CHAPITRE IX
L'Austrasie reprend m première ÎDdépendtnee (638). — Retour de Pépin dans le palais de Metz ; élévalion de Rémacle à la dignité de grand référendaire de la cour. — Mort de Pépin (640). — Prétentions d^Otlon et de Grimoald à la mairie du palais. — Mort d'Amould au Saint Mont, dans les Vosges (640) ; son corps est déposé dans Tégiise de Saint-Jean et des Saints-Apôtres, près des murs de la ville de Metz (641). — Révolte de Radulf, due de Thuringe. — Grimoald, maire du palais d*Auslrasie ; son caractère et sa politique. — Retraite du chancelier Rémacle; Donitus lui est donné pour successeur. — Mariage de Sigebert m et d'Himnechild. — Situation de la cour; esprit de la législation auslrasienne. — Fondations pieuses do Sigebert III. — Voyage do Romaric en Austrasic; son entrevue la nuit avec Sigebert et Grimoald. — Mort de Sigebert 111 (G56).
Le royaume de TEst avait depuis cinq ans un roi particulier, mais Dagobert, on s'en souvient, s'était toujours réservé la haute autorité sur ce royaume, dont Chlotaire II avait détaché les provinces accessoires qui se trouvaient situées au midi de la Gaule. L'Austrasie reprit toute^son indépendance, et d'autre part, Glovis II fut proclamé roi de Neustrie et de Bourgogne, sous la tutelle de la reine Nanthilde, sa mère.
Pépin quitta aussitôt la cour de Paris et se rendit
dans le palais de Metz pour exercer aniprès du roi Sigebert, la mairie dont il était revêtu depuis longtemps , mais qui n'avait été pour lui qu'un vain titre pendant les dix années de son séjour forcé à la cour de Neustrie. Les Austrasiens accueillirent son retour avec le plus grand bonheur, car ils le regardaient toujours comme le représentant le plus vrai et le plus respectable du caractère national. L'évéque de Cologne Cunibert , chargé pendant son absence de Tadministration du royaume, fut heureux de retrouver ce vieil ami et de remettre Tautorité entre ses mains. Mais Pépin voulut la partager avec Cunibert, et les deux ministres s'occupèrent en premier lieu d'assurer l'observation rigoureuse du pacte solennel que les Neus- Irions et les Austrasiens avaient conclu quatre années auparavant.
Pépin et Cunibert se rendirent à la villa de Compiègne , et la , conformément aux dernières volontés de Dagobert, on leur remit la part qui revenait au roi d'Austrasie dans le trésor de son père. La cité de Marseille, ainsi que les provinces d'Auvergne, du Quercy et du Rouergue, qui se trouvaient détachées, depuis quinze ans, du royaume de l'Est, furent réintégrées sous la domination de Sigebert'.
Parmi les nouveaux sujets que la restitution des provinces méridionales donnait à Sigebert, était l'évéque
' Quidquid ad regnum Austrasiorum jàin olim perlinucrat , hoc Sigibertus rex sua? ditioni gerendum acciperet, et perpcluô doniinandum habcret. (Fredcg., Chron., c. 76.)
de Cahors , Désidérius , ancien trésorier de la cour de Neustrie. Il avait appris , sans doute par Goëric son ami, que Sigebert monlrait une intelligence droite et précoce , un naturel bon et bonnétc. Mais il avait vu, par Texemple de Dagobert, que Ton ne pouvait trop prémunir on jeune cœur contre les séductions de l'orgueil et les entraînements des mauvais conseils. Désidérius crut donc pouvoir, eu offrant son hommage à Sigebert , lui faire entendre un avis sérieux, que le prince pourrait déjà comprendre, et qui serait de nature à produire dans son âme une impression durable. Il lui adressa l'exhortation suivante, aussi remarquable par sa simplicité que par sa force et sa douceur :
« Puisq!;Ml est arrivé à votre père , qui était notre maître, ce que vous ne désiriez point voir arriver sitôt, daignez recevoir de nous, qui sommes maintenant vos serviteurs, daignez recevoir de tous vos fidèles l'expression d'un parfait hommage. Nous espérons aussi que les hommes que votre père a gouvernés avec bonté, vous les soutiendrez par votre pouvoir avec la même justice. Dieu tout-puissant vous a, par sa clémence, affermi sur le trône, et il vous a donné ce grand esprit de prudence qui est en vous. Cependant nous osons vous exhorter à conserver toujours présente au fond de votre cœur la pensée de Celui qui vous protège. Pensez toujours à ce que vous serez après que vous aurez porté le sceptre ; à la rémunération qui vous attend , suivant le caractère de vos œuvres. Pour abréger notre lettre , nous vous donnoi^ cet avis en
peu de mots. Dans toute action, dans toute affaire, dans tout jugement, faites de telle sorte que quand les mauvais rois seront condamnés avec les méchants, vous receviez pour l'excellence de vos otuvres la récompense éternelle. » '
Pépin , dans le galais de Metz , devait présider une seconde fois aux grands intérêts du royaume. Au nombre des dignitaires de la cour, on vit paraître en ce moment, avec le titre de référendaire, c'està-dire de chancelier de la couronne , un homme dont Pépin avait apprécié le mérite pendant son séjour en Neustrie \ Cet humme était Rémacle , fils d'Âlbulius et d'une noble famille gallo-romaine de la province du Berri. Élevé dans les écoles de Bourges , sous la discipline de l'évéque Sulpice, devequ abbé du monastère de Solignac, fondé par Éloi, dans le territoire de Limoges, Rémacle avait été appelé ensuite à la cour de Dagobert ; il avait formé alors des liens d'amitié avec Pépin, et, à sa prière, il s'était déterminé à le suivre en Âustrasie \
Promu à la dignité de grand chancelier du palais de Metz, l'ancien abbé de Solignac ne renonça point, pour
» Epist. Desider, episc, Calurc. ad Sigib, regem., D. Bouquet, t. IV. p. 37.
' Tune tcmporis in régis Trancorum (Sigiberti) aulâ. prxpollentis
bealisfiimi Flemacli. Procuratoris quidem sacri scrinii palatii ex-
crcverat opinio veneranda. {Vita S. Bercharii, Duchesne, Script. Franc, t. I, p. 675.)
' Vita S, Remacli episc. Tungr., Duchesne, Script. Franc, t. I. p. 012.
cette raison, à la vie religieuse ; il aspirait même à recevoir le sacerdoce , et il se mit sons la direction de révcque de Metz Goéric, qui lui conféra les ordres sacrés.
Cependant Pépin ne survécut que deux années environ à son retour en Austrasie (640) \ Les hommes de l'Est, qui Taimaicnt et le vénéraient depuis tant d'années, lui donnèrent, au témoignage de Frédégaire, les plus vifs et les plus sincères regrets. Ils reportèrent très-volontiers sur Grimoald, qui était alors dans la fleur de Tage , TalTection qu'ils avaient eue pour son père. Mais Ilta, veuve tie Pépin, et Gerlrude, sa fille, résolurent de quitter le monde; elles se retirèrent dans la province de Brabant, et bâtirent, à Nivelle, un monastère où elles prirent le voile. Grimoald , que de hautes espérances retenaient dans la carrière politique, demeura avec Chloduif et Anségise a la cour de Sigebert.
La mairie du palais était vacante , et au monarque appartenait , en premier lieu , le choix du successeur de ijiépin. Mais depuis Chlotaire II surtoul, l'opinion des seigneurs était consultée, et sous un roi mineur elle devait encore avoir plus de poids dans la balance.
' Pépin reçut la sépulture clans la villa de Landen. en Brabant. C'est pour celte raison que les historiens d'un âge postérieur l'ont désigné sous le nom de Pépin de Landen. Les modernes le nomment quelquefois aussi Pépin l*ancien ou le vieux, Pippinns Senior, pour le distinguer de ceux de ses descendants qui portent le même nom dans l'histoire.
Les suffrages se partagèrent entre Grimoald , fils de Pépin, et Otton, flis de Wer, gouverneur de Sigebert IH. Grimoald avait de son côté les nombreux amis de son père, à la tète desquels se plaçaient Tévéque Gunibert et le duc Adelgisèle. Otton se sentait fort de Tamitié du jeune roi et de Tappui d'un certain nombre de courtisans. Dans cette lutte Grimoald obtint généralement l'avantage ; mais Otton ne laissa échapper aucune occasion de faire sentir sa haine et son mépris au fils de Pépin, et celui-ci, d'autre part, travailla sans relâche à détruire son rival.
Ces querelles intestines agitaient PAustrasie lorsque , le seizième jour de juillet 640, l'ancien évéque de Metz Arnould, termina au Saint Mont son illustre carrière. L'année suivante, Goëric cédant au vœu général du peuple messin, alla en compagnie de Paul , évéque de Verdun , et de Théodefrède, évéque de Toul , prendre au Saint Mont le corps d'Arnould , qui fut déposé dans l'église des Saints-Apôtres, bâtie près des murs de la cité (641).
Des événements qu'il ne sera pas inutile de rapi^ler en quelques mots , se passaient vers la même époque dans le royaume de Neustrie. En l'année 640, le référendaire Audoën et le trésorier Éloi quittaient la cour de Paris pour échanger les devoirs du ministère séculier contre les devoirs du ministère sacré. Le même jour (14 mai 640), ils étaient revêtus des fonctions épiscopales, l'un dans la ville de Rouen , l'autre dans celle de Noyon.
Peu après, en 641 , Ega, maire du palais de Neustrie,
finissait ses jours, et on lui donnait pour successeur Erchinoald , allié à la famille de Dagobert.
Cependant Raduif , duc de Thuringe, depuis longtemps rebelle à l'autorité du roi Sigebert, crut que le moment était venu de se déclarer indépendant. Ce seigneur prétendait rétablir à son profit Tancienne royauté d'Hermanfred , et attirer dans son alliance les divers peuples d'Outre-Rhin soumis à la domination des Francs. Son ambition ne tendait à rien moins , comme Ton voit, qu'à ébranler la puissance austrasienne en Germanie. Peut-être la division qui régnait dans la cour de Metz lui semblait -elle une occasion favorable pour Taccomplissement de ses desseins. Raduif avait pris soin de se créer des amis ; il avait gagné à son parti plusieurs chefs puissants qui devaient l'aider de toutes leurs ressources, et obtenir ensuite les principaux honneurs à sa cour.
Grimoald n<e se dissimula point le danger; il convoqua , au nom de Sigebert , le ban et l' arrière-ban de l'armée austrdsienne, et pour donner plus de solennité encore à l'expédition , il voulut que le roi , à peine âgé de douze ans, parut à la tête de ses guerriers.
Le rendez-vous des divers contingents eut lieu près de la forêt Buclîonia , au delà du Rhin , sur le chemin de la Thuringe. On s'arrêta quelques moments pour faire la revue de cette nombreuse armée, et Grimoald, qui sans doute n'ignorait pas tout à fait les secrètes menées de Raduif, assembla les ducs et les comtes autour du pavillon royal. Là , en présence de Sigebert, les chefs se donnèrent la main , et après qu'il se furent
juré Tun à Tauire une inviolable fidélité, ils promirent de ne faire aucune grâce au duc de Tliuringe.
Radulf , de son côté , avait appelé à lui tout ce qu'il avait pu trouver de guerriers braves et déterminés à le bien servir. Il avait placé son camp au sommet d'une montagne, sur les bords de TUnstrutt, non loin du beau palais bâti par Dagobert. Dans ce retranchement, que protégeait une forte palissade de bois, Raduif s'enferma avec sa femme et ses enfants , et attendit l'armée franque avec une fière assurance.
Les Àuslrasiens enveloppèrent d'un cercle continu le camp de Radulf. Mais lorsqu'il fallut délibérer sur l'heure et sur le mode d'attaque , le roi , encore trop jeune pour donner un avis prépondérant, fut obligé de laisser aux chefs de son armée le soin de décider sur cette grave question. Par malheur, les hommes du conseil ne purent s'accoi*der entre eux : les uns voulaient combattre le jour même ; les autres voulaient attendre au lendemain. Peut-être la mésintelligence était-elle habilement excitée par les artifices secrets des partisans de Radulf.
Le premier avis ayant prévalu, le duc Bobbon à la tête des hommes de l'Auvergne, le comte Enovalaiis avec les guerriers du Suntgau, Tréculf comte du palais de Metz , et les autres généraux suivis de leurs corps de troupes s'avancent contre la porte principale du camp. Alors Radulf s'élance hors de cette porte, et, secondé par les intelligences qu'il avait dans les rangs opposés , il fait parmi les assaillants un horrible carnage : Bobbon, Enovalaiis, Tréculf, tombent des
premiers. Sigebert à ehcval au milieu de ses ministres, voyait ses braves guerriers renversés tour à tour dans leur sang. À cet affreux spectacle, le pauvre enfant se mit à pleurer à chaudes larmes : Grimoald et Adelgisèle , qui n'osaient le quitter, partageaient sa consternation et sa douleur. Ils n'entreprirent pas même de disputer à leur ennemi une victoire que de nouvelles trahisons paraissaient toutes prêtes à lui livrer ; ils auraient exposé sans fruit les jours du prince. Les deux chefs, prenant Sigebert avec eux, regagnèrent leurs tentes , et le vainqueur, de son côté , ne songea point à les poursuivre. Content de ce qu'il avait fait pour cette journée, il rentra plein de joie et d'orgueil dans son retranchement'.
Grimoald et Adelgisèle ayant délibéré pendant la nuit sur le parti qu'ils devaient prendre, se décidèrent à envoyer le matin demander à Radulf une trêve qui leur permit de regagner sûrement les bords du Rhin. Le duc de Thuringe consentit à la proposition , et jugeant, malgré son triomphe, qu'il serait préférable pour lui de ne pas continuer le rôle de sujet révolté, il se déclara disposé à renouveler ses serments de fidélité et d'hommage au roi d'Austrasie. Grimoald et Adelgisèle, par une condescendance qui leur parut sage ou nécessaire, furent d'avis d'accepter cette offre de soumission : le gouvernement de la Thuringe fut laissé entre les mains de Radulf comme le gage de sa ré-
Fredeg., Chron,, c. 87. — VUa S, Sigib. reg. auclore Sigiherlo, apud Bolland, l febr.
conciliation avec la cour. Hais Frédégaire assure que la soumission de Radulf ne fut qu'apparente , et que ce seigneur affecta toujours depuis Tindépendance d'un véritable souverain *•
L'e&emple de la Thuringe ne devait pas être sans effet chez les autres peuples; ainsi les ducs d'Alemannie et de Bavière commencèrent eux-mêmes à ne plus se croire assujettis à une entière obéissance. Mais il semble bien que cette tolérance du gouvernement d'Austrasie à Tégard des chefs d'Outre- Rhin fut aussi la récompense secrète de Tappui quUI$ prêtèrent à Grimoald pour affermir son pouvoir à la cour.
La paix était établie au dehors, et la guerre était toujours allumée dans le palais de Sigebert. Grimoald , malgré de nouveaux efforts , ne réussissait pas à expulser de ce palais Otton, son rival détesté, et, d'autre part , il ne voulait point se porter, sous les yeux mêmes de la cour, à un acte trop manifeste de violence. Otton, pour son malheur, avait encore un ennemi déclaré dans la personne de Leuther, duc des Allemands. Grimoald ne négligea rien pour enflammer les ressentiments de Leuther, et Otton ne tarda pas à périr sous les coups de ce puissant seigneur (642).
Grimoald n'avait , comme Ton voit, ni la douceur ni la modération de son père. Assuré désormais de la mairie du palais, il Tcxerea d'une manière d'autant
* In verbis Sigibcrto rcglmcn non denegabat (Radulfus) sed isi factis forlitcr rjusdom resrstobal dominalioni. (Frcdcg.. Chron,, c. 88.)
plus absolue qu'il ne trouvait plus autour de lui la moindre résistance. Vers la fin de 644 , Sigebert étant parvenu à sa quatorzième année, Grimoald voulut détruire tout ce qui avait été fait par les conseils et sous rinfluence d'Otton pendant les premières années du prince , et il engagea Sigebert à déclarer nuls et sans effet les actes publics antérieurs à sa majorité. Toutes les faveurs accordées jusqu'à ce moment durent recevoir du roi et du maire du palais une sanction nouvelle '. Grimoald donna ainsi à la mairie le caractère d'une domination véritable, et il étendit sur le royaume entier un pouvoir que n'avait eu aucun de ses prédécesseurs.
L'ombrageuse susceptibilité de Grimoald se montrait en toute circonstance, et Wulfoleude, évéque métropolitain de Bourges, en eut bientôt lui-même une preuve. Wulfoleude avait convoqué dans une ville du midi relevant de TÂustrasie, une assemblée synodale: l'évéque n'avait point eu la pensée d'en avertir la cour de Metz, et Grimoald, blessé, empêcha Sigebert de permettre, pour le moment du moins, la tenue du synode \ Mais en prenant dans cette circonstance un air de sévérité, le jeune roi ne fit pas autre chose que de fléchir sous la volonté de son ministre. Aussi la puissance du maire devait être bientôt connue au
' DiplamaSigib. reg. pro monasler. SlabuL et Malmundar, D. Bouquet, l. IV. p. 035 et 056.
' Epxsl. Sigib. reg. ad Vnlfoleudum, episc. Bittiric, D. Bouquol. L IV. |). 47.
uord et au midi de la Gaule , et Tévéque de Cahors n'exprimait que la vérité quand il mettait pour suscription à ses lettres : A l'illustre seigneur Grimoald, maire du palais, gouverneur de toute la cour ou plutôt du royaume '.
Il parait toutefois que Grimoald parvenu au faite de ce pouvoir sans exemple , montrait encore quelque déférence pour les anciens amis de son père. Ainsi, révéque Gunibert, dont le nom inspirait tant de respect aux grands et aux peuples de TAustrasie, paraissait toujours le premier dans les conseils de la cour.
La paix n'était point généralement troublée au dehors. La Saxe, la Thuringe, TÀlemannie et la Bavière demeuraient tranquilles sous leurs chefs puissants, que la politique du maire prenait d'ailleurs soin de ménager. Les Frisons établis au delà des embouchures du Rhin et commandés par des chefs entièrement indépendants, pouvaient donner plus d'inquiétude. Mais, dès le temps de Ghlotaire II , on avait eu la précaution d'établir vers leurs frontières un bon système de défense. Sous le règne de Sîgebert, le duc Wilger, neveu de Pépin, protégeait contre ces barbares le pays situé au nord de l'Ardenne. Il avait pour lieutenant le comte Odelard, gardien du château d'Anvers, et vaillant défenseur des bords de l'Escaut ainsi que des rivage de l'Océan'.
* DoDiino illustri. lotius aulaô imôque rogni Reclori, Griiuoaldo Majori Domus. {Episl, Desider. ad Grimoaldum apud. U. Bouquet, t. IV. p. 58.)
" Vila S. Berkndis, «66. Apud*. D. Bouqucl. l. III. p. 326.
Le nom du duc Witger ne saurait se séparer de celui de Gudule sa fille, qui devait, comme Gertrude de Nivelle, laisser dans la province de Brabant dMllustres souvenirs '.
Cependant Grimoald jugea qu'il serait bon que le roi inaugurât sa majorité par un voyage en Austrasie. Sigebert visita successivement Verdun, Reims et Laon. Les villes de la Meuse et celles du Rhin, depuis Cologne jusqu'à Mayence, reçurent, à leur tour , le jeune monarque \ Pendant cette longue course, Sigebert fit un premier essai de Fautorité suprême. Dans Tapparcil de la dignité royale, il rendait la justice aux peuples et accordait les grâces qui lui étaient demandées. Ce fut vers ce moment sans doute
' On sait que l'église cathédrale de Bruxelles est dédiée sous l'invocation de sainte Gudule, fille du comte Witger. et abbesse de Morzelle. dans la province de Brabant. au septième siècle.
' De conditione régis innotescimus. Nuper per Veredunum Remos pcrgit... Inde autem Lauduno accedit, et indè in Masao (in page Moss). ac post. ripa Reoo pergit.
{Epist. Pquli episc, llridunens, ad Desider. episc, Cadurc. ajmd, D. Bouquet. 1 IV. p. 46.).
L'annotateur de D. Bouquet rapporte cette lettre à Tannée 652 et suppose que le roi dont il y est parié était Dagobert I. 11 parait beaucoup plus probable que l'évéque de Verdun fait mention ici d'un voyage de Sigebert lil. à l'époque de sa majorité. Paul répond dans cette lettre à l'évéque de Cahors. Désidérius. qui l'avait prié de lui donner des nouvelles de ce prince. Nous avons en effet plusieurs lettres de l'évéque de Cahors qui témoignent de sa sollicitude pour Sigebert et dans lesquelles il demande qu'on l'informe avec soin de la situation de la cour d'Austrasie. (Voir D. Bouquet, t. IV. p. 36-49.)
que Sigebert prié par Désidérius de rinstruire de tout ce qui intéressait sa personne et son royaume , lui répondit : Les nations dont le gouvernement nous a été confié par la bonté divine nous rendent une pacifique obéissance : les nations barbares, nos voisines, vivent elles-^mémes avec nous dans une paix profonde *.
A cette époque Févéque Gocric termina sa carrière, laissant de glorieux souvenirs dans son église (19 septembre G45). On lui donna pour successeur Godon, que Ton avait remarqué à cause de son mérite, mais dont nous ne connaissons point Torigine. Élevé à Fépiscopat de Metz, Godon devint, comme Goëric, un des intimes conseillers de Sigebert. Un document contemporain nous le montre délibérant avec le prince en compagnie de Grimoald, de Gunibert et des seigneurs de la cour*.
En visitant les provinces situées au nord de TAustrasie, le monarque avait pu voir que si elles étaient naturellement fertiles, couvertes d'habitations nombreuses, peuplées d'hommes robustes et belliqueux, elles avaient toujours quelque chose de bien sauvage ; au milieu de ces contrées hérissées de forêts subsistaient encore des traces profondes de paganisme et de primitive barbarie.
' Gentes patriae. nobis a Deo concessas, paciPico ordine nobis obodiunt ; gontes etiam barbarae pacatissimc nobis cohabitant. (Epist, Sigih. reg. ad Detid. ept<c. Caturc, D. Bouquet, t. IV, p. 44.)
* Cum consilio magniticorum aposlolicorum Cuniberti. Godonis,
vcl illustrium virorum Grimoaldi. Bobonis (Prœceplum Sigih.
reg., D. Bouquet, t. IV. p. 634.)
Le chancelier Rémacle, qui désirait vivement de rentrer dans la vie cénobitique et de se bâtir à luimême une retraite, jeta les yeux vers le nord de TAustrasie et les forêts des Ardcnnes. Entre Bouillon et Chiny, au milieu de Tune de ces nombreuses sinuosités que forme le Semoy pour se rendre à la Meuse, on rencontrait une bourgade obscure, entourée de bois et de rochers, et qui portait le nom moitié latin, moitié gaulois de Casœ - Gonguidunum \ A la prière de Rémacle, Sigebcrt éleva dans ce lieu un monastère sous la règle mixte de saint Benoit et saint Colomban. Le chancelier en devint le premier abbé; mais pour trouver une solitude plus absolue encore , il creusa, dans un roc voisin^ un petit oratoire; on montra longtemps dans la suite cette grotte artificielle où Rémacle aimait à se retirer et quMl avait taillée de ses propres mains.
En prenant Thabit religieux, Rémacle avait laissé vacante la charge de référendaire du palais, et il fallait y pourvoir. . L'homme de la cour qui passait alors pour le plus savant dans la science des lois était Bonitus, originaire de la ville de Clermont, en Auvergne, et qui avait commencé par remplir les fonctions de grand échanson du palais de Metz. Bonitus connaissait non-seulement la législation des Francs, mais encore le droit romain. Sigebert Téleva aussitôt à la dignité de référendaire et mit dans
' Aujourd'hui Cougnon, sur le Semoy, dans \e grand-duché de Luxembourg.
ses mains le sceau royal que Rémacle venait de déposer*.
Pendant que Bonitus entrait en possession de la cbancelierie du palais, et qu'il traitait avec Sigebert et Grimoald des affaires de TÉtat, le solitaire du Scmoy s'occupait d'explorer les contrées qui s'étendaient au nord de sa nouvelle demeure. Rémacle arriva ainsi dans un canton couvert de forêts que l'on désignait sous le nom de Malmundarium. Le nom de Malmundarium, d'où s'est formé celui de Malmedi, porte à croire que l'on avait célébré là, dans les temps anciens, quelque cérémonie en l'honneur de la Lune. On voyait à Malmundarium, sur les bords d'une fontaine appelée la Warchtnna^ de vieilles statues et des inscriptions votives consacrées à Diane , la grande divinité chasseresse des Gaulois et des Germains. Autour de ces débris se perpétuaient encore plusieurs pratiques d'origine païenne \
Rémacle parcourut ensuite un autre canton nommé Stabulaiis ou Stavelot, éloigné de six mille pas de
' Bonitus arvernic» urbis oriundus fuit .. è Senatii duntaxàt romano. nobîli prosapiâ.
Grammalicorum ioibutus initiis. necnon Tbeodosii odoclus decretis... Régis usque ad aulam processit. scque Sigibcrti Principis ministerio tradidit. Cùmque ab eo obnixè diligeretur. piincipem eum esse pincerDarum prascepit. Non multè post» annulo ex manu régis accepto, Refercndarii oiBciuro adeptus est.
(Ex viiâ, S. Bonili, eftisc. arvernenê, inter acta SS Of*d S. Bened , part. 1. Saec. 5, p 90.)
* Ex vilâ S, Remacli efÀic» Trajeci. Âpud. D. Bouquet, t. ill. p. 545.
Malmundarium et que les bétes fauves peuplaient en grand nombre. Malmundarium et Stabulaûs faisaient partie du domaine royal. L'ancien chancelier obtint de Sigebert le terrain nécessaire pour bâtir dans chacune de ces solitudes une église et quelques cellules de bois (648). Le maire du palais Grimoald se chargea des frais de construction, et ainsi s'élevèrent, au sein de TÀrdenne, Malmedi et Stavelot, dont le gouvernement fut confié à Rémacle que le peuple de Maëstricht demanda, peu après, pour son évéque '.
Sigebert arrivait à sa vingtième année; il résolut de se choisir une épouse, et jeta les yeux sur Himnechild, appelée aussi Ghinechilde, princesse bourguignonne d'origine , et qui était probablement issue de la famille de l'ancien roi Sigismond\ Les noces de
■ Vita S. RemacH episc. Traject. Apiid Duchesne. script. Franc, l. I. p. 642. — Dîplam. Sigib, reg. pro menait, Stabul. et Malmund, Âpud D. Martène, ampliss, collect , t. 11. p. 6 et 7. — Malmédi est aujourd'hui une ville de la Prusse rhénane qui a une population de 4000 habitants : ses fabriques de drap et de dentelle noire lui donnent le caractère d'une ville commerçante. — Staveiot. qui appartient à la Belgique, compte 3 500 habitants et n'est pas de beaucoup inférieur à Malmédi pour le commerce et l'industrie.
* L'église de Saint-Sigismond . dans le diocèse de Strasbourg, rapportait son origine à un roi du nom de Dagobert. dont la mère avait pour ancêtre le roi de Bourgogne, sous l'invocation duquel cette église était consacrée. • Insignem basilicam exaedificavit Dagobertus Sigismundo Burgundionum régi et martyri. de cujus sanguine sanguinem pcr maternum genus trahebat. « (Coccius. c. 15.)
Les rois du nom de Dagobert ont été au nombre de trois. Mais la
Sigebert et d'Himnechild furent célébrées dans le palais de Metz , au milieu de la brillante assemblée des seigneurs austrasiens. L'alliance de Sigebert III avec Himncchild fut-elle chantée par uji nouveau Fortunat? On peut croire que le jeune roi d'Austrasie ne fut pas moins privilégié en cela que ses prédécesseurs, et que la poésie chercha quelques inspirations en Thonneur des deux époux.
Hinmechild était digne du rang qu'elle devait oc* cuper. Cette princesse mérite certainement une place dans noire histoire, car elle se distinguait par un esprit élevé et ferme qui la rendait capable de donner de sages avis pour le gouvernement du royaume. On ne trouvait point en elle le caractère hautain et violent de Brunechild , dont le règne avait laissé tout à la fois de grands et de malheureux souvenirs. Himnechild joignait aux qualités de rintelligence une douceur qui ne pouvait que rendre son nom cher et vénérable aux Austrasiens.
Un fils et une fille naquirent à Sigebert ; on donna au prince, héritier du trône, le nom de Dagobert, porté par son aïeul paternel; le nom de Blichild, qui était celui d'une reine d'Austrasie dont les Austrasiens gardaient avec respect la mémoire, fut donné à la sœur de Dagobert.
La cour de Metz brillait encore d'un éclat qui ne le cédait en rien aux anciens temps. Sous les auspices
tradition de Tégiise de Saint-SigismoDd ne peut convenir qu*à Dagobert II, fils d'Uimnechild,
du référendaire Bonilus , le droit romain y fleurissait toujours à côté de la loi saiique et de la loi ripuaire*. Le référendaire qui avait fait du Code théodosien une longue étude, portait dans Tapplication des lois la modéralion et la douceur \ Le roi Sigebert montrait pour lui la plus haute estime , et c'était du jugement de Bonitus que Ton déférait toutes les affaires les plus importantes et les plus difficiles K
La cour d'Austrasie accueillit donc sans peine un changement que Tesprit du droit romain et le sentiment naturel de la justice apportèrent dans ce temps à Tun des plus célèbres articles de la loi franque. Cette loi avait décidé qu'aux hommes seuls pourrait appartenir Théritage des propriétés territoriales, parce que ces propriétés étaient le fruit de la conquête. Cette coutume, d'origine barbare, tendait alors à disparaître, même du sein de TAustrasie. Parmi les formules de droit civil qui remontent à l'époque de Sigebert III, il en est une qui prête au père de famille ce langage , très-digne de remarque :
« Une coutume ancienne, mais injuste, est observée » parmi nous : elle veut que les sœurs n'aient point,
' Vita S, Baniti episc. Arveimens. Inter acta SS. Ord. S. Bened.» pars I. 5«c. 3. p. 90.
* Jam non ut Judex (Bonilus), sed ut saccrdos. {Vita S. Boniti, inter acta SS. Ord. S. Benod.. pars I, saec. 3. p. 90.)
^ Offîcium.... ità splendidè sibi commissum peregit. ut, cunctis sibi palatii minisleriis tradilis. principi et cunctis proceribus placens
esset et carissimus Âccepit a principe magnum bonorcm cum
gratià. (Jbid.)
» avec leurs frères , une part de la terre paternelle. » Mais moi , considérant une telle injustice, et sachant 9 bien , mes cbers enfants , que le Seigneur vous a » donnés à moi pour que je vous aime tous d'un amour » égal , je t'institue , toi , ma très-douce fille , mon » héritière légitime avec les frères , afin que tu aies » dans ma terre et dans tous mes biens une part qui • ne soit pas moindre que la leur » '•
Cependant Grimoald et Bonitus n'étaient point, à la cour de Sigebert, les seuls hommes capables de diriger l'administration publique. Au-dessous d'eux Chloduif et Anségise, formés à l'école d'Arnould, exerçaient l'intendance du domaine royal et déployaient dans cette fonction des talents qui pouvaient les élever eux-mêmes quelque jour au premier rang '.
Dans l'intérieur du palais, on admirait les richesses nouvelles que Dagobert avait léguées au roi d'Austrasie. Les jours de fête et aux grandes réceptions se déployaient tous ces magnifiques ouvrages d'orfèvrerie, entre lesquels on remarquait bien certainement plus d'un chef-d'œuvre sorti de la main d'Éloi.
Sigebert, toutefois, conservait au milieu des splen-
Diuturna, sed impia inter nos consuetudo tenetur. ut de terra patcrnâ sorores cum fraliibus portionem non habeant. Sed ego per-
pendens banc impietatein per haoc epistolam te. dulcissima filia
mea. contra germanos tuoâ, filios meos illos. in omni hœredilatc meâ aequalem et legitimam esse constituo hœredem. ut lani de alode pa-
temà quàm de comparato sequâ lance cum filiis meis. germanis
tuis. dividere, vel exa&quare debeas. {Marculf. monachi formuL, lib. M tit. 12.)
• Vila S, Sigib, reg. auctore Sigiberto, Apud Bolland., I. Febr.
deurs de ia cour une grande simplicité de mœurs et d'habitudes ; il s'occupait avec un soin particulier de propager la vie cénobitique dans les provinces les plus sauvages de son royaume. Le religieux de Gemblours, son historien, et qui portait lui-même le nom de Sigebert, élève jusqu'à douze le nombre des monastères fondés par la munificence du prince dans les diverses provinces de TAustrasie '. Sigebert embellit avec soin la basilique de Saint-Martin-des-Champs, située à l'occident de la ville de Metz, non loin des rives de la Moselle. Le monarque voulait faire de cette église le lieu d'une sépulture royale.
Dans ce temps, un jeune prêtre, nommé Liwin, de la race des anciens rois d'Ecosse, semblait avoir répondu aux vœux de Sigebert, en quittant sa patrie pour évangéliser les peuples du nord de l'Austrasie, et en particulier la vaste province du Brabant. Exposé chaque jour aux plus grands périls, sentant parfois son courage défaillir, Liwin faisait de généreux efforts sur lui-même pour triompher de ses terreurs. Enfin, il subit le sort dont il s'était vu tant de fois menacé : en 653, des idolâtres se précipitèrent sur lui et assouvirent par sa mort leur cruelle fureur.
Le missionnaire martyr du Brabant avait cultivé la poésie. Il nous reste de lui quelques vers composés pendant le cours de ses prédications en Austrasie, et dans lesquels respire un caractère touchant de tristesse
' Vtta S. Sigib. reg. auciore Sigib, Gembl.. apud D. Bouquet, t. II. p.
et de résignation. Écrivant à Florbert, abbé 'de Saial- Pierre de Gand , qui lui donnait Thospitalité et qui lui avait demandé un éloge en vers pour le tombeau de saint Bavon, Liwin s'excusait ainsi de ne pouvoir répondre que bien imparfaitement au désir de soa hôte.
c Je ne crains pas de dire une chose incroyable : oui , j'ai vu le soleil sans lumière. Le jour sans lumière, n'est-ce pas le jour sans la paix? Quand je vis ces peuples (ceux du Brabant) , le soleil ne brilla plus à mes yeux de sa vive clarté : je ne vis plus que la nuit autour de moi. C'est dans ce lieu, en effet, que le brabançon se laisse emporter au mouvement de sa colère barbare, et qu'il me poursuit de ses fureurs sanguinaires. Dis- moi, brabançon, quel mal je t'ai fait? lorsque je t'apporte la paix tu me déclares la guerre* »
Liwin rappelle ensuite qu'il a été autrefois poèt«, mais que sa veine est tarie , et qu'il ne trouve plus d'inspirations. « Jadis, dans les études florissantes de ma jeunesse, j'étais regardé comme un poète, mais aujourd'hui mon génie n'a pins d'essor. On disait que je pouvais faire vibrer la lyre que le chantre de Dircée arrosait des eaux de Caslaiie, mais à présent les Muses ne me dictent plus que des vers dénués d'harmonie',»
Âudeo min loqui. solem sine lumine vidi;
Est sine luce dies, sic sine pace dies. Hos postquàm populos conspexi. luce serenâ
Sol mihi non luxit. nox fuit una mibi Impia barbarico gens exagitata tumullu
Ed Tannée 653, Sigebert visitait les provinces voisines du Rhin , lorsque Désidérius de Cahors , déjà courbé sous le poids des fatigues et des infirmités , traversa péniblement la Gaule pour arriver jusqu*au monarque et lui recommander les intérêts de sa province.
Pendant ce voyage , Tintendant Chloduif reçut luimême, dans sa demeure , Tévéque de Cahors qui avait été Fami de son père* Les souvenirs que laissaient dans les esprits Fépiscopat et le ministère d'Amould , firent sur Désidérius une impression plus vive que jamais. Nous en trouvons le brillant reflet dans une lettre que l'évêque adressait ensuite à Chloduif. Après avoir remercié le fils d'Amould des bienfaits qu'il avait reçus de lui , Désidérius ajoutait : c Puisqu'il est écrit que la race des justes sera en bénédiction , c'est à vous, homme très-illustre, de n'oublier jamais les bénédictions dont votre père est comblé , c'est à vous de garder toujours présents dans votre mémoire les avis qu'il vous a donnés, les actes de vertu que vous lui avez vu faire. H y en a beaucoup que vous devez sans cesse vous faire redite , et si vous les retracez dans
Hic Bracbanta furit, meque cruenta petit.
Sic ego qui quondam studio florente videbar
Esse poôta, modo curro pedester ego.
Et qui Castalio dicebar fonte madeutem
Dircaeo versu posse movere lyram.
Carminé nunc lacero dictant mihi verba Camœnae.
Vita S, Liwini episc, et martyr, inter acta SS. Ord. S. Bened.. t. I. p. 403-404.
vos propres actions, si vous les méditez attentivement, votre père vous obtiendra par ses prières une faveur qui vous rendra ici-bas glorieux et puissant , et , à la suite d^une vie heureuse, la participation aux éternelles ré* compenses. » *
Cependant Grimoald ne pouvait modérer cette passion du pouvoir qui avait toujours dominé au fond de son âme. Vers la fin de Tannée 653, et lorsque Sigebert était déjà revenu dans le palais de Metz, le maire fut informé tout à coup, pendant une nuit, que Romaric, abbé du Habend au Saint Mont, demandait avec une vive instance de faire entendre au roi et au ministre quelques avis importants. Grimoald, étonné de cette visite à cette heure, ordonna d'allumer surle-champ des flambeaux ; à la clarté de ces torches ardentes, il descendit la colline où s'élevait la demeure royale et vint recevoir le religieux qu'il conduisit avec honneur dans le palais de Sigebert : c'était dans ce même palais que Romaric avait vu, autrefois, se préparer la chute de Brunechild.
Romaric, au milieu du silence et du mystère, s'entretint avec Sigebert et Grimoald. Il fut naturel , sans doute, de ne point divulguer cette confidence; ce qui est certain , c'est que l'abbé du Habend adressa au maire du palais quelques conseils destinés à tempérer son orgueil et sa dangereuse ambition. Le ministre parut les écouter et s'engagea hautement à
' EpisL Dêtiderii episc, Cature. ad Chlodulfum, — Eju$d, ad Moàoald, episc, Trevir. Apud. D. Bouquet, t. IV, p. 39 et 38.
les suivre*. Mais le souvenir des promesses que fit Grimoald , dans cette nuit mémorable, ne devait que trop tôt s'effacer de son esprit.
Peu après la visite de Romane, un événement d'un autre genre vint occuper Tattention de Sigebert et de Grimoald. L'estime que l'on avait pour l'intendant Chloduif ne faisait que s'accroitre chaque jour davantage. Vers Tannée 654, l'Église de Metz le choisit pour succéder à l'évéque Godon qui venait de terminer sa carrière. Chloduif, à l'exemple d'Arnould, céda au vœu public et se fit revêtir du ministère épiscopal \
Chloduif, qui possédait à un haut degré la science du droit administratif, ne cessa pas d'être pour la cour d'Âustrasie un guide éclairé. Il avait, sans doute, quelques liaisons d'amitié avec Landric, évêque de Paris , l'un des principaux conseillers de la cour de Neustrie ; il parait même que ce fut pour répondre à la prière commune de Landric et de Chloduif que
■ Romaricus ad Principis palatium properat, ut regi seu pro-
ceribus suis de periculo eorum. vel de casu venturo cavenda nuntiaret. Ubi. cum ventum fuisset. audito per internunclos. vir magnilicus Grimoaldus subregulus, qu6d noctis tempore accédera voluisset, surgens cum facibus accensis, intempestae noctis tempore medio itinere ei obvius fuit, adspiciensque bominem Dei mine magnitudinis. nescio quîd tanquam angelicum seu cœleste signum se super eum vidisse contremuit.
Cum multâ reverentiâ complexus, rouneribus ailatis. se facturum quae dicebanlur polticitus est. (VUa S, Romarid abb. habend, Inter acl. SS. Ord. S. Bened., saec. 2. p 416.)
' Vita S. Chlodulphi, episc, metens. (Âct. SS. Ord. S. Bened., saec. 2. p. 1044.)
le savant moine Marculf recueillit, dans ce temps, les formules du droit civil et du droit ecclésiastique ' •
Marculf ne nous a point fait savoir quelle était sa patrie, ni dans quel monastère il résidait. Il nous dit seulement qu'il était septuagénaire lorsquMl entreprit ce travail important , qui devait offrir de bons modèles aux rédacteurs et servir de complément utile aux articles de la loi franque. Le recueil de Marculf comprend deux livres distincts : dans le premier sont réunies les formules des actes privés ; dans le second les formules des actes royaux. L'auteur avait appris de mémoire, dans sa jeunesse, un certain nombre de ces formules : il avait rédigé les autres tout exprès pour les transactions d'un ordre nouveau et pour les occasions que l'on pouvait prévoir.
Parmi les choses les plus intéressantes que nous offre le recueil de Marculf, nous avons déjà signalé l'abrogation, en fait, de l'article de la loi franque, qui excluait les femmes de l'héritage des biens territoriaux. Nous remarquerons encore l'intervention du pouvoir souverain dans les affranchissements; la liberté accordée au serf par le denier jeté en l'air, pouvait lui être
* Un exemplaire des formules de Marculf portait en tête de la dédicace le nom de Tévêque Landric. Un autre exemplaire, connu sous le nom de Manuscrit de Rheims ou Manuscrit de Pithou, portait le nom de l'évêque Glidulf. Or. Glidulf est une des variantes du nom de Chlodulf. écrit quelquefois aussi sous la forme adoucie de Gloduif. C'est donc à tort, peut-être, que Ton a cru voir dans le nom de Glidulf celui d'Hidulf. chorévôque de Trêves. (Voir D. Bouquet, t. IV. p. 465.)
garantie, à lui el à sa postérité, eu yertu d^un diplôme royal '.
C'est avec intérêt aussi que nous retrouvons au sein des grandes villes, les rounieipalités dont Torigine remontait à Tépoque romaine, et qui avaient encore leurs Curiales et leur Défenseur. Les donations et les testaments étaient conGés à ces magistrats qui les conservaient dans les archives de la cité \ Le cérémonial usité dans ces circonstances nous a été conservé par l'auteur des formules. Le testateur, ou son mandataire, se présentait devant rassemblée de la curie, et disait': « Excellent Défenseur, honorables Curiales et vous tous magistrats du municipe, je vous prie de me faire ouvrir les registres publics, car je tiens en mes mains un acte pour lequel je désire la garantie de Fanncxion aux archives. •
Le Défenseur et les Curiales répondaient : «Les régistrès publicsvoussontouverts: dites cequevousdésirez.»
Le testateur ayant fait connaître la nature parti-* culière de Tacte pour lequel il réclamait Tinsertion dans les registres de la cité, le Défenseur reprenait : « Il convient de faire une copie de celte pièce pour qu'elle soit déposée dans les archives à titre de sou-
* Marculf.. PormuL, lib. I. cap. 22.
' In civitate illâ , adstante viro illo laudabili Defensore et omni ciirià illius civitatis , vir magnificus ille prosecutor dixit : Peto, op* lime Defensor, vosque laudabiles Curiales el municipes, ut mihi codices publicos patcre jubeatis ; quaedam enim in manibus habeo, quae gestornm cupio ailigatione roborari. — Defensor et Curiales dixcrunt: Patent tibi codices publici, prosequere quœ optas. (Mar* culf., Formul., 1. II, c. 37.)
venir. Que le secrétaire du conseil transcrive ce texte et que les Cunales et autres magistrats de la cité y mettent leur signature. »
La sanction et la garde des actes les plus importants du droit civil n'étaient qu'une des attributions particulières du Défenseur et des Curiales. Élus par les habitants de la cité, ils étaient chargés de Tadministration des intérêts locaux et devenaient, dans Toccasion, les interprètes naturels de leurs concitoyens auprès des pouvoirs supérieurs. Dans les villes du royaume de TEst où les mœurs germaniques dominaient avec plus d'empire que dans celles d\i midi, se conservait encore, avec les restes antiques de l'institution municipale, quelque chose du libre mouvement de la vie civile*.
Mais le mot de scabintts (échevin) ne se trouve pas plus dans les formules de Marculf que dans la loi fran* que, ou dans tout autre monument écrit du septième siècle. Ce mot latinisé, mais qui paraît emprunté à la langue des Saxons, chez lesquels il était fort en usage pour désigner un magistrat, ne fut transporté peutêtre dans la langue du droit gallo-franc que sous le règne de Gharlemagne.
' Nous aurons l'occasion de citer plus tard l'acie de dotation de Tabbaye de Saint-Mlhiel. dont la garde fut confiée au Défenseur et aux Curiales d'une ville de la Meuse, qui devait être celle de Verdun. Cet exemple nous autorise parfaitement à conclure que la cité de Metz et les principales villes de l'Âustrasie avaient aussi leurs Curiales et leur Défenseur, auxquels devaient succéder les échevins vers l'époque de Charlemagne.
Telle élail la siliiation de I^Austrasie à Fépoqoe de Sigebert III. Au dehors, une tranquillité parfaite; au dedans, réclal des vertus royales, la supériorité des talents, les splendeurs d'une richesse inaccoutumée. La paix intérieure toutefois n'avait jamais été entièrement assurée à la cour de Sigebert. L'orgueilleuse domination de Grimoald excitait toujours d'ardentes rivalités, et il semblait que le plus doux et le plus honnête des princes eût été destiné à vivre, dès son enfance, au milieu d^une lutte perpétuelle. Mais pour lui cette lutte ne devait plus durer bien longtemps. Le premier jour du mois de février 656, Sigebert III termina, dans sa vingt-sixième année, une vie courte, il est vrai, mais qui devait laisser une mémoire vénérée parmi les hommes de l'Austrasie.