‹ Histoire du royaume des Pays-bas depuis 1814 jusqu'en 1830Chapitre 8 sur 70 · LETTRE DU DIRECTES DES CULTES A L'ARCHEVÊQUE. (4 FÉVRIER · texte numérisé non relu

LETTRE DU DIRECTES DES CULTES A L'ARCHEVÊQUE. (4 FÉVRIER

La lettre de Mgr Mazio, qui annonçait que le saint père improuvait formellement les arrêtés du H juin et encourageait la résistance du clergé, avait eu du retentissement dans le public, surtout depuis la fameuse discussion aux états généraux, où cette pièce avait été citée. Le gouvernement prit l'alarme et adressa à l'archevêque une virulente semonce, dont nous donnerons ici quelques extraits, pour que Ton sache comment M. Goubau défendait les drois des évèqucs belges contre le pape et contre l'archevêque.

« Monseigneur : le roi, qui a connu et seulement par les feuilles publiques, les deux lettres, l'une de M. Mazio, sans date, et l'autre du 16 septembre dernier, que V. A. C. a écrite au gouverneur d'Anvcr3, toutes deux relatives aux arrêtés de S. M. du 44 juin 1823, me charge de vous témoigner son extrême déplaisir du peu d'empressement que vous avez misà informer le gouvernement du contenu de la première, attendu que si la lettre de M. Mazio, ne vous a pas été adressée directement, vous convenez au moins, Monseigneur, quelle vous a été communiquée par une personne qui s'est rendue chez vous à cet effet, et que vous avez jugé à propos de ne pas vouloir nommer.

« S. M. a été d'autant plus étonnée de cette conduite, qu'elle porte avec elle la preuve que V. A. C. a perdu de vue l'obligation que lui impose le serment qu'elle a prêté à son avènement

au siège archiépiscopal do Malincs ; car la lettre de M. Mazio est un appel direct à la dêsoltvissance et à la résistance aux dispositions de S. M., pour ne pas en dire davantage, puisqu'on ose même y rappeler les événements de l'année 1787, ce qui cache des vues qui ne sont peut-être pas difficiles à pénétrer. ïl est vrai que la lettre ne parle que des représentations que les évêques ont faites, dans ce temps-là, à l'empereur Joseph II, mais tout le monde sait que ces représentations ont été le prélude a" une révolte ouverte contre ce prince, à laquelle le clergé n'a certes pas été étranger ; voilà donc des motifs puissants, d'après lesquels vous auriez dû, comme votre serment vous y oblige, faire part de la lettre de M. Mazio au gouvernement.

« Une autre considération qui devait d'autant plus vous engager, Monseigneur, à porter sans délai la lettre dont il s'agit ù la connaissance du gouvernement, c'est que cette lettre, écrite par ordre, présente un empiétement formel sur les droits des évêques du royaume, et que sous ce rapport elle porte un préjudice notable au bien-être de l'état : car dans la supposition que les arrêtés de S. M. du 44 juin dernier continssent des dispositions de nature à compromettre les intérêts de notre sainte religion, ce qui pourtant n'est pas, puisque plus d'une fois il a été dit, tant à vous, Monseigneur, qu'aux autres chefs des diocèses, que vous conserviez dans toute son intégralité l'instruction chrétienne, à laquelle seule vous avez droit de prétendre, dans la supposition, dis-je, que les intérêts de la religion fussent vraiment compromis par les arrêtés dont il s'agit, c'était à vous, à vous seul à agir et nullement à demander ou à attendre des directions ou dispositions du pape. Ce sont les évêques qui sont établis par le Sl-Esprit pour gouverner leurs églises : posuil vos spiritus sanctus episcopos regere ecch'siam Dei(i). Vous êtes les inquisiteurs nés de la foi dans l'étendue de vos diocèses ; vouloir donc

(t) Art.aposl. C. XX, v. 28.

. y faire intervenir le pape, est un renversement de principes ; une aliénation des droits dont vous ne pouvez disposer, et dont le dépôt seulement et l'administration vous sont confiés, un attentat enfin aux libertés de notre église belgique. Certes, reconnaissons-nous dans le chef visible de l'église» la primauté d'honneur et de juridiction, mais cette éminente prérogative ne lui donne nullement le droit de s'ingérer dans les diocèses de nos évéques. Il ne lui est permis d'élever la voix, que si ceux-ci étaient assez malheureux pour altérer les dogmes de la religion, la pureté de la foi, pour rompre l'unité de l'église catholique romaine, dont le pape est le centre, ou pour se rendre enfin coupables d'une négligence marquante dans l'administration spirituelle de leurs diocèses.

« Ce sont là, Monseigneur, des maximes qui tiennent aux constitutions fondamentales du pays, auxquelles on a de tout temps été fortement attaché en Belgique, au point que lorsque les évéques, soit par défaut de connaissance de leurs droits, soit par faiblesse, ont pris leur recours vers le pape pour des objets desquels il ne lui appartieut pas de connaître, le gouvernement les a rappelés à l'ordre. Vous en avez la preuve dans les archives de votre archevêché. Veuillez vous faire produire les actes de 1767, vous y verrez combien la conduite d'un de vos prédécesseurs a été désapprouvée pour s'être adressé au saint père dans une affaire qui n'était pas de son ressort. Il s'agissait cependant d'un point très-délicat relatif au mariage du marquis du Chastelcr avec la veuve Geelvinck d'Amsterdam. Le gouvernement a non-seulement, comme je viens de dire, blâmé la conduite de l'archevêque, mais il lui a ordonné de considérer la déclaration émanée de Rome quoique conforme pour tant aux bons principes, comme non-avenue, avec défense d'en faire usage, à peine que l'affaire serait mise en mains de l'office fiscal, pour être agi à charge de qui il appartient. Vous trouverez même parmi ces actes une dépêche sous la date du 29 août 1767,

— Gi —

adressée par ordre exprès de .l'impératrice Marie-Térèse, datée de Vienne du !2 du même mois, à l'archevêque, pour lui marquer le mécontentement de cette princesse sur la conduite qu'il avait tenue, avec recommandation d'être plus circonspect à l'avenir.

« Le roi, fort de ces principes, fort de ces antécédents, et irrévocablement résolu de maintenir les droits des évêques de son royaume contre et envers tous, d'autant que notre Loi fondamentale même lui en fait un devoir, m'a ordonné de vous recommander, Monseigneur, de la manière la plus forte et la plus positive, qu'au cas qu'il vous fût adressé, soit de la part de M. Mazio, soit de la part de quelque ministre ou agent pontifical, un rescrit, disposition, résolution ou lettre, relative aux arrêtés de S. M. du 14 juin dernier, non-seulement vous n'y donniez ni publicité ni exécution, si vous ne voulez vous exposer aux suites les plus sérieuses (d'autant que pareilles pièces devraient, au préalable, être soumises au placet du souverain) ; mais que vous les remettiez sans délai au gouvernement.

« Quant à la lettre sous la date du 46 septembre dernier, que V. A. C. a écrite à M. le gouverneur d'Anvers, je ne m'arrêterai pas à l'analyser ni à combattre les principes singuliers, erronés, inouïs et inconnus dans les annales ecclésiastiques de la Belgique, qu'elle contient. S. M. se plaît à croire que, dans l'idée dans laquelle vous étiez indubitablement que votre lettre ne devait être connue que du gouverneur d'Anvers seul, vous vous serez, dans un moment de sensibilité extraordinaire, livré avec une espèce d'abandon et de liberté à des doléances que, dans d'autres moments, vous auriez proposées avec plus de ménagement, et que sûrement vous n'auriez pas porté l'oubli des convenances et du respect que vous devez à votre souverain, jusqu'à taxer ses arrêtés de destructeurs de la religion catholique romaine, jusqu'à lui reprocher de manquer aux déclarations et aux promesses que S. M. a faites à ses sujets catholiques

romains, cl jusqu'à vouloir remplacer ainsi s'il était possible dans leur cœur, l'amour qu'ils lui portent par des sentiments de défiance et par des inquiétudes.

« Quoi qu'il en soit, puisque la pièce est devenue publique, ie roi m'a chargé, Monseigneur, de vous en témoigner également son déplaisir, d'autant qu'il semble résulter des informations prises et d'un concours remarquable de circonstances, que cette publicité part du château de Xhos, dans lequel V. A.C. a écrit cette lettre. Au moins son contenu était connu à Mali nés avant qu'elle ne fût mise en mains du gouverneur d'Anvers, et on a appris que c'est de Malines qu'elle a été envoyée au rédacteur de Y Étoile à Paris ; ce qui prouve, Monseigneur, que vous êtes entouré de gens qui abusent de votre confiance, qui vous exposent à des désagréments et que vous feriez par conséquent très-bien, d'éloigner de votre personne.

« Au reste, je ne dois pas dissimuler à V. A. C. que le roi a chargé le ministre de la justice de faire faire les recherches nèces- «tires pour parvenir à connaître les personnes par le fait desquelles la publication de la lettre dont il s'agit a eu lieu.

« Après m'èlre acquitté ainsi des ordres de S. M., il ne me reste que de prier V. A. C. d'agréer les assurances de ma haute considération.

« Le directeur général des affaires du culte catholique.

« Signé: Goudau.

L'archevêque ne se défendit point publiquement.

« Craignant toutefois, dit-il, que son silence ne fût considéré comme un acte d'acquiescement..., et voulant d'ailleurs, pour prévenir le scandale, laisser à perpétuelle demeure un monument de son innocence et de son attachement inviolable à ses devoirs, aux vrais principes et au Sl-Siégc, il fit à la pièce en question une réponse dont copie fut déposée aux archives de l'archevêché.... »

Quoique cette réfutation fût aussi solide que modérée, le consistoire crut devoir la tenir secrète pour ne pas exciter le gouvernement à des mesures de violence auxquelles il ne paraissait que trop disposé.

Je ne suivrai pas plus loin l'intéressante polémique dont je viens de donner des extraits. Je crois en avoir dit assez pour démontrer qu'il a fallu pousser le clergé belge dans ses derniers retranchements, pour l'amener à une lutte qu'il ne cherchait qu'à éviter. Quoi de plus touchant que ces paroles de l'archevêque au roi, dans une requête qu'il lui adressait le 18 septembre 4826!

« Ah ! de grâce, sire, écoutez les remontrances réitérées, mais humbles, du dernier évêque de votre royaume? C'est un vieillard dont les malheurs, les infirmités cl les chagrins ont avancé les jours, qui n'a plus rien à demander au monde, et qui dès lors ne peut avoir aucun intérêt à vous induire en erreur. A-t-il jamais manqué à ses devoirs envers votre auguste personne? A-t-il laissé échapper une seule occasion de vous prouver son inviolable fidélité et son dévouement sans bornes? Ah, sire, il fut des circonstances pénibles où il vous en donna à la face de l'Europe des preuves irrécusables (î), des preuves telles que jamais vous n'avez pu douter de sa bonne volonté à aller au devant de tous vos désirs, toutes les fois que la loi impérieuse de sa conscience ne lui a pas fait un devoir du contraire. »

{Correspondance inédite.) (1) L'archevêque fait sans doute allusion ici à sa conduite dans l'affaire du scr-

mont ù la Loi funriamrnialc.

Nous avons rapporté ci-dessus la lettre de Mgr Mazio, qui prouve que le corps épiscopal tout entier avait protesté contre \e& arrêtés, bien loin de les avoir provoqués. Le clergé en masse ayant suivi cet exemple, le gouvernement ne put lui opposer que la fameuse adresse anonyme des trente-cinq curés du Luxembourg. On lit dans le Recueil des lois et actes du gouvernement, cette pièce qui est précédée du préambule suivant :

« Par missive, en date du 30 octobre 1825, le roi a chargé S. E. le directeur général des affaires du culte catholique de remercier tes trente-cinq curés et desservants du grand duché de Luxembourg, qui lui ont présenté une adresse de félicitations au sujet de l'institution du collège philosophique f et de leur dire qu'il lui a été excessivement agréable d'apprendre que les mesures prises par son arrêté du 14 juin 1825, étaient appréciées à leur juste valeur. »

Voici quelques passages de cette adresse :

« Sire, l'arrêté du 14 juin est venu remplir d espoir les prêtres catholiques romains véritablement attachés aux dogmes de leur sainte religion

c La religion catholique romaine, évidente dans ses dogmes comme pure dans sa morale, devra à Votre Majesté une nouvelle splendeur; et les ministres de nos autels seront avant peu d'années tous dignes de leur haute destination. Les prêtres convenablement instruits deviendront les conseillers des familles, les consolateurs des infortunés, et s'environneront de la considération dont ils doivent jouir pour inspirer l'amour du bien...

« Et si ce précieux établissement pouvait avoir des détracteurs, nous aurions la douleur de voir une partie des catholiques, par un zèle mal entendu, se ranger en quelque sorte sous la bannière de l'empereur apostat qui, pour porter le coup fatal à la religion naissante du Christ, résolut d'exclure les chrétiens des écoles publiques... »

Ces trente-cinq curés et desservants, qui se disaient inspirés par leur attachement à la religion, convaincus de l'utilité de la mesure prise par le roi, venaient l'en remercier, et ils n'avaient pas le courage de se nommer! Quels étaient ces hommes qui ne craignaient point de se mettre en opposition avec leurs chefs spirituels, dans une circonstance si délicate? qui osaient jeter un blâme indirect sur ce clergé dont ils disaient faire partie, en laissant entendre que les prêtres catholiques n'étaient pas actuellement dignes de leur haute mission? Si leur démarche était consciencieuse et spontanée, pourquoi se cacher? Si elle ne l'était point, quel esprit soudait sur eux? Quoi qu'il en soit, ces trente-cinq voix équivoques et ignorées ne troublèrent point l'admirable unanimité des catholiques belges. Je ne sais par quelle malheureuse coïncidence le séminaire général de Joseph II n'avait déjà trouvé quelques partisans, et recruté quelques élèves que dans le Luxembourg! Mais on aurait assurément grand tort d'en rien conclure aujourd'hui, soit contre la doctrine, soit contre les mœurs du clergé de cette province.

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