‹ Histoire du royaume mérovingien d'AustrasieChapitre 6 sur 19 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Elévation de €hlotaire I à ta royauté d^Auslrasie ; premières guerres des Saxons contre les Francs de rEst« — Avènement de Sigebert I (561) ; invasion des Awares dans la Germanie. — Arrivée du poète Forlunat à la cour de Metz. — Mariage de Sigebert et de Bruneckild. — Suite du règne de Sigebert ; sa mort. — Exil de la reino. — Avènement de Childebert II (575). — Retour de Brunechild en Austrasie.

Pendant le cours de ces derniers événements Théo^ debald avait fini ses jours sans laisser d'héritiers di-* rects pour régner après lui (553). Cblotaire se rendit aussitôt dans le palais de Metz avec de riches présents ; il se fit reconnaître comme le successeur de Théodebald ' ; mais il ne donna , à son frère Childebert , roi de Paris, aucune part de Théritage. Pour se concilier Tesprit des Âustrasiens il leur fit espérer quMls trouveraient toujours en lui un roi généreux , et il laissa à la tête du palais le maire Kunda, le plus glorieux représentant de la nation par sa bravoure et

' Greg. Tur.. Hi$t. Pr., l. IV. c. 9.

par ses services qui remontaient a Torigine même du royaume ' .

Chlotaire venait de prendre possession de TAustrasie lorsque les Saxons et les Thuringiens , saisissant une occasion qu'ils jugeaient favorable, entreprirent de secouer Tautorité du peuple franc, et refusèrent le tribut que Thierry leur avait imposé. Les deux peuples furent défaits tour à tour. Les Saxons se révoltèrent de nouveau , mais surpris de voir sitôt sur leurs frontières les Francs, qu'ils croyaient occupés pour longtemps d'une guerre intérieure, ils demandèrent la paix avec instance. Chlotaire priait les Austrasiens d'y consentir, et comme il menaçait de ne point les suivre, s'ils voulaient engager le combat , ils déchirèrent sa tente , l'accablèrent de paroles injurieuses et l'entraînèrent de force , criant qu'ils le tueraient, s'il tardait de marcher à leur tète contre l'ennemi. Chlotaire céda malgré lui. < Mais beaucoup de Francs, dit Grégoire de Tours, fu- » rent massacrés par les Saxons ; toutefois, les hommes » tombèrent des deux côtés en si grand nombre, que » l'on ne saurait trop dire combien il en resta sur le » champ de bataille. » ' (555.)

Cependant le roi de Paris , qui ne pouvait se rési-

* Chlotharii rursùs magnà domînatus in aulâ.

Qiiique domum sioûli jussit anore régi, Mutati rcges. vos non mutastis honores.

Tanlus amor populi. . . .

(V. Fortunal.. l. VII. carm. 16.) • Hist. Fr„ I. IV. c. U.

gner à voir son frère en possession de toute i'Austrasic , invita les Saxons à porter leurs armes contre ce royaume, espérant profiter utilement de cette diversion pour attaquer TAustrasie par la frontière opposée. Les Saxons, toujours rebelles, arrivèrent promptement sur le Rhin en exerçant de cruels ravages. Pendant que Chlotaire se portait à leur rencontre , le roi de Paris se saisit de la ville de Reims et de la plus grande partie de la Champagne. Chlotaire refoula heureusement les Saxons au dedans de leurs limites , et Childebert fut atteint d'une maladie qui le força d'abandonner son entreprise ; la mort de ce prince , arrivée en 558 , rendit Chlotaire seul maître de toutes les possessions franques de la Gaule ' .

Cette grande puissance, concentrée pendant trois ans en une seule main, fut soumise, en 561 , à un nouveau partage*. Charibert, Tainé des fils de Chlotaire eut Tancien royaume de Paris ; Chilpérîc fut reconnu comme roi de Soissous ou de Neustrie ; Contran obtint Tancien royaume de Bourgogne, qui reprit à la fois son étendue et sa dénomination primitives ; Sigebert , le plus jeune des fils de Chlotaire , eut pour sa part le royaume d'Âustrasie avec ses dépendances ; il conserva la ville de Marseille et la partie de la Provence acquise au temps du roi Théodebert , mais il céda en faveur de Contran la partie septentrionale de la Bourgogne que Théodebert avait rattachée autrefois à FAustrasie.

' /6id., c. 20. * Ibid., c 22.

Contran choisit comme lieu habituel de son séjour la ville de Ghâlon-sur-Saône , dont Théodebert avait fait une sorte de capitale. Cette résidence avait pour Contran l'avantage de le rapprocher des états de ses frères et de lui permettre , en même temps , une communication facile avec Lyon et les principales cités de la Bourgogne. Les autres royaumes conservèrent leurs anciennes capitales ; et il parait bien certain que le palais de Metz fut toujours en Austrasie le siège officiel de la royauté.

Sigebert , alors âgé de vingt-cinq ans , montrait les qualités nécessaires pour s'attacher le peuple sur lequel il venait régner. Sans avoir Timpétueux héroïsme de Théodebert , il savait montrer de la résolution ; à la valeur du guerrier franc il ajoutait une noblesse naturelle de caractère et un esprit heureusement cultivé. Lorsqu'il vint prendre possession de T Austrasie, Kunda était toujours chargé de l'intendance du palais. Cependant le moment du repos était venu pour le vieux serviteur; Sigebert voulut honorer ce repos d'une manière éclatante : il éleva Kunda à la dignité de convive du roi; c'était la plus haute distinction que l'on put recevoir'.

11 fallait choisir un nouveau maire. Cog, l'ancien élève de Parthénius , l'ami du brave et infortuné Hamming, s'était acquis l'affection et l'estime de la plupart

Jussil et egregios inter rosiderc polenles, Comivam reddens proficienle gradu.

(V. Forlunal.. Hb. VII. carm. 16.)

des leudes par la droiture de son caractère , par un affectueux empressement à rendre les services qui étaient en son pouvoir. Il avait, de plus , une certaine culture littéraire , qui donnait à sa parole cette obligeance délicate et cette politesse un peu raffinée que Ton regardait alors comme l'une des perfections de l'art de bien dire. Aux avantages de Tesprit et du cœur, Gog joignait encore celui d'une expression de figure noble et imposante. Sigebert pensa qu'il ne pouvait faire un choix meilleur ; il donna à Gog le bâton d'or et Vécharpe qui distinguaient le maire du palais entre les autres dignitaires du royaume. Avec Kunda et Gog, le nouveau roi d'Austrasie appela dans ses conseils le le gallo-romain Lupus , savant jurisconsulte et habile général. Lupus était dans le royaume de l'Est un des plus illustres représentants de l'esprit romain ; esprit qui avait toujours quelque chose de supérieur au sein de la société nouvelle sortie de la conquête'.

Les peuples tributaires du nord paraissaient encore très-peu disposés à vouloir vivre en paix; leurs derniers revers n'avaient nullement découragé leurs espérances. Il n'en était pas de même, il est vrai, pour les Allemands et les Bavarois ; ils montraient plus de soumission , et leur fidélité devenait une chose d'autant plus heureuse , qu'une nouvelle invasion de Barbares menaça tout à coup l'Austrasie ou plutôt la Gaule tout entière.

Une grande tribu de la race des Huns , celle des

Te duce sed nobis hic modo Homa redil.

(Ihid., carm. 7.)

Awares, avait quitté depuis peu les pays situés entre la mer Caspienne et le Pont-Euxin ; elle s'était arrêtée quelque temps au nord de la Grèce, mais ensuite, voyant ses offres de services rejetées de Tempereur Justinieu , elle avait continué sa marche le long du Danube , et s'était dirigée vers la Germanie , espérant s'ouvrir un chemin jusque dans la riche contrée des Francs. Ce fut vers Tannée 562 que la horde conduite par un chef, qui prenait comme tous les rois de même origine le titre de khan , apparut sur les limites de la Bavière.

Les Saxons et les Thuringiens, humiliés de leurs récentes défaites , s'empressèrent d'offrir aux envahisseurs leuV alliance et leur secours; ils comptaient aussi trouver en eux d'utiles auxiliaires contre les Francs dont ils ne voulaient plus supporter la domination. Sigebert , à la tête d'une armée où l'on voyait à côté des Austrasiens , les Allemands et les Bavarois, se porta au devant des Awares, qui s'étaient réunis à leurs alliés sur les rives du Nablis , non loin de la forteresse de Ratisbonne. Ainsi les tribus germaines du midi allaient combattre pour les Francs contre celles du nord. Tout le monde était résolu à bien faire son devoir. Kunda^ à qui le poids des années n'avait rien ôté de sa valeur , avait voulu encore une fois se revêtir de la cuirasse pour marcher à la suite du roi d'Austrasie.

Sigebert, la francisque à la main , et le premier à la tête de toute l'armée, donna le signal de l'attaque. Les Awares , les Thuringiens et les Saxons furent mis en déroute. Mais l'Austrasie eut à regretter une perte

douloureuse : deux fils de Runda, jeunes gens pleins de bravoure comme leur père , avaient trouvé la mort en combattant aux cotés du roi. La victoire du Nablis lit le plus grand honneur à Sigebert ; les trois peuples dont il venait de triompher en jugeaient de même , car ils envoyèrent sur-le-champ demander la paix aux Austrasiens '.

Pendant que Sigebert défendait la Gaule contre les Awares, Chilpéric s'était emparé de la ville de Reims et de la Champagne. Sigebert, précipitant son retour avec son armée vi<îtorieuse , marcha sur Soissons , entra dans la ville , se saisit de Théodebert , fils aine de Chilpéric , et fit rentrer bientôt la Champagne sous son obéissance. Après avoir gardé un an Théodebert prisonnier, il le rendit à la liberté, en lui faisant jurer de ne plus porter jamais les armes contre TAustrasie.

Sigebert s'occupait du soin d'affermir sa domination naissante, lorsqu'il fut informé qu'un jeune homme de famille italienne se dirigeait vers l'Austrasie , sollicitant la faveur d'être admis à la cour. Cet étranger , qui portait les noms sonores de Yenantius-Honorius- Clementianus-Fortunatus , était originaire des environs de Trévise *. Doué d'un esprit facile et d'une sensibilité délicate, Fortunat était venu étudier aux écoles de Ravenne, dans ce moment où l'Italie se reposait à peine de ses longs déchirements. Après la grammaire,

• V. Fortunat.. I. VI. carm. 2, 3; 1. VU. carm. 16. — Greg. Tur., Hist. Fr., 1. IV. c. 23.

' Pawir Diac, De gest. Langoh. 1. Il, c. 9.

la rhétorique et la poésie, il avait abordé quelque peu la scienee du droit, florissante dans Taneienne capitale du royaume de Théodoric'. Mais soit que les circonstances aient peu favorisé l'écolier de Ravenne, et qu'il ait éprouvé dans sa patrie quelques mécomptes, soit qu'il ait envisagé avec une irrésistible inquiétude les nouveaux malheurs qui menaçaient l'Italie, il s'était résolu à venir chercher dans la Gaule un sort plus tranquille \

On peut croire que Fortunat avait entendu parler en Italie du caractère généreux que la voix publique attribuait au roi Sigebert , et de l'accueil favorable réservé à l'étranger dans cette terre hospitalière du royaume de Metz . Telle parait éf re , en effet , la raison pour laquelle le poète, faisant un dernier adieu à Ravenne, à Trévise et à l'Italie , dirigea sa course vers le palais de Sigebert, portant dans le cœur , avec les regrets de l'exilé , l'espérance d'une fortune meilleure.

Arrivé au delà des Alpes, Fortunat commença à franchir les divers fleuves qui séparaient les nations germaniques , et lui montraient tour à tour les distances qui l'éloignaient de sa patrie. Le poids de

» V. Fortunat.. lib. VI. carm. 10.

' Paul Diacre nous apprend que les Lombards exercèrent de cruels ravages dans les provinces du nord de ritalie, avant noênie que d*ea faire la conquête, et Fortunat nous donne à entendre que cette circonstance n'aurait pas été étrangère à sa détermination :

Post italas terras, mittis mihi Rhcne. parentes. Tempore belligero pacis nova gaudia surgunt.

(Lib. VIII. carm^Si.)

tristesse qui chargeait son cœur fut soulevé d^abord lorsqu'il rencontra sur son chemin Taustrasien Sigwald, un des référendaires du palais de Metz, et que Sigebert avait envoyé tout exprès au-devant de lui pour Tamener à sa cour. Le référendaire déploya à Tégard du voyageur toutes les prévenances royales dont le soin lui était confié y et il devint aussitôt , dans la terre étrangère , le premier ami de Fortunat\

Après avoir laissé derrière lui la Drave, Tlnn, le Leck et le Danube , Fortunat franchit le Rhin , méditant déjà quelques vers à la gloire de ses bienfaiteurs. Le roi d'Âustrasie se montra heureux et fier de posséder un poète à sa cour , et il se fit un honneur de le présenter aux leudes qui venaient chaque jour, en grand nombre, dans le palais.

Gog devait être naturellement, après Sigebert, le plus haut protecteur de Fortunat. Lupus et son frère Magnulf , Tancien maire Kunda, et, en général, tous ceux des leudes qui avaient quelque culture intellectuelle et un peu de Tancienne politesse romaine, vouèrent au nouvel hôte de Sigebert une amitié que son esprit élégant et son caractère agréable faisaient naitre avec une grande facilité.

Fortunat déploya ses talents littéraires à chanter ses protecteurs et ses amis. Cétait, parfois, dans une épitre

Finibus Ilaliae cùm primùm ad régna venirem,

Te mihi coDStituit rex Sigebertus opem.

Tutior ut graderer tecum , coinitaDdo viator.

(Lib. IX, carm. 19.)

confiée à un messager, quUl leur adressait une poétique louange ; parfois c'était à leur table qu'il leur récitait lui-même ses vers. Mais , en célébrant avec magnificence le prince austrasien et les hommes qui étaient cilors dans tout leur éclat , il sentit noblement que la gloire autrefois acquise est toujours digne d'hommage. Pénétré d'admiration et de respect pour le vénérable Kunda qu'il voyait, en cheveux blancs, s'asseoir près de Lupus et de Gog, à la table royale , il voulut payer publiquement au vieux serviteur un tribut mérité *. Le poète ne manqua point non plus de consacrer dans ses chants le sentiment d'amour et de respect dont TÂustrasie entière honorait toujours les vertus et l'illustre naissance de Théodechild \

Au nombre des pièces que Fortunat écrivit dans ce temps à la gloire de ses protecteurs, nous en remarquerons une qui parait donner , sous une forme pittoresque, une idée assez exacte des habitudes d'un grand seigneur de l'Austrasie à cette époque. Il s'agit précisément de celui qui occupait le rang le plus élevé, et dont la vie présentait le mieux les diverses alternatives d'occupations sérieuses , de soins utiles ou de simples amusements ; vie toujours active , même au sein du repos. Dans une affectueuse rêverie, inspirée par l'absence du maire du palais , Gog , son ami , le poète interroge les nuées légères que pousse vers lui le souffle du rapide aquilon.

• Lib. VU, carm. 10.

' Lib. V. carm. 6.

« Apprenez-moi , leur dit-il , quel est en ce moment » le sort de mon cher Gog? N'est-ii pas sur les bords » du Rhin, aux flots vagabonds, pour tirer de ses eaux » répais saumon que le fllet y a saisi ? Ou bien ne se > promène-t-11 pas sur les rives de la Moselle, aux » coteaux vineux , demandant à la douce fraîcheur de » ses brises un remède contre les brûlantes ardeurs » du jour? Aurait-il porté ses pas vers la Meuse, dont les » eaux roulent avec un doux murmure , et qui nourrit » sur ses bords la grue, Foie et le cygne même? » N'est-il pas retenu , peut-être , par ces belles cam- » pagnes où l'Aisne brise ses flots contre les gazons » touffus qu'il arrose? Quel fleuve jouit de sa pré- » sence? Est-ce l'Oise, la Sère, l'Escaut, la Sambre, » la Somme , la Sure , ou bien celui qui porte à Metz » les eaux salées dont il tire son nom ? » '

Le poète se demande ensuite si le maire ne parcourt pas plutôt les forêts des Ardennes ou des Vosges? S'il ne poursuit point de ses traits le cerf, Tours, le buffle ou le sanglier? Puis, passant à un tableau plus doux, il voit son ami tranquillement occupé des soins pacifiques que réclame l'exploitation de ses riches domaines. Enfin, après cette course vagabonde où l'a entraîné son imagination , l'écrivain ramène ses regards sur la demeure royale ; car il se peut aussi que Gog soit dans le palais de Sigebert , où l'école palatine qui suit ses pas applaudit à ses paroles. S'il n'est pas au milieu de l'école palatine , il est sans doute aux côtés de Lupus ,

• Fortunal place poétiquement la Scillc au nombre dos neuves.

son fidèle conseiller. Il traite avec Lupus des saintes lois de la justice; il donne des tuteurs aux orphelins , des secours à la veuve , du pain à Tindigent*.

Ailleurs Fortunat rend hommage aux vertus apostoliques de révéque de Metz , Villicus * ; mais l'imagination du poète se complaît dans les moindres objets qui viennent lui sourire : c'est ainsi qu'à la table où Villicus l'a convié affectueusement , ses yeux suivent avec un plaisir involontaire les dessins gracieux de la nappe sur laquelle se trouve brodée une vigne avec ses pampres tortueux et ses grappes que viennent becqueter avidement de petits oiseaux \

L'activité d'esprit qui anime Fortunat le porte naturellement à voyager ; il aime à voir , à connaître les hommes que leur caractère , leur science ou leur profession distinguent parmi les autres. 11 visite , dans sa petite cité de Verdun , l'évêque Âgericus , dont il cé-

' Lib. VII, carm. 4.

Unde bumilis terris te projicis , aime sacerdos , Orando hinc patriae ducis ad astra caput.

Protegis hinc nudos. illinc tu pascls egentes.

Culmina templorum renovasti , Villice cultor.

Commissum video non suffodtsse talentum.

(Lib. m. carm. 14.)

Vitibus intextis aies sub palmite vernat. Et leviter pictas carpit ab ore dapes.

(Ihid., carm. 17.)

lébre ensuite la piété et Téloquenee'. A Trêves , il admire les Tertas longuement éprouvées de Xicétius, son grand earactére et Téclat imposant qu'il a donné à son E^ise \ Le voyageur prend occasion aussi de décrire la magnifique habitation que Tévéque a fait élever sur le front d'un rocher au bord de la Moselle ; de nous montrer les vignes qu'il a plantées , les moissons qu'il a fait naître là où il n'y avait que des forets désertes ; enfin les machines hydrauliques qui impriment l'activité au moulin construit par les soins du pasteur pour l'usage de son peuple \

Les vastes proportions de la villa de Nicétius, élevée comme par étages sur les pentes et sur le sommet de la montagne ; les portiques et les colonnes de marbre qui la décorent , les murs et les trente tours qui la protègent font reconnaître aisément les traditions de l'architecture gallo-romaine, aussi bien que l'œuvre

* Urbs Vereduna . brevi quamvis claudaris io orbe ,

Pootîficis mentis amplificata places.

Dogmatis arcaoi reseras peoetralia . paslor , Nec solum dapibus, pascis et ore grèges.

(Ibid., carm. 30.)

' Spleodor. apex fidei. venerabili mente» Niceti,

Totius orbis amor, poDlifîcumque caput.

(Ibid., carm. 12.)

On attribue à cette habitation l'origine du château de Bischoflstein, ou roche de Vévéque, situé entre la petite rivière du Rhon et la Moselle.

des artistes et des ingénieurs de l'Auvergne et de l'Italie'.

Les bords du Rhin sont visites à leur tour par le poète de Trévise. A Cologne, il se trouve au milieu de eette multitude d'hommes de toute nation qui se croisent sans cesse , venant les uns de la Gaule , les autres de la Germanie. 11 est reçu par l'évéque Gharentinus , et admire Timmense église où le pasteur a fait élever, pour les étrangers qui affluent dans la cité, un étage d'arcades et de colonnes hardiment suspendues audessus des premières".

' Mons in praecipiti, suspensà mole, tumescit.

Et levai excelsum saxea ripa caput.

Hsc vir apostolicus Nicetius arva peragrans

Condidit optalum pastor ovile gregi.

Turribus incinxit ter dénis undique collem ,

Praebuit hic fabricam, que nemus ante fuit.

Ardua marmoreis suspenditur aula columnis.

Ducitur in rigidis sinuosa canalibus unda.

Ex quâ fert populo hîc mola rapta cibum. Blandifluas stupidis induxit collibus uvas .

Vinea culta viret, quô fuit ante frutex.

Cernit frugiferos congaudens incola sulcos.

(Ihid,, carm. 12.)

Charentine. decus fidei, Deitatis amice, Pontificera pollens Agripina Colonia praefert. Si videas aliquos quàcumque ex génie creatos .

— lit —

Mayence n'offre pas à récrivain un moindre sujet d'observation et de louanges. Sidonius y construit pour les néophytes d'Outre- Rhin, un baptistère, auquel Bertoare , fille du roi Théodebert , consacre généreusement une part de sa fortune. Le voyageur visite, un autre jour , les digues et les barrières puissantes que Sidonius fait élever sur le Rhin pour préserver son peuple des terribles attaques dont le menace le fleuve, quand il vient à franchir ses rives».

Si le poète affectionne la pompe de l'image et de l'expression, il connaît aussi l'enjouement délicat, et permet quelquefois à sa muse de sourire. Un jour qu'il arrive à Metz , après une course lointaine , il ne retrouve plus sur la Moselle le vaste et solide bateau de voyage que le roi lui a donné. Un noir cuisinier du palais a bien eu la présomption hardie de s'en emparer

Quamvis ignotos , mox facis esse tuos, Âurea templa novas specioso fulla décore.

Majoris nuroeri quô templa capacia constent.

Aller in excelso pendulus ordo datur.

Sollicitât pia cura gregis te....

(76W,, carm. 19.)

Ardua sacrati baptismatis aula coruscat. Struxit. Berthoarae voto complente, sacerdos.

Filia digna, patrem le, Theodeberle reformans.

(Lib. II. carm. 12.) Ul plebeni foveas et Rheni congeris amnes'.

(Lib. IX, carm. 9.)

pour son usage : le bateau et le ravisseur ont également disparu'. L'évoque Villicus s'empresse de venir au secours de son ami en peine ; mais il ne peut lui offrir qu'une légère nacelle. Fortunat, monté sur ce frêle esquif, se dirige vers la villa de Nantiacum où se trouve en ce moment la cour.

Le naufrage menace plus d'une fois le nouvel Ârion, et l'onde, avec une importune complaisance, vient rejaillir jusque sur les pieds du poète , qui la supplie de s'abstenir d'un office qu'il ne désire point pour le moment. Vaine prière ! Il arrive pourtant sain et sauf et raconte au roi son malheur. Le roi se met à rire, non , toutefois , sans ordonner que l'on amène à l'instant un autre bateau. Les gens de la cour vont à la recherche de tous côtés : personne ne découvre rien. Gog finit par demeurer seul avec le roi , et il est , à cette heure, l'unique ressource du voyageur. Le maire, qui n'a jamais abandonné un ami , ne saurait faillir à celui qu'il compte au nombre de ses meilleurs ; il va parler avec toute la politesse possible au comte Pappulus , pour qu'il veuille bien chercher à son tour. Le succès couronne enfin cette dernière espérance , mais Fortunat ne peut quitter aussitôt ses amis et il faut qu'il accepte à Nantiacum leur affectueuse hospitalité.

La pièce dans laquelle le poète raconte cette petite aventure semble présenter encore un autre genre d'intérêt. La villa austrasienne de Nantiacum ne nous

• Lib. VI. carm. 10.

— lis —

désigne pas oa autre lieu que le village appelé Lorrysoos-Froidmont , el plus souvent Lorry-Devant-le-Pont. En effet , à la plaee de Nantiaeum on trouve dans les diverses éditions de Fortunat les variantes Nauciaeum et Nauriacum. Ce dernier nom est celui qui se rapproche le plus du véritable , et , si vous en changez seulement l'initiale , vous le ferez reparaître tel que le poète l'avait écrit ; vous aurez Lauriacum, dénomination latine des villages qui portent maintenant celle de Lorry. La villa de Lauriacum était la propriété de Pappulus qui possédait aussi , comme nous le dirons dans un autre chapitre, le domaine d'Arreium , aujourd'hui Ârry, situé non loin de Lorry, au couchant, et sur la rive droite de la Moselle. Mais ce fut à Lorry que Fortunat vint raconter sa mésaventure au roi Sîgebert, et que le comte Pappulus, après avoir trouvé pour le poète un bon et solide bateau , fit rechercher avec soin, pour cet hôte illustre, le meilleur vin du canton * .

Cinq ans s'étaient écoulés depuis l'avènement de Sigebert à la royauté d'Âustrasie, lorsque ce prince ré^

• , . . l Gogo

Dulciùs alloquitur comitem qui Pappulus adstat. Ut quamcumquc mihi redderet ipse ratem.

Addidit et comes mihi pocula, gratus amicis. In quantum poterat cura parare merum.

(Ibid.)

— Le nom de Pappulus s'écrivait aussi Pappolus. comme on le voit dans les catalogues des évèques de Metz.

soiut de se choisir une épouse (566). Voulant former une alliance -digne de son rang, il envoya en Espagne le maire du palais , Gog , avec la mission de demander pour lui , au roi Athanagild , la main de ta plus jeune de ses filles, qui était âgée de dix-neuf ^ns et se nom* mait Brune. « La jeune vierge , dit Grégoire de Tours , 1^ avait de la noblesse dans ses actions ; elle était belle » à voir ; ses manières respiraient la politesse et la » grâce ; elle était bonne pour le conseil , et ses dis- » cours charmaient \ » Brune avait reçu , à la cour de Tolède, une éducation toute romaine. Les Wisigoths 9 ainsi que personne ne Tignore » s'étaient déjà, en grande partie, dépouillés de leur barbarie primitive, pour prendre les idées , Les mœurs et les lois des peu** pies au milieu desquels ils s'étaient fixés.

Athanagild ne refusa point sa fille , et il renvoya à Sigebert avec de précieux trésors. Lorsqu'elle fut arrivée en Austrasie, Sigebert voulut qu'elle prit un nom plus digne d'elle ; il ordonna d'ajouter à celui de Brune l'épithète germanique de child , et eUe s'appela Brune^ child, c'est-à-rdire Vhéroïne au teint bnm\ Cepen* dant une tache souillait la fille d'Athanagild : elle apportait de Tolède la doctrine d'Arius , embrassée par les hommes de race gothique deux siècles auparavant. Brunechild combla la joie de l'Église et celle de répoux dont elle allait partager la couronne : elle confessa la Trinité divine, égale dans les personnes, et vint

' Greg. Tur.. Hist Franc, I. IV. c. 27. ' Fredcg., Epitomaia, cap. 57.

— il5 —

à Tautel de Saiot-Élienoe recevoir, en présence du peuple chrétien, le sacrement qui donne TEsprit de Vérité .

Alors Sigebert fit préparer dans le palais de Netr no festin magnifique auquel il invita tous les grands du royaume, et il prit Brunechild pour épouse, au milieu des transports de la plus yive allégresse. For-* tunat récita à la table nuptiale un épithalame dans le goût antique , où il célébrait , tour à tour , sous les formes allégoriques de la mythologie , les hautes qualités et la valeur de Sigebert ; Tesprit , la beauté et la noble naissance de Brunechild \ Hais c'était la pre* mière fois qu'une princesse de race gothique devenait Fcpouse d'un roi franc. Le poète l'avait remarqué , et, au milieu des brillantes images étalées en grand nombre dans l'éloge des deux époux , il lui échappa une exclamation où se révélait une bien sérieuse pensée, c 0 Germains , disait-il , qui aurait pu croire jamais 9 qu'une espagnole serait un jour votre maîtresse M > La réalité , plus que l'imagination , avait inspiré cette parole.

De toutes les qualités qui distinguaient la reine d'Austrasie, la plus éminente, sans doute, était la supériorité de son esprit ; c'est ce que les écrivains expriment par les mots de prudente, ô^ adroite, à^astueieuse même»

' Greg. Tur.. Hist. Fr., 1. IV. c. 27. • Y. Forlunat. lib. VI. carra. 2.

^ quis crederet aiitcm

Hispanam tibimei dominam. Germania. nasci?

qu'ils manquent rarement de lui donner. Brunechild apportait avec elle toutes les idées de l'administration impériale que les Goths avaient tenté de rétablir en Espagne et en Italie. Elle ne voyait point de plus beau modèle, pour un état, que ce grand empire romain, dont les parties avaient été si bien disposées, où Tordre social régnait sous l'action de la loi et d'une hiérarchie régulière.

Sigebert pensa qu'il ne pouvait avoir désormais à sa cour de meilleur conseiller que son épouse ; à la faveur de cette haute confiance, Brunechild entreprit de gouverner les hommes de l'Àustrasie à la manière des empereurs , et elle s'environna de ministres romains ou wisigoths. Cependant les lois impériales étaient beaucoup plus sévères que celles d^s Francs ; elles prévoyaient, poursuivaient rigoureusement toute infraction contre l'ordre public ou l'autorité du maître ; elles punissaient de châtiments corporels et infligeaient même la mort. Cette législation différait donc beaucoup de celle des Germains qui, pour les délits les plus graves, tels que le meurtre, l'incendie, le vol, le rapt , permettait de se racheter par une amende plus ou moins considérable. Le combat et les autres épreuves usitées chez les peuples germains offraient encore des moyens de justification que n'admettait pas la loi romaine. Les Francs étaient accoutumés à cette tolérance, et ceux de l'Est, moins encore que tous les autres , devaient être disposés à souffrir une plus sévère répression.

Brunechild, néanmoins, voulut faire prévaloir en

Austrasie de nouveaux principes de gouvernement et d'ordre public. La législation romaine ne fut pas, il est vrai, substituée brusquement et d'une manière absolue aux vieilles coutumes barbares : celles-ci étaient trop fortes pour céder subitement la victoire. On les toléra en grande partie , surtout au commencement; mais elles subirent peu à peu des atteintes plus ou moins sensibles, et Ton ne devait pas craindre, un jour, d'en effacer quelques-unes pour écrire à la place des textes de lois romaines ou de lois wisigothes. Les Francs eurent lieu de s'étonner , sans doute , d'une pareille manière de gouverner. Ajoutez que Brunechild était espagnole , et qu^elle avait cette hauteur d'âme , cette fierté inflexible qui faisait un des caractères distinctifs de sa nation. Une chose qu'il importe encore de ne pas oublier , c'est que les évéques et les prêtres qui, à l'époque de la conquête, s'étaient placés comme médiateurs entre les vainqueurs et les vaincus, intervenaient également pour réconcilier les ennemis , pour prévenir ou arrêter les vengeances , solliciter des pardons en faveur des coupables. Aussi étaient-ils généralement vénérés des Francs, qui aimaient leur douceur, et qui avaient plus d'une fois recours à eux quand une aveugle brutalité leur avait attiré quelque fâcheuse affaire. Si un acte de violence était trop souvent l'effet d'une volonté perverse et réfléchie , bien des fois aussi elle était le premier mouvement d'une passion fougueuse ou d'une légèreté que suivait bientôt le repentir. La remontrance du prêtre pouvait beaucoup sur l'âme du barbare , qui entendait volontiers raison quand on

lui parlait au nom du ciel. Mais la Gîte d'Âthanagild ne connaissait que la loi absolue, et ne voulait rien souffrir qui fût capable d'en fléchir la rigueur.

Pendant qu'avec les principes puisés dans la jurisprutlence de Rome réponse de Sigebert essayait de régulariser la société des Francs , elle s'occupait non moins activement des soins de l'administration publique. Elle travaillait le sol comme la société; elle réparait les anciennes voies romaines et en ouvrait de nouvelles; elle jetait des ponts sur les rivières, et construisait des tours à l'imitation des forteresses que les empereurs avaient fait élever pour la défense des frontières*. Cette administration coûtait beaucoup, et les Francs n'étaient pas dans l'usage de faire des libéralités à leur prince : c'était le contraire qui avait lieu. Pour subvenir à de grandes dépenses, il devenait donc nécessaire de changer sensiblement l'ancien ordre de choses ; il fallait être moins prodigue envers les leudes et, d'autre part, les accoutumer à fournir de plus abondantes ressources au trésor. Aussi , pendant que les grands bénéfices étaient conférés avec réserve et à des conditions avantageuses pour la cour, les tributs de tout genre s'accroissaient rapidement , et les agents du trésor les exigeaient avec la rigueur fiscale des anciens collecteurs de l'empire. Ce ne fut pas

' iEditicia sanè ab ipsâ constructa usque in hoc tempus durantia dstenduntur. lam innumera. ut incredibile videalur ab unâ muliere et in Austriâ lantùmtnodè et in Burgundiâ régnante, tanta in tam diversisFraneiappartibusconstruipotuisse. (Airooini.. Hist. Fr., 1. IV.)

tout encore : les Âuslrasiens, habitués aux décisions tranchantes du champ de Mars , ne devaient plus être appelés bien souvent à proposer leur avis ; ils ne devaient qn'obéir , et les hommes qui donnaient alors conseil sur toutes choses n'étaient, pour la plupart, que des Romains ou des Wisigoths.

Cependant, quelque étrange impression que des nouveautés de ce genre aient dû produire parmi les Francs du royaume de FEst, Brunechild eut assez de bonheur et d'adresse pour leur faire supporter d'abord la gène de son gouvernement. Mais dans une voie qui ne pouvait être exempte de luttes , combien il importait à la reine d'Austrasie de se prémunir contre les inspirations de la colère , de ne point s'irriter contre de salutaires avis , de ne jamais suivre l'entraînement de la passion et de la vengeance.

Lorsque Brunechild reçut le titre de reine d'Austrasie, l'empire d'Orient venait de passer dans les mains d'un nouveau maître. Justin, le jeune, régnait à Gonstantinople, et l'impératrice Sophie, nièce de Justinien, partageait avec lui la suprême puissance'. Sigebert et Brufleehild résolurent de leur demander leur amitié ; ils chaînèrent de cette mission Warnaher , leude austrasien , et Firmtnus, comte d'Auvergne , qui devaient représenter à Constantinople la nation franque et la nation romaine. Les deux ambassadeurs furent accueillis à la cour d'Orient avec beaucoup de distinction , et , après qu'ils eurent exposé les vœux du roi et de la

' Justin II, ou le jeune, avait succédé on 565 à Justinien.

reine d'Austrasie , un traité de paix et d'alliance fut signé entre les deux nations*.

Au moment où Sigebert travaillait à maintenir au dehors une paix durable , les Awares reparurent en armes sur les limites de la Bavière. Après leur défaite près du Nablis , ces barbares avaient repris le chemin de rOrient, et ils étaient allés s'offrir à Tempereur Justin pour garder les frontières septentrionales de la Grèce , moyennant une forte récompense. Justin , qui avait trouvé les finances de Tempire à peu près épuisées par les dépenses du dernier règne , n'avait point accédé aux demandes de la horde ; il ne voulait pas, d'ailleurs , paraître le tributaire d'un peuple sauvage, qui ne serait pour l'empire qu'un embarras dangereux plutôt qu'une défense. Le chef de la horde, n'espérant donc plus rien du côté des Grecs , avait résolu de faire contre le pays des Francs une nouvelle tentative (567) \

Les Awares avaient eu soin probablement de se recruter en chemin de nombreux auxiliaires. Sigebert, de son côté , réunit une armée considérable où figuraient, comme la première fois, les guerriers de l'Alemannie et de la Bavière ; une autre armée, commandée par le vaillant duc Lupus, se portait sur l'Unstrut et la Boda pour arrêter les Saxons qui , à la nouvelle du retour des Awares, s'étaient armés promptement et avaient appelé même les pirates du Danemarck à leur secours \

• Gfeg. Tur.. Ifist. Fr., 1. IV. c. 39.

• Menandre Prolect.. Inter excerpt, de Legationib, Paris. 1648.

• V. Forlunal.. l.VIl, c.7.

C'était donc sur les Allemands et les Bavarois que s'appuyait toujours TÀustrasie dans les moments de péril, et Sîgebert ne doutait point, cette fois encore, d'une glorieuse victoire. Avant d'engager le combat, le chef des Àwares amena en avant de la horde , et en face de l'armée germaine , les hommes qui exerçaient, chez les peuples scythiques, l'art des enchantements. Ces hommes, couverts d'habits étranges, firent plusieurs opérations magiques accompagnées de cris lugubres et qui paraissaient dirigés contre leurs ennemis. A cette vue les Bavarois et les Allemands , encore idolâtres » furent saisis de crainte et s'enfuirent. Sigebeit, resté seul avec les Francs , combattit avec son courage ordinaire ; mais la force n'était pas pour lui : il fut enveloppé par les Awares et demeura leur prisonnier (7)66^.

On peut facilement se représenter la douleur et l'inquiétude de la reine d'Austrasie , lorsque les guerriers qui s'étaient échappés du champ de bataille vinrent annoncer dans le palais de Metz , au lieu d'une victoire, cette triste nouvelle. On ne savait pas si le roi d'Austrasie était mort , ou s'il était dans les fers , condamné à ne point revoir son royaume.

Mais Sigebert avait eu le bonheur de s'apercevoir, dès le premier moment , que le péril n'était pas pour lui tout à fait aussi grand qu'il avait eu lieu de le craindre. L'air de dignité et de noblesse qui respirait dans sa personne , la beauté et l'éclat de son armure avaient persuadé aux barbares qu'il était un prince aussi magnifique et aussi puissant que l'empereur de Constantinople , et qu'il pourrait leur faire de riches présents. Sigebert

s'empressa de conGrmer ses vainqueurs dans leur opinion, et, soutenant cet air de grandeur et de générosité quMls avaient remarqué en lui, il les assura qu'il les ferait , avec plaisir , participer aux richesses renfermées dans son trésor'. Sigebert promit, en outre, d'accorder son amitié au khan et de conclure avec lui une alliance durable'. Le chef barbare, charmé de toutes ces promesses , s'engagea à laisser au prince austrasien la faculté de retourner dans son royaume. Sigebert députa aussitôt quelques-uns de ses compagnons de captivité pour faire savoir à la reine qu'il vivait encore et pour l'avertir d'envoyer , sans retard , les sommes d'argent qui devaient être le prix de sa liberté.

Le roi d'Âustrasie reparut à la cour de Metz , au milieu des transports d'une joie universelle , et , suivant le témoignage de l'évéque de Tours, le traité qu'il avait conclu avec les Âwares reçut l'approbation publique . Sigebert se fit un devoir de se montrer fidèle à ses engagements : le chef de la horde l'ayant fait prier de lui envoyer du bétail et des farines pour les Awares dépourvus de subsistances , ce secours fut à l'instant même accordée

Le moment qui suivit le retour de Sigebert devint une époque brillante pour la cour d'Âustrasie. La reine

* Ut erat elegans et versutus. quos non potuit superare virtute prœlii, superavit virtute donandi. (Greg.Tur., jflist. Fr., 1. IV, c. 29.)

• Pnd.

' Ihxd.

^ Men. Protect.

lui donnait un grand éclat , non-seulement par la recherche du luxe , mais encore par Télégance et la dignité des manières , par la politesse du langage , par la noblesse et la magnificence de Taccueil préparé à ceux que les intérêts publics ou Tamitié y conduisaient chaque jour. Le palais de Metz présentait aux yeux un mouvement continuel et plein de grandeur'. Le seigneur, révêque, l'ambassadeur étranger, après avoir été admis à l'audience du roi, étaient d'ordinaire invités à sa table. L'hospitalité royale se déployait alors dans ce qu'elle avait de plus somptueux. La salle du festin ornée , dans la saison , de verdure et de fleurs \ était éclairée par des lampes de grand prix suspendues aux lambris dorés , et par de riches candélabres chargés d'un luminaire de cire blanche et pure. Une vaisselle d'or et d'argent ciselés, des plats d'agathe, d'onyx ou de cristal s'étalaient sur une table couverte d'une nappe richement brodée ^ ; sur cette table étaient servis des poissons , du gibier et des mets de toute espèce , entre lesquels s'élevaient de hautes pyramides de fruits , disposées avec élégance sur des disques de marbre blanc ^*.

* Culmina tôt procerum concurrunt culmen ad uDum.

Cunctorum adventu festiva palatia fervent.

(V. Forlunat., 1. VI . carm. I.)

' Enituit paries viridi pendente corymbo.

QusB loca calcis habet, hùc rosa pressa rubet.

(Ibid., 1. XI, carm. 11.) ' Ibid.

^ Marmoreus defert discus quod gignitur bortis.

{Ibid., carm. 10.)

Le chant et la musique venaient ensuite récréer le festin royal. Les instruments à cordes en usage chez les Gallo-Romains et chez les peuples du nord , la lyre , la harpe et la rotte , alternaient avec la symphonie des flûtes ; cette mélodie variée se mêlait aux fêtes d'apparat et servait aussi de distraction agréable pendant les voyages. C'était, nous dit Fortunat , pour charmer noblement les oreilles de leurs sujets, que les rois d'Âustrasie prenaient soin d'avoir des musiciens à leur cour*.

L'évêque Grégoire nous parle d'un genre particulier de spectacle donné à la même époque dans le palais de Metz : il consistait à voir un animal de forte taille lutter contre une meute furieuse*. N'était-ce point là, peut-être, une imitation des amusements espagnols auxquels la grande cour du palais aurait servi d'arène ?

Il y avait une année à peine que Brunechild régnait en Âustrasie, lorsque Fortunat, qui désirait depuis longtemps visiter l'église de Saint-Martin de Tours, partit pour accomplir ce pieux dessein. Une nouvelle inspiration devait suivre presque aussitôt la première : pendant le séjour qu'il fit près de l'église de Saint^Martin , Fortunat résolut de prendre les ordres

* Laxabat placidos mox aerea tela susurres,

Respondet cannis rursus ab alpe frutex, Nunc tremulo fremitu. modo piano musica cantu.

Quo ivcreet populum, hoc exquiril gratia regum.

(Lib. X, carm. 9.) ' Greg. Tur., Hist, Fr., 1. Vlii. c. 56.

sacrés. Vers le même temps , et dans la même ville , 6eorge-Florent-Grégoire , neveu de l'ancien évêque Gallus, et originaire de la ville de Glermont, demanda aussi à être revêtu du sacerdoce " . D'affectueuses liaisons s'établirent bientôt entre Grégoire et Fortunat ; mais le dernier quitta peu après la Touraine, et s'attacha à l'église de Saint-Hilaire de Poitiers , où il demeura fixé pour toujours. Néanmoins, cette grande activité , qui était comme le fond de son caractère , le porta encore à entreprendre différents voyages au nord et au midi de la Loire ; il eut ainsi l'occasion de connaître les personnages les plus distingués du royaume de Paris , de la Neustrie et de l'Aquitaine , et, depuis ce moment, aucun homme, peut-être, n'eut des rapports aussi universels dans toute la Gaule. Malgré la distance qui le séparait désormais des bords du Rhin et de la Moselle , le prêtre de Poitiers conserva toujours d'intimes liaisons avec la cour de Metz , qui lui avait laissé les premières et les plus vives impressions de reconnaissance et d'amitié.

Fortunat venait de quitter l'Àustrasie , quand la mort du roi de Paris amena entre les fils de Ghlotaire un nouveau partage C567). Sigebert et Brunechild se réservèrent, dans la part à laquelle ils avaient droit, les villes de Poitiers et de Tours , illustrées par la vie des deux grands docteurs de la Gaule , saint Hilaire et saint

' Grégoire était fils de Florent . sénateur de la ville de Clermont ; sa iiière, nommée Armentaria, appartenait à une famille gallo-romaine de la Bourgogne.

Martin *. Contran reçut les villes d'Arles et de Toulouse. Chilpérie obtint Limoges , Cahors , Bordeaux , Béam et Bigorre \ La cité de Paris avait le rang de capitale , et celui à qui elle serait échue en partage aurait semblé acquérir une seconde royauté. Elle ne fut donc adjugée en propre à aucun des héritiers de Charibert; ceux-ci convinrent de la posséder en commun , et on porta même la précaution jusqu'à régler qu'aucun des I trois frères n'y entrerait sans la permission des deux autres \

La réunion des villes de Tours et de Poitiers aux états de Sigebert , plaçait les prêtres Grégoire et Fortunat sous l'autorité immédiate du royaume d'Âustrasie. Un nom illustre devait encore se rattacher , de cette manière, à l'histoire de la cour de Metz. Radegonde, de Thuringe , orpheline , captive , et ensuite épouse de Chlotaire I, avait fait bâtir dans la ville de Poitiers un monastère où , séparée entièrement du monde, elle vivait , depuis environ huit ans , comme simple religieuse, après avoir porté une couronne. Témoin, dès son enfance , de la ruine successive et sanglante de sa famille , elle était , dans ce siècle , un des plus illustres modèles de constance chrétienne au milieu du malheur. N'ayant plus de liaisons avec les puissances

' Turonis et Pictavis quae Sigiberto régi par pactum

vénérant. (Greg. Tur., Hist, Fr., 1. IV, c. 46.)

^ Les villes de Béam et de Bigorre ne sont plus connues aujour d'hui que par les lieux auxquels elles ont donné leur nom.

' Greg. Tur.. Hisl. Fr., l. VII. c. 6.

de la terre que pour les intérêts religieux de la maison qui lui servait d'asile , Radegonde trouva dans Sigebert et dans Brunechild une amitié dévouée. Nous apprenons d'une de ses compagnes , qui a écrit Thistoire de sa vie, qu'elle paya, à son tour, d'une vive affection l'amitié protectrice de la cour d'Âustrasie '.

L'Espagne avait donné déjà une reine à la Gaule franque. Cbilpéric voyant, nous dit Grégoire de Tours, l'honneur que s'était acquis le roi d'Âustrasie par son mariage, envoya solliciter d'Àthanagild, la main de son autre fille, nommée Galeswinthe, et sœur ainée de Brunechild (567^. Quelque honorable que dut paraître aux Wisigoths une alliance avec les Francs, la demande ne devait pas être accueillie d'abord sans quelque difficulté. On n'ignorait pas, en effet, à la cour de Tolède , qu'une femme d'origine obscure, nommée Frédégonde , s'était rendue maîtresse du cœur de Cbilpéric; ce prince avait même répudié pour elle son épouse Audovère, déjà mère de trois enfants. On exigea de Cbilpéric le serment d'oublier pour toujours Frédégonde , et , à ce prix seulement , Âthanagild consentit à lui donner la main de sa fille. On envoya donc Galeswinthe à son époux futur, avec de grands trésors, et les deux sœurs semblèrent rapprocher les deux royaumes. Malheureusement Frédégonde ne pardonna point à Galeswinthe d'avoir pris une place qu'elle se croyait assu-

* PraecellentissiiQis enim regibus , et serenissimae domin» BruDechild» regihae quos caro dilexit amore. . . . suum comroandavit monasterium. {Vtta S. Radeg. regin., aiictorc Baudonhnâ mûniali. Apud Boll. XXni . aug.)

rée , et la haine de Tancienne maîtresse retomba à la fois sur répouse de Chilpéric et sur la reine d'Âustrasie. Cependant Frédégonde ne se borna pas à poursuivre Galeswinthe de ses outrages ; elle sut reprendre bientôt toute la puissance qu^elle avait eue naguère sur Tàme du roi de Soissons. Après un an écoulé , Galeswinthe, méprisée de Pçpoux qui Tavait appelée de si loin et avec des prières si instantes , ne demanda qu'une seule grâce : c'était de pouvoir retourner librement chez son père ; elle consentait à laisser au roi de Neustrie tous ses trésors. Le roi la retint par quelques douces paroles , et un matin on la trouva morte dans son lit : un esclave , par ordre de Chilpéric , Tavait étranglée avec un bracelet pendant la nuit. Chilpéric affecta de pleurer amèrement son épouse , et quelques jours après la mort de cette infortunée , il se maria avec Frédégonde ' .

Personne ne fut dupe de cette atroce comédie. Brunechild demanda hautement vengeance à son époux , 1 qui flt proclamer aussitôt la guerre chez tous les leudes ' d'Âustrasie. Contran , qui partageait la même indignation , réunit de son côté Tarmée bourguignonne , et les deux frères se mirent en devoir de poursuivre sur Chilpéric le meurtre de Galeswinthe. Cependant la guerre entre frères parut au roi de Bourgogne quelque chose de sacrilège , et il détermina Sigebert à prendre la nation des Francs pour juge entre lui et le roi de Neustrie. Contran, qui dirigea lo jugement, eut soin

' Greg. Tur.. HisL Fr., 1. IV, c. 28.

de satisfaire surtout Brunechild , moins facile à fléchir que son époux ; il lui fit donner les villes de Bordeaux, Limoges , Cahors , Béam et Bigorre , que Galeswinthe avait reçues de Chilpéric à titre de morgengab ou présents de noces. Brunechild accepta la compo^tion, et le meurtre de la sœur dut être une offense pardonnée pour toujours ' .

La paix était rétablie entre les deux frères. Mais dans le partage du royaume de Paris , il y avait quelque chose qui laissait un regret à Sigebert. Ce prince voyait avec peine que la ville d'Arles n'eût pas été placée dans sa dépendance. Arles séparait la Provence des autres possessions méridionales de l'Austrasie : à Torient , elle regardait Marseille ; à Toccident , les frontières de TÀuvergne. Cette cité. Tune des plus florissantes de la Gaule par son commerce d'entrepôt, semblait à Sigebert le lieu naturel qui devait faire communiquer Marseille avec les provinces qu'il possé^ dait à l'occident du Rhône jusqu'à l'Océan.

Le roi d'Austrasie réclama donc auprès de Contran la propriété de la ville d'Arles. Nous ne savons pas sur quelle raison particulière il fondait ses prétentions ; il trouvait, sans doute, q ue dans le partage des états de Charibert, Contran avait été favorisé à son préjudice. Cependant le roi de Bourgogne demeura inflexible; il ne voulut à aucun prix se dessaisir d'une cité qui donnait à son propre royaume le commerce de la Méditerranée. Alors Sigebert, voyant que toute de-

' i6td..Iib. IX. c. 20.

mande était inutile , ordonna au comte d'Auvergne , Firminus , et au conile Audowaire , d'entrer de force dans la ville d'Arles , et d'obliger les habitants à prêter au roi d'Austrasie le serment d'obéissance.

A cette nouvelle le roi de Bourgogne envoya, en toute hâte, contre ses ennemis, le patrice Celsus, l'un de ses plus habiles généraux , à la tète d'une nombreuse année. Celsus se rendit maître sur son passage de la ville d'Avignon , dépendante de l'Austrasie , et un combat meurtrier, livré peu après sous les murs d'Arles aux généraux de Sigebert , se termina à l'avantage des Bourguignons. II n'avait été que trop facile de voir, à l'extrême ardeur des combats , qu'il s'agissait d'un grand intérêt pour les deux partis. Cependant le roi d'Austrasie abandonna son projet ; de son côté Contran lui rendit Avignon (568)'. Cette ville n'avait point l'importance d'Arles ; mais Sigebert ne négligea rien pour la fortifier et l'agrandir : Avignon fut dès-lors le principal point de communication établi entre la Provence et l'Auvergne.

Dans le temps où Sigebert se préoccupait ainsi de ses intérêts politiques dans le midi de la Gaule , un grand événement s'accomplissait au delà des Alpes: les Lombards, sous la conduite d'Alboin, s'établissaient en Italie (568^.

Le traité signé entre Sigebert et Contran avait rendu la paix au royaume d'Austrasie. Dans ce moment de tranquillité générale Sigebert reçut un message de

* Greg. Tur.. Hisi, Fr.. 1. IV, c. 30.

Radegonde , qui lui exprimait le vœu d'obtenir pour son église une portion de la vraie croix. Mais Tempereur d'Orient pouvait seul accorder cette faveur; Sigebert jouissait d'une grande considération à la cour de Constantinople, et Radegonde le pria d'employer son crédit près de Justin pour assurer le succès de sa demande.

Les vœux de Radegonde furent accomplis. Le prêtre Fortunat composa à sa prière l'hymne: Vexilla régis prodeunt, et la même inspiration produisit, peu après, le chant du Pange lingua. L'église de Radegonde reçut alors le nom de la Sainte-Croix (569J. Bientôt Sigebert et Brunechild élevèrent à Metz , sur la colline qui dominait la cité, une église en l'honneur de la sainte croix',

* La vie de saint Amould. écrite par un de ses contemporains, qui paraît avoir été aussi l'un de ses disciples, nous apprend que l'église de Sainte-Croix, au-dedans des murs de Metz, existait dès le commencement du septième siècle. L'écrivain nous dit . en eflet , que le saint évêque allait prier fréquemment dans cette église : Alto quoque tempore , cùm infrà urhem , oh orationis gratiam ad basilicam sanctœ Cruds accessisset (Vita s. Amulphi episc. Mett. Rolland. XVIIl. jul..t. IV. p. 436.)

Suivant la tradition conservée à Metz , te signe de la croix aurait été érigé très-anciennement dans ce même lieu . qui se serait trouvé naturellement indiqué . de cette manière , pour la construction de la nouvelle église.

L'annotateur moderne de la vie de saint Ârnould a supposé que l'église de Sainte-Croix, dont il s'agit dans cette vie. était celle où fut établi, dans la suite, le monastère de S^int-Eloy, à quelque distance de la ville, sur les bords de la Moselle. Mais l'écrivain du septième siècle remarque expressément que l'église de Sainte-Croix, dont il parle , était située au-dedans de la ville. Il emploie les mots infrà urhem, par opposition aux mots extra civitafem, dont il se

et le prêtre Grégoire en érigea une semblable dans la ville de Tours. Les hymnes de Fortunat, chantées d'abord à Poitiers , à Metz , à Tours et à Paris , ne tardèrent pointa être adoptées dans toute TÉglise*. La piété et le noble caractère de Grégoire étaient

sert dans un paragraphe précédent, où il parle d'une solennité religieuse célébrée à la campagne. H est bien certain aussi, d'après les chartes et les chroniques de la ville de Metz , que l'église de Sainte-Croix . hors de la cité . ne fut bâtie qu'au douzième siècle. (Philippe de Vigneulles. année 1165. — Manuscrit 73 de la bibUothèque de la ville de Metz. — Hist. de Metz, par les Bénédictins, t. II, p. 248.)

' Le maire du palais Gog nous apprend, dans une lettre qu'il adresse à l'évêque Pierre, successeur de Villicus. que l'église de Metz possédait aussi un prêtre savant nommé Sinderic, qui travaillait à composer les livres d'office de cette même église, f Saluto Sindericum psalmorum carmina diluculo concinnantem. »

Avec Sinderic. Gog mentionne Théodose, qui dirigeait l'étude du chant sacré. • Saluto Theodosium universorum aures cantibus lenien-tem. • Le maire compte également au nombre de ses amis le princier Jean, l'archidiacre Macaire. le secrétaire Avolus, dont il loue la science étendue, et Flitomer. avoué de l'église, sous le dernier évêque. C'était, suivant toute vraisemblance, l'église de Saint-Etienne, au-dedans des murs, qui possédait alors déjà le titre de cathédrale.

Dans la même lettre . Gog présente ses salutations aux hommes qui gouvernent les autres églises de la cité . et entre lesquels il nomme le prêtre Théodulf. Il mentionne aussi en particulier Théodemond qui est. dit-il. l'appui des citoyens, civium prœsidium. Cette qualification donnerait lieu de penser que Théodemond remplissait la fonction de défenseur de la cité. On a des preuves nombreuses que celte fonction , établie sous l'empire romain dans les villes municipales et dont le nom même explique le caractère, n'avait pas cessé d'exister sous l'administration mérovingienne. {Epist. Gogonis ad Peirum, Mettens, cpisc. D. Bouquet, t. IV, p. 79.)

déjà connus , dans ce temps , à la cour de Metz : Sigebert et Brunechild montraient pour lui la plus haute estime. La ville de Tours ayant perdu , en 572 , son évéque Euphronius, le clergé et le peuple, d'accord avec le roi d'Âustrasie , désignèrent Grégoire comme le prêtre le plus digne d'occuper le siège épiscopal de la cité. Ce nouveau rang allait bientôt l'exposer à plus d'une épreuve ; mais sa patience , sa droiture d'esprit, et l'inébranlable fermeté de son caractère , devaient le soutenir en tout temps contre les atteintes de la persécution et de la calomnie.

Le vertueux évéque de Tours avait pris possession de son église , heureux de la gouverner en paix sous un prince tel que Sigebert , lorsque l'ambition de Chilpéric vint susciter tout à coup de nouvelles calamités. Depuis l'époque où il avait signé la paix avec Sigebert , le roi de Neustrie s'était persuadé de plus en plus qu'il avait payé trop cher le pardon du prince austrasien. Il le croyait d'autant plus facilement qu'il avait toujours éprouvé à l'égard de son frère une irrésistible jalousie , et que les impôts dont il accablait ses peuples ne lui offraient pas des ressources capables de le satisfaire.

Chilpérie montra donc aux leudes neustriens les provinces que Sigebert possédait au delà de la Loire , comme une conquête à laquelle ils auraient à gagner beaucoup. Il semble aussi que le roi de Neustrie, qui savait bien quelle était la puissance de Sigebert , prit soin*d'appeler pourla guerre d'Outre-Loire, le ban et Tarrière-ban de ses guerriers ; il enrôla , sans distinc-

tion , tous les hommes qu'une cause ou Pautre avait réduits à la misère, et que Tamour seul du pillage pouvait entraîner sous les armes. Grégoire de Tours remarque , avec la plus amère douleur , qu'il y eut dans ce temps comme une recrudescence de barbarie ; que parmi les peuples mêmes qui appartenaient à la Gaule , il se répandit une impitoyable fureur de spoliation , un aveugle esprit de cruauté dont rien n'était capable d'arrêter la violence.

Chilpéric confia à l'un de ses fils, nommé Chlovis, le soin de la conquête. Mais le jeune chef ayant mal réussi dans sa tentative , Chilpéric envoya à sa place Théodebert, ce même prince qui avait juré autrefois à son oncle de ne jamais porter les armes contre lui. Théodebert, à la tête d'une armée que son père avait pris soin de renforcer de quelques bandes nouvelles, animées au pillage, s'empara des villes de Tours et de Poitiers, et s'avança jusqu'à Bordeaux, portant la dévastation et l'incendie sur son passage. Alors Sigebert appela les hommes d'Outre-Rhin : suivi d'une multitude d'austrasiens et de germains, il se dirigea vers la Seine et arriva jusqu'au lieu nommé les Douze-Ponts, non loin de l'endroit où l'Aube se jette dans le fleuve. Chilpéric voyant cette force redoutable s'avancer contre lui, commença à craindre et envoya dire à Contran : < Faisons alliance et que > chacun de nous jure à l'autre qu'il ne laissera point » périr son frère. » Contran se rendit volontiers à cet appel ; il espérait de pouvoir encore une fois rétablir la paix, et il voyait d'ailleurs avec inquiétude

— iùi) —

les guerriers de Sigebert s'approcher de ses propres états; il n^avait pas oublié que peu d'années auparavant le roi d'Austrasie avait voulu lui enlever sa ville d'Arles, Tune des plus considérables de la Bourgogne.

Chilpéric, un peu rassuré, vint attendre son frère sur les bords de la Seine; il pouvait avec quelque succès disputer le passage à son ennemi , s'il essayait de le franchir. Sigebert remonta un peu vers le midi , et quand il fut arrivé sur le territoire de Bourgogne , un homme alla dire de sa part à Contran : « Si tu ne > me laisses passer le fleuve à travers ton pays , je » marcherai contre toi avec toute mon armée. » La menace produisit son eiîet ; Contran Gt la paix avec Sigebert , et lui permit de passer la Seine à la tête de tous ses guerriers.

En apprenant que l'armée austrasienne était sur l'autre rive, Chilpéric se retira à l'intérieur de la Neustrie , et se retrancha près du bourg d'Alluye , situé sur le Loir, dans le canton de Chartres. Sigebert le suivit rapidement , et la lutte ne parut différée que de quelques jours. Le roi de Soissons , effrayé de l'issue d'une grande bataille , demanda la paix à son frère. Il rendit au roi d'Austrasie les cités qu'il reconnaissait lui avoir injustement ravies , et Sigebert , de son côté , promit à Chilpéric l'entier oubli du passé (574).

La réconciliation des deux frères devait réjouir la Gaule , mais elle mécontenta extrêmement les hommes d'Outre-Rhin ; ils se voyaient frustrés des grandes occasions de pillage qu'ils attendaient pour

prix d'une longue course, et ils ne se croyaient pas payés de leur peine. En passant près de Paris ils ravagèrent et livrèrent aux flammes les bourgs qui entouraient cette cité. Le roi d'Austrasie s'efforçait autant qu'il pouvait de les retenir ; malheureusement il n'était pas maître de leurs brutales fureurs; ils éclatèrent même un jour en murmures contre lui, parce qu'il les avait empêchés de livrer bataille au roi de Neustrie. Sigebert, qui n'était pas timide, dit Grégoire de Tours, monta à cheval , apaisa les mutins , et en fit périr ensuite plusieurs à coups de pierre ' .

Un an s'était à peine écoulé que Chilpéric , voyant l'armée de son frère dispersée, fit une nouvelle alliance avec Contran , et pendant que Théodebert passait de nouveau la Loire, il s'avança lui-même jusque sous les murs de Reims et réduisit la Champagne sous son pouvoir ' (575^. Sigebert rappela aussitôt les guerriers d'au delà du Rhin et partit , cette fois , tout plein des sentiments d'une inflexible vengeance'. Après s'être assuré de la ville de Paris et du cours de la Seine, il se disposa à marcher en personne contre Chilpéric , et envoya contre Théodebert les ducs Godegisel et Contran Bose ^. A leur approche , les Neustriens abandonnèrent le fils de Chilpéric ; Théodebert voulut combattre avec le peu d'hommes qui lui res-

' Lib. IV. c. 49. 50.

• 76trf, c. 51.

^ Jbid.

taieni encore , mais il fut vaincu et perdit la vie. Un nommé Arnuif recueillit le corps du jeune chef, le lava et renvoya à Angouléme où il reçut la sépulture. A ces tristes nouvelles , le roi de Bourgogne fit la paix avec Sigebert et retira ses guerriers.

Chilpéric , en apprenant la mort de son fils et la paix que Gontran venait de signer avec le roi d'Austrasie , se sentit frappé d'un coup aussi soudain que terrible ; il se retira précipitamment au nord de ses états, et prit le parti de s'enfermer , avec sa femme et ses enfants, dans la ville de Tournay, sa dernière ressource.

Brunechild, accompagnée de son fils Ghildebert et de ses deux filles, Ingonde et Ghlodeswinte, arriva bientôt à Paris , apportant avec elle une grande partie des trésors de la cour de Metz. Elle venait de rejoindre son époux , lorsque les Neustriens envoyèrent dire à Sigebert quMls étaient prêts à le reconnaître comme roi à la place de Chilpéric. Après avoir entendu ces paroles , Sigebert ordonna aussitôt à une partie de Tarmée austrasienne d'aller investir Tournay , annonçant qu'il ne tarderait pas à se rendre lui-même sous les murs de cette ville.

Le bruit ^e répandit alors que de cruelles vengeances allaient tomber sur Chilpéric et sur Frédégonde, et Ton n'envisageait pas avec un moindre sentiment de terreur les calamités nouvelles qui menaçaient les peuples. On croyait aussi que le principal auteur de Texpédition n'était point le roi d'Austrasie ; on disait que c'était par les conseils de Brunechild que Sigebert poursuivait à outrance la guerre contre

le roi de Neusirie. L'évéque de Paris, Germain, en ressentait une douleur encore plus vive que tous les autres ; affaibli par une maladie de langueur que lui causait son chagrin , il ne put se résoudre au silence. Sa voix seule était capable de défendre les peuples contre les maux de la guerre , de réconcilier les frères armés pour se détruire. De son lit, il écrivit à Brunechild la lettre suivante :

A très^clémente , très^exeelleiite , très-pieuse

maîtresse et fille de la sainte ËgUse en Jésus-Christ , la

reine Bmnechild . Germain , humble pécheur.

« La charité chrétienne se réjouit de la vérité ; elle 9 souffre tout et ne faillit jamais : c'est pourquoi du » fond de notre cœur brisé par Taffliction , et avec » toute la tendresse de notre âme , nous osons vous 9 adresser quelques paroles. Dans ces temps où le » nombre des chrétiens était faible encore, ils vivaient » en paix à Tombre de la protection divine. Alors les » apôtres disaient : Void le temps favorable , voici les » jours du salut; mais à présent que nos yeux ne » voient plus que des jours de tristesse et de deuil , » nous disons en pleurant : Les jours de la tribulation » et de la ruine sont arrivés. Malheur à nous, parce » qtie nous avons péché.

» Si Tamertume de ces pensées cruelles n'avait pas » accablé notre âme et affaibli notre corps , nous se- » rions accouru nous-mème en votre présence; car » sMl nous est permis de le dire ^ nous vous portons

» dans notre co&ur une affection singulière ; une soif » spirituelle nous fait toujours désirer votre présence , » parce qu'étant les adorateurs et les enfants chéris » de Dieu, nous souhaitons avec ardeur de vous voir » vivre et avancer en toutes choses par la piété. Mais » quand on aime quelqu'un en esprit, et que Ton a la » force de ne pas le considérer avec les yeux de la » chair, il faut lui faire entendre , par toutes les voies, » les choses qui sauveront son âme et son corps. Ainsi » nous vous ferons connaître les bruits qui sont ré- » pandus parmi le peuple et qui nous consternent. On » dit que c'est par vos prières , par vos conseils , par » vos instances, que notre très-glorieux maître, le roi » Sigebert , a résolu fermement d'anéantir cette con- » trée. Si nous répétons ces paroles , ce n'est pas que » nous y ajoutions foi : seulement nous vous supplions » de ne pas donner de prétextes à des accusations 9 graves qui mettraient votre gloire en péril.

9 Quoique ce pays , depuis longtemps ne soit plus » heureux , et que l'instant de notre perte semble ar* » rivé , cependant nous ne désespérons pas de la mi- » séricorde divine. Elle peut encore arrêter le bras de » la vengeance et attendre le repentir. Mais il ne faut » pas que les chefs des peuples se livrent à la colère » qui engendre la mort , à la cupidité qui est la racine » de tous les maux, à la fureur qui ôte la prudence. » Lorsque notre Sauveur vit arriver le temps de ses » souffrances il dit : Malheur à Vhomme par qui vient » le scandale. Assurément ce qu'il a maudit de sa 1» bouche ne se fera pas sans mal ; aussi nous crions

» à tous : examinez les pensées de voire conscience , » examinez vos actions, prenez garde d'être frappés » comme Judas le traître , par la même sentence de » condamnation. Dieu le sait et cela me suffit; j'ai » désiré deux choses, ou de mourir pour ce peuple afin » qu'il vécût, ou de mourir avant lui, quelle que fût » ma fin , pour ne pas voir sa ruine et celle de la » contrée. Mais chacun accuse son frère; aucun ne » considère le jugement de Dieu ; aucun ne laisse à » Dieu le soin de juger sa cause ; aucun ne pense que » Dieu le connaît. Puisque personne ne daigne écouter » notre voix , c'est donc à vous que nous adressons » notre supplique. Si par la faute des chefs ce royaume » vient à périr , il n'y aura pas là pour vous ni pour » vos enfants un bien glorieux triomphe. Que ce pays » se félicite donc de vous avoir reçue ; qu'il sente que » vous lui apportez la vie et non la mort ; éteignez la » fureur du roi, persuadez-lui d'attendre la justice de » Dieu , et les murmures du peuple s'évanouiront. En » vérité, je vous le dis, si vous ne méprisez pas notre » humble prière , nous verrons encore avec joie tous • vos vœux s'accomplir.

» Je vous écris ces choses avec tristesse , parce que » je vois comment les rois et les peuples se précipitent » pour offenser Dieu. Nous lisons dans les écritures: » Celui qui espèt^e dans la force de son bras, trouvera la » confusion avant la victoirv. Celui qui se repose sur le » secours de son peuple, trouvera la mort avant le » sorlut. Celui qui lève orgueilleusement la tête parce » qu'il a de Vor et de V argent, succombera sous le

» poids de la désolation avant d'avoir satisfait son avor » rice. Alors c'est le juge éternel qui rendra la justice ; » le juge dont personne jamais ne révoquera la puis- » sance. Les présents ne peuvent le corrompre; il » n'abaisse pas ses regards sur les vœux des impies ; 9 il voit les secrètes pensées des cœurs , et il rend à » chacun selon ses œuvres.

» Vaincre son frère, humilier sa propre famille, » renverser ce qui a été établi par ses pères , c'est une » victoire sans honneur. Les frères qui s'attaquent, » combattent contre eux-mêmes et détruisent leur » propre félicité: l'ennemi des hommes les voit se » perdre et accourt plein de joie. Dieu sait avec quelle » confiance , quelle intention, quel zèle, nous écrivons » toutes ces choses : cela suffit. Nous voulons que vous » vous prépariez à vous même les biens futurs, et que » nous puissions croire, au moins quelque peu, notre » dette acquittée envers Dieu. Le Seigneur a dit au 9 prêtre : Elève ta voix comme la trompette, et annonce » à mon peuple ses iniquités. 0 pieuse maîtresse ! com- 9 prenez maintenant ses secrets desseins , et laissez- » vous conduire par les exemples ! Au commencement, » deux frères étaient dans le monde : Caîn, l'un d'eux, » versa le sang de l'autre et porta sept fois la peine » de son crime ; les frères de Joseph le vendirent par » jalousie , et un jour ils devinrent ses serviteurs. Par » jalousie Saûl tenta de tuer David le saint, et un jour » Saûl fut l'objet de sa miséricorde. Absalon fit mourir » son frère et voulut détrôner son père : quelle mort » le frappa , chacun le sait. Le prophète David l'a dit

» surtout: Ceux qui font le înal seront extei^minés ; » ceux qui attendent le Seigneur, auront la terre pour » héritage. L'apôtre s'écrie : Celui qui déteste son frère, » est un homicide ; il marche dans les ténèbres et ne sait » où il va. Le Sauveur le déclare : I/eureuj; les padfi- 9 ques , parce qu'ils seront appelés enfants de Dieu : je » vous donne ma paix, je vous laisse ma paix. Là où » règne la paix et la charité , là se trouve la grâce de » Dieu. Nous lisons que la reine Esther futTinstrument » par lequel tout un peuple fut sauvé. Et vous aussi , » faites éclater votre prudence ; montrez la pureté et la » perfection de votre foi, en détournant le roi d'une ré- » solution qui offense Dieu , en permettant au peuple » de vivre en paix jusqu'à ce que le Juge éternel pro- » nonce la sentence. Il est clair, aux yeux de tous, que » l'homme qui compte pour rien la charité fraternelle, » qui foule aux pieds les conseils de son épouse , cet » homme n'obéit pas à la vérité ; tous les prophètes » élèvent la voix contre lui ; les apôtres le maudissent, » et Dieu tout-puissant jugera ce qu'il aura fait.

» Nous vous prions d'abord de recevoir notre salut; » ensuite nous supplions votre bonté d'accueillir favo- » rablementGondulf votre serviteur, qui vous remettra » cette lettre. Les choses que nous vous disons aussi par » sa boUche , ne balancez pas à les croire et ne dédai- » gnez pas de vous y conformer ; travaillez à nous faire » réjouir de votre salut. Nous sollicitons de votre piété » une réponse qui rende notre joie parfaite. »' ^

' D. Bouquet, Rerum, galic. et Franc, script., t. IV, p. 80.

Les prières de révoque de Pans n'eurent pas l'effet que l'on en pouvait espérer , et Sigebert se prépara à partir. Bruneehild devait rester à Paris en attendant la fin des événements. Tout porte même i eroire que la reine d'Austrasie pensait déjà à faire de cette ville la capitale des deux royaumes, qui ne formeraient plus bientôt qu'un^ seule et vaste puissance. Au mo« ment suprême où Sigebert quittait les murs de la cité pour aller consommer la ruine de son ennemi, l'évéque Germain s'arracha de la couche où le retenait la ma-* ladie, et vint se présenter à Sigebert comme les anciens prophètes de la Bible. « Roi, dit-il, si tu pars sans » l'intention de faire mourir ton frère , tu reviendras » vivant et victorieux ; mais si tu médites autre chose, » tu mourras ; car le Seigneur a dit, par la bouche de » Salomon : Dans la fosse que tu aurais préparée à » ton frère, tu tomberai toi-même. » *

Sigebert partit sans répondre. Les Neustriens se réunirent autour de lui à Yitry , près d'Arras , et le firent monter sur le bouclier. Alors , dit Grégoire , Ghilpéric ne sut pas s'il devait échapper ou périr. Mais Frédégonde se chargea de le tirer de danger : deux esclaves burent d'un breuvage qu'elle avait préparé , et partirent armés de schramsachs ou longs couteaux empoisonnés. Ils demandèrent à parler à Sigebert, comme pour lui communiquer un secret; quand ils furent près de lui , ils lui plongèrent leurs couteaux

• Greg. Tur.. Hist. fr., 1. IV, c. 52.

dans les flancs; le roi' tomba en jetant un cri, et quelques instants après, rendit le dernier soupir ' (575).

Dès que Sigebert ne fut plus , les Austrasiens ne vou* lurent pas continuer la guerre. Ghilpéric sortit de son asile et vint se présenter aux Neustriens, qui rentrèrent sous son obéissance. Plusieurs seigneurs austrasiens , quelques serviteurs mêmes de la cour prêtèrent Toreille aux promesses du roi de Neustrie , et se rangèrent au nombre de ses leudes. Les autres se disposèrent à regagner leur patrie, abandonnant à sa destinée une reine qui les traitait avec une si grande sévérité. Cependant le duc Gondebald enleva furtivement du palais de Paris le fils aîné de Sigebert, âgé de cinq ans,' et le jour de Noël , il le fit reconnaître sous le nom de Ghildebert II, aux Francs qui avaient obéi à son père. Les Austrasiens formèrent un conseil de régence , à la tête duquel fut placé le maire du palais Gog, nourricier de Ghildebert. Plusieurs des ennemis de Brunechild firent partie de ce conseil et entreprirent de le diriger à leur gré ; jamais occasion n'avait été plus favorable pour ressaisir Tautorité qu'ils avaient déjà perdue en partie dans les dernières années de Sigebert.

• Greg. Tur., Hisi, Fr., 1. IV, c. 52. — Le corps de Sigebert, iohumé par Chilpéric, dans le bourg de Lambres, à quelque distance de Vitry, fut porté ensuite à Sainl-Médard de Soissons . et placé près du tombeau de son père Chlotaire 1 qui reposait dans cette église.

' Frédégaire et Aimoin racontent que Gondebald fit descendre Tenfanl dans une corbeille par une fenêtre. Grégoire de Tours , dit simplement qu'il l'enleva en secret (furtim) du palais de Paris où il était avec sa mère.

Brunechild comprit bien alors tout ce qu'elle pouvait attendre : dans sa douleur et dans son trouble elle ne sut à quel parti s'arrêter. Le roi de Soissons arriva bientôt à Paris , et la reine d'Austrasie devint sa captive. Il n'osa pas, toutefois, Timmoler à sa vengeance ; Childebert pouvait lui demander compte , un jour, du sang de sa mère. Chilpéric l'envoya en exil dans la ville de Rouen , et fit garder à Meaux ses deux filles , Ingonde et Chlodeswinte.

Demeuré sur le trône d'où il s'était vu si près de tomber, Chilpéric avait ressaisi aussitôt ses ambitieuses espérances , et il leur donnait même une plus vaste carrière ; aux provinces austrasiennes d'Outre- Loire, qu'il pensait conquérir sûrement, cette fois, il se proposait d^en ajouter encore plusieurs du royaume de Bourgogne, Il chargea de cette nouvelle expédition Mérovée , frère de Théodebert, et lui ordonna de partir , sans retard , lui recommandant sur toutes choses l'activité et la promptitude.

Lorsque le jeune prince se fut mis en marche , les pensées guerrières cédèrent bientôt , dans son esprit , la place à d'autres pensées. Il allait traverser un pays où vivait exilée sa mère , l'infortunée Audovère , objet, comme lui, des implacables haines de Frédégonde. L'image d'une autre exilée se présentait en même temps à sa mémoire. Mérovée était venu récemment à Paris avec son père ; il avait vu dans cette ville la reine d'Austrasie, et ce souvenir ne s'était point effacé. La haine de Frédégonde poursuivait d'ailleurs Brunechild comme Audovère.

Le fils de Chilpéric avait à peine franchi la Loire qu'il abandonna Texpédition , et alla dans la ville du Mans pour visiter sa mère. Il se rendit ensuite à Rouen et proposa sa main à la veuve de Sigebert. Il lui montra, comme prix de cette alliance , la ruine de Frédégonde qu'il promettait d'entreprendre courageusement. Frédégonde, une fois éloignée du palais, Audovère reprendrait ses titres d'épouse et de reine , Brunechild paraîtrait elle-même avec honneur dans la cour de Neustrie. La reine d'Austrasie accepta une alliance qui souriait d'une manière flatteuse à sa fortune abattue , mais qui était pleine de périls et d'ailleurs contraire aux lois de l'Eglise. L'évêque de Rouen, Prétextât, avait tenu Mérovée sur les fonts sacrés , et il portait à ce prince un affectueux intérêt. Mérovée le supplia avec instance de célébrer le mariage qui devait l'unir à Brunechild , et l'évêque , irréprochable sur tout autre point, eut la faiblesse de condescendre à cette prière.

Au moment où le roi de Neustrie s'attendait à recevoir la nouvelle qui lui apprendrait que son fils avait déjà terminé en partie 'la conquête dont il était chargé, on lui fit savoir que ce prince venait d'épouser la reine d'Austrasie. La colère du roi égala sa surprise : Frédégonde à son tour ne pouvait manquer de stimuler son inquiétude et son courroux. Chilpéric, sans attendre, accourut avec une escorte armée dans la ville de Rouen. Les deux époux se réfugièrent dans la basilique de Saint -Martin, construite en bois sur un des murs de la ville ; mais le roi y arriva bientôt « et chercha » par toutes sortes de ruses à tirer les deux fugitifs de

» leur asile ; comme ils soupçonnaient un piège de sa 9 part, et quMls ne voulaient pas Técouter, Chilpéric » promit par serment, de ne les séparer jamais. Alors » ils sortirent : Chilpéric les embrassa et mangea avec » eux dans un festin. » '

S'asseoir à table avec un ennemi était chez les peuples Germains un signe de paix et de réconciliation.

Cependant Chilpéric détermina Mérovée à le suivre dans la ville de Soissons; il espérait probablement trouver bientôt les moyens de rompre l'alliance de son fils avec l'ancienne reine d'Austrasie. Mais de secrètes correspondances subsistèrent entre Mérovée et Brunechild; elles eurent pour objet de préparer la chute de Frédégonde, devenue nécessaire à la sécurité des deux époux. Mérovée forma , dans la province de Champagne , voisine du royaume de Soissons , un parti à la tète duquel se plaça un chef nommé Godinus , austrasien d'origine. Godinus était au nombre de ces seigneurs qui, après la mort de Sigebert, s'étaient rangés parmi les leudes de Chilpéric , et avaient reçu de lui de riches présents. Homme de peu de courage , mais plein d'ambition, il espérait obtenir de Mérovée, pour prix de ses services, une augmentation considérable de fortune , et la première dignité de la cour.

Godinus , mettant à profit un moment où Chilpéric se trouvait éloigné de Soissons , marcha en armes sur cette capitale , que Frédégonde et Chlovis quittèrent par une fuite précipitée. Chilpéric se hâta de revenir ,

* Hia. Fr., 1. V. c. 2.

et, après avoir inutilement invité ses ennemis à déposer les armes , il engagea contre eux une bataille furieuse et longtemps disputée. Godinus, voyant ses hommes tomber en grand noàibre autour de lui , prit le parti de la retraite : les autres demeurèrent fermes à leur poste ; mais le sue<îè's ne répondit point à leur courage , et ce fut au roi de Neustrie que demeura la victoire.

Lorsque Ghilpéric fut rentré dans la ville de Soissons , et qu'il se mit à réfléchir sur les circonstances du dernier événement , il y reconnut l'effet des conseils de Brunechiid , et dit d'un air sombre et irrité : « C'est mon fils Mérovée qui a suscité ce combat par » sa malice. » II ordonna de lui ôter ses armes et, en attendant ce qu'il déciderait de son sort, il le plaça entre les mains d'hommes sûrs , qu'il chargea de le garder avec soin. Cependant, au milieu de ses nouvelles alarmes , le roi de Neustrie ne perdait point de vue ses projets de conquête , et il envoya au delà de la Loire Chlovis , frère de Mérovée. Les régents d'Austrasie ne se mirent point en peine d'opposer d« la résistance aux armes de Chlovis ; les succès de ce prince devinrent faciles , et le roi de Bourgogne lui-même ne put défendre entièrement ses frontières tîontre l'invasion neustrienne.

Pendant que le frère de Mérovée étendait rapidement , aux dépens de l'Austrasie et de la Bourgogne , la puissance du royaume de Soissons , Chilpéric, plein de joie, concertait les moyens d'anéantir pour toujours le parti de Mérovée et de Brunechiid ; comme il avait

toutefois rintention de respecter dans son fils la dignité du sang royal, il voulut que Mérovée reçut Tordre de la prêtrise, et il lui assigna pour demeure le monastère de Saint-Calais , dans le comté du Mans.

Brunechild, comprenant qu'elle ne pouvait plus rester dans les états de Neustrie, envoya prier le maire du palais de Metz de demander, au nom de Childebert , sa liberté. Le roi de Soissons n'osa point refuser la demande , et Brunechild revint en Austrasie : les leudes de ce royaume pensaient n'avoir plus rien à craindre de sa part ; ils gouvernaient eux-mêmes pour le jeune roi , et dictaient , sous son nom , leur propre volonté. Mais pendant qu'ils décidaient en maîtres sur les affaires publiques , Brunechild ne négligeait pas le soin de se faire des amis , en attendant la majorité de son Qls Childebert.

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