CHAPITRE VIII
Voyages de Dagobert en Bourgogne et en Âustrasie ; révision de la lot des Ripuiires, des Allemands et des Bavarois. — Dagobert établit sa résidence à Paris ; changement malheureux dans la conduite de ce prince ; situation difficile de Pépin à la cour de Neustrie. — Première origine de la généalogie troyenne des Francs. — Samon et les Wenèdes ; défaite des Ausirasiens à Wogastibourg ; lutte de Dagobert contre les Aotrasiens; raplivité et délivrance de Sérénus. Réconciliation de Dagobert avec les Francs de TEst ; élévation de Sigebert III k la royauté ausirasienne (635) ; premiers événements du règne de Sigebert III ; mort de Dagobert (058).
Dagobert était parvenu à mettre dans sa main la triple monarchie qui partageait la Gaule. Cependant il reconnut presque aussitôt qu'il serait d'une bonne justice, en même temps que d'une sage politique, de ne point refuser à son frère une part de l'héritage paternel. Pépin et Gunibert étaient de ce sentiment. L'Aquitaine et la Gascogne furent données à Charibert, et ce prince fit le serment de. ne jamais prétendre à autre chose dans le royaume qui avait appartenu à son père.
Lorsque les deux fils de Ghiotaire se furent promis l'un à l'autre l'observation de ce pacte solennel, Da-
gobert, accompagné de Pépin et pent-étre aussi de Cunibert, prit le chemin de la Bourgogne. 11 visita Langres, Dijon, Saint-Jean-de-Lone , rendant luimême la justice aux grands et aux peuples, s'attachant par des bienfaits les seigneurs de cette contrée. Mais avec lui était Brodulf qui avait espéré pour son neveu Charibert les royaumes de Bourgogne et de Neustrie. Que se passait-il en secret? Brodulf mécontent du partage de Charibert s'efforçait-il réellement d'attirer sur ce prince Taffection et les vœux des leudes de Bourgogne? Dagobert eut-il trop de hâte de croire Brodulf dangereux au point de ne mériter aucun pardon? L'intrigue et le soupçon se rencontrèrent sans doute, et Dagobert prit subitement une de ces résolutions violentes et cruelles qu'il se gardait bien de communiquer aux hommes d'un caractère doux et modéré. Le jour même, dit Frédégaire, où le roi devait quitter Saint-Jean-de-Lone pour aller à Chàlon, il entra dans son bain avant le retour de la lumière et ordonna de mettre à mort Brodulf, oncle de Charibert.
De retour à Paris, Dagobert demeura quelque temps dans cette ville particulièrement aimée de son père : à Reuilly, maison royale peu éloignée de la cité, il rompit son alliance avec Gomatrude et donna le double titre d'épouse et de reine à une autre femme nommée Nanthilde , dont Frédégaire ne nous a pas fait connaître l'origine.
Durant le cours de l'année 630, Dagobert revit l'Austrasie qui n'était pas encore bien accoutumée à son absence ; il voulait même y résider quelque temps
pour corriger non-seulement la loi dea Francs austrasiens, mais encore celle des Allemands et des Bavarois. Ce travail s'exécuta, en effet, dans plusieurs assemblées solennelles , sous la direction de Pépin et de Cunibert. La loi austrasienne, appelée autrement loi des Ripiuiires, ne différait que dans quelques détails de celle qui porte le nom de salique. Elle nous offre plusieurs traits du caractère et des mœurs de la nation, et ce n'est pas sans intérêt que Ton en retrouve des traces encore visibles dans la législation et les usages d'une autre époque.
L'avant-demier article de la loi des Ripuaires déclarait que les Francs de l'Est auraient, au milieu d'eux, un maire du palais, ainsi que tous les grands oflSciers attachés à une cour. Cet article , très-digne de remarque, supposait implicitement que le roi viendrait parfois résider en Âustrasie*.
Après avoir accompli ces travaux législatifs, Dagobert quitta le royaume de l'Est pour retourner en Neustrie : il se fit accompagner du maire Pépin , représentant de cette nation austrasienne, dont le monarque semblait ne point vouloir se séparer pour toujours.
Pendant que Cunibert , en l'absence de Pépin , demeurait chargé de veiller sur le royaume d'Austrasie, Dagobert se formait à Paris une cour brillante. L'orfèvre Éloi devenait grand trésorier à la place de Dé-
' Jubemus ut nuUus optimatum, Major domûs. Domesûcus, Cornes Grafio, Cancellarius. in provinciâ Ripuariâ. in judicio residens. munera ad perverlendum judicium recipiat. {Lex Ripuar., tit. 88. Baluze. t. K p. 52.)
sidérius, que la ville de Cahors venait de choisir pour évéque ; Audoën, fils d'Âuther et ami d'Éloi, recevait, avec le titre de grand référendaire, la garde de Fanneau royal ; Éga , revêtu de la mairie du palais , dominait au-dessus des autres dignitaires de la cour*. Mais, à côté d'Éga , on voyait paraître avec les mêmes honneurs le maire du palais d'Âustrasie, qui possédait, de plus , l'avantage d'avoir dirigé la jeunesse de Dagobert et acquis une légitime et puissante autorité sur l'esprit de ce monarque'.
Les rois francs, depuis Clovis, avaient toujours eu des rapports d'amitié ou d'intérêt politique avec l'empire d'Orient. Une des premières pensées de Dagobert , conforme d'ailleurs aux souvenirs de la politique austrasienne, fut d'envoyer une ambassade à l'empereur
Héraclius , célèbre , dans ce temps , par ses victoires sur les Perses. Le roi chargea de cette haute mission les gallo-romains Servatus et Paternus , qui appartenaient probablement à la Bourgogne, alors, comme de tout temps, la patrie des hommes les plus distingués par une noble éloquence.
Cependant les Àustrasiens ne tardèrent pas à s'apercevoir que la cour de Neustrie devenait aussi pour Dagobert un séjour habituel et préféré. Ils eurent lieu surtout de reconnaître que Pépin n'avait plus dans les
* Audoën est plus connu dans l'histoire sous le nom de saint Ouën.
* Wandregisèle ou Wandrille qui avait servi sous Dagobert. à la cour de Metz, renonça, vers ce temps, aux honneurs du siècle pour embrasser la vie religieuse : il devint abbé de Fontenelle, dans la province actuelle de Normandie.
conseils le même pouvoir. Ce n'étail point Finfluence d'un Éloi, d'un Audoên, ni celle d'Éga lui-même que Pépin avait à combattre, mais il voyait s'élever contre lui une foule de courtisans avides, qui déjà n'avaient que trop bien réussi à gagner la faveur du roi par leurs manières séduisantes et leurs adroites flatteries. Tels étaient les Sichaire et lesCentuIf, dont la souplesse n'avait d'égales que l'ambition et l'inso* lence'. De honteux désordres régnaient à la cour, et Dagobert, autrefois comparé à Salomon pour la justice et la gloire, n'en rappelait maintenant aux peuples affligés que les derniers exemples. L'évéque Âmandus, qui venait d'évangéliser les nations Slaves , se présenta à Dagobert pour lui adresser quelques avis ; mais loin de les écouter d'une oreille docile , le monarque s'en irrita, et Amandus, plein de douleur, s'éloigna de la cour.
Le trésor ayant été bientôt épuisé , Dagobert , suivant les conseils des courtisans, augmenta les impôts, dépouilla les églises d'une partie de leurs biens et les leudes d'une portion de leurs bénéfices ; Centuif se distingua comme l'un des agents les plus actifs de ces odieuses et tyranniques mesures dont les Francs de l'Est ne furent point exceptés \
Seul , en face d'ennemis ardents à le calomnier, le maire d'Âustrasie luttait avec énergie et prudence,
' Fredeg., Chronic, c. 68.
' Haec ut pra^sumeret (Dagobertus) persuasus est Centulfi consilio, qui erat princeps aulicus nimis caliidus. (Ex mirac. S. Martini, Vertavensis, ahh. apud, D. Bouquet, t. 111, p. 517.)
cherchant surtout à ramener le monarque dans des voies meilleures. Ses adversaires, qui ne craignaient rien tant au monde que de voir triompher ses efforts, le peignirent comme un sujet dangereux ; avec cette habileté perfide qui persuade aisément un esprit déjà prévenu parla passion, ils rendirent Pépin si coupable aux yeux de Dagobert, que ce dernier, suivant Frédégaire, n^attendît plus qu'une occasion pour le mettre à mort comme Broduif et Rodoald. '
Le chef austrasien, à force de vigilance, déjoua les homicides tentatives de ses ennemis ; il fut assez heureux et assez habile pour calmer la soupçonneuse colère du roi qui repoussa enfin les conseils affreux que Ton osait lui donner. Dagobert voulant montrer qu'il avait rendu à Pépin son amitié , le chargea d'accompagner à Orléans un fils qui venait de lui naître. L'enfant royal devait être présenté aux fonds sacrés par le roi d'Aquitaine et recevoir le baptême des mains de l'évéque Âmandus que le monarque avait rappelé à sa cour. On donna au jeune prince le nom de Sigebert, l'un de c'eux qui étaient restés le plus en
" Fredeg., Chronie., c. 71. — Vita B, Pippini Dticis, apud. D. Bouquet, t. Il, p. 604. On lit dans le texte inoprimé de Frédégaire : Zelum Awdrasiorum suggerehat adversùs eum,, ., Mais le sens de la phrase fait voir évidemment qu'au lieu à'Austrasiorum, il faut lire Neustrasiorum.
Cette correction est pleinement confirmée par l'auteur de la vie du duc Pépin, qui nous apprend que les Neustriens. et non les Âustrasiens. excitaient contre ce seigneur les soupçons et la haine de Dagobert.
honneur chez les peuples de TEstV II y avait là, bien certainement 9 quelque retour de déférence pour le peuple austrasien ; mais on était loin d'une réconciliation durable : les ressentiments reprirent leur cours et s'irritèrent chaque jour au plus haut degré.
Cependant Servatus et Paternus revinrent de leur ambassade. Présentés à Héraclius, dans la ville d'Edesse, en Syrie, ils s'étaient heureusement acquittés de leur mission. En même temps ils avaient eu lieu d'admirer les qualités héroïques de l'empereur grec, sa beauté et sa taille majestueuse, sa force et son courage ; on avait montré aux ambassadeurs les trophées conquis par ses armes ; on leur avait raconté ses exploits, aussi bien que son voyage sur la mer Caspienne et aux portes de fer illustrées par Alexandre ; on leur avait parlé, enfin, de l'alliance fameuse d'Héraclius avec les Turcs, peuple scythique établi au nord du Caucase, vers les rivages de la mer Caspienne, et dont les rois commençaient à jeter un vif éclat parmi les autres souverains de l'Asie.
L'occasion et les causes de cette alliance étaient dignes de remarque. Au moment où Héraelius se disposait à combattre les Perses qui menaçaient l'empire d'une ruine prochaine , il avait cherché autour de lui des auxiliaires et tourné ses yeux vers le chef des Turcs, le jeune et vaillant Zéibile. Ce prince ayant généreusement promis son secours, l'empereur s'était
' Sigebert n'était pas fils de Nanthilde. mais d'une autre femme nommée Ragentrude. et originaire de l'Austrasie.
rendu près de lui avec de riches présents ; il Tavait reçu dans ses bras et , le nommant son fils , ii lui avait dit : < Le Dieu du ciel nous unit par les liens de Tamitié, ajoutons-y ceux du sang. Je t'offre la main d'Eudoxie, ma fille, si tu ordonnes à tes sujets de marcher avec moi contre les Perses. » — « J'accepte ta proposition , avait répondu Zéibile, et dès ce moment tu peux disposer de mes guerriers. »
Héraclius avait triomphé de ses ennemis, et au moment même où les ambassadeurs de Dagobert se trouvaient à sa cour, il se préparait à envoyer Eudoxie à Zéibile.
La gloire d'Héraclius, Tamitié qu'il montrait au roi des Francs, le souvenir du héros macédonien dont il avait visité les monuments et rappelé les victoires, le nom souvent répété des Turcs, toutes ces choses avaient fait sur l'esprit des ambassadeurs une impression qu'ils communiquèrent à la cour de leur maître. On ne voulut pas dès lors que le peuple de Mérovée fut d'un autre sang que les Romains et les Macédoniens, auxquels on ajoutait les Turcs devenus les alliés et les frères adoptifs des descendants d'Alexandre.
Virgile avait consacré dans ses vers la tradition qui faisait remonter aux Troyens le berceau de Rome. On emprunta l'idée du poète latin et l'on enchérit même sur cette idée. On raconta qu'après la ruine de Troie« les vaincus, sous la conduite d'un chef nommé Friga, émigrèrent du côté de l'Europe. Friga s'arrêta avec une partie de sa nation au nord de la Grèce, dans une contrée que l'on appelait la Macédoine ; mêlée aux in-
digënes, cette colonie forma le peuple Macédonien, qui devint si célèbre au temps de Philippe et d'Alexandre. Une autre colonie s'établit sur les rives du Danube et se donna pour chef Turchot ou Torquotus qui fut le premier souverain de la puissante nation des Turcs. Enfin une troisième colonie s'avança jusqu'aux extrémités occidentales de la Germanie ; elle se fixa sur les bords du Rhin et choisit pour roi Prancion, petit-fils de Priam, qui se rendit illustre par son courage et eut l'honneur de donner son nom aux futurs conquérants de la Gaule.
Telle fut la triple généalogie à l'invention de laquelle les Grecs ne furent peut-être pas tout à fait étrangers et qui montra le peuple de Mérovée issu, par les Troyens, de la même source que celui de Romulus , d'Alexandre et de Zéibile. Pour donner plus d'authenticité à ces origines, on les attribua à Eusèbe de Césarée qui vivait du temps de l'empereur Constantin le Grand, et qui avait composé une chronique universelle ' •
Une année ne s'était pas écoulée encore depuis la
' Frédégaire à consigné ces diverses origines dans les fragments annexés à sa chronique, et donnés comme des extraits d'Eusèbe de Césarée, traduits en latin par saint Jérôme. (D. Bouquet, 1. 1, p. 461.) Mais ces fragments n'appartiennent point à Eusèbe, et Ton y trouve d*ailleurs non le style de saint Jérôme, mais la latinité du septième' siècle.
Grégoire de Tours, qui termine à l'année 591 son histoire des Francs, ne fait aucune mention de leur origine troyenne. Cependant, ainsi qu'il nous rapprend lui*même, il s'était livré à toutes les recherches possibles sur les commencements et sur les premiers rois de cette nation ; il s'était beaucoup servi de la chronique d*Eusèbe*
naissance de Sigebert, lorsque Ton apprit la mort du roi d'Aquitaine. Un jeune enfant, du nom de Chilpéric , devait être Théritier de Gharibert , m^is il survécut de quelques jours seulement à son père, et telle était déjà Tidée malheureuse que Ton s'était faite du roi des Francs , que les soupçons ne l'épargnèrent pas dans cette circonstance. Mais rien n'autorise à charger d'un crime odieux la mémoire de Dagobert, et Frédégaire, qui ne fait que mentionner, à cet égard, une simple rumeur populaire, s'abstient lui-même de toute affirmation. L'Aquitaine et la Gascogne , détachées un moment de la monarchie neustrienne , rentrèrent sous la puissance du roi des Francs.
Vers ce même temps, on apporta en Gaule une nouvelle qui émut vivement la cour de Paris et toute la nation des Francs. Il est nécessaire de rappeler ici un événement qui s'était accompli , huit années aupa-
et il n'y avait point trouvé le nom de Francien, ni l'établissement de ce chef sur les bords du Rhin.
Frédégaire, dans sa chronique qu'il finit à l'année 642. parle le premier de la généalogie troyenne des Francs, et, dans ses extraits, il leur donne une descendance commune avec les Turcs et les Macédoniens. C'est donc évidemment dans l'intervalle de 591 à 642 que l'on imagina ces origines toutes nouvelles. Or. précisément dans le cours de ce demi'Siècle Dagobert envoya son ambassade à l'empereur Hérat;lius qui désirait beaucoup obtenir son amitié et son alliance. Frédégaire loue avec une certaine complaisance les grandes qualités et les exploits d'HéracIius, et il rappelle, à cette occasion, le souvenir d'Alexandre. Il n'est pas étonnant que cet écrivain, que l'on regarde généralement comme bourguignon de naissance, ait volontiers donné place dans son ouvrage à la généalogie classique récemment inventée en l'honneur du peuple franc.
ravant, chez les Slaves Wenèdes établis à rextrémité orientale de la Germanie austrasienne. Les Wenèdes occupaient , on s'en souvient , la contrée qui embrasse aujourd'hui TÂutriche septentrionale , la Bohême et la Moravie, fis avaient pour voisins, au nord, les Sorabes, slaves eux-mêmes d'origine et tributaires de l'Austrasie'; au sud, ils étaient séparés de la puissante nation des Âwares par le Danube qui formait l'une des principales routes du commerce de la Gaule et de la Germanie avec l'empire d'Orient. De nombreux marchands allaient, par cette voie, chercher à Constantinople les étoffes de soie, les épices et les autres produits de luxe qu'ils répandaient en Occident. Mais ce long voyage, à traders un grand nombre de peuples encore peu civilisés, n'était pas à l'abri de tout péril, et on ne pouvait guère l'entreprendre sans une escorte suffisante et bien armée.
En l'année 623, un franc, nommé Samon, originaire du comté de Sengau , dans le Ilainaut belge de nos jours , avait formé parmi ses compatriotes une association de marchands pour le commerce du Levant , par le Danube. Aux qualités du négociant, Samon joignait encore celles de l'homme de guerre, et il protégeait lui-même les navires de la compagnie contre les peuples riverains du fleuve. Or, à l'époque où il commençait ses voyages, les Wenèdes, subjugués parles Âwares, leurs voisins, luttaient avec force pour
* Le pays occupé alors par les Sorabes forme aujourd'hui le royaume de Saxe et une partie du Brandebourg.
recouvrer leur indépendance. Samon s'étant mis à leur tête , avait remporté sur les Awares plusieurs victoires décisives et affranchi les Wenèdes du joug qui pesait sur eux ; ce peuple, en retour d'un pareil service , avait choisi d'une commune voix y pour leur chef suprême , le marchand étranger devenu leur libérateur.
Peut-être s'était-il élevé déjà entre Samon et Dagobert quelque sentiment de rivalité jalouse, lorsqu'en Tannée 631 une embarcation franque fut attaquée par les Wenèdes qui , après avoir tué plusieurs passagers, s'emparèrent de leurs marchandises et de leur argent. Cette violence ne pouvait demeurer impunie, et aussitôt Dagobert envoya des députés au roi des Wenèdes pour lui demander justice. À la tête de l'ambassade était le neustrien Sichaire , l'un de ces hommes fiers et irritables, dont la parole avait toujours quelque chose de hautain , surtout quand ils parlaient au nom du roi.
Samon, informé de l'arrivée d'un ambassadeur franc, défendit de le laisser paraître en sa présence. Cependant Sichaire ne voulut point retourner à la cour de son maître sans avoir accompli sa mission : il se revêtit du vaste manteau de fourrure qui était en usage parmi les Slaves, et pénétra sous ce déguisement jusqu'auprès du roi des Wenèdes. Samon, quoique surpris d'abord , consentit à entendre l'ambassadeur , et lui répondit que si l'on voulait assembler un plaid où se réuniraient les députés des deux peuples, on se rendrait pour cette affaire une justice mutuelle. Hais
Sichaire ne put souffrir que le roi des Wenèdes parl&l de traiter d^égal à égal avec celui des Francs, et il déclara fièrement qne les Slaves n'étaient que les serviteurs de Dagobert. Samon répliqua tranquillement : c La terre que nous habitons appartient à Dagobert, et nous serons les serviteurs de ce prince sMl veut entretenir avec nous des relations de bonne amitié. » Ces paroles portèrent au comble la fureur de Sichaire. < il ne se peut, s'écria-t-il, que des chrétiens serviteurs de Dieu soient en rapport d'amitié avec des chiens. » — c Si nous sommes des chiens, repartit Samon, Dieu, dont vous violez chaque jour la loi, nous a ordonné de vous déchirer avec nos dents. » En même temps le roi des Wenèdes ordonna d'entraîner Tambassadeur neustrien hors de sa présence *.
Lorsque Sichaire eut fait connaître à Dagobert les paroles de Samon , le monarque envoya dans toute PÂustrasie Tordre de s'assembler en armes et de marcher contre les Wenèdes '. 11 voulait à la fois punir Samon et assurer au peuple franc la possession de la principale route du commerce de la Gaule avec TOrient. Dagobert concerta avec Pépin et Ega un vaste plan de guerre suivant lequel les Wenèdes seraient attaqués dans toute retendue de la ligne que formaient leurs tribus, depuis le Danube jusqu'au pays des Sorabes. Âladoald, roi des Lombards et ami de Dagobert, se
* Fredeg., Chronic, c. 68.
' Dagoberlus superbiter jubet de universo regoo Âustrasiorura contra Samonem et Winidos movere exercitum {ihid,).
chargea d'aller, par le Frioul, combattre les Wenèdes du midi ; les Bavarois et les Allemands se porteraient contre les Wenèdes du centre ; les Âustrasiens contre ceux du nord*.
La manière dont le chef des Wenèdes prépara sa défense, ût voir que, de son côté, il n'avait rien perdu de rhabileté guerrière à laquelle il devait son litre de roi. Au lieu de partager également ses forces entre* les diverses parties de son empire, il réunit son principal cor^ de troupes du côté du nord, et choisit pour son quartier général le camp de Wogastibourg, situé sur la Mulde, dans le voisinage des Sôrabes et des Thuringiens \ Il pensait que si une première victoire favo* risait les armes des Wenèdes, la nation des Sorabes s'affranchirait aussitôt de la domination franque pour se donner au vainqueur. Les Thuringiens feraient sans doute de même, ou du moins n'opposeraient pas aux Wenèdes une longue résistance. Samon pensait donc que, loin de perdre quelque chose à cette guerre, il en profiterait au contraire pour augmenter sa puissance.
Samon s'était fait un devoir de commander en personne Tarmée de Wogastibourg, mais Dagoberl ne suivit point son exemple. Le prince franc que l'on ^ avait vu, dix années auparavant, marcher contre les
Saxons du Weser, demeura tranquillement, celte fois, en Neuslrie, et se reposa sur d'autres du soin de la guerre. Les Francs de l'Est prirent le chemin de Wo-
• Ibid.
gastiboorg, el le resseDtimenI que leur avait inspiré Dagobert ne fil que s'accroître lorsqu'ils virent que ce prince, qui semblait n'avoir plus pour eux que de la haine et de la défiance, n'était point venu se placer à leur tète.
Au début de la lutte le succès parut se déclarer en faveur du peuple Franc : les Wenèdes du midi et du centre furent taillés en pièces ; mais c'était du côté du nord, à Wogastibourg, que la cause des Francs pouvait se décider tout entière. Malheureusement les Àustra* siens ne portaient point dans cette expédition la résolution et l'ardeur qui les animaient d'ordinaire en pareille circonstance : ajoutez que dans cette disposition ils se trouvèrent en face d'un ennemi supérieur par le nombre et dont le vaillant Samon exaltait le courage par sa présence. Les Francs de l'Est combattirent trois jours de suite sous les murs de Wogastibourg, et trois fois Samon, avec les guerriers couverts de fourrures, demeura maître du champ de bataille* Pendant la nuit qui suivit le dernier combat, les Austrasiens, plus irrités que jamais contre la cour de Neustrie, abandonnèrent leurs tentes et regagnèrent précipitamment les bords du Rhin '. A peine étaient-ils éloignés que Derwan, duc des Slaves sorabes, passa ouvertement sous l'autorité du roi des Wenèdes. Samon, poursuivant ses avantages avec une confiance nouvelle,
■ Istam victoriam quam Winidi contra Francos lenuerunl, non tantùm Sclavinorum forlitudo obtinuit quantum deraentatio Âustrasiorum. dùm se cernebant cum Dagoberto odium incurrisse et assidue exspoliarentur. (Fredeg., Chronic, c. 68.)
pénétra en Thuringe et menaça les limites de FÂustrasie.
Ces revers sanglants devaient ulcérer profondément le cœur de Dagobert , et il est facile de comprendre rembarras de Pépin , quand la nouvelle des victoires de Samon et de la retraite précipitée des Austrasiens lui fut annoncée au milieu des brillants plaisirs de ta cour de Neu strie '•
Cependant Samon poursuivait, dans la Thuringe et dans les pays voisins , une guerre de dévastation et de pillage. Il fallait , par tout moyen , lui opposer une barrière, car il pouvait ensuite franchir le Rhin et porter ses ravages jusque dans le sein même de la Gaule. Dagobert sentit alors se réveiller en lui le caractère guerrier d'un roi mérovingien. Entraîné par le mouvement de son orgueil humilié , et impatient d'en finir avec les Wenèdes, il résolut de marcher en personne contre les envahisseurs. Le monarque n'ignorait pas les dispositions hostiles dont les Francs de TEst étaient toujours animés contre lui et qui pouvaient éclater de nouveau dans cette grave circonstance. Il eut soin de s'entourer de l'élite des guerriers de la Neustrie et de la Bourgogne, et ensuite il fit porter aux Austrasiens l'ordre de l'attendre en armes sous les murs de Metz.
Les leudes du Rhin et de la Moselle renfermaient chaque jour plus difiScilement leur colère au fond de
' Fredeg., c. 68. — Aimoin, lib. IV. c. 23. — Chroniques de Saint^Denis, liv. V, c. 13.
leurs cœurs : ils refusèrent de s'armer de nouveau contre les Wenèdes. Malgré les efforts de Cunibert pour maintenir la concorde, une révolte éclata parmi les Francs de FEst, et eut pour principal théâtre les cantons voisins de la capitale austrasienne. Cet événement, que Frédégaire a passé sous silence, nous est raconté par un écrivain qui ne doit pas être beaucoup moins ancien que le chroniqueur, et dont le témoignage peut suppléer ici à une lacune historique du règne de Dagobert. Suivant le récit de cet écrivain, le monarque se vit obligé de marcher en armes contre les Àustrasiens. La lutte fut violente , mais elle finit à l'avantage de Dagobert , et les vaincus subirent toute la rigueur des lois de la guerre : on vendit les prisonniers à vil prix pour servir comme esclaves.
Au nombre des captifs se trouva le gallo-romain Sérénus, fils d'Adrien et de Séréna, et habitant du territoire de Metz *. Ce jeune hoinme, qui était d'une noble naissance et qui avait reçu l'éducation la plus distinguée, fut acheté, pour la somme de cinq sous d'or, par un seigneur neustrien qui portait le nom de Bose \ Heureusement l'homme dont Sérénus était devenu
' Serenus claris orius natalibus. pâtre videlicet Âdriano, matre verè Serenâ. ferlur fuisse territorii urbis Meteosis indigena, quo tempore orta est non parva seditio illis in partibus, ab exercitu inclyti Dagoberti. ob rebeliiones terrae ipsius adversùs cum. [Ex vitâ S. Sereni, auctore anonymo, apud, Duchesne, t. I. Script. Franc, p. 655.)
' Rappelons que le sou d'or valait 99 francs de notre monnaie.
Tesclave ne manquait pas d'humanité, et quoiqu'il eût placé son nouveau serviteur parmi les gens chargés de la garde de ses troupeaux, il montra pour lui des égards et de la douceur \
L'auteur qui nous sert en ce moment de guide con-tinue son récit par des détails d'un intérêt touchant. Adrien et Séréna, en apprenant que leur fils était tombé au pouvoir des vainqueurs, avaient ressenti, comme cela était naturel, une douleur extrême. Séréna ne pouvant résister à son chagrin, quitta sa demeure pour se mettre à la recherche de son fils \ Après avoir parcouru bien des cantons et interrogé une foule de personnes, elle découvrit que son fils servait dans une métairie que le comte Bose possédait près de la ville de Troyes. Séréna alla se jeter aux pieds du seigneur neustrien qui accepta la riche rançon qui lui était proposée. Suivant la formule usitée pour les serfs d'origine romaine , Bose déclara que les portes de sa demeure étaient ouvertes devant son serviteur, et ce fut ainsi que, grâce au dévouement de l'amour maternel, Sérénus vit finir son esclavage \
Après la victoire de Dagobert sur les Austrasiens, ce peuple, en apparence du moins, était rentré dans l'obéissance ; le monarque poursuivant alors sa marche
^ Quibus victis, captus est vir Deo plenus (Serenus). atque in captivitatem ductus. Quem, disponeDte Deo, émit dux et cornes nobilissimus, nomine Boso, quinque solidis... quem diligeoter ac tenerè
fovit(t6i(i.)« ' Requisitus à matre diù est atque reperlus (ihid.),
^ Ex vita S. Sereni, aptid. Duchesne. 1. 1. Script, Franc, p. 655.
gaerrière à travers TArdenne, se disposa, vers la fln du mois de mars 632 , à franchir le Rhin à la tète d'une nombreuse armée '•
Dans ce moment décisif, plusieurs guerriers saxons, envoyés par leurs compatriotes, vinrent demander à parler au roi des Francs ; ils lui dirent que le peuple saxon tout entier combattrait les Wenèdes si Ton consentait à lui faire remise du tribut de cinq cents pièces de bétail imposé autrefois par le roi Ghlotaire I. La proposition fut acceptée, et les députés saxons jurèrent sur leurs épées de défendre les frontières du royaume austrasien contre Tinvasion étrangère.
Il avait fallu se faire une grande illusion pour croire que les Saxons , en retour d'un médiocre avantage , prendraient sur eux le poids d'une guerre si dangereuse. Une année s'était écoulée à peine quand on reçut la nouvelle que les Wenèdes exerçaient de nouveaux ravages dans la Thuringe, et que les Saxons chargés de les repousser demeuraient tranquilles au sein de leurs foyers. Pépin , Cunibert et Goëric joignirent leurs exhortations et leurs prières pour faire comprendre à Dagobert que le plus sûr mo^en de conjurer un péril toujours renaissant , était de donner à l'Àustrasie un roi particulier.
Anno X regni Dagoberti. cùm ei nunciatum fuisset exercilum Winidorum Thoringiam fuisse ingressum, cum exercilu de regno Âuslrasiorum de Metlis urbe promovens. transita Ardennâ. Magaotiam roagno cum exercilu adgreditur, disponens Rhenum transire. scaram de electis viris fortibus, de Neuster et Burgundiâ cum Ducibus el Grafionibus secum habens. (Fredeg., Chron,, c. 74.)*
Dagobert ne résista point à une demande qui devait à la fois assurer la paix extérieure et lui rendre à lui-même l'amitié des Âustrasiens, Vers la fin da mois d'octobre de Tannée 633, le monarque conduisit à Metz son fils Sigebert, âgé de deux ans^ pour le faire reconnaître comme roi des Francs orientaux **
Rien n'empêche de croire que le champ de Mars « situé au sud-est de la cité et que l'on appelait le Champ de la Seille, était déjà alors , comme il le fut plus tard, un lieu de réunions solennelles pour le peuple et pour les chefs de la nation. Il serait également permis de supposer que Sigebert y fut élevé sur le bouclier en présence de son père.
En donnant son fils pour roi aux Francs de l'Est » Dagobert garda les provinces que l'Âustrasie avait possédées autrefois au midi de la Gaule , et que son père Ghlotaire U avait déjà réunies à la Neustrie. Dagobert se réserva aussi la haute autorité sur l'Âustrasie, et il fut entendu que Pépin, qui demeurait investi de la mairie du palais de Metz , continuerait de résider à la cour de Paris. L'intendance du palais de Sigebert 111 fut confiée, avec le simple titre de duc, à un seigneur nommé Âdelgisèle. Un autre seigneur, du nom d'Otton, qui était fils de Wer, ancien in-
' Ânno XI regni Dagobertus Mettis urbem veniens. cum con>
silio Pontificuno seu et Procerum, omnibusque Primatibus regni sui consentienlibus Sigibertum filium suum in Auster regem subiimavil, seden^gue Mettis civitalem habere permisit. (Fredeg.. Chron., c. 75.)
tendant de Dagobert , fut donné pour gouverneur au jeune roi. L'évêque de Cologne devait, comme par le passé, veiller sur Tadministration générale du royaume.
Les Austrasiens, en retour de la faveur qui leur était accordée , promirent d'arrêter les incursions des Wenèdes. A la tête des Thuringiens , exposés les premiers aux attaques de ces barbares , Dagobert plaça un seigneur austrasien , aussi habile que brave , nommé Radulf , fils du duc Chamar, et probablement originaire des provinces voisines du Rhin.
Sous la domination des rois Francs , la capitale de TAustrasie n'avait pas cessé de s'agrandir, et Tévéque Goëric venait d'ériger, près de l'église cathédrale et non loin du palais des rois, une basilique dédiée en l'honneur de saint Pierre, apôtre. Goëric, comme nous l'apprend son biographe , joignait aux vertus épiscopales le goût des arts et de la magnificence '. Le surnom de majeur, donné au nouvel édifice pour le distinguer de Saint-Pierre , hors des murs , témoigne qu'il était construit sur d'assez grandes proportions. La beauté intérieure du monument répondait à la majesté de l'architecture ; on admirait sur les murs, aux voûtes et au pavé, un nombre considérable de peintures et de mosaïques de toute espèce '. La vaste
' Vita S, Goërid, BoUand., 19 sept., t. VI. p. 52.
' Cette église s'élevait sur l'emplacemeDt occupé aujourd'hui par l'état-major. à l'extrémité nord de la place Napoléon. Elle portait aussi le nom de Saint^Pierre-aux-Images : S. Petrus ad imagines.
tranche de marbre, sur laquelle on comptait autrefois les tributs payés aux Romains , avait été donnée par Dagobert à Tévéque de Metz et servait de table au grand autel de la basilique*.
L'église de Saint-Pierre-le-Majeur, où Fart austrasien du septième siècle avait déployé toutes ses ressources et toutes ses richesses , s'était élevée au milieu des dernières agitations politiques du royaume. Mais Favénementde Sigebert paraissait un gage assuré de retour à la paix publique ; Tévéque de Metz jugea Toccasion opportune pour faire la consécration de la nouvelle église, et le seizième jour de novembre il en célébra la dédicace en présence de Dagobert et des seigneurs
Ce nom lui venait apparemment des nombreuses peintures dont elle était ornée.
Le beau pavé de mosaïque découvert en 1755. sous le chœur de Saint-Pierre-le-Majeur, et dont les religieux bénédictins ont donné un dessin soigné dans V Histoire de Metz, appartenait peut-être moins à un ancien temple de Diane qu'à l'église bâtie par Tévêque Goëric. L'extrémité demi-circulaire de cette mosaïque présente la forme d'une abside, et l'espace vide, marqué par un carré long dans l'intérieur de l'hémicycle, paraît dessiner la place non d'une base de statue, mais d'un autel chrétien. Le cerf couché que l'on voit dans un médaillon se rapporterait également bien à la décoration d'une basilique des premiers siècles. Le cerf, comme l'on sait, était l'une des images symboliques adoptées par l'Église primitive. Les croissants que l'on a remarqués dans les dessins accessoires ne sont produits que par l'intersection de plusieurs circonférences qui s'entrecoupent pour former un ornement géométrique. C'est avec réserve, toutefois, et sans rien affirmer d'absolu, que nous exprimons cette opinion sur l'origine de la mosaïque dont nous rappelons ici la découverte.
' Les chroniques en vers de la ville de Metz, au seizième siècle» rappellent le souvenir que la tradition attachait à la grande table de
réonis dans la cité pour le coaronnement du roi Sigebert ' .
Le fils aîné de Dagobert régnait en Austrasie depuis une année seulement, lorsque la reine Nanthilde donna le jour à un fils qui reçut le nom de Glovis (631). Les Neustriens, depuis longtemps rivaux de la puissance austrasienne, yirent avec satisfaction un événement qui ôtait à Sigebert Tespoir de régner un jour sur les trois royaumes, et, sans attendre, ils donnèrent à leur monarque le conseil d'assurer d'avance à son second fils l'héritage du royaume de Paris uni à celui de Bourgogne.
Dagobert envoya aux grands et aux évéques d'Ans-
marbre de Satnt-Pierre-le-Majeur. Ces chroniques la faisaient re« monter jusqu'au temps de l'empereur Auguste.
D (l'empereur Auguste) ordonna une maison
A rendre par çhascun an rayson
Des tributs impérialles,
Qu'à présan est nommés Romesalles.
Quand cest maison eut ordonnées Et ces aultres ordonnances données, Une riche table de marbre dorée Y fit mettre pour à table estre.
Fut reprise celle pierre, Et en fut fait l'autel Saint Pierre,
{Chroniqiie en vers, manusc. de la Bibliothèque de Metz, 99/103.)
Heurisse. dans son histoire des évoques de Metz, nous apprend que de son temps on voyait encore cette table antique, mais qu'elle ne servait plus aux usages sacrés, depuis que la chute accidentelle d'une pièce de bois l'avait brisée.
- ' Martyrolog. Metense. ad XVi novemb. {Histoire de Metz par les relig. bénéd., t. I, p. 387 )
trasie l^ordre de se rendre, avec leur jeune roi, à Paris, pour régler le partage des deux frères. Dans une assemblée où étaient représentées les deux nations, il fut arrêté que la Neustrie et la Bourgogne deviendraient l'héritage de Glovis, et que Sigebert conserverait l'Âustrasie , égale en étendue aux deux autres royaumes. A Tépoque du partage effectif, TAustrasie serait remise en possession de TAuvergne et de la Provence que Ghlotaire II en avait détachées.
Les grands et les évéques de Neustrie et de Bourgogne élevant la main jurèrent, au nom de Clovis qui leur fut présenté dans son berceau , la fidèle et scrupuleuse observation du traité. D'autre part, Pépin, Adelgisèle, Cunibert , Goëric , tous les grands et les évéques d'Austrasie firent le même serment sur la tète de Sigebert '.
Le prince continua de grandir sous la tutelle de révéque de Cologne. Il ne devait point rencontrer, dans la cour de Metz , les séductions que présentait celle de Neustrie. Le séjour de l'Austrasie avait quelque chose d'austère et qui pouvait mieux permettre aux leçons de Cunibert et de Goëric de rester toujours dans le cœur du monarque.
Parmi les seigneurs austrasiens qui alors commen-
Âustrasiorum omnes Primates. Pontiflces coBterique leudes Sigiberti. manus eorum ponentes insuper, sacramentis firmaverunt ut Neptricum et Burgundia. soiidato ordiDe, adregnum Cblodovei, post Dagoberti discessum adspicerct. Auster verô. idemque ordine solidatOp eô quôd de populo et spatio terr» esset cosequans, ad regnum Sigiberti. in integritate deberet adspicere. (Fredeg.» Chron., c, 76.)
çèrent à remplir, au nom do roi Sigebert, les diverses charges da royaume, on distingua Grimoald, fils de Pépin, Chlodulf et Ànsegise, fils d'Arnould. Cblodulf et Ànségise s'étaient appliqués de bonne heure à rétude des lois et de l'administration publique : c'était dans cette carrière qu'ils désiraient se rendre utiles à la cour. Chlodulf, l'ainé des deux frères, se faisait remarquer par l'étendue de ses connaissances littéraires, par la facilité et l'élégance de sa parole.
Une double alliance vint unir bientôt les fils d'Arnould à de nobles et puissantes familles de l'Àustrasie. Chlodulf obtint la main d'Amalberthe, fille d'un seigneur de l'Ardenne nommé Carloman, et probablement allié à la famille de Pépin '. Anségise fut marié à Begga , fille de Pépin et sœur de Gertrude et de Grimoald. Nous pouvons croire que Grimoald forma aussi une alliance digne de son rang et de sa haute fortune.
Le rétablissement de la royauté parmi les Francs de l'Est sembla porter les fruits heureux que l'on s'en était promis. La rivalité des deux peuples était assoupie , et , au dehors , le duc Radulf , à la tête des guerriers de la Thuringe , refoulait vaillamment les Wenèdes et forçait l'orgueilleux Samon à demander
* Il faut remarquer, loulefois, que les auteurs les plus anciens D'ont point parlé du mariage de Chlodulf. Il n'est mentionné que par des écrivains d'une époque plus récente, et c'est ce qui a donné lieu à quelques doutes sur la réalité de ce mariage. Quelques historiens donnent à l'épouse de Chlodulf le nom de Marie à la place de celui d'Amalberthe.
la paix. Le bruit des exploits de Raduif se répandait chez les Francs et chez les Germains, et ses victoires, qui étaient dans toutes les bouches, faisaient sans doute Tobjet des chants populaires des poètes et des harpeurs du Nord. Regardé comme le défensear et le héros de sa nation , Raduif s'abandonnait aussi à un sentiment d'orgueil qui croissait dans la même mesure que sa haute renommée. Cet orgueil alla si loin que le duc de Thuringe prétendit bientôt dicter à la cour de Metz des ordres absolus.
Le duc Âdelgisèle, que Dagobert avait investi du gouvernement du palais, n'entendit pas reconnaître de supérieur dans un égal , et il résista fermement au vainqueur de Samon. Olton, qui avait l'honneur de veiller sur l'enfance de Sigebert , se croyait lui-même investi du droit de parler en maître au nom du jeune monarque , et il étalait de son côté les prétentions les plus hautaines '.
Les trois seigneurs avaient chacun leur parti , mais la rivalité de Raduif et d'Âdelgisèle éclata la première par de violentes altercations. Ainsi , l'Austrasie victo--rieuse au dehors n'était pas tranquille au dedans, et c'était à grande peine si la prudente fermeté de Gu« nibert pouvait maintenir un peu d'équilibre et empêcher une lutte qui menaçait d'avoir les plus malheureuses conséquences.
Telle était la situation de l'Austrasie, lorsqu'au prin*^ temps de l'année 635, Dagobert envoya à Metz l'ordre
* Frcdeg.. Chron,, c. 77, c. 87.
d'amener son fils Sigebert au plaid général convoqué à Bigargium , près de Paris , pour les derniers jours de mai, saison favorable à un long voyage*.
Atteint alors d'une grave maladie , Dagobert venait de rédiger son testament, et il voulait le faire sanctionner, en présence de ses deux fils, par les leudes réunis des deux royaumes. Assis sur son trône, la couronne en tète , il donna lui-même lecture de Tacte important qui renfermait ses volontés dernières ; ensuite il ajouta : « Nous envoyons une copie de ce testament dans la ville de Lyon ; nous en plaçons une autre dans les archives de Téglise de Paris ; nous en remettons une troisième au seigneur Abbon (Abbon était le surnom de 6oërie) , pour être gardée dans réglise de Metz ; la quatrième , que nous tenons en main , sera placée dans notre trésor \ »
Le 19 janvier 638, Dagobert termina ses jours à rage de trente-cinq ans et reçut la sépulture dans réglise de Saint-Denis , dont il avait été le principal bienfaiteur.
' Bigargium. aujourd'hui Garges, près de VersaillfS.
* Ex quibus unum Lugduno Gallias dirigiinus, altcnim verù Parisius in archive ecclesi» commendamus, terlium Metlis ad cuslodie.ndum domno Âbboni donamus. quartum autcin quem et in mnnibns tenemus. in thesauro nostro reponi jubemus. [Gesia Dagob, régis Franc, D. Bouquet, t. II, p. 591.)