CHAPITRE XII
Conséquences de la vicloire de Tcstry pour TAuslrasie ; puissance guerrière et politique de Répin dans toute l'étendue de la monarchie franque ; nouvelle situation de la royauté ; Champs de Mars ; Pépin fait sanctionner des lois importantes. — Caractère héroïque de Pépin; triomphe de ce prince sur les Frisons (690). — Réconciliation de Pépin avec Plectrude, sa légitime épouse ; récit de Nicolas de Liège. — Voyage de Pépin et de Plectrude dans le pays messin. — Mort de Thierry III (691) ; élévation de Clovis 111 et de Childcbert 111 le Juste k la royauté. — Origine de la villa d'HerisUll ; grandeur toute royale de Pépin ; épisode d*une chasse dans la forêt de Laon. — Nouvelle victoire de Pépin sur Radbode (695). — Élévation de la famille de Pépin ; Drogon, duc de Champagne et ensuite duc de Metz et de Bourgogne ; Grirooald, maire du palais de Neustrie {(
Le rôle que Pépin doit remplir désormais à Tégard de la royauté et de la nation peut s'expliquer d'une manière naturelle par le caractère des événements et des circonstances. Une chose qu'il importe de rema^« quer d'abord, c'est que l'esprit guerrier qui avait dis-, tingué les anciens rois de la famille de Mérovée ne s'était point transmis à leurs derniers successeurs. Au commencement du septième siècle, on avait pu voir
encore un Chlotaire II et un Dagobert I prendre Tépée et marcher contre Tennemi à la tête de leurs guerriers. Mais rien de pareil ne s'était montré chez les princes qui avaient occupé le trône après Dagobert I. Ces princes avaient renfermé l'action de leur autorité propre et personnelle dans les soins de l'administration civile et de la justice. Cette abdication du caractère guerrier devint plus complète que jamais lorsque Pépin, par la victoire de Testry, eut définitivement établi son pouvoir sur la force des armes. Manier la lance et Tépée fut désormais une science tout à fait étrangère à celui qui portait la couronne.
Cependant la royauté ne sembla rien perdre d'abord de sa grandeur ni de ses prérogatives naturelles. Le monarque nommait, sur la présentation du maire, aux grandes fonctions de l'état. Patrices, ducs et comtes recevaient de sa main l'investiture de leur charge et lui prêtaient le serment de fidélité ' • Comme autrefois encore, il présidait aux assemblées annuelles de la nation , et lorsque aux premiers jours du printemps, assis, la couronne en tête, sur un char attelé de bœufs, suivant l'antique usage, il traversait les villes et] les provinces pour se rendre au champ de Mars, il ne faisait que suivre la coutume observée de temps immémorial par les chefs de la nation'. Le
' Marculfi farmuL, hb. 1 . tit. 8.
' Singulis verô aonis in Kalendis martii générale cum omnibus Francis, secundùm priscorum consuetudineno. concilium (Pipinus) agebat. In quo. ob regii nominis reverentiam, eum (regem) prœsidere jubebat. {Annal, Franc, Metteniêi )
monarque se montrait alors dans le plus magnifiqjue appareil de la dignité royale. Cette pompe solennelle, dont on prenait soin d'entourer sa personne, pouvait bien sans doute avoir pour but de dissimuler sous des formes brillantes sa faiblesse réelle ; mais c'était une marque, du moins, qu'aux yeux des Francs les descendants de Mérovée étaient encore les représentants de la souveraine puissance.
Avant de commencer les délibérations, les leudes venaient offrir des présents au roi , en signe d'amitié et de soumission. Le monarque, élevé sur son trône, ouvrait l'assemblée par quelques paroles simples et concises ; ensuite, le maire du palais, placé à côté de lui sur un siège inférieur, exposait les affaires sur lesquelles l'assemblée devait donner son avis. Quelques mots de l'annaliste de Metz , relatifs aux questions traitées dans le cbamp de Mars, sous les auspices de Pépin, semblent mériter une attention particulière. L'écrivain noaa montre le duc d'Austrasie proposant à la nation des lois de sûreté publique. Ainsi, de nou-» veaux capitulaires contre l'incendie , le rapt et les di-> verses espèces de violence, furent sanctionnés par les soins de Pépin , qui remplissait déjà le rôle de législateur destiné à devenir héréditaire dans sa famille et à faire l'une des gloires du plus illustre de ses suc^ cesseurs'.
' Verbo pro pace et defensione Ecclesiarum Dei, et pupillorum el viduarum facto, raptuque feminarum et incendio, solido decreto. interdicto (Ihid.)
Pépia terminait l'assemblée par une proclamation importante , à laquelle il ne manqua jamais pendant tout le temps de son ministère» Il avertissait les gens de guerre de se tenir prêts à marcher au premier ordre, vers le point qui leur serait indiqué '•
Après la clôture du champ de Mars, la cour allait passer le reste de Tannée dans différentes villas où elle tenait encore des assemblées particulières et pronon* çait sur les causes soumises à son jugement. Nous sommes loin de posséder aujourd'hui la totalité des actes publics émanés des plaids royaux dans Tinter-* valle des grandes assemblées de la nation. 11 nous en reste cependant un assez grand nombre pour être autorisés à croire que Ton a prêté aux derniers rois mérovingiens un caractère d'indolence un peu exagéré» Sans doute le luxe et les plaisirs au sein desquels vivaient ces princes devaient contribuer pour beaucoup à la décadence de leur pouvoir. Mais cette vie de luxe et de plaisirs n'était point une chose entièrement non* velle, et il ne serait pas tout à fait exact de dire que la politique seule de Pépin en était la cause principale. La cour de Neustrie en avait depuis longtemps adopté l'habitude, et l'on sait quels développements elle avait déjà pris à l'époque du premier Dagobert.
Un écrivain anonyme, mais qui vivait sous les rois de la seconde dynastie, a retracé, le premier, en y attachant un sentiment de ridicule et de mépris , le
* Exercitui quoque praecepto dato. ut, quâcumque die illis denunciaretur, parati essent in partern quam ipse dispooeret proficiscl.
(Ibid,)
cérémonial si connu des promenades en char atlelé de bœufs, ainsi que le rôle étudié et la fausse majesté du monarque dans les assemblées solennelles *. Ce même écrivain assure, d'autre part, que les derniers Mérovingiens avaient à peine de quoi subsister dans la petite villa quMl plaisait au maire du palais de leur assigner. Un semblable état de gène ne pouvait s^accorder avec cette vie d^amuscments et de plaisirs où Ton a supposé que ces princes passaient le temps de leur règne. Les chartes qu^ils ont laissées nous at-^ testent, au contraire, qu'ils habitaient les plus impor^ tantes villas du royaume \
Notre poète Boileau a popularisé, dans quelques vers du Lutrin, les principaux traits de Tancienne chronique latine :
Hélas! qu'est devenu ce temps, cet heureux temps» Où les rois s'honoraient du nom de fainéants . S'endormaient sur le trône, et. me servant sans honte. Laissaient leur sceptre aux mains ou d'un maire ou d*un comte. Aucun soin n'approchait de leur paisible cour, On reposait la nuit, on dormait tout le jour. Seulement au printemps, quand Flore dans les plaines Faisait taire des vents les bruyantes haleines. Quatre bœufs attelés, d'un pas tranquille et lent. Promenaient dans Paris le monarque indolent. •
N^oublions pas que Tanonyme latin écrivait au temps de la seconde race, et qu'il s'est attaché à faire
' Fragmenlum histmcum incerti audot-is, D. Bouquet, t. 11. p. 69i.
' Compiègne. Nogent, aujourd'hui Sainl-Cloud, Kicrsy-sur-rOise, Valcnciennes et d'autres encore, n'étaient pas des villas sans importance.
ressorlir sous des couleurs aussi vives que possible la faiblesse des Méroviagiens déchus» Ainsi que nous Tavons remarqué , Tusage du char attelé de bœufs n^était point une chose nouvelle, et si de nos jours, comme déjà au huitième siècle , on peut trouver bizarre et puéril le soin que Ton prenait d'attacher une longue barbe au menton des jeunes rois quand ils devaient paraître en public, il est permis de croire que les Francs de Tépoque , et surtout les Neustriens , regardaient cet insigne comme Tune des principales distinctions de la majesté royale.
Pépin , comme on vient de le voir, dirigeait avec un génie actif le gouvernement politique de la Gaule franque. Mais il comprenait aussi que pour ne point laisser échapper le pouvoir qui était dans ses mains, il devait retenir à lui le commandement supérieur de Tarmée et avoir toujours à ses côtés un grand nombre de guerriers. Les raisons les plus sérieuses ne lui manquaient pas, d^ailleurs, pour donner à cette mesure le caractère de la nécessité. Sous les derniers règnes, les divers peuples soumis à la nation des Francs s'étaient affranchis de toute dépendance. Les Bretons comme les Aquitains ne rendaient plus d'hommage à la Neustrie; les peuples d'Outre-Rhin, Bavarois, Thuringiens, ne reconnaissaient plus l'autorité des Francs d'Austrasie. Ce n'était pas tout encore. On avait à craindre les Frisons, aux embouchures du Rhin ; les Saxons, sur le Weser, devenaient de jour en jour plus menaçants pour la Gaule. Pépin, dans cette situation , avait résolu fermement de rétablir partout la
domination franque et de dompter d'un bras 'non moins fort les peuples agresseurs*.
Ainsi , le petit-flls d'ArnouId reprenait , à la fin du septième siècle, la mission guerrière des anciens rois, en même temps quMl offrait dans sa personne le vé^ ritable type de Théroïsme des vieux âges. Paul Diacre, dans son histoire des Lombards, nous rappelle en termes énergiques Tinipression que faisaient sur Tcs-^ prit des peuples le nom et les exploits de Pépin *.. Le passage de Paul Diacre semblerait même avoir été re-> cueilli dans quelque chant guerrier composé en Thonneur du duc d'Austrasie et répété encore du temps de Charlemagne.
Telle était donc à peu près l'attitude politique et militaire du prince des Francs. La vigueur et la promptitude de Faction comptaient parmi ses qualités les plus brillantes, il les avait fait paraître à la journée de Testry; bientôt il en donna, sur les bords du Rhin, une preuve nouvelle.
' Univers! exercitùs dominationem propris^ facullatis jure retinuit. (Ibid.)
Ipse vero (Pipinus) prœcînctus robore. . . . invictîs armorum praesidiis, auxiiiante Domino, gubcrnabat. {Ibid,)
Invicto Principi certamen instabat contra Saxones, Frisiones, Aiemannos. Bajowarios, Aquilanîos, Wascones atque Brittones. Harum enim gentium Duces in contumaciam versi, a Francorum domînio, . . , iniquâ se pi^sumptione abstraxerant. {Ibid,)
* Fuit autem vir (Pippinus) mirsB audaciae. qui hostes sues, statim aggrediendo, contcrebat. Nam suprà suum quemdam adversarium, Rhenum transgressus, cum une tantûm satellite suo irruit, eumque in suo cubiculo residentem cum suis trucidavit. (P. Diac. De Ge$t. Langob,, lib. 6.)
Râdbode, Gis d'Adelgise, commandait depuis quelques années au peuple frison. Guerrier entreprenant et plein d'orgueil , zélé défenseur des pratiques païennes de sa nation, Radbode avait profité des dernières luttes de TAustrasie contre la Neustrie pour tenter une con^ quête dans les provinces septentrionales de la Gaule. (1 avait brûlé Téglise d'Utrecht , bâtie par Dagobert II , et s'était avancé, le fer et le feu à la main , jusqu'aux rives de TEscaut. Nul n'avait pu tenir tête à l'invasion, et l'on avait yu le jeune et vaillant Eligard , fils d'Ode* lard, tomber les armes à la main en essayant de défendre son château d'Ask contre le flot irrésistible des guerriers de la Frise *. Dans Tivresse de sa victoire le chef de ces barbares avait prétendu en établir sur le territoire franc un monument durable; il avait fait élever sur l'un des murs de la ville de Nimègue une grande pierre où était gravée une inscription ainsi conçue :
c C'est ici la limite de l'empire de Radbode. » *
Mais il paraissait bien évident que le duc des Frisons ne voudrait pas se renfermer toujours dans les limites qu'il avait fixées lui-même ; il ne fallait pas attendre plus longtemps pour lui faire expier ses ravages et opposer un frein à son audace.
Pépin fit proclamer le ban de la guerre contre les Frisons. Radbode, de son côté, se trouvait à la tète
• Vila 8. Berlendis abbal. Inter acta SS. Ord, S. Bened., part. 1. saBC. 5. p. 16.
• Eum o»sc terminum regni sui. {Ubho Emmius, rer. Pfisonic, I. 3.)
d'une armée considérable : il comptait beaucoup sur le nombre et la valeur de ses guerriers, aussi bien que sur Teffet des sacrifices homicides quMl avait oiFerts ou promis à Fosite, le dieu guerrier des Frisons'.
Lorsque Pépin eut donné Télan auxÂustrasiens, le choc fut » comme toujours , d'une extrême violence ; mais le courage et la discipline des Francs obtinrent Tavantage. Les Frisons furent taillés en pièces, et Radbode, forcé de demander la paix , ne l'obtint qu'à la condition de se reconnaître le tributaire de Pépin et de lui donner des otages.
Radbode subit rbumiliation que lui infligeait un ennemi supérieur ; mais, au fond de son âme, il ne sentit qu'une irritation plus vive de son orgueil. Retiré dans son palais de Staveren, il ne songea qu'aux moyens de venger sa défaite, redoublant de pratiques superstitieuses en l'honneur de Fosite pour obtenir la victoire.
Le duc d'Austrasie venait , par son triomphe sur Radbode, d'ajouter un nouvel éclat à sa gloire. L'admiration que l'on avait pour lui n'était malheureusement pas alors exempte de toute réserve. Depuis quelques années déjà Pépin avait répudié Plectrude pour élever à sa place une autre femme nommée
* C'est Aicuin qui. dans la vie de saint Willebrord. nous fait coo^ naître le nom de ce dieu auquel les Frisons, et Radbode en particulier^ rendaient les plus grands honneurs. Fosite avait son sanctuaire dana un lieu que Ton appelait Fositeland. sur les frontières de la Frise el du Daneiuarck.
Alpaïde, de la nation des Bavarois '. Cependant le bruit des armes ou des affaires n'avait point sans doute affranchi le prince franc de quelques remords. Les hommes qui s'intéressaient à sa véritable gloire ne cessaient pas de Texhorler à reprendre sa légitime épouse. Un écrivain du onzième siècle, Nicolas de Liège, rapporte à cette occasion un fait dont Tauthen* ticité n'est point admise de tous les critiques, mais que nous pouvons reproduire d'après le chroniqueur, sans y attacher plus de valeur historique qu'il n'en parait mériter.
Suivant l'écrivain liégeois du onzième siècle, un jour que Pépin , dans sa villa de Jopil-sur-Meuse, donnait un festin auquel il avait invité Lambert, évéque de Maëstricht, le prince, suivant l'usage du temps, pré-r senta à l'évéque les coupes des convives pour qu'il les bénit. Lorsqu'il offrit celle d'AIpaide, l'évéque refusa de lui donner la bénédiction demandée. Pépin ayant représenté la coupe avec instance, l'évéque de Maëstricht quitta la table et ne voulut plus reparaître dans la demeure du prince tant que ce dernier n'aurait point consenti à rompre un lien illégitime *.
Quelque opinion que Ton ait du récit de Nicolas de Liège , ce qui est certain , c'est que le duc d'Aus-» trasie, peu de temps après sa victoire sur les Frisons, se réconcilia avec Plectrude , dont le retour fut salué comme un événement heureux. Le monastère
* Fredeg., Chrm.^continmti, pars sec, c. lOâ. ' D. Bouquet, l. m. p. 597, in Notis,
d^Orbium, en Brabant, offrit à Alpaide un asile as-« suré *.
Pépin avait , de son mariage avec Alpaïde, deux fils, dont Tun portait le nom de Karl ou Charles, et l'autre celui de Childebrand. Suivant toute vraisemblance, Pépin les éloigna de sa cour et leur assigna quelque demeure particulière. Mais les noms seuls de ces deux enfants laissèrent à Plectrude un secret sentiment d'aver^ sion et de crainte dont elle ne put jamais triompher.
Après sa réconciliation avec Plectrude, Pépin, accompagné de son épouse , se dirigea vers la cité de Metz et choisit pour son habitation d'hiver la villa d'Hielsiuro, située dans la partie de la grande forêt de Woivre qui était la plus voisine de la capitale austrasienne (691). Au milieu des affaires publiques ou des divertissements de la chasse , le souvenir d^Arnould occupait une place dans la pensée de Pépin : la donation de la belle villa de Nugaretum devint le té'^ moignage de la respectueuse affection du prince franc pour la mémoire de son aïeul et pour Téglise où elle était particulièrement honorée *.
' Divœus, dereb. Brabantm, lib. III. Apud Lecointe. Annal, eccles.
Franc,
' Ego Pippinus et uxor mea Pleclrudis donavimus ac solide
tradidimus ad basilicam SS. Àpostolorum, juxta urbem Melis codstructam. ubi doniinus et avus noster Arnulphus in corpore requiescit, . . . villam vocabulo Nugaretum sitam in pago Wabrinsi
Actum in villa Hielsio publiée. subdieX. Kalendas Martii. annoXII, règne Theodoriei régis.
La date de cette charte correspond au 18 février 691. -- Nugaretum est aujourd'hui Norroy-le-Sec.
Il a^y avait pas bien longtemps encore que la cité de Metz était la demeure habituelle des rois d^Austrasie. Mais Pépin n'avait point adopté de résidence ofBcîelle. Il s'était fait un système de s'établir tour à tour dans les provinces dont les intérêts demandaient sa présence, et de choisir pour habitation d'hiver les villas qui offraient à une cour le plus de ressources '. Il paraîtrait toutefois que la villa d'Héristall eut le privilège d'être fréquemment visitée de son maître, qoi avait pour elle une prédilection particulière. La ville de Cologne appelait souvent aussi le prince austrasien : elle était le quartier général d'une grande partie des forces militaires du royaume et le principal camp d'observation contre les peuples d'Outre-Rhin.
Quant au palais de Metz , devenu désert depuis la mort de l'infortuné Dagobert H , il recevait encore quelquefois le duc Pépin, lorsque les affaires de l'état l'amenaient vers les rives de la Moselle. Si l'antique capitale de l'Est ne voyait plus en ce moment l'éclat des pompes royales, une gloire d'un autre genre se répandait sur elle. C'était le souvenir d'Ârnould, dont le nom commençait à devenir celui de la basilique où reposaient ses restes vénérés. La famille célèbre qui s'élevait déjà si haut dans l'empire des Francs était celle d'Arnould ; une pareille généalogie établissait un lien puissant, indissoluble, entre la race des Pépins et l'ancienne résidence des rois d'Austrasie.
* In opinatissimis regni sui sedibus cum suis fidelibus ad biemandum iocavit. (Annales Franc, Mettens.)
Les diver:)es provinces de TAustrasie, souvent même eeUes de la Neustrie, avaient , comme nous venons de le dire, Tavantage de recevoir chez elles le prince des Francs avec sa cour. On le voyait déployer alors tout Tappareil de la grandeur. Son train de vie avait quelque chose de royal ; sa libéralité était toujours digne de sa fortune. L'auteur de la vie de saint Rigobert, évéqiK de Reims, raconte à ce sujet un épisode où l'on voit éclater à Timproviste un de ces mouvements de munificence dans lesquels se complaisait la générosité du duc d'Austrasie.
Pépin, avec les hommes de sa cour, faisait une chasse aux bétes fauves dans une forêt voisine de la ville de Laon : une petite maison lui servait de couvert à lui et à ses compagnons d'amusement. On tua un magnifique sangKer qui fnt, suivant la coutume, servi sur la table du prince. Le repas, naturellement joyeux et animé, n'était pas encore fini lorsque Pépin fnt informé que Rigebert venait lui rendre une visite d'honneur. Après que Pévêque eut été introduit dans la salle du festin, Pépin dit aux seigneurs , ses convives : < Quel bien ferons-nous à cet évêque qui ne cesse pas de nous servir avec xèle î ir
Comme les seigneurs réfléchissaient en silence à la réponse qn'ils devaient faire, le maire d'Austrasie se tourna du côté de Rigobert et lui dit : c Je vous permets de me demander ce qu'il vous plaira ; je ne vous le refuserai point. » L'évêque répondit : « Donnez-moi seulement cette petite maison : elle me suffit. » — < Je vous donnerai , repartit Pépin , et cette petite
maison et un terriloire à Fentour. Je vous accorde toutes les terres que vous choisirez et dont vous aurez pu faire le tour pendant le temps de mon sommeil de Paprës-dinée. » Pépin avait entendu raconter que le roi Clovis I avait fait de même autrefois à Tégard de saint Rémi , et la pensée lui était venue subitement de renouveler cet exemple.
Rigobcrt se retira , et quand il eut marqué les li^ mites des champs dont il avait fait choix, il revint à la demeure de Pépin , et la donation suivit immédiatement le réveil du prince \
Qu'il nous suiBse de mentionner encore ici Tautel d'or et d'argent ciselé doat Plectrude fit présent à Téglise de saint Truyen en Hasbanie\
Pendant le cours de Tannée dont Pépin avait passé l'hiver dans la villa d'Hielsium en Woivre, le roi Thierry III terminait , à Tàge de trente-neuf ans» une carrière marquée par de continuelles vicissitudes (691). On pourrait dire même qu'aucun prince de sa race n'en avait eu de plus multipliées ni de plus étranges. Dégradé de la royauté à l'âge de quinze ans, rétabli ensuite sur le trône, puis tour à tour esclave de l'ascendant tyrannique d'Ebroîn , de Gislemar et de Berthaire, il était tombé en dernier lieu sous la domination , à la vérité plus morale et plus respectueuse,
• Ex viiâ S, Rigoh. Remens, Archiep. Apud Bolland.. t. IV. januarii, p. 174.
• Ex vitâ S, Trudonis, Inler acta SS. Ord. S. Bened., s»c. 2. p. 107-2.
du duc Pépin ; il avait du même à cet événement la tranquillité des dernières années de sa vie.
Thierry laissait deux fils en bas âge. L^ainé, seulement âgé de douze ans, portait le nom de Clovis : il était le troisième roi que Ton devait appeler de ce nom, depuis le fondateur de la monarchie mérovingienne. Pépin fit élever sur le trône cet enfant dont la tutelle fut remise à sa mère Chlotilde et à Norhert.
Clovis m avait depuis environ quatre ans le titre de roi, lorsqu^en Tannée 695 il finit ses jours à peine adolescent. 11 ne pouvait laisser aucun souvenir, et il semblait que quand on lui avait donné le nom de Clovis, le sort avait voulu se jouer de sa faiblesse et de son obscurité.
Pépin, dans rassemblée des Francs, donna pour successeur à Clovis 111 , son frère Childebert âgé d'environ quinze ans. Childebert devait être aussi le troisième roi du même nom ; mais une remarque plus importante et plus honorable pour le nouveau monarque, c^est que tout jeune encore il se distingua par la scrupuleuse et inflexible équité de ses jugements. L'administration de la justice était, en effet, comme le dernier privilège, la dernière gloire de la race mérovingienne. Childebert III devait exercer ce privilège d'une manière assez glorieuse pour que la voix publique lui décernât le surnom de Juste, associé désormais à son nom dans notre histoire '.
' Quelques historiens modernes ont pensé que Childebert 111 n'avait dû le surnom de Juste qu'à la manière équitable avec laquelle il gou-
Pépin venait, pour la seconde fois, de placer un roi sur le trône. Mais, d'autre part, la pensée d'assurer la grandeur et Tautorité de sa propre famille occupait toujours fortement son esprit. Le prince Drogon, son fils aîné, qu'il avait instruit lui*méme dans la science des affaires, était arrivé au moment de prendre à côté de lui un rang élevé. Dans le cours même de Tannée ou Childebert III reçut la couronne, Pépin donna à Drogon le gouvernement de la Champagne et des cantons de la Haute-Moselle \ C'était l'Austrasie du midi qui devenait ainsi le brillant apanage du fils de Pépin.
Le prince des Francs désirait aussi pour Drogon une alliance avantageuse, capable d'augmenter son crédit,
vernait les personnes de sa nnaison. Mais il est bien évîdeot qu'une vertu aussi ordinaire, exercée dans de si étroites limites, n'aurait pas eu l'éclat auquel s'attache la popularité. La réputation de Childebert repose sur les actes de justice qu'il exerçait en qualité de roi. Nous en trouvons une preuve très-digne de remarque dans le jugement que ce prince rendit en 697. au plaid de Compiôgne, contre le prince Drogon. fils du duc Pépin. Childebert III donna dans cette circonstance, en particulier, une marque de cette impartialité rigoureuse que les considératio&s de rang et de fortune ne faisaient point fléchir. (D. Mabillon. Oe n dipl^mai,, p. 479. — D, Bouquet, t. IV. p. 676.)
' Drocus a Pipino genitore eruditus, Ducatum Campanise accepit. (Frcdeg . Chran., (ontinuat., pars sec, c. lOt )
Que le fils aîné de Pépin ail obtenu avec la Champagne et la Bourgogne la ville de iMotz et le territoire de la Haute-Moselie. nous en trouvons la preuve dans le séjour fréquent que Drogon fit dans la capitale de l'Austrasie où il reçut même la sépulture. Il nous reste de Drogon une charte par laquelle il donna à l'église de Saint-Àrnould la villa de MarioluB (Mariculles) située à trois lieues au sud de la ville de Metz. {Gallia christ., t. XIII. — Meurisse. Histoire des évêques de Metz.)
noQ- seulement paraii les Aiistrasiens, mais encore chez les Francs de Neustrie dont il fallait se ménager Tamitié. Pépin envoya demander pour son fils aîné, par le symbole ordinaire de Tanneau et do sou d'or» Ja main d'Adaltrude, fille de Berthaire, ce maire du palais de Neustrie qui avait été vaincu par Tarmée aiistrasieone à la journée de Teslry ' • On oublia de part et d'autre les luttes passées, et les deux familles conclurent une alliance qui semblait favorable au rapprochement des deux peuples.
Dès ce moment, le fils aine de Pépin fut, pour TAustrasie du midi et pour la Bourgogne, un véritable maire du palais. A l'exemple de son père, il allait visiter les peupJes soumis à son gouvernement et traitait, fiendant le temps d'un séjour plus ou moins prolongé, les affaires de la province. Mais la ville de Metz était sa principale résidence, et il y fit reparaître quelque chose des antiques splendeurs dont le souvenir n'était point encore effacé*.
Au moment même ou Pépin et Drogon se partageaient le gouvernement de l'Austrasie, la nouvelle
' L'auteur de la Chronique de Fontenelle suppose que l'épouse de Drogon, qu'il appelle Auslrude. était la veuve de Berthaire, dernier maire du palais de Neustrie. Celte erreur, que l'annaliste de Metz a répcfté dans sa Chronique, se trouve rectifiée par une charte de l'année 697 ; Berthaire est nommé dans celte charte comme le beau-père du prince Drogon. « Inlendebat Drocus quôd socer suus
inluster vir Bercharius elc t (Mahillon. De re diplimiat., p. 479.
el D. Bouquet, t. IV. p. 676 )
' On a vu dans une note précédente le don qu'il fit de la villa de Mnrieulles à l'église de Saiot-Aroould.
arriva que le duc de Frise refusait de payer le tribut et qu'il s^avançait avec une armée nombreuse vers les bords du Rhin. Pépin heureusement était toujours prêt à marcher. Arrivé, comme l'éclair, sur la rive droite du Rhin, il trouva son adversaire campé à Dorestadt, près des bords du Leck : il fondit subitement sur le camp de Dorestadt , et , pour la seconde fois, les hommes aux larges manteaux furent mis en pleine déroute '.
Telle était la manière dont Pépin assurait la supériorité des Francs sur leurs ennemis. Mais il ne voulait négliger aucune occasion d'élever en même temps le pouvoir de sa famille. En Tannée 697, la mairie du palais de Neustrie étant devenue vacante par la mort du duc Norbert, Pépin revêtit de cette charge son second fils Grimoald, dont les anciens écrivains se plaisent à louer les qualités honnêtes et surtout l'extrême douceur". Pépin, à cette occasion « changea l'ordre du premier partage. Suivant l'annaliste de Metz, il donna la Champagne en apanage particulier à Grimoald et investit Drogon du beau duché de Bourgogne qui avait formé autrefois un royaume \ 11 paraîtrait aussi que le frère de Grimoald conserva la ville de Metz
* Fredeg.. Chron , continuai,, pars sec c. 102. — Annales Franc, Mettens., ad ann. 095
' Grimoaldus junior cum Childeberio rege major domûs super Fraocos eleclus est : fuitque vir mitissimus. omni bonitate et mansuctudine replelus. {Ibid,)
^ Remorum verô, scilicet et Senonum cœterarumque urbium ad ipsum Ducatuni pertinentiura. Pippinus juniorem filium suum nomine Grimoaldum majorem domûs cum Hildeberto rege constituit
et les provinces de la Haute-Moselle qui , du côté du sud, touchaient à la Bourgogne.
Les termes dans lesquels le continuateur de Frédégaire et Tannaliste de Metz nous parlent des fils de Pépin sont d'une extrême concision ; ils suffisent pour que nous puissions nous représenter Drogon et Grimoald faisant prévaloir, Tun sur les rives de la Moselle, de la Saône et du Rhône, Tautre dans les provinces neustriennes, les principes d'ordre public et de justice équitable qui leur avaient été enseignés par leur père*. Drogon et Grimoald ne devaient pas seulement s'acquitter de cette mission importante ; ils devenaient de plus les appuis de cette autorité d'un genre nouveau que Pépin établissait alors, sous le nom de Principal, entre la royauté et la nation.
Drogonem primogenitum suum posuit ducem Burgundionum* [Annales Franc, Meitens.)
On trouvait dans le cartulaire de Saint-Arnould. de Metz, d'an-^ ciennes chartes où Drogon et. après lui, son fils Àrnould, prenaient le litre de ducs de Bourgogne. Ces chartes, reproduites dans la Gallia christiana, t. XIll. et dans le manuscrit de la Bibliothèque de Metz intitulé : Antiquiiales Arnulphinœ ypj . paraissent avoir subi une rédaction moderne qui a changé le style primitif; mais on peut croire que le fond n'a pas été altéré, et ainsi se trouverait confirmé le témoignage de Tannaliste de Metz qui attribue à Drogon le gouvernement de la Bourgogne.
> Qui (Grimoaldus), ut à pâtre didicerat, Francos summâ vigilantiâ et pielate regebat. {AnnaL Franc, Mettens.)
Le continuateur de Frédégaire, comme on Ta vu dans une note précédente, rend le même témoignage au fils aîné de Pépin : « Drocua a Pippino genitore erudilus elc »