CHAPITRE II
Établissement* du royaume d'Austrasie; son étendue et ses limites. — Situation particulière de la ville de Metz. — Règnes de Thierry I et de Théodebert j mairie de Konda en Austrasie ; expéditions des Francs au delà des Alpes. — Avènement de Tbéodebald ; régence de Théodechild. — Fin de la guerre d'Italie.
En Tannée 511 Chlovis termina sa carrière , laissant quatre fils pour partager son héritage. Nous trouvons , dans plus d'une circonstance, la preuve que ie sentiment de régalité n'excluait pas , chez les peuples du nord, la supériorité que donnent Tige, les services rendus et la gloire acquise. Thierry se trouvait en possession de cette supériorité : il est donc bien probable qu'il présida au partage de la succession royale et qu'il le dirigea , autant que possible , suivant ses propres vues. Il serait assez difficile , toutefois , de se rendre un compte précis des motifs particuliers qui déterminèrent l'étendue et les limites des différents états formés des conquêtes de Chlovis. Mais il parait hors de doute que Thierry voulut posséder un royaume au dedans de la Gaule , et y joindre cette autre domi-
nation dont Childéric et Chlovis avaient jeté les fondements au delà du Rhin.
Les provinces occidentales et une partie de celles du midi furent partagées entre les trois frères de Thierry, et Ton sait que Chlodomir eut sa résidence à Orléans, Childebert à Paris, Chlotaire à Soissons. Thierry choisit les provinces situées à Torient et au nord de la Gaule. Cette contrée, que Ton désigna bientôt sous le nom d'Amtrie ou d'Austrasie, c'està-dire royaume deVEst\ reçut pour limite, à l'occident, le cours de TEscaut depuis son embouchure dans la mer jusqu'à la ville de Cambrai , et , à partir de cette cité , une ligne de convention qui passait à l'ouest des villes de Laon et de Reims , et venait se terminer à Troyes , dernière possession de Thierry, du côté de la Bourgogne. La limite méridionale s'étendait au nord du plateau de Langres et franchissait la chaîne des Vosges, pour aller joindre le Rhin entre Bàle et Strasbourg. La ligne courbe du fleuve complétait , à l'orient et au nord, les limites de TÂustrasie.
Au delà du Rhin l'autorité de Thierry s'étendit sur les Allemands, les Bavarois et les anciennes tribus franques établies entre le Necker et la Lippe.
Thierry ajouta encore à cette vaste domination la province d'Auvergne qu'il avait conquise du vivant de
■ On dérive les noms d'Austria et d'Austrasia des mots tudesques o$t, côté de VEU, et reich, royaume. Les mots A'Au^rasii (Austrasiens) et A*Austria sont déjà employés par Grégoire de Tours , qui écrivait avant la fin du sixième siècle. (Hist. fr,, liv. II, c. 14. — De mirac, S. Martini, cap. 29.
son père. L'Auvergne joignait aux avantages d'une heureuse fertilité et d'une grande richesse, le privilège plus précieux encore d'avoir , comme toutes les provinces du midi , conservé la tradition des lettres et des arts déjà plus sensiblement altérée dans les provinces du nord. L'Auvergne possédait de belles et riches bibliothèques ; Tarchitecture et la peinture , la ciselure et Torfévrerie même continuaient d'y fleurir avec un certain éclat; et nous voyons, par Grégoire de Tours , que l'art de la musique n'y était pas moins en honneur'.
Cependant le royaume de l'Est formait la principale portion des états. de Thierry. La ville de Reims, si importante sous la domination romaine , et qui venait d'emprunter au règne de Chlovis un lustre tout nouveau, Reims placé en regard de Paris et de Soissons, tenait, sans contredit, le premier rang parmi les cités austrasiennes. À l'opposé de Reims, s'élevait la cité de Trêves, que de grands souvenirs religieux et politiques plaçaient elle-même à un haut rang. Trêves sur la Moselle regardait la Germanie.
Entre la frontière occidentale de l'Âustrasie et celle que le Rhin formait à l'orient , se rencontrait une cité placée à égale distance de l'une et de l'autre : c'était la ville de Metz , que baignait la Moselle vers le milieu de son cours. Metz communiquait d'un côté avec la cité de Reims , de l'autre avec Trêves , Cologne , Mayence et Strasbourg.
» Hist. Fr.: liv. II. c. 16. — VUœ Patr,, c. i.
La position centrale de Metz détermina très-probablement le roi Thierry à faire de cette ville le siège ordinaire de sa royauté. Elle était défendue par de fortes murailles*, et possédait un de ces palais que le gouvernement romain avait fait construire, pendant le cours du quatrième siècle, dans la plupart des cités de la Gaule. Cette vaste habitation, élevée sur le sommet de la colline où se terminait la cité du côté du nord , portait , comme beaucoup d'édifices du même genre , le nom de maison d'or (domus aurea), qu'elle devait conserver longtemps dans la tradition *.
À l'extrémité opposée de la ville , près de la porte de Scarpone, d'où partait la grande voie du midi, s'élevait une autre espèce de palais, qui voyait apporter autrefois le tribut destiné au trésor des empereurs d'Occident. Les Francs le nommèrent dans leur
* V. Fortunat.. 1. IV. carm. 14. — 1. X, cann. 9.
' Il subsiste encore do>ce palais plusieurs rentes imposants. Celui qui nous a paru le plus remarquable consiste dans une salle spacieuse dont les murs présentent, comme toutes les constructions romaines du quatrième siècle, un revêtement de petit appareil avec plusieurs cordons de briques placés à inter\'altes. Deux rangs d'arcades, appuyées sur des colonnes cylindriques . partagent la salle en trois nefs d'égale étendue. On reconnaît aisément à cette disposition particulière un lieu de réunion.
Une charte, donnée en 943 à l'abbaye de Gorze par Otton I , roi de Germanie, désigne l'ancien palais de Metz sous le nom qu'il portait à l'époque romaine. On lit dans cette pièce : JUansum infrà Mettiê quod dicitur aurea (Cartul. de Gorze. p. 143. manusc. vélin de la bibliothèque de Metz, n® "36.) — C'est le même lieu qui. dans les chroniques de la ville de Metz et dans les pièces écrites en langue vulgaire . est appelé la Cour d'or.
langue Rame-haU, ou Rome salle, e'est-à-dire ta saUe des Romains'. Elle renfermait encore la yasle table de marbre où Ton avait compté les deniers publics ; il ne fallait même pas être bien avancé en âge pour avoir apporté à cette table le tribut payé à Syagrius , lorsque ce chef s^efforeait de faire survivre une dernière ombre de la domination romaine.
Dans rintérieur de la ville était l'oratoire de saint Etienne ; au dehors , à la sortie de la porte Scarpone, et à gauche de la grande voie du midi , on rencontrait la basilique dédiée sous Finvocation de saint Jean Tévangéliste et des apôtres : c'était Téglise cathédrale. A quelque distance de cette basilique , vers Forient , et à côté d'un ancien amphithéâtre romain , était l'église de Saint-Pierre , la plus ancienne de la cité ; la tradition désignait une petite maison contiguë à l'édifice, comme la demeure de saint Clément, qui avait prêché le premier la foi dans cette contrée \
Aux avantages de sa position naturelle la cité de Metz joignait encore celui d'une belle et riche campagne soigneusement cultivée. C'est ce qui a fait, sans doute, qu'un poète latin du sixième siècle s'est plu à nous la représenter comme un agréable séjour. « Ses déli- » cieuses campagnes , nous dit-il , se couvrent d'une » riante verdure; ici vous voyez de brillantes mois- » sons , là des jardins de roses. L'œil suit au loin des
' Tradition conservée dans les Chroniques tnemnes du quinzième et du seizième siècle.
' Viia S. Goèriei, efisc. Meit., apud BoUand XiX. Sept. XVi, p. 50.
» coteaux ombragés de pampres touffus ; la fertile na- » ture s'efforce de varier ses riches produits. » *
À quelque distance de Metz , sur la grande voie romaine du midi, on rencontrait la cité de Toul, et sur le chemin de Reims la cité de Verdun. Si l'on descendait le cours de la Meuse on trouvait les villes de Tongres ' et de Maêstricht ; enfin , tout au nord de TAustrasie et à l'extrême frontière , Nimègue s'élevait sur le Wahal, et Utrecht sur le vieux bras du Rhin,
Tel était donc l'ensemble général des provinces échues en partage au fils aîné de Chlovis. Thierry établit sa cour dans le palais de Metz , et il est bien probable qu'il en régla l'ordonnance sur celle que Chlovis avait formée dans la ville de Paris. Il parait même certain qu'il y eut dès-lors en Âustrasie un maire chargé de la haute intendance du palais. Suivant le cérémonial observé depuis ce temps à la cour de Metz, et qui semble avoir été emprunté aux cours de Ravenne et de Gonstantinople , Thierry, en présence des grands dignitaires du royaume , plaça dans la main de celui
' Hoc Metti8 fundata loco , speciosa , coruscans ,
Deliciosus ager ridet vernantibus arvis ;
Hinc sata culta vides , cernis et indè rosas ; Prospicis umbroso vestitos palmite colles ;
Certatur varia fertilitate locus.
(V. Fortunat.. lib. IV, carm. 14.)
* Vers la fin du septième siècle, la cité de Tongres a commencé à perdre beaucoup de sa grandeur. A la même époque s'élevait la ville de Liège qui devait prendre toujours plus d'importance.
qu'il investissait de la dignité de maire , un bâton orné dW, et lui mit autour du cou une éeharpe d'étoffe riche et de couleur brillante. Ces insignes étaient une marque d'honneur, en même temps que le symbole d'une charge et d'un ministère'. Mais chez les Francs le maire eut d'autres fonctions-encore que l'administration générale du palais. 11 devait tenir la première place dans les conseils de la cour et juger les affaires les plus graves
De tous les enfants de Chlovis , Thierry était assuré-^ ment celui qui en avait au plus haut degré les instincts belliqueux. Aussi devait-il se montrer attentif à réunir un grand nombre de guerriers autour de sa personne, et les pays d'Outre-Rhin lui en fournirent à volonté. Ces étrangers se faisaient aisément reconnaître parmi les Francs austrasiens , à la simplicité sauvage de leur équipement qui s'accordait bien d'ailleurs avec l'extrême rudesse de leur caractère. Vêtus de la braie , espèce de pantalon de toile de lin ou de cuir , ils combattaient, la tête et la poitrine découvertes, sans autre armure défensive qu'un grand bouclier de bois qu'ils avaient eux-mêmes façonné. Tous portaient l'épée; les autres armes variaient , nous dit le grec Âgathias , suivant les préférences de chacun : les uns se servaient de la hache franque, les autres du hang, espèce de pique armée de crochets tranchants *. Ces
* Cassiod.. Var, Epist,, lib. VII. ep. 15. — Frédég., Epiiom., cap. 59.
' Âgathiae, Hist., lib. I.
auxiliaires marchaient volontiers à l'ennemi ; mais il fallait bien de la condescendance pour s'attacher des hommes si fiers, qui se montraient toujours prêts à dicter la loi et qui venaient dans la Gaule, attirés, eux et leurs chefs, par Tespoir des récompenses royales et des riches dépouilles que la guerre pouvait mettre dans leurs mains.
À côté de ces guerriers avides et peu traitables on voyait , d'autre part , plusieurs cohortes entièrement composées de Gallo-Romains , fils des anciens légionnaires, qui s'étaient soumis à Chlovis après la conquête de la Gaule. Ils conservaient encore, suivant Procope, la discipline, les armes et le costume des derniers temps de l'empire, et lors même qu'ils marchaient en compagnie des Francs , on portait devant eux les aigles qui avaient servi à leurs pères ' .
Si l'esprit guerrier dominait dans Thierry, ce ne serait cependant pas une raison , peut-être, de ne voir en lui que le chef d'une nation barbare , un prince violent qui n'atme que le bruit des armes et des con* quêtes. Sans attribuer au premier roi d'Austrasie des qualités et des vues qui n'étaient point les siennes , on doit reconnaître qu'il eut déjà la volonté de réparer quelques ruines et de fonder une sorte de puissance régulière. Ce prince, il est vrai, nous présente deux earactères opposés : c'est, d'une part, un certain esprit de grandeur ; c'est , d'autre part , l'ambition sauvage , la ruse sanguinaire ; mais un semblable contraste n'était
* Procope. De hello Goth., lib. I.
pas alors une chose rare. Suivant que la loi divine parlait fortement aux âmes de cette nature , ou que les occasions venaient réveiller les instincts primitifs , et que les inspirations passionnées , les mauvais conseils obtenaient la victoire ^ on voyait se produire ces alternatives extrêmes dont l'histoire du temps présente si souvent l'étrange tableau*
L'héritage de Chlovis venait d'être partagé entre ses enfants, lorsque le roi d'Italie, Théodoric, jugeant l'occasion favorable , entreprit de rétablir dans son in^^ tégrité l'ancien royaume que les Wisigoths avaient possédé dans la Gaule ; il désirait sut* toutes choses affaiblir et refouler, aussi loin qu'il lui serait possible, la domination du peuple franc. La puissance de ce monarque se trouvait dans toute sa force , et Thierry était alors le seul des rois Francs qui fut capable de soutenir la lutte contre un si redoutable rival.
Malgré l'habileté et la valeur de Thierry , les Ostro«goths se rendirent maîtres du Velai , du Gévaudan , de l'Albigeois et du Rouergue. Le roi d'Âustrasie, avec sa prudence ordinaire abandonna , pour le moment, à ses ennemis les provinces qu'ils avaient conquises , et les Ostrogoths regardèrent ce succès comme un nouveau et glorieux triomphe ' . Cependant Thierry défendit heureusement l'Auvergne contre les généraux de Théodoric, et cette belle province demeura tout en* tière en son pouvoir.
Peu après son retour dans la ville de Metz, le roi
' Cassiod., Variar., lib. XI, ep. 1.
d^Àustrasie songea à contracter les liens d'un nouveau mariage. 11 épousa une princesse bourguignonne nommée Suavegothe, fille du roi Sigismond et petite-fille de Théodoric, roi d'Italie. Un des traits distinctifs du caractère de cette princesse était une bonté généreuse qu'elle joignait à un esprit cultivé et à une extrême douceur. Suavegothe était capable de donner au roi d'utiles avis pour la prospérité de son royaume \
Les soins de la guerre ne devaient pas attirer seuls l'attention du fils aîné de Chlovis. Thierry avait eu l'occasion de reconnaître que la loi salique, aussi bien que les lois des Ripuaires , des Bavarois et des Allemands , présentaient plusieurs imperfections qu'il importait de corriger. Il fit rechercher dans les diverses nations qui lui étaient soumises , les hommes les plus instruits des lois de leur patrie, et convoqua dans la ville de Ghàlons-sur-Mame un plaid général de tous ses leudes. Alors il dicta lui-même la loi \ Cette expression, que nous lisons dans le prologue historique, placé en tête du premier chapitre , donne lieu de croire que le roi d'Austrasie voulut promulguer le nouveau code en son propre nom , ainsi que le faisaient les empereurs , et qu'il eut déjà la pensée de montrer dans la personne du roi le législateur en chef de la nation.
• Greg. Tur., Hist, Fr,, I. 11! , c. 5. — Flodoard. Hist. eccles. Remens, 1. il, c. 1.
' Ipso autem dictante , jussit conscribere legem Fraocorum . AlamaDDorum. Bajoariorum et unicuique genti quse in ejus potestate erat. {Prolog, leg. salie,)
Chlovis avait retranché de la loi salique plusieurs dispositions qui se rapportaient aux mœurs païennes des anciens Francs. Thierry en supprima encore quelques autres du même genre qui subsistaient toujours , et il ajouta au texte , modifié par son père , plusieurs articles nouveaux , dont il serait impossible de faire aujourd'hui la distinction. Dans la même assemblée , suivant le texte du prologue, les lois des Ripuaires, des Allemands et des Bavarois reçurent à leur tour quelques améliorations.
Un intérêt d'un autre genre occupa aussi dans ce temps Tesprit du roi d'Austrasie. Les églises de Test et du nord de la Gaule avaient eu beaucoup à souffrir des incursions des barbares , et l'ancienne métropole de Trêves , surtout , portait les traces profondes des calamités du dernier siècle. Thierry voulut réparer un peu ces ruines , et l'évèque de Reims, saint Remy, qui se trouvait placé à la tête de l'église austrasienne , dirigea le prince franc dans une entreprise où il avait eu, certainement, lui-même une part d'initiative.
Nous voyons , par les lettres de Sidoine Apollinaire, que l'évèque de Reims avait d'anciennes et intimes liaisons avec le clergé de la Gaule méridionale\ Suivant ses avis Thierry demanda à la savante Auvergne une partie du clergé que réclamait en ce moment le royaume de Test*. Plusieurs des illustres familles qui florissaient
' Sid. ÂpoU. , Epîst , lib. IX. 7.
* Tune Theodericus rex ex civilnis Arvernis clericos multos abduxit quos Trevericae ecclesi» ad reddehdum famulatum Domino jussik adsistere. (Greg. Tur. . VUœ Patrum, cap. 6.)
encore dans cette province et dont Sidoine Apollinaire nous a ôonservé le souvenir , donnèrent , à ce qu'il parait , la plus grande partie des évéques et des prêtres destinés aux églises d'Àustrasie. On peut remarquer, en particulier, Àprunculus, auquel fut réservé le siège métropolitain de la ville de Trêves , et Hespérius , que la cité de Metz reçut , vers le même temps, pour évêque ' . Hespérius tenait vraisemblablement, par les liens du sang, à l'écrivain du même nom qui avait été lié d'amitié avec Sidoine , et que le poète appelait la perle des amis et des belles-lettres '.
Pendant que Thierry se trouvait dans la province d'Auvergne, et qu'il s'occupait de rechercher pour l'église austrasienne les hommes les plus capables de lui rendre de l'éclat, il entendit parler d'un clerc nommé Gallus, attaché dans ce moment au service de l'église cathédrale de la ville de Clermont. Gallus était fils d'un sénateur de cette ville , et issu de la célèbre famille de Vettius Epagathus , qui avait souffert le martyr dans la ville de Lyon sous le règne de Marc- Aurèle. Très-jeune encore , Gallus avait renoncé aux honneurs du siècle pour prendre l'habit religieux dans le monastère de Gournon , à peu de distance de sa ville natale. On n'avait point tardé à estimer ses hautes vertus , et une circonstance particulière était venu ajouter quelque chose encore à sa réputation. Sa voix était si belle et si admirablement réglée , que quand il
' Greg. Tur. , ihid. , cap. 17, — Catalogus episc. Mett, ' Sid. Apollin., Episc, lib. IV, 22.
la faisait entendre à l'office elle causait un ravissement universel. L'évéque de Glermont, Quintianus, Tavait donc placé bientôt parmi les clercs de son église; mais Gallus ne devait pas y rester longtemps : Thierry l'appela de cette nouvelle demeure pour ramener avec lui à la cour d'Âustrasie ' .
Avec le clergé du midi , arrivèrent dans le royaume de l'est de précieuses bibliothèques, et l'Auvergne paya encore à l'Austrasie cette autre espèce de tribut*. La discipline ecclésiastique qui , au milieu de tant d'invasions et de bouleversements, avait dû souffrir comme tout le reste , fut remise en vigueur. Le chant ambrosien reçut un nouvel éclat sous la direction de Gallus, dont les talents supérieurs dans l'art de la musique étaient en grande estime à la cour \
11 y avait aussi des ruines matérielles à réparer. Thierry , suivant le témoignage même de son flls Théodebert , s'occupa de relever les murs des églises que les barbares avaient en partie détruites sur leur passage ^. Les artistes appelés des provinces méridionales de la Gaule et peut-être de l'Italie , travaillèrent à ces
' Greg. Tur., De S. Gallo, in vitis Pat., cap. 6.
* Sidoine nous parle , dans plusieurs de ses lettres . des belles et riches bibliothèques que possédaient les provinces du noidi . à la fin du cinquième siècle. (Epi8t.,\\h. 11. 9. — 111. 7. — VIII, 4.)
5 Greg. Tur. , Vilœ Pat. , c. 6.
^ Loca sacrosancta paganorum consumpta excidio, suis.
Christo auctore . temporibus , in meliori culmine revocavit. (Eptst, Theodeb» reg, ad Justinian, imp. apud Duchesne, Scrijd. Franc, t. I . p. 862 ; et D. Bouquet, t. IV. p. 58.)
réédifications , pour lesquelles on employa les marbres et les colonnes des anciens monuments de la domination romaine.
Ce furent très-certainement des artistes du midi qui vinrent aussi dans le même temp» frapper la monnaie nouvelle que Thierry mit en circulation dans le royaume. On a tout lieu de croire que des fabriques de tiers de sous d^or s'élevèrent à Metz et dans quelques autres cités de TÂustrasie '.
Le royaume de Thierry, par sa situation géographique , se trouvait exposé aux attaques de la plupart des peuples du nord. G^était aux Austrasiens qu'il appartenait naturellement de soutenir ce choc dangereux jusqu'au moment où le christianisme aurait conquis ces peuples à leur tour. Thierry eut bientôt Toccasion de remplir le rôle si important de défenseur de la Gaule franque. Pendant qu'il était occupé des soins intérieurs de son royaume , on vint lui annoncer qu'une troupe de pirates danois , conduite par un chef nommé Go* chilaîc , avait remonté la Meuse , et qu'elle exerçait la dévastation et le pillage dans le canton d'Attoariœ, situé vers l'embouchure du fleuve '.
Thierry envoya aussitôt contre les envahisseurs une nombreuse armée , sous le commandement de son fils Théodebert. Les Francs , montés sur une flotte , des-
' Voiries lettres de M. LeDormant à M. de Saulcy , RevtLe numismatique, aDDée 1848. pages 113 et 196.
* On a pensé que le chef appelé Cochilaïc par l'historien des Francs pouvait être le roi Guitlach ou Godleik qui régnait à cette époque dans l'île de Fionie.
cendireni rapidement la Meuse , et aperçurent le chef des pirates campé sur les bords de la Meuse avec une partie de ses guerriers ; il attendait que les prisonniers fussent placés, avec tout le butin, sur les navires, pour donner le signal du départ. Les captifs étaient déjà embarqués en grand nombre, lorsque Théodebert fondit à rimproviste sur le camp des barbares. Cochilaîc tomba mort dans ce premier combat. Théodebert étant remonté aussitôt sur sa flotte , s'empara des navires des pirates , reprit le butin et rendit les captifs à la liberté ' .
Peu de temps après l'invasion des Danois on apprit en Austrasie que de sanglantes discordes déchiraient la Thuringe. Hermanfred, Berthaire et Balderic, fils de Basin, se partageaient alors ce royaume. Hermanfred avait pour épouse Amalaberge , nièce de Théodoric , roi d'Italie ; il avait sollicité la main de cette princesse pour s'assurer l'alliance des Ostrogoths dans le temps où Chlovis menaçait la Thuringe *• Amalaberge était distinguée par une éducation polie et savante ; elle avait même porté dans l'habitation de son époux quelque chose de l'élégance et de la richesse de la
• Greg. Tur.. Histor. Franc, I. ill. c. 3.
Grégoire de Tours D'indiqué pas Tannée précise de l'invasion des Danois. On l'a fixée par conjecture à l'année 515. Mais l'âge que devait avoir Théodebert semble exiger que l'on recule cette date de quelque temps. En effet, Théodebert était né après le commencement du siècle. 11 faudrait donc reporter vers Tannée 520 l'époque où les Danois apparurent en Austrasie.
' Procope, De hello Goth,, Kl.
cour de Ravennc. Cétait une nouveauté réelle que de voir dans cette demeure royale de TEiclisfeld, bâtie près des rives sauvages de l'Unstrutt , briller For et le marbre comme dans les soïnptueux palais d'Italie.
Au milieu d'un luxe jusqu'alors inconnu dans les forêts de la Thuringe, Hermanfred s'était accoutumé bientôt à se regarder comme supérieur à ses frères, et la qualité de neveu de Thcodoric ne contribuait pas faiblement, sans doute, à exalter son orgueil et son ambition. Les prétextes de guerre ne manquaient pas , surtout dans ce temps, à qui voulait renverser un ennemi ou un rival. Hermanfred fit périr son frère Berthaire et s'empara de son héritage.
Âmalaberge ne put souffrir que son époux partageât toujours avec un autre la dignité royale , et voulant faire comprendre à Hermanfred , par une éloquente image, ce qu'elle regardait comme un déshonneur pour lui , elle ordonna , un jour , de ne servir qu'à moitié la table où il devait manger. Lorsque Hermanfred demanda à son épouse la cause de cette singulière nouveauté. « Celui , répondit-elle , qui est dé- » pouillé de la moitié de son royaume ne doit avoir 9 aussi qu'une table à moitié servie. » '
Le prince thuringien ne devait pas résister longtemps à un semblable reproche. Pour s'assurer une victoire plus facile et plus prompte , il envoya secrètement in-
• Theodorici Ital. reg. epist. ad Hermenfr.^ D. Bouquet, t. IV. p. 8. — V. Forlunat,, Lihell, singul. de excidio Thoring.
■ Greg, Tur., Hist. Fr., 1. 111 , c. 4.
viter le roi d*Aastra<ie à joindie ses forces ao\ lai promettant . eomme prix de ses secours « la moitié de la Thofinge. Thieny accepta la proposition; Bal* derie vaincu perdit la Tie arec son royaume. Mais ensuite Hermanfrcd refusa d^accomplir sa promesse; il comptait sur Fappui du roi dltalie et croyait pouvoir braver impunément son ancien allié, il ne se trompait pas tout à fait , du moins pour le moment. Thierry , en effet, jugea prudent de ne point s'engager dans une lutte où il aurait pu trouver en face de lui les Goths d'Italie ; il prit le parti de dévorer son affront sans toutefois Toublier' (521).
Dans ce temps la reine d^Âustrasie ne devait pas être à Fabri de cruelles épreuves. Suivant les mœurs des peuples germains la responsabilité d'une action se transmettait dans une famille comme une sorte d'héritage ; on pouvait demander aux enfants la réparation des torts dont leur père s'était rendu coupable. En vertu de cette terrible solidarité , Chlodomir , avec ses deux frères les rois de Paris et de Soissons , avait résolu de venger, par la conquête de la Bourgogne, la mort de leur aïeul maternel que Gondebaud , père de Sigismond , avait fait périr autrefois , pour régner sans partage. Chlodomir , vainqueur de Sigismond , se fit amener à Orléans ce malheureux prince chargé de fers et le retint d'abord dans une étroite prison.
Mais Suavegothe n'eut pas à pleurer seulement la captivité de son père : un frère de Sigismond , nommé
' Greg. Tur. , ihid.
Gondcmar , ayant pris à son tour les armes contre les Francs , Ghlodomir fit mettre à mort le dernier roi de Bourgogne avec la plus grande partie de sa famille. Chose étrange , le meurtrier de Sigismond, pour triompher plus sûrement de ses ennemis , ne craignit pas d'envoyer demander le secours du roi d^Âustrasie ; il savait que la perspective d'un riche butin serait un puissant mobile pour les guerriers de Thierry , et que la douleur de Suavegothe ne remporterait pas contre leur impérieuse volonté. Thierry, comme l'avait prévu Ghlodomir , ne résista point à Tentrainement de ses leudes , et bien que Sigismond fût son beau-père , il promit le secours demandé.
Les deux rois francs se rencontrèrent à Véseronce , près de Vienne, et livrèrent à Gondemar une grande bataille. Ghlodomir, emporté loin de ses guerriers, et trompé par un faux signal que lui donnèrent les Bourguignons, trouva la mort dans les rangs ennemis. Gependant la victoire demeura aux Francs , et les Àustrasiens en profitèrent pour se charger de butin ; elle n'eut toutefois pour Thierry aucune utilité durable : à peine les Francs avaient-ils fait leur retraite que Gondemar se remit en possession de la Bourgogne' (524).
Deux ans s'étaient écoulés depuis l'expédition des Austrasiens dans ce royaume lorsque l'on apprit que le roi d'Italie avait terminé sa carrière. Thierry saisit avec empressement cette occasion pour se venger d'Hermanfred , et ajouter à ses états d'Outre-Rhin le
• Greg. Tur., lib 111.
royaume de Thiiringe. Il eonvoqua i Metz , dans on champ de Mars, les lendes d'AasIrasie et leur dil: « Considérez arec indignation, je toqs prie, ma propre » injore et la mort de vos parents ; rappelez-vous que 9 les Thuringiens, autrefois, se portèrent en armes » contre nos pères et leur firent de grands maux; que » nos pères voulant vivre en paix avec eux leur donnè- » rent des otages , et que les Thuringiens firent périr
> ces otages par divers genres de mort. » Le roi d^Austrasie ayant rappelé ensuite les tortures et tous les aflreux supplices que la bartiarie des Thuringiens avait infligés à leurs victimes : « Voilà encore , ajouta-
> t-il , que Hermanfred m'a trompé dans les promesses » qu'il m'a faites, et qu'il refuse entièrement de les » accomplir. Nous avons ainsi le bon droit pour » nous , et avec l'aide de Dieu , marchons contre nos » ennemis. »
Les Francs , continue Grégoire de Tours , écoutant ces paroles, résolurent, d'un avis unanime , de prendre le chemin de la Thuringe. Alors Thierry, s'étant associé son frère Chlotaire et son fils Thcodebert , partit à la tête de l'armée.
Dans une première rencontre les Francs obtinrent la victoire. Hermanfred prit la fuite et les Thuringiens reculèrent jusqu'à l'Unstrutt dont ils essayèrent de défendre le passage ; ce ne fut que pour essuyer une défaite encore plus grande que la première. Les vainqueurs arrivèrent jusqu'à la demeure royale de l'Eichsfeld et la livrèrent aux flammes ; ce palais magnifique n'offrit plus alors qu'un amas de cendres et
de ruines'. Hermanfred parvint à se dérober à la poursuite de ses ennemis, pendant qu'Âmalaberge, fugitive, traversait la Germanie et regagnait la cour de Ravenne.
Au nombre des personnes de rang élevé qui furent arrachées du palais d'IIermanfred pour être amenées captives dans le pays des Francs , se trouva une jeune enfant de dix ans , nommée Radegonde , fille de l'ancien roi Berthaire. Orpheline dès le berceau, elle n'avait eu d'autre asile que la maison du meurtrier de son père. Ses malheurs dans un âge aussi tendre, la distinction de ses traits , la noblesse d'esprit et de caractère qu'elle laissait déjà paraître , touchèrent de quelque pitié l'âme des vainqueurs. Thierry retrouvait dans cette enfant l'âge même de sa propre fille Théodechild , qui grandissait alors dans le palais de Metz', et qu'entouraient les tendres soins de Suavegothe , sa mère. La fille de Berthaire fut traitée avec des égards particuliers , et Chlotaire résolut de l'envoyer à sa cour où elle recevrait une éducation digne du rang auquel sa naissance l'avait destinée' (528).
Mais dans ce temps il s'en fallut de peu que le roi de Soissons ne revit point son royaume : les deux
Aula palalino qu£ floruit antea cuitu Hanc modo pro cameris mœsta favilla iegit
Ardua quas rulilo niluère ornata métallo Pallidus oppressit fulgida tecta cinis.