‹ Histoire du royaume mérovingien d'AustrasieChapitre 10 sur 19 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Chlolaire est proclamé roi de Boorgogoe ; il reçoit à Meli le titre de roi d'Austrtsie. — Élévation d'Amould sor le siège épiscopal de Metz. — Assemblée géDérale de Paris, 014. — Cblolaire II donne poor roi aux Aoslrtsiens son fils Dagoberi, 93GL; puissance d'Amould et de Pépin dans le royaume de TEsi. — Mort de Cblotaire , 628 ; Dagobert réunit les trois royaumes sous sa puissance.

Après la mort de Brunechild , les Bourguignons, encore assemblés en armes dans la plaine de Renève , élevèrent Chlotaire II à la royauté, et ce prince confirma aussitôt à Warnachaire le titre de maire du palais qu'il déclara perpétuel. Dans le même moment un autre seigneur nommé Faruif , qui avait aussi beaucoup de pouvoir et dMnfluence, fut chargé par Chlotaire de parcourir les diverses provinces de la Bourgogne et d'y faire reconnaître Tautorité du nouveau monarque.

Lorsqu'il eut pris, à fégard des Bourguignons, ces mesures de prudence, Chlotaire se dirigea vers le royaume de TEst qui s'était déclaré le premier en sa faveur; à Metz, suivant toute apparence, les Âustrasiens lui déférèrent d'un accord unanime le titre de roi. On pourrait croire toutefois qu'ils ne renon-

cèrent pas pour jamais au privilège de former un royaume particulier, et qu'ils se réservèrent l'espoir de voir placer un jour à leur tête le fils aine de Chlotaire, nommé Dagobert, alors âgé d'environ dix ans. Mais Chlotaire, pour le moment , ne s'occupa que du soin de créer un maire du palais d'Âustrasie : il investit de cette charge, à perpétuité, un seigneur nommé Radon , qui avait probablement montré du zèle pour sa cause.

Nous aurions mieux connu l'origine et le caractère de Radon, si Frédégaire, principalement soigneux de retracer l'histoire des Bourguignons et des Neustriens, n'avait passé avec une rapidité extrême sur les événements accomplis dans le royaume d'Âustrasie. Âimoin, qui écrivait après Frédégaire, attribue à Radon la distinction du mérite personnel '. Ce jugement n'est pas autre chose, sans doute, qu'une présomption favorable inspirée à l'auteur par le choix honorable de Chlotaire. Quelle que soit du reste l'opinion que l'on se forme des qualités de Radon, il est certain que le nouveau maire trouva en Àustrasie des hommes émincnts par l'esprit et le caractère. Àrnould, Pépin, Romaric, le riche et puissant Hugues, qui appartenait peut-être à quelque noble famille de l'Àlemannie, prirent, à côté du maire, la place la plus élevée, et formèrent avec lui le conseil chargé d'administrer le royaume. Dans cette communauté de pouvoir chacun apportait son contingent particulier : Àrnould et Ro-

' Ausirasiis verô Radonem quemdam, probabilis vita? virum

prîBfecit. (L. IV. c. 6.)

marie la connaissance des lois et de Tadministration civile ' ; Pépin et Hugues la science militaire. Chlotaire II était, suivant l'expression de Frédégaire,

un prince rempli de patience^. Ce mot de patience semble bien avoir été choisi par Técrivain pour former un contraste marqué avec le caractère et le gouvernement de la reine Brunechild. Il faut y attacher, sans doute, ridée de cet empire réfléchi que Ton exerce sur soi-même, de cette disposition prudente qui fait préférer, dans l'occasion , la condescendance à la rigueur. C'était là, en effet, un des traits distinctifs du nouveau roi ; il avait une déférence facile à l'égard des hommes, surtout quand la politique lui prescrivait de les ménager. On voit , du reste , qu'il y avait chez ce prince un fond naturel de sévérité, et que la modération n'allait point en lui jusqu'à l'extrême faiblesse. Ajoutons encore au portrait de Chlotaire un penchant naturel, à la générosité et un goût prononcé pour la magnificence.

Après avoir pris possession du palais de Metz, Chlotaire et la reine Bertrude, son épouse, se dirigèrent du côté du Rhin , où le nouveau monarque se proposait , apparemment , de réunir les chefs des nations tributaires établies au delà du fleuve. Chlotaire s'arrêta plusieurs jours dans le palais de Marlheim , vaste et

' Beatus Arnulphus et Romaricus regiis consiliis adbibebantur. {Vita S, Remacli, episc. Traject. Duchesoe, Script. Franc», t. l, p. 642.) — Evenit ut in Chlotarii régis palatio inter cœtcros electus (Romaricus) haberelur. (Vita S. Romarici, ubi suprà.)

' Iste Chlotarius patientia^ deditus. c. 42.

magniûque résidence élevée à peu de distance de la ville de Strasbourg , et qui , embellie à grands frais par Brunechild, s'était toujours partagé, avec Andernach, la prédilection des derniers rois. Dans rassemblée de Marlheim , Chlotaire parut avec toute la pompe de Tautorité souveraine, et répandit parmi ses nouveaux fidèles les grâces et les faveurs. Il voulut montrer aussi que sa justice serait sévère contre la violence et le crime: on le vit, pendant son séjour dans la villa alsacienne , réprimer d'une main vigoureuse les brigandages qui se commettaient sur cette frontière , et dont le nombre s'était accru pendant les dernières révolutions de ^Austrasie^

Peut-être Chlotaire II se trouvait-il encore parmi les Francs de l'Est quand, le 21 novembre 613, l'évêque de Metz, Pappole, termina sa carrière. Le clergé et le peuple de la cité demandèrent pour pasteur l'intendant Ârnould, dont ils connaissaient les vertus et qui était en grand crédit auprès du roi. Ârnould, jusqu'alors, n'avait exercé que des dignités laïques : il était marié et père de deux fils dont l'un portait le nom d'Ànségise etPautre celui de Chlodulf. Mais l'intendant céda à la voix puissante qui l'appelait au ministère sacré. Oda , son épouse, prit le voile dans un monastère de la ville de Trêves, et lui-même reçut , avec le consentement du roi , l'ordination épiscopale". Ârnould devait, suivant le

' Fredeg., c. 43. — Aimoin, lib. IV, c. 6. ' Pagi fixe r^lévation de saint Arnould. sur le siège épiscopal de Melz, à l'année 610; le père Lecoinle, à l'année 611 ; et les reli-

désir de Chlotaîre, continuer de gouverner avec Radon, Pépin, Hugues et Romaric, le royaume d'Àustrasie

Vers le commencement de l'année 614, Chlotaire quitta les provinces franques de l'Est et reprit le chemin de la Neustrie. La ville de Soissons avait été longtemps la demeure ordinaire des princes neustriens. Mais depuis le jour où il s'était vu arracher, par les petits fils de Brunechild, une |>artie de ses états, Chlotaire, on s'en souvient, était allé cacher à Rouen son humiliation et sa faiblesse. Sorti de cet abaissement, élevé par un coup subit au plus haut degré de puissance qu'un roi franc ait jamais atteint, il ordonna de transporter ses

gieux Bénédictins, auteurs de VHistoire de Metz, se rangent à ce dernier avis.

D. Mabillon. dans ses notes sur la vie de saint Ârnould. place le commencement de son épiscopat vers l'année 614. (Acta SS, Ord, S.Bened,, saic. 2, p. 42.) Nous préférons celte da(e de 614. choisie par Mabillon. comme la plus exacte, et en voici la raison. Nous trouvons une charte authentique de Dagobert I, datée de Mayence. le 30 septembre 628. et souscrite par Ârnould, évéque de Metz. D'autre part, le Martyrologe de l'église de Metz donne à saint Arnould quinze ans et dix jours d'épiscopat. II faut donc nécessairement supposer que saint Ârnould devint évéque de Metz vers le commencement de Tannée 614. et qu'il demeura sur le siège épiscopal jusqu'aux derniers mois de l'année 629.

L'auteur de la vie de saint Chlodulf donne, il est vrai, le nom de Théodebert au roi sous lequel saint Ârnould reçut l'épiscopat; mais ce n'est point là une autorité suffisante. Cet écrivain est sensiblement postérieur à l'époque dont il parle. Voulant donner un nom au roi que ne nomme pas l'auteur ancien de la Vie de saint Arnould, il a pensé que ce roi devait être Théodebert II. La charte du 30 septembre 628, donnée dans la diplomatique de Mabillon. est un monument contemporain et d'une autorité décisive.

trésors dans la ville de Paris , dont il avait résolu de faire le siège de sa triple monarchie. 11 s'établit dans l'ancien palais de Clovis, célèbre par ses souvenirs, et envoya aux seigneurs et aux évèques des trois royaumes Tinvitation de se rendre près de lui pour examiner les diverses réformes que demandaient l'administration civile et la discipline ecclésiastique dans toute rétendue de sa monarchie.

Pendant qu'il s'occupait de ces intérêts si. graves, Chlotaire se rappela aussi les violences exercées par Brunechild contre l'ancien abbé de Luxenil. Il chargea Eustase d'aller en Italie inviter Colomban à reprendre le gouvernement de son monastère. Mais Colomban ne jugea point à propos de quitter sa nouvelle retraite où il finit ses jours l'année suivante : Eustase continua de gouverner Luxeuil et de lui rendre sa première splendeur.

L'assemblée générale convoquée par Chlotaire se réunit, vers le commencement d'octobre 614, dans l'église de Saint-Pierre de Paris, et le dix-septième jour du même mois le monarque fit donner une lecture publique des diverses réformes qui venaient d'être adoptées. Ce décret, auquel on avait donné le nom de Constitution générale, présentait, dans l'ordre civil et judiciaire, quelques articles empreints d'un caractère manifeste de réaction contre l'esprit des règnes précédents. Aux abus de la tyrannie fiscale et des jugements secrets, le législateur opposait les textes suivants : « Lorsqu'un homme viendra à mourir sans testament , ses parents , conformément à la loi , héri-

teront de ses biens , sans aucun empêchement de la part des juges. »

c Que dans tous les lieux où quelque tribut nouveau a été injustement ajouté aux autres, il soit fait une enquête exacte et que Tabus soit corrigé. »

« On ne lèvera Timpôt que dans les lieux et sur les objets qui lui étaient soumis jusqu'à la mort de nos parents, de bonne mémoire, les rois Contran, Chilpéric et Sigebert. »

« Que rtiomme libre ou resclave qui n'est pas surpris le vol en main ne soit pas mis à mort par les juges ou par toute autre personne sans avoir été entendu. » *

Cette formelle interdiction des jugements secrets dans les accusations de vol, s'appliquait nécessairement à toutes les causes possibles.

Le décret de Chlotaire ne prévoyait pas seulement l'avenir : un article spécial était relatif aux confiscations prononcées par la reine Brunechild et par Thierry H après la chute de Théodebert. Cet article disait :

€ Ceux de nos leudes et de nos fidèles qui, par suite de l'interrègne, ont perdu quelque chose, seront remis en possession de tous leurs biens, v '

Cette restitution avait eu lieu bien certainement dès l'année précédente, et l'édit de Paris ne faisait que la

' Constitulio Chlotarii régis (Baluze, t. 1, p. 22. D. Bouquet, l. IV. p. 118. — J.-M. Pardessus, Diplomaia, chartœ, leges, t. I. Paris. 1843).

' Ibid.

consacrer et la garantir par un acte public. Cest une chose assez digne d'attention que le texte ofiiciel du décret qualifie d'interrègne l'époque du gouvernement de Thierry II, en Austrasie, et Tintervalle pendant lequel Brunechild avait fait prendre à Sigebert, fils de Thierry, le titre de roi.

Nous venons de voir comment Tédit de 614 soumettait Faction des magistrats aux règles d'une justice exacte et modérée : mais il faut remarquer cependant qu'il n'entendait pas tolérer la licence. Les motifs puissants qui avaient fait établir la police des centaines et des dizaines subsistaient toujours, et l'assemblée de Paris, entièrement d'accord sur ce point avec Chlotaire II , déclara , dans un article spécial , la nécessité de maintenir la paix publique avec une sévère vigilance ' .

Après avoir inauguré de cette manière le commencement de son règne, Chlotaire II s'occupa du soin de donner à sa triple royauté l'éclat extérieur de la richesse et de la magnificence: tous les trésors que s'étaient partagés les rois francs de la Gaule étaient réunis dans sa main. Il voulut donc avoir en premier lieu un trône d'or rehaussé de pierres précieuses : son imagination prétait à cet objet merveilleux une si grande beauté qu'il ne put d'abord trouver dans son palais un artiste qui osât même en essayer le travail. Cependant on lui fit connaître un orfèvre nommé Eiigius ou Éloi, qui avait étudié avec une aptitude

• IbuL

exlraordinaire les (inesses les plus délicates de son art, et portait à un rare degré le talent d'assortir l'or et les pierreries. Chargé d'exécuter l'ouvrage que demandait le prince , il fabriqua deux trônes avec la matière qu'il avait reçue pour un seul. Chlotaire, charmé de la scrupuleuse probité d^Éloi, autant que de son admirable adresse, lui accorda, depuis ce moment, une estime particulière*.

Si Chlotaire aimait la magnificence et les beaux-arts, il n'attachait pas moins de prix à la culture des lettres et à la science de l'administration ; il Qt venir à sa cour les hommes les plus capables de répandre ce genre d'éclat, et on distingua dans le nombre, quoique jeunes encore, Désidérius, de la ville d'Âlbi, et Goëric d'Aquitaine. Eloi, Désidérius et Goëric, liés entre eux par une solide amitié, le furent également avec Ârnould, le plus illustre représentant de l'autorité royale en Austrasie \

La cour de Paris devenait le centre général des affaires publiques : Mais Chlotaire II prenait quelque soin de ménager les intérêts et l'orgueil national des peuples qui l'avaient fait roi. En Austrasie, Radon ayant cessé de remplir les fonctions de maire du palais , qu'il n'avait gardées que pendant un court espace de temps, il fallut lui donner un successeur.

La haute confiance de Chlotaire dans les lumières

* Vita S. Eligii, episc, Noviom, auclore Âudocno, d'Achery. spicil., t. 5. p. 156.

* Vita S. Desiderii, episc. Cadurc. Labbe. Bihlioth. nova, t. 1» p. 699. — Episl, Desideni ad Goêricmn. D. Bouquet, t. IV, p. 39.

d'Arnould ne permet guère de douter que le suffrage de révéque de Metz ne dût peser d'un grand poids dans la balance : la mairie du palais demandait , d'autre part , un homme d'épée , et le résultat de la délibération fut d'élever Taustrasien Hugues à cette haute fonction. Nous voyons, par un passage de la vie de saint Àrnould que Hugues était , non-seulement un brave guerrier, mais encore un seigneur opulent et qui aimait à étaler une grande magnificence'. Arnould, sans avoir de titre oificiel , continua d'être la lumière et l'àme du gouvernement d'Austrasie. Politique dans les conseils, pasteur spirituel du peuple qu'il instruisait dans la chaire chrétienne, répandant les bienfaits avec une profusion toute royale , l'évéque de Metz exerçait un pouvoir presque souverain, fondé sur la plus pure et la plus universelle des popularités *.

Quatre années s'étaient écoulées depuis l'élévation de Chlotaire à la royauté d'Austrasie et de Bourgogne, lorsqu'un événement fit voir que déjà on s'éloignait de ce temps où les rois et les peuples saisissaient avec ardeur l'occasion de porter la guerre chez leurs voisins. Depuis le règne de Childebert H , les Lombards avaient payé un tribut annuel de douze mille sous d'or aux Francs d'Austrasie. Ce tribut avait été apporté trois fois à Chlotaire, lorsqu'en 617 le roi Agilulf conçut

' Frédégaire orthographie son nom avec l'aspiration de la lettre C et l'appelle Cbucus, comme il écrit Cbuni pour Huni. Chucus paraît être le même personnage que nous trouvons avec le nom de Hugo, dans la vie de saint Arnould.

' Vita S. Arnnlphi, passim.

Tespoir d'en obtenir rabolition. Par une précaution adroite, dit Frédégaire, les envoyés lombards eurent d'abord une entrevue secrète avec les maires Gondeland y Warnachaire et Hugues , qui reçurent chacun une somme de mille sous d'or ; ils en offrirent ensuite trente-six mille à Chlotaire : le monarque fit la remise du tribut et signa avec la nation lombarde un traité de paix et d'alliance perpétuelle*.

Frédégaire fut-il initié aux vrais motifs de la négociation? Il serait permis d'en douter un peu. Nous pouvons croire , pour l'honneur de Chlotaire , que ce prince ne se détermina point à un acte si grave , par le faible avantage d'une somme comptante , ni par les seuls conseils de trois ministres qui se seraient accordés à préférer un accroissement personnel de fortune à l'intérêt de leur patrie.

L'année suivante (618) on reçut, en Austrasie, la nouvelle que Chlotaire venait de perdre son épouse, la reine Bertrude, aimée du peuple franc à cause de la douceur et de la simplicité de ses mœurs. Une nouvelle épouse, du nom de Sichild , vint prendre sur le trône la place de Bertrude; mais cette alliance ne devait pas être favorable aux intérêts politiques de Chlotaire : l'empire presque absolu que Sichild exerça dès lors sur les volontés du prince, ne tarda pas à donner de l'ombrage aux seigneurs francs, et bientôt des paroles de blâme se firent entendre dans les trois royaumes.

' Fredeg., c. 45. — Aiinoin, ïib. IV. c. 7.

Les Auslrasiens alors commencèrcot à désirer plus vivement que jamais d'avoir un roi au milieu d*eux. Arnould , qui supportait courageusement le poids des affaires publiques, soutenait la tâche plus difficile encore de calmer les esprits mécontents. Il enviait cha-que jour davantage le bonheur de ces hommes qui , dégagés des passions et des bruits du monde, avaient embrassé la solitude.

Peudant que Tévéque de Metz nourrissait dans son âme le désir secret d'une pareille retraite, on vit arriver en Âustrasie un religieux de Luxeuil, nommé Amatus. Romaric, Tami le plus intime d'Amould, voulut entendre Amatus et Tinvita à sa table qu'il fit servir, ce jour-là, avec plus de richesse que de coutume : un grand plat d'argent, ouvrage antique et d'une beauté remarquable , brillait entre tous les autres et attirait les regards des convives. Vers la fin du repas, Romaric ayant prié Amatus de faire entendre quelque pieuse et utile réflexion , le religieux de Luxeuil lui montrant du doigt l'objet qui paraissait lui faire tant d'honneur: «-Vous voyez ce plat, dit -il, combien pensez-vous qu'il a déjà eu de serviteurs et qu'il en aura encore? Quoique l'on vous serve, vous n'êtes cependant que son serviteur, puisque vous n'en avez que la garde. Votre or et votre argent, est-il dit, se couvriront de rouille, et cette rouille témoignera contre vous, » '

Les paroles d'Amatus firent dans l'esprit de son

' Vtta S, Amaii, BoUand., t. IV, sept., p. 105.

hôte une impression profonde : Romaric se détermina à quiUer la cour et alla prendre l'habit religieux dans le monastère de Luxeuil. Mais quelque temps après, Romaric quitta Luxeuil et alla s'établir dans les Vosges, sur un des sommets du Habend, qui était une propriété de sa famille. Ce lieu fut nommé plus tard le Saint-Mont, et aussi Montagne de Romaric , Romarici mons, Remirempnt'.

Arnould applaudit à la résolution de Romaric, et cette séparation n'en fut pas moins un sacrifice sensible à son amitié. Retenu au milieu des affaires temporelles par des liens qu'il n'eut pas été opportun de briser en ce moment difficile , Tévéque de Metz redoubla de soins et d'habileté pour conserver entre Chlotaire et les hommes de l'Est des sentiments de bonne intelligence. Ses efforts ne devaient pas être inutiles, et, en l'année 622, Chlotaire, cédant au vœu du peuple austrasien , envoya à Metz son fils Dagobert avec le titre de roi.

En accordant cette faveur aux Francs orientaux , le monarque leur imposait une condition qui pouvait les surprendre et leur causer quelque déplaisir. Pour conserver au royaume de Neustrie une supériorité qu'il trouvait toute naturelle, Chlotaire détachait de l'Austrasie non-seulement les provinces d'Outre-Loire, qui en étaient dépendantes, mais encore tous les

^ Au dixième siècle. Remiremont ayant été détruit par les Hou gi'ois. fut rebâti au pied de la colline où existe aujourd'hui la ville de même nom.

cantons situés à Toccident de TÂrdenne el au midi des Vosges. Les Auslrasiens accédèrent, dans Tintérét de la paix et de la concorde, à cette diminution de territoire, mais avec respérance, sans doute, que le royaume de TEst reprendrait quelque jour ses anciennes limites '.

Le fils de Ghlotaire était âgé d'environ dix-neuf ans, et il se distinguait déjà par des qualités brillantes dont les écrivains s'accordent à faire le plus pompeux éloge. Pour rintelligence et le courage, la noblesse de la figure, la force physique et l'adresse dans tous les exercices de la guerre, il y avait, nous disent-ils, peu de rois parmi ses prédécesseurs que Ton aurait pu lui comparer. Il arrivait au moment de cette seconde éducation qui préparait les jeunes seigneurs aux affaires de rétat et les princes aux devoirs de la royauté. Ghlotaire chargea Tévéque de Metz de donner à son fils cette nouvelle éducation. Pépin, élevé récemment à la dignité de maire du palais de Metz à la place de Hugues, partagea avec Ârnould le soin de diriger Tesprit et le cœur du prince qtii venait régner sur TAustrasie.

Clilotaire II , parmi les avantages qu'il s'était proposés en donnant un roi aux Austrasiens, avait bien certainement compté celui de défendre éiiergiquement la Gaule de l'est et du nord contre les peuples de la Germanie. Plusieurs de ces peuples, on le sait, étaient tvi(>utaires de l'Austrasie, et formaient, par leur po-

* Fredeg., c. 47. — Aimoin, lib. IV. — Chroniques de Saint- Denis, lib. V, 6.

»ilion géofTJphique aussi bien que par rinègaUtè de ciTÎiisalJOD. deux groupes assez disUncts Tun de Taulre. Au delà du cours supérieur du Rhin étaient les Souabes, les AUemauds et les Bavarois, qui présentaient quelques analogies de mœurs avec les Francs. Le christianisme avait déjà fait parmi eux quelque progrès : de la cité de Strasbouif partaient plusieurs chemins qui se dirigeaient vers leur pays, et facilitaient leurs relations avec la Gaule.

Il n'en était pas toul à fait de même des chefs et des peuples établis dans les régions plus septenirionales de la Germanie. Les Thuringiens, encore presque Ions idolâtres , ne connaissaient guère d'autre loi que celle de la contrainte , et la ville de Mayence, qui formait le point naturel de communication entre TAustrasie et la Thuringe, n'était point pour cette dernière un rendez-vous fréquemment visité.

Au nord de la Thuringe venaient les Saxons du Weser, les plus violents et les plus indomptables des tributaires de TAustrasie. Habiles à manier ces épées massives qu'ils appelaient sachs et dont les coups presque aussi terribles que ceux de la francisque brisaient les armures , ils menaçaient continuellemeni les tribus franques établies sur le Rhin. Cologne, placée en regard des Saxons, était pour ce peuple une cité ennemie vers laquelle il dirigeait ses attaques formidables, quand un mouvement de révolte le pou<^ ' ait hors de ses demeures.

Si Ton franchissait le Rhin vers ses embouchures , on trouvait au nord de ce fleuve les Frisons, qu'il était

facile de reconnaître à leurs manteaux de couleur blanche ou d'un bleu foncé. En face de ce peuple, qui n'était point tributaire des Francs, s'élevait la cité d'Utrecbt, dernière limite de TAustrasie, du côté du nord. Idolâtres comme les tribus saxonnes et tburingiennes, accoutumés à combattre sur terre et sur mer, les Prisons commençaient eux-mêmes à inquiéter les frontières de la Gaule. A l'époque du règne de Ghlotaire ils avaient à leur tête un chef entreprenant et hardi, nommé Ritzerde , qui s'essayait à combattre les Francs et à piller les terres situées entre le Rhin et l'Escaut'. Il fallut opposer des barrières à l'invasion, et ce fut alors que la cité d'Antwerp, qui est aujourd'hui Anvers, sortit de son obscurité, en servant de défense à l'Escaut contre les guerriers de la Frise.

Tel était donc à peu près l'ensemble des divers peuples de la Germanie qui touchaient à la Gaule. Ils avaient toujours préoccupé la politique des rois d'Anstrasie , et ils n'inspiraient pas moins de sollicitude à Ghlotaire II qui avait appris lui-même à connaître leur caractère et leur importance. Affermir et développer chez les uns l'influence de la Gaule ; dompter autant que possible la barbarie des autres, voilà, sans doute, la double tâche qui était dévolue en ce moment au fils de Ghlotaire \

* Ubbo Einmius. Remm frisonic, lib. XIII.

' Is Chlotarius . . Galliae et Germaniae reges et populos suis habenis studuit coërcere. {Vita S. RemacH, ubi suprà.) — Hic filium suum inclytun) Dagobertum Âustrasiis praefecerat. ejusque dominio Germani» regnam conjunxerat. (Vita S. Landoaldi, Bolland.» XIX. Martii.)

A peine Dagobert avaitril pris possession du palais de Metz, que la paix fut troublée tout à coup par une violente menace d'invasion partie des rives du Weser. Bertoald , duc des Saxons, venait de former contre les Francs une vaste ligue des tribus établies depuis le Weser jusqu'à TEIbe. Ne doutant point du succès , il avait résolu de préluder orgueilleusement à sa conquête par un défi solennel au roi des Francs.

L'histoire de cette révolte, conservée par l'auteur des gestes de Dagobert et par l'écrivain anonyme de la vie de saint Faron , évéque de Meaux , semble bien empruntée à quelque chant populaire et national composé à la suite de l'événement. On trouve , en effet , dans ce récit un ton de sauvage rudesse , un caractère d'héroïsme barbare, qui rappellent les temps les plus antiques de la Germanie. Nous essaierons de traduire quelques passages des narrateurs, en conservant aussi fidèlement que possible leur simplicité originale.

c Dans ce temps-là , dit l'auteur de la vie de saint Faron, la nation saxonne, devenue infidèle et emportée par son humeur farouche, voulut montrer qu'elle avait résolu de n'être plus désormais sous aucune dépendance , et , de concert avec son roi nommé Bertoald , elle envoya des messagers au roi Ghlotaire. » Quand les envoyés saxons arrivèrent en Gaule , Ghlotaire tenait sa cour dans la ville de Meaux , une de celles qui venaient d'être détachées du royaume de l'Est. On amena les étrangers en présence du monarque : il était entouré de ses intimes conseillers, vêtus de leurs manteaux vermeils rehaussés d'or, et parmi eux se trouvait

un riche seigneur des bords de la Marne, nommé Paron, qui avait servi autrefois dans le palais de Metz , sous Théodebert, petit-Gls de Bruneehild* On tit silence, et un des ambassadeurs dit , au nom de Bertoald :

« Je sais que toi Chlotaire, tu n'es pas près de réunir tes forces pour combattre avec un cœur brave contre ma puissance, je sais que tu ne mets pas un si grand espoir dans ton faible cœur. C'est pourquoi je ne permettrai point que Ton ravage désormais cette terre qui ne t'appartient plus, mais qui est à moi, et dans laquelle je vais aller avec confiance établir ma glorieuse demeure. Je t'ordonne de venir au-devant de moi , afin de me servir de guide dans cette terre que je ne connais pas encore. Là, nous déciderons, moi et les miens, à qui nous ferons la guerre; car ce n'est pas sur toi ni sur les Tâches qui t'environnent que nous ferons l'épreuve de nos armes. » '

En écoutant ces paroles Cblotaire fut transporté d'une si vive colère qu'il ordonna de mettre à mort les audacieux ministres de Bertoald. Faron prévint heureusement l'effet de cette funeste sentence ; mais Chlotaire devait répondre au défi : sans tarder il se disposa à marcher contre les Saxons, et envoya dire à son fils Dagobert de prendre les devants à la tête des Austrasiens'.

' On croirait lire une page des vieilles sagas de la ScandiRavic : • Ne vois-lu pas que je t'enlève ton bien, et cependant tu restes muet et courbé sur ton siège. » (Saga de Romond Grypson.)

' Vita S. Faronis. ppisc. Meld. {Aiia SS. Ord. S. Bened., saec. 2. \^. 610.)

Dagobert ayant passé le Rhin trouva les Saxons campés entre ce fleuve et le Weser. Les deux armées se précipitèrent Tune contre l'autre avec fureur : les sachs et les francisques s'entrechoquèrent d'une terrible force, et les Austrasiens, malgré leur valeur, commencèrent à tomber en grand nombre autour de Dagobert. Pendant que le jeune roi soutenait vaillamment l'effort de l'ennemi , un saxon lui déchargea sur la tète un coup de sachs si violent que son casque se rompit et qu'une mèche de ses longs cheveux tomba à terre avec la chair qui les tenait attachés. Un de ses serviteurs, nommé Adtira, s'étant approché aussitôt pour le secourir, « cours vite, lui dit le prince, porte à mon père ces cheveux de ma tète et dis-lui de venir à notre secours avant que tous les hommes de notre armée ne soient tombés sur le champ de bataille. » Le messager, rapidement emporté par son cheval du côté de la Gaule, trouva Chlotaire campé autour du bourg de Glare, près de Liège, dans la forêt des Ardennes. On était au milieu de la nuit. Adtira ayant fait éveiller le roi, lui montra les cheveux de son fils et lui apprit le danger que courait l'armée austrasienne. Chlotaire fit sonner sur-le-champ la trompette d'alarme, et se porta en toute hâte au delà du Rhin.

Les Saxons avaient repassé le Weser pour se préparer à un nouveau combat et offrir à leurs divinités des libations de bière et des sacrifices. Le bruit s'était déjà répandu parmi eux que le roi Chlotaire avait perdu la vie dans cette première bataille, et cette rumeur, parvenue aux oreilles de Bertoald, ne faisait

que rendre plus vive la satisfaction orgueilleuse que lui donnait son triomphe. Mais bientôt arriva Chlotaire avec ses guerriers, les Âustrasiens battirent des mains, en poussant des cris de joie, et les deux armées franques vinrent se ranger ensemble sur les bords du Weser.

Le chef des Saxons était sur l'autre rive , disposé à livrer une nouvelle bataille. 11 demanda ce que signifiait tout ce bruit qu'il entendait ; on lui répondit du bord opposé : le seigneur roi Chlotaire est arrivé , et c'est pour cela que les Francs se réjouissent. Alors Bertoald fît entendre de grands éclats de rire. « Vous avez peur, dit-il, et vous êtes assez fous pour vouloir me persuader un mensonge. Ce roi Chlotaire que vous prétendez avoir avec vous nous savons parfaitement qu'il n'est plus en vie'. »

Cependant Chlotaire était sur l'autre rive. Pour cacher sa présence, il avait relevé ses cheveux pardessus sa tête, de manière que son casque les couvrait entièrement. Lorsqu'il entendit les paroles de Bertoald, il enleva le casque, et aussitôt ses cheveux se déroulèrent sur ses épaules. Bertoald reconnut alors que ce guerrier était le rpi. Toutefois il se mit à rire de nouveau et cria au prince franc : Tu étais donc là, faux animal ! *

* • Espion rusé, tu veux me tromper par tes paroles, et moi je veux te jeter bas avec ma lance. Si vieux, peux-tu forger de tels mon- . songes ? Des hommes qui ont navigué sur la mer des Wendes m'ont parlé d'un combat dans lequel a été tuéHildebrand.filsdeHerebrand. » (Chant de Hadebrand et de Hildebrand. traduction de M. J. J. Ampère).

' Baie ou Bile jumentum. On a traduit ces roots par ceux de vieille

A ces mots Chlolaire ne tint plus de fureur: il s'élança dans le Weser ayec son cheval ; le coursier vigoureux fendit, comme Téclair, les eaux du fleuve, et le roi porté à Fautre bord courut au galop sur l'insolent chef des Saxons. L'armée franque, ayant à sa tête Dagobert et Pépin, était entrée dans le fleuve à la suite du roi; mais pendant qu'elle le franchissait lentement, Chlotaire saisit son ennemi au corps. Bertoald se défendit avec force, et les deux chefs luttèrent avec de terribles efforts , comme ces guerriers des vieilles poésies barbares qui faisaient tout trembler autour d'eux".

Pendant que les deux chefs s'efforçaient de se renverser Fun l'autre , Bertoald dit à son adversaire : ff Lâche-moi, ô roi, de peur que je ne te tue ; si tu es » vainqueur, tout le monde dira que tu as tué Bertoald, » ton serviteur, qui était païen ; si c'est moi qui te I» donne la mort , alors une étrange nouvelle sera en- » tendue chez tous les peuples : on dira que le brave » chef des Francs a péri de la main de son serviteur. »

jument. Bal ou Bil signifiait faux en langue franque, comme on le voit par le surnom de Ballo*mer ou faux roi. Bertoald appelait donc le prince franc un faux animal, parce qu'il avait déguisé sa qualité en relevant ses longs cheveux sous son casque. Cette interprétation a plus de rapport, ce semble, avec le sens du mot Baie et avec la circonstance.

' « Romond assembla toutes ses forces, et ils se saisirent si vigoureusement que des pierres et des poutres se brisèrent ils luttèrent si fort et si longtemps que tout ce qui était près d'eux tremblait, jusqu'à ce que Romond fit tomber son ennemi. ■ (Saga de Romond Grypson,)

Mais Cblotaire, toujours plus animé, redoublait d'efforts pour terrasser son ennemi. Pendant ee temps, le gros de l'armée franque avait traversé le Weser. Les cavaliers qui arrivèrent les premiers crièrent au roi : courage contre ton ennemi , seigneur roi ! Le combat dura encore longtemps. Le roi des Francs était embarrassé d'une cuirasse et d'une cotte de mailles appesantie par l'eau qui l'avait imbibée. EnOn Ghiotaire Gt tomber Bertoald et le mit à mort. Il lui coupa la tête, l'enferra au bout de sa lance et revint avec ce trophée vers les siens, qui accouraient au-devant de lui'.

La mort de Bertoald entraîna la déroute des Saxons. Le vainqueur flt ressentir à ce peuple les terribles effets de sa colère ; suivant les bruits populaires recueillis par les deux écrivains qui nous ont fourni les détails précédents, Ghiotaire, dans sa fureur, n'aurait montré aucune pitié, même pour le jeune âge : il aurait immolé tout ce qui dépassait la hauteur de son épée. Il est permis de douter un peu de l'étrange et inhumaine vengeance par laquelle le prince franc aurait voulu couronner sa victoire.

Le triomphe de Ghiotaire sur la nation saxonne eut un retentissement général parmi les peuples de la Gaule. Il fut bien certainement célébré dans la langue nationale des Francs, et chanté sur la harpe dans les places publiques , aussi bien qu'à la table des rois et des grands seigneurs. Les Gallo-romains le chantèrent

^ Gesta Dagoh. reg., c. 14.

eux-mêmes dans leur idiome. On composa en langue latine une chanson populaire que les femmes répétaient en chœur en frappant des mains. L'auteur de la vie de saint Faron nous en a conservé la strophe suivante qui était, sans doute, la première :

De Chlotario est canere rege Francorum

Qaî ivit pugnare in gentem Saxonum.

Quàm graviter proveDissel missis Saxonum.

Si non fuisset inclytus Faro de gente Burgondionum.

Chantons Ghlotaire, le roi des Francs,

Qui est allé combattre contre les Saxons.

Mal serait advenu aux envovés saxons

Sans rillustre Faron de la race des Bourguignons.

A la fin de chaque strophe on répétait le refrain suivant :

Quando veniunt missi Saxonum in terram FraDcorum,

Faro ubi erat Princeps,

Instinctu Dei transeunt per urbem Meldorum

Ne interficiantur a rege Francorum.

Quand les envoyés saxons vinrent en la terre des Francs Où était le seigneur Faron,

Ils passèrent par la ville de Meaux, et Dieu les inspirait Pour qu'ils ne fussent pas tués par le roi des Francs.

Le gouvernement de TÂustrasie n'était donc pas, ainsi que Ton venait d'en avoir la preuve, un fardeau léger, et, pour le bien soutenir, il ne fallait pas moins au fils de Ghlotaire que le secours des hommes éminents qui lui servaient d'instituteurs et de ministres. Dagobert avait à remplir deux tâches distinctes: il devait protéger le royaume contre les dangers du dehors, exercer son esprit à la science du gouver-

nement. L'évéque de Metz expliquait au jeune roi le texte des lois écrites, lui faisait connaître les coutumes des divers peuples soumis à sa puissance. Dagobert apprenait, tout à la fois, la jurisprudence que les Francs avaient apportée de la Germanie , et celle que Rome avait transmise aux descendants des Gaulois ; de plus, il se pénétrait d'un scrupuleux amour de réquité. Mais à cette disposition heureuse il joignait une humeur violente, impétueuse, qu'il était souvent difficile de réprimer.

A la suite de Pépin et d'Ârnould, des hommes d'un mérite supérieur entrèrent dans les conseils de la cour. Tel fut l'aquitain Modoald, beau-frère de Pépin et que l'église de Trêves venait de choisir pour son évéque ' ; tel fut Cunibert , archidiacre de la même église. Fils d'un seigneur franc nommé Crallon, établi sur les bords de la Moselle, Cunibert avait été nourri dans le palais des derniers roisd'Àustrasie, et possédait, avec les sciences sacrées, une connaissance étendue des lois et de l'administration publique. On pouvait le mettre, jusqu'à un certain point, en comparaison avec l'illustre évéque de Metz. Bientôt le savant archidiacre fut destiné lui-même à un rang élevé. L'église de Cologne l'appela, en 623, aux fonctions d'évêque, et cette charge importante augmenta l'autorité de Cunibert à la cour d'Austrasie '.

' Vita S. Modoaldi, episc. Trevir. aitctore Stephano Leod, Bolland.. 12 maii.

^ Viia S, Cuniberti episc. Colon, Surius. 12 novemb.

Le palais de Metz, quelque temps désert, reprenait ainsi sa pompe et son éclat. A la tête des hommes qui vinrent y exercer les hauts emplois et former le cortège royal, se plaça Otfrid, référendaire de la cour; on remarqua aussi un jeune seigneur, nommé Wandregisèle (Wandrille), originaire de la ville de Verdunsur-Meuse , et que les liens du sang attachaient à la famille de Pépin. Un air imposant, une parole grave et pénétrante, une délicatesse scrupuleuse, le distinguaient à un haut degré. Élevé à la dignité de comte du palais, Wandregisèle eut pour fonctions particulières déjuger les causes dont Tappel était porté devant la cour du roi , et ce que l'on eut lieu d'admirer en lui davantage ce fut Tartavec lequel il savait accommoder les différends.

Un jour, Wandregisèle, voyageant avec son épouse, arriva dans un lieu où deux troupes d'hommes étaient prêtes à se livrer un combat sanglant pour la possession d'un pâturage. Le comte du palais s'élant avancé pour faire entendre à ces hommes quelques mots paciûques, leur fureur ne parut que plus violente. Mais , sans se troubler le moins du monde, Wandregisèle leur parla d'une voix ferme et tranquille: on l'écouta, et de part et d'autre on déposa les armes ' .

Cependant, après la demeure royale, aucune de* meure ne pouvait égaler en richesse et en éclat celle où résidait le maire du palais. Pépin était, sans con-

" Vita S, Vandregisili, M. Fontanel (Acla SS. Ord. S. Bened.. saec. 2, p. 554.

tredit, le plus opuleDt des seigneurs du royaume. Possesseur d'immenses domaines, il y avait ajouté les biens que son épouse Itta tenait elle-même de sa famille dans la province d'Aquitaine ' . Le luxe et la politesse du midi s'associaient dans la maison de Pépin au caractère énergique et à l'esprit guerrier des Francs du Nord\ A côté de cette grandeur et de cette magniûcence, la maison de Pépin abritait des mœurs simples et sévères. Sous le brillant éclat de For et des pierreries qu'il lui fallait porter, Itta cachait l'amour des vertus qui se plaisent dans la solitude et le silence. Elle voyait croître autour d'elle trois enfants encore jeunes, dont l'éducation était l'objet de ses soins les plus assidus. Grimoald allait aux écoles de l'église de Metz , où il avait Chlodulf et Anségise pour condisciples ; Gertrude et Begga étaient instruites par leur mère . Après l'enseignement qui avait pour objet la culture de l'âme ou l'ornement de l'esprit , venaient des occupations d'un ordre différent. Ne pourrons-nous, sans abaisser la dignité de l'histoire, rappeler, en passant, que les filles de Pépin faisaient tourner le fuseau et entrelaçaient avec art une laine teinte de diverses couleurs.

Mais chaque jour ramenait aussi pour l'épouse de Pépin des soins d'un autre genre. Elle distribuait la subsistance aux pauvres et faisait préparer

* Vita B, Pippini Ducis, D. Bouquet, t. H. p. 603. ' Vita S. Gertrudis,,abb. Nivial. (Acta SS. Ord. S. Bened..saBC. 2, p. 464.) ^ Vita B. Ittœ, BoUand, t. 11. martii. p. 594.

la lable et la couche des étrangers qui demandaient rhospitalité*.

Personne, toutefois, ne montrait autant de pieuse prodigalité envers Tindigent et le voyageurque Tévéque de Metz. L'historien de sa vie nous raconte qu'après avoir épuisé ses ressources , et n'ayant plus pour subvenir à la détresse des malheureux qu'un grand plat d'argent du poids de soixante-douze livres qui décorait l'église de Sain t-É tien ne , il prit le parti de le vendre. Un riche austrasien , nommé Hugues, qui était probablement l'ancien maire du palais, s'offrit pour acquéreur et donna en retour de quoi nourrir les pauvres. Hugues étant mort à peu d'intervalle, on apporta le bassin au roi de Neustrie qui avait désiré en faire un des ornements de sa splendide demeure. Mais Chlotaire apprenant de quelle manière ce précieux objet était venu entre les mains de Hugues, le renvoya aussitôt à l'évéque de Metz, après y avoir déposé cent pièces d'or*.

Lorsqu'au milieu des scènes trop nombreuses de violence et de barbarie que présentent certaines époques de l'histoire , viennent s'offrir quelques tableaux dont la sérénité repose un peu l'esprit et le cœur, il est permis, et c'est même un devoir, d'y arrêter au moins un moment les regards du lecteur. La vérité historique et le besoin moral de l'âme demandent que la lumière brille à travers la noirceur des ombres.

' Vîta B. Pippini ducis, ubi suprâ.

• Vita S. Amulphi, episc, Mett., ubisuprà.

que Ton trouve aussi, en face de la honte et du crime, la vertu et la gloire.

Sous les auspices d'Ârnould, les écoles de Metz fleurissaient encore , et Modoald travaillait à maintenir la réputation de celles de Trêves, relevées un siècle auparavant par Nicétius. Mais on ne pouvait trop lutter contre un état de barbarie qui tendait à étouffer peu à peu la lumière. Suivant les conseils de Modoald , un riche seigneur, nommé Grim, parent de Dagobert, éleva, en 623, près des rives de la Sarre, au milieu d'une prairie solitaire environnée de forêts, le magnifique monastère de Tabuleium (Tholcy), qui devait être un nouveau centre d'études dans cette contrée déserte de TÂustrasie'. L'écossais Wendel fut appelé pour en être Tabbé, et on donna la direction des études au savant Paul, qui forma des correspondances avec les différentes parties de la Gaule et s^occupa d'établir à Tholey une précieuse bibliothèque \

* Lecoinie, AnnaL eccles., ad ann. 623. num. 9. — Vila S. Pauli. episc. Vird. {Ada SS. Ord, S. Bened., saec. 2. p. 268.)

' L'auteur de la Vie de saint Paul de Verdun, en nous parlant de Tabuleium, assure que ce nom fui donné au monastère fondé par Grim, à cause des belles et grandes pierres, taillées d'échantillon, qui en formaient la structure. On pourrait donc supposer que l'architecture avait encore, à cette époque, certains caractères de majesté imposante et de solidité. Tabuleium reçut, dans la suite, le nom de Theologium. d'où est venu celui de Tholey qui subsiste aujourd'hui.

Wendel était un solitaire établi au delà de la Sarre, et qui passait pour être issu des rois d'Ecosse. Au heu où il habitait avant d'être abbé de Tholey. s'est élevée la petite ville de Saint-Wendel qui fait partie, aussi bien que Tholey. de la province rhénane de Prusse.

Paul, qui fut attaché, comme Wendel. à la direction de Tholey et

Dagobert ne voolot pas être eo arrière de Grim. Entre les Vosges et le Rhin on voyait an groupe d'habitations que Ton appelait Wissemboui^ ou ^Veiss bui^ , le hourg blanc. Ce lieu n'avait pas d'autre importance. Un monastère avec une école y furent élevés par Dagobert , l'année même où Tboley était bâti sur les bords de la Sarre'. Wissemboui^ devenu, au pied des Vosges, un autre foyer de culture littéraire, transforma en ville florissante un modeste village connu seulement jusqu'alors par la couleur de ses maisons.

Les commencements du règne de Dagobert, en Austrasie, paraissaient donc offrir tous les caractères de la prospérité et de la paix publique. Cette paix que le monarque voulait, à l'exemple de Chlotaire II, maintenir sévèrement , ne fut point respectée pourtant d*un seigneur nommé Rodoald, bavarois d'origine et de la race des Agilolfinges. Plein d'avarice et d'orgueil, ne possédant, dit Frédégaire, aucune bonne qualité, il n'avait d'autre occupation que de s'emparer des biens des autres par )a violence. En l'année 624, Dagobert, qui commençait déjà, suivant l'expression du même écrivain, à gouverner glorieusement l'Austrasie, ordonna d'arrêter Rodoald et de le mettre à mort, à cause de ses crimes. Le bavarois s'enfuit près de Chlotaire il et parvint , à force de prières ou d'adresse,

qui devint ensuite ëvéque de Verdun, était frère de Cérannus, é que de Paria. C'est par suite d'une faute de copiste, facile d'aillé à comprendre, que dans te manuscrit de sa vie, qui ne doit pas < l'orignal, on lit le nom de Germanus au lieu de celui de Céraon ■ Lecointe, Annal, eccl., ad ann. GlîZ.

à obtenir sa protection. Chlotaire, dans une entrevue avec le roi d^Austrasie, intercéda pour le coupable dont la grâce fut promise à condition quMl changerait de conduite et réparerait tout le mal quMl avait fait. Rodoald revint en Austrasie et eut même la pensée hardie d'aller se présenter à Dagobert qui se trouvait alors dans la ville de Trêves. Mais, suivant un ordre secret de Dagobert, au moment où le bavarois arrivait à la chambre royale, un nommé Berthaire, de la ville de Scarpone, Tarréta à la porte de la chambre et le mit à mort'.

Quel motif avait inspiré au fils de Chlotaire ce retour subit de rigueur, opposé à la promesse quMl avait donnée? La violence naturelle de son caractère pouvait avoir eu quelque part à cet événement tragique et enveloppé d'un mystère qui ne permet point d'en apprécier les causes avec certitude. On voit du moins que Rodoald, quoiqu'évidemment coupable, ne fut point soumis à un jugement public. Dagobert, scrupuleux observateur des lois dans les circonstances ordinaires, leur imposa silence cette fois. Arnould et Pépin, qui avaient été les premiers à demander la répression des actes criminels de Rodoald , n'apprirent pas sans un profond sentiment de regret la catastrophe qui avait ensanglanté le palais du prince , et qui rappelait trop bien les temps de Brunechild et de ses enfants. Ce fut depuis ce moment, surtout, que Dagobert fut redouté, et que l'on parla de lui comme

' Fredeg., c. 52. — Aimoio. lib. V, 11.

d'un prÎDce dont il était dangereux de provoquer la colère.

Cependant Tâge arrivait pour Dagobert de prendre une épouse. Chlotaire jugea que c^était une occasion heureuse de cimenter Tunion des deux royaumes, et il fiança le prince austrasien à Gomatrude , sœur de Sichild. Cet événement réunit pour la première fois, peut-être, les hommes illustres qui faisaient la gloire des deux royaumes. Arnould, Pépin, Wandregisèle, d'une part; Eloi, Désidérius, Goêric, de l'autre, semblèrent ne former en ce moment autour des deux princes qu'un seul et même cortège.

Les noces royales se célébrèrent dans la villa de Gichy , près de Paris , et elles furent brillantes ' . Les riches habits d'or et de soie vermeille s'y étalèrent dans toute leur splendeur, ainsi que les vases d'or, d'argent ou de pierre précieuse choisis avec soin par Éloi et Désidérius, trésoriers de la cour de Neustrie. On entendit l'harmonie joyeuse des flûtes et des instruments à cordes, et l'on n'oublia pas, sans doute, le chant de victoire composé, depuis peu, en l'honneur de Chlotaire.

Mais au milieu des transports et des éclats bruyants de la joie publique, Dagobert occupait son esprit d'une pensée fort sérieuse, et qui probablement n'était pas, pour lui, tout à fait nouvelle. Quand la fête nuptiale fut passée , il se présenta à son père et lui demanda de rétablir le royaume d'Au^trasie dans

• Fredeg.. c. 53. — Aimoin. lib. IV. 12.

sa première grandeur. Cblôtaire se faisait un principe de maintenir la supériorité politique de la Neustrie ; aussi lorsquMl eut entendu la prière de son fils, la surprise et le mécontentement se peignirent sur son visage, et il protesta hautement qu'il n'accorderait point une semblable demande. Dagobert sMrrita vivement du refus , et le débat s'animait toujours davantage, lorsque les deux rois, par le conseil des leudes, convinrent de remettre la décision de cette cause à un tribunal composé de douze hommes , choisis parmi les seigneurs et les évéques des deux royaumes. Arnould, qui était au nombre des juges , comprit que vouloir trop exiger serait s'exposer à ne rien obtenir. Il proposa une transaction : Chlotaire rendrait à son fils les provinces qu'il avait détachées de l'Austrasie du côté de la Meuse et du côté des Yo^es ; Dagobert laisserait au roi de Neustrie la province d'Auvergne et les autres dépendances que l'Austrasie avait possédées au midi de la Gaule. Chlotaire H et Dagobert se soumirent à ce jugement devenu celui de l'assemblée tout entière *.

Dagobert venait d'amener Gomatrude dans le palais de Metz, quand l'évéque de Toul, Théodefred, fit savoir qu'un proscrit , de condition élevée , implorait avec instance la protection royale, et qu'il était réfugié en ce moment dans l'église de Saint-Évre, où il avait cherché un asile contre les hommes qui le poursuivaient pour le faire périr. Cet homme était Godinus , fils de Warnachaire , ancien maire du palais de Bourgogne.

• Fredeg., ibid, — Aimoin, ibid.

Warnacbaire venait de finir ses et jours, Godinus, emporté, dit Frédégaire, par une grande légèreté d'esprit, avait épousé Bertha, sa belle-mère. Peut-être Godinus, dans rintérèt d'une ambition coupable, voulait-il s'assurer rattachement des amis nombreux que la famille de Bertha avait donnés à son père. Quoi qu'il en ait été, Ghlotaire avait ordonné sur-le-champ, au duc Arnebert, de le tuer sans forme de procès.

Dagobert, suivant les conseils d'Ârnould et de Pépin, envoya à plusieurs reprises demander à son père la vie du fugitif. Ghlotaire accorda enfin cette grâce, mais non sans peine, et à condition que le fils de Warnacbaire romprait pour toujours une alliance criminelle. Godinus obéit , et , avec l'assurance d'un homme qui croit n'avoir plus rien à craindre, il retourna dans ses foyers. G'était pour son malheur. Poursuivi de nouveau par la colère du roi de Neustrie, Godinus fut mis à mort au milieu d'un festin et ne rappela ainsi que trop fidèlement-la tragique et récente histoire de Rodoald (626).

Une accusation de complot, que Bertha elle-même aurait portée contre Godinus , serait devenue , d'après le récit de Frédégairc , la cause principale de la nouvelle catastrophe ' . A quel point ce complot était-il vrai? C'est ce qu'il n'est guère possible de dire. On regrette que la justice n'ait pas été appelée à prononcer sur le sort du fils de Warnacbaire. C'était ainsi que se renou-

^ Bertha ad Chlotarium perrexit, dicens : si Godinus conspectui Chlotarii praesenlatur, Ipsum vellet interficere. (Fredeg., c. 55.)

vêlaient, parfois, ees actes sanglants commis en dehors des lois et que le sentiment public avait si hautement réprouvés.

Cependant Dagobert s'éloigna du palais de Metz pour aller visiter la Germanie. Accompagné d'Ârnould et entouré d'un puissant cortège, il entra dans la Thuringe et s'avança jusqu'aux sources de l'Unstrutt , près de laquelle s'élevait autrefois la magnifique demeure d'Hermanfried. Le paganisme, on s'en souvient, régnait dans la Thuringe à peu près sans partage. Les splendeurs du luxe et des arts de l'Italie , portées un moment, et comme par exception, au milieu des sauvages forêts qui couvraient cette contrée , s'étaient tout à coup éteintes dans les ruines du palais d'Hermanfried, détruit en 528 par Thierry I.

Sur les limites de la Thuringe et de la Saxe , près des sources de la Leine, et non loin de celles de l'Unstrutt, Arnould et Dagobert résolurent d'élever un temple chrétien où viendraient reposer les corps de saint Âurée et de saint Justin, martyrs de l'Église de Mayence. Le temple fut bâti dans un lieu riant où la Leine formait une cascade naturelle : celle solitude changea d'aspect, et l'église thuringienne s'entoura d'habitations qui formèrent en ce lieu une petite colonie. On donna à la cité naissante le nom à^Heili" genstad, c'est-à-dire , en langue germanique , la ville des saints. Dans la suite, on attribuait à Dagobert luimême l'idée d'avoir désigné par ce nom la première ville chrétienne de la Thuringe.

Le roi d'Austrasie était persuadé que cette fondation

durerait dans Tavenir, car il fil élever pour lui, sur une montagne voisine, une vaste et solide demeure que les Thuringiens appelèrent le palais de DagoherV.

Nous ne savons point si le roi d'Âustrasie franchit les limites de la Thuringe, du côté du nord, et sMl visila quelques cantons de la Saxe toujours rebelle; mais il parcourut sans doute rAlemannie et la Bavière. Frédégaire nous raconte que les peuples de ces deux contrées furent tellement frappés de la puissance de ce prince, quMIs n'attendaient plus que le jour où Dagobert, se mettant à leur tête, descendrait le Danube, réduirait sous ses lois les Awares ainsi que la grande nation des Slaves et reculerait la domination franque jusqu^aux limites de Tempire d'Orient.

Dagobert et Pépin eurent-ils , en effet , eette pensée hardie que Charlemagne devait réaliser plus tard? Une pareille supposition ne serait pas hors de vraisemblance.

Dans le royaume d'Âustrasie , comme dans celui de Neustrie et de Bourgogne, un intérêt politique de la

' Dagobertus. Francorum rex civitatem condidil Heiligenstadt.

id est, Sanctorum cwitas, seu. Hagtopaiis nuDcupatam. (De S. Atireo tt socits martyrih. commeniarius prœvius, apud Bolland. 1. 111. junii, p. 45.)

Heiligenstadienscs ad Dagobertum primum refcrunt origincm suam.

TraditioDÎ HeiligenstadieDsium favet vêtus coDSuetudo canonicorum , circà festum S. Marias solenniter procedentium ad montem, in quo Dagobcrtini castri rudcra ac parietinae monslrantur. (Ibid. p. 48.)

La vie de saint Ârnould fait mention du voyage do Dagobert et de l'évéque de Metz en Thuringe.

nature la plus grave coinmençait dans le même temps à préoccuper les esprits. Cblotaire avait élevé près de lui son second fils Charibert, né de son mariage avec Bertrude : Charibert avait une cour pareille à celle d'un roi, et sa famille maternelle, dont le chef était alors Brodulf, frère de Bertrude, nourrissait Tespoir de le voir déclarer l'héritier des royaumes de Neustrie et de Bourgogne. Ghiotaire, à ce qu'il semble, inclinait lui-même à cette pensée : un parti nombreux en Bourgogne et en Neustrie, le parti de l'indépendance nationale, appelait de ses vœux Charibert, prince d'ailleurs aimé, à cause de son caractère simple et facile.

Mais le fils de Bertrude devenait par là un rival pour le roi d'Austrasie, qui se regardait comme destiné à gouverner un jour les trois royaumes que son père avait réunis sous sa domination. Les Austrasiens étaient très- disposés, de leur côté, à soutenir les prétentions de Dagobert ; ils espéraient aussi que la ville de Metz, où il avait reçu le titre de roi , où il avait vu commencer sa haute renommée, demeurerait le siège de sa monarchie.

L'évêque de Metz, comme l'on sait, dirigeait toujours , de concert avec Pépin , l'administration et la politique du royaume d'Austrasie. Ghiotaire II le regardait chaque jour davantage comme le meilleur guide de son fils, comme le plus ferme soutien de l'union entre les peuples. Mais, au milieu de cette agitation des affaires temporelles, Arnould éprouvait une soif de solitude de plus en plus vive : il ne voulait pas tarder

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plus longtemps à déposer Tépiscopat et à s'éloigner de la cour, pour aller vivre dans quelque désert. Des conseillers prudents et fidèles demeureraient encore auprès de Dagobert : au nombre se trouverait Tévéque de Cologne, le sage et savant Cunibert.

Amould ayant informé Chlotaire 11 de sa résolution , le monarque ne put s'empêcher de faire éclater un regret mêlé d'inquiétude. « En apprenant votre dessein, écrivait-il à l'évéque de Metz, nous en avons ressenti une vraie douleur, parce que nous ne désirons point être éloigné de vous. Nous vous demandons du moins de ne pas nous abandonner sans nous laisser votre amitié et sans communiquer encore quelquefois avec nous. »

La résolution d'Arnould était irrévocable, et, malgré les résistances de Dagobert, il se prépara à partir. Sur les entrefaites on reçut en Austrasie la nouvelle que le roi Chlotaire II venait de terminer sa carrière. C'était au mois d'octobre de l'année 628. Frédégaire ne nous dit point si Chlotaire avait désigné son héritier, et nous ne trouvons nulle part la mention des volontés réelles qu'il avait exprimées sur la succession aux royaumes de Neustrie et de Bourgogne.

Après que l'on eut rendu au monarque les derniers devoirs, Broduif , sans perdre de temps, s'occupa de faire reconnaître comme roi de Neustrie et de Bourgogne Charibert, second fils de Chlotaire, et alors âgé de vingt-deux ans. Un parti nombreux se déclara aussitôt en faveur de Charibert.

Pendant que Broduif déployait tout ce qu'il avait

d'activité et d'adresse pour assurer à son neveu l'héritage de Giilotaire, le roi d'Austrasie mandait à ses guerriers de se rendre sur4e-champ auprès de lui ; en même temps il envoyait en Neustrie et en Bourgogne des courriers chargés d'inviter les seigneurs de ces deux royaumes à reconnaître sa puissance. Dagobert, à la tête d'une armée nombreuse, s'avança bientôt du côté de la Neustrie.

A voir les guerriers du Rhin , de la Meuse et de la Moselle marcher à la suite de leur roi, on eut dit une de ces expéditions qui, au dernier siècle, entraînaient les belliqueux Austrasiens à de lointaines conquêtes. On se soumit de toutes parts à Dagobert. A peine fut-il arrivé dans les plaines de Reims, que les grands de Bourgogne vinrent au-devant de lui et rélevèrent sur le pavois. Les Neustriens firent de même, à l'exception d'un petit nombre qui ne tardèrent pas euxmêmes à subir la loi du fils aine de Ghlotaire. Alors Dagobert se rendit à Paris et s'occupa en premier lieu de s'attacher ses nouveaux sujets par des faveurs.

Peu après son arrivée dans la capitale de la Neustrie, Dagobert fut informé que l'Église de Metz venait de choisir pour son nouvel évêque Goëric, parent d'Arnould, et l'un des ministres de Chlotaire. 11 donna son assentiment à l'élection, et vers les premiers jours de décembre Arnould prit le chemin des Vosges et alla établir sa demeure sur la cime solitaire d'une montagne qui s'élevait en face de celle où Romaric avait placé la sienne (628). Les deux amis s'étaient rapprochés. Tout entiers à la retraite, ils se visitaient

pourtant quelquefois dans leur solitude respective. Une chaussée de pierres qui unissait les deux cimes, en traversant la vallée intermédiaire, et qui subsista pendant une partie du moyen âge, passait pour avoir été l'ouvrage d'Arnould et de Romaric'. Les solitaires du Saint Mont reçurent encore, par intervalles, la visite de quelque ancien ami : Goëric alla fréquemment consulter Arnould, et on peut croire que Chlodulf et Ânsegise firent souvent, au Saint Mont, de pieux pèlerinages. Il est fort probable aussi que le fils de Chlotaire II ne laissa pas dans un prompt oubli celui qui avait été son instituteur et son ministre.

* D. Thierry Ruinart. en visitant le Saint Mont, vers la fin du dixseptième siècle, reconnut les extrémités de cette chaussée dont la plus grande partie n'existait plus.

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