‹ Histoire du royaume mérovingien d'AustrasieChapitre 17 sur 19 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Pépin entreprend de replacer les nations d*Outre-Rbin sous la domination des Francs; brillante réputation du duc d*Austrasie; divers peuples recherchent son amitié et son alliance. — Prédications religieuses en Germanie. — Mort do prince Drogon, fils atné de Pépin ; Grimoald devient l'héritier du titre de prince des Francs -, il est homme d*état plutôt que guerrier. — Charles, fils de Pépin et d'Alpalde, acquiert une haute renommée de valeur dans les combats d*Oulre-Rhin. — Grimoald est assassiné dans l'église de Saint-Lambert de Liège par Ranigaire, émissaire du duc de Frise (71 i). — Pépin déclare Théo* doald, fils de Grimoald, maire du palais de Neastrie, avec la perspec* tive du titre de prince des Francs ; mort de Pépin, à iopil-sor-McusCy 46 décembre 7i4.

Pépin , dans le partage des provinces de la Gaule , s^était réservé celles du nord avec le soin de dompter par son infatigable courage les peuples d'Outre-Rhin. Ce fut à partir de ce moment surtout que Pépin accomplit assidûment celte tâche difficile qui lui donnait lieu de se signaler par de nombreux exploits ^ Sa renommée franchit bientôt les limites de la Gaule et de la Germanie *. Les Italiens, les Grecs, les Arabes même,

' Hînc. annis singuiis. circuinsitas génies cum exercitu Pippinus fortitcr proterit et suae dilioni subigit. (Annal. Franc. Metlens.)

' Exierat fama victoriae et triumphorum ejus in omnes gente3

(Ibid,)

s'entretenaient de ses victoires ; les Slaves et les Huns en écoutaient avec admiration les récits merveilleux. Pour les barbares , Pépin était un grand guerrier toujours vainqueur de ses ennemis ; pour les peuples civilisés, il était le héros intelligent, c Aussi , nous dil Tanualiste de Metz , les ambassadeurs de tous les peuples voisins, Grecs, Romains, Lombards, Slaves, Huns et même Sarrasins, affluaient à la cour du prince; de sorte que c'était avec bien de la raison que, pour son mérite et sa prudence , tous les peuples étrangers imploraient son amitié et lui offraient de magnifiques présents '.

)» Pépin , à son tour, ne négligeait pas d'envoyer dans toutes les contrées, en temps opportun et pour les intérêts de Tempire, ses propres ambassadeurs, et il obtenait avec un extrême sentiment de faveur Tamitié de toutes les nations d'alentour. » '

On reconnaît dans ce tableau flatteur le style du panégyriste aussi bien que celui de l'historien ; mais si l'annaliste de Metz relève volontiers, par les ornements du langage, tout ce qui peut servir à la gloire de Pépin, on démêle néanmoins à travers ses brillantes narrations un fond de vérité précieux pour l'histoire.

La politique et la guerre n'étaient pas les seuls in-

* Confluebant ad eum circumsitarum genlium iegaliones, Grsecorum Scilicet et Romanorum. Langobardorum Hunorum cl Sclavorum

alque Sarracenorum ut meritô propler cjus virluiom et pruden-

tiam cunctae circumsita nationes amicitiam illius magnis oblatis muneribus implorarent. (Ibid.)

' Ibid.

téréis qui occupaient TEorope centrale vers la (in du septième siècle. La Germanie» où les Francs portaient si fréquemment leurs armes, était aussi dans ce temps un objet de conquêtes d'une toute autre nature et que Thistorien ne doit point passer sous silence.

Le christianisme avait déjà pénétré en Bavière, en Alemannie et en Thuringe : mais une grande partie de ces contcées était encore attachée au paganisme ; quant à la Saxe et à la Frise, c'était à peine si elles comptaient alors quelques familles chrétiennes.

Vers Tannée où Pépin gagna la victoire de Testry, arriva d'Éçosse sur le continent austrasien un prêtre appelé Kiilen , et dont le nom , par Tintermédiaire d'une transformation latine, est devenu celui de Kilian dans notre langue '. Kiilen allait évangéliser, en Alemannie , la tribu des Suèves , établie sur la rive méridionale du Main*. C'était dans cette contrée que Ton voyait la grande forêt d'Odin ou de l'Othenwald , un des principaux sanctuaires de la religion guerrière des Germains. Une multitude d'idolâtres s'assemblaient chaque année sur la montagne où l'on célébrait la culte de la divinité à laquelle on attribuait particulièrement le pouvoir d'inspirer le courage et de donner la victoire.

Vers l'extrémité de la forêt d'Odin, du côté de l'Orient, s'étendait une campagne baignée par le Mein

* On sait que Suévc et Souabe ne font qu'un mémo nom prononcé d'une manière différente.

et d'une admirable beauté. Au milieu de cette contrée heureuse, et sur les rives du fleuve^ s'élevait la ville de Wurtzbourg que Ton appelait en langue latine Herbi^ polis, c'est -à* dire la ville atuc vertes plantes. Cette gracieuse dénomination était méritée, et aujourd'hui encore la campagne et les jardins de Wurtzbourg sont célèbres en Allemagne.

Après avoir évangélisé les peuples de l'OChenwald , Killen se rendit à Wurtzbourg, qui avait alors pour juge et gouverneur un seigneur nommé Gozbert , qui ne connaissait, comme la plupart des hommes de sa nation , que le culte d'Odin et des autres divinités de la Germanie. Gozbert, à la voix de Killen, se convertit à la religion chrétienne , et bientôt , par les soins du juge et du prêtre écossais , la cité aux vertes plantes fut en possession d'une église.

Malheureusement Gozbert, dans le temps où il était encore païen , avait épousé une femme nommée Geilana , qui avait avec lui une ailinité de famille incompatible avec le mariage contracté sous les lois de l'Église. Le juge de Wurtzbourg consentit à rompre cette union : mais Geilana , transportée de fureur, envoya pendant la nuit des assassins qui pénétrèrent dans la demeure du missionnaire et le tuèrent à coups d'épée. Ce fut dans les premiers jours de juillet 689, après deux années environ d'apostolat, que Killen soulTrit le martyre dans la ville de Wurtzbourg'. La tradition ajoutait que pour insulter encore à Killen

' Vila S. Kiliani marlyris. A[)ud Bolland., die Vlll julii.

après sa morl et empêcher qu'il ne fut rendu aucun honneur à sa cendre, Geilana avait ordonné de bâtir une étable de chevaux sur le lieu de sa sépulture. Cependant les restes mortels du missionnaire martyr ne devaient pas tarder à être découverts et inhumés glorieusement dans l'église de Wurtzbourg dont il était le fondateur.

La mission de Killen en Alemannie était encore toute récente, lorsqu'un prêtre anglais nommé Willebrord, originaire du Northumberland , résolut de continuer, en Frise, l'œuvre commencée autrefois par Wilfrîd d'Yorck. En l'année 690, Willebrord, suivi de douze compagnons d'apostolat, remonta le Rhin jusqu'à la cité d'Utrecht, la plus voisine de la Frise du côté de la Gaule. Le duc Pépin venait, comme on l'a vu un peu plus haut , de gagner sur Radbode une première et brillante victoire. Radbode n'osa donc point s'opposer à la prédication de Willebrord , mais il se faisait une violence réelle et se promettait secrètement de détruire l'ouvrage des missionnaires chrétiens si le dieu Fosite lui rendait quelque jour l'avantage sur ses vainqueurs. On se rappelle aussi comment, à Dorestadt, les espérances de Radbode furent de nouveau trompées par une sanglante défaite (695). Willebrord, revêtu du pouvoir épiscopal, éleva une église dans la ville d'Utrecht, et poursuivit sa mission parmi les idolâtres de la Frise*.

* Vila S. Willibrordi, Trajed, episc. ab Alcuino Scripla. Inler acla SS. Ord. S. Bencd., pari. I, sibc. 3, p. 603.

A rorieut de la Frise, s'étendait une contrée dod moins sauvage , non moins attachée aux vieilles superstitions de ridolàtrie germanique : c'était la Saxe. Là , le dieu Irminsul avait , après Odin , les principaux honneurs et tenait à peu près le même rang que Fosite chez les Frisons.

À la suite de Willebrord et de ses douze compagnons étaient venus encore deux prêtres anglais qui, par une rencontre fortuite, portaient Tun et l'autre le nom d'Ewald : on les distinguait , en parlant d'eux , à la couleur de leurs cheveux : l'un était appelé Ewald le blanc et l'autre Ewald le noir. Ces deux missionnaires laissant Willebrord et ses compagnons dans la Frise, se dirigèrent du côté de la Saxe.

Le christianisme s'était*il déjà frayé quelque voie à travers ce pays que le dieu Irminsul tenait sous sa loi? C'est ce que l'on ne pourrait dire avec assurance. Il semblerait toutefois que les deux Ewald furent les premiers à entreprendre cette tâche qui devait être plus difficile et plus longue que partout ailleurs. Entre tous les peuples du nord, c'étaient les Saxons qui montraient le caractère le plus opiniâtre, et ils ne pouvaient que déployer à maintenir leur idolâtrie ce violent esprit de résistance qui les faisait remarquer parmi les autres nations de la Germanie.

La disposition des esprits dans la Saxe était donc généralement peu favorable au projet d'une mission. Cependant quelques chefs de cantons accueillirent avec un certain respect les deux étrangers dont l'air et la parole faisaient sur eux une impression irré-

si8tible, et ils les laissèrent libres d'aceompUr leur ministère. Il arriva même que plusieurs de ces indomptables guerriers de la Saxe écoutèrent les enseignements des deux prêtres anglais et demandèrent le baptême. Mais il y en eut d^autres qui s'irritèrent de voir leurs compatriotes abandonner les rits païens de la nation , et ils se disaient entre eux, avec des transports de fureur, que si les deux étrangers demeuraient plus longtemps en Saxe, personne n'offrirait plus de sacri-* fices aux divinités de la patrie. Un jour les idolâtres se précipitèrent sur les deux hommes qui excitaient à un si haut point leur colère, et la mort des missionnaires anglais assouvit leur cruelle vengeance (696).

Les restes des deux Ewald , recueillis par les soins de Pépin , furent transportés à Cologne , et le prince austrasien érigea dans cette ville un tombeau monumental en rhonneur des martyrs de la Saxe*.

La Germanie du midi ne devait point demeurer étrangère à la prédication évangélique. Vers Tannée où Willebrord élevait Téglise épiscopale d'Utrecht, un évêque de Worms , nommé Rutpert , franc d'origine et allié par le sang à la famille des rois mérovingiens, entreprit la conversion de la Bavière, où le paganisme avait encore un empire étendu. Le duc Theudo commandait en ce moment à la nation bavaroise. Élevé dans les pratiques de l'idolâtrie et respirant la fierté naturelle à un chef puissant de la Germanie, Theudo se montra cependant bien disposé envers Tévéque de

* Beda. Hist. ecchs. angl., lib. 5. c. 11.

Worms. il alla au devant de lui et Tametia avec bon* neur dans son palais de Ratisbonne, Pendant plusieurs jours, le duc de Bavière, assis aux côtés de Rutpert , écouta avec attention les enseignements qui lui étaient donnés et demanda à recevoir le baptême. Un grand nombre de familles bavaroises se convertirent comme lui à la religion chrétienne. Des églises s'élevèrent en Bavière et un siège épiscopal fut érigé dans la ville de SaItzbourgV

Tels sont les principaux souvenirs que nous offre riiistoire religieuse de la Germanie à la fin du septième siècle. Le sang des missionnaires arrosa plus d'une fois la terre des idolâtres ; en Germanie , comme dans toutes les contrées du monde, Fhistoire des conquêtes du christianisme se lie à celle des martyrs.

L'empire franc , dirigé par Pépin et par ses deux fils, continuait de reprendre chaque jour au dedans et au dehors une force imposante. L'âge ne semblait diminuer en rien l'activité du duc d'Austrasie. On le voyait toujours, dans les champs de Mars réglant les grands intérêts de la nation, et, sur les bords du Rhin forçant les barbares à l'obéissance.

Une remarque toutefois doit prendre ici sa place et nous montrer le côté regrettable du gouvernement de Pépin , d'ailleurs si ferme et si utile à la nation. Pépin , dans ses préoccupations militaires qui ne faisaient que s'accroitre avec le temps, demandait aux églises elles*

' Vita S. Rulperti episc, Wormat, Inter acUSS. Ord. S. Bened.. part. I. sœc. 5. p. 359.

mêmes de lui donner des guerriers. Le mouvement perpétuel des armes franques se communiquait ainsi aux hommes mêmes que leur condition en devait tenir éloignés. Des clercs, des évêques revêtirent avec ardeur Tarmure du guerrier. Mais un pareil entraînement ne pouvait avoir que des effets malheureux. Les devoirs du ministère sacré furent oubliés en partie pour les soins de la guerre : on vit la discipline religieuse s'altérer gravement ; les études s'obscurcir chaque jour davantage , jet les arts, à leur tour, descendre à un nouveau degré de faiblesse et de barbarie.

Cependant un terrible événement frappa tout à coup la famille de Pépin. Au printemps de Tannée 708, une fièvre violente enleva le prince Drogon dans la force de rage '. Cette perte, qui jetait dans le cœur de Pépin une si grande douleur, venait ébranler aussi l'édifice de sa politique. Un seul fils lui restait désormais pour porter avec lui le poids des affaires et soutenir les espérances qu'il fondait sur l'avenir.

Drogon, dont la basilique de saint Arnould de Metz avait reçu la dépouille mortelle, laissait des enfants encore jeunes, auxquels on partagea son héritage. Suivant les indications qu'il nous a été possible de recueillir et dans lesquelles nous aurions voulu trouver plus de précision, Arnould fut créé duc de Bourgogne ; Pépin , à qui l'on avait donné le nom de son aïeul

' Drocus filius Pipini à valida febre correptus. mortuus est. sepullus in basilicâ B. Ârnulfi confessons. Métis urbe. (Fredeg.. Chron., continuât., pars sec. c. 102.)

paternel , eut en apanage le duché de Metz ; Godefroid obtint le duché de Champagne, qui avait appartenu primitivement à son père et que Ton détacha en sa faveur des états de Grimoald ; Hugues, Tainé des fils de Drogon , se destinait au sacerdoce : il n'eut en partage que dMmportantes propriétés '.

Grimoald devint Théritier du titre de prince des Francs et le chef désigné de la famille sous la haute autorité de son père\ II paraîtrait que Pépin voulait faire de ses descendants une aristocratie supérieure subordonnée à celui qui aurait la dignité de prince des Francs. Pour consacrer d'une manière encore plus sensible ce caractère de supériorité qui devait élever ses petits-fils aux yeux de la nation , il obligea les seigneurs de leur prêter le même serment de fidélité qu'ils lui faisaient à lui-même \

Pépin avait fait de ses fils Drogon et Grimoald des politiques habiles mais non d'illustres capitaines. Le

' Les fils de Drogon se nomment eux-mêmes dans une charte donnée en faveur de saint Arnould et datée du 23 juin 715. Cette charte se trouve dans Meurisse {Histoire des évêques de Metz), dans la Gfillia chistiana, t. Xlll. et dans Mabillon (Ann. henedict., t. 11. p. 449).

' C'est dans ce sens que paraissent naturellement s'expliquer les paroles de l'annaliste de Metz, lorsqu'il nous dit que Grimoald obtint le principat que son frère avait possédé. Le mot de principat désigne le pouvoir, et non l'héritage territorial, dont les fils de Drogon ne pouvaient être dépouillés.

' Et illud nobis inserendum placuit ut. ... constituant abbatem. in eâ ratione ut nobis vel filio nostro Grimoaldo et filiis suis (sic) vel filiis Drogonis. nepotibus nostris. in omnibus fidelis appareat, et sub

caractère d'extrême douceur attribué à Grimoald , sou rôle pacifique dans la Neustrie semblent montrer, en effet, que s'il était capable d'administrer un état, ii ne savait pas aussi bien tenir Tépée que son père avait portée avec tant de gloire. Pépin, aussi longtemps que su volonté put faire violence à la faiblesse d'un âge déjà avancé, conduisit les leudes francs contre leurs ennemis ; mais il se vit obligé ensuite de remettre le commandement supérieur des armées aux généraux formés sous sa discipline. Ainsi , en Tannée 711, un seigneur du nom de Walery fut chargé de combattre la révolte de Wilhcr, duc des Suèves '. L'année suivante, Annon , évéque de Cologne, marcha à la tète de l'armée austrasienne contre le duc des Suèves, révolté de nouveau contre ses dominateurs \

Les princes Charles et Childebrand , qui arrivaient dans ce temps à l'âge de la jeunesse , mais auxquels Pépin ne destinait aucune part dans l'héritage de sa puissance politique, n'avaient pas à faire autre chose que d'apprendre à combattre un ennemi : les expéditions d'Outre-Rhin leur fournissaient l'occasion d'es-

nostro mundiburdio, et ipsius Grimoaldi filiorumque suorum (sic) et DrogODÎs filiorum, nepotum nostorum defensione permanere debeat. {Charta. Pippini princ. pro Suestrensi monasterio, D. Martène, t. 1. Ampl. colleci., col. 20.)

— Le Mund^burd des Francs correspondait à peu près à ce que nous appelons une haute garaïUie, Cette promesse, consignée dans un acte public, conslituait l'engagement du protecteur envers le protégé.

* Ex bf^evi chronico. Apud D. Bouquet, t. 11. p. 64i.

* Ibid., et in annalibu^ Tilianis, Apud D. Bouquet, t. 11. p. 642.

saycr leurs talents et leur courage*. Charles se distinguait entre ses compagnons d'armes par sa valeur. Une beauté noble comme celle que Fimagination se plait à prêter aux jeunes héros, une vive intelligence, une force et une adresse remarquables à manier la hache ou l'épée ; une audace extrême dans les périls, tout en lui excitait Fadmiration des autres guerriers et lui faisait déjà une brillante renommée \

Cependant Grimoald soutenait pour une grande part le poids des affaires publiques ; s'il ne paraissait point dans les expéditions guerrières , c'était lui qui , do concert avec Pépin , surveillait les mouvements des peuples étrangers : il n'avait point l'honneur de remporter des victoires, mais les triomphes des généraux francs devaient assurer l'action de sa puissante poli* tique au delà du Rhin.

Ce ne fut point seulement une pensée de paix avec l'étranger, mais aussi l'espoir d'accroître l'autorité de Grimoald sur les nations de Germanie qui inspira Pépin, lorsqu'on l'année 711 il résolut de demander pour son fils, veuf d'une première épouse, la main de Teutsinde, fille du duc de Frise \ La crainte d'irriter

' Dans la charte de Suslereo citée un peu plus haut. Charles et Childebrand ne figurent point à côté de Grimoald et des enfants de Drogon. qui doîvont recevoir le seroîent de Tabbé Willebrord ou celui de ses successeurs.

• Crcvit (Carlus) puer elogans atque egregius factus est. (Fredeg., Chron., continuât , pars sec, c. 103.)

^ Habebat tûm Grimoaldus uxorem in matrimonio nomine Teutsindam. filiam Ralbodi ducis genlilis. (Gcsta reg. Franc, c.50.)

Pépin arracha à Forgueilleux Radbodc un conseillement qui s'accordait peu avec ses sentiments et son caractère.

L'année où Grimoald formait cette alliance avec le duc des Frisons, ChUjlebert lil , le juste , termina sa carrière dans la fleur de Tâge (711). Childebert , à son tour, n'avait guère été que le témoin des événements accomplis pendant les seize années de son règne : mais du moins avait-il attaché à son nom le souvenir de Tune des plus belles vertus d'un roi. Son fils Dagobert III , enfant de douze ans , fut élevé sur le trône. Ainsi, les derniers rois mérovingiens étaient encore salués, tour à tour, des noms illustrés par leurs de* vanciers ; mais ces noms, désormais sans éclat , ne peuvent plus que s'imprimer faiblement dans l'esprit du lecteur.

Le mariage de Grimoald et de Teutsinde pouvait paraître un gage de paix entre deux nations puissantes et longtemps ennemies. Grimoald pensa trouver encore dans cette alliance un moyen d'exercer chez les Frisons une autorité qui aurait pour effet d'adoucir un peu leurs mœurs toutes barbarcs|, et de les assimiler autant que possible aux habitants de la Gaule. Plusieurs familles de la Frise tournèrent bientôt leurs regards vers l'époux de Teutsinde, devenu pour eux un ami et un protecteur.

Cependant Radbode ne put voir d'un œil indifférent l'influence que le nom de Grimoald commençait à exercer parmi les Frisons. Cette espèce de partage qui s'établissait entre le gendre et le beau -père devait

irriter le due de Frise avee d^auiant plus de forée, que les sentiments qui respiraient en lui étaient de tout point Topposé de eeux de Pépin et de Grimoald. Les seigneurs frisons, soupçonnés ou eonvaincus d'attachement au gendre de Radbode, subirent de violentes persécutions. Les proscrits cherchèrent un refuge près de Grimoald qui les accueillit avec empressement. Un ancien écrivain nous a transmis, en particulier, le nom et rhistoire de Wursing, Tun de ces fugitifs de haut rang qui vinrent demander à Tépoux de Teutsinde asile et protection ' . En vain Teutsinde essaya de réconcilier son père et son époux. La haine de Radbode pour Grimoald ne pouvait être désarmée, et il chargea un frison , encore païen , nommé Rantgaire, d'immoler le prince franc à sa vengeance.

Vers le commencement de Tannée 714, Pépin, qui résidait en ce moment dans sa villa de Jopil-sur-Meuse, éprouva les atteintes d'une grave maladie. Grimoald, informé de cette nouvelle, se hâta d'aller rendre visite à son père. Comme il passait par la cité de Liège , il entra dans l'oratoire que l'on avait récemment élevé dans cette ville sous l'invocation de saint Lambert de Maëstricht, et se mit en prières devant la châsse du

■ WursiDgus. uDà cuni conjuge suâ Adalgardâ et fiiio udo quem habebant Nothgrimo nomino et cum paucis domesticis suis, occulté fugiens, ad Ducem Francorum. nomine Grimoaldum. pervenit : qui bénigne ab eodem duce susceptus habitavit in regione Francorum. (Ex viiâ S, Liuigeri. hier diCifi SS. S. Bened.. part. I, saec. 4. p. 19.)

martyr '• En ce moment Rantgaire et les autres assassins qui étaient sur la trace du prince franc se précipitèrent sur lui et le tuèrent à coups d'épées \

Quelques écrivains modernes ont pensé que le prince Charles, excité par une ambition jalouse, avait peutêtre soudoyé les meurtriers de Grimoald , qui devait hériter de toute la puissance de Pépin. Mais aucun fait , aucun témoignage ancien ne viennent à Tappui de cette opinion. On ne saurait aller sans preuve contre l'autorité de Sigebert de Gemblours, qui assure formellement que le frison Rantgaire fut l'instrument dont se servit Radbode pour immoler Grimoald \

' C'était en l'année 707 que Tévêque de Maëstricht avait été assassiné dans sa demeure par les émissaires du comte Dod ou Dodon, intendant des domaines du duc Pépin. Suivant Anselme de Laon, écrivain du douzième siècle, saint Lambert aurait été victime de la vengeance des parents d'Alpaïde irrités de ce qu'il avait déterminé Pépin à reprendre Plectrude, son épouse légitime. Mais il y avait déjà plus de quinze ans que Pépin était réconcilié avec Plectrude. Le plus ancien auteur de la vie de saint Lambert, Godescalk. diacre de l'église de Liège au huitième siècle, assigne à la mort de l'évêque un motif tout différent et beaucoup plus vraisemblable : elle aurait eu pour cause un débat élevé au sujet des propriétés de l'église de Liège. (Voir D. Bouquet, t. 111, p. 597.) Saint Lambert eut pour successeur le comte Hubert, son disciple, qui était venu autrefois d'Aquitaine en Austrasie.

■ Fredeg., Chron,, continuât., pars sec, c. 105. — Gesta reg. Franc, c. 50. — Annal, Franc, Mettens., ad ann. 714.

^ Grimoaldus major domûs Leodii ante altare S. Lamberti orans a Raingario satellite Rabodi ducis Fresonum perimitur. (Sigeberli Gemblac Chron., Apud D. Bouquet, t. 111, p. 345.)

Le continuateur de Frédégaire et l'auteur des Gestes des rois francs ne font point, il est vrai, remonter jusqu'au duc de Frise le crime

Un nouveau coup était porté à la vieillesse de Pépin et achevait de déconcerter ses espérances. CependanI il essaya encore de réparer les suites de ce dernier malheur. Grimoald laissait , de son premier mariage , un fils nommé Théodoald, âgé de six ans. Les enfants de Drogon , quoique fort jeunes eux-mêmes, étaient , il est vrai, plus près de la majorité que le fils de Grimoald , et ils représentaient les droits du fils aine de Pépin. Mais soit que Pépin et Plectrude aient eu pour Grimoald une tendresse particulière, soit que Plectrude ait espéré plus de soumission de la part d^un enfant en bas-âge , Théodoald , dans une assemblée tenue à Liège , fut élevé à la mairie du palais de Neustrie et désigné pour succéder à Pépin dans le gouvernement général des deux royaumes '.

Cette disposition singulière, qui plaçait à côté d^un roi à peine dans Tadolescence, un ministre âgé de six ans , a toujours frappé Tcsprit des politiques et des historiens \ Pépin fut bien certainement le premier â

commis dans l'église de Saint-Lambert. Ils nomment seulement Rantgaire comme l'auteur de la piort de Grimoald : mais ces deux auteurs écrivaient au temps des premiers successeurs de Radbode avec lesquels le peuple franc vivait en paix. La rélicence des chroniqueurs pourrait ainsi s'expliquer naturellement. Sigebert de Gembiours. qui écrivait au douzième siècle, suppléa sans doute, d'après la tradition historique, au silence des chroniqueurs du huitième siècle.

• Fredeg.. Chron., continuât., pars sec, c. 105. — Annal. Franc. Mellens , ad ann. 714.

^ Qui (Theodoaldus) etsi in Principatu successerat, minime tamen digne laotum regnum gubcrnare pra&valebat. (Annal, Franc. tleUens., ad ann. 715.)

— 5il —

comprendre tout ce quMi y avait d'étrange dans une pareille situation et à prévoir les événements qui pouvaient en être la conséquence. Il avait sans doute parmi les Francs d^Austrasie des amis nombreux et dévoués auxquels il espérait confier la destinée de son petit-fils; mais il fallait attendre une majorité bien éloignée encore, et les circonstances étaient peu favorables à une semblable attente. Pépin ne pouvait donc pas se faire dMllusion sur le sort futur du Gis de Grimoald ; il livra aux chances de l'avenir la décision hardie qui chargeait un enfant d'un si grand pouvoir. Pépin ne survécut pas longtemps à ce dernier acte politique ; le seizième jour de décembre 714 il finit, dans la villa de Jopil-sur-Meuse, sa brillante carrière ; il avait gouverné le peuple franc pendant l'espace de vingt-sept ans. Le nom de la villa d'Heristall se trouve inséparablement uni au sien dans notre histoire.

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