SÉANCE DU 4 JUILLET
a Messieurs, je ne me dissimule pas dans quelle position désavantageuse on se trouve placé en défendant l'opinion contraire à celle qui paraît prévaloir dans cette assemblée; cela ne m'empêchera pas de faire mon devoir et de dire ce que je pense au pays, comme jadis je l'ai dit à ce même souverain que le pays a repoussé: l'histoire à son tour dira si nous nous sommes montrés plus sages que lui.
(1) L'auteur ayant inséré ce rapport en entier dans le second volume de cette histoire, on n'en fait mention ici que pour mémoire.
« Il n'a pas dépendu de nous de faire adopter à Londres notre territoire tel que la révolution Ta voulu faire, c'est-à-dire le midi, les Belges et les catholiques d'un côté; le nord, les Hollandais et les protestants de l'autre. Dans une conversation que nous eûmes chez un célèbre ministre d'Angleterre, en présence d'un de ses collègues, nous avons traité la question comme on l'entendait au congrès ; nous nous sommes récriés contre cette manière arbitraire de joindre et de disjoindre les nations sans consulter leurs inclinations ni leurs besoins. Mais à Londres, ceux-là même qui nous sont le plus favorables, ne virent pas précisément les choses comme on les voit à Bruxelles.
« Vous voulez vous séparer de la Hollande, nous dit-on ! eh « bien, vous en avez le droit, et nous n'intervenons pas dans « vos affaires intérieures: c'est un divorce à opérer. Mais quand « on divorce, chacun reprend ce qui lui appartenait person- « nellement. Or, à quelle époque la Hollande et la Belgique « étaient-elles toutes deux indépendantes, toutes deux considé- « rées comme états primitifs, et existant par eux-mêmes dans < l'ancienne balance européenne? 11 faut, pour rencontrer cette « période, remonter jusqu'en 1790. Voilà donc la règle de votre « séparation, la règle de vos droits : subissez-en les consé- « quences, aussi bien quand elles vous sont défavorables que « quand elles vous sont avantageuses ! Comment voulez- vous, « ajoutait-on, que la conférence intervienne pour vous faire a conserver aucune portion du territoire hollandais, lorsque « p'est sur le principe contraire qu'est fondée sa médiation ? « Lorsque c'est én vertu du principe contraire que vous reven- « diquez et le Luxembourg et Maeslricht, et les enclaves de la « Hollande?
« Il est évident en effet, Messieurs, que pendant le temps qui s'est écoulé eutre la première invasion des Français en Belgique jusqu'à leur expulsion, il n'y a plus eu de Belgique proprement dite ; il est bien évident que lorsqu'on 1815, les alliés donnè-
rent la majeure partie de nos provinces comme accroissement de territoire à la Hollande, on ne s'inquiéta pas de déterminer, dans cet amalgame, ce qui doit être considéré comme Belgique ou non ; il est bien évident enfin que, quand le souverain des Pays-Bas divisa son royaume en provinces, quand il mit, par exemple, ou laissa Venloo et Macstricht dans le Limbourg, ce n'était là qu'un acte d'administration intérieure, et non pas un acte extérieur de puissance, de nation à nation. Si vous voulei aujourd'hui créer une Belgique (si c'est bien réellement la ce que vous voulez), il faut vous dépouiller un instant de votre qualité de Belges, de votre rôle de plaideurs, pour prendre celui de juges, et vous demander si, après tout, les puissance» ont pu faire autre chose que ce qu'elles ont fait.
a Si on vous eût dit, au mois de septembre dernier, quand furent faites les premières demandes de séparation à la Hollande, que vous pourriez vous constituer comme nation indi1pendante ; prendre rang en Europe et assurer à jamais votre avenir politique ; que vous auriez une charte rédigée par vousmêmes et la plus libérale possible, et tout cela à la seule condition d'abandonner à l'associé que vous vouliez répudier, tout ce qu'il possédait avant la grande révolution de 1790, ne vous fussiez-vous pas estimés trop heureux?
« Or, Messieurs, parmi les dix-huit articles, il en est qui certainement vous sont très-favorables : il y a lù, quoi qu'on en dise, de grandes dérogations aux protocoles.
« Les puissances n'interviennent plus dans nos aflaircs, à moins qu'elles n'en soient requises par les deux parties ; vou> ne subirez plus, comme on le disait, le joug de la sainte alliance; tout se traitera directement entre la Hollande et vous; c'est par l'intermédiaire du futur souverain que les arrangements pécuniaires, ou concernant le territoire et les limites, vont se conclure, que les relations entre vous et les autres puissances vont s'établir. La question des dettes est décidée à notre avantage. Nous
rejetons tout entier sur la Hollande un fardeau qui l'accable, et nous avons la certitude de la vaincre, si une fois constitués, nous savons lui opposer seulement la force d'inertie, et profiter habilement de ses embarras financiers. Nous pourrons faire ainsi d'importantes conquêtes, qui no nous compromettrons pas. Vous conservez le Luxembourg, et vous aurez Maestricht ; et les droits incontestables de l'ancien prince de Liège sur cette ville vous sont adjugés, puisque vous n'avez qu'une preuve facile à faire pour établir vos prétentions. Des négociations et des échanges vous assureront la partie de Maestricht qui vous manque, à moins de frais qu'une guerre ouverte.
« Enfin les questions du Luxembourg et du Limbourg étant séparées, il ne s'agit plus d'échanges de territoires; il ne s'agit plus de perdre l'un pour conserver l'autre, comme on vous en menaçait.
« Que si toutes ces difli ru liés ne peuvent se terminer à l'amiable, eh bien ! vous aurez recours à la dernière raison des rois et des peuples! Vous ferez la guerre; mais vous la ferez avec votre roi ; le peuple et l'armée sauront à qui obéir ; le pouvoir exécutif, réuni dans une seule main, sera fort; votre triomphe est certain, et si même les chances de la guerre vous étaient défavorables, une nation reconnue par toutes les autres, a toujours des gages assurés d'existence et d'indépendance, que la guerre ni les traités ne peuvent lui enlever.
« Messieurs, je pense que notre futur souverain, appuyé sur l'Angleterre et sur la France, sera puissant et très-puissant. Le ministère anglais qui poursuit la réforme parlementaire au profit de la nation, et qui doit réussir ou succomber lui-même, ne peut que nous être favorable. C'est d'ailleurs un fait dont nous nous sommes assurés sur les lieux; et nous avons pour gage de 3a bonne volonté, et ses principes, et ses intérêts. Quant à la France, non-seulement la politique du futur souverain ne peut lui être hostile, il nous l'a souvent répété, mais il est plus
que probable qu'une alliance de famille viendrait consolider et resserrer bientôt ces relations politiques. Que les destinées delà Belgique constitutionnelle, appuyées sur deux grandes nations constitutionnelles, pourraient devenir brillantes! Quoi qu'il arrive alors, y eût-il guerre, et guerre générale, nous n'avons plus rien à craindre ; nous devons au contraire espérer un accroissement de territoire, nous le réclamerions à juste titre de la politique européenne, et cela pour que la Belgique devienne enfin ce qu'elle pouvait être, unie à la Hollande, une véritable barrière entre les puissances voisines qui seraient tentées de franchir leurs limites. Mais souvenons-nous bien d'une chose, Messieurs, c'est qu'il faut exister avant de croître.
« Le point sensible, le point irritable de la question, que je n'ai point encore abordé, c'est Venlool Nous ne pouvons, dit-on, l'abandonner: c'est une question d'honneur national; cette ville a pris notre parti. Si vous abandonnez ses habitants à la réaction hollandaise, on vous adressera ce sarcasme cruel que vous aurez bien mérité : il était du congrès : il a vendu m frères! J'applaudis autant qu'aucun autre au noble sentiment qui a dicté un si beau mouvement oratoire à l'un de nos collègues du Limbourg, et j'ai ressenti ma part de la prodigieuse impression qu'il a produite dans cette enceinte. Mais, Messieurs, dans un conseil d'état (et permettez-moi de vous le dire, c'est en conseil d'état que vous délibérez maintenant), si on se laissait aller à de magnanimes émotions au lieu de consulter la raison froide et l'intérêt du pays, on compromettrait souvent le pays lui-même. Toute la question pour moi, qui siège ici comme belge, et non comme député d'une province, c'est de savoir si vous pouvez espérer de conserver à la fois et votre ancienne patrie belge et Venloo ? Eh ! Messieurs, si le rejet des propositions qu'on vous fait doit amener la guerre avec tous les désastres qu'elle entraîne, la destruction de votre jeunesse, des propriétés, la perte totale du commerce et de l'industrie avant
même que vous retrouviez une occasion de traiter (ou que quelqu'un traite de vous et sans vous), n'entendrez-vous pas souvent dire : ils étaient du congrès ! ils ont pu sauver le pays, ils en avaient une belle occasion, et ils ne Vont pas voulu! Qu'auriezvous à répondre alors aux pères de famille, aux veuves, aux orphelins qui vous adresseraient ces foudroyantes paroles?
€ Vous parlez d'honneur national ! c'est un mot dont l'effet est magique sur le cœur des Belges! J'ai dit aussi que pour une nation comme pour un homme, la perte de l'honneur c'était la mort! Mais il faut bien s'entendre sur l'acception de ce mot, qui a tant de significations diverses, et dont quelques-unes sont fort arbitraires comme chacun sait. La justice a aussi ses principes qu'il faut consulter, et qui ne peuvent être contraires à ceux de l'honneur. Ou vous voulez traiter, ou vous ne le voulez pas: croyez-vous que les puissances puissent changer les bases qu'elles vous présentent, et d'après lesquelleselles vous accordent rigoureusement tout ce que vous pouvez réclamer comme Belges ? Trois desgrandes puissances sont évidemment favorables au roi de Hollande, qui est désespéré d'avoir perdu la plus belle partie de son royaume, désespéré que l'avènement du prince de Saxe- Cobourg le déshérite à jamais. Si vous vous montrez intraitables, pensez-vous qu'elles ne saisissent pas cette dernière occasion d'écraser à la fois la révolte en France, en Pologne et en Belgique? Le moment est peut-être bien près de nous où va s'engager une lutte à mort entre le pouvoir absolu et la liberté ; et qui vous dit que l'Angleterre, occupée chez elle de sa réforme, et la France, livrée aux émeutes populaires ctmenacée de guerre civile, seront en mesure de s'y opposer?
« Que l'on fasse pour les habitants de Venloo tous les sacrifices imaginables afin d'adoucir leurs pertes, j'y applaudis avec empressement Je suis du nombre de ceux qui pensent qu'il n'y a pas de dédommagement possible pour une patrie perdue. Mais la perdent-ils cette patrie, qui consiste, non pas dans le sol et dans
les murailles, mais dans les lois protectrices des citoyens etdans les institutions ! Ils la retrouveront chez nous d'autant plus généreuse, d'autant plus tendre, qu'ils auront excité plus de compassion.
« N'oubliez pas, je vous prie, que vous êtes ici pour délibérer sur le sort de la Belgique, et non sur celui de Venloo! que quand vous aurez compromis le sort de la Belgique entière à cause de Venloo, cette ville n'en sera pas moins malheureuse, et que, de plus, vous serez hors d'état de lui porter aucun secours.
« Quant à l'amendement de M. Van de Weyer, je ne puis l'appuyer en aucune manière ; il n'ouvre qu'une voie sans issue, et nous sommes pressés d'aboutir à une fin. L'art. 6 des propositions est formel, et la lettre d'envoi porte que tous les articles seront considérés comme non avenus, si le congrès les rejette en tout ou en partie. Il faut interroger sa conscience, prendre sa résolution, et avoir le courage d'accepter ou do rejeter les propositions en entier. Comment recommencer à négocier, aujourd'hui que tout le monde est fatigué de diplomatie? comment conserver plus longtemps à l'égard de Venloo leskUuquo qui laisse la citadelle d'Anvers au pouvoir des Hollandais, qui vous prive de tous les avantages attachés à cette grande ville commerciale, bien autrement importante que Venloo?
« Le prince, dans sa lettre au régent, a promis d'arriver immédiatement en Belgique si vous acceptez les articles: si vous ne les acceptez que sous condition, il se trouve dégagé de sa parole et vous compromettez tout ce qu'il y a d'avantageux dans les propositions qu'on vous soumet. Que si les circonstances changent autour de vous ; si les affaires se brouillent à Texte- • rieur, soit en France, soit en Pologne, si l'on ne cherche enfin qu'un prétexte pour la guerre, le voilà tout trouvé; elle pourra commencer immédiatement chez nous. Comment voulezvous, je le répète, que la conférence abandonne son principe,
qu'elle intervienne pour vous garantir une portion de l'ancien territoire hollandais, lorsque sa médiation même n'est fondée que sur un principe contraire à l'intervention extérieure? lorsqu'elle reconnaît bien votre indépendance nationale parce qu'elle admet le droit d'insurrection, mais non le droit de conquête? Comment pouvez- vous aller vous-mêmes au delà de vos limites belges, tandis que le droit d'insurrection, suite du droit de non intervention, est votre seul palladium, et qu'au contraire le droit de conquête menace votre existence en vous mettant à la merci des grandes puissances plus fortes que vous?
« Je conclus de ceci, qu'il fautêtre juste envers tout le monde: si Venloo appartient au roi de Hollande, je m'oppose à ce qu'on fasse la guerre pour avoir Venloo.
« Si la guerre générale avait lieu immédiatement, comme je le crains, en cas de refus des propositions, la Pologne, dont le merveilleux courage balance les forces gigantesques de la Russie court les plus grands dangers. Ce sont des Polonais euxmêmes qui nous expriment cette crainte, et certes cette considération est bien propre à vous émouvoir vous-mêmes. L'Autriche et la Prusse, contenues jusqu'ici, se réuniraient d'abord à la Russie pour écraser cette brave nation. Elles ne voudraient pas laisser derrière elles un ennemi si redoutable, avant de se porter vers la Belgique et la France.
« Messieurs, je résume en peu de mots mes idées sur cette grande question. 11 s'agit pour nous, non pas de conserver telle ou telle portion de territoire, mais de savoir s'il y aura encore uno Belgiqueou s'il n'y en aura plus. Voulez-vous éviter l'anarchie, ou la réunion à la France, ou la restauration (car vous n'avez plus que ces trois chances; c'est ce que comprennent fort bien ceux qui veulent vous ravir cette dernière planche de salut) constituez-vous.
« Je n'ai rien dit des qualités personnelles du prince, et cefa était fort inutile, puisque tout le monde les a louées. J'ai été