SÉANCE DU 24 NOVEMBRE
« Messieurs, on a dit et répété avec une sorte d'affectation que ceux qui ne voteraient pas l'exclusion des Nassau avaient
peur, ou qu'ils conservaient des arrière-pensées ; que cette exclusion était utile à notre cause, et que le peuple la voulait.
« Je ne crois pas avoir besoin de justifier ici mes intentions. Habitué depuis longues années à une lutte persévérante contre le gouvernement hollandais, tandis qu'il était puissant, ce n'est point son parti que je viens prendre aujourd'hui. Je ne viens pas non plus injurier les Nassau: ils sont malheureux, et ils ne sont plus là; et ce n'est pas ainsi que nous avions coutume de les combattre; c'est l'intérêt de votre propre dignité, de la politique, et de la justice dont les règles nous lient même envers un ennemi, que je viens défendre.
« A toutes ces glorieuses défaites parlementaires qui ont préparé votre grande victoire de Bruxelles; aux combats pour la liberté de l'instruction, pour la presse, le jury, les pétitions, etc., je puis dire: j'y étais! A Liège et à la Haye, aux jours du danger, j'y étais ! Si j'ai le malheur de n'être pointde l'avis d'une majorité toute belge, croyez que ce n'est point par peur, Messieurs; c'est que je ne suis point convaincu, malgré mon respect pour elle, que cette majorité ait raison.
c J'ai cent fois prédit la rupture de ce mariage diplomatique et forcé entre deux peuples différents d'origine, de mœurs, de langage, d'intérêts, de religions. Cette monstrueuse alliance ne pouvait durer quelque temps qu'à force de justice, de tolérance et d'habileté ; et le prince n'eut aucune de ces qualités. Un vice radical existait dans notre constitution même: l'inégalité de représentation. Point de majorité possible dans les chambres, et ainsi point de moyen de contraindre le souverain à gouverner dans l'intérêt général ; à prendre des ministres responsables et capables ; à redresser les abus par le refus de l'impôt. Le roi, né hollandais, entouré de hollandais, ne respirant que le hollandais, n'a jamais connu la nation belge. Qu'en est-il arrivé? c'est que tandis que notre minorité parlementaire succombait toujours dans les chambres, elle triomphait dans la
nation au moyen de la presse. Puisque les puissances avaient voulu que la Belgique demeurât réunie à la Hollande, elles devaient venir à notre secours quand nous fîmes éclater si hautement nos justes plaintes. Elles ne l'ont point fait : la Belgique en a appelé à la dernière raison des peuples. Les traités qui nous liaient à la maison de Nassau sont anéantis; et ce n'est point nous qui les avons rompus. Quatre millions de Belges, fiers et libres, malgré les entraves des Hollandais, n'étaient pas aussi faciles à opprimer que les huit cent mille catholiques du nord, malheureux parias politiques, dont le sort me navre de douleur ! Il n'y avait qu'un moyen d'arrêter l'explosion qui devait avoir lieu tôt ou tard ; c'était de corriger l'inégalité de la représentation par le sage exercice de l'initiative et de la prérogatire royale. Mais le souverain qui n'était que la Hollande personnifiée et en action, et qui ne présentait que des projets de loi s favorables à la Hollande, l'attirait toujours de son côté, et entraînait encore tous ceux de nos députés qui, d'après le mode vicieux de nos élections, étaient naturellement à la suite du maître. Vous savez encore quel abus il fit du pouvoir exécutif, en nous enlevant presque toutes nos libertés par des arrêtés qu'il était impossible d'atteindre dans l'absence de la responsabilité ministérielle. Ce n'est pas une énumérati on complète de griefs que je fais ici ; la liste en serait longue; et, grâces au ciel, elle serait aujourd'hui sans utilité!
« On a parlé de l'administration éclairée du roi de Hollande. Je ne veux pas dire que sous le rapport matériel, il n'ait fait quelque bien au pays; mais les hommes ont, quoi qu'on en dise, quelque chose do plus précieux. C'est lui, lui seul qui s'est perdu, malgré tous les efTorts que nous fîmes pour le sauver. Ot homme avait une pensée fixe, une véritable monomanie: il voulait détruire notre nationalité. Il la poursuivait dans la langue, dans la religion, dans la collation des emplois. Hollandais et calviniste par-dessus tout, il a livré une guerre à mort à la Bel-
giquc et au catholicisme, et il s'y est brisé. L'exemple de Joseph II, tant de fois rappelé à sa pensée, ne Ta point effrayé. Vous étiez l'objet de sa haine, selon que vous étiez catholique ou libéral. Mais si vous étiez à la fois l'un et l'autre, cette haine était double, triple, aussi profonde qu'irréconciliable.
« Je vous demande pardon, Messieurs, de cotte espèce de digression à laquelle je me suis laissé entraîner comme par habitude. J'arrive à la question; ce que je vais dire est une opinion toute personnelle, toute solitaire, consciencieuse, formée dans le cabinet; elle peut être vraie ou fausse: mais la diplomatie qui nous échauffe si fort depuis une demi-heure, n'y est pour rien, attendu que je n'ai eu aucune communication diplomatique ni autre avec qui que ce soit. Lorsqu'à la demande de ces honorables citoyens qui se mirent à la tête de la nation pour la sauver, nous vînmes coopérer ici à la rédaction d'un projet de constitution, nous y insérâmes deux articles, dont le premier porte, que la Belgique forme un état indépendant; et le second, qu'elle ne reconnaît à aucun prince, à aucune famille, des droits antérieurs à ladite constitution. Cela parut assez hardi pour le temps. Et en effet, vous avez déclaré ces jours derniers, c'est-à-dire, environ cinq semaines après, l'indépendance de la Belgique. La nation ▼ous a envoyés ici; vous avez maintenu et légitimé le gouvernement provisoire; vous avez déterminé la forme du gouvernement; vous faites tous les jours acte de souveraineté. Tout n'est-il point là? Qui voulez-vous lier? Vous! contre vousmêmes! Si nous sommes si peu sûrs de nous, j'ai bien peur pour la chose publique! Personne ne doute que vous ne puissiez appeler au trône de la Belgique qui bon vous semblera ; personne n'ignore qu'un prince de la maison de Nassau ne saurait poser le pied sur le sol de la Belgique sans y exciter la guerre civile. C'est un fait tellement avéré qu'il n'y a peut-être pas deux membres de cette assemblée qui oseraient actuellement se déclarer pour eux. Maison veut exclure les Nassau: non-seulement
le père, le fils ainé et le fils puîné, mais encore les enfants, et les enfants de leurs enfants. C'est une race infâme, a-t-on dit (je cite à peu près textuellement), maudite de Dieu et des hommes: anathème sur elle! il est juste qu'elle soit proscrite à jamais, et que les enfants mêmes soient punis jusqu'à la dernière génération pour les crimes des pères ! Messieurs, ce langage m'épouvante et me fait craindre pour notre avenir! Les états ne se fondent et ne se maintiennent que par la justice. La proscription des races esUello plus juste que la proscription par classes ou par catégories? Quand on commença la révolution française, on proscrivit la famille des Bourbons, et on proscrivit aussi les prêtres et les nobles. Trouvez-vous cela juste? Vous voulez exclure les enfants des Nassau, et même ceux qui ne sont point nés ; et vous voulez armer contre eux vos propres descendants ! Vous ne pouvez ni l'un ni l'autre. Plusieurs opinants l'ont si bien senti, que tout en votant pour l'exclusion, ils ont demandé qu'elle fût modifiée de manière qu'elle ne portât que sur les princes de la maison d' Orange-Nassau, parce que, disentils, les collatéraux éloignés de cette famille sont innocents des fautes imputées à ceux qui régnent en Hollande. Eh! quelle différence y a-t-il, je vous prie, entre ces collatéraux éloignés et les jeunes enfants, ou les enfants à naître de ceux que vous voulez exclure dès maintenant? Ceux-ci peuvent-ils être plus coupables que les autres? L'exclusion à perpétuité renferme une impossibilité physique et morale. On a prétendu que cette question était en d'autres termes celle-ci : voulez-vous, ou ne tmkzvous pas pour chef un membre de la maison de Nassau? Je réponds que ce n'est point du tout cela: je viens, je crois, d'indiquer des motifs de raison et d'équité qui peuvent ébranler les hommes les plus antipathiques à cette maison. Il y a aussi des considérations de politique intérieure et extérieure. Le grand inconvénient de ces mesures violentes que l'on adopte en commençant une révolution, sous prétexte qu'elles sont justes et nécessaires,
t est quelles en entraînent souvent d'autres dont les suites sont incalculables. Quand vous aurez exclu les Nassau ù perpétuité, pensez-vous pouvoir vous en tenir là? Si l'on vient vous dire que quelqu'un ourdit des trames en leur faveur, no devez-vous pas surveiller, poursuivre, punir ceux qui seront suspects? Le décret que vous allez rendre ne pourra guère demeurer isolé et stérile, vous devez lui donner une sanction.
« Et pourquoi, je vous prie, cette mesure extraordinaire et extra-légale? Vous avez vaincu ; vous avez déclaré votre indépendance; les Nassau n'existent plus que comme des étrangers: que dis-je? une haine réciproque et invétérée doit vous rassurer contre ces étrangers. Ils sont morts pour vous: les poursuivriezvous au delà du tombeau? Quand la convention déclara la déchéance do la famille des Bourbons, et le sénat celle de Bonaparte, les Bourbons et Bonaparte étaiont fugitifs et dépouillés; et la France demeurait toujours redoutable et puissante aux yeux de ses ennemis. Mais le roi de Hollande conserve son ancien territoire et une partie du vôtre; et la triple alliance de sa famille avec celle de Prusse, et l'union de son fils aîné avec une princesse de Russie, rendent son intluence encore formidable, ie ne crois pas, d'après la connaissance que j'ai acquise du caractère hollandais, que la haine profonde de cette nation pour tout ce qui est belge soit susceptible de s'accroître désormais ; niais je prévois que vous lui fournirez un excellent prétexte de nous faire une guerre à outrance, si vous mettez en quelque sorte la famille de son souverain hors du droit commun et hors du droit des gens. Une exclusion tacite, une simple prétérition ne vous suffit point! Vous voulez une exclusion expresse, absolue, perpétuelle, à la face de l'Europe ; vous voulez enfin une déclaration solennelle d'indignité et d'infamie! C'est un outrage sanglant et gratuit qui peut faire bien du ravage! Réfléchissez-y bien, Messieurs, je crois avoir autant de patriotisme qu'un autre; mais je ne voterais point des résolutions qui tirent à si grande
conséquence par acclamation, comme il me semble que presqu. toute cette chambre y est disposée !
« Et, sous ce rapport, je suis loin de regarder comme futile les craintes manifestées par les honorables députés d'Anvers et de Maestricht. En effet, tout en vous séparant à jamais de la maison d'Orange, vous ne pouvez pas la rayer du nombre des puissances. Dans ce moment même, vous traitez avec elle pour fixer nos limites respectives, si j'ai bien compris, et vous aurez forcément à traiter encore et longuement pour les comptes arriérés de l'ancienne administration et pour les intérêts de votre commerce national.
« La déclaration d'exclusion à perpétuité, considérée en fait, est une mesure purement illusoire. De deux choses l'une : ou votre exclusion sera soutenue par la force des armes, ou elle sera écartée par une force supérieure. Dans le premier cas, elle est inutile; dans le second, les princes proscrits se feraient facilement relever de leur exclusion, comme l'ont fait Bonaparte ci les Bourbons. On a soutenu qu'en excluant les Nassau, nous dominerions la diplomatie qui n'interviendrait alors que pour nous maintenir libres de disposer de notre sort comme nous l'entendrions. S'il s'agissait d'une nation de vingt ou trente millions d'hommes, je comprendrais l'utilité de cette résolution énergique et magnanime! Mais pour nous n'y a-t-il pas plus d'entrai ncment que de sagesse? Qu'avons-nous à espérer de la Prusse et de la Russie en les offensant gratuitement? Je veux bien croire qu'elles ajourneront leurs haines, et l'Angleterre aussi; mais je doute que la décision que nous allons prendre plaise à la haute aristocratie anglaise qui est en majorité dans les deux chambres. Si c'était un fait de politique ou de sûreté intérieure que nous allons voter, point de doute que l'Europe n'approuvât notre conduite ; mais si l'on n'y voit au contraire qu'une exaltation violente qui passe les bornes de la défense naturelle, un acte d'hostilité audacieuse sans objet, alors nous serons blâmés.
Quant à la France, qui est en ce moment notre meilleur appui, il me semble qu'il y a trop d'effervescence dans ce royaume pour que la diplomatie y soit bien maîtresse de ses mouvements. Je crains que, par cette mesure même, et par nos lenteurs, nous ne servions admirablement sa politique si elle a des vues sur nous. Et je vous déclare que cela me déplairait fort; nous avons payé bien assez cher le droit d'avoir une patrie; et je ne voudrais point de la France qui, avec son excellent roi, ne me parait dans ce moment qu'une espèce de république où certes tout le monde n'est pas libre.
« On a invoqué la volonté du peuple qui a fait, dit-on, la révolution. Cela est bon dans la bouche de ceux qui voudraient que tout commençât ou recommençât avec eux ; le pouple n'est pas assez déraisonnable pour prétendre qu'il ait fait à lui seul la révolution. Mais il a glorieusement terminé, par son courage, celle que la tribune et la presse avaient déjà opérée dans les esprits. Le peuple a trop de confiance dans ses défenseurs naturels pour vouloir substituer une volonté aveugle â leur raison et à leur expérience; ce que le peuple veut avec tout le monde, c'est la garantie de toutes nos libertés, c'est l'indépendance de la Belgique, c'est Tordre et la paix, dès qu'elle pourra se concilier avec l'honneur national.
« L'Europe devait connaître votre opinion sur les Nassau, et elle la connaîtra, quoi qu'il arrive. Tous ou à peu près tous les membres de cette assemblée, et même ceux qui repoussent la déclaration d'exclusion solennelle et à perpétuité, ont déclaré repousser la domination des Nassau. Ainsi l'effet sera produit, personne ne voudrait ni ne pourrait changer de parole au grand jour du vote public. Quant à moi, quoique fort peu disposé, comme vous l'avez pu voir, à voter pour les Nassau, après avoir bien consulté ma conscience et la froide raison, je voterai aujourd'hui contre leur exclusion à perpétuité. »
DISCOURS SI R !.A QUESTION DU StfNVT.
(SKANCB DU 17 DÊCEMHRF. I8Ô0.)
« Messieurs, je n'ai que deux mots à dire pour motiver mon opinion: je vois que l'assemblée est pressée d'en finir, et la matière semble épuisée. Je me crois cependant obligé de répéterce que j'ai dit dernièrement dans la délibération préparatoire sur le sénat. Discuter sur l'existence de deux chambres, c'est, en d'autres termes, remettre en question la royauté. Or, vous avez voulu la royauté, c'est-à -dire, un pouvoir unique, très-grand, quoique limité, pourcrapêcher que quelqu'ambitieux s'emparât de ce pouvoir et le rendit illimité. Pouvez-vous maintenant, sans danger pour le trône et pour le peuple même, placer le roi que vous allez élire en face d'une chambre toute populaire, sans aucun pouvoir intermédiaire?
« Dans tous les pays où le régime constitutionnel a prévalu, l'ascendant populaire est devenu immense, irrésistible. La liberté est sentie, appréciée, voulue par les classes inférieures et moyennes comme par les plus élevées. 89, 1814 et 1830 sont trois grandes époques de l'histoire moderne, qui prouvent que quand les gouvernements refusent de marcher avec les peuples , les peuples abolissent les gouvernements et marchent sans eux.
« Après avoir triomphé du gouvernement hollandais, ligué contre nous avec la nation hollandaise ; après avoir écrit dans votre charte que le pouvoir dérive de la nation, ne peut être exercé qu'au profit de la nation et par des ministres responsables; après avoir fait tourner au profit du peuple toutes les forces matérielles et intellectuelles de l'état ; après avoir stipulé qu'il se gou-
vernera lui-même par cette chambre dont il nommera directement les membres ; après vous être assuré une garantie dans l'omnipotence de l'opinion par la presse, et dans la presse par le jury, pouvez-vous craindre encore pour la liberté? Ah ! j'ose le dire, elle seule pourrait attenter désormais contre ellemême ! Ne trouvez point mauvais qu'après avoir si longtemps combattu pour elle contre le pouvoir, nous plaidions aujourd'hui la cause de la royauté absente en faveur de la société ! Je veux que le roi que nous élirons soit assez fort pour pouvoir porter honorablement la couronne de la Belgique ; assez fort pour n'être point tenté de renverser les bornes raisonnables que nous mettrons à son autorité. Considérez cette grande divergence d'opinions qui s'établit entre les peuples ! Les uns croient avoir rencontré la liberté, mais ils n'ont point rencontré le repos, et ils roulent de révolutions en révolutions. D'autres vantent, à cause de cela, les douceurs du pouvoir absolu, pourvu que le monarque soit juste et paternel ; car, disent-ils, sous ce régime, ils sont à l'abri des tempêtes qui désolent les nations qui aspirent à se gouverner elles-mêmes. Évitons, s'il est possible, l'une et l'autre alternatives, car toutes deux ont leurs dangers ; tâchons d'asseoir solidement chez nous la liberté ; mais ne donnons pas au monde de nouveaux motifs de la croire impossible, et de blasphémer une fois de plus contre le plus noble présent que le ciel ait fait à la terre !
« Quoi qu'il en soit, quand une révolution est faite, il faut tâcher d'en recueillir les fruits, et tâcher d'en prévenir le retour. Comprimer l'élan populaire est impossible aujourd'hui, car le peuple est non-seulement le plus fort, mais il connaît sa force. Et c'est, à mon avis, là ce qui exige de la part du législateur les plus grandes précautions.
* Je n'examine point si le peuple est souverain, et dans quel sens cela peut être vrai ou faux. Mais il me suffit qu'il soit le plus fort et qu'il puisse avoir tous les caprices d'un véritable
souverain, pour que je sois convaincu que Ton doit limiter sa puissance et que l'on ne peut mettre sans danger ceux qui le représentent et qui doivent partager plus ou moins ses passions, vis-à-vis d'un roi investi par la constitution de toutes les forces organisées de la nation. H est évident que celui-ci se voyant menacé dans son existence, et ne trouvant pas dans la constitution des armes assez fortes pour se défendre, une lutte terrible s'engagerait entre le roi et le peuple, lutte nécessairement fatale à l'un ou à l'autre ; et, dans tous les cas, mortelle à la liberté.
« Si nous consultons l'histoire, nous verrons une assemblée composée de l'élite d'une grande nation, entraînée souvent au delà du but par l'excès même de son patriotisme; nous la verrons, tantôt pleine de sagesse, retranchant par ses décrets des abus déjà proscrits et déracinés par l'opinion ; tantôt, partageant les égarements populaires et préparant la ruine du monarque en le dépouillant des prérogatives les plus inséparables de la royauté ; tantôt nous la verrons voter certaines mesures avec tant d'enthousiasme, de précipitation, que tout à coup rappelée à elle-même, elle était obligée d'annuler immédiatement le décret qu'elle venait de porter. Voilà quelques-uns des inconvénients d'une assemblée unique. La réunion des pouvoirs en une seule chambre a été justement regardée comme une des fautes les plus préjudiciables à la monarchie et à la nation
qu'ait commises l'assemblée constituante. « Quand on discuta dans cette assemblée la question des deux chambres, dit M. de Montgaillard, le vicomte Mathieu de Montmorenci trouva qu'une seconde chambre était absolument inadmissible, à cause des obstacles qu'elle opposerait à la réforme des abus ; car, si les deux chambres ont la même formation, une d'elles devient inutile, puisqu'elle ne serait plus qu'un bureau nécessairement toujours influencé par l'autre. Si leur formation n'est pas la même, et qu'on adopte le projet d'un sénat, il établira l'aristocratie et conduira à l'asservissement du peuple. »
« Voici maintenant les réflexions de l'historien sur la résolution de l'assemblée constituante. Ces paroles ne sont point de moi, Messieurs, je vous en avertis. « La question d'une seule chambre, dit-il, offrait de grands dangers pour le trône, et c'est par cette raison que les ennemis du trône en soutenaient la nécessité. La très-grande majorité des députés était d'ailleurs d'un© ignorance extrême en matière d'organisation et de pouvoirs politiques : à peine pourrait-on citer cinq ou six députés dont l'opinion fût fixée sur les inconvénients d'une chambre : ces députés étaient, Lally-Tollendal, Dupont de Nemours, Monnier, Malouetet Cazalès. Trop peu de membres du tiers savaient qu'en concentrant en eux seuls toute l'autorité des états-généraux avec l'autorité royale, ils ouvraient la porte au despotisme de la démocratie, qui, s'il n'est pas le plus durable de tous les despotismes, en est du moins le plus terrible, à cause de l'infinité de ses agents et de la continuelle mobilité de ses caprices... (1) » C'est, à ce qu'il me semble, établir la question sur un terrain beaucoup trop étroit ; c'est donner beaucoup trop beau jeu à ses adversaires, que de prétendre que la première chambre doit représenter spécialement les grands propriétaires fonciers. Non ! Messieurs, la chambre permanente doit représenter surtout les intérêts moraux et généraux de la nation.
« La question pour moi n'est pas de savoir (comme on se l'est demandé), si nous avons une aristocratie ou si nous pouvons reconstruire quelque chose qui ressemble à la pairie anglaise ; mais si nous établirons un corps d'observation qui tempère et contrôle au besoin les passions de la chambre populaire, une sorte de second degré de juridiction devant lequel soit portée la cause nationale. Cette première chambre doit être prise, non dans une classe particulière, mais dans celles qui ont le plus d'intérêt à la conservation de l'ordre existant. 11 est faux de
(I) Histoire de France depuis la fin du règne de Louis XVI.
dire qu'elle s'opposera au perfectionnement de nos institution*, c'est supposer qu'elle voudrait se détruire elle-même. Ou s'est beaucoup égayé sur le compte de notre ancienne première chambre ; on a prétendu en induire que l'institution était vicieuse et impopulaire ; mais, en vérité, il n'y avait pas de quoi. La seconde chambre elle-même n'était point nationale ; comment la première l'cût-elle été ? Ce malheureux roi corrompait tout ! 11 avait composé son sénat d'hommes dont le patriotisme était à peu près d'aussi bon aloi que l'orthodoxie de ceux qu'il avait fait membres de la commission du culte catholique, précisément parce qu'ils insultaient tous les jours à la religion «le leurs pères.
« Quoi que vous fassiez, il y aura toujours aristocratie et démocratie, c'est-à-dire des inégalités nécessaires dans la société; il y aura toujours des gens ennemis des innovations politiques et voulant garder leur position, et d'autres cherchant à changer la leur; des espèces do whigs et de tories, partisans, les uns des bonnes vieilles lois du pays, et les autres faisant sonner Lieu haut les besoins du siècle et la nécessité de marcher avec lui. Eh bien, il s'agit d'organiser celte aristocratie et cette démocratie de la manière la plus naturelle et la plus régulière possible.
« La démocratie a sa place marquée dans la chambre populaire; mais il n'en est pas de même de l'aristocratie, qui s'y trouvera toujours en minorité et mal à l'aise. Si celle-ci triomphait dans l'assemblée populaire, ce serait un malheur, car le peuple devrait chercher ses défenseurs en dehors de celte chambre. C'est de l'opposition et du choc régulier de cesdeu\ forces que doit naître le maintien et l'accroissement progressif des libertés publiques.
« Prenons-y garde, Messieurs, toute amélioration pour être durable, doit être lente, sanctionnée par le temps et la contradiction. Ne vous laissez pas séduire par ce qui se passe sous vos yeux. Le gouvernement provisoire a déblayé en lo jours Icdi-
fice du gouvernement hollandais; et chaque jour notre révolution se retrempe et reprend vigueur en rendant a la nation quelque liberté nouvelle. Mais la digue du pouvoir ne se rompt pas tous les jours; et tous les jours la liberté ne saurait couler à pleins bords! Enfin si le sénat résiste obstinément à la chambre populaire, qui doit toujours finir par triompher quand elle a raison, vous pouvez vous ménager dans sa composition môme des moyens de le forcer à marcher dans le sens de la nation. Profitons, Messieurs, de l'expérience d'autrui. Personne aujourd'hui en France, pas plus qu'en Angleterre, pas plus qu'en Amérique, ne révoque en doute la nécessité d'une première chambre.
« Dût-on m'accuser de préjugés ou de pusillanimité, je n'irai point tenter une éprouve périlleuse sur mon pays. La véritable politique, comme la véritable médecine, n'est à mes yeux qu'une science expérimentale et toute d'observation. Je crains les empiriques et leur éloquence passionnée, mais leur métaphysique ne m'en impose point. Je crois bien qu'avec deux chambres notre gouvernement ne sera point parfait, qu'il y aura entre elles de fréquentes collisions d'intérêts et de passions; mais rien n'est parfait dans les institutions humaines, et je n'oserais prendre sur moi d'administrer à mon pays un de ces remèdes héroïques qui peuvent donner la mort.
a Je déclare fermement que je ne suis pas plus disposé à le livrera l'anarchie qu'à le vendre à l'étranger? Je crois qu'une chambre héréditaire, au moins en partie, offrirait plus de garanties de stabilité, plus d'esprit d'indépendance, de sagesse et de conservation qu'un sénat à vie; mais je ne veux point lutter contre des répugnances trop prononcées, quant à présent; je voterai donc, je le déclare d'avance, non-seulement pour un sénat, mais pour un sénat à vie, à la nomination du chef de l'état, et avec faculté d'augmentation. »