DISCOURS SUR LE BUDGET ANNAL DE \ 821). (SÉANCE DU 19 DÉCEMBRE
a NN. et PP. SS., je ne demande la parole que pour m'en référer aux opinions que j'ai émises dans d'autres circonstances et qui ne me laissent guère, en ce moment, le choix du parti que j'ai à prendre. Que pourrais-je ajouter d'ailleurs à une discussion déjà si longue et si complète? Il serait difficile de mieux attaquer le matériel d'un budget par des raisonnements et par des chiffres que ne l'a fait, entre autres, M. Corver-Hoofl. Il a très-bien prouvé qu'une charge annuelle de 80 millions de florins est trop au-dessus de nos moyens; qu'il est nécessaire et qu'il est possible de faire des économies ; que nos dépenses
(1) On attribuait à on membrede la 2H< chambre une brochure en faveur du collège philosophique, dont l'auteur anonyme se qualifiait de vieux théologien.
vont toujours croissant; que nous nous épuisons en temps de paix; que nous ne pourrions résister en temps de guerre ; qu'enfin il faut changer de marche et mettre de l'ordre dans nos finances, s'il est possible, pour éviter l'abîme vers lequel nous avançons. M. Corver-Hooft a parlé en excellent député. Suivons tous la mémo ligne, et bientôt il n'y aura plus parmi nous, quoi qu'on en dise, qu'une même nation, qu'une même manière de sentir et de parler. Vous connaissez tous mes griefs, NN. et PP. SS., ils sont devenus vulgaires pour la plupart: d'ailleurs, il n'y a que peu de jours que je vous les ai exposés encore assez librement ici. Si Ton y fait droit, je n'ouvrirai plus la bouche que pour remercier le gouvernement: sinon, je les reproduirai avec plus de force à la première occasion; et cette année les occasions ne manqueront pas. J'ai défendu autant que personne nos intérêts matériels; j'ai très-longuement plaidé la cause de notre agriculture et de notre industrie contre les prétentions exclusives du haut commerce ; j'ai réclamé contre des impôts excessifs, odieux, arbitrairement perçus. Mais, quoique les abus dont je me suis plaint, sous ce rapport, soient grands, je les ai presque perdus de vue au milieu des dangers que courent nos libertés. C'est ici que nous devons nous rallier, NN. et PP. SS., liberté en tout et pour tous! c'est le seul ciment qui puisse tenir ensemble notre édifice social composé de parties si hétérogènes! Liberté des croyances, liberté de l'instruction, liberté delà presse; respect de la Loi fondamentale qui consacre tous nos droits; abolition du régime des arrêtés ou des actes ministériels qui les violent journellement; enfin, liberté, publicité, bonne foi ! voilà quelle doit être notre devise et la règle de notre conduite! Voilà le moyen d'empêcher les étrangers de se mêler de nos affaires pour les brouiller peut-être! Voilà le moyen de les forcer à envier notre prospérité et à louer sans restriction notre gouvernement.
« Tout en voulant éviter aujourd'hui les sujets de discussion,
je m'y trouve entraîné malgré moi. Dans ce .moment même, vous venez de m'entendre réclamer, entre autres, la liberti de l'instruction, et vous avez encore présentes les paroles d'un honorablf collègue, de M. Van Alphen, dont j'estime le caractère et les connaissances, qui vous soutenait tout à l'heure, qu'aux termes de la Loi fondamentale, le gouvernement a le droit d'exploiter exclusivement cette branche deculture morale, parce qu'il a celui de la surveiller. Je pense que c'est une erreur grave. Qu'il me permette de lui demander, si la surveillance obligée, utile, incontestée et nécessaire a la salubrité publique, que le gouvernement exerce sur une foule de manufactures et d'établissement industriels, qui pourraient devenir nuisibles, s'ils n'étaient assujettis à une police sévère, emporte avec elle le droit de les régir exclusivement à son profit? Non sans doute ! Or, ce qui est vrai dans l'ordre matériel, est à plus forte raison vrai dan8 l'ordre intellectuel. Je citerai à notre collègue un homme dont il ne récusera point le patronage, le père de la liberté commerciale, Adam Smith enfin. Ce savant économiste prétend que l'instruction publique doit être libre, tout à la fois dans l'intérêt des sciences et des mœurs. Pour moi, je ne veux pas rentrer dans cette vieille querelle, mais je crois avoir assez bien prouvé autrefois que la liberté de la presse et la liberté des croyances, notamment dans un pays où il y a diversité et rivalité de sectes, entraînent nécessairement avec elles la liberté de l'instruction. Si donc vous voulez diriger l'instruction à votre fantaisie et propager de préférence certaines doctrines, ayez aussi le monopole des livres, et une religion de l'état: sinon vous vous tourmentez en pure perte! Cela me paraît d'une incontestable et d'une effrayante vérité! Je ne sais, si on l'a sentie dans toute son étendue.
« Je regarde le refus d'un budget comme Vultima ratio d'un député; mais enfin, quand la voie des remontrances est épuisée et n'a rien produit, si nous ne voulons nous manquer à nous-
mêmes et à ceux qui nous envoient, il faut bien recourir à ce remède extrême. Depuis cinq années que je siège aux états généraux, voilà le sixième budget que je vote. J'ai accédé aux deux premiers, parce que j'ai cru qu'une grande modération était de l'essence du caractère d'un député, tout autant qu'une granrfp fermeté ; j'ai cru qu'il fallait avertir avant de frapper, et savoir attendre patiemment le bien qu'on réclame avec le plus d'instance. Quant au budget de 1828, je l'ai voté, comme quelques-uns de mes collègues, dans un moment d'effusion, pour rendre grâces au gouvernement d'un bienfait qu'on nous a montré, mais dont nous ne jouissons pointencore. Néanmoins, malgré cette extrême bénignité, tout en suppliant, en temporisant, j'ai exposé mes griefs, et j'ai fait mes conditions: je n'y ai rien gagné: aujourd'hui je ne raisonne plus, je vote contre... »
DISCOURS SIR LES GRIEFS ET LE FlfrlTIONNEMENT. (SKASCE DU 2 MARS 1829.)
« Avant de l'apparition des arrêtés de 1825, il n'avait jamais été parlé sérieusement de matières religieuses dans cette chambre. L'opposition était en général renfermée dans les questions de finance, et elle se bornait à réclamer parfois assez fortement contre les atteintes portées à nos libertés politiques. On se ressouvenait du régime despotique auquel on venait d'échapper, on respirait, on remerciait le gouvernement du commencement de bien-être dont il faisait jouir la nation. C'est assez vous dire que les actes qui ont changé cet état de choses, et dont la nécessité n'a jamais été démontrée, furent une calamité pour le pays et une faute grave de la part du gouvernement. Tout était calme
alors, quoiqu'on eût déjà bien des griefs ; tout est plein d'inquiétude aujourd'hui. D'abord on ne sentit pas bien la portée de ces mesures, parce qu'elles furent assez habilement préparées et palliées, et puis, la plupart des hommes, absorbés dans leurs occupations journalières, ne s'avisent guère de critiquer les actes du gouvernement que lorsqu'ils en ressentent les inconvénients. 11 fallait une de ces mesures qui viennent contrarier les habitudes morales et privées d'une foule de braves pères de familles, pour leur apprendre à s'inquiéter de leurs droits de citoyens, et à les revendiquer. Mais enfin la question parlementaire est devenue nationale : de là le mouvement nouveau qui s'opère autour de vous ; de là la nécessité généralement sentie d'obtenir des garanties ; de là ces cris de liberté de la presse, liberté de l'instruction! jury! responsabilité ministérielk ! plus de régime d'exception! et toutes ces grandes questions constitutionnelles soulevées à la fois (i).
« Au fond cependant il n'y a rien de plus naturel que cette espèce d'émotion qui n'a, quoi qu'on en dise, rien de séditieux, ni de dangereux, et qu'il est très-injuste d'attribuer à des agitateurs. Ceux qui ont pris leurs recours vers vous ont usé d'un droit qui leur est concédé par la Loi fondamentale, ils l'ont fait en termes convenables, et leurs griefs ne sont malheureusement que trop fondés. 11 n'est point pour nous d'atteintes plus vives que celles qui offensent la liberté des opinions. Voilé pourquoi tant de pétitionnaires, animés de principes différents, %t réunissent pour vous adresser les mêmes demandes. Le péril étant commun, la défense est devenue commune. Ce mouvement général se lie si bien aux actes du ministère, que si la première impulsion, l'impulsion sourde mais puissante a été donnée par les arrêtés de 1825 sur l'instruction, l'explosion n'a été
(t) Que le lecteur veuille bien se rappeler ici l'observation que j'ai consignée à la note de la page 230.
réellement déterminée que par le rejet de la proposition do M. de Brouckere et par le nouveau projet de loi sur la presse, d'où l'on a conclu qu'il ne s'agissait de rien moins que d'un combat à mort entre le ministère et la liberté. Un projetoù les délits sont tellement définis, qu'une même parole pourrait paraître indifférente, ou coupable, au gré des juges ; où les peines sont tellement abandonnées à l'arbitraire, qu'on n'a pas trouvé convenable d'en fixer le minimum ; où sont expressément méconnues la responsabilité ministérielle et l'inviolabilité royale, pouvait-il être accueilli parla nation? Tout a été dit sur la liberté de la presse. Il suffît de rappeler qu'elle est l'âme et la vie des gouvernements constitutionnels et la meilleure garantie des autres libertés. L'opinion n'est plus seulement aujourd'hui la force d'une nation, mais des nations ; il faut s'y soumettre et l'avoir de son côté, si on ne veut l'avoir contre soi. Laissez donc l'opinion libre, entièrement libre, et ne vous inquiétez que des actions qui troublent la société. Un journal, organe du gouvernement, rapportait ces jours derniers quelques fragments d'un ouvrage nouveau (1) qui a paru à l'étranger, et puis il s'écriait d'un ton satisfait : Voyez comme nous avons eu raison de prendre nos précautions contre ces gens-là! Je ne connais point cet ouvrage, mais je réponds que si nous sommes condamnés à payer pour toutes les sottises que nous ferons, et encore pour toutes celles que nous dirons, et puis pour celles que feront ou que diront les étrangers, le compte de nos libertés sera bientôt fait. Ce système, soit que le gouvernement l'ait adopté par défiance de lui-même ou par défiance de nous, me semble déplorable et impolitique. Si la liberté était bannie de tous les pays de l'Europe, elle devrait trouver son refuge chez nous. Je l'ai déjà dit, Messieurs, dans un pays où tout est différent, les langues, les habitudes, les les intérêts commerciaux, et où il y a deux religions
(1) Aiiribucà un écrivain catholique.
en présence, comment voulez-vous opérer cette fusion qui est le but de tous nos efforts, sans une tolérance générale et absolue ?
« Je réclamai, dûs l'origine, avec quelques honorables collègues, contre les arrêtés sur V instruction. Nous aperçûmes d'abord la liaison intime qui existe entre la liberté de l'instruction, la liberté religieuse et celle de la presse. Nous disions que, pour être conséquents, il fallait les admettre toutes ou les repousser toutes ; que si l'on voulait donner une direction exclusive à renseignement, il fallait la donner aussi à la presse pour ne point perdre le fruit de ses peines.
« Le droit de donner Vinstruction à l'enfant, ajoutions-nous encore, NN. et PP. SS., appartient au père de famille, d'après la loi naturelle et divine. Or, la loi positive ne peutôter ce qu'elle n'a point donné; et ce que cette loi ne peut faire, un arrêté le peut encore moins. Je ne veux point rappeler ici ce que vous avez entendu sur le monopole de l'enseignement supérieur, de l'enseignement moyen et de l'enseignement inférieur, car il y a monopole partout, puisqu'on rencontre? la main du gouvernement partout. Pour être maître aVècole dans un village, il faut une autorisation; celte autorisation s'accorde au concours après un examen comparatif. Le certificat de moralité religieuse n'est plus exigé ; et remarquez que je ne blâme point sous ce rapport la conduite du gouvernement: je le trouve conséquent de ne s'inquiéter point de la religion de ceux qu'il nomme: mais les parents peuvent s'en inquiéter. Aux yeux d'une fouit; d'honnêtes gens la religion est la meilleure garantie pour le bonheur nonseulement de l'autre vie, mais encore de celle-ci. Or, que fera le père de famille dans une commune où le gouvernement ne souffre qu'un instituteur de son choix, qui n'est point de sa religion, ou qui peut-être n'a point de religion? Messieurs, le sentiment de la paternité est le plus fort et le plus respectable de tous, même dans ses égarements. C'est là ce qui explique
comment tant d'hommes, qui ne brillaient pas d'ailleurs par le courage, se sont exposés à Tanimad version du gouvernement en envoyant leurs enfants à l'étranger, lorsqu'on a détruit chez nous les collèges libres. On appellera cette nouvelle espèce de dévouement paternel, fanatisme si l'on veut, mais j'ose dire qu'il ne fallait pas combattre ce fanatisme avec des arrêtés et avec des inspecteurs généraux. Voilà pour la liberté religieuse. Voici pour la liberté politique. La constitution ne peut avoir voulu prêter des armes contre elle-même. Or, plus l'instruction est une arme puissante pour changer les mœurs d'une nation, plus il est dangereux de la laisser dans les mains du gouvernement? Car, qu'est-ce que le gouvernement? Aujourd'hui des hommes; demain d'autres hommes. Les uns peuvent vouloir la liberté, les autres le despotisme; les uns peuvent aimer la tolérance, les autres favoriser telle ou telle secte, ou poursuivre la dangereuse chimère de la suprématie du pouvoir civil ou de l'uniformité en matière de religion. Or, les lois ont justement pour but de metlre la société à l'abri dos passions des hommes et de l'arbitraire inquiet des gouvernants. Je me souviens fort bien qu'on réclamait ici, il y a trois ans passés, la direction exclusive de l'instruction au profit du pouvoir, en se fondant sur les exemples et les ordonnances de Philippe II et de Marie-Térèse, princes catholiques et absolus, et cela sous un prince qui n'est ni l'un ni l'autre. Félicitons-nous plutôt de vivre au XIXe siècle sous l'empire d'une Loi fondamentale qui garantit à chacun la liberté de ses opinions. Le ministère devrait s'expliquer sur les griefs énumérés dans les pétitions. Est-il vrai que les arrêtés de 1825, qui ont servi à détruiredans le midi une foule de petits collèges ou d'établissements particuliers, ne furent jamais appliqués dans le nord qu'à deux établissements catholiques! Est-il vrai que l'instruction protestante y est encore régie de fait par un arrêté du 2 août 1815, dont l'article 2 porte qu'tï est loisible à quiconque s'en croit capable de se livrer à l'enseignement ? Alors la
législation exceptionnelle qui règne dans le midi expliquerai! assez la surprise qu'ont souvent manisfestée nos collègues du nord, quand nous nous sommes plaints des entraves apportées à l'instruction. Est-il vrai que dans certaines parties du royaume où la majeure partie de la population est catholique, presque tous les inspecteurs d'écoles sont protestants? Je ne veux pas pousser plus loin rénumération de ces faits, parce que je suppose qu'on s'empressera d'y mettre ordre. Si certaines mesures n'ont été prises en effet, comme le dit M. le ministre, que temporairement et contre une congrégation fameuse, comment traite-ton si sévèrement de simples religieuses, et même des sœurs morales (i)? }' aurait-il bien grand danger pour l'état quand qudques pieuses filles, vêtues de noir, se réuniraient pour enseigner It catéchisme à de petits enfants et pour prier et tricoter ensemble? Il faut que désormais on y prenne garde; l'attention publique est éveillée sur tous ces faits, et elle en demandera raison.
« On nous a promis une loi pour régler Yinstruction. Ainsi le gouvernement lui-même finit par entendre comme nous Tari. 226 de la Loi fondamentale. 11 s'agit donc de consacrer d'une part, le grand principe de la liberté, et de l'autre, le droit de surveillance du gouvernement et la manière de l'exercer. On vous a parlé de la nécessité et de la possibilité de constater d'avance la capacité des instituteurs par des examens. A mon avis, les examens prouvent peu de chose. 4e crois avoir reconnu par expérience qu'il n'y a qu'un moyen sûr de se convaincre de l'habileté d'un maître, c'est de visiter son école. L'art de professer s'apprend surtout en enseignant. On sait ce que coûtent les diplômes et ce qu'ils valent. Et d'un autre côté, il n'est pa> rare que d'excellents sujets aient été renvoyés par des hommes du même métier, qu'on avait constitués leurs juges: si l'on regarde les examens comme indispensables, une autre question e?t
(1) Espèce de. religieuses danses Flandres, vouées à I nstruction primaire
de savoir par qui et comment seront nommés les jurés: remarquez bien que je ne dis pas tes commissaires.
t On a dit que les pétitions que vous avez reçues étaient vagues et insignifiantes, et qu'elles ne contenaient en général ni raisonnements ni renseignements. Sans doute on n'a pas jugé convenable d'en lire quelques-unes. Je vous demanderai la permission de vous rappeler quelques passages de celle de Liège, sur le jury, réclamé par les signataires pour les délits de la prme. La question m'y semble posée et résolue avec beaucoup do précision :
« Tirés du sein de diverses classes de la nation (disent- « ils), les jurés ont un grand avantage sur des juges placés « dans une même classe et dans une classe à part; ils peuvent « mieux apprécier si l'écrit incriminé a réellement eu sur « le public l'effet funeste qu'on lui attribue, et par conséquent « ils sont plus à même de décider de la véritable criminalité de t l'accusé.
« L'exercice des fonctions de juré (poursuivent-ils) est propre « à former les citoyens aux affaires publiques, à fortifier leur « raison dans des discussions sérieuses, à les élever à leurs pro- « près yeux en dignité morale, à les sortir de la sphère des c intérêts privés, et à donner en même temps à l'esprit public t des lumières, du calme et de la fermeté. »
« Cette belle institution est un vieil héritage de la liberté accommodée par les nations modernes à la forme de leurs gouvernements : à Rome, le peuple était juge en certaines matières qui concernaient la vie et la liberté des citoyens. Mais là les droits politiques s'exerçaient directement : chez nous ils s'exercent par délégation. Or, les jurés représentent aujourd'hui le peuple dans les jugements, comme les chambres le représentent dans la confection des lois. Aussi partout ces deux instutions marchent concurremment.
« En Angleterre, en Amérique, en France, où le peuple est
représenté, le jury existe. Si nous le bannissons, notre pays va offrir une triste anomalie parmi ceux qui vivent sous le régime constitutionnel .
c Une autre garantie qui parait devoir éprouver chez nous la plus grande résistance, est la responsabilité ministérielle, que l'on a traitée d'abstraction chimérique, inconciliable avec l'exercice du pouvoir royal et avec la Loi fondamentale. Cependant personne n'ose plus nier aujourd'hui que la non-responsabilité des ministres ne suppose la non-inviolabilité du monarque: doctrine monstrueuse. 11 ne faut pas revenir sur ce qui a été dit tant de fois. Mais je pense qu'on doit conclure des termes de l'art. 477 que le droit accordé aux états-généraux d'autoriser la poursuite des chefs d'administration ministérielle renferme le droit de les poursuivre eux-mêmes plutôt qu'il ne l'exclut. Maintenant le roi, les ministres, ont-ils si grand intérêt à refuser cette garantie essentielle ? Je ne puis le croire. Il faut choisir entre les systèmes. Tenons-nous au système constitutionnel? Il faut l'adopter avec toutes ses conséquences nécessaires : publicité, jury, responsabilité. Cela nous gêne-t-il trop? Il vaut mieux rentrer franchement sous le régime de la monarchie absolue, pour n'avoir pas un gouvernement constitutionnel par les formes, et arbitraire par les actes. Le retour sincère aux saines maximes est peut-être le seul moyen de mettre tout le monde à l'aise, même les ministres. En effet, le principe de la responsabilité une fois admis, ils n'ont plus rien à redouter de la publicité, pourvu que chacun ait son plan de conduite particulière en harmonie avec le plan de conduite générale du gouvernement. Alors il y aurait unité dans la marche ce celui-ci ; alors les ministres seraient d'accord entre eux et avec euxmêmes ; alors vous ne verriez plus un ministre nier ici sa responsabilité, tandis qu'un autre (i) dirait qu'il veut bien s'y sou-
(I) M. Van Gobelschroy.
mettre pour les actes qui le concernent personnellement. Vous ne verriez pas un ministre conseiller au roi dans un rapport public de ne pas proposer de loi sur l'instruction, et un mois après, une commission nommée pour préparer les matériaux de la loi refusée. Vous ne verriez pas proclamer d'une part la publicité comme condition indispensable des gouvernements constitutionnels, et d'un autre, présenter des projets contre la presse, qu'il faut retirer avant la discussion. Vous n'auriez pas vu successivement envahies la presse et l'instruction par arrêtés; les droits politiques des citoyens restreints ou suspendus par arrêtés ; des impôts créés ou doublés par arrêtés ; une langue nouvelle imposée par arrêtés ; etc.
« J'ai parlé de la nécessité d'avoir un ministère compacte et où les affaires soient mûrement délibérées. De l'avis de tous les publicistes, c'est le conseil qui décide en grande partie du succès des choses humaines. Ce sénat romain qui a subjugué le monde et qui l'a gouverné, qu'était-il autre chose qu'un excellent conseil d'état avec un minstère qui se conduisait d'après des maximes invariables? Et certes l'Angleterre, qui tient aujourd'hui 100 millions d'hommes dans les Indes sous sa domination, croyez-vous qu'elle ne soit pas guidée par une politique aussi habile que vigoureuse ? Elle affranchit l'Irlande parce que le temps du fanatisme est passé. Des intérêts particuliers se trouveront froissés : les anglicans devront renoncer au monopole des places qu'il était si doux de conserver en criant au papisme ; mais l'état y gagnera en union, en force et en sécurité. Dans l'origine des sociétés, un seul homme supérieur à son siècle pouvait conduire une nation. Mais aujourd'hui tout tend au niveau entre les nations et entre les individus, tout suit une marche progressive. Il n'y a plus de suprématies individuelles. L'art des gouvernants consiste désormais à bien choisir les hommes, a embrasser des principes sûrs et à ne point s'en départir. Quant aux petites ruses de la politique, elles ne sau-
raient plus tromper personne. Les paroles qui annoncent un but, tandis que les actions en montrent un autre, ne servent qu'à discréditer le pouvoir. On nous a beaucoup parlé du ministère français qui maintenant a le vent de l'opposition en poupe ; et pourquoi cela? Parce que, de gré ou de force, il est devenu constitutionnel ! Et cette presse si redoutée chez nous, lui est devenue favorable ! Nous avons vécu quelque temps aux dépens de M. de Villèle, des jésuites et de ce qu'on appelait encore avant-hier ici le terrible parti prêtre. En rassemblant mes souvenirs historiques sur le moyen âge, j'ai bien l'idée d'un parti aristocratique et même féodal, et d'un parti ecclésiastique ou prêtre (comme ou le nomme par forme de mépris). J'ai bien aussi l'idée d'un parti roi. Et je sais que tous ont été successivement aux prises entre eux et avec le peuple comme pouvoirs politiques. Mais dans le pays dont vous parlez, le parti roi finit par prévaloir. Et dès le milieu du XVIII* siècle, le haut clergé, le seul susceptible de former encore une espèce de parti, n'avait plus guère que de grands noms et de grandes richesses : alors se découvrit un autre parti qui réunissait aux richesses et aux lumières l'avantage du nombre. Il sentit sa force, et un beau jour il se trouva le maître. Pourtant le parti prêtre, pour ne parler que de lui, était alors riche, puissant, entouré d'antiques souvenirs ; il s'était réuni à la noblesse, et ils formaient ensemble les deux premiers ordres de l'état. Eh bien ! une seule question de l'abbé Sièyes (i), le titre d'une brochure suffit pour les faire tomber tous deux. Cependant vous voulez qu'aujourd'hui le clergé belge, pauvre, san6 droits politiques, sous un gouvernement qui vraisemblablement ne lui prêtera point l'appui de M. de Villèle et des jésuites, envahisse vos libertés ! Mais si cela était, il faudrait bien nous y résigner, car ce serait un miracle plus grand que celui du christianisme bravant la puissance des
(1) Qu'est-ce que le tiers-état?
Césars à sa naissance. Non, Messieurs, il n'est resté rien d'humain à cette religion. Si elle est toujours debout, c'est qu'apparemment les hommes n'ont pu la renverser. J'ai entendu avec beaucoup d'étonnement retentir ici les mots de fanatisme hypocrite, de serpents cachés, de ligue redoutable (i) qui ne réclame la liberté que pour l'envahir !... Mais s'il y a une ligue, il faut la prouver, ou reconnaître franchement qu'on a pris des fantômes pour des réalités. Combien ces idées sont affligeantes ! Si elles prévalaient dans l'esprit du gouvernement, nous serions condamnés à ne jamais jouir des deux plus grands bienfaits de l'ordre social, la paix et la liberté.
« Je ne veux pas prolonger de tels débats. Mais je crois devoir dire un mot, en terminant, des reproches qu'on a adressés aux pétitionaires. On a dit d'une part, que 20,000 individus réclamant étaient bien peu de chose sur une population de 6 millions d'hommes; d'un autre côté, on a dit que nous ne devions pas nous laisser influencer par les masses: certains noms ont paru trop beaux, d'autres trop obscurs. Mais au fond qu'importe tout cela? les pétitionnaires demandent-ils des choses justes ou non? Voilà la question ! S'ils demandent des choses justes, accordez-les-leur pour les apaiser; sinon vous verrez leur nombre s'augmenter de jour en jour ; sinon ce peuple belge, si calme et si grave naturellement, pourrait bien offrir prise aux entrepreneurs d enthousiasme, comme on vous l'a dit ironiquement; et c'est ce qu'il est urgent d'empêcher.
« La nation^it la chambre ont toute confiance dans la sagesse cl la bonté du roi. Mais il est convenable de laisser au souverain le temps nécessaire pour préparer les lois que semble réclamer instamment notre situation actuelle. Une communication directe entre les états-généraux et S. M. est nécessaire et importe à la dignité de la chambre. C'est par ces motifs que
(I) Voiries discours de MM. Sypkens, Bcelacrts, etc.
j'adhérai volontiers au projet qui vous a été soumis par notre honorable collègue M. Le Hon, ou à tout autre conçu dans le même esprit. »