‹ Histoire du royaume de Tch'ou, 1122-223 av. J.-CChapitre 15 sur 205 · HOEI-WANG · texte numérisé non relu

HOEI-WANG

Nous avons vu précédemment que le nouveau roi s'appelait Tchang jjÈ; Iloei est son nom posthume; celui sous lequel il est connu dans Thistoire; c'est celui que nous lui donnerons désormais; il signifie: débonnaire, bienfaisant pour son peuple (1).

Les premières annés furent sans doute employées à consolider son pouvoir, à mettre ordre à l'administration ; car Thistorien ne mentionne aucun fait.

A l'année 486, Confucius dit qu'en été une armée de Tch*ou fit la guerre à la principauté de Tch^en fj[; on ne connaît pas d'autres détails. Le lecteur se rappelle qu*à la mort de Tchaowang les troupes étaient rentrées précipitamment dans leurs foyers; le prince de Tch*en était donc resté au pouvoir des gens de Ou ^. Hoei-wang voulait sans doute réparer cet échec: c'était la raison de cette nouvelle campagne ; mais le roi de Ou ne lâcha pas si facilement sa proie ; nous en avons la preuve dans ce que Confuciua écrit à Tannée suivante :

«En 485, en hiver, dit-il, le prince Tse-k4 ^ ^ conduisit une armée faire la guerre au pays de Tch'en fj[; les gens de Ou ^ accoururent au secours de cet état». Cette expédition n'eut pas de résultat; mais la raison qu'en donne Tsouo K4eouming est inadmissible ; voici ce qu'il raconte : pour repousser l'armée de Tch'ou, le roi de Ou députa Ou Ki-tche ^ ^ ;JL, seigneur da Yen-ling ^ g^ (2) et de Tcheou-lai ji{ ^ ; celui-ci envoya à Tse-k4 le message suivant: nos deux rois ne pratiquent pas la vertu; c'est de vive force qu'ils veulent s'établir chefs des vassaux ; mais quel mal ont fait nos deux peuples pour encourir ces calamités ? Je vous propose donc de me retirer avec mes troupes, afin de vous laisser la gloire de la victoire ; ainsi je pratiquerai la vertu, et le peuple n'aura rien à souffrir. Sur ce, il se retira.

D'abord, divers commentaires ont déjà remarqué que c'est

(1) Voici l'interprétation chinoise du nom Hoei r ^ j( JS Jc ^ A* St &

\2) Nous avons longuement parlé de ce fameux Ki-tche (ou Ki-tcha) à&ne notre histoire de Ou. Yen-ling = c'est le territoire de Kiang-yu hieu £L rS /EB) dans la préfecture de Tch*ang-tcheou fou Tf jHi Jff [Kiang-sou] . Le tombeau de ce « Saint » est au bourg de Chen-kiang ^ f^f & 20 li environ de Kiang-yn, à l'ouest.

un anachronisme ; ce Ki-tche (ou Ki-tcha) est fils du roi Cheoumong K^ ^, qui régna de 585 à 561 ; à Tépoque dont il s'agit^ il était mort depuis longtemps ! Cette observation est péremptoire. Mais il est bon de remarquer une fois de plus quelle vertu païenne prônent les lettrés. Ce Ki-tche est pour eux un sage, un saint, une sorte de divinité ayant ses autels, ses sacrifices officiels ; or cet acte dont on veut le glorifier n'est ni plus ni moins qu'une lâche trahison, afTublée du nom de vertu; si ce saint homme jugeait cette guerre injuste, comme on le lui fait dire, il n'avait qu'à en refuser ou décliner le commandement; alors c'eût été de la vertu !

En 584, rien d'inscrit; de même en 483. En 482, on dit que le prince Tse-si -^ 5 revenait à la charge contre le pauvre état de Tch'en |^ ; profitant de ce que le roi de Ou ^ était en guerre avec celui de Tsin ^.

En 481, Confucius écrit sa chronique intitulée Tch*oen-ts*ieou ^ 3^, si célèbre en Chine; c'est à cette année qu'elle s'arrête. Quiconque désire tous les détails sur ce fameux ouvrage, les trouvera dans le recueil intitulé T'ong-kien-kang-mou M SI II S [vol. 24, p. 15.].

Tsouo K*ieou-ming ^ fB ^ donne encore quelques notices pour les années suivantes ; nous allons le suivre dans son récit . Outre la guerre, le pays de Tch^en ^ avait encore à subir des troubles intérieurs ; parmi les grands seigneurs, les uns étaient pour le roi de Ou ^, les autres pour celui de Tch*ou. Ainsi le seigneur T'song-chou ^ §Ji à la 5^'»o lune, s'enfuyait à la cour do Hoei-wang ; à la 8^"^^' il rentrait chez lui où on le massacra ; au même moment, le seigneur Yuen-mai ^ g s'enfuyait à la même cour.

En 480, en été, les deux princes Tse-si ^ "g et Tse-k'i -f m conduisent une armée contre le royaume de Ou -^ ; bientôt ils parviennent à Tong-joei if^ J^ (1), et de là pénètrent au cœur du pays. Expédition curieuse ! On ne voit pas trace de résistance de la part des gens de Ou ; eux qui naguère faisaient trembler le pays de Tch'ou ! Pas une bataille ! Où donc était le roi? Famée?

L'historien ne dit rien ; on sait seulement que le roi de Yué faisait cause commune avec celui de Tch'ou.

En 479, mort de Confucius, un des plus grands événements du monde, pour les lettrés chinois.

En 479, meurtre des trois princes, oncles de Hoei-wang. Pour l'intelligence du fait, il faut revenir un peu sur nos pas :

(1) Tong-joei = ou courbe de la rivière Tong=c'e8t Koang-té tclieou ^ ^ jtj [Ngan-hoei]. Le torrent coule à 25 li nord-ouest de la ville, sa source est dans la inontagne Pé-che-chan Q ^ \\\ » il traverse le lac Tan-yang tJ S'' et se jette duas le Yang-tse-kiang (g. Fa., vol. 29, p. 29).

Nous avons vu qu'en 523 le prince héritier Kien ,^, fils de P'ingwang ^ 3E' W ^y^ï^t été calomnié auprès de son père, avait dû s'enfuir ; il s'était d'abord rendu au pays de Song 5[J ; mais il le trouva plongé dans la discorde, suscitée par la grande famille Hoa lH ; il se réfugia donc dans la principauté de Tcheng fU ; il y fut traité avec grande amitié ; néanmoins il s'en alla bientôt au royaume de Tsin ^; là, avec les gens du pays, il médita le projet de leur livrer la capitale de Tcheng; pour exécuter son complot, il demanda d'être de nouveau reçu à la cour; on le. lui accorda volontiers, et il y fut aussi bien traité qu'auparavant; on lui attribua même un petit fief pour sa résidence. Bientôt les gens de Tsin envoyèrent un espion lui demander quel jour on devait surprendre la capitale. Les gens de Tcheng déjà irrités par l'orgueil et la tyrannie du prince Kien, s'emparèrent de l'espion, dénoncèrent le complot. Kien reçut la peine de son ingratitude et de sa trahison ; il fut ausitôt mis à mort.

Plus tard, son fils, nommé Cheng J|p, se trouvait à la cour de Ou ^. On craignit sans doute ses intrigues auprès de cet ennemi national, car le premier ministre Tsesi ^ |J cherchait à le rappeler de son exil. Mais Chen Tchou-leang ^ ^ flÇ (appelé aussi Tse-kao ^ Jg), gouverneur et seigneur de Ché m, l'homme éninent que l'on connaît déjà, l'en dissuadait de toutes ses forces en disant: j'ai appris que le prince Chen est fourbe et étrange, mettant le trouble partout; il sera une calamité pour le royaume. — Moi, au contraire, répondait Tse-si, j'ai entendu le vanter comme franc et courageux, incapable de faire du mal; nous pourrons le placer à la frontière, pour nous servir de rempart et d'appui contre l'ennemi. — Chen Tchou-leang répliqua: qui est foncièrement bon, est appelé franc; qui ne recherche que la justice, est appelé courageux; or, j'ai appris que le prince Chen ne sait agir ni avec égard, ni avec discernement; il s'acquitte brutalement de n'importe quelle promesse, une fois faite, sans s'occuper de la justice ; il aime à s'entourer de gens téméraires, qui ne craignent ni ciel, ni terre, comme s'il avait des idées de vengeance. Poursuivre brutalement ses idées n'est pas de la franchise; mépriserj la mort n'est pas du courage. Votre Excellence aura certainement regret de ce rappel !

Malgré ces observations, Tse-si fit rapatrier le prince Chen, et le plaça sur la frontière de Ou ^, comme gouverneur de la ville de Pé ^ (2). Une fois établi dans cette dignité, Chen demanda qu'on fit la guerre à la principauté de Tcheng f|^, pour venger la mort de son père. Tse-si refusa, en disant: notre pays

(1) Le prince héritier Kien s'appelait aussi Tse-moii ^ /fC»

(2) Pé= était un peu à l'est de Si-hien ^ JHlf qui est à 90 li nord-ouest de Koangtcheon jft JH [Ho-nan] (p. Pa., vol. 12, p. 68) — (g. vol. 50, p. 44).

n'est pas assez pacifié pour entreprendre une telle campagne ; si nous étions prêts, nous pourrions y penser. Quelques jours plus tard, Chen revenait à la charge, et avec une telle insistance que Tse-si se crut obligé de lui accorder sa demande ; mais avant qu'on eût levé des troupes, on apprit que Tarmée de Tsin § était déjà arrivée dans le pays de Tcheng f||{, pour le soumettre à sa suzeraineté ; Tétat de la question se trouvait bien changé.

Par politique, et pour faire échec à ce rival inattendu, Tse-si fut ^obligé d'aller au secours de celui qu'il voulait attaquer; il le délivra en elTct, et conclut avec fui un traité d'alliance et d'amitié. Cheng fp était furieux; les gens de Tcheng f|^ sont tout près de moi, s'écria-til, en faisant allusion à Tse-si ; c'est dans leur sang que je veux assouvir ma soif de vengeance ! Et il aiguisait ostensiblement son épée. Le prince P4ng ^, fils de Tse-k4 -^ ]^, lui demanda: un dignitaire comme vous peut-il aiguiser soi-mi^me son épée? — Oui, dit-il; puisque vous m'interrogez, et que j'ai la réputation d'être franc, je vous dirai carrément la vérité; je vais tuer votre père!

Le prince P*ing se hâta d'avertir Tse-si ; mais celui-ci crut à une simple forfanterie : je l'ai couvé sous mes ailes comme un œuf bien fragile ; je l'ai comblé de faveurs ; je lui en prépare d'autres encore ; selon la coutume je veux qu'après ma mort il soit ou premier ministre, ou ministre de la guerre; pourquoi me voudrait-il du mal?

Quand Chen apprit cette réponse: Tse-si, s'écria-t-il, n'est qu'une bote ! Si je le laisse mourir de sa belle mort, je veux être anéanti ! Malgré ces sinistres paroles, Tse-si ne changea en rien sa conduite à l'égard de ce sauvage ; il ne pouvait le croire si méchant.

Un jour donc. Chen dit à son digne coopérateur Che-k'i ^ g : il nous faudrait seulement cinq cents hommes, pour abattre le roi et ses deux ministres! Oui, répondit l'autre; mais il faudrait les avoir! où les trouver? — Au quartier sud de la ville, reprit Chen, il y a Hiong I-leao f^ ^ g^, le chef des voleurs; si nous pouvions engager celui-là à notre service, il vaudrait mieux encore que cinq cents autres ; allons le trouver !

Ils se rendirent ensemble chez ce fameux coupe-jarret, lui racontèrent, à sa grande joie, le coup qu'ils méditaient ; mais celui-ci refusa leur offre; ils lui mirent le couteau à la gorge, il ne broncha pas. Chen s'écria: ce gaillard-là ne se laisse pas prendre par l'appât du gain, ni effrayer par l'épée ; il ne nous trahira pas pour obtenir les bonnes grâces des ministres ; laissons le !

A cette époque, une armée de Ou ^ était juste occupée à attaquer la ville de Chen ^ (1) ; magnifique occasion pour le

(1) Chon-8c trouvait au nord-ouest de Yiig-chaug hieu ^ j^ j^? qui esta 120 li sud-est de sa préfecture Yng-tcheou fou ^ 7h Jn [Ngau-hgei] (p. F., vol. 6, p. 30)— (g. F., vol. 21, p. 57).

complot! Ghen fondit à l'improviste sur les assiégeants, et les mit en pleine déroute ; il demanda la permission de venir à la capitale offrir le butin; on le lui accorda* c'était le loup dans la bergerie !

A la 1^^^" lune, il massacrait les deux ministres Tse-si -^ |Ç iCt Tse-k*i ^ ^, puis attaquait le roi lui-même dans son palais. On raconte qu'au moment de l'assassinat, Tse-si se couvrit le visage, pour ne pas voir ce bandit; Tse-k'i, au contraire, s'était écrié: jusqu'ici j'ai employé mes forces à protéger mon roi: je veux encore le faire; maintenant! et il arrachA un jeune camphrier, se jeta sur les brigands, et en assomma plusieurs avant de tomber percé de coups.

Che-k'i ^Ç" ^1 le coupe-jarret, était de la partie: mettons le feu aux dépôts de provisions, dit-il; assassinons le roi; sans cela nous ne réussirons pas ! — Non ! répondit Chen ; mettre la main sur le roi porte malheur! brûler le dépôt, c'est nous priver nous-mêmes de provisions! — Peu importe ! riposta Che-k'i; quand nous serons les maîtres, nous imposerons des taxes; nous aurons de quoi offrir des sacrilices expiatoires aux Esprits;, en attendant, bravons leur colère; nous n'avons rien à craindre, et nous aurons encore des provisions quand nous le voudrons! Chen ne voulut pas suivre ce conseil ; il voulait s'emparer de la personne du roi, non le tuer.

Pendant ce temps, Chen Tchou-leang ^ ig ^, le gouverneur de Ché ^, se trouvait au pays de Ts*ai ^, annexé par le roi de Tch'ou, comme nous l'avons raconté plus haut; les gens situés au-delà de la forteresse de Fangtch'eng -fi ^ lui disaient: il faut aller au secours de la capitale! Mais il leur répondit: les anciens m'ont enseigné que celui gui risque à tout prix sa fortune, est incapable de mesure ; comme un vase trop chargé d'un côté penche et se renverse.

Bientôt cependant, Chen Tchou-leang apprenait le massacre du seigneur Koan-sieou § j^, homme très distingué, qui avait fui le royaume de Ts4 ^, sa patrie, où son père, le fameux Koan-tchong @ (iji, avait été ministre. A cette nouvelle, il se mit en route pour la capitale.

Cheng Jlp, le révolutionnaire, avait essayé d'établir un autre roi ; il voulait mettre sur le trône le prince Tse-liu ^ ^ ; voyant que celui-ci refusait obstinément, il tira son épée : Si vous, descendant des rois, lui dit Tse-liu, vous voulez mettre la paix dans le royaume, et rétablir l'ordre dans notre famille, la couvrir de votre protection, je suis avec vous; mais si vous voulez tout bouleverser, je ne vous suivrai pas, même au péril de ma vie ! Chen lui plongea son épée à travers le corps.

Il réussit encore à s'emparer de Hoei-wang; il le conduisit dans un palais fortifié, dont la garde fut confiée au sicaire Chek^i ;q ^. Mais le grand officier Yu Kongyang ^ ^ |^ parvint

à faire un trou dans le mur, il emporta le roi, et le cacha dans le palais de sa mère, la princesse Yué j||, veuve de Tchao-wang,

Chen Tchou-leang 2t ÎÊ % arrivait enfin. Parvenu à la porte nord de la ville toute la population accourut à sa rencontre ; les uns lui disaient: nous vous attendions comme des enfants attendent leur père bien-aimé; pourquoi votre Excellence ne met-, elle pas son casque? Les brigands pourraient vous décocher, et le peuple perdrait sa dernière espérance. Sur ce, le bon général mettait son casque. Un peu plus loin, d'autres lui criaient: les jours nous semblaient des mois, à vous attendre ; votre arrivée nous sauve de la mort ; elle nous apporte la paix et la joie ! Mais pourquoi votre Excellence nous cache-t-elle sa figure que nous sommes si heureux de contempler? Et le brave général, ému de ces acclamations, était obligé d'enlever son casque^ pour donner satisfaction aux plus impatients.

Chemin faisant, il rencontra Kou g, le chef des censeurs, qui conduisait un détachement de soldats, et voulait se joindre aux brigands: Ne savex-vous pas, lui cria Tchou-Ieang, que les princes Tse-si et Tse-k^i ont sauvé le royaume? Voudriez-voua faire cause commune avec leurs meurtriers?

Kou était couvert de honte ; il se mit aussitôt aux ordres du général ; celui-ci l'envoya immédiatement avec le peuple, attaquer le palais du prince assassin. Chen se voyant serré de près, s'enfuit dans les montagnes où il se pendit; ses compagnons emportèrent son corps, et le cachèrent si bien qu'on ne put jamais le trouver.

Le sicaire Che-k*i ^ ^ avait été pris vivant; on lui demanda où était le cadavre de Chen: je t^ars bien, répondit-il, où mon seigneur «t maitro est mort; mais il m'a défendu de le trahir, — 8i vous no dites pas où il esY, nous allons vous bouillir! lui criait-on. — Oui, répliqua le brigand, le cours des choses est ainsi; vainqueur, j'ousse été ministre; je serai bouilli! soit! Le pouplo se jeta sur lui, ot le plongea dans une chaudière d*eau bouillante.

Ln prince Yen ||§, lils de Chen, réussit à s'enfuir au pays de K*ooi-hoang }{|'[ J5[ (1), dans le royaume de Ou ^. Chen Tchouloang, le sauveur de la patrie, dut, d'abord remplir, à lui seul, la charge cies deux ministres assassinés; quand la paix eut été réta))lio, il constitua premier ministre le prince Ning $, fils de Tse-si ; puis il nomma ministre de la guerre le prince K'oan *, fils do Tsok^i; lui-m(^me se retira plein de gloire dans ville ae Ché î|.

Année 'i78. Pendant ces troubles intérieurs, les gens do Tch'en |^ avaient fait une invasion dans le royaume de Tch*ou ;

(I) K't«'i'l'*>*iiM-»ï»»»H U préffcture nctuell»' tle Ninpkouo fou ^ 0^ j^ ï^'Hï^^• hOfi}, luftinon \\$ connut pM %\\ iuite l'endroit (QouTMur, p, 438).

dès que la paix eut été rétablie, on décida de punir cette félonie en rasant tous les blés du pays. Hœi-wang consulta d'abord le grand-maître Tse-kou ^ |g, puis Chen Tchou-leang, sur le généralissime à nommer pour cette expédition.

Tse-kou répondit: Tch'ai-kiu H ^, le commandant de la droite (Yeou-ling 3g ^), et Lao ^, Taide de l'historiographe (TsouO'Che /£ ^), ont tous deux accompagné les ministres, dans la dernière campagne au pays de Tch'en ; ils sont tous deux très capables.

Chen Tchou-leang répliqua: si les chefs sont d'une naissance vulgaire, l'armée facilement les méprise; je crains que ces deux dignitaires no puissent pas se faire obéir !

Cependant, repartit Tse-kou. Koan Ting-fou H X ^ ^^^^^ un simple prisonnier du pays de Jo ^; notre grand roi Ou ^ en fit un chef d'armée ; et c'est lui qui subjugua les principautés de Tcheou ji\ et de Leao ^, de Sœi gg et de T*ang Jgl; c'est encore lui qui commença la conquête des pays occupés par les sauvages Man 9 (vers Tan 700). P*ang Tchong-choang ^ j^ ^ était un prisonnier de Ohen ^ ; notre roi Wen-wang "^ J en fit son premier ministre ; c'est lui qui soumit enfin les principautés de Chen ^ et de Si ^g, ; lui qui amena les princes de Tch'en |^ et de Ts*ai ^ à reconnaître le roi de Tch*ou comme leur suzerain : lui étendit notre domination jusqu'au fleuve Jou jfçn Voilà les œuvres du talent ! Peu importe s'il est de basse extraction !

Chep Tchou-leang reprit : si c'est le décret du ciel, il n'y a pas de doute que la principauté de Tch*en f^ ne périsse ; toutefois il ne faut pas oublier que le précédent premier ministre avait de quoi en vouloir au prince de Tch*en f^ ; si donc "le ciel veut se défaire de lui, pourquoi n'emploierait-il pas le fils du premier ministre, plutôt qu'un autre ? Votre Majesté peut bien laisser de côté ces deux ofïiciers, qui n'ont pas des talents exceptionnels !

Hoei-wang ne savait à quoi se résoudre ; il consulta les sorts, sur la nomination de Kong 8uen-tch*ao ^ J^ }§J, fils du premier ministre, qui était alors gouverneur de Ou-tch*eng |^ ^. La réponse ayant été favorable, on lui confia l'expédition, avec ordre de s'emparer de tout le blé du pays. Les gens de Tch^en [^ opposèrent une grande résistance ; mais ils furent complètement battus, et l'on mit de suite le siège devant la capitale. En automne, h la 7^"^*' lune, au jour appelé Ki-mao g, ^, on mettait le prince à mort, et l'on annexait définitivement ce pays au royaume de Tch'ou.

Les princes de Tch'en |^ étaient les descendants de l'empereur Choen ^ ; ils avaient réussi à conserver intact leur territoire pendant les trois grandes dynasties impériales Hia J|[, Chang 1^ et Tcheou ^, sans que le Ql de leur généalogie fût un instant

interrompu. Après le désastre que nous venons de raconter, cette famille émigra au pays de Ts'i ^ ; elle y devint puissante, trop puissante même ; car elle finit par y usurper le trône (T'ong-kienkang-mou aï C IH Sn à Tannée 478).

A propos des nouveaux ministres à établir, après le massacre de Tse-si et de Tse-k'i, l'historien raconte la chose comme il suit: Hoei-wang et Chen Tchou-leang |;l|; ^^consultèrent les sorts (1), pour savoir s'il était bien de choisir comme premier ministre le prince Tse-liang ^ J, propre frère du roi. Tchou ^, gouverneur de Chen ffQ rapporta la réponse ; elle était favorable ; mais la tortue (bu plutôt ses interprètes) avait ajouté : seulement, ce prince dépassera vos espérances ! Que pouvaient signifier ces paroles ? On était perplexe ! Chen Tchou-leang dit alors : un prince, frère du roi, premier ministre, qui dépasse les espérances ! Cela veut nous avertir qu'il fera révolution. Sur ce, on récarta.

Quelques jours plus tard, on consultait de nouveau les sorts, sur la nomination du prince Tse-kouo -J g ou Ning ^, fils de Tse-si ■? If î ï^ réponse fut simplement favorable ; c'est lui qui fut élu premier ministre.

En 477, une armée du pays de Pa g^ faisait la guerre au royaume de Tch'ou et mettait le siège devant la ville de Yeou gp (2). On proposa à Hoei-wang de consulter les sorts, pour savoir qui serait le généralissime de cette expédition ; il refusa en disant : dernièrement, la réponse de la tortue, au sujet du prince Tse-kouo •? H, a été celle-ci : c'est un homme selon votre désir ! Que voulons-nous de plus ? Ainsi c'est lui qui fut chargé de repousser l'invasion. 11 demanda deux aides. Hoeiwang lui dit : prenez Ou Yeou-yu ^ ^ ^, qui a reçu un coup de lance en protégeant mon père; et Wei-kou î^ @. le directeur des travaux publics, qui lança les éléphants sut* l'armée de Ou.

A la 3»*'»<* lune, ces trois généraux anéantissaient, les troupes de Pa, devant la ville même quelles assiégeaient. En récompense, Tse-kouo devint seigneur de Si ^ (3).

L'historien ajoute ses réflexions philosophiques à la manière des lettrés : l'homme sage, dit-il, remarquera que Hoei-wang sut

(1) Pour indiqiKT co m'unt dv con8ultati{^n, l'auteur emploie les caraetères MeijMMio Jpt 1^ i (laîiH ee caH, KatiK rien énoncer de précis on se eoîitentait de demander i\ la tortue divinatoire, si ce qxw. l'on avait desst in de faire était bien ou non.

(2) Veou la capitale de cette petite principauté était à 12 li nord-est de Siang-yan^ fou si W Jff \ Hou-pé] ; seH princes étaient de la famille Man § » et avaient le titre de vironiteH Use "f ). Actuellemeut il n'en reste que le petit hameau appelé Yeou-tsiu Je JR (^. Fa-, vol. 70, p. S) — (Histoire Siang-yang-fou, vol. 1, Jl ^ p. 8, vol. 1, HF^ p. 1).

(3) Hi- c'est Nei-hiang bien jfj 1^ J||i dans la p: t^fecture de Nan-yang fou J^

choisir les officiers qu'il lui fallait, pour exécuter ses desseins. he livre de la dynastie Hia [Hia-chou ^ H^] nous donne cet avis : i< le chef des devins commence toujours par fixer sa détermination ; puis, il la soumet à la décision de la tortue divinatoire (1)». — Un saint n'a pas besoin de consulter les sorts, ni par l'achillée, ni par la tortue ; parce qu'il sait tout, et n'est jamais perplexe. Cela s'applique bien au roi Hoei-wang ! (2)

En 576, au printemps, les gens de Yué j^ envahissaient le royaume de Tch'ou. Chose bien étrange ! Car la mère de Hoeiwang était une princesse de Yué, comme nous l'avons vu. Chose ])Ius curieuse encore ! C'est que cette invasion n'était qu'un simulacre, destiné à tromper le roi de Ou ^. On voulait se jeter sur son pays au moment où il ne l'attendrait pas, voyant qu'on était engagé dans une guerre avec un si grand état. Ainsi en arriva-t-il.

Mais Hoei-wang n'était nullement averti du complot ; il envoya les généraux Kong Tse-k'ing ^ ^ jj et Kong Tse-k'oan S "F t repousser cette agression ; ceux-ci se rendirent jusqu'à Ming ^ (3), mais ils ne purent joindre l'ennemi, qui simulait la fuite à leur approche ; ils revinrent donc à la capitale.

On voulut cependant prendre une revanche. Chen Tchouloang tt ^ fSI lui-même, malgré son grand âge, fut mis à la tète de l'expédition : ce qui prouve l'importance qu'on y attachait. Il envahit le pays des sauvages orientaux (Tong-i J^ ^); trois tribus entières, hommes et femmes, vinrent faire leur soumission (4).

Keou-tsien ^ 01, le roi de Yué, grand-père maternel de Hoei-wang, ne voulait pas faire la guerre à son petit-fils, comme nous venons de le dire ; il conclut facilement un traité de paix ; puis il se jeta sur le royaume de Ou ^. Ce fut une lutte à mort pendant trois ans ; elle finit en hiver de l'année 473, par ranéantissement du pays, et son annexion au royaume de Yué.

Dès lors, Keou-tsien ^ 01 devint le plus puissant de toute la Chine, honoré par l'empereur lui-même ; il commença anssi à agir en maître ; il ordonna une réunion de tous les vassaux à Siu ^ (5) ! là, il adjugea à Hoei-wang tout le territoire situé

(1) On s'en doutait bien ! La tortue ne dit que ce qu'on lui fait dire! Les devins ne trompaient que les badauds.

(2) Le saint I entendez; le vrai lettré! le sage, Thomme de génie enfin, comme le sont ces messieurs.

(3) Ming=endroit inconnu.

(4) Les sauvages orientaux, et les trois tribus (San-i ZZ ^)=étaient dans la province actuelle de Tché-kiang, dans les territoires de Weii-tcheou J^ 9T|, Tai-tcheou

i? ÎTH <^t Ning-pouo ^ jjE ' ait 1^ commentaire impérial.

(5) Siu=sa capitale était à 50 11 nord-ouest de Se-tcheou flS /H [Ngan-boei] (p. Fa., Tol. 21, p. 37, où cette donation est insorite).

entre sa frontière orientale et la rivière Se f|g (1) ; c'était donc tout ce bassin du fleuve Hoai f^, pour lequel le royaume de Tch*ou avait eu tant de guerres avec celui de Ou ^. —

Cet acte de générosité avait de quoi surprendre, de la part d'un homme comme Keou-tsien ; Thistoire nous en donne l'explication : Keou-tsien méditait une campagne contre le royaume de Tsin § ; son armée était épuisée par ses luttes contre le pays de Ou ; il fallait donc se procurer des auxiliaires ; il était naturel de s'adresser à son petit-fils, plutôt qu'à tout autre.

Le grand officier 1-siang ^ 4B ^^^ alors à Hoei-wang; votre grand-père a perdu ses meilleurs ofticiers : ses meilleures troupes sont anéanties ; son matériel de guerre est en piteux état ; dans sa détresse il s'adresse à nous pour avoir des soldais contre le royaume de Tsin; c'est avouer sa faiblesse; levons une armée, puis demandons une partie du pays de Ou qu'il vient de s'annexer. Hoei-wang suivit ce conseil.

Keou-tsien était furieux ! Il voulait sur le-champ déclarer la guerre au pays de Tch'ou; mais son fidèle conseiller Wen-tchong ^ ®7 le fameux Ta Fou-tchong ';f^ ^ @, l'apaisa en lui disant : nous sommes épuisés par nos dernières campagnes; une nouvelle guerre, surtout contre un si puissant royaume, pourrait être notre ruine; il vaut mieux l'amadouer!

D'après ce conseil, Keou-tsien céda un territoire de cinq cents li ; c'est-à-dire toute la région située à l'ouest de la montagne Lou ^ (2). On était alors à la fm de l'année 173.

Tant que vécut Keou-tsien, l'histoire de la Chine n'est occupée que de lui ; elle ne parle point du roi de Tch'ou ; celuici cependant se gardait bien de lui faire la cour comme les autres princes ; il voulait garder sa liberté. Avait-il même des vues ambitieuses sur ce pays de Yué ? Il serait téméraire de l'affirmer ; nous verrons pourtant, dans la suite de ce récit, le roi de Tch'ou maître et dominateur absolu de toute la Chine, après qu'elle aura été unifiée par le terrible Che-wang j^ 3E» ^^^ ^^ Ts4n ^.

Pendant dix ans, silence complet sur le royaume de Tch'ou. Le fameux historien Tsouo K4eou-ming 4 H5 Bfl s'arrête à l'année 468 ; et même, dans les derniers temps, son récit est très maigre ; il ne donne que des fragments.

En 463, Hoei-wang députait une ambassade solennelle, pour saluer le roi de Ts'in ^ qui commençait à prendre de l'importance.

(1) La rivière Se=a sa source dans la moiitaprne Vei-wei Pp ^» à W> li snd-oBt <!.> Se-choei hieii lE9 ^ ^) qui est à 90 li à l'est de sa préftcîture Yen tcheou fou ^ yf\ J^ [Chau-tong] (g. Fa., vol. 32, p. 14).

(2) La moutagno Lou = maintenant inconnue.

A cette époque, il y avait révolution au pays de Tsin <§ ; le résultat final fut la division de ce royaume en trois principautés ; c'était la disparition d*un grand rival. Désormais la lutte sera circonscrite entre Tch*ou et Ts'in $^ ; elle sera terrible ; le premier sera d'abord anéanti, comme les autres ; mais il se relèvera promptement de sa ruine, et supplantera son adversaire ; ce sera désormais le véritable empire de Chine.

En 447, Hoei-wang anéantissait la principauté de Ts'ai ^, et l'annexait définitivement au royaume de Tch*ou; son dernier prince, nommé Ts*i ^, mourut en exil. Ce petit état avait duré 676 ans, et avait eu 25 princes ; dans les derniers temps il s'était mis à la remorque du royaume de Ou, et l'avait aidé dans sa grande guerre contre Tchao-wang, comme nous Tavons raconté; il en subissait maintenant la peine dernière. Son territoire était comme la porte de communication des deux rivaux; voilà pourquoi l'un et l'autre voulaient à tout prix en avoir la suzeraineté; c'était aussi le point de contact avec les pays proprement chinois.

Le recueil intitulé Hoang-tsing-king-kiai ^ JK fE M^ ^^l* 105, a une savante dissertation sur les rapports mutuels entre le royaume de Tch'ou et la principauté de Ts*ai; celle-ci est appelée le Tchang ^g de Tch'ou ; or, d'après le dictionnaire de K*ang-hi j^ ^, le tchang ]^ c'est l'âme de celui qui a été dévoré par un tigre ; cette âme suit le tigre partout, comme son ombre. On comprend le sens de l'allusion

En 445, une armée de Tch^ou anéantissait aussi la petite principauté de Ki ;fË (1), dont la capitale était Choen-yu j^ ^. Cet état avait duré 678 ans, et avait eu 21 princes ; ceux-ci se disaient descendants de l'empereur Yu -^ ; en cette qualité, ils avaient le droit d'avoir la musique, les rites, les habits,, les voitures des anciens empereurs.

Confucius dit à ce sujet : je pyis bien expliquer les rites de la dynastie Hia J; mais je ne puis appeler en témoignage ceux de Ki ;f;Q; car, quoique transmis par les empereurs, ils n'y ont

(1) La principauté de Ki= donnée en fief par Ou-\vang$C ï? delà dynastie Tcheou ^ » était à 120 li à Test de K'ai-fong fou ™ ^ iff [Ho-nan] ; ses princes avaient le titre de ducs, selon certains auteurs ; de marquis ou de comtes, selon d'autres ; la question n'est par claire. C'est après plusieurs migrations qu'ils avaient définitivement fixé leur capitale à Choen-yu. Cette ville était à 30 li nord-est de Ngan-k'ieou bien 5? A JiS) qui est à 160 li sud-est de sa préfecture T'sing-tcheou fou fj yf\ j(5f [Chan-tong] . Cette principauté comprenait aussi une partie du territoire de Kiao-tcheou J5 yf\ , connu maintenant des Européens par l'occupation des Allemands. Les recueils géographiques parlent de cette principauté comme d'une position stratégique très importante.

(Kiang-yu-piao, vol. Jt » p. 10) — (p. Fa., vol. 10, p. p. 20 et 36) — (g. vol. 1, p. 12; vol. 35, p. 20; vol. 36, p. 10).

pas été ooniervéi intacts ; oe peuple vivant au milieu des sauvages (i 3l|(), a oublié les traditions et les usages chinois. Gonfucius était allé étudier ces fameux a rites antiques » dans le pays de Tan $|S (1), qui, quoique minuscule, avait de vrais sages. On voit par \h combien peu solide est le fondement de ces prétendus « rites antiques » ; ceux de Tan avaient plu au a Saint » ; étaient-ils véritablement aussi intacts qu'il Tinsinue?

En attendant, cette conquête conduisait le royaume de Tch*ou Jusqu'au rivage de la mer jaune ou orientale. A cette épO((ue encore, il faisait un traité de paix avec le pays de Ts4n iPJi, Non rival, dont l'essor était encore plus rapide que le sien.

En 4*32, Hoei-wang mourait après un règne glorieux de 57 ans. Nous avons le regret de posséder si peu de détails de cette longue carrière.

(1) Là principauté de Tan = sa capitale était à 120 li snd-est de I-tcheou fou W /H W fCha-tonng] (Kiang-yu-piao, vol. t» p. 12) — (g. Fa., vol. l,p. 14) — (Tongkien^kaiig-moUf à l'année 445).

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