

C'était par là qu'on passait pour prendre la route royale, qui conduit à Quito; ce pont avait été construit par Huayna-Capac , dans un endroit où la rivière était très-étroite; il était fait avec de grandes pièces de bois ; Belalcazar y avait passé en allant à Quito et en rêve nant. Il remarqua aussi que sur l'autre rive le passage était défendu par quelques Indiens armés.

10; Ne comprenant rien à cela, il traversa la rivière, quoiqu'avec beaucoup de difficultés, parce que les eaux étaient très-hautes dans

ce moment; il attaqua les Indiens et fit leur chef prisonnier. Celui-ci lui donna l'explication de l'énigme, et lui dit qu'ayant été attaqués dans la province deMocha par un grand nombre de chrétiens , les Indien^ avaient pris les armes, et étaient venus dans cet endroit pour détruire le pont, afin que les chrétiens ne pussent pas s'unir à ceux deRio-Bamba. Ceci fut pour Âlmagro un mystère beaucoup plus grand encore, car l'Indien ajoutait que les chrétiens étaient au nombre de cinq cents et attaquaient la forteresse , qui était défendue par le gouverneur Zopo-Zopangui (Gomara, lib.^ c. 127). Le général espagnol envoya aussitôt sept cavaliers à la découverte , car il croyait impossible qu'Ai varado eût pu sortir des montagnes par ce côté. Les cavaliers ne revinrent que le jour suivant, car c'était effectivement Alvarado qui les avait retenus prisonniers.

1 1 . Il ignorait jusqu'à ce moment qu'il y eût des Espagnols dans le pays. Comme il manquait d'interprète, il n'avait pu rien com-

prendre à ce que lui disaient les Indiens de Mocha. Il apprit de ces sept Espagnols Téta* du Pérou, les succès de Pizarro, la conquête actuelle du royaume de Quito, et le peu de troupes qu'Almagro et Belalcazar avaient à Rio-Bamba. Après s'être fait tout raconter avec détail , il lui parut dur d'abandonner ses espérances de conquête ; quoiqu'il ne fût autorisé à s'établir que dans les endroits non explorés par d'autres Espagnols , il avait beaucoup dépensé dansrarmement,etavait souffert encore plus pour arriver jusque-là. Croyant de bonne foi que Pizarro n'avait pas porté ses armes dans ce royaume, il se détermina à marcher contre Almagro , qui était moins fort que lui ; il exécuta ce projet le jour suivant, après avoir donné la liberté aux sept prisonniers {idem y ibid.). Almagro, troublé de la nouvelle qu'on lui apportait, résolut de se retirer vers Cuzco, laissant Belalcazar et ses gens encourir toutes les chances et tout le danger. Filipillo, informé de cette résolution,

trouva l'occasion de couronner toutes ses médiancetés et toutes ses perfidies. Il se fit accompagner d'uo cacique du pays qu'il trompa, et passa secrètement au camp d'Alvarado, qui était venu se placer de l'autre côté du fleuve; là il lui révéla la résolution d'Alraagro, et lui dit que s'il voulait s'emparer de lui , il le pourrait facilement faire cette nuit même; que non-seulement il le guiderait et lui en faciliterait les moyens, mais qu'il lui promettait aussi de soumettre tout le royaume à son obéissance , au moyen des caciques et des seigneurs qu'il avait commencé à persuader, comme on pouvait le voir par ceYui qui l'accompagnait.

12. Alvarado, ravi des promesses que lui faisait Filipillo^ ne voulut pas attendre la nuit, et s'avança, bannière déployée, vers Rio- Bamba, éloignée seulement de deux milles, résolu de livrer aussitôt le combat. Almagro avait décidé la retraite à cause de la faiblesse de ses troupes, mais voyant qu'il ne pouvait éviter un engagement, il se décida à se défen-

dre. Il divisa son armée en deux corps, et attendit l'ennemi derrière les grandes murailles des magasins royaux incendié^, qui pouvaient lui servir de quelque défense. Mais , au moment où on allait en venir aux mains, il s'éleva de tous côtés des voix qui demandèrent la paix; elles étaient si nombreuses , que les deux chefs furent obligés de s'arrêter et de convenir d'une trêve pour avoir le temps de conférer ensemble.

13. Un certain docteur Caldera, de Séville, homme habile et éloquent , se porta pour arbitre et se fit exposer les raisons de part et d'autre; il leur représenta l'intérêt public et le scandale qu'il y aurait à répandre le sang de leurs compatriotes, et leur ayant persuadé de sacrifier chacun une partie de leurs pré^ tentions, il proposa à Alvarado de céder tous ses navires à Pizarro, ainsi que tous les objets de son armement, lui permettant en même temps de garder à son service tous les gens qui voudraient y rester, tandis qu'Almagro, pour

le dédommager de toutes ses dépenses, lui payerait cent mille pesos d'or fin , ce qui ferait quatre cent mille piastres fortes.

14. Le traité fut conclu solennellement, et Alvarado s'engagea, sous la foi du serment, à ne jamais renouveler ses anciennes prétentions et à retourner tranquillement dans son gouvernement de Guatimala (Gomara, idem).

Ses soldats se plaignirent beaucoup, car ils avaient espéré faire rapidement fortune en combattant sous lui. Us furent cependant obligés de se soumettre au traité, et restèrent presque tous avec Belalcazar.

1 5. Âlmagro n'avait pas avec lui une somme suffisante pour payer à Alvarado ce qu'il lui avait promis , parce que Belalcazar, n'ayant pas trouvé à Quito les grandes richesses qu'il espérait, n'avait pu recueillir que quelques petites sommes. Il savait cependant par Ampudia que le seul temple du royaume encore intact, situé dans la province de Cayambé, était couvert de plaques d'argent , mais il n'o-

sait disposer de ces trésors sans un ordre exprès de Pizarro (iderriy idem). On convint donc qu' Almagro se rendrait à San Miguel , et qu' Alvarado raccompagnerait, pour y être payé et pour livrer en même temps ses vaisseaux à Pizarro. Mais avant d'entreprendre ce voyage, les trois généraux résolurent de se reposer quelque temps ensemble à Rio-Bamba.

16. Les deux capitaines ne quittèrent donc cette ville qu'à la fin de février 1534; Alvarado emmena avec lui ses meilleurs officiers et presque la moitié de ses gens , le reste ayant voulu demeurer avec Belalcazarj cel ui-ci avait pris particulièrement en affection le capitaine Alfonse Palomino, officier très-habile et d'un grand jugement, dans lequel Alvarado avait la plus grande confiance, et l'un de ceux qui étaient déterminés à le suivre. Mais Belalcazar le décida à rester, promettant de l'envoyer dans les pays du nord, hors du royaume, dans lesquels on disait qu'il y avait beaucoup d'or. Palomino resta, et jouit de sa

faveur tant qu'Ampudia fut éloigné ; mais il s'en retourna bientôt, voyant que l'entreprise dont on lui avait promis le commandement était toujours retardée,

17. Lorsque Filipîllo retourna auprès d'Almagro, celui-ci n'ignorait pas la trahison qu'il avait commise à Liri - Bamba , mais il n'en laissa rien voir, soit à cause d'Alvarado , soit qu'il le crut nécessaire pour le bien de l'entreprise. Mais cet infâme interprète ne tarda pas à expier toutes ses méchancetés , car Almagro ayant entrepris peu de temps après l'expédition du Chili, il y découvrit la grande conspiration des Indiens avec Tlnca Manco- Capac contre les Espagnols, conspiration dans laquelle Filipillo jouait le principal rôle. Aussitôt qu'il sut qu'il était découvert , il prit la fuite; mais Almagro ayant envoyé à sa poursuite , il fut pris et condamné à être écartelé vivant. Au moment de mourir, il ouvrit les yeux sur ses crimes, et, plein de repentir et de douleur, il confessa à haute voix qu'il avait

ac/cusé faussement son bon roi Atahualpa^ dans le seul but de posséder une de ses femmes ; qu'il avait trahi à Liri-Bamba en passant du côté d'Alvarado, et qu'il avait donné des conseils et des renseignements à M anco - Capac pour qu'il égorgeât tous les Espagnols à Cnzcc^ à Lima, et dans tous les endroits où ils se trouvaient. Il subit son supplice, et la terre fut délivrée de ce monstre, qui était le déshonneur non-seulement de l'Amérique, mais du genre humain.

Retour d'Almagro et d'Alva ado. — Dernières opérations du général Quizquiz et sa mort malheureuse.

1 . En arrivant dans la province de Canar, Almagro apprit de quelques Indiens de Tumi- Bamba/que le général Quizquiz parcourait les environs , poursuivi par les chrétiens. Il ne voulut point croire à cette nouvelle, ni emmener avec lui les Caiiarès, qui lui offraient de lui livrer Quizquiz. J'ai dit qu'après avoir été défait à Xauxa par Almagro et Soto, il s'était dirigé vers le royaume de Quito, qu'il espérait pouvoir défendre; et quand Almagro partit pour Tumbez , Soto demanda de nou- .

veaux renforts pour aller à la poursuite de Quizquiz. Dans cet intervalle, celui-cil5e dirigea vers la Cordillière et alla camper avec son armée dans la province de Huanca-Bamba, qui dépend du royaume de Quito. Des habitations royales et des forteresses qu'il occupait, et qui étaient les meilleurs édifices construits par Huayna-Capac , il vit défiler l'armée de Belalcazar, qui se disposait à la conquête du même royaume, et, après avoir observé les forces des Espagnols, il attendit le résultat de leurs combats avec Ruminahui. Il espérait, pendant son séjour dans cette province, grossir sa petite armée, qui n'était composée que de dix à douze mille hommes. Il fut rejoint en effet par quelques détachements d'Indiens qui étaient dispersés, mais il s'aperçut, en arrivant à Tumi-Bamba, qu'ils étaient peu disposés à combattre , parce que toute la province de Canar s'était soumise à Belalcazar pour se délivrer du joug de Ruminahui. Il retourna dans la province de Zarza, où il éprouva les mêmes

difficultés ; il y leva de force quatre mille hommes^ avec l'intention d'aller tout droit jusqu'à celle de Puruha , où il espérait renforcer facilement son armée , parce que les habitants étaient dévoués à la famille d'Atahualpa. 2. Telle était la position du général péruvien lorsque Pizarro envoya à sa poursuite le capitaine Soto à la tête de forces considérables, et avec lui ses deux frères Fernando et Gonzalo. Croyant trouver Quizquiz à Huanca- Bamba, ils se dirigèrent vers cet endroit; mais ayant su qu'il avait déjà quitté cette vijle, ils continuèrent de le poursuivre. On apprit ces détails à Almagro quand il arriva à Canar, et quoique cette nouvelle lui parût invraisemblable , il marcha contre lui avec trois cents hommes. A peine furent-ils arrivés dans la petite province de Chaparas, qu'ils rencontrèrent et surprirent deux mille Indiens commandés par le capitaine Zota-Urco, ancien cacique de Tiquizambi, qui avait servi sous Atahualpa du temps des guerres civiles. Il mit bas les

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armes sans coup férir et avoua qu*il conduisait l'avant-garde de Quizquiz, qui le suivait à une journée de distance avec une armée de quinze mille hommes ^ et menait avec lui ses femmes et une grande quantité de troupeaux et de vivres.

3. Almagro, dont les chevaux avaient perdu leurs fers à cause de la difficulté des chemins, les fit ferrer aux flambeaux au milieu de la nuit. Craignant à chaque instant d'être attaqué par les Indiens, il marcha en toute hâte à leur rencontre, dans l'espérance de les surprendre. Les deux armées se découvrirent le lendemain matin, mais Quizquiz ne voulait s'engager dans aucun combat, tant parce qu'il était embarrassé d'un grand nombre de femmes, que parce qu'il voulait laisser passer Tennemi et continuer sa route avec plus de sécurité. Il traversa avec adresse le chemin et s'empara des hauteurs, où il se mit en sûreté. L'IncaHuayna- Palcon, frère consanguin et cousin maternel d'Atahualpa , avait accompagné dans toutes

ses expéditions le général indien ; il commandait une aile de deux mille hommes; n'ayant pas eu le temps de gagner les montagnes , il se retrancha sur des rochers escarpés , mais peu élevés. Assiégé dans cette forteresse naturelle, il se défendit avec courage , jetant tant de pierres sur la cavalerie, que celle-ci en soufiPrit beaucoup. L'Inca se trouvant sans vivres pour ses gens , tout ce qu'il portait étant avec le gros de l'armée, abandonna pendant la nuit sa position avantageuse et se remit en marche. Toute la cavalerie s'élança à sa poursuite, mais il manœuvra si bien qu'il parvintàcontinuer sa marche, en combattant toujours , et à opérer enfin sa jonction avec Quizquiz (Gomara, idem y ch. 128).

4. Almagro, considérant non-seulement la difficulté, mais encore l'inutilité de la poursuite, continua sa route. Quizquiz, croyant alors que le royaume était entièrement évacué par rennemi, puisqu'il s'en retournait, se porta tranquillement en avant. Almagro ren-

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contra , sans s'y attendre , l'arrière-garde de Quizquiz; elle était nombreuse et conduisait les quatre mille Indiens qu'il avait levés de force, ainsi que quinze mille pacos ou lamas, avec beaucoup de vivres. Les Indiens s'emparèrent d'un pont qu'il était obligé de passer etledéfendirent avec courage ; d'autres traversèrent le fleuve un peu plus haut avec l'intention d'attaquer les Espagnols en les prenant en flanc, et décidés à les exterminer. Ils choisirent une petite hauteur, qui n'offrait pas d'avantage à la cavalerie , et les attaquèrent si vigoureusement, que ceux-ci furent sur le point d'être entièrement perdus. Plusieurs chevaux furent tués et beaucoup de soldats furent blessés ; le capitaine Alfonso de Alvarado eut la jambe traversée par une flèche, et Almagro échappa par miracle à la mort. Les Indiens éprouvèrent peu de perte, et auraient pu achever leur victoire si , dans le désir de venir au secours des leurs qu'ils croyaient en danger, ils ne se fussent décidés à se retirer en abandonnant

les quatre mille recrues et les quinze mille lamas qu'ils conduisaient ^ et après avoir mis le feu aux autres bagages , qu'il était difficile d'emporter (Idem^ ibid.^ ch. 129).

5. Quizquiz et l'Inca Huayna-Palcon descendaient du lac de Colta pour entrer dans la plaine de Rio-Bamba, pensant n'y pas trouver un seul chrétien, lorsque Belalcazar, instruit de ce mouvement, leur coupa le chemin avec toute son armée. Gomme sa cavalerie pouvait aisément manœuvrer dans cet endroit, la victoire se déclara pour lui. Quizquiz se retira avec le reste de son armée sur la Cordilliére voisine, qui entoure cette plaine. L'Inca, voyant que quelques officiers étaient sur le point de l'abandonner, réunit un conseil de guerre et déclara que ce n'était plus le moment de tenter la fortune; que la source d'où sortaient tant de chrétiens était incompréhensible, et que leur nombre s'augmentant de jour en jour, ils s'étaient emparés de l'empire; qu'il voyait en conséquence arri-

ver répoque où, suivant leur tradition sacrée, ils seraient obligés de se soumettre à la domination étrangère; qu'il reconnaissait que les armes des étrangers étaient invincibles et que la fortune les favorisait toujours ; que , persuadé enfin par ses propres yeux qu'il ne leur restait aucune espérance , il croyait plus sage de se soumettre pour sortir de la lutte avec honneur et obtenir au moins quelques conditions avantageuses.

6. Quizquiz, qui n'avait jamais connu la peur, reçut comme une insulte le sage raison* nement de l'Inca ; il lui reprocha sa lâcheté, et lui dit qu'il souillait toute la gloire qu'il avait acquise jusqu'alors. Huayna-Palcon , humilié, lui répondit d'une voix altérée que ses raisons étaient justes, et que s'il voulait s'assurer qu'elles n'étaient pas dictées par la lâcheté , il n'avait qu'à livrer aussitôt une seconde bataille aux chrétiens, et que lui et les siens seraient prêts à mourir en combattant avec honneur plutôt que de vivre en fugitifs dans

les forêts. Quizquiz, beaucoup plus irrité^ jura par le Soleil qu'il châtierait les mutins ; mais rinca, devenu furieux, lui traversa la poitrine de part en part d'un coup de lance, et les autres témoins de l'événement accoururent aussitôt et lui coupèrent la tête (Niza, Conq. de la provincia de (^aiYo. — Gomara, c. 128).

7. Telle fut la fin malheureuse du plus grand homme qu'ait jamais eu l'empire florissant du Pérou; qui l'avait gouverné pendant prés de trente ans à la satisfaction générale, et avec une autorité absolue et un zèle infatigable. Nous ne savons pas quel était son véritable nom : celui de Quizquiz, qui se traduit par barbier y lui vint de l'emploi qu'il exerçait dans sajeunesse, et qui consistait à couper avec adresse le peu de barbe que l'Inca Huay na- Gapac avait au menton. A peine était-il mort, que toute son armée se dissipa comme une fumée. Huayna-Palcon , revenu de sa colère , éprouva la plus grande douleur d'avoir tué de ses propres mains un homme qu'il avait aimé

tendrement toute sa vie, et qui avait fait jusqu'à la fin tous ses efforts pour le placer sur le trône. Il se rendit aussitôt à Cacha , dont il était originaire, auprès de son oncle maternel Cachulima, qui avait reçu le nom deDonMarcos Duchicela; mais à peine y était- il arrivé que ses chagrins lui occasionnèrent une fièvre violente qui l'enleva au bout de quelques jours (Niza, ibid,).

8. Cette dernière victoire ayant mis tout le royaume, sans opposition, entre les mains des conquérants , Cieça de Léon l'appelle très-' avantageuse (Cron.j ch. 42) ; mais il la confond avec celle que remporta Belalcazar sur Ruminahui. Les divers corps de l'armée dispersée se rendirent ou volontairement ou après une faible résistance. Le capitaine Belalcazar, se voyant délivré du plus grand ennemi de la nation espagnole , et n'ayant plus à craindre les Indiens, se trouva en état de poursuivre la conquête et d'organiser à son gré les affaires du royaume. Comme il lui manquait pour

cela le papier, le fer et quelques autres choses de première nécessité, il envoya deux soldats avec quelque^ Indiens fidèles en chercher à San-Miguel et porter en même temps à Pizarro la relation de cette dernière victoire.

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