‹ Histoire du royaume mérovingien d'AustrasieChapitre 9 sur 19 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Brune ehild , après le p«rtaf e des étals de Childebert , demeure à la cour de Metz. — Tenlalire de Frédégonde contre les royaumes d'Austrasie et de Boor^goe. — Exil de la reine Bruneehild qui se retire près de Thierry II. — Lutte de Thierry contre les Austrasiens ; défaite de Théodebert. — Thierry, roi d'Austrasie et de Bourgogne ; puissance de Bruneehild dans les deux royaumes. — Mort de Thierry ; Bruneehild fait proclamer Sigebert fils de ce prince ; les Austrasiens et les Bonrguignons ne veulent plus souffrir la domination do Bruneehild ; ils appellent Chlotaire , roi de Neustrie ; chute du jeune Sigebert ; mort tragique de Bruneehild ; sa sépulture.

Bruneehild eut préféré de beaucoup, sans doute, la réunion de tous les états de Childebert sous Tautorité d'un seul roi : c'était ainsi que les Wisigoths d'Espagne se faisaient une loi rigoureuse de ne mettre jamais à leur tête qu'un seul monarque. Mais il avait fallu obéir h la loi des Francs , et Bruneehild , forcée de choisir entre les deux cours celle qui deviendrait désormais sa résidence, se détermina à demeurer en Âustrasie, près du roi Théodebert.

Le moment où s'élevait une royauté nouvelle semblait toujours difficile, et le péril était bien plus grand

encore lorsqu'un enfant portait la couronne. Frédé-^ gonde résolut de saisir cette occasion pour essayer de relever la puissance ncustriennc et de se vengef enfin de Brunechild son ennemie. Elle forma donc aussitôt, contre les rois d'Âustrasie et de Bourgogne, un dessein dont la hardiesse était faite pour étonner les Neustriens eux-mêmes. Suivant sa coutume, elle promit les récompenses les plus magnifiques à ceux des leudes de Ghlotaire II qui voudraient prendre contre les fils de Childebert une courageuse offensive. Frédégonde ambitionnait surtout la possession de Paris dont elle désirait faire la capitale du royaume neustrien. Cette ville, occupée en dernier lieu par Childebert II, qui en avait hérité de Contran, faisait maintenant partie des états échus à Thierry, frère de Théodebert. Frédégonde, voyant les Neustriens et une foule de guerriers étrangers répondre à son appel , leur montra la cité de Paris comme la première conquête qui s'offrait à leurs armes. L'Àustrasie ne tarderait pas, Frédégonde Tespérait du moins, à de^ venir aussi un champ d'exploits brillants pour les guerriers du jeune Chlotaire.

Les Neustriens, ayant à leur tête Frédégonde et son fils Chlotaire, âgé de seize ans, se portèrent rapidement vers le but qui leur était marqué : ils se précipitèrent avec autant de violence que de fureur dans les murs de Paris , dont les richesses furent livrées à l'avidité des vainqueurs. C'est ainsi que parait devoir se comprendre l'expression de l'écrivain, lorsqu'il nous dit que l'armée de Frédégonde occupa , à la façon des

barbares, la eilé de Paris et quelques autres villes de la Seine '.

La reine de Neustrie, tout heureuse d'un pareil succès, ne pensa pas qu'elle dût s'arrêter en si bon chemin , et elle fit marcher sans retard ses colonnes victorieuses du côté de Test, vers le point où se rencontraient les royaumes dWustrasie et de Bourgogne. Brunechild, que la tentative audacieuse de Frédégonde avait surprise d^abord, se hâta d'assembler les guerriers de Théodebert. et de Thierry, et déjà les Neustriens approchaient des rives de la haute Moselle, lorsque les Austrasiens unis aux Bourguignons en arrêtèrent la marche près de Latofao, le bourg des Hêtres, à p^ de distance de la ville de Toul \ Les deux armées se donnèrent , près du bourg des Hêtres , un

' Fredeg.. Chrontc, c 16. — Àimoin., lib. III, c. 85. — Chrù^ mqiie$ de Saint-Denis, liv. IV. 10.

* lifou-le-Grand. à deux lieues de Tout. Ce bourg, appelé aussi Lucofagus, Lucofaus. est meDliouoé dans l'histoire des évoques d'Âuxerre. comme faisant partie du diocèse de Toul. Frédé^aire dit que Tarmée neustrieone, maltresse de Paris et des villes de la Seine, marcha ensuite contre Théodebert et Thierry. Il est assez naturel de croire qu'elle porta son attaque vers le point où se rencontraient les deux royaumes d'Âustrasie et de Bourgogne. Lifou était situé près des limites méridionales de l'Âustrasie.

L'abbé Le Bœuf, qui avait placé d'abord le Lalofao de Frédégaire à Lifou , près de Toul . a pensé ensuite que ce lieu devait ôlro plutôt Lafau entre Laon et Soissons. La première opinion semble avoir été la meilleure. D'autres écrivains ont supposé que Latofao était Loixi, situé comme Lafau dans le diocèse de Laon.

Fagus. faus est l'origine de notre vieux mot foug, fou, un hêtre, qui se trouve dans le nom de Lifou.

choc des plus meurtriers. Les fils de Gbildebert ne purent se flatter, it est vrai, d'une victoire : mais ils n'avaient pas cédé le terrain et ils avaient même résisté assez vaillamment pour forcer leurs ennemis de retourner en arrière. La journée de Latofao sauvait donc FAustrasie d'un péril d'autant plus grand que, dans ce moment, les Âwares , comme s'ils se fussent entendus avec les Neustriens, pénétraient dans la Thuringe et semblaient se diriger vers le Rhin. Brunechild, qui se rappelait comment Sigebert avait autrefois désarmé ce peuple par des présents , n'hésita pas à se servir du même moyen : elle fit porter aux chefs de ces barbares des sommes d'argent considérables et les renvoya ainsi au dedans de leurs demeures'.

Un repos forcé devait suivre la dernière lutte de l'Âustrasie et de la Neustrie , et le pape saint Grégoire le Grand jugea ce moment favorable pour accomplir un dessein qui l'occupait sérieusement depuis plusieurs années. Il s'agissait de la conversion des Anglo-Saxons établis en Grande-Bretagne. Vers le mois d'août de l'année 596, il envoya dans cette contrée, avec plusieurs autres missionnaires, Augustin, religieux du monastère de Saint- André, en Sicile. H demanda , en même temps, à Brunechild, pour la mission apostolique de la Grande-Bretagne, la protection de ses petits-fils, les rois de Bourgogne et d'Austrasie \

* Paul Diac. De g est, Langob , iib. IV.

* Episl, S. Greg,, M. Pap.. Lib. VI. S8. 59.

Ce fut ao mois de seplembre de Tannée 596 que les missionnaires romains airivèrenC à la cour dWusIrasie. On leur fie un accueil aussi plein de respect que de munificence ; Brunechild envoya partout les ordres nécessaires pour leur faciliter le voyage , et les fit accompagner de plusieurs prêtres francs qui devaient leur servir dMnterprètes.

Au mois d'octobre de Tannée suivante (597), Grégoire adressa à la reine Brunechild une lettre de remerciments , et lui annonça quMl venait d'accorder le pallium à Tévéque d'Autun , Syagrius , pour qui elle avait sollicité , dès le temps de Childebert II , cette insigne faveur. Le pontife , dans la même lettre, priait la cour d'Austrasie de veiller avec soin à Texacte observation des règles de la discipline ecclésiastique ; il la conjurait de détruire le fléau de la simonie qui affligeait TÉglise des Gaules, et de ne point permettre que Ton élevât subitement à la dignité épiscopale des hommes qui n'avaient point acquis les vertus et la science nécessaires aux fonctions sacrées de Tapostolat.

Un autre soin préoccupait non moins vivement la pensée du pape saint Grégoire: c'était Textlrpation des pratiques païennes dont il signalait plusieurs traces encore vivantes dans quelques parties de la Gaule. « Que Ton ne fasse , disait-il , aucune immolation à des idoles ; que Ton ne rende point aux arbres de culte divin ; que Ton n'offre pas de sacrifices impies de têtes d'animaux'. » C'était particulièrement dans les contrées

» Lib. IX. rpisl. 1 i .

isolées et sauvages de Test ou du nord de la Gaule, eomme nous avons eu lieu de le remarquer déjà, que se perpétuaient ces restes de paganisme.

La reine Frédégonde venait de finir ses jours dans la ville de Paris , nouvellement conquise sur les successeurs de Childebert (597). Son fils Ghlotaire, âgé de dix-sept ans, restait seul avec le maire Landri pour gouverner la Neustrie et veiller à sa défense ' . Mais sans doute les deux peuples rivaux souffraient bien trop de leurs pertes récentes, pour n'être pas obligés de vivre en paix encore au moins quelque temps. Brunechild avait d^ailleurs, au sein même de FAus-. trasie, une tâche difficile à remplir: il lui fallait défendre un pouvoir moins assuré que jamais, ou plutôt un pouvoir que tout conspirait fortement à renverser.

Le temps n'était plus, en effet, où Tautorité de Childebert II , puissante et affermie, imposait la crainte et faisait fléchir les volontés les plus rebelles. Les seigneurs austrasiens, qui voyaient sur le trône un roi mineur, entendaient que leur volonté fiit comptée pour quelque chose : c'était là , dans leur pensée , un droit de premier ordre qu'ils ne voulaient point abdiquer.

Brunechild aurait donc fait un acte de sagesse, peut être, si elle avait consenti à partager au moins avec les grands du royaume un pouvoir que le titre d'a'ieule semblait lui rendre plus étranger qu'auparavant. En se retirant de la scène où elle avait déjà soutenu tant

* Frcdeg., Chrome, c. 17. — Aimoin.. lib. 111. c. 83. — Chroniques de Sainl-Dems, liv. IV, 10.

de luttes diflBciles , elle pouvait encore exercer avec quelque gloire cette autorité morale qui est d'autant mieux reconnue qu'elle donne moins d'ombrage. Mais Brunechild ne força point son ambition à un pareil sacrifice : ne pouvant oublier qu'elle avait commandé sous deux rois, elle voulut régner toujours, et cet irrésistible orgueil sembla dominer dans son âme avec une force nouvelle.

Au nombre des seigneurs qui alors signalaient le plus ouvertement leur zèle contre la reine dWustrasie, se plaçait le duc Wintrion. Brunecbild , on le sait, ne pardonnait point au duc de Pertois sa défaite à Trucciacum et moins encore son rôle d'adversaire déclaré dans la cour du jeune roi. Une lutte nouvelle s'engagea entre les Austrasiens et Brunechild, et l'avantage n'était point , à ce qu'il parait , du côté de la reine , lorsque, vers le mois d'octobre de l'année S98, on apprit, tout à coup, que des mains meurtrières avaient tranché les jours de Wintrion '.

L'impression que produisit dans toute l'Austrasie un semblable événement peut se deviner sans beaucoup de peine. La rumeur publique fit remonter aussitôt jusqu'à Brunechild la mort du duc de Pertois. Les

' Fredeg., Chronic, c. 18.

Wintrion fut inhumé dans l'église de Saint-Jean et des Saints- Apôtres, devenue ensuite l'abbaye de Saint-Ârnould. Le nécrologe de cette église, cité dans le manuscrit de la bibliothèque de Metz, intitulé Antiquilates arnuîphinœ, et par les religieux Bénédictins,, auteurs de l'Histoire de Metz (t. 1. p. 526), plaçait au mois d'octobre l'anniversaire du duc Wintrion.

Âustrasieos, plus irrités et plus inquiets que jamais, formèrent alors contre leur ancienne reine un complot; pour lequel ils obtinrent le consentement de Théodebert. Suivant le récit de Frédégaire, un jour de Tannée 599 on se saisit de la personne de Brunecbiid et on la transporta hors des limites du royaume. La reine , d'après le témoignage du même chroniqueur, futaban^ donnée, seule et sans suite , près de la ville d'Arcîssur-Aube, dans cette partie extrême du territoire bourguignon qui touchait à TÂustrasie*. Le récit de Frédégaire, il faut le remarquer, présente quelques invraisemblances. Cette manière d'exiler une reine encore puissante a quelque chose d'assez peu naturel. L'écrivain ajoute que seule, au milieu d'un pays qui lui était inconnu, Brunechild aperçut un homme de la campagne, qu'elle le pria de la conduire à son autre petit-fils Thierry, roi de Bourgogne, et que, peu après, elle fit élever cet homme à la dignité épiscopale dans la ville d'Âuxerre. Les anciennes annales de l'église d'Auxerre contredisent formellement la dernière assertion \ Toutefois, si l'on écarte du récit de Frédégaire les détails un peu suspects dont il est semé , on pourra le réduire à ce fait général et bien certain, qu'en l'année 599 Brunechild ^ vit forcée de quitter le royaume d'Austrasie.

Au moment où la reine exilée arrivait à la cour d'Orléans, le maire Warnachaire terminait ses jours,

* Fredeg., Chronic, c. 18.

' Labbe, Bibliotheca nova, t. 1, p. 423.

et Thierry lui donnait pour successeur un autre seigneur bourguignon nommé Bertoald , guerrier brave , prudent et tout dévoué aux intérêts de son jeune roi. Le crédit puissant dont cet homme jouissait parmi les seigneurs de Bourgogne devenait , il est vrai , un obstacle au pouvoir que Brunechild espérait exercer auprès de Thierry, en dédommagement de celui qu'elle avait perdu en Austrasie. Brunechild travailla donc , sans perdre de temps, à mettre en honneur dans la cour de Bourgogne un gallo-romain nommé Protadius, homme très-habile, mais hautain et arrogant, plein d'adresse à former une intrigue et disposé à ne point se montrer timide quand il s'agirait de remplir le trésor royal et son propre trésor'.

Si Ton doit regretter que Brunechild n'ait pas fait , pour servir son pouvoir, un choix meilleur, il faut reconnaître du moins que son génie ne perdait rien de son activité. Les anciennes voies romaines furent réparées avec soin , et dans la ville de Lyon l'église de Saint- Pierre-d'Aisnay se releva plus grande et plus somptueuse qu'elle n'avait jamais été\ La ville d'Âutun, quoiqu'elle ne fut pas, comme celles d'Orléans et de Chalon-sur-Saône, une des résidences ordinaires de la cour de Bourgogne , devint particulièrement l'objet des munificences de Brunechid. Cette princesse y fit élever un hospice destiné aux malades et aux voya-

* Fredeg.. Chronic c. 2i. — Aimoin. . lib. lll., c. 90. — Chroniques de Saint-Denis, liv. IV, 12.

' Hadriani , Vales. rer, frandc, t. 1, p. 582 et seqq.

geurs; dans un des faubourgs , elle éleva le beau monastère de Saint-Martin , orné de mosaïques et de colonnes de marbre de toute couleur, restes splendides des monuments romains qui avaient décoré en si grand nombre l'antique métropole des Éduens.

Par Texil de Brunechild, les leudes du royaume d'Âustrasie avaient voulu assurer leur indépendance politique et se garantir contre les coups dont ils étaient sans cesse menacés. 11 formèrent donc, sous Pautorité j de Théodebert , une aristocratie Qère et libre, dont le principal chef était Gonduif, nouvellement élevé à la mairie du palais \

Parmi les grandes familles austrasiennes que des liens d'amitié ou des rapports d'intérêt politique atta-^ chaient à Gonduif, on distinguait celle de Romulf , comte du palais, dont les grands domaines s'étendaient au pied des Vosges, près des sources de la Moselle \ Une autre famille, non moins illustre par les qualités de l'esprit, la naissance et la fortune, était celle de Buotgise , seigneur de Laîum , dans le canton des Montagnes^Chauves, à peu de distance des rives de la Meurthe^ Ârnulf , fils de Buotgise, et que nous appcl-^ lerons Ârnould , suivant l'usage , terminait alors , sous les yeux du maire austrasien , et en compagnie de Romaric, fils du comte Romulf, le cours des études

* Vita S, Arnulphi. épisc. Aîett,, Bolland., l. IV, jul.. p. 434.

* Vita S. Romarici, Labbc. Bihliolheea nova, t. 2. p. 781.

^ Laïum. aujourd'liuil.ay-SaiDt-Christophe, à dix kilomètres environ au nord-est de Nancy.

2^ ]ui devaient conduire un jeune seigneur à Texercice les charges publiques'.

Avec Romulf et Buotgise on remarquait encore, parmi es hommes qui étaient en honneur chez les Austrasiens, es comtes Amoald et Pappole. Arnoald possédait, sur a rive gauche de la Moselle , à trois lieues environ de la cité de Metz , du côté du midi , un beau domaine qui portait son nom , suivant Pusage du temps '. Pappole comptait au nombre de ses possessions la terre de Lauriacum et celle d'Arreium, située en amphithéâtre, près de la rive droite de la Moselle, en face de la villa d'Amoald ^ A Pappole aussi appartenait une autre terre que Ton appelait villa Pappoli et qui était assise sur le penchant d'un coteau agréable , à peu de dis^ tance de la ville, au couchant^. Pappole était ce même seigneur qui, autrefois, avait reçu Fortunat dans sa maison de Lauriacum , lorsque le poète , porté sur une petite barque tout usée , était venu en ce même lieu rendre visite au roi Sigebert «

' Vila S. Amulphi, éptsc. Mett., Bolland.. t. IV, racnsis jul. p. 434 et seqq. — Commentarius prœvius vitœ S, Am., ibid., p. 426. •^ D. Calmel. HUt, de Lorraine, t. 1. p. 378.

' Arnoaldi, Àrnaldi, villa, aujourd'hui Arnavilie. Ce village est mentionné plusieurs fois sous sa dénomination latine dans l'ancien carlulaire de Gorze. (Manusû. de la bibliollièque de Metz.)

^ Lauriacum . écrit Nauriacum et plus fautivement encore Nanciacum dans les manuscrits des œuvres d€ Fortunat , est aujourd'hui Lorry-sous-Froidmont.

Arreium est maintenant Ârry, près de la rive droite de la Moselle, à 15 kilomètres environ au sud de Metz.

^ Pappoli villa est le village de Plappeville.

Enfin, àTextrémUé septentrionale du royaume, s'élevait une famille que nous avons eu lieu de nommer dans un chapitre précédent, et que son infatigable activité, son habileté héréditaire , devaient faire remarquer chaque jour davantage: c'était la famille de Carloman , qui , au nord de TÂrdenne , étendait sa puissante influence entre le cours inférieur de la Meuse, FEscaut et le Rhin. Pépin, fils de Carloman, se signalait déjà par de brillantes qualités.

Au delà des limites du royaume de TEst proprement dit, Gondulf avait à régler aussi de graves intérêts. Ainsi, par les soins de Gondulf, peu après Texil de Brunechild, le prêtre Fortunat était élevé sur le siège épiscopal de Poitiers, qui dépendait toujours de TAustrasie. Né avec une âme douce et sensible, attaché tendrement à la cité de saint Hilaire , où il résidait depuis trente ans , Fortunat se souvenait encore avec bonheur du palais de Metz et des campagnes du Rhin et de la Moselle. Théodebert le pria d'écrire la vie de saint Médard , évéque de Soissons , en l'honneur duquel le roi Sigebert avait élevé une église. Fortunat répondit avec empressement à cette demande, et les vœux par lesquels il terminait son œuvre respiraient le pieux sentiment de sa fidélité et de sa reconnaissance: « Supplions, s'écriait-il, supplions la Majesté » divine de conserver longtemps la prospérité de notre » roi Théodebert et la juste puissance que ce prince n étend au loin sur les nations étrangères '. »

' Exoremus ut clementissimi Theodeberti régis nostri felicilati;m

Telle était donc à peu près , sous la mairie de Goadulf , la situation générale de TÂustrasie. Briinecbild avait emporté sans doute de vifs ressentiments contre les hommes qui Tavaient jetée dans Texil. Cependant elle ne songea d'abord qu'à poursuivre ses projets de conquête et de vengeance sur la Neustrie. Elle parvint même à réunir ses deux petits-fils dans une alliance armée contre Clilotaire H, pour lui enlever son royaume qui serait ensuite partagé entre les vainqueurs.

En Tannée 600, les Âustrasiens et les Bourguignons se dirigèrent du côté de Sens et remportèrent, près de Dormeille-sur-TOrvanne, une victoire sanglante qui força Chlotaire de fuir précipitamment avec les restes de son armée. Théodebert et Thierry, poursuivant leur marche rapide, se saisirent de Paris, et Chlotaire fut forcé de souscrire à une paix qui ne lui laissait, de tout son royaume, que douze comtés situés au nord de la Seine.

Thierry et Théodebert se partagèrent ensuite la dé-

crebris successibus dilatalam. vel in externis genlibus justo domi- Dandi jure procul extensam pro suâ pîetate loogœvet... {Vita S. Medardi épisc. Noviam., Spicil., t. Vlll, p. 591.)

Portunat avait déjà exprimé les mêmes vœux pour Théodebert dans une pièce composée après sa consécration épiscopale, et dont il reste un fragment dans l'édition de ses poésies faite, à Rome, en 1786. Lumen inextinctum sis. Rex bone. semper, ut opto.

Omnibus in populis nomen sibi vindicet almum (Rex.).

Magnificum re&rem virtute corona.

Te precor Deus !

(Lib. XI. c. 29.)

pouiiie de leur ennemi. Le roi de Bourgogne eut la ville de Paris avec les provinces situées entre la Seine, la Loire et la frontière des Bretons. Le roi d'Âustrasie eut pour son lot plusieurs provinces neusiriennes situées au nord de la Seine, entre TOise et les frontières de la Champagne. Ce territoire est désigné par Frédégaire sous le nom de duché de Dentelin ; mais Técrivain n'en détermine pas d'une manière très^précise la position et l'étendue. Il est certain que la ville de Soissons y était comprise. Il parait même qu'après avoir agrandi de cette manière le royaume d'Âustrasie, Théodebert se rendit dans la ville de Soissons et qu'il alla visiter l'église de Saint-Médard , où reposait le corps de son aïeul, le roi Sigebert.

L'ancien royaume de Neustrie sembla donc véritablement détruit , car le (ils de Frédégonde , bien qu'il gardât toujours le titre de roi , n'avait plus guère sous son empire qu'autant de territoire que pouvait en gouverner alors un simple duc de la Bourgogne ou de l'Âustrasie. Chlotaire, toutefois, se résigna courageusement à son malheur, et, au sein de la résidence nouvelle qu'il s'était choisie dans la ville de Rouen , il attendit avec tranquillité des temps meilleurs*.

Pendant le cours des révolutions diverses dont les royaumes francs de la Gaule devenaient alors le théâtre, le pape saint Grégoire le Grand poursuivait avec ardeur

' Ce fut pendant son séjour dans la ville de Rouen que Chlotaire II perdit, vers Tannée 607, son épouse Haldetrude. mère de Dagobert. Cette princesse fut inhumée dans Téglise Saint-Pierre de la même ville. (Vila S. Audoëni, episc. Rothom., Surius die 24 aug.)

la conversion des peuples de la Grande-Bretagne. Au mois de juin de Tannée 601, il envoya dans cette ile de nouveaux missionnaires sous la conduite de Laurent et de Mellitus : le pontife réclamait encore instamment pour eux l'assistance des rois et des évêques de la Gaule. Les missionnaires traversèrent la Bourgogne et ensuite FAustrasie, où ils furent reçus par Théodebert 11 et par Tévêque de Metz, Aigulf, auxquels ils étaient recommandés particulièrement'. Sans doute Grégoire ignorait encore les récents désastres de Chlotaire, puisqu'en tête des lettres quMl adressait à ce prince pour lui demander son aide, il parlait des soins étendus et nombreux qu'imposait au roi de Neustrie son vaste royaume'.

Chlotaire , malgré son état d'humiliation et de faiblesse, rendit aux envoyés du Saint - Siège tous les services qui furent en son pouvoir. Mais il dut ressentir une vive tristesse quand il vit que le pontife le croyait toujours un roi puissant. Chlotaire , il est vrai , avait cette rare patience qui résiste aux épreuves, et cette qualité était même, suivant le témoignage de Frédégaire, une de celles qui distinguaient le prince neustrien au plus haut degré.

Brunechild, de son côté, paraissait vouloir maintenir fermement l'alliance qu'elle avait formée entre les rois de Bourgogne et d'Austrasie, et l'on vit bientôt les deux princes se donner de nouveau rendez-vous à la tête de

' Epist. S. Greg., M. Papœ, lib. XI. 58. ' Lib. XI, episl. 61.

leurs années (602). Les Gascons, habitants du revers septentrional des Pyrénées, faisaient de continuelles incursions sur les frontières de la Novempopulanie , dépendante du royaume de Bourgogne ; ils entouraient de périls sérieux les communications de la Gaule avec l'Espagne, et Brunecbild se souvenait qu'elle n'avait pas franchi, sans danger, la route des Pyrénées, quand le maire Gog la conduisait à son fiancé, le roi Sigebert. Dans le cours de Tannée 602 , Théodebert et Thierry marchèrent ensemble contre les Gascons , les soumirent à un tribut et leur donnèrent pour chef un duc qui portait le nom romain de Génialis; ce peuple indocile, et trop bien protégé par ses montagnes, n'était pas fait toutefois pour demeurer longtemps sous les lois d'une rigoureuse dépendance*.

Brunechild pouvait se féliciter, sans doute, des victoires que ses petits - fils avaient obtenues sur leurs ennemis. Malheureusement déjà cette princesse avait de puissants adversaires dans la cour de Bourgogne. Le patrice Égiia , comme autrefois Wintrion , lui inspirait des craintes sérieuses. Par l'ordre de Brunechild, nous dit Frédégaire, ce riche seigneur fut chargé de chaînes et mis à mort, sans juste motif, mais parce que la reine voulait s'emparer de ses trésors'. La puissance d'Égila et ses résistances à l'autorité de Brunechild avaient eu bien certainement la principale part au coup fatal qui l'avait frappé.

' Fredeg., Chronic, cap. 21.

Une voix courageuse , celle de Tévêque de Vienne, Desiderius, s'éleva bientôt pour donner de salutaires conseils à Thierry et à la reine son aïeule ; Brunecbild s'en irrita, el, pour ne les plus entendre, elle porta contre celui qui osait les donner une sentence d'exil \

Vers cette époque, Tévéquede Metz, Aigulf, terminait sa carrière, et Arnoald, dans un âge déjà avancé, lui était donné pour successeur (602). Arnoald, comme Pappole, avait inspiré, depuis longtemps, au peuple de cette contrée , une estime et une vénération particulière. Monté sur le siège épiscopal , un de ses premiers soins fut d'élever, à la limite orientale de son diocèse, dans une région encore sauvage et solitaire , une église que, dans la langue des Francs, on appela du nom de Merckingen, c^est-à-dire église de la frontière\ Cette

■ Vita S. Desiderii, episc. viennens. Bolland, XXlll. die Maii. — Fredeg., cap. 52.

Le père Lecoinle et les religieux Bénédictins, auteurs de V Histoire de Metz, ont pensé pouvoir fixer à l'année 599 l'élévation d' Arnoald au siège épiscopal de Metz. Une lettre encyclique du pape saint Grégoire à Aigulf. et datée du 13 des calendes de juillet. 601, indiction IV. oblige nécessairement de reculer cette époque jusque vers Tannée 602.

Ce fut sans doute après l'avéneroent d'Amoald que la terre d'Arnaville entra dans le domaine de Tévéché de Metz : elle devint, dans la suite, une propriété de l'abbaye de Gorze. en vertu d'une déflation épiscopale.

* Lecointe. Ann, eccles. Franc,, ad ann. 599. num. 29, et ad ann. 607. num. 19. — Histoire de Metz, par les religieux Bénédictins, t. I. p. 332.

Merckingen prit plus tard le nom de saint Arnoald qui avait reçu la sépulture dans cette église.

frontière était formée par le cours de la Sarre : une communication ne tarda pas à s'établir d'une rive à Tautre , et on donna à ce lieu le nom de Sarre-briick ou pont de la Sarre. Ce pont allait devenir le centre d'une nouvelle cité.

La cour de Metz montra, vers le même temps, toute l'estime que lui inspiraient les talents supérieurs d'Arnould, Gis de Buotgise. Après s'être exercé, comme tous les jeunes seigneurs francs , dans le métier des armes où il avait acquis une grande réputation de bravoure, Arnould fut revêtu de la charge d'intendant des domaines royaux. Il y avait d'ordinaire un intendant pour les domaines d'une province. Arnould réunit les domaines de six provinces sous son administration. Admis dans les conseils du prince, écouté comme un oracle, Arnould eut bientôt l'autorité morale d'un maire de palais et presque les mêmes honneurs '.

Pendant que le maire Gonduif dirigeait d'une main ferme et habile les grands intérêts du royaume de l'Est, Brunechild , en Bourgogne , travaillait avec ardeur à s'assurer d'un pouvoir qu'elle avait déjà vu menacer plus d'une fois. Il lui importait, surtout, de faire élever à la mairie du palais un homme entendu et dévoué à sa cause, incapable de craindre, mais prêt à tout oser et à tout entreprendre. Elle avait cru reconnaître ces caractères dans Protadius , et l'occasion qu'elle cher^ chait ne tarda pas à se présenter.

Chlotaire se préparait, en ce moment, à tenter un

' Vita S. Amulph., ubi suprà.

coup hardi pour ressaisir les provinces que lui aTaicot rayies autrefois les petits-fils de Brunechild. Il résolut de diriger en premier lieu sa tentative contre celles que Thierry il occupait au midi de la Seine, et il regarda comme un moment favorable à son entreprise celui où Bertoald, maire do palais de Bourgogne , viendrait recueillir dans ces provinces les tributs exigés par Thierry, et que ce prince avait augmentés sensiblement. Le succès ne répondit point aux désirs de Chlotaire: Tannée, qu^une insurrection générale avait donnée tout d'abord au roi de Neustrie, fut vaincue par les Bourguignons ; mais le brave Bertoald avait payé ce triomphe au prix même de sa vie, et la mairie du palais qu'il laissait vacante s'ofiFrait

ainsi à Tambition de Protadius.

Brunechild aurait voulu que le roi d'Austrasie se réunit en ce moment à Thierry pour accabler entièrement Chlotaire 11 et lui arracher les derniers débris de son royaume. Chlotaire s'empressa de demander à Théodebert une paix qui devenait sa suprême espérance de salut , et le prince austrasien accorda sans trop de peine la grâce qui lui était demandée. La cour de Metz se montra d'autant plus facile que déjà les succès et la puissance du roi de Bourgogne lui donnaient de l'ombrage ' .

La condescendance de Théodebert et de Gondulf pour Chlotaire causa à Brunechild un déplaisir cruel qu'elle ne devait point oublier. Ou put remarquer,

^ Fredcg.. Chron., c. 25. 26. — Aimoin., lib. III. c. 90.

en effet, qu'une profonde inimitié divisa, depuis ce moment, les deux frères, et que ce fut dès lors que Brunechild songea sérieusement à tourner toutes les forces de la Bourgogne contre FAustrasie ^

Pour mieux arriver à cette Qn, Brunechild commença par élever à la dignité de maire du palais le patrice ' Protadius, qui promit de punir tous ceux qui oseraient se montrer rebelles, et de placer sous la domination de Thierry le royaume d'Âustrasie. Suivant le récit toujours un peu romanesque de Frédégaire, Brunechild ne cessait de répéter à son petit-fils qu'il devait marcher en armes contre Théodebert, parce que ce prince n'était pas son frère, mais le fils supposé de Ghildebert II, et Tenfant d'un simple jardinier. C'est là , à ce qu'il parait bien , un de ces bruits qui furent répandus plus tard et d'autant plus accrédités qu'ils avaient moins de vraisemblance \ 11 n'était pas nécesisaire d'imaginer une semblable raison pour déterminer le consentement du jeune roi : il suffisait de la volonté de son aïeule et des conseils de Protadius.

Dès l'année 605 , une armée bourguignonne fut réunie à Paris , sous les ordres de Thierry et de son nouveau maire du palais. D'après l'avis de Brunechild, on devait commencer cette grande expédition par la conquête des provinces neustriennes que Théodebert avait reçues pour sa part , au nord de la Seine, quand

* Dùm Brunicbildis, veleris roimicitiae recordalione. vindictam meditaretiir expulsionis suas . . . . (Âimoin.. lib. III, c. 91.)

' Fredeg.. c. 27. — Aimoin.. lib. 111, ^.91. — Chroniques de Saint-Denis, liv. IV. 13.

les deux frères s'étaient partagé les états de Chlotaire. Thierry poursuivrait ensuite dans le royaume de Metz sa course victorieuse.

Déjà les Bourguignons avaient traversé le duché de Dentelin , et ils étaient arrivés près de la villa de Caracciacum ou de Kiersy-sur-rOise, près de la frontière ardennaise , lorsque Thierry apprenant que son frère n'était plus bien éloigné, ordonna de dresser les tentes et de se préparer au combat.

Cependant les Bourguignons ne s'étaient armés que forcément , pour une cause qui n'était pas la leur ; à la veille d'une rencontre qui pouvait être très-sanglante et sans autre utilité que de servir l'ambition de Brunechild et l'insolence de Protadius, ils proposèrent l'avis de faire la paix avec le roi d'Âustrasie. Protadius ordonna obstinément qu'on livrât bataille. La haine que lui portaient les Bourguignons se changea alors en fureur. « Pendant que le roi Thierry, nous dit Frédégaire, se trouvait à quelque distance du camp, les seigneurs jugeant l'occasion favorable, se précipitèrent du côté de Protadius en s'écriant: 11 vaut mieux faire mourir un homme que de mettre toute l'armée en danger. Protadius était en ce moment dans la tente du roi , jouant à une table avec Pierre , médecin de la cour. On l'investit de toutes parts, et comme d'autres leudes s'étaient saisis de Thierry pour l'empêcher de retourner à sa tente, ce dernier commanda à Uncelen d'aller, de sa part, signifier aux gens de guerre l'ordre de respecter Protadius. Mais Uncelen vint dire aussitôt : Voici l'ordre du roi Thierry : Que l'on

mette à mort Protadius. Alors on fendit la tente du roi à coups d'épée, et on se jeta sur Protadius, qui fui massacré. Thierry, effrayé, conclut, malgré lui, la paix avec son frère, et les deux peuples retournèrent dans leui's foyers sans aucun dommage. » '

Brunechild , pour le moment , dévora cet affront et fit nommer à la place de Protadius un autre galloromain nommé Claudius, homme habile, et qui n'avait point les manières hautaines ni la dureté du dernier maire. C'était, dit Frédégaire, un ministre prudent, agréable dans ses paroles, propre aux affaires, patient et sage dans le conseil , instruit dans les lettres, plein de fidélité et désireux de posséder Tamitié de tout le monde. Brunechild, toutefois, ne tarda pas à punir sévèrement les meurtriers de Protadius. Par ses conseils, Thierry ordonna de couper un pied à Uncelen, qui fut, en même temps, dépouillé de toute sa fortune ; le patrice Wolf , qui avait pris la principale part dans le meurtre du dernier ministre, fut mis à mort \

L'élévation de Claudius à la mairie du palais sembla destinée à mettre un peu plus de douceur dans le gouvernement de la cour de Bourgogne, et l'ancien évoque de Vienne, que redemandait la voix publique, fut rappelé de son exil (607). Mais Désidérius reconnut bientôt avec douleur qu'il n'avait été rendu à son peuple que

* Fredeg.. Chron,, c. 27. — Aimoîn., lib. 111. c. 9t. — Chroniques de Saint-Denis, liv. IV, 13.

• Fredeg.. c. 28, 29.

pour être témoin des désordres du jeune roi. Il adressa donc de pressantes exhortations à Thierry, qui parut les écouter avec respect et qui même promettait de s'y conformer. L'autorité que Tévéque sembla prendre alors sur le cœur du prince réveilla les craintes jalouses de Brunechild. Cette princesse ne sMrritait pas moins des fermes remontrances que Désidérius lui faisait entendre à elle-même. Qrunechild en fit des plaintes très-vives, et bientôt, n'écoutant plus que les inspirations d'une orgueilleuse et violente colère, elle ordonna de nouveau que l'on se saisit de la personne de l'évêque.

Les hommes chargés de ce soin ne se bornèrent pas à ce qui leur était prescrit; capables d'un crime plus grand , ils pensèrent qu'ils pouvaient impunément le commettre , et , le vingt-troisième jour du mois de mai, sur les bords de la petite rivière du Garon, Désidérius expira sous les coups de ces odieux scélérats ' .

L'historien de Désidérius accuse hautement Brunechild d'avoir ordonné la mort de Tévêque. Un savant critique des temps modernes, le père Lecointe, a pensé que si la reine Brunechild ne fut que trop responsable du sang de Désidérius, que si elle eut à se reprocher une part déjà bien trop grande dans cette mort qui avait été la suite de son coupable emportement , il semblerait permis de ne pas lui imputer le crime plus affreux de l'avoir ordonnée.

On se représente bien , sans qu'il soit nécessaire de

* Vita S. Degiderii, episc, Vienn., ubi suprà.— Fredeg.. c. 32.

la décrire, la douloureuse et ineffaçable impression que laissa dans toutes les âmes la mort de Désidérius ; on comprend aussi qu'il était difficile d'oublier les persécutions de Brunechild contre Tévéque devenu martyr.

Cependant Thierry parut vouloir revenir à des sentiments meilleurs , et il envoya demander à Witterick, roi des Wisigoths d'Espagne, la maind'Ermemberge, sa fille. Après avoir fait promettre par serment aux ambassadeurs de Thierry que jamais Ermemberge ne serait privée du titre de reine, le prince wisigoth accorda la demande et constitua pour dot à sa fille de riches trésors.

Brunechild redoublait chaque jour d'activité pour accroître et affermir son pouvoir en Bourgogne. Elle ne cessait pas, non plus, de reporter ses regards vers le palais de Metz : elle cherchait à prendre secrètement en Âustrasie une influence capable de remplacer un peu l'autorité qu'elle y avait exercée autrefois , et qu'elle s'était promis en vain de ressaisir par la force des armes. Dans cette pensée elle envoya de fréquents messages à la reine Blichild , devenue depuis peu l'épouse de Théodebert , et dont elle espérait se servir utilement pour dominer sur l'esprit du jeune monarque.

Selon Frédégaire , Blichild , avant d'être élevée sur le trône , n'était qu'une simple captive , achetée par Brunechild elle-même à des marchands d'esclaves. Cette princesse, toutefois, se distinguait par des qualités véritables qui lui avaient acquis l'estime et l'af-

fection des Ausirasiens. Mais Brunechild ne trouva poiol la jeune reine disposée à lui obéir. Blichild , soit qu'elle craignit d'irriter les leudes du royaume, soit qu'elle eût d'ailleurs quelque sentiment naturel de fierté , refusa d'entendre les sollicitations réitérées de Taieule de Tbéodebert. Et comme Brunecbild offensée lui faisait rappeler avec bauteur qu'elle n'avait été jadis que sa servante , Blicbild répondit que , devenue répouse de Tbéodebert et reine d'Austrasie , elle ne s'estimait pas moins que celle qui lui reprocbait si orgueilleusement son origine ^ .

Brunecbild voyait avec colère dans les inflexibles résistances de Blicbild un puissant obstacle à ses projets. La rivalité de ces deux reines alla même jusqu'à prendre les proportions d'une véritable guerre politique , d'une guerre entre Thierry et Tbéodebert. Brunecbild, toujours infatigable, se persuada à la fin que si elle pouvait voir Blicbild , elle saurait peut-être cbanger les sentiments de cette princesse et la disposer à plus d'obéissance. Elle lui fit proposer une entrevue où l'on discuterait , disait-elle, la cause des deux reines et celle des deux rois ; où l'on établirait la paix entre la Bourgogne et l'Austrasie.

Blicbild consentit à l'entrevue, que l'on fixa dans une villa de la province d'Alsace, sur la limite de l'Austrasie et de la Bourgogne. Brunecbild , avec Thierry et les principaux conseillers de sa cour, se rendit fidèlement au Heu indiqué; mais quand l'épouse de

' Fredeg.. Chron., c. 3S.

Théodebert se disposa , de son côté , à remplir ses engagements , les seigneurs austrasiens lui firent entendre que cette démarche ne leur plairait point, et, sur cet avis, elle crut devoir manquer au rendez-vous'. Brunechild ne savait pas sentir à demi un affront , et celui-ci était certainement du nombre de ceux qui devaient lui paraître difficiles à pardonner. Pour la seconde fois elle ne s'arrêta plus qu'à la pensée de conquérir TÂustrasie et d'exercer une vengeance dont la grandeur serait mesurée à celle des offenses.

Cependant Thierry observait mal les serments qu'il avait faits à Ermemberge et au roi Witterick, son père. 11 ne s'était pris d'aucune affection pour la princesse wisigothe son épouse , et , après une année de mépris et de délaissement, il la renvoya, en gardant toutefois les riches trésors qu'elle avait apportés.

Le fondateur de Luxeuil reprit , en ce moment , la tâche courageuse que l'évéque de Vienne avait commencée : Golomban , avec toute la vivacité de son zèle et de son caractère , fit entendre au roi les plus sérieuses remontrances. « Un jour, dit Frédégaire , Colomban étant venu dans la villa de Bourcheresse , située entre Âutun et Ghâlon- sur -Saône, la reine Brunechild lui amena les fils de Thierry, lesquels n'étaient point nés d'un légitime mariage. Colomban leur demanda ce qu'ils voulaient. Brunechild répondit pour eux : Ils te prient de les fortifier de ta bénédiction. — Sache bien, répartit le religieux, qu'ils ne

porteront jamais le sceptre royal , parce quMIs ne sont point de bonne origine. »*

L'abbé de LuxenQ ne craignit pas de prédire hautement à Thierry la chute de son trône et la destruction entière de sa race s'il ne revenait à des sentiments plus dignes d'un prince et d'un chrétien.

L'inflexible sévérité de Colomban alarma plus que jamais une princesse jalouse à l'excès de son pouvoir et impatiente de tout ce qui lui paraissait offrir le caractère d'une résistance. Sous le prétexte d'abolir, dans son royaume, une règle monastique qu'elle trouvait trop sévère, Bnmechild résolut d'enlever Colomban de sa retraite et de le faire reconduire dans son an^ cienne patrie.

Depuis vingt ans que le religieux irlandais était apparu dans cette sauvage solitude des Vosges, Luxeuil remplissait l'Occident du bruit de sa science et de ses austérités. Luxeuil était à la fois monastère et une grande école de prédicateurs et de missionnaires. De cette vallée fameuse sortait, suivant l'expression de l'historien de Colomban, le soleil qui allait à l'Orient et à l'Occident lancer partout ses rayons et sa chaleur \

Brunechild n'osa donc pas user, contre l'abbé de Luxeuil d'une violence qui aurait pu tourner encore une fois contre elle-même ; instruite par un fatal et récent

» Cap. 35.

* Vita S. Colombani, ubb,, Âuctdre lonâ roonacho. Inler acla SS. Ord S. Bened., ssbc. 2, p. 5

exemple, elle craignait d'en réveiller le souvenir. Elle chercha d'abord à persuader à Colomban d'abandonner de lui-même sa retraite, mais comme elle ne pouvait l'y déterminer, elle lui fit porter l'ordre exprès de quitter le royaume (609).

A l'heure où les messagers de la reine arrivèrent à Luxeuil, Colomban, avec les religieux, chantait l'office dans l'église du monastère. Les envoyés se dirigèrent vers l'abbé et lui répétèrent dans un langage modéré et suppliant l'ordre de la cour: « Homme de Dieu, lui dirent-ils, nous te prions d'obéir à la volonté du roi : reprends le chemin par lequel tu es venu en ces lieux. » Colomban répondit : c Je ne crois pas qu'il plaise au Créateur que l'on retourne dans la terre natale, quand, pour l'amour de Jésus-Christ, on Ta une fois abandonnée. » Les envoyés le supplièrent alors avec de nouvelles instances : les uns le prenaient par sa tunique , les autres se jetaient à ses genoux, le conjurant de ne point les exposer à la colère du roi. Colomban , touché de leurs prières , ne fit plus de résistance. Les religieux d'origine franque ou gauloise avaient seuls obtenu la permission de demeurer à Luxeuil. Colomban ayant remis à l'un d'eux nommé Eustase, bourguignon de naissance, le gouvernement du monastère , partit accompagné des religieux irlandais que la reine voulait éloigner comme lui du royaume de Bourgogne. Un seigneur, nommé Ragenmund, fut chargé de conduire les exilés jusqu'à la ville de Nantes , où ils pourraient Irouver quelque vaisseau marchand qui les ramènerait dans leur patrie.

C'était en vain que Bruneehild voulait dissimuler un acte de violence qui éclatait dans ce moment à tous les regards : le départ de Colomban fit , dans la Gaule entière, une vive et douloureuse impression.

Arrivé à Nantes, Tancien abbé de Luxeuil déclara qu'il voulait rester sur le continent. Il ne pouvait, à la vérité, demeurer dans les états qui dépendaient de la Bourgogne. Abandonnant alors cette terre de persécution , il se rendit près du roi de Neustrie, Gblotaire H, qui le reçut avec le plus grand respect. Colomban se dirigea ensuite vers le royaume de l'Est , conduit par un seigneur des bords de la Marne, nommé Hagenrik, convive du roi Théodebert , qui lui avait offert avec empressement de guider sa marche et de le présenter à la cour de Metz.

Théodebert accueillit honorablement l'ancien abbé de Luxeuil , et le pria même avec instance de rester dans son royaume , où il trouverait sûrement une retraite convenable à l'inslitut dont il était le fondateur. Colomban, accompagné de Gall et de quelques autres de ses disciples, alla s'établir près du lac de Constance , au milieu des ruines d'une ancienne ville romaine qui avait porté le nom de Brigantium * .

Parmi les hommes qui avaient vu avec le plus de douleur la persécution exercée contre les religieux irlandais de la Gaule, il fallait mettre au premier rang l'évêque Pappole, cet ancien seigneur d'Arreium , que depuis trois ans on avait élevé à la dignité épiscopale

• Bregentz.

dans réglisede Metz. Vénéré comme Ârnoald, dont il ayait été peut-être Tami , le comte Pappole lui avait succédé, et comme lui, il était déjà avancé en âge* La ruine qui menaçait Tinstitut de Luxeuil, si utile à la conversion des peuples, Tafiligeait profondément. ie roi Tbéodebert se montra d'accord avec lui pour recevoir et fixer en Austrasie la règle de Golomban. L'éyéque prit donc aussitôt la résolution d'ouvrir un asile où viendraient habiter plusieurs des religieux proscrits par la cour de Bourgogne.

La nouvelle demeure des cénobites irlandais s'éleva près de la capitale austrasienne, à Tombre de ses murs, pour ainsi dire, mais dans un lieu solitaire et un peu écarté du bruit , comme le demandait la règle de Luxeuil. Ce lieu était situé au midi de la cité, sur une petite colline qui dominait, à l'occident, de vastes prairies entourées par les deux bras de la Moselle et terminées en amphithéâtre par des coteaux couverts de vignes. Pappole consacra le monastère des Irlandais sous l'invocation des Saints-Innocents ; il lui assura des revenus sur la villa d'Arreium, et lui donna cette autre villa qui était voisine de la cité et qui de-? vait retenir jusqu'à nos jours le nom de sqn ancicA possesseur'.

* ViHa Pappoli. Plappeville (Hist. de Metz, 1. 1. p. 346).

• Nous apprenons d'un diplôme de l'ocnpercur Frédéric, de Tan 1214. que saint Pappole. évoque de Metz, vers Tan 608 (609), fonda, près la porte Serpenoise. au midi de la ville de Metz, un établissement pour les Écossais, disciples de saint Colomban. à qui il donna, sur son patrimoine, cent journaux de terre avec les dîmes de cinq

U est plus que probable que le monastère des Saints- Innocents de Metz eut d'étroites liaisons avec Tlrlande et avec rétablissement fondé par Golomban , près des bords du lac de Constance, dans la Germanie supérieure. LMnstitut des Saints-Innocents devenait le point naturel de correspondance entre les Irlandais insulaires et ceux d'Outre-Rhin. Tout porte à croire aussi que ce fut dans le même temps que Tévéque Pappole fit construire, près de sa villa de Lauriacum (Lorry, sous Froid-Mont), un hospice ou xenodochium destiné à recevoir les irlandais voyageurs en Austrasie \

villages peu éloignés du monastère, nommément celles d'Ârry. • (D. Calmet, Notice de la Lorraine, 1. 1. Supplément, p. 27.)

« Nous apprenons de la tradition, des lectionnaires et des cérémonies de cette abbaye, qu'elle porta d'abord le nom des Saints- Innocents. Elle ne prit celui de Saint-Sympborien que depuis qu'Âdalbéron 11 l'eut rétablie, sur la fin du dixième siècle . et y eut mis les reliques de ce saint martyr. ■

« Pappole la fit construire hors des murs de la ville . sur cette colline agréable d'où l'on voit serpenter la Moselle, dans la prairie au-dessous de Moulins , et à peu près à l'endroit où se termine l'ouvrage à corne qui défend la partie méridionale de la citadelle. > (Hist. de MeU, par les religieux bénédictins, t. i. page 346.)

« On trouve encore, au dixième siècle, deux abbés de ce monastère qui sont irlandais ou écossais d'origine. Cadroë. en 946. Fingenius. en 978. Une charte d'Otton III. de l'an 993. portait que les religieux seraient hybernois de nation, autant que possible. » (Hist. manuscrite de Saint'Symphùrien. Bibliothèque do Metz, carton 63.)

' On doit à M G. Boulangé, ingénieur des ponts et chaussées, et à M. le Maire de la commune de Lorry, l'indication précieuse qui nous révèle l'existence d'un ancien hospice irlandais, près de Lorry, le Lauriacum du septième siècle, et qui était la propriété de l'évêque Pappole.

« La tradition rapporte, dit M. G. Boulangé, qu'il y avait autre-

A répoque même où Pappole érigeait près des murs de la capitale austrasienne l'église des Saints- Innocents , on vit s'élever à quelque distance de Tinstitut irlandais une maison de Tordre célèbre de Saint*Benoit , établi en Gaule pendant la seconde moitié du siècle précédent. Le roi Théodebert II, vers l'année 609, bâtit près de l'amphithéâtre romain, sur une ancienne chapelle souterraine, appelée Saint- Pierre aux Catacombes, un monastère qui prit le nom de saint Félix, troisième cvêque de Metz. Cette retraite fut peut-être la première que l'ordre de Saint- Benoit donna à la capitale de l'Austrasie. Le monastère de Théodebert II reçut, dans la suite, le nom de Saint-Clément'.

En l'année 610, la reine Blichild finit ses jours dans la fleur de l'âge. Théodebert prit une autre épouse

> fois un couvent à cinq cenls mètres du village de Lorry : mais il

• n'en reste plus de vestiges Elle rappelle également que, non

• loin de l'église de Lorry, en un lieu appelé VHôpital, les Saxons « avaient établi un hôpital pour leurs malades et leurs blessés. • {Notes pour servir à la Statistique monumentale de la Moselle, par G. Boulangé, dans le Recueil des Mémoires de l'Académie impériale de la ville de Metz, année 1854-1855.)

Cette tradition locale nous amène à la connaissance d'un fait intéressant de l'histoire austrasienne. Les Saxons dont elle rappelle le nom avec une remarquable exactitude, n'étaient point les habitants de la Saxe continentale, mais les Irlandais que les écrivains du moyen âge nomment quelquefois Saxons etÀnglo-Saxons. à cause du voisinage de l'Irlande et de l'Angleterre.

' Saint-Clément était situé à un kilomètre de la porte actuelle de Saint*Thiébault. {Histoire manuscrite de Vabbaye de SairU-démerU. Bibliothèque de Metz, carton 63.)

à laquelle Frédégaire donne le nom de Theudechild. Frédégaire voit dans la mort prématurée de Blichild le résultat d'un forfait accompli par les ordres de Théodebert qui aurait immolé son épouse à une coupable et barbare inconstance'. Mais Frédégaire est porté à trouver partout des crimes , et il est permis de douter de celui qu'il reproche au roi d'Âustrasie. Théodebert était un prince d'un esprit faible ; il n'avait point la réputation d'un homme cruel et débauché. Est-il bien vraisemblable, d'ailleurs, qu'il eût osé ordonner si facilement le meurtre d'une princesse qui , suivant l'assertion du même écrivain , possédait à un très-haut degré l'estime et l'affection des Austrasiens?

Blichild, par des avis prudents et modérés, avait retardé peut-être la guerre que préparaient les ressentiments de Brunechild et l'animosité toujours croissante des deux rois. En effet, Blichild ne fut pas plutôt descendue dans la tombe que la lutte éclata dans toute sa force , et ce fut Théodebert qui en prit cette fois l'initiative.

On se rappelle que le roi Childebert, faisant le partage de ses états entre ses deux fils, avait détaché de l'Austrasie et réuni à la Bourgogne la province d'Alsace. Ce démembrement ne s'accordait , il est vrai , ni avec les convenances géographiques , ni avec le caractère des populations. L'Alsace, province toute germanique, était comme le prolongement naturel de l'Austrasie qui communiquait par elle avec une partie des pays

• Fredeg.. c 57.

tributaires d'Outre-Rhin. Â ces avantages si précieux pour le royaume de TEst, venait s'ajouter encore celui des richesses naturelles de cette belle contrée.

Théodebert qui, depuis longtemps déjà, revendiquait les provinces que son père avait séparées deTAustrasie, pénétra en Alsace les armes à la main. Le droit du plus fort semblait dès lors appelé seul à terminer cette grande querelle. Cependant Théodebert consentit à remettre le jugement de la cause à une assemblée d'arbitres choisis parmi les deux peuples ; on désigna pour cette conférence la ville de Seltz , située au nord de la province, sur là limite des deux états. Mais il ne fut que trop facile de deviner quels sentiments animaient les deux frères, lorsqu'on les entendit stipuler que chacun d'eux se rendrait au plaid accompagné de dix mille de ses guerriers.

Thierry arriva au lieu de l'entrevue avec le nombre d'hommes qui était convenu : Théodebert, inspiré par des conseils plus violents, se présenta à la tète de forces bien supérieures à celles de son frère, et avec l'attitude d'un homme qui s'était moins préparé à discuter un droit qu'à livrer une bataille.

La conférence ne fut donc pas de longue durée. Le roi de Bourgogne, enveloppé subitement par une armée nombreuse, signa un traité qui mettait le roi d'Austrasie en possession de l'Alsace et des autres provinces qu'il avait réclamées *.

' Fredeg.. Chron., c. 37. — Aimoin.» lib. UI, c. 95. — Chro^ niques de Saint-Denis, liv. IV, 16.

Indcpendainment de la province d'Alsace, il y avait encore un pays qne les Âustrasiens , à la vérité , n'avaient jamais possédé, mais qu'ils ne pouvaient voir sans regret entre les mains des Bourguignons : c'était la province Transjurane, aujourd'hui la Suisse méridionale. Si elle n'était séparée de la Bourgogne que par la chaîne du Jura , elle semblait plus naturellement encore la continuation de la province d'Alemannie (Suisse du nord) , que les Austrasiens tenaient sous leur dépendance.

Théodcbert prévoyant bien que les Bourguignons ne porteraient plus la condescendance jusqu'au point de se dessaisir aussi de la Transjurane , s'abstint d'en faire la demande; il donna tout simplement aux guerriers de l'Alemannie l'ordre d'y entrer de force , les armes à la main , leur promettant pour récompense les dépouilles que pourrait leur livrer cette brillante conquête. Les envahisseurs n'épargnèrent à la province aucun genre de dévastation : la ville d'Avenche fut brûlée ; tout le pays voisin des lacs de Genève et de Neufchâtel fut abandonné au pillage; les vainqueurs emmenèrent une multitude de captifs dont la vente devait faire partie des bénéfices de la guerre'.

L'invasion de la province Transjurane , qui suivit de si près la cession forcée de l'Alsace , produisit sur le peuple de Thierry une impression dont les conséquences devaient être plus graves que ne l'avaient

' Fredeg.. c. 37. — Aiinoin, lib. 111, c. 90.

probablement supposé les agresseurs. 11 aurait fallu , en effet, que le peuple bourguignon fût bien ami du repos, ou quUlse fit une grande illusion, pour demeurer tranquille dans ses foyers. Il ne s'agissait plus d'une affaire étrangère aux intérêts des leudes de Thierry II ; ceux-ci avaient à défendre leurs propriétés contre des ennemis déclarés ; à prévenir la domination violente et toute prochaine dont les menaçaient les guerriers de TÂustrasie. La reine Brunechild ne manqua point , de son côté , de saisir une occasion si favorable à des projets depuis longtemps formés ; et il lui fut possible, cette fois, de donner à son entreprise Tapparence d'une guerre nationale.

La lutte devait être terrible; les Bourguignons, pas plus que Thierry et Brunechild , ne pouvaient se le dissimuler. Ce fut probablement alors que le maire du palais Glaudius^ qu'un embonpoint maladif semblait rendre impropre aux circonstances actuelles, fut remplacé par un seigneur bourguignon nommé Warnachaire, homme très-actif, doué d'une adresse incom^parable à gagner les esprits et à conduire sûrement au succès les entreprises dont il s'était chargé. Warnachaire était le second seigneur de même nom qui, en qualité de maire du palais, gouvernait la Bourgogne: mais bien différent du premier, il mesurait son zèle aux avantages qu'il pouvait en retirer lui-même, et toujours son propre intérêt pesait d'un grand poids dans la décision des affaires.

Ce fut donc à Warnachaire que Brunechild et les Bourguignons confièrent le principal soin de dompter

la puissance austrasîenne. Il est plus que probable que, pour exécuter la tentative dont il portait la principale responsabilité , Warnachaire fit publier le ban et Tarrière-ban dans toutes les provinces du royaume. Les trésors de la cour furent employés sans ménagement à recruter partout des bandes nombreuses de guerriers ; on appela les généraux les plus expérimentés dans l'art militaire qui était toujours habilement pratiqué par les hommes de la Bourgogne.

En ce moment décisif, Brunechild se souvint de la haine que lui portait Chlotaire : ce prince pouvait unir les forces qui lui restaient encore à celles du roi d'Âustrasie. Pendant que Warnachaire s'occupait de ses préparatifs, Thierry envoya un message au roi de Neustrie pour le prier de ne point donner de secours à Théodebert; il promettait de lui rendre, pour prix de sa neutralité , le duché de Dentelin que les Austrasiens avaient toujours sous leur puissance, mais dont le roi de Bourgogne ne tarderait pas à devenir maître*.

Au mois de mai de Tan 612, les Bourguignons se réunirent en armes près de la ville de Langres, et, après avoir franchi le bourg d'Andelaum , ils surprirent le château de Nasium qui fut leur première conquête en Austrasie'. Les Francs de l'Est, qui ne s'attendaient pas

• Fredeg.. c. 37. — Aimoin, lib. III. c. 96. — Chroniques de SairU^Denis, liv. IV. 16.

' Andelaum , aujourd'hui Andelot , dans la Haute-Marne . entre Langres et Neufchâteau. Nasium. aujourd'hui Nais, dans le département de la Meuse.

probablement à cette subite et formidable invasion , laissèrent avancer leurs ennemis jusque dans la plaine où s'élève la ville de TouK Enfin Théodebert arriva à la tète d'une armée. Quels étaient les autres chefs qui allaient avec lui combattre contre Thierry et Warnachaire ? Gondulf exerçait-il encore la mairie du palais? Se trouvait-il aux côtés du roi d'Anstrasie? C'est ce que le chroniqueur qui nous sert de principal guide ne nous fait malheureusement pas connaître. Nous savons que le comte du palais Romuif , père de Romaric, figurait parmi les généraux austrasiens'. Il est permis de croire que dans les mêmes rangs on voyait son fils Romaric, aussi bien que Pépin et Arnould, également renommés par leur courage.

Le combat s'engagea près de la ville, du côté du midi. 1 Le choc fut sanglant, mais Thierry écrasa l'armée de Théodebert, et une foule de guerriers tombèrent du côté des Austrasiens. Théodebert se retira précipitamment , et après s'être arrêté un instant à Metz pour prendre une partie de ses trésors, il reprit sa course jusque dans les murs de Cologne, d'où il envoya demander, avec les plus vives instances, le secours des Thuringiens, des Saxons et des autres peuples d'Outre-Rhin , qui formaient l'arrière-ban de la nation austrasicnne.

Thierry se mit à la poursuite de son frère, et comme

* Vita S. Romand, ubi suprà. — Fredeg.. c. 58. — Aimoin. lib. m. c. 97.

il traversait TArdenne, se dirigeant vers le Rhin, Léonisius, évêque de Mayence, voulut lui faire entendre qu'il ne trouverait pas beaucoup d'amis en Âustrasie. « Continue, lui dit-il , ce que tu as commencé ; mais il est bon que tu saches la cause de ce conseil. Voici une fable vulgaire. Un loup étant allé sur une montagne, lorsque déjà ses fils commençaient à chasser, il les appela et leur dit: Aussi loin que peuvent s'étendre vos regards de chaque côté, vous n'avez point d'amis, si ce n'est quelques animaux de votre espèce : achevez donc ce que vous avez commencé. » '

Thierry rencontra près de Tolbiac les nouvelles forces que son frère venait de rassembler et qui étaient nombreuses': les Bourguignons, fiers de leur première victoire, ji^aspiraient qu'à livrer un nouveau combat. Théodebert espérait, d'autre part, laver sa honte et prendre une éclatante revanche. Ainsi, l'orgueil et la colère ne le cédaient d'aucun côté. Mais les hommes de l'Est, pleins de bravoure d'ailleurs, connaissaient peu !a discipline et l'art de la guerre. Les deux peuples combattirent une seconde fois l'un contre l'autre avec la plus extrême fureur. Frédégaire s'est efforcé de peindre, dans un tableau hyperbolique, cette san-

* Rustica fabula dicitur quôd lupus ascendisset in moDtem. et Gùmfilii su! jam venari cœpissenk. eos ad se in monte vocal dicens : quàm longé occuH vestri in unam quamque partem videre prœvalent non habetis amicos nisi paucos qui de vestro génère sunt. Perficite igitur quod cœpislis. (Frodeg , cap. 38).

' Tolbiac, aujourd'hui Zulpich, près do Cologne, dans la province rhénane de Prusse.

glante journée : c C'est une opinion accréditée, dit-il, que jamais les Francs ni les peuples de l'antiquité n'engagèrent une lutte aussi effroyable. Le carnage fut si grand , de part et d'autre , que les cadavres ne pouvaient tomber parce que les morts retenus par les corps voisins restaient debout comme les vivants. Thierry fut encore une fois vainqueur, et, depuis Cologne jusqu'à Tolbiac, l'armée de Théodebert, moissonnée par le glaive , couvrit en beaucoup d'endroits la surface de la terre. » '

Théodebert , vaincu , repassa le Rhin le jour même de la bataille. Son courage, en ce moment suprême, fut vraiment héroïque. Accablé par des revers successifs, et au milieu du plus affreux désastre, il ne désespéra pas de rencontrer encore quelques guerriers, de disputer une dernière fois, à la dernière limite de l'Àustrasie, un royaume presqu'entièrement perdu en quelques jours.

\ Mais Thierry, non moins actif dans la victoire que Théodebert dans la défaite , arriva à .Cologne le soir même où son frère l'avait quitté. Après s'être emparé des trésors de son ennemi , il détacha à sa poursuite le chambellan Berthaire qui atteignit le fugitif à peu de distance du Rhin. Berthaire ramena le prince austrasien à Cologne et le présenta à Thierry : on ôta à Théodebert les insignes de la royauté ; son cheval , couvert d'un riche harnais , fut donné au chambellan à titre de récompense. Ensuite on chargea de liens le

• Cap. 38.

monarque détrôné, et on Tenvoya avec une escorte nombreuse dans la ville de Chalon-sur-Saône * . Suivant la chronique de saint Bénigne de Dijon et le récit de lonas, dans la vie de saint Colomban, Brunechild fit donner à Théodebert Perdre de la prêtrise, et commanda, peu après, de le mettre à mort. Ce prince laissait un fils en bas âge nommé Mérovée. Frédégaire suppose que Thierry, avec une atroce cruauté, fit périr ce jeune enfant, bien innocent des griefs reprochés à son père.

A la suite des victoires qu'il venait d'obtenir,

*■ Ce récit, qui est celui de Frédégaire, parait le plus simple et le plus naturel. Dans les Gestes des rm francs, l'événement a un autre tour et prend une teinte beaucoup plus sombre: ■ Théodebert. ▼oyant son armée vaincue, prit la fuite et entra dans Cologne. Thierry brûla et ravagea le territoire des Ripuaires : c'est pourquoi le peuple de cette contrée se soumit à sa puissance en lui disant : Pardonnenous, ô très-pieux roi. car présentement nous te sommes soumis : cesse de nous faire tous ces maux ! 11 répondit : Âmenez-moi Théodebert vivant ou coupez-lui la tête et apportez-la moi si vous voulez que je vous pardonne. Â ces paroles, ils se rendirent à la ville et aCQrmant une chose pour une autre, ils dirent à Théodebert : Voici ce que ton frère te mande : Rends-lui les trésors de ton père que tu gardes près de toi et après cela il s'en retournera avec son armée. Lorsqu'ils eurent dit ce mensonge, Théodebert entra avec eux dans le palais où était le trésor. Pendant qu'il cherchait dans le coffre les objets magnifiques qui composaient ce trésor, un de ces hommes tira son épée . lui en donna un coup par derrière et lui coupa la tête que l'on porta ensuite sur les murs de la ville de Cologne. Chargé de dépouilles. Thierry revint, avec la fille et les deux fils de son frère Théodebert, dans la ville de Metz; où Brunechild était arrivée ; ensuite il fît mettre à mort tous les enfants de Théodebert. » {Gest, reg. Franc, c. ZH\

Thierry convoqua, dans la ville de Cologne, les grands du royaume de TEst , ainsi que les chefs de la nation ripuaire et ceux des peuples d'Outre-Rhîn ; après s'être fait porter sur le bouclier, comme roi d'Âustrasie , il rassembla ses nouveaux sujets dans Téglise de Saint- Géréon , et leur fit prêter un solennel serment de fidélité. Mais, en ce moment, une invincible défiance sembla déjà troubler son esprit, car les paroles de Léonisius lui revenaient quelquefois à la mémoire. Au milieu de la foule nombreuse et agitée qui remplissait réglisc, et lorsque les chefs des Francs ripuaires se trouvaient près de lui , Thierry crut se sentir atteint au flanc d'un coupd'épée. Fermez les portes, s'écrial-il aussitôt avec effroi : empêchez que personne ne sorte, car un de ces perfides Ripuaires vient de me frapper'. Il se rassura pourtant, quand il vit qu'il n'avait reçu aucune blessure, et il ne songea plus qu'à venir solennellement prendre possession de la capitale de son nouveau royaume.

Thierry régnait sur la Bourgogne et sur l'Âustrasie. Mais les Francs de l'Est n'oubliaient pas leurs récents désastres , et jamais le double sentiment de la colère et de la crainte n'avait été porté chez eux à un si haut degré. Au lieu de tempérer sa victoire par la douceur, Brunechild la signala par l'exil et la confiscation : ce fut ainsi que Romaric , par exemple , se vit priver de l'héritage de son père Ro-

* Gesta reg. Franc., c. 58.

mulf, qui ayail perdu la vie en eombaltanl pour Théodeberl*.

Colombao habitait toujours la petite retraite qu'il s'était faite sur les bords du lac de Constance. Quand il apprit que Brunechild et Thierry étaient maîtres de FÂustrasie, il pensa qu'il serait sage de ne point attendre les éclats nouveaux d'une haine toujours viyante , et, après avoir confié à Gall , son disciple, le gouvernement du monastère de Brigantium, il se retira dans celui de Bobio, en Lombardie \

Brunechild voyait donc ses vœux accomplis: elle venait de venger ses griefs contre Théodebert et de rentrer dans le palais de Metz où elle avait régné si longtemps. La cité de Metz présenta bientôt le spectacle d'un mouvement animé et brillant qui sembla éclipser l'époque même de Sigebert I et celle de son fils Childebert II. Les ducs, les comtes, les hauts fonctionnaires arrivèrent de presque toutes les provinces de la Gaule pour assister aux premiers conseils de la nouvelle cour, et entendre ses premiers ordres. Au milieu de tant de dignitaires assemblés dans la capitale austrasiennc paraissait le maire du palais Warnachaire, vainqueur de Toul et de Tolbiac, et premier ministre de Thierry II.

* Vita S. Botnanci, ubi suprà. — Canstitutio Chlotarii régis, ad aan.6l"4.c.l6etl7.(Baluze.t.l,p.22.— D.Bouquet.t IV. p. 118.)

' Saint Gall, après le départ de son abbé, éleva, non loin du lac de Constance, une seconde retraite à laquelle son nom devait rester et qui devint, comme l'on sait, une des plus célèbres abbayes de r Allemagne.

Brunechild ne crut pas toutefois que la puissance de son petit-fils dut s^arréter à' cette limite. Ce qui restait à Chlotaire de Tancien royaume de Neustrie ne pouvait laisser indifférente Tambition d'une princesse qui avait toujours aspiré à faire de la Gaule entière un seul état , et qui venait de réunir sous sa domination FAustrasie et la Bourgogne. Thierry et Brunechild songeaient donc à toute autre chose qu'à remplir les engagements quMls avaient pris naguère envers le roi de Neustrie. Chlotaire voyant que Thierry tardait à lui faire la restitution du duché de Dentelin, pensa qu'il pouvait de lui-même se mettre en possession de cette province. Thierry lui ordonna d'abandonner immédiatement le duché, sous peine de se voir aussitôt déclarer la guerre. Mais Chlotaire ne parut point effrayé de la menace et refusa hardiment d'obéir. Peutêtre avait-il déjà quelques secrets motifs de braver si hardiment ses puissants rivaux ' •

Pendant que Thierry se préparait à une expédition contre la Neustrie, son autorité fut réclamée pour un de ces actes pacifiques dont le caractère venait contraster plus d'une fois avec celui des guerres civiles et des révolutions politiques. Le duc autrasien Eleuthérius avait employé une partie de ses grandes richesses à bâtir un monastère pour Waldrade , sa proche parente, qui tenait aussi par les liens du sang à la famille royale et à celle de Pépin, fils de Carlo-

' Fredeg.. Chron., c. 08. — Aimoin, c. 98. — Chronùjfies de Saint-Denis, liv. iV. 18.

maa'. Celte reiraile, consacrée sous rinvocation de saiol Pierre, et admirée pour sa beauté et sa grandeur, s^élevait non loin de celle que Glossinde, Glle de Wintrion, avait fondée quelques années auparavant*. Thierry sanctionna, dans une assemblée solennelle, la fondation d'Eleuthérius, et nous voyons, par Tacte royal qui fut donné à cette occasion , qu'un nombre considérable de seigneurs et d'évéques des diverses parties du royaume se trouvaient encore réunis en ce moment près de la cour d'Austrasie\

Cependant les gens de guerre que Thierry avait fait appeler pour marcher contre la Neustrie arrivaient déjà sous les murs de Metz , et Thierry allait se mettre à leur tête quand une violente maladie Tenleva tout à coup dans la fleur de son âge (613)^ Aussitôt, les

' Sainte Waldrade (Valdr(^e). vécut au temps de Théodebertil et de Thierry il. L*auteur de sa vie le dit expressément. 11 rapporte à Thierry 11 la charte qui sanctionna les privilèges de Téglise de Saint- Pierre.

' Le monastère de Saint-Pierre, bâti par le duc Eleuthérius, occupait une partie de remplacement actuel de Tarsenal du génie, près de l'ancienne porte de la citadelle.

^ Ex vUâ S. Waldradœ, ahh, inter Acta SS, Ord, S, Bened,, s»c. 2, p. 63.

^ Suivant les Geste$ des rois francs, cette mort ne fut pas naturelle, comme le dit Frédégaire; et ici les plus étranges et les plus noirs détails ne sont pas épargnés : « Thierry, voyant combien était belle la fille de Théodebert. sa nièce, voulut la prendre en mariage. Brunechild lui dit : Comment pourras-tu prendre pour femme la fille de ton frère? 0 femme méchante ! s'écria Thierry, femme perverse et digne de mort ! Pourquoi donc m*as-tu fait commettre le crime par lequel j'ai tué mon frère et mes parents? et il tira son épée pour

guerriers quMl avait mandés retournèrent dans leurs demeures, et la promptitude de cette retraite sembla montrer que les Âustrasiens n'étaient nullement disposés à continuer, pour la famille de Thierry, Texpédition que ce prince venait de commencer. Brunechild, néanmoins , présenta aux Francs le jeune Sigebcrt , fils aine de Thierry, en les invitant à le reconnaître pour leur roi. Mais les Âustrasiens voulaient, une fois de plus, se délivrer de la domination de Brunechild , et la naissance de Sigebert avait d'ailleurs une tache ineiTaçable. Les leudes d'Âustrasie ne reconnurent donc pas généralement la royauté de Sigebert ; ils résolurent de former dans leur sein un tribunal suprême, chargé de décider à qui Ton donnerait la couronne : dans cette pensée, ils tournèrent les yeux du côté de Chlotaire 11 qui s'était fait la réputation d'un prince équitable et modéré.

Ici le nom du maire du palais, Gondulf, disparait une seconde fois de l'histoire ; nous voyons seu-

la percer; mais ceux qui étaient présents. l'enlevèrent et elle se cacha dans une chambre de la maison. Remplie depuis ce temps d'une haine excessive, elle fit donner à Thierry, par les mains de cruels ministres, un breuvage empoisonné ; lui. ne soupçonnant pas la perfidie, but aussitôt et mourut en exhalant son âme inique. Quand il fut mort. Brunechild fit périr ses enfants avec la même cruauté : le plus jeune avait encore la robe blanche du baptême, elle lui écrasa la tête contre la pierre. » {Gesta reg. Franc, c. 39.)

Âimoin , qui écrivait à la fin du dixième siècle . ajoute à ce récit une particularité :, il dit que ce fut au sonir du bain que Ton présenta le poison à Thierry. On voit par là combien cette histoire allait se diversifiant et se chargeant toujours de circonstances plus ou moins tragiques.

lement que parmi les seigneurs qui appelaieni Chlotaire de leurs vœux on comptait Araould et Pépin « Frédégaire les place même, par une mention expresse, à la tête de tous les autres, et on peut remarquer de plus que c'est Arnould qui est nommé le premier. Amould , Pépin et la plupart des grands du royaume mvitèrent le prince neustrien à venir en Austrasie, et Chlotaire s'avança jusqu'au château d'Andernaeh, où il eut avec eux une entrevue.

A cette nouvelle , Bruneehild , effrayée , se dirigea précipitamment , avec les Gis de Thierry, vers les peuples de la Germanie : elle espérait encore , à force d'argent et de promesses, intéresser à la cause de Sigebert les nombreux guerriers qui habitaient au delà du Rhin*.

Arrivée dans la villa royale de Worms , la reine dépécha aussitôt des messagers à Andernach pour signifier à Chlotaire l'ordre de sortir du royaume que Thierry, disait-elle, avait laissé à ses enfants. Chlotaire lui fit répondre qu'il se soumettrait au jugement que prononceraient dans cette circonstance les hommes choisis par la nation des Francs". Bruneehild, mieux convaincue que jamais que la force des armes pouvait seule décider de sa cause, envoya chez les Thuringiens le

* Fredeg., Chron., c. 40. — Airaoin, lib. IV, c. 1. — Chroniques de Saint-Denis, liv. iV. 19.

' Chlotarius respondebat et per suos legatos Brunichildi mandabat. judicio Francorum electorum quidquid, prœcedente Domino, a Francis iniereosdemjudicabilur, poiliceturseseimplere. (Fred.eg. Chronic, cap. 40.)

jeune roi qu^elle remit entre les mains de Warnaehaire et d'un autre seigneur nommé Âlboën , en les chargeant de recruter en Thuringe et en Saxe le plus grand nombre de guerriers possible : les Suèves et les Allemands devaient être également enrôlés. Warnaehaire était chargé de présenter le Qls de Thierry à ces peuples et de leur promettre en son nom les plus belles récompenses.

Mais ce fut dans ce temps même, à ce qu'il semble, que la fidélité de Warnaehaire commença à chanceler, et que ce seigneur inclina avec les Austrasiens du côté de Chlotaire. Suivant le récit de Frédégaire, pendant que le maire du palais parcourait la Thuringe, Âlboën, son compagnon, reçut de Brunechild un ordre écrit de le mettre à mort et de frapper du même coup quelques autres seigneurs qui avaient, disait-elle, formé avec lui le projet de trahir la cause de Sigebert. Alboën ayant lu le billet, le déchira et en jeta les morceaux à terre. Un des serviteurs du maire les trouva par hasard : on les rapprocha sur des tablettes enduites de cire , et , de cette manière , Warnaehaire connut l'arrêt fatal qui avait été prononcé contre lui. Ce seigneur, ajoute Frédégaire, voyant sa vie en danger, ne chercha plus que les moyens de faire périr les enfants de Thierry, et, plein de cette pensée, il envoya, dire secrètement aux guerriers d'Outre-Rhin de reprendre le chemin de leurs demeures'.

' Post tergum indiculum direxit ut Alboënus cuin ceteris Warnachariura inlerficeret, eô quôd se in regnum Chlolarii vellet Iransferre :

On peut se demander s'il y a dans ce lugubre épisode une entière vérité. Il ne faut pas oublier que Frédégaire se complaît dans les récits qui présentent une certaine couleur romanesque, et celui-ci parait être du nombre, quoiqu'il n'offre rien, pourtant, qui ne soit rigoureu* sèment possible.

En admettant qne Wamacfaaire , par une circonstance fortuite, échappa au sort funeste que lui réservait Brunechild , on doit reconnaître qu'il sut également bien dissimuler ei sa triste découverte et la vengeance qu'il préparait. Brunechild, rassurée, sans doute, par de fausses protestations de dévouement de la part du maire, ne témoigna plus à son égard aucune déGance, et le pria de continuer la mission dont elle Tavait chargé.

Wamacfaaîre persuada à Brunechild qu'elle devait le suivre en Bourgogne pour assembler, sans retard , les guerriers de ce royaume qui avaient donné dans les dernières circonstances des preuves si éclatantes d'habileté et de valeur : on enverrait des messagers porter un ordre semblable aux leudes d'Austrasie.

Alors Brunechild, laissant à Wamachaire le soin de réunir les guerriers de la Bourgogne, franchit le Jura pour donner elle-même de ce coté le signal de la guerre. Peut-être Wamachaire lui avait-il conseillé

quem indiculum releclum. disruplum projecitin terrain. Inventus est a puero Warnacharii : super tabula cerâ linitâ denuô ipse solidatur. Quo indiculo reicctu . Warnacharius cernens se vilœ pcriculum habere, deinceps cogitare cœpit quo pacto fdii Theuderici opprimerenlur. clChlolhariusin regnumcligeretur.(Fredeg., Chronic., cAO.)

cette démarche afin de préparer plus sûrement sa ruine en son absence. Pendant que Brunechild était au delà du Jura , le maire de Bourgogne se concerta avec les principaux seigneurs du royaume pour accabler, suivant Texpres^on de Frédégaire, la famille de Thierry II et appeler Chlotaire à la couronne*.

Brunechild se trouvait encore à Orba, dans la province Transjurane, quand, tout à coup, Chlotaire, à la tête de ses leudes, se dirigea à travers la Champagne vers les bords de PÂisne. Deux armées nombreuses étaient réunies , d'autre part , Tune en Austrasic , l'autre en Bourgogne, et paraissaient n'attendre pour marcher contre Chlotaire qu'un signal de la cour. Cependant les guerriers qui s'étaient rangés sous le drapeau de Sigebert II n'avaient pas tous la pensée de combattre pour sa cause, quoique rien, au dehors, ne trahit cette diversité de sentiments. Parmi les Âustrasiens et les Bourguignons il y avait sans doute des hommes qui s'attendaient réellement à livrer bataille, mais d'autres, en grand^nombre, avaient l'intention de passer du côté du roi de Neustrie. On se rappelle que les seigneurs d'Austrasie avaient même parlé de prononcer entre Chlotaire 11 et les fils de Thierry un jugement solennel : aussi plusieurs d'entre eux se trouvaient-ils rangés déjà, comme par avance, autour de Chlotaire.

Sans attendre le retour de Brunechild , Warnachaire

* Fredeg., c. 41, 52. — Aimoin, liv. IV. c. i. — Chroniqms de Saint-Denis, liv. IV, 19.

donna aux deux armées Tordre de s'avancer à la rencontre de Chlolaire. Pendant que les Austrasiens marchaient vers la Champagne , Warnachaire, qui avait fait placer à la tête des Bourguignons le jeune roi Sigebert II avec ses trois frères, Corbe, Ghîldebert et Mérovée, se porta lui-même au-devant du roi de Neustrie et le rencontra sur les rives de TAisne , où bientôt les trois armées se trouvèrent en présence. Au moment où la trompette sonna Tattaque, un autre signal partit, et les amis que Chlotaire comptait dans les rangs austrasiens et bourguignons tournèrent le dos, entraînant dans leur mouvement de retraite ceux mêmes qui avaient pensé livrer bataille. Les Austrasiens regagnèrent aussitôt leurs foyers. Chlotaire suivit les Bourguignons et les joignit près des bords de la Saône ; là, il se saisit de Sigebert , de Corbe et de Mérovée : Childebert , averti heureusement , s'était enfui à cheval et avait gagné un asile où il devint impossible de le découvrir. Il paraîtrait, d'après le récit de Frédégaire, que les Francs de TEst , tout irrités qu'ils étaient, n'avaient pas d'autre pensée que d'écarter du trône la famille de Thierry II: mais Warnachaire et les grands de Bourgogne voulaient une vengeance plus cruelle'.

' Frédégaire dit expressément que les Austrasiens retournèrent dans leurs demeureç, et qu'après leur départ seulement Warnachaire assembla le conseil des leudes bourguignons pour décider du sort de Brunechild et de ses petits-fils. Voici le texte même de l'écrivain:

« Âustrasiorum exercitus inlaesus revertitur ad proprias sedes.

io

Warnachaire alors tint conseil avec les seigneurs bourguignons , et il fut décidé que Tun d'eux , nommé Erpon , qui était comte de Tétable , se rendrait aussitôt dans la ville d'Orba pour se saisir de Brunechild et ramener dans le camp neustrien. Cette reine , à qui sans doute il n'était parvenu aucune nouvelle des derniers événements, fut arrêtée, sans s'y, attendre, et conduite en présence de Chlotaire, non loin du bourg de Renève, sur la petite rivière de la Vingenne, qui se jette dans la Saône.

La baine que Frédégonde avait eue pour Brunechild vivait tout entière dans Tâme de son fils, et aux vengeances de famille venaient s'associer les vengeances nationales, excitées par la politique de Warnachaire. Elles n'épargnèrent pas même les jours des arrièrepetits-fils de Brunechild, victimes innocentes des griefs reprochés à leur aïeule et à leur père. Frédégaire retrace de la manière suivante cette affreuse et sanglante catastrophe : « Sigebert et Corbe furent mis à mort par » l'ordre de Chlotaire , mais le prince fit grâce à Mé- » rovée, parce qu'il l'avait tenu sur les fonts sacrés. » Cependant Chlotaire portait une grande haine à » Brunechild. Lorsqu'elle parut devant lui il l'accusa » d'avoir causé la mort de dix rois. Ces rois étaient » Sigebert 1, Mérovée, fils de Chilpéric, Chilpéric, père » de Mérovée, Théodeberl et son fils Chlotaire, Mé-

Factione Warnacharii Majoris-domûs, cum reliquis maxime tolis proceribus de regno Burgundiae. Brunichildis ab Herpone Comestabulo de pago Ultra Jurano, ex villa Uibâ, unà cum Theudelane germanâ Theuderioi producitur et Chlotario.. . . . prsesentatur. (Cap. 42.)

» rovée, fils de Chlotaire II, Thierry et ses trois enfants ' .

> Ensuite Chlotaire condamna Brunechild à trois jours

> de supplice. D'abord il la fit promener sur un cha<- » meau tout autour de l'armée, puis on attacha la » reine par les cheveux et une main à la queue d'un » cheval indompté : tous ses membres furent déchirés » sous les pieds de l'animal qui la traîna dans une » course violente. » ' (615.)

Le continuateur anonyme de la chronique de Marins d'Âvenche nous apprend que le corps inanimé de Brunechild fut placé sur un monceau de bois auquel on mit le feu comme à un bûcher ^ Hais ensuite des mains amies portèrent dans la ville d'Autun les cendres et les os à demi-brûlés de la reine d'Âustrasie , et on les descendit dans une fosse creusée sous le grand autel de l'église de Saint-Martin , dont Brunechild était la fondatrice^.

' Il est à peine nécessaire de faire remarquer que I'od accusa Brunechild de plusieurs crimes qu'elle n'avait pas commis.

* Fredeg., c. 42. — Aimoin» liv. IV, cl. — Chroniques de Saint-DenU, liv. IV, 19. — Gesta reg. Franc., 40.

^ Appendix ad chronk Marti. D. Bouquet, t. II. p. 19.

^ Le père Daniel nous rapporte, dans son histoire de France.

que trois siècles plus tard les cendres de Brunechild furent déposées

dans un tombeau de marbre sous une arcade de l'église. Au-dessus

du tombeau on plaça, pendant le quinzième siècle, l'inscription

suivante :

« Brunecheul fiit jadis royne de France , » Fondateresse du saint lieu de céans; » Gy inhumée en six cent quatorze ans, » Et attendant du Dieu vraye indulgence. »

Le père Daniel nous dit encore qu'une molette d'éperon fut

Ainsi mourut, à Tâge de soixante-six ans, une reine célèbre, fille, épouse et mère de rois. Autant le prestige de sa naissance, de son esprit et de sa beauté avait répandu d'éclat autour d'elle, lorsque le choix de Sigebert I Tavait fait asseoir sur Tun des trônes les plus glorieux de la Gaule franque, autant les derniers jours de son règne s'étaient précipités vers la plus tragique des catastrophes. On raconta bientôt qu'une sibylle avait annoncé l'arrivée de Brunechild en Gaule, ses crimes et son aiFreux supplice. Cette lugubre prédiction était conçue en ces termes: Brune viendra de PEspagne, et devant elle beaucoup d'hommes périront; mais à son tour elle sera foulée aux pieds des chevaux '.

Frédégaire et la plupart des chroniqueurs qui vinrent après lui ne devaient point parler de Brunechild avec impartiaUté; ils devaient au contraire noircir beaucoup son nom et son histoire. Des écrivains modernes, tels que le président Pasquier, Cordemoy, le P. Mariana, le P. Lecointe, ont entrepris contre les chroniqueurs anciens la défense de la reine d'Austrasie. Cette apologie, toutefois, peut-elle être entière et absolue?

trouvée dans les cendres de la reine d'Austrasie. Suivant l'opinion du même historien, cette molette pourrait avoir été l'une de celles qui servirent à exciter la course du cheval auquel Brunechild fut attachée. Ce qui paraît au moins probable, c'est que l'on voulut rappeler ainsi le genre de supplice qui avait terminé les jours de cette malheureuse princesse.

■ Veniet Bruna de partibus Spaniae, antè cujus conspectum multae gentes peribunt. Haec verô equorum calcibus disrumpetur. (Epitomat, Greg. Tur. per Fredeg. c. 59.)

S'il convient , en jugeant le règne et le caractère de Branechild , de faire une juste part de la vérité et de la calomnie , si Ton peut admirer, à certains égards, les vues administratives de cette princesse, il faut reconnaître aussi qu'il serait difficile d'absoudre de iout point sa mémoire. Il ne parait que trop vrai que Tamour excessif du pouvoir, un orgueil violent puisé en partie dans le sang visigoth , lui firent commettre des actes coupables et Tentrainèrent dans la voie funeste où elle trouva sa ruine. On regrettera toujours que Brunechild ait imprimé à son histoire ces taches malheureuses, sans lesquelles le titre de grande lui eût été décerné, peut-être, par la postérité.

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