CHAPITRE V
Expédition de Cbildebert en Italie (586). — Complots contre la cour de Metz. — Traité d'Andelot (587). — Rapports de la cour de Metz avec l'empire d'Orient ; guerres de Cbildebert U contre les Lombards d'Italie. — Réunion de la Bourgogne au royaume d'Austrasie (593)» — Mort de Cbildebert; partage de son royaume (596).
Brunechild avait vu tromper douloureusement Tespoir qu'elle fondait sur rassemblée de Belsonnacum. Elle craignait toujours pour le sort d'ingonde , lorsque le bruit se répandit en Gaule que cette princesse était arrivée à Constantinople avec son Gis Àthanagild. De son côté Maurice pressait de nouveau Cbildebert de lui renvoyer les cinquante mille écus d'or qu'il avait reçus , ou de lui prêter son secours pour détruire la domination des Lombards en Italie. Cbildebert cboisit la dernière de ces alternatives , et vers la fin de Tannée 585 il fit mettre sur pied deux corps d'armée : l'un , entièrement composé des auxiliaires de l'Alemannie',
* L'Alemannie comprenait les pays qai forment aujourd'hui le Wurtemberg et une partie de la Suisse.
avait pour chef le duc Leutfrcd, qui commandait dans cette contrée au nom de Childebert ; Tautre , formé de guerriers austrasiens , comptait à la tète de ses chefs le duc Rauching * . Ce dernier était un leude puissant à qui Ton avait donné le gouvernement de la ville de Soissons et de la partie du royaume de TEst qui touchait à la Neustrie ; mais personne ne paraissait moins digne que Rauching d'une semblable faveur. Grégoire de Tours nous a laissé de ce seigneur un portrait qui nous le présente comme un homme d'un orgueil et d'une méchanceté sans exemple \ Il prétendait luimême à l'honneur d'être fils du roi Chlotaire I, et s'il n'osait pas, comme Gondovald, porter ses vues sur la royauté même , l'obéissance néanmoins révoltait au dernier point son humeur sauvage; il n'aspirait qu'à pouvoir exercer à plaisir et d'une manière plus étendue sa superbe et cruelle domination.
Pendant que les deux armées se dirigeaient du côté des Alpes , les Grecs se rendirent maîtres de quelques places occupées par les Lombards , et attendirent leurs auxiliaires pour achever la conquête. Brunechild, de son côté, espérait de revoir bientôt sa fille et d'ajouter au royaume austrasien plusieurs provinces de l'Italie ^
Lorsque les Allemands et les Austrasiens eurent
* Ce seigneur est appelé Randing, dans une lettre adressée à Childebert. au nom de l'empereur Maurice. (D. Bouquet. Rer. Gallic. Script., t. IV. p. 87.)
• Greg. Tur., Hist. Pr., 1. V. c. 3.
' Qualiter pars illa (Italiae) quam genitor suus vindicavit vivens , ad eum (Cbildebertum) revertatur. (Ibid. 1. IX. c. 20.)
exercé quelque temps le pillage dans les plaines de la Lombardie, la question de prééminence pour la conduite de la guerre et une cupide jalousie excitée par le partage du butin, firent éclater entre Leutfred et Rauching une grande querelle ' . Pendant que les deux chefs s'adressaient Tun & Tautre les plus violentes menaces, le roi des Lombards, Autharis, qui se tenait enfermé dans Pavie , envoya offrir à ses redoutables ennemis des sommes d'argent considérables , s'ils voulaient retourner dans leur patrie. La proposition fut acceptée sans peine, et les chefs des deux armées, peu inquiets de Tordre qui leur avait été donné , abandonnèrent ritalie , chargés d'un riche butin , et emportant avec eux l'argent qu'ils avaient reçu des Grecs et celui que leur avait donné le roi des Lombards'.
« P. Diac. De geH. Langob,, 1. III, c. 22. — Greg. Tur.. Hist. Fr., 1. Vlll. c. 18. — Frédég.. Chronic, c. 8.
' Litterœ de Imperatore Ramanorum diredœ ad domnum Childe" hertum. Âp. D. Bouquet, Rer, Gallic. Script,, t. IV, p. 86, 87.
On a rapporté quelquefois à l'expédition de 590 , celte lettre qui mentionne la conquête de Mantoue . de Parme , de Plaisance et de Reggio, par les armées de Maurice, et qui renferme, en même temps, une plainte de cet empereur contre les ducs austrasiens dont la retraite avait eu lieu spontanément et sans les ordres de Childebert.
Hais cette lettre se rapporte évidemment à la guerre de 586. En effet, la chronique de Jean de Biclar, auteur contemporain, nous apprend qu'en l'année 586 , les armées de l'empereur Maurice obtinrent, dans une expédition faite en commun avec les Francs, quelques portions du royaume de Lombardie. « Anno V MauHcii imperatons, Romani, per Francorim adjutorium, Longohardos vastatU, et provinciœ Italiœ partent in stiam redigunt protestatem, » D. Bouquet.
L'indignation de Maurice fut extrême ; la colère de Brunechild était plus grande encore ; mais Ghildebert se contenta de faire entendre des plaintes*, et Brunechild crut devoir dissimuler elle-même son ressentiment. Rauching , avec les nouvelles richesses qu'il apportait de la Péninsule, revint tranquillement à Soissons exercer son insolente et affreuse tyrannie.
Au printemps de Tannée 586, vers Tépoque du retour de Tarmée austrasicnne , la cour de Metz fut informée de deux événements douloureux et qui n'étaient que trop certains. Ingonde venait de terminer sur les côtes d'Afrique sa vie si courte et si malheureuse, et son fils Àthanagild, enfant de quatre ans, avait seul été conduit à Constantinople. L'époux d'Ingonde ne lui avait pas longtemps survécu : le jour même
t. Il , p. 21). Seulement l'auteur accorde aux Francs une influence, trop grande sur les conquêtes des impériaux.
Nous ajouterons maiuteoant que Grégoire de Tours et Paul Diacre nous parlant de Texpédition de 590. nous déclarent que les Grecs ne prirent, cette fois, aucune part à la guerre, mais qu'ils se bornèrent à des promesses qui ne furent point accomplies. Nous apprenons aussi par ces deux écrivains que le retour des Francs en Gaule, après la guerre de 590 . fut l'effet des maladies épidémiques et de l'affreux dénùment dont ils se virent frappés au milieu de l'entreprise. L'empereur Maurice n'aurait donc pas eu droit de se plaindre si amèrement du départ de ses auxiliaires, et Ghildebert n'aurait pu concevoir contre ses leudes celte vive indignation. dont Maurice nous parle dans une autre lettre. • Displicuisse vohis constat , jussionibus vestris non impletis, Duces fuisse reversos, eosque in vestrâ iracundiâ constitutos. » (Epist, ad reg, Childeb. de eodcm argumento. Ap. D. Bouquet, t. IV. p. 88.)
■ Epist. ad. Childeb, reg, Ibid. p. 88.
de Pâques, Herménegild avait péri victime d'un nouvel aeeès de la fureur paternelle ' .
Les rois d^Austrasie et de Bourgogne résolurent aussitôt d'aller en Espagne venger le sort funeste des deux époux. Mais Contran proposa de conquérir préalablement la province de Septimanie qui était encore au pouvoir des Wisigoths. Cette conquête devait ouvrir plus sûrement aux deux rois le chemin des Pyrénées, et donner à la seule nation des Francs tout Tempire de la Caule*.
Pendant que Childebert et Contran faisaient les préparatifs de leur expédition , Frédégonde , qui avait déjà entrepris de faire périr la reine Brunechild , renouvela sa tentative homicide contre cette princesse et contre son fils Childebert. Elle ordonna de fabriquer deux poignards , dont la lame était sillonnée de plusieurs traits creusés pour recevoir un subtil poison ; elle fit appeler ensuite deux serviteurs de la cour , et leur remettant les poignards, elle leur dit: « Prenez ces » glaives et allez vite près du roi Childebert; vous » feindrez d'être des mendiants , et lorsque vous serez » prosternés à ses pieds , comme pour lui demander » Taumône, percez-lui les deux flancs; Brunechild » qui tire de lui toute sa puissance , tombera enfin » avec lui et je la verrai réduite sous ma puissance.
• C'était le 14 avril 586.— Greg Tur.. Hi^. Fr., I. VUI. c. 28.
* Priùs Septimaniam provinciam ditioni nostras subdile . quae Galliis est propinqua : indignum est enim ut horrendorum Gotthonim terminus usqne in Gallias sit extensus. (L. VIII , c. 30.)
» Si la garde du jeune prince est trop nombreuse pour » que vous puissiez approcher, tuez Brunechild mon 9 ennemie. Si vous mourez dans Taccompiissement » de cette entreprise , je donnerai de grands biens à » vos parents , je les comblerai de richesses et je les » élèverai au premier rang dans mon royaume. Vous, » cependant , mettez toute crainte de côté , et que la » peur de la mort ne fasse pas trembler vos cœurs. » Armez vos âmes de courage et sachez bien que » c^est là une chose qui importe à tout le monde. »*
Pendant que Frédégonde parlait de cette manière , les deux serviteurs , dit Grégoire de Tours , se mirent à trembler, pensant qu'il serait bien difficile d'exécuter un tel ordre. La reine , qui les voyait irrésolus , leur fit boire d'un breuvage préparé ; leur résolution s'affermit, et ils promirent d'exécuter tout ce qui leur était prescrit. Frédégonde leur fit prendre le vase où était la liqueur, en ajoutant : « Le jour où vous exécuterez » mes commandements vous en boirez le matin , elle » vous rendra plus fermes. » Les choses ainsi réglées elle congédia les deux assassins. Mais lorsqu'ils furent arrivés à Soissons , le duc Rauching les fit arrêter ; on les interrogea, ils avouèrent tout, et on les jeta en prison.
Quelques jours après , Frédégonde ne sachant pas si ses ordres étaient accomplis, envoya un esclave pour recueillir les bruits publics et chercher quelqu'un qui pût lui dire si Ghildebert était déjà mort.
" Greg. Tur., Hist. Fr., 1. VIII, c. 29.
Ea arrivant à Soissons Tesclave apprit que les meurtriers étaient retenus dans les fers ; il s'approcha de la porte de la prison , et pendant qu'il causait avec les gardes on Tarréta lui-même. Les coupables furent conduits devant Ghildebert : ils déclarèrent la vérité , et firent connaître que Frédégonde les avait envoyés pour le faire périr. On leur fit expier dans les supplices le criminel dessein auquel ils devaient prêter leur ministère'.
Le complot de Frédégonde donna lieu bientôt, à un bruit étrange : on raconta que le roi Léovigild voulant prévenir les vengeances qui le menaçaient, avait adressé à la reine de Neustrie un message secret pour l'engager à faire périr Ghildebert et la reine Brunechild. La lettre du prince wisigoth , apportée en Gaule par des hommes de condition inférieure , avait été ^urprise , disait-on , par TefTet de circonstances fortuites ; elle avait été lue de Contran et de Ghildebert , et cette découverte , néanmoins, n'avait pas arrêté l'audace de Frédégonde'. Ge récit , comme l'on voit , présente peu de vraisemblance.
L'expédition de Septimanie, entreprise pendant l'été de l'année 586 , fut loin de répondre aux espérances que l'on avait conçues. Récarède , second fils de Léovigild , n'eut pas de peine à défendre les provinces wisigothes contre des armées qui ne connaissaient plus , depuis longtemps, que les excès de l'indiscipline et
' Ibid.
' Ibid. c. 28.
d'une affreuse licence. Mais peu après la guerre de Septinianie une joie vint adoucir les dernières amertumes de la cour de Metz : un fils naquit au roi Childebert (587). L'évêque de Trêves, Magneric, tint Tenfant royal sur les fonts sacrés et lui donna le nom de Théodebert : ce nom laissait toujours un souvenir illustre parmi les Âustrasiens '.
Vers la fin de Tannée précédente Léovigild avait terminé sa carrière. Son fils Récarède, qui lui succéda sur Iç trône, se convertit à la religion catholique, et les Wisigoths ne tardèrent point à suivre cet exemple. Récarède voulut rétablir la paix entre TEspagne et les rois Francs de la Gaule ; dans cette pensée il leur envoya des ambassadeurs chargés de leur promettre son amitié et de leur offrir de grandes sommes d'argent. Contran n'accepta point la paix , mais le prince wisigoth trouva près de Childebert un accueil beaucoup plus favorable. Ses ambassadeurs ayant déclaré en son nom et sous la foi du serment , qu'il n'avait eu aucune part à la mort d'Herménegild , ni aux persécutions exercées contre ce prince et contre son épouse, la cour de Metz se souvint de l'alliance étroite qui l'avait unie longtemps à celle de Tolède ; les ambassadeurs furent reçus avec un affectueux empressement , et après que la paix eut été signée on leur remit pour eux et pour leur maître de magnifiques présents.
Les envoyés de Récarède pensèrent alors qu'ils
' Vivis ad hue meritis Rex (Thcodeberle) in amore luis. (V. Fortunat. 1. H, carm. 12.)
pouvaient, sans trop de crainte, présentera la cour d'Austrasic une autre prière : « Notre maître , direntils , nous a ordonné aussi de vous demander pour lui la main de la princesse Chlodeswinthe , afin que cette union rende plus solide la paix des deux familles. » Childebert répondit : c Nous sommes disposé à faire cette promesse ; mais nous n'osons rien conclure sans Tavis de notre oncle le roi Contran, parce que nous avons promis de ne faire aucun acte important avant d'avoir pris ses conseils. » ' En exprimant une réserve qui était nécessaire, la cour de Metz se montrait sincèrement flattée de la demande du roi d'Espagne.
Cependant la paix était loin, en ce moment, de régner au sein de l'Àustrasie. À mesure que Brunechild augmentait son autorité et son crédit, la haine de ses ennemis devenait toujours plus grande. Brunechild ne l'ignorait pas, et, malgré le coup terrible qui avait déjà frappé le duc Contran Dose , ce seigneur lui inspirait toujours de vives alarmes. « Alors , dit Grégoire de Tours , Childebert voulant venger les injures de sa mère, ordonna de poursuivre le duc Contran et de le mettre à mort. Contran , voyant sa vie en danger, s'enfuit dans une église de la ville de Verdun, espérant obtenir grâce par les prières de l'évéque Ageric qui avait tenu le roi sur les* fonts sacrés. Le pontife alla trouver Childebert, et le supplia en faveur du duc Contran. Le roi, qui ne pouvait refuser de l'entendre, lui répondit : « Que Contran vienne devant nous , et
« L. IX. c. 16.
» qu'il nous donne des cautions, ensuite il compa- » raitra en présence de mon oncle ; le jugement que » celui-ci aura porté nous Texécuterons. » Contran fut conduit près du roi ; il était sans armes, et Tévéque le tenait par les manches de son habit ; il se jeta aux pieds de Childebert et dit : c J'ai péché contre toi et » contre ta mère ; j^ai refusé d'obéir à tes commande- » ments ; j'ai agi contre votre volonté et contre le » bien public ; maintenant je vous prie de me par- » donner les maux que je vous ai faits. » Le roi le fit relever et le remit entre les mains de l'évêque , ajoutant : « Qu'il soit sous ta garde, ô saint prêtre, jus- » qu'au temps où il comparaîtra devant le roi Contran ; » puis il ordonna au coupable de se retirer ' .
Les ennemis de Brunechild ne doutèrent point que cette princesse n'eut résolu de les poursuivre sans pitié. Ursion, Bertfred et d'autres encore tinrent aussitôt conseil , et placèrent le duc Rauching à leur tête. Rauching alla trouver les leudes du royaume de Ghlotaire , fils de Chilpéric ; il assurait qu'il voulait traiter de la paix et convenir de ne plus exercer de pillages mutuels sur les frontières; mais en réalité ils formèrent le dessein de mettre à mort Childebert. Rauching , au nom de Théodebert , l'aîné des fils du roi , gouvernerait les Francs de Champagne ; Ursion et Bertfred prendraient avec eux Thierry, frère de Théodebert, et gouverneraient les autres provinces du royaume. Les seigneurs faisaient entendre aussi contre
» Lib. IX . c. 8,
Brunechiid de terribles projets de vengeanee ; ils voulaient la réduire au néant, comme ils avaient fait pendant son veuvage. En conséquence Rauching, aveuglé par son excessive puissance, et tout fier, dit Grégoire de Tours, du sceptre royal quMl croyait déjà tenir, se disposa à se rendre auprès de Childebert pour exéculer son dessein.
Le roi de Bourgogne fut informé le premier du complot. Il envoya secrètement des messagers à son neveu pour lui faire connaître toute la trame. Childebert ayant pris des informations exactes, reconnut que c'était la vérité, et manda Rauching. Avant de le recevoir en sa présence il donna des lettres à des esclaves, et leur prescrivit de se servir des relais de poste pour aller prendre les trésors de Rauching dans tous les lieux où il en possédait ; ensuite il le fit introduire dans sa chambre. Rauching et Childebert conversèrent sur divers sujets, après quoi le roi ordonna à Rauching de sortir. Comme ce dernier se retirait , deux hommes le saisirent par les pieds et le firent tomber; une partie du corps dépassait le seuil, Tautre était en dedans de la porte ; alors d^autres hommes qui se tenaient prêts, se jetèrent sur lui à coups d^épée ; il mourut sur-le-champ, et son corps fut jeté par les fenêtres. On trouva beaucoup d'or avec lui ; les esclaves chargés de saisir ses trésors trouvèrent dans ses coffres plus de richesses qu'il n'y en avait dans le fisc et les apportèrent devait le roi '. •
• L. IX. c. 9.
Cependant Ursion et Bertfred ne doutant pas que Rauching n'eut exécuté le complot, arrivaient déjà avec une armée ; en apprenant sa mort ils grossirent le nombre de leurs hommes et se retranchèrent dans le camp de Vabre', voisin d'une terre d' Ursion : ils étaient convenus que si Ghildebert les attaquait, ils se défendraient avec vigueur. Alors Brunechild envoya dire à Berlfred : « Sépare-toi de notre ennemi, et nous » te laisserons la vie, autrement tu mourras avec lui. » Brunechild avait tenu sa flile sur les fonts sacrés, et pour cette raison elle voulait lui faire grâce ; mais Bertfred répondit : « Â moins que la mort ne me sépare de lui, je ne le quitterai jamais. »
Pour prévenir le complot de Rauching on n'avait point recouru aux formes régulières de la justice ; la crainte avait probablement déterminé Ghildebert et Brunechild à frapper, d'un coup aussi soudain que terrible, l'auteur de cette dangereuse conspiration. Cet exemple d'un meurtre commandé sans jugement préalable ne devait pas être le dernier; et il est à peine nécessaire de dire combien une semblable manière de punir renfermait de périls, combien elle était opposée au véritable caractère de la justice.
Une pensée avait toujours préoccupé fortement l'es- < prit du roi de Bourgogne : c'était de conserver l'union entre les rois, de maintenir la soumission et la paix au sein des peuples. Il voulut donc se concerter au
' On suppose que ce châleâu était situé dans le canton de Woivre, sur la rouie de Verdun à Mel'^.
plus toi avec Cbildebert pour détruire toutes les causes de division , et il pensa qu'il n'y avait pas de plus sûr moyen de réussir que de soumettre les intérêts de TÂustrasie et de la Bourgogne à Pautorité d'un tribunal dont il ne serait possible à personne de récuser les jugements. Ce tribunal suprême se composerait de seigneurs et d'évéques choisis dans les deux royaumes. Mais Contran désirait, surtout, unir les cœurs par une amitié sincère, et il lui sembla qu'une entrevue entre les deux familles royales pouvait, plus que toute autre chose, établir et fonder solidement une pareille amitié. Contran envoya à Cbildebert un nouveau message pour lui dire : « Ne tarde point d'un moment ; viens, 9 il faut que je te voie. L'intérêt de notre vie et plu- ' sieurs intérêts publics exigent cette entrevue. » Le roi de Bourgogne indiquait en même temps, comme lieu de l'assemblée, la petite ville d'Ândelot, située dans le diocèse de Langrcs, sur les frontières des deux royaumes. Cbildebert se rendit à Andelot avec la reine Brunechild sa mère, la reine Faileuba son épouse, et la princesse Chlodeswinthe sa sœur. Lorsque l'assemblée fut réunie, Contran ordonna de faire comparaître devant lui le duc Contran Bose, que l'évéque Ageric tenait s sous sa garde. Mais ce pontife ne vint pas à Andelot, parce qu'il était convenu que personne ne défendrait le coupable ; que si Contran le jugeait digne de mort^ l'évéque ne pourrait demander sa grâce ; que s'il lui accordait la vie, il s'en irait librement. Les deux rois se consultèrent ; ils reconnurent Contran Bose coupable de diverses trahisons, et ordonnèrent de le mettre à
mort. Gonlran se réfugia dans la maison où élait logé révoque de Trêves, Magneric, qui avait accompagné la cour ; il referma la porte sur lui et sur le pontife, et dit : « Je sais que le roi te fait grand honneur, » et je me réfugie près de toi pour lui échapper, car » les meurtriers sont à la porte* Sache donc que si » tu ne m'arraches de leurs mains, je te tue et vais » ensuite me faire tuer ; sois sûr que nous mourrons » de la même mort , ou que nous vivrons de la même » vie. Mais je sais, ô saint prêtre, que tu as tenu » le fils du roi sur les fonts sacrés et qu'il t'accor-
> dera ce que tu voudras obtenir ; il ne refusera rien .» à ta sainteté : ainsi obtiens mon pardon, ou nous
» mourrons ensemble ; » et en prononçant ces mots il tenait son épée nue. L'évêque, ému de ces paroles, répondit : « Et que puis-je faire si tu me retiens ici ?
• Laisse-moi aller, afin que je puisse implorer la mi-
• séricorde du roi : peut-être qu'il aura pitié de toi. » « Point du tout, reprit Contran, envoie tes clercs
> et tes serviteurs, et qu'ils fassent ce que j'ai dit. » Ceux-ci ne firent point connaitre au roi l'exacte vé« rite : ils lui rapportèrent que l'évêque voulait soustraire le coupable à sa justice. Alors le roi s'écria en colère : « Si l'évêque ne veut pas sortir de la maison, » il périra avec cet artisan de perfidies. »
Magneric envoya d'autres messagers au roi ; mais Contran , toujours plus irrité . ordonna de mettre le feu à la maison. Les clercs brisèrent aussitôt la porte et entraînèrent Magneric avec eux. « Alors, continue » Grégoire de Tours, le malheureux Contran se voyant
> enTÎronné de flammes épaisses, se précipite vers la » porte, répée à la main. Dès qu'il a fait le premier » pas hors du seuil, un homme du peuple lui lance un » trait qui lui brise le front. Étourdi du coup il essaye » de frapper de son glaive ; mais il reçoit une grêle de » javelots telle que les dards plantés dans ses flancs » Tempéchaient de tomber à terre. Quelques-uns de » ses compagnons périrent avec lui , et leurs corps » furent jetés avec le sien dans la campagne. On • trouva dans son trésor une quantité d'or et d'argent, » et beaucoup de choses précieuses. »
Le vingt-huitième jour de novembre (5S7), rassemblée d'Andelot fit dresser par écrit le traité qui devait concilier les intérêts des deux familles royales d'Austrasie et de Bourgogne. Suivant le jugement des seigneurs et des évêques, Childebert abandonnait au roi de Bourgogne les droits qu'il tenait de son père sur un tiers de la ville de Paris. L'importance que l'on attachait toujours à la possession de cette ville est très-digne de remarque. Avec le tiers de Paris Chjldebert cédait encore les villes d'Étampes, de Cbâteaudun , de Chartres et de Vendôme ; mais il reprenait celles de Melun , de Tours, de Poitiers, d'Avranches, de Consorans, d'Aires et de Bayonne.
La reine Brunechild renonçait, en faveur de Contran, à ses droits sur les villes de Bordeaux , de Limoges, de Béarn et de Bigorre, qu'elle avait reçues autrefois à titre de composition , pour le meurtre de sa sœur Galeswinthe ; mais la ville de Cahors, qui faisait également partie de cette indemnité judiciaire, fut rein-
légrée en sa possession. Les concessions mutuelles, que se faisaient les deux cours, ne changeaient rien , d^ailleurs, aux précédents traités qui avaient institué Childebert présomptif héritier du royaume de Bourgogne.
Mais il importait, en même temps, de donner satisfaction aux leudes qui s^étaient vus priver de leurs bénéfices ' ; il n'était pas moins nécessaire de rassurer, par une haute garantie, ceux qui pouvaient craindre, à leur tour, de perdre les leurs, et c'était pour le royaume de TEst qu'une semblable garantie devait être plus particulièrement réclamée. Le traité d'Andelot se termina par un article rédigé tout exprès en faveur des leudes , et qui était conçu en ces termes : ■ Chaque » fidèle, pour ce qui lui appartient par la loi et par la » justice, dans les deux royaumes, ne souffrira aucun » préjudice, mais on le remettra en possession de tout » ce qui lui est dû , et il en jouira tranquillement. y Pour ce qui est des biens accordés par la munifi- >• cence des rois précédents, jusqu'au trépas du roi » Chlotaire I, chacun les possédera en pleine sécurité ; » et tout ce que l'on a enlevé aux fidèles, depuis cette » époque, leur sera rendu immédiatement. * ^
' Nous ne croyons pas nécessaire d'insister beaucoup sur la différence des aïeux (alodes) et des bénéfices. On sait généralement que les aïeux étaient les propriétés réelles et inamovibles, et que les bénéfices étaient des biens accordés par les rois, à titre de récompenses, mais qu'ils pouvaient révoquer s'ils jugeaient que le bénéficiaire s'était rendu indigne de les posséder.
' Greg. Tur. Hist, Fr., I. IX. c. 20. — On remarquera que le
Lorsque Childebert et Brunecbitd furent de re(our en Àustrasie, ils apprirent que Bertfred et Ursion se tenaient enfermés dans la basilique de Saint-Martin, bâtie sur une hauteur près du eamp de Vabre , et qu'ils étaient toujours résolus de n'en point descendre. Le roi envoya contre eux une armée dont il avait remis le commandement à Godegisète , gendre de Lupus , ancien duc de Champagne. Les hommes de Godegisèle ayant tenté sans succès de faire sortir les assiégés de la basilique, mirent ic feu à Tédifice. « Alors, dit » Grégoire de Tours, Ursion prit son épée et sortit. Il » fit un grand carnage des assiégeants, car, de tous ceux » qu'il rencontrait, nul ne restait en vie. Là, périt
> Trudulf, comte du palais, et beaucoup d'autres avec 0 lui. Cependant Ursion, ayant reçu un coup à la » cuisse, tomba et fut bientôt achevé par les hommes » qui se précipitèrent sur lui. Godegisèle se mit alors » à crier : c Que l'on fasse la paix , le plus grand
> ennemi de nos maîtres est mort, laissons la vie à » Bertfred. » En ce moment les gens de Godegisèle avaient déjà quitté le théâtre du combat, ne songeant plus qu'à piller les richesses que les conjurés avaient laissées dans la basilique. Bertfred, profitant de l'occasion, monta à cheval, s'enfuit au galop dans la ville de Verdun, et s'enferma dans l'oratoire qui tenait à la maison de l'évêque Ageric. Mais il parait que Brune-
traité d'Andelot ne stipulait point de garanties pour les bénéfices accordés du temps de Sigebert et de son fils Childebert.
child n'entendil pas que Ton fit grâce au rebelle. En effet, Cbildebert apprenant Tévasion de Bertfred, entra dans une grande colère et dit : « Si Bertfred m'a » échappé , Godegisèle ne m'échappera pas. » Godegisèle intimidé, assembla de nouveau ses gens et cerna l'oratoire. L'évéque voulut prendre la défense du fugitif ; mais les assaillants montèrent sur le toit et accablèrent Bertfred sous les tuiles et le mortier qui recouvraient l'édifice.
Ces terribles vengeances jetèrent l'épouvante dans les esprits. Un grand nombre de seigneurs abandonnèrent ie royaume pour aller s'établir dans d'autres contrées; mais cela ne parut point suffire encore à la tranquillité de Brunechild et de Cbildebert; plusieurs ducs furent privés de leur dignité, et l'on éleva à leur place des hommes dont la foi semblait plus assurée ' .
Dans les premiers mois de l'année 588, Grégoire de Tours se rendit à Metz pour entretenir la cour des intérêts de son église. L'évéque trouva Cbildebert et la reine Brunechild occupés , en ce moment , de deux affaires importantes. Le nouveau roi d'Espagne recherchait toujours la main de la princesse Chlodeswinthe , sœur de l'infortunée Ingonde : la conversion de Récarède à la religion catholique promettait cette fois à l'Austrasie une alliance heureuse , et trop belle assu-
* Multi autem his diebus pertimescenles regem in alias rcgiones abscesserunt. Nonnulli eliam a primalu Ducatûs remoti sunt. in quorum ordines alii succcsserunt. (L. IX, c. 12.)
rément , pour ne point flatter le cœur d'une mère qui était sortie elle-même du sang des Wisigoths.
L'autre soin dont sMnquiétait Childebert, avait pour objet ritalie. L'empereur Maurice, qui avait entrepris de continuer la politique de Justinien, s'attachait, avec une persévérante ardeur, à la pensée d'anéantir la domination sous laquelle les Lombards tenaient la moitié de ritalie; il fondait toujours le succès de l'entreprise sur le secours des Francs d'Austrasie, et ce n'était pas sans un sentiment de regret et d'indignation que deux fois il avait vu les Lombards assez heureux pour fair tomber les armes des mains de leurs ennemis'. Cependant Maurice ne se lassait point ' de renouveler ses instances près de la cour de Metz, et il avait alors dans ses mains un gage précieux qui semblait lui répondre de la foi de Childebert : c'était le jeune Âthanagild qu'il faisait garder avec soin à Constantinople. De leur côté Childebert et Brunechild étaient résolus de s'acquitter enfin des promesses données à l'empereur, et ils songeaient aux préparatifs d'une nouvelle expédition.
Childebert désirait obtenir l'assentiment du roi de Bourgogne au mariage de Chlodeswinthe , et son secours pour la guerre nouvelle qui allait être déclarée aux Lombards. Mais alors quelques bruits défavorables arrivaient de la cour de Châlons à celle d'Austrasie : Contran se plaignait hautement de son neveu et l'accu-
• Epist. ad, Childeh, reg. Ap. D. Bouquet. Rer, Gallic. Script., t. IV. p. 86el88.
sait de trahir sans scrupule ses dernières promesses'* Ghildebert et Brunechild prièrent Févèque de Tours de se rendre près du roi de Bourgogne pour dissiper les fâcheux soupçons que ce prince avait conçus , et pour lui exposer, en même temps, les désirs du roi d'Austrasie. L'évéque Félix fut associé à Grégoire dans cette délicate mission.
Les deux ambassadeurs rencontrèrent le roi de Bourgogne dans la ville même de Chàlons-sur-Saône. Le jour de Pâques , qui était le dix-huitième du mois d'avril , Grégoire et Félix vinrent au palais de grand malin, et donnèrent au roi Tassurance que son neveu Ghildebert n'était point ingrat; qu'il ne voulait trahir en aucune manière la foi jurée. Les soupçons de Gontran parurent se calmer un peu , et il promit son consentement au mariage de Chlodeswinthe et de Récarède. Mais lorsque Félix lui demanda le secours de ses armes pour la guerre que son neveu préparait contre les Lombards, il répondit : « Je ne puis envoyer d'armée en Italie, pour la livrer volontairement à une mort certaine : une contagion cruelle ravage en ce moment cette contrée. >
Ghildebert ne s'arrêta point aux craintes qui paraissaient retenir le roi de Bourgogne, et, la même année, une armée austrasienne franchit les Alpes. Il était rigoureusement ordonné aux chefs de combattre l'en-
' Gontran accusait Ghildebert de retenir la troisième partie de la ville de Senlis qu'il avait cédée par le traité d'ADdelot. et lui reprochait de donner asile dans ses États à quelques seigneurs bien connus poiur être les ennemis de la cour de Bourgogne.
nemi à outrance, et de ne point revenir tant quMl resterait des Lombards dans la Péninsule. Malheureusement pour les Àustrasiens , le nord de Tltalie avait de tout temps présenté les plus grands dangers aux armées étrangères; dsms un pays entrecoupé d'une multitude de rivières et partout hérissé de villes fortes, le succès ne pouvait être assuré qu'au prix d'une habileté extraordinaire et d'une parfaite discipline. Il y eut entre les Francs et les Lombards plusieurs rencontres où les premiers ne trouvèrent que de sanglants désastres (588). Grégoire de Tours ne nous a pas donné plus de détails sur cette seconde expédition dont il signale, en quelques mots seulement, les résultats malheureux'.
Vers le temps où ces événements se passaient en Italie, un coup aussi terrible que mystérieux vint frapper le duc Magnovald qui avait succédé à Rauching dans le gouvernement de la ville et du territoire de Soissons. « Pendant que le roi Childebert, dit Grégoire de Tours , était dans son palais de Metz et qu'il regardait des jeux où un anima] luttait contre une meute de chiens, on fit appeler Magnovald. Il vint, ne sachant pas ce qui se préparait; il se mit comme tout le monde à rire aux éclats, en regardant l'animal se débattre contre ses adversaires. Tandis que Magnovald était tout entier occupé de ce spectacle, un homme , à qui on en avait donné l'ordre ,
' Tantaque ibi fuit strages Francorum . ut olim similis non recolatur(L. IX. c. 25.)
lui déchargea un coup de hache sur la télé. Il tomba mort : son corps jeté par la fenêtre du palais , fut recueilli par ses serviteurs qui lui donnèrent la sépulture. Les richesses de ce seigneur furent enlevées sur-le-champ et apportées dans le trésor royal. •
On ne connut point avec certitude les causes de ce tragique événement. On raconta que Magnovald, après la mort de son frère, avait fait expirer sa propre épouse dans les tourments pour se remarier avec sa belle-sœur, et Ton supposait que ce forfait odieux avait attiré sur lui la vengeance royale. Ces punitions infligées à des crimes sur lesquels la justice n'avait point porté publiquement le grand jour, ne tardèrent pas à répandre dans les esprits la terreur et l'inquiétude : cette triste impression arriva même jusqu'au pape saint Grégoire qui ne craignit point de faire entendre de sérieux avis au roi d'Austrasie^
Les revers que les armées franques venaient d'éprouver au delà des Alpes n'avaient pas découragé Childebert : ce prince ne renonçait pas à l'espoir de laver bientôt son affront et de forcer les Lombards à quitter l'Italie. En attendant ce jour, il se flatta que le moment était arrivé de réaliser l'alliance glorieuse qui devait unir entre eux les royaumes d'Espagne et d'Austrasie (S89). Au moment où l'on allait célébrer
' Benignam se Excelientia vestra suis subjectis scmpor exhibeat. ci si qua sunt. quae ejus animum oITendere vaieant. ea indisaissa non puniat, (Bpist, Gregarit papœ ad Childeb. — D. Bouquet, t. iV, |.. 17.)
la cérémonie des fiançailles de Cblodeswinthe et de Récarède , \ù reine Brunechild , dit riiistorien des Francs, ordonna de fabriquer un bouclier d'une merveilleuse grandeur, et orné d'or el de pierreries. Elle fit faire aussi deux grandes patères également rehaussées d'or et de pierres précieuses. La reine Brunechild destinait ces présents au roi d'Espagne, et elle en chargea un serviteur nommé Ebregisèle, qui avait déjà rempli plusieurs ambassades dans le même pays. Hais le roi de Bourgogne nourrissait toujours contre les Wisigoths les sentiments les plus hostiles , et ce n'était pas sans une expression bien marquée de regret qu'il avait consenti au mariage de Chlodeswintbe avec le fils de Léowigild. Les liaisons de Childebert avec l'Espagne lui causaient le plus vif déplaisir; il ne voyait même dans cette alliance que des périls pour sa propre couronne. Aussi , lorsque Ebregisèle allait porter à Récarède les riches présents de la reine d'Àustrasie , Contran ordonna à ses leudes d'entrer en armes dans la Septimanie, et de ne s'arrêter qu'après avoir refoulé la puissance des Wisigotbs au dedans de la Péninsule'.
Cependant Chlodeswintbe espérait prendre bientôt place sur le trône d'Espagne , et Childebert , de son côté , poursuivait le cours de ses pensées guerrières. Il voulait aller en Italie, abattre de sa propre main la puissance Lombarde, et se montrer aux Francs et aux Espagnols, aux Grecs et aux Italiens, comme le digne
' L. IX, c. 31.
(ils de Sigebert ; TAustrasie semblait même retourner, en ce moment, au temps des Thierry et des Tbéodebert'. Le jeune roi concentra une armée nombreuse vers les bords du Rhin , probablement aux environs de Tancien Argentoratum, que Ton appelait alors Strataburgum (Strass-Burg), peut-être à cause des grandes voies militaires qui arrivaient à cette cité et qui se continuaient vers les Alpes, à travers TAlemannie et la Bavière.
Autharis, informé des grands préparatifs que faisait le roi d'Austrasie, lui envoya aussitôt des ambassadeurs pour lui dire : « Établissons entre nous des sentiments d'amitié, et ne causons pas notre perte mutuelle ; nous te payerons un tribut , et lorsque tu auras besoin de secours contre tes ennemis, nous ne tarderons pas à te le donner. » Avant de répondre, Chiidebert envoya consulter le roi de Bourgogne ; ce dernier jugea que l'avantage d'avoir les Lombards pour tributaires suffisait à la gloire du roi d'Austrasie, et il donna l'avis d'accepter la proposition. Chiidebert fit répondre à Autharis que s'il voulait remplir fidèlement sa promesse, les Francs n'iraient point en Italie. Autharis ne profita de la trêve que pour se mieux préparer à la défense, et le prince austrasien attendit vainement les nouveaux ambassadeurs qui devaient conclure avec lui l'alliance proposée \
Childebertus rcx exercitum commovet, et in italiam. ad debellandam Langobardorum gentem, cum eisdem pergere parât. (L. IX, c. 19.) ' Ibid.
Un soin d'un aoire genre appela aussi dans ce temps Tattention de Cbildeberl. Au mois d'août de la même année (589), les leudes les plus considérables des villes de Soissons et de Meaux vinrent lui dire : « Donne-nous un de tes fils, afin que nous lui obéissions, et que, possédant, comme un gage au milieu de nous, quelqu'un de ta race, nous puissions résister plus facilement à nos ennemis et défendre tes villes avec plus d'ardeur'. > Cette prière était fondée sur de sérieuses raisons. Les Francs établis aux limites occidentales de l'Austrasie se trouvaient comme des gardes avancées contre les Neustriens, et ils avaient à se prémunir chaque jour contre l'agression ouverte ou contre la surprise. Un grand intérêt politique donnait encore, depuis quelque temps, à cette lutte une force nouvelle : Frédégonde cherchait tous les moyens de reconquérir sur ses ennemis l'ancienne capitale de la Neustrie, et elle n'ambitionnait pas moins le suprême avantage d'établir le siège de la domination neustrienne dans la ville de Paris qu'elle espérait obtenir du roi de Bourgogne. Il est facile de comprendre, dès lors, comment la cité de Meaux, dernière limite de l'Austrasie, du côté de Paris, devenait elle-même un champ de bataille pour les deux royaumes. Childebert ac-
' Childeberlus rex cum conjuge et matre suâ infrà terminuin urbis quam Slralaburgum vocant, morabatur. Tune viri forliores. qui in urbe erant Suessionicâ, sive Meldensi. venerunt ad eum dicentes : « Da ngbis unum de filiis tuis ut setuiamus ei, scilicet, ut de progenie tuâ pignm retinentes nohiscum, faciliùs resistentes inimicU, terminas urbis tuœ defemare studeamus, • (L. iX, c. 32.)
cueillit donc avec empressement la demande qui lui était adressée ; il envoya à Soissons Théodebert, Tainé de ses deux fils, avec un nombreux cortège de digni* taires et d'oiiiciers chargés de le servir, comme s'il eût porté le titre de roi.
L'établissement d'une cour austrasienne dans le palais de Soissons, causa à Frédégonde autant d'indignation que de terreur. Elle ne manqua donc point d'exciter la colère et les défiances du roi de Bourgogne contre Ghildebert, et surtout contre la reine Brunechild. Elle représenta à Contran que la Neustrie n'était pas seule menacée, et que l'intronisation du jeune Théodebert à Soissons était le premier pas de Ghildebert vers la conquête de Paris et du royaume de Bourgogne.
Cet événement ne fut pas le seul qui vint porter dans l'âme de Contran un vif sentiment d'irritation et de douleur. A la place des victoires qu'il se promettait dans la Septimanie, ses armées n'avaient éprouvé que de sanglants revers. Il fallait en accuser surtout l'indiscipline de ses guerriers et l'inhabileté du chef qui les avait commandés ; mais, Contran , dans son chagrin , attribuait ses malheurs à Ghildebert, devenu l'ami des Wisigoths, et il fit entendre contre son neveu les plaintes les plus amères. « C'est, disait-il , par la trahison de Ghildebert, qui a fait alliance avec l'Espagne, que mon armée a péri. L'inutilité de mes efforts pour réduire les villes de la Septimanie en mon pouvoir, est le fruit de ses intelligences avec mes ennemis. Il a envoyé son fils à Soissons pour le faire entrer bientôt
dans la ville de Paris et m'ôter mon royaume \ » Contran accusait surtout la reine Bruncchild de donner à Childebert ces mauvais conseils. Persuadé même que celte princesse formait de secrets cotnpiots pour appeler en Gaule les fils de Gondovald et leur livrer la Bourgogne, il donna Tordre de fermer rigoureusement les chemins de ses états à tous les leudes de TAustrasie. Brunechild se justifia par serment des desseins criminels dont elle était accusée , et la bonne intelligence parut de nouveau régner entre Contran et son neveu Childebert*. L'alliance brillante qui devait unir les royaumes d'Espagne et d'Àustrasie fut-elle sacrifiée, en ce moment, à la politique du roi de Bourgogne? on aurait lieu de le croire. Une chose certaine, c'est que les espérances qui avaient souri un instant aux cours de Metz et de Tolède ne furent pas réalisées.
Brunechild avait désarmé les soupçons du roi de Bourgogne, mais les haines violentes qui s'élevaient contre cette reine n'étaient pas encore près de s'éteindre . Pour abattre plus sûrement sa puissance toujours croisfsanté , ses ennemis , peut-être d'intelligence avec Frédégonde, concertèrent un stratagème dont ils placèrent le principal ressort dans le sein même de la cour.
Une confidence directe ou quelques imprudentes paroles firent connaître à la reine Faileuba le secret de celte trame nouvelle. Septimina, gouvernante des
* In hoc Glium suum nepos meus Suessionas dirigit, ut Parisius ingredi facial regnumquo mrum auferat. (L. IX . c. 52.)
' Ibid.
enfants de Ghildebert , devait conseiller au roi d'exiler sa mère et de renvoyer son épouse pour en prendre une autre. Les conjurés espéraient que par ce moyen ils pourraient désormais faire librement leurs volontés, ou tout au moins que la permission leur en serait facilement accordée. Si le roi refusait de suivre ces conseils, on le ferait périr par des maléfices et on donnerait le royaume à ses enfants ; mais on chasserait leur mère et leur aïeule , et ils gouverneraient d'après Tavis de ceux qui les auraient élevés sur le trône '. A la tète des conjurés étaient Sunnigisèle, comte de l'étable, Gallomagne, référendaire, et Droctulf qui partageait, avec Septimina, la garde des enfants du roi.
À la suite de ces révélations Droctulf et Septimina furent arrêtés et livrés à la torture. Ils dénoncèrent Sunnigisèle et Galiomagne qui s'enfuirent aussitôt dans une église. Ghildebert les fit sortir de cet asile sous la promesse de la vie; mais comme ils étaient dignes de punition, ils furent mis en jugement. On iniUgea aux coupables diverses peines, dont le caractère tout à fait romain est digne de remarque : Septimina fut marquée au front d'un fer chaud et reléguée dans la villa de Marilegium* pour y tourner la meule; Droctulf eut les oreilles coupées , et on l'envoya dans une métairie pour travailler à la vigne; Galiomagne et
' Quôd si rex his nolebat adquiescere , ipso maleficiis interemplo. elevatis filiis ejus in rcgnum, repulsâ nihilominus matre eorum et avià. ipsi regerent regnum. (L. IX, c. 28.)
' Aujourd'hui Marlheim» entre Molsheim et Saverne.
Sunnigisèle subirent la peine de la confiscation et de Texil. Grâce aux prières du roi Contran les deux derniers obtinrent peu après leur rappel ; ils furent remis en possession de leur patrimoine, mais on nç leur rendit aucun de leurs bénéfices ' .
Childebert et Bruncchild venaient de triompher du complot ourdi dans leur propre palais , lorsque Frédégonde prouva une fois encore que rien ne pouvait décourager sa haine implacable contre la cour d'Âustrasie : c Un soir que le roi entrait dans son oratoire de Marilegium , ses esclaves aperçurent un homme qui se tenait caché dans Téloignement. Ils lui dirent : Qui es-tu? D'où viens-tu et que fais-tu ici, car nous ne te connaissons pas? Il répondit: Je suis des vôtres. Mais encore plus vite qu'il n'avait parlé on le jeta hors de l'oratoire et on l'interrogea. 11 avoua que la reine Frédégonde l'avait envoyé pour assassiner Childebert, et il ajouta : Nous avons été envoyés au nombre de douze; nous sommes venus jusqu'ici au nombre de six ; les six autres sont restés à Soissons pour tenter de séduire le fils du roi. Pour moi , pendant que j'attendais dans l'oratoire l'occasion de poignarder Childebert, j'ai été tout à coup saisi de crainte et n'ai pu accomplir mon dessein'. »
Sur les aveux de cet homme on arrêta plusieurs de ses complices qui périrent dans les tortures.
Durant le cours de ces derniers événements , un re-
' Ibid. (L. IX. c. 58.) ' L. X, c. 18.
ligieux irlandais , nommé Coiomban , originaire de la province de Lagénie et disciple du monastère de Beanchor , quitta sa patrie pour aller évangéliser les peuples du continent. Childebert le pria d'établir sa demeure en Austrasic , lui offrant de choisir dans son royaume Thabitation qui lui semblerait la plus propice au dessein qu'il s'était proposé. Coiomban , dont la vie monastique s'était formée, à Beanchor, sur celle des solitaires de l'Egypte, désirait une retraite entièrement séparée du bruit du monde , mais qui permit , toutefois , de visiter facilement les peuples de la Gaule et de la Germanie. Après avoir reconnu les diverses solitudes que présentait la longue chaîne des Vosges , le religieux s'arrêta dans une gorge déserte, située vers le midi , et à l'extrême limite de l'Âustrasie , du côté de la Bourgogne. Coiomban avait rencontré dans ce lieu, depuis longtemps abandonné, les débris d'un ancien camp romain qui portail le nom d'Anagrates \ Avec les troncs de sapins abattus dans la montagne , Coiomban et ses douze compagnons élevèrent, dans l'enceinte de la fortification romaine, quelques cellules, et formèrent une petite communauté sous la règle des cénobites de l'Orient, qui était celle do Beanchor' (589)» L'institut d'Anagrates se peupla bientôt de nouveaux solitaires venus de diverses parties de la Gaule , et il fallut alors songer à établir une autre colonie. On ré-
' Aujourd'hui Auegray.
' Kx vHà S. Columbani abb. ab Jonâ raonacho scripU. (Act, SS, Ord. S. Bened,, saec. 2 . p. 5.)
marquait, à huit milles seulement d'Auagrates , mais sur le revers méridional des Vosges, et dans le territoire de la Boui^ogne, une solitude semblable à la première. On la désignait sous le nom de Luxovium, peut-être à cause des sources d'eaux chaudes qu'elle renfermait. On y voyait, comme à Anagrates, les restes d'un établissement romain qui attestaient que ce lieu, aussi , avait été autrefois habité. 11 conservait même encore des traces muettes d'un culte païen : on rencontrait dans les forêts voisines un grand nombre d'anciennes statues de divinités gallo-romaines éparses sur le sol, au milieu des broussailles >.
Le roi Contran céda volontiers aux solitaires d'Ànagrates le camp de Luxovium, que nous appellerons Luxeuil, suivant Tusagc de notre langue. Colomban éleva , au milieu de ses ruines , un oratoire sous Tinvocation de saint Pierre^ et bâtit quelques cellules de bois pareilles à celles d' Anagrates. Il choisit ce lieu pour demeure , et Luxeuil , placé au voisinage de la Germanie , au point de rencontre des royaumes d'Anstrasie, de Bourgogne et de Neustrie , devint le principal institut des religieux irlandais sur le continent* (590).
* lovenitque castrum firmissimum munimine olim... quod prisca tempora Luxovium nuncupabant, ibique aquas calidse. cullu eximio oonslruclae habebanliir. Ibi imaginuin laprdeanim densilas vîcina saltùs densabat, quas cuitu miserabili. rituque prophano vetusta paganorum tempora honorabaot. Ibi residens vir egregius monasteriuju construere cc&pit. (Ibid.)
' ibi oratorium in honoreai 6. Pétri apostoli consiitueales . maosiunculas in quibus commanereni , fecerunt. (Ex vitâ 8. Galli, M. Ad. SS. Ord. S. Bened., sœc. 2, p. 230.)
À répoque où s^élevait sans bruit le monastère de Luxeuil 9 Ghildebert tira de nouveau Tépée contre les Lombards. Il avait renoncé au projet de conduire luimême ses leudes en Italie; peut-être les complots, récemment formés contre l'autorité de Bninechild, avaient-ils persuadé à cette princesse de retenir son fils en Âustrasie. Mais s'il ne pouvait aller en personne prendre sa part de gloire dans cette brillante conquête, il avait choisi du moins les chefs quMl croyait les plus capables d'assurer le succès de l'entreprise. Deux armées, beaucoup plus considérables que de coutume, se formèrent sous le commandement de vingt généraux, entre lesquels on distinguait les ducs Cédin, Olon, Âudoald et Wintrion.
Vers les premiers jours du printemps, les guerriers austrasiens reçurent le signal du départ. L'autorité de Ghildebert n'avait pas été plus puissante que celle de Contran pour établir dans les armées quelque peu de discipline' : les hommes qui allaient à la conquête de l'Italie ne se furent pas plutôt mis en marche, qu'ils se livrèrent au pillage comme s'ils eussent déjà foulé une terre ennemie. Chose que l'on a peine à comprendre, la cité de Metz devint le principal théâtre de leurs dévastations. Mais quand ils curent franchi la cime des Alpes, ils trouvèrent un pays beaucoup
' Âudoaldus verô dux cum Wintrione, commoto CampaniaB exercitu . cùm ad Mettensem urbem , quas ei in itinere sita erat , accessisset» tantas praedas, tantaque homicidia ac caedes perpetravit. ut hostem propriae regioni putaretur inferre. Sed , et alii quoque duces similiter. cum pbalangis suis, fecere. (L. X. c. 3.)
mieux protégé que leur propre patrie. A l'approche ded Francs , Autharis se retrancha dans la ville de Pavie qu'il avait su rendre inexpugnable; les autres chefs lombards s'enfermèrent eux-mêmes dans les diverses places fortes de la Cisalpine , dont ils avaient augmenté avec tout le soin possible les moyens de défense. Une partie de l'armée franque , commandée par Gédin, vint camper près de Vérone ; l'autre division , sous la conduite d'Audoald , déploya ses tentes dans la plaine de Milan. Les chefs austrasiens qui avaient pris position près de cette dernière ville reçurent, quelques jours après, une ambassade envoyée par les Grecs pour les prier d'attendre une armée impériale qui devait marcher avec eux sur Pavie. La conquête de cette ville et la captivité d'Autharis devaient décider en peu de temps du sort de la guerre. Les ambassadeurs, indiquant de la main aux Francs un village qui était bâti au sommet d'une colline, leur dirent: c Dans trois jours , lorsque vous verrez la flamme dévorer ce village et la fumée s'élever au-dessus de cette colline , vous saurez que l'armée des Grecs est arrivée. »
Les Austrasiens attendirent l'espace de six jours et n'aperçurent ni fumée ni troupes auxiliaires. Un semblable procédé de la part des Grecs parut, sans doute, aussi étrange que difficile à justifier. Les Francs étaient venus combattre pour eux et comptaient sur leur secours absolument indispensable dans une guerre de cette nature. Les ingénieurs de l'Orient étaient seuls capables de diriger avec succès l'attaque des places fortes qui hérissaient en grand nombre les provinces lom-
bardes , ci il n'y avait que la flotte impériale qui put fournir à Tarméc Tranque les provisions que ne devaient point lui offrir des campagnes ordinairement si riches, mais où la prévoyante tactique de Tenncmi n'avait laissé subsister aucune ressource. Quelle raison empêcha les Grecs d'accomplir leur promesse? Les historiens ne s'expliquent point à cet égard , mais il serait permis de croire que les généraux de Maurice craignirent que si leurs soldats ouvraient trop facilement à leurs alliés les villes de la Lombardie , ces derniers ne s'y établissent en maîtres superbes et absolus. La politique des Grecs aurait , dès lors , consisté à laisser aux Francs le soin de fatiguer les Lombards , et à venir mettre ensuite la dernière main à la guerre pour en recueillir les fruits d'une manière plus avantageuse et plus sûre. Les Francs se virent donc forcés d'entreprendre seuls la conquête. Âudoald et Wintrion marchèrent sur Pavie, mais ce ne.fut que pour lui donner d'inutiles assauts, pendant que Cédin prenait et détruisait, dans le pays de Trente, quelques châteaux sans importance. Après que les Francs eurent consumé trois mois en vains efforts, le soleil fit ressentir ses plus brûlantes ardeurs : la maladie , de compagnie avec la famine , s'abattit sur l'armée; c'étaient les mêmes fléaux qui avaient ehassé les guerriers de Théodebert un demi- -siècle auparavant. Les généraux de Childebert devaient céder, à leur tour, devant de pareils obstacles, «t reprendre le chemin de la Gaule ; les chefs, comme les simples gens de guerre , étaient réduits à un tel dénûment , que plusieurs , pendant la retraite , furent
obligés de vendre leurs armes et leurs meilleurs habits pour se procurer quelque subsistance'.
Cependant Autharis avait eu lieu de reconnaître que la domination lombarde, en Italie, ne serait jamais assurée tant qu'elle aurait les Francs pour ennemis , et il jugea qu'il fallait, au prix même d'un grand sacrifice, acheter l'amitié de Childeberl. U envoya donc sur-le-champ demander au roi d'Âustrasie une paix définitive, pour laquelle il lui offrait de nouveau un tribut annuel de douze mille sous d'or ; indépendamment de ce tribut, les Lombards s'engageaient à fournir aux Francs un contingent de guerriers pour les aider dans leurs entreprises. La mort d'Autharis, arrivée au commencement du mois de septembre, suspendit tout à coup les négociations ; mais le roi de Bourgogne s'était montré favorable à la paix , et Childebert, de son côté, n'avait point paru éloigné d'y souscrire , si les Lombards consentaient sincèrement à devenir tributaires de l'Austrasie*.
On attendait toujours l'élection du nouveau roi des Lombards, lorsque au mois de mai 591, on apprit
' Per très ferè menses Italiam pervagantes, cura nihil proficerent. neqiie se de inimicis ulcisci possent eô quôd se in locis communissent firmissimis; neque regem capere,... qui se infrà Ticinenses munierat muros. infirmatus, ut diximus. aërum intemperanllâ exercitus. ac famé adtritus, redire ad propria destinavit... Et sic regredienies ità famé conficiebantur ut priùs et arma et vesliraenta ad coëmendum cibum demerent. (Greg. Tur. , Hist. Fr., 1. X. c. 3.)
* Grégoire de Tours place au mois de novembre de celte année S90. la condamnation d'Egidius , dans une assemblée synodale convoquée à Metz par Cbiidebert.
que ce peuple avait élevé , sur le trône , Agilulf , duc de Turin, et bavarois d'origine : la reine Tbéodelinde, veuve d'Âutharis , Tavait désigné au choix de la nation, en lui donnant sa main. Àgiiulf consentit à payer, au royaume d'Âustrasie, le tribut annuel de douze mille sous d'or, offert par Autharis, et, à celte condition, Childcbert signa avec lui une paix perpétuelle'.
Ainsi Tempereur Maurice voyait compromettre les hautes espérances qu'il avait formées sur le royaume Lombard d'Italie, et ce ne fut pas sans un surcroit d'irritation que sa politique envisagea le traité par lequel Agilulf rendait à la nation des Francs un hom* mage si flatteur. Les rapports de la cour de Constantinople avec celle d'Austrasie prirent dés lors le caractère de la plus hostile froideur. Quelle fut d'autre part la destinée du jeune Athanagild? C'est une circonstance sur laquelle les écrivains ne nous ont transmis aucune lumière. 11 parait bien certain que la liberté ne fut point rendue au fils d'Ingonde , et que sa famille dut renoncer pour toujours à l'espérance de le posséder au milieu d'elle.
Lorsque Ghildebert signait avec les Lombards une paix glorieuse , ce prince entrait dans cette fleur de jeunesse qui donnait à un roi franc le caractère du commandement et de l'autorité; son nom imposait déjà partout le respect et la crainte. L'administration publique , aussi vaste que hardie , était alors dans tout son éclat , et les intérêts qui dépendent de la loi com-
' P. Diac. . De gestis Langob,, 1. III, c. 33.
mençaient, eux-mêmes, à préoccuper d'une manière sérieuse Tattention du gouvernement austrasien.
Le soin de la sécurité publique paraissait demander, en premier Heu , le secours d'une loi plus vigilante et plus efScace. Depuis plusieurs années, en effet, le crime et la violence, favorisés par une longue suite de guerres civiles, s'accroissaient chaque jour, et trop souvent la séduction , plus encore que l'ombre de la nuit, leur prétait un abri assuré \ Childebert, voulant opposer au mal une barrière nouvelle , proposa à la cour de Neustrie d'établir , dans toute l'étendue des deux royaumes , des magistrats de police choisis avec soin pour veiller à la sûreté générale \ Les comtés fu-
* Paclum pro ténor t pads dominorum Childeberti et Chlotarii regum circà annum 593. (Baluze , t. I , CapituL, p. 113. — D. Bouquet, t. IV, p. 15. — Diplmnata, Chartœ epistolœ, nouvelle édition publiée par M. J.-M. Pardessus, membre de l'Institut. Paris, 1843.) — Loi salique, titre LXXl du texte de Wolfenbiiltel, publié par J.-G. Eckhart, par D. Bouquet, t. IV. p. 162, et par M. J.-M. Pardessus, Paris. 1843. Ce titre, qui mentionne la création des cerhfaines et le but que l'on se proposait dans cette institution, est attribué, en premier lieu, à Childebert II. Il faisait bien certainement partie de la convention formée entre Childebert H et Chlotaire II pour le maintien de la paix publique dans leurs états. On le retrouve aussi dans le décret promulgué vers le même temps par Chlotaire. dans le royaume de Neustrie. Le chapitre 1 7 de ce décret reproduit l'expression tenore pacis qui sert de titre à la convention passée entre les deux rois.
' Le décret promulgué par Chlotaire II, à la suite de la convention faite avec Childebert II . pour le maintien de la paix publique {pro tenore pacis) porte . dans un manuscrit cité par Jérôme Bignon . le texte suivant :
■ Pro tenore pacis juberous ut in truste eledi centenarii po-
rent alors divisés en districts appelés centaines, et ces districts se subdivisèrent, à leur tour, en dizaines. Cette organisation , toute nouvelle pour la Gaule, était empruntée à Tadministration militaire et judiciaire des Wisigoths , qui en avaient pris le modèle dans la constitution de Tarmée romaine*. Les centeniers et les dizainiers, placés sous Fautorité des comtes et de leurs vicaires, devaient exercer, de jour et de nuit, une surveillance préventive , ne tolérer dans retendue de leurs cantons respectifs aucun homme dangereux ou suspect. Indépendamment de Taction personnelle du magistrat , et pour donner à cette police un effet plus général et plus constant , la loi imposa aux habitants de la centaine une solidarité qui leur faisait , à euxmêmes , de la vigilance une rigoureuse nécessité.
Si un meurtre s'était commis dans la campagne, sans que le meurtrier eut été d'abord connu et arrêté, le corps de la victime demeurait exposé en public pendant sept jours, et les habitants des deux villages les
• nanlur pro quorum fide atque sollicitudine pax praedicta sen'elur.
• Et quia propitiante domino inter nos (Childeberlum et Chlotanum) t germanitatis cbaritas indisrupto vinculo custodiatur. cenlenarii ■ inter communes provincias licentiam habeant latroncs persequi. ■ (D. Bouquet, t. IV. p. 114.)
Les centeniers et les dizainiers, chargés de prévenir ou de réprimer les délits, exercèrent aussi les fonctions de juges dans les causes d'un ordre secondaire. Ils tenaient des plaids deux fois par mois, et. comme signe de l'autorité militaire qu'ils réunissaient à l'autorité civile, un bouclier devait toujours être suspendu près du tribunal où ils rendaient leurs jugements.
• Voir la Loi des Wisigoths, livre 11 . titre 26 ; livre IX, titre 2.
plus voisins dur théâtre du crime devaient , dans les quarante jours suivants , livrer le coupable entre les mains du comte , ou déclarer par serment qu'ils n'avaient pu le découvrir. S'ils manquaient à l'une et à l'autre de ces deux obligations, ils étaient tenus de payer à la famille du mort l'indemnité exigée par la loi ' .
Lorsqu'un vol était légalement constaté, le centenier et les dizainiers devaient immédiatement rechercher le voleur ; ils pouvaient requérir main-forte de tous les hommes de la centaine , et quiconque leur refusait son secours était puni d'une amende de six sous d'or. Si le coupable n'était point découvert , la victime du délit avait droit d'exiger du centenier le prix intégral de l'objet volé. La centaine était tenue aux frais de la restitution \
Les lois qui regardaient la sécurité générale ne furent pas les seules que le gouvernement de Childebert prit soin d'améliorer. La propriété territoriale reçut des garanties nouvelles^ ; la transmission de l'héritage fut réglée par des principes plus justes et plus conformes au vrai droit. On ne peut s'empêcher d'être frappé de l'intérêt que la famille, considérée dans son ensemble ou dans chacun de ses membres , parait avoir inspiré au législateur. C'est le sentiment de la justice, en même temps que l'esprit de la législation romaine,
' Lex salica, titre LXXV. texte de Wolfenbuttel.
* Decretio Childeherti II, ad ann. 595. — Decretio Chîotarii II, cîrcà eumd. ann. . D. Bouquet, t. IV, p. 111 . 114. — Baluze , Cajntul.,U 1, p. 17, 19.
^ Decretio Childeherti II régis, ad ann. 595.
qui se mêle toujours davantage aux vieilles coutumes du peuple franc. Aussi voyons-nous l'action de la loi s'appuyer beaucoup plus sur les formalités qui remplacent la violence ; elle ordonne plus fréquemment Fintervention du magistrat, et fait prévaloir plus souvent Fautorité du témoignage légal dans ses jugements *.
La cour d'Austrasie était toujours une école de jurisprudence et d'administration : elle avait commencé, on s'en souvient, dès le règne de Thierry, et, après avoir vu marcher à sa tête les Kunda, les Gog, les Lupus, elle comptait parmi ses plus illustres représentants le maire Florentianus , le chancelier Claude, le comte du palais Romulf, le secrétaire Asclépiode, le duc Gondulf qui semblait partager avec Florentianus la première place dans Festime de Ghildebcrt. A cette école se formaient, comme par le passé, les jeunes seigneurs qui avaient étudié d'abord les éléments des sciences et des lettres. Deux enfants , unis déjà peut-être par un sentiment d'amitié réciproque , se préparaient , dans ce temps même , à recevoir bientôt cette seconde éducation : Fun était Romaric, Qls de Romulf, comte du palais; Fautre, nommé Arnulf, avait pour père Buotgise, riche seigneur de FAustrasie*.
Lorsque Ghildebert et Brunechild exerçaient dans le royaume de l'Est cette grande puissance, leur autorité sur les peuples tributaires n'était ni moins ferme ni
> Voir sur cette nouvelle législation la note correspondante à la fin du volume.
' \ita S. Arnulfi, Mettens. episc, apud Bolland, XVi die julii.
moins active. Ces peuples s'étendaient, comme au temps de Théodebert , depuis les bords du Danube jusqu'aux rivages de la mer Baltique ; depuis la Bavière jusqu'au pays des Warnes , qui n'avait pas cessé lui-même de reconnaître sa dépendance'. Ghildebcrt avait formé, aussi , avec les nations voisines de glorieuses et utiles relations. L'Espagne était uiie puissance amie; les Lombards payaient un tribut, et les Anglo-Saxons de la Grande-Bretagne entretenaient, par les côtes de l'Océan et par le Rhin , des liaisons commerciales avec le royaume d'Âustrasie.
Le palais de Metz, où venaient affluer les hommes de tant de contrées diverses , ofl'rait toujours^le spectacle d'un mouvement animé et d'une pompeuse magnificence. On y entendait les différents idiomes, on y voyait les costumes particuliers de chaque peuple. Le seigneur franc avait lui-même conservé les anciennes formes du vêtement national : il portait, comme ses ancêtres , la braie , le justaucorps et la saie qui était une espèce de manteau à larges manches noué par une agrafe sur la poitrine. Mais l'homme d'une condition un peu élevée apportait à cette mode des temps antiques une recherche et un luxe que n'avaient pas connus les Francs du Rhin et du Wahal. Il avait adopté, pour les circonstances solennelles, pour les jours de fête, la brillante couleur de l'écarlate que d'élégantes broderies d'or rehaussaient de leur éclat. Sa chaussure même , qui montait en forme de bottines
' Fredeg., Chronic , c. 15.
hautes retenues par de longues courroies entrelacées autour de la jambe, était ornée de dessins de Gl d*or qui en faisaient une véritable parure*. Un riche ceinturon soutenait son épée dont la garde était ordinaire* ment incrustée de pierres précieuses. Cependant , au milieu de cette foule de leudes ou d'étrangers qui se pressaient , en certaines occasions autour du roi , les grands dignitaires de Tétat se faisaient aisément re* connaître à leurs précieux vêtements de soie , et au large ruban qui tombait en écharpe de leur épaule gauche , comme la marque des hautes fonctions dont lis étaient chargés'.
La cour de Metz ofTrait cet aspect iinposant lorsque, vers la fin de l'été de Tannée 592, le prêtre Fortunat se retrouva au milieu d'elle. Fortunat venait prier Childebert de sanctionner les vœux de l'église de Poitiers qui avait élu pour évéque le prêtre Platon, archidiacre de l'église de Tours \ L'ancien hôte de Sigebert fut accueilli avec beaucoup de distinction, et obtint, sans peine , la faveur qu'il sollicitait. Le calme majestueux et inaccoutumé qui respirait en ce moment dans le royaume de l'Est, ne devait pas laisser, à ce qu'il semble , de frapper son esprit. Tout en faisant la part de l'exagération naturelle au style de la louange , il serait permis de voir dans le nouvel hommage poétique
* Vîta Caroli, if., à monacho Sangallensi . 1. 1, c. 36. — Fredeg., Chrome. , c. 25.
' Fredeg.. Ejntom., c. 59.
' Y. Fortunat., 1. X, carm. 9. 17,
dont le prêtre de Poitiers voulut honorer les tnattred de TAustrasie, un reflet du tableau imposant que présentait le règne de Ghildebert. « S'il m'était donné, disait le poète , de célébrer la gloire de nos rois , ni le jour ni la nuit ne me sufGraient à montrer tout un peuple en suspens , pour ainsi dire , à la voix de ses maîtres , et attachant sur eux, à toute heure, ses regards obéissants. Un règne tranquille, source de paix publique , voilà le plus illustre de vos bienfaits. Au sein de vos états s'élève une puissance auguste, vénérée du monde entier : elle est le glorieux appui sur lequel repose la félicité de la famille et celle de la patrie .' »
Fortunat, jusqu'alors, avait seul consacré dans ses vers quelques souvenirs aux rois et aux chefs puissants qui, depuis un siècle, dominaient sur la Gaule. L'his*toire de la nation franque n'avait eu aucun interprète ; nul ne s'était senti le courage d'en rechercher et d'en écrire les événements. Mais, en ce moment, ainsi que Fortunat le fit savoir, peut-être, à Childebert, l'évéque de Tours , Grégoire , composait une histoire ecclésiastique et civile du peuple franc. Le studieux écrivain, remontant jusqu'aux exploits de Chlodion dans la Gaule, se proposait de continuer ses récits jusqu'à l'époque même où il avait pris la plume pour les transmettre à la postérité.
Après avoir rempli la mission dont il était chargé , Fortunat quitta le palais de Metz pour aller visiter les amis qu'il avait conservés en Austrasie*. Pendant son
' Jbid.. carm. 8. — * Ibid.. carm. 9.
absence , Childebert se rendit au château royal d^ÂO'* demach , ancienne forteresse romaine bâtie sur les bords du Rhin , un peu au-dessous de Goblentz ; il devait passer dans cette résidence la saison d^automne qui commençait alors. Avant de partir, Childebert avait commandé de donner à Fortunat, quand il serait de retour à Metz , un navire de voyage pour le transporter à Ândereach, où il retrouverait la cour*.
Comme autrefois le poète Âusone, Fortunat descendit le cours de la Moselle dont les rives hospitalières, qui l'avaient reçu au moment de son exil, réveillaient dans son âme délicate et sensible Témotion des premiers souvenirs. Les riantes villas, aux toits fumante, passent devant ses yeux, et bientôt Tantique cité des Trévires lui découvre ses murs imposants. Il revoit , avec un religieux respect, la célèbre métropole, et admire de nouveau ses vieux palais dont les ruines même attestent la grandeur du peuple dont ils ont été Touvrage \
Trêves , à son tour , fuit loin derrière le voyageur. La scène change alors devant lui: sur les bords de la Moselle commencent à s'élever des masses de collines dont les flancs escarpés et pierreux pendent, sur le fleuve, en précipices. Là, toutefois, ne régnent point la stérilité et la solitude. Qui le croirait? ces arides et pâles rochers portent, sur leur front sourcilleux , une vigne fertile dont les pampres enlacés à
* Musellam hînc jubeor percurrere navita remo (Ibid.).
• Ibid.
des appuis plantés régulièrement étalent aux yeux la pourpre foncée ou l'ambre de leurs trésors. Le vendangeur, suspendu lui-même au-dessus de Fabime, détache la grappe mûre en faisant retentir les airs de sa bruyante allégresse*. Ce tableau récrée les yeux de Fortunat ; mais , en même temps , un autre genre de plaisir charme son oreille. Par une attention toute royale, les maîtres de TÀustrasie ont placé au nombre de ses compagnons quelques-uns des plus excellents musiciens de leur cour. Pendant que le navire glisse sur Tonde, le son des harpes et des flûtes accompagne, tour à tour , un chant poétique ; les échos des rives voisines semblent répétera Tcnvi ces doux accords'.
Le Rhin n^est plus éloigné. Déjà on voit s'ouvrir , au milieu des roches vineuses de la Moselle, le port
Uodique prospicimus miDitantes vertice colles. Nubila quo penetraos surgit acuta silex.
Cauiibus insertis densantur ordine vites, Âtque supercilium régula picla tegit.
Inde coloraias decerpit vinitor uvas, Rupibus adpensis pendet et ipse legens.
Ne tamen ulla mihi dulcedo deesset eunti, Pascebar musis, aure bibente melos.
Vocibus excussis pulsabant organa montes. Reddebantque suos pendula saxa tropos.
Laxabat placidos aerea lela susurros, Respondet cannis rursùs ab alpe frutex.
Quo recreet populum hoc exquirit gratia regum.
(Ibid.).
4e la Contriia\ que remplit une multitude de bateaux scHidement construits , et dont les larges flancs contiennent les productions de la Gaule et de la Germanie. Ge lieu présente aux regards de Fortunat un aspect qui témoigne de Timportanoe qu'il eut jadis, et dont il garde encore une image. C'est là , en effet , que viennent se réunir en passant les marchands ou les voyageurs qui arrivent chaque jour des pays étrangers ou de Tintérieur du royaume. Le poète va se mêler lui-même quelques moments à cette foule active qui se renouvelle sans cesse; le grand fleuve le reçoit ensuite sur ses eaux écumantes et le porte rapidement jusqu'au terme de son voyage.
La perspective des amusements et des plaisirs n'a pas seule atliré la cour austrasienne sur les bords du Rhin. Fortunat retrouve à Àndcrnach l'élite des seigneurs et des jurisconsultes du royaume. Ils rédigent des lois , traitent les affaires générales et celles , en particulier, qui intéressent la nation des Ripuaires. A leurs graves occupations s'entremêlent toutefois les délassements que ces lieux peuvent offrir. Tantôt Childebert ordonne une chasse dans les forêts voisines; tantôt, sur les terrasses du palais, au milieu de sa famille et de ses serviteurs , il prend plaisir à voir lancer le filet qui ramène captif et bondissant le saumon des mers , habitant étranger des eaux du Rhin. Vers le soir la table royale assemble cette compagnie nombreuse de sei--
' On suppose que c'était la petite rivière de la Condta qui se jette dans la Moselle, non loin de Coblentz.
gneurs, d'amis, d'étrangers que diverses causes retiennent à la cour*.
Ce fut dans les derniers jours de Tannée 592 que Fortunat quitta le château d'Àndernach pour retourner à Poitiers. Le commencement de Tannée suivante devait être marqué par un grave événement : la mort du roi Contran , arrivée le vingtrhuitième jour de mars 593 , plaça, dans les mains de Childebert, le royaume ^ de Bourgogne*. Vers le même moment la ville de Sois- If sons retourna sous la domination de Chlotaire II , soit que le dernier roi de Bourgogne eût exigé cette restitution de la part de Childebert , soit que Frédégonde , par une heureuse audace, fût parvenue à ressaisir Tancienne capitale de la Neustrie. Cependant la balance n'était plus égale entre Childebert et Chlotaire , entre Brunechild et Frédégonde. Une des premières pensées de la veuve de Sigebert fut de se venger enfin des attentats de son implacable ennemie , et de faire de la Neustrie vaincue un troisième royaume pour Childebert. Suivant ses conseils le roi appela aussitôt sous les armes les guerriers d'Àustrasie et de Bourgogne, auxquels vint se réunir le contingent nombreux des auxiliaires d'Outre-Rhin. A la tête de cette triple armée Childebert plaça les ducs Gondebald et Wintrion , seigneurs de la province de Champagne.
« Retibus inspicitur quo Salmo fascc levatur,
£t Dumerat pisces. cùm sit in arce sedens
Rex. Favet, immensâ resilit dùm piscis ab undâ.
PraeseDtatur item mensas Rheni advena civis.
' Fredegarii, Chronic, c. 14.
En Neustrie les préparatifs de la défense furent proportionnés, sans doute, à la grandeur du péril. Mais rhistoire de Grégoire de Tours nous fait ici défaut, et la chronique de Frédégaire , avec sa concision habituelle , se contente de mentionner en deux mots une lutte qui pouvait décider de Texistence d'un royaume. L'auteur anonyme des Gestes des Francs, qui écrivait un siècle après Frédégaire , nous raconte cet événement avec des circonstances empreintes , il est vrai , d'une couleur romanesque, mais où Ton pourrait voir la tradition conservée parmi le peuple neustrien auquel semble avoir appartenu Fauteur de cette narration.
« En ce temps-là , dit l'écrivain anonyme , les Aus- » trasiens, les Burgondes et les auxiliaires d'au delà » du Rhin se réunirent en grand nombre. Avec leurs » patrices Gondebald et Wintrion, ils traversèrent » la Champagne et arrivèrent sur le territoire de Sois- » sons où ils flrent le ravage. A cette nouvelle Frédé- » gonde, Landerik et tous les autres chefs des Francs 2> neustriens rassemblèrent leur armée. Frédégonde » vint à Brinnacum ' et fit beaucoup de présents aux » hommes de guerre , les exhortant à combattre avec x> courage contre l^urs ennemis. Comme elle voyait » que l'armée des Austrasiens était immense, elle » réunit les chefs neustriens et leur donna le conseil » suivant : Levons-nous pendant la nuit , et , prenant » avec nous des lanternes , marchons contre nos en- » nemis. Pour que leurs sentinelles ne puissent nous
* Braine, près de Soissons.
» voir, les hommes des premiers rangs porteront » dans leurs mains des branches d'arbres ; des son- » nettes seront attachées au cou de leurs chevaux.
V Aussitôt que le jour paraîtra jetez-vous sur cette » armée; peut-être serez-vous vainqueurs. Le conseil » plut , et le jour du combat fut désigné : on devait » livrer bataille près du bourg de Trucciacum^ sur » le territoire de Soissons. Suivant l'avis qu'elle-même » a donné , Frédégonde se lève pendant la nuit : on » prépare les armes , on prend des branches d'arbres,
V on monte à cheval et on arrive à Trucciacum. La » reine portait son (ils Chlo taire dans ses bras. »
Les Francs avaient encore la vieille et barbare coutume de boire le vin ou la bière jusqu'à l'ivresse, surtout les veilles de combat. Chez eux aussi s'était conservé l'usage d'attacher des clochettes au cou des animaux que l'on abandonnait dans les pâturages; s'ils venaient trop à s'écarter , on en était averti par le son de l'airain'.
« Lorsque les hommes qui faisaient la garde autour 1» du camp austrasien aperçurent les branches d'arbres » et qu'ils entendirent le bruit des sonnettes, Tun d'eux » dit à son voisin : Hier ce lieu n'était-il pas une » plaine? d'où vient donc que nous y voyons aujour- » d'hui des forêts ? Mais le dernier se mit à rire ,
* L'abbé Le Beuf a pensé que Trucciacum, appelé aussi Truccia et Truecum, pouvait être Droissy, dans leSoissonnais. L'opiDion d'Adrien de Valois, qui croit reconnaître Trucciacum dans le village de Troucy, également situé près de Soissons. parait mériter la préférence.
' Âimoini, Hist. Franc, lib. 111. — Lex Bajuvariorum. Til. XI.
» disant : Tu as bu avec excès , et maintenant tu dé^ » raisonnes; n'entends-tu pas que ce sont les cIo<- » chettes de nos chevaux qui paissent le long de cette » forêt? Pendant ce temps le jour vint à paraître; » les Neustriens se précipitèrent sur les Austrasiens ^ » au son des trompettes , et en exterminèrent la plus » grande partie ; les hommes tombèrent en foule, de-^ » puis le plus petit jusqu'au plus grand. Gondebald et » Wintrion eurent peine à fuir; Landerik poursuivit » Wintrion, qui ne s'échappa que par l'extrême vitesse » de son cheval. Frédégonde s'avança jusqu'à Reims , » brûla et ravagea la Champagne, et revint ensuite à » Soissons avec son armée chargée de dépouilles. » '
Si l'on écarte les circonstances fabuleuses qui pa-* raissent avoir été semées dans ce récit, on pourra croire qu'une surprise de nuit fut, en réalité, l'une des principales causes de l'échec sanglant essuyé à Truc* ciacum par les troupes de Childebert. L'auteur des Gestes des Francs attribue aux Neustriens une entière victoire. Frédégaire lui-même reconnaît que les Austrasiens se virent obligés à la retraite , mais il déclare , toutefois , que dans celte rencontre les perles furent grandes du côté des deux peuples. La reine de Neus-* trie n'était pas , en effet, tellement rassurée par sa victoire qu'elle ne cherchât ensuite les plus puissants moyens de conjurer le péril qui menaçait toujours le royaume de Chlotaire.
* Geet. reg. Franc, c. 36.
La défaUe sanglante des Austrasiens et des Bour* guignons à Trucciacum avait déconcerté les projets de Brunechild contre la Neustrie. Obligée de renoncer pour le moment à la conquête brillante dont elle flattait son ambition , la reine d'Àustrasie ménagea une paix entre les deux rois et poursuivit activement les réformes législatives qu'elle avait commencées*.
Childebert, suivant les avis de sa mère^, convoqua, dans la ville dcMaëstricht , pour le 1^^ mars de Tannée S94, une nouvelle assemblée générale de la nation. Le roi d'Austrasie promulgua, contre le rapt, l'homicide, le vol et le brigandage armé, plusieurs dispositions sévères qui menaçaient du dernier supplice, sans possibilité de rachat, quiconque se rendrait coupable de pareils crimes. Cette pénalité rigoureuse était empruntée à la législation romaine où les Wisigolhs avaient déjà eux-mêmes puisé une partie de leurs lois*
Brunechild voulut réprimer aussi les intrigues formées quelquefois pour empêcher le cours de la justice : la complicité du juge, dans ce cas, fut déclarée par la loi un crime capital.
L'année suivante (395), vers les derniers jours du
^ Une loi déjà émanée de Childebert 11. et qui paraît se rapporter au mois de mars 593. c'est-à-dire, au commencement de Tannée où se livra la bataille de Trucciacum. regardait les successions de famille. Cette loi, toute romaine, admettait les petils-Tils à représenter leur père et leur mère dans l'héritage de l'aïeul, pour une part égale à celle de leurs oncles. C'était la première fols apparemment que le droit de représentation ainsi étendu se trouvait consacré dans la législation des Francs. (J.-M. Pardessus, Diplomaia, chartœ, leges, Paris, 1843. t. 1, p. 171 . — Baluze. Capiinlar, reg. Franc , t. I. p. 18.)
mois de février, une autre assemblée réunie à Cologne sanctionna encore quelques lois qui paraissaient un complément indispensable à celles que Ton avait rendues à Andernach et à Maëstricht. Ainsi le législateur prescrivait au juge qui apprenait un vol ou un acte de brigandage de se transporter immédiatement à la maison du coupable et de le faire charger de liens. Il y avait déjà là comme une idée vague du ministère public. La cour d'Àustrasie renouvela en même temps, pour les habitants des cantons, Tobligation de prêter main-forte au juge, sous peine de soixante sous d'or, et Tobligation non moiiis rigoureuse d'indemniser la victime du délit si Ton ne trouvait point le coupable'.
Pendant que Brunechild imprimait ainsi à la loi pénale des Francs-Âustrasiens un caractère nouveau de sévérité , elle donnait aussi à l'autorité personnelle
* Decretio Childeb. reg., ad. ann. 595. (J.-M. Pardessus, Diplomata, chartœ, leges, t. L p. 172. — Baluze, Capitular. reg. Franc, i. 1. p. 18 et 19.) — Conlrairement à l'opinion des éditeurs des Historiens de la Gaule et de la France, M. J. Pardessus allribue. avec Baluze, ce décret à Childeberl 11. roi d'Austrasie. et non à Childebert 1 . roi de Paris. Il est évident que ce monument législatif ne saurait appartenir à Childebert I qui ne posséda jamais Andernach. Maëstricht ni Cologne
Le décret général, publié par Childebert 11, à Cologne. la veille du 1*^' mars 595. renfermait les lois que le prince venait de faire adopter dans cette assemblée même , et toutes celles qui avaient été déjà précédemment promulguées aux plaids d'Ândernach, en 593, et de Maëstricht, en 594. Aussi doit-on lire au paragraphe 1. au lieu de anno vicesimo regni noslri, anno duodevicesimo, c'est-à-dire, la dix-huitième année de noire règne, correspondante à 593.
dont elle s'était revêtue quelque chose de plus absolu et de plus redoutable. Et lorsque au sentiment exalté de sa puissance venait se mêler encore quelque motif de haine, quelque mouvement de colère, alors surtout elle frappait de ces coups violents et inattendus auxquels une justice régulière n'avait point de part et dont le récit glaçait d'effroi tous les cœurs.
Saint Grégoire le Grand, qui admirait d'ailleurs l'esprit supérieur de la reine d'Âustrasie , ne pouvait s'empêcher d'être profondément affligé quand il apprenait que l'équité et. la modération n'avaient point servi de règle à la justice de Childebert. Personne mieux que l'illustre pontife ne pouvait faire entendre à la cour de Metz des conseils de douceur; et, en effet, au mois d'août de l'année 595, le prêtre Candide, envoyé de Rome pour administrer les biens que le Saint-Siège possédait dans la Gaule, fut chargé d'une lettre de recommandation où Grégoire adressait à Cbildebert ces belles paroles :
« Autant la dignité royale s'élève au-dessus de la » condition des autres hommes, autant votre royaume
» s'élève au-dessus des autres royaumes Mais si
B vous voulez surpasser aussi , par vos actions , tous » les autres peuples de la terre, que votre Excellence » se montre bienveillante envers les hommes qui lui » sont soumis. Si quelques actes viennent à l'ofTenser, » qu'elle ne les punisse pas sans les avoir scrupulcu- » sèment examinés'. Vous plairez à celui qui est vé-
' Benignam seExcellentia vestra suis subjectis semperexhibcat: elsi qua suntquae ejusanimumofTcndere valeanl., ea indiscussa non puniai.
» ritablement le roi des rois, e^est-à-dire au Diea » tout-puissant , lorsque vous prescrirez vous-même » de justes bornes à votre puissance, lorsque vous ne » prendrez point pour mesure de ce qui vous est » permis la mesure de ce qui vous est possible. » *
Si Texpédition dirigée contre la Neustrie ne s^était point terminée heureusement , il ne fallait peut-être pas en rejeter la responsabilité entière sur Wintrion qui était regardé comme Tun des meilleurs guerriers de TÂustrasie. Ce n'était pas la première fois, en effet, qu'il avait commandé les armées de Childebert; mais la journée de Trucciacum avait humilié Bruoechild , et cette princesse ne devait que difficilement l'oublier. Ce qui pouvait n'être pas moins funeste encore à Wintrion , c'est qu'il joignait aux richesses et à la puissance une grande fierté de caractère , et qu'il n'en fallait pas tant pour donner à la reine d'Austrasie de sérieuses alarmes.
Alors aussi le duc de Pertois songeait à augmenter l'éclat et la grandeur de sa maison. Père d'une fille unique nommée Chlodeswinde , que nous appellerons Glossindc, suivant l'usage de notre langue, il espérait pour elle une alliance glorieuse. Glossinde, il est vrai , avait manifesté de bonne heure le désir de renoncer aux avantages de sa naissance afin de se consacrer entièrement, dans la retraite, au service de Dieu. Mais Wintrion n'était point disposé à consentir aux prières de sa fille , et parmi les nobles familles
» S. Grcgor., M. Papœ» lib. opisl., v. 6.
qui s'offraient à scm choix, il distingua celle d^iiv jeune seigneur nommé Obolen , propriétaire de vastes domaines dans le duché de Champagne*.
L'usage existait encore parmi les Francs d'envoyer au père de celle dont la main était sollicitée, un sou d'or et un denier. Cette coutume rappelait le souvenir des temps antiques, où l'on ne pouvait obtenir une épouse qu'à la condition de payer une somme d'argent à sa famille. Le consentement accordé, on se faisait une promesse mutuelle, et ensuite l'époux futur constituait à sa fiancée une dot qui devait toujours être proportionnée à sa fortune. Cette dot consistait , pour la majeure partie , en propriétés territoriales : dans les riches familles on ajoutait aux biens immobiliers un cheval de monture avec son brillant caparaçon, des meubles précieux, des robes de fine étoffe, des bracelets et des anneaux d'or\
Wintrion accepta Obolen pour son gendre, et le jour des noces étant arrivé , la 611e du duc de Pertois , couronnée de fleurs et parée de riches bandelettes d'or, fut conduite , suivant l'usage , à la maison de celui qui semblait devoir être bientôt son époux \ Obolen avait
' Ex vitâ, S. Glodesindis, ahh, melt, inter Acta SS. Ord. S. Bened. , saec. 2. p. 1087. — Bolland . t. VI. jul.. p. 211. — Frodoard. HisL eccles. Remens., lib. 11. cap 2.
" Formulœ Llndenhrog, tit. LXXV. — Marculfi formnlarum, lib. II. tit. XV.
^ Grégoire de Tours, au dixième livre de son histoire des Francs, nous parle de ces bandelettes ou rubans brodés d'or qui distinguaient la parure des fiancées le jour de leur mariage. [Hist, Franc, lib. X. c. 16.)
fait préparer un festin somptueux , t^t les invités étaient réunis en grand nombre dans sa demeure.
Le roi Ghildebert apprenant que Ton était sur le point de consommer cette alliance, dépécha un messager pour ordonner à Obolen de venir aussitôt à la cour. Lorsqu'Obolen fut entré dans la chambre du roi, ce dernier lui reprocha avec colère de s'être rendu coupable de plusieurs crimes; sur-le-champ il commanda de le jeter en prison , et après une année de captivité il le fit périr du dernier supplice.
Quels griefs particuliers Ghildebert pouvait-il avoir contre Obolen ? C'est ce que Fauteur du récit ne nous a pas fait connaître. Cette subite et terrible catastrophe persuada plus fortement que jamais à la fille de Wintrion qu'elle n'était pas destinée à vivre pour un époux mortel , et celte pensée fixa irrévocablement son esprit et son cœur.
Le duc de Pertois, néanmoins , demeurait inflexiblement attaché à sa première résolution : il chercha un autre époux à sa fille, et, soit qu'il comptât encore sur l'efficacité de la persuasion , soit qu'il fût décidé, s'il le fallait, à employer la contrainte, il arrêta le jour des fiançailles que les noces devaient suivre de près.
Au moment suprême, et le jour même où elle devait donner une promesse , Glossinde s'échappa de la maison paternelle et se rendit à Metz pour y implorer l'appui du glorieux martyr que l'on y révérait ; elle vint se prosterner et se répandre en prières devant l'autel de saint Etienne, dans l'église cathédrale de la cité.
La fuite de Glossinde, comme cela était naturel, avait jeté dans les deux familles une vive émotion , et rhomroe qui attendait sa promesse , les parents et les amis de cet homme éclataient en reproches, s^écriant avec fureur quMls avaient été indignement trompés. Wintrion se mit aussitôt sur les traces de la fugitive et parvint à découvrir le lieu qui la cachait. Mais comme on n'osait pas , même à Tégard d'un criminel , violer l'asile sacré d'une église, Wintrion fit garder la porte par ses serviteurs, avec l'ordre d'arrêter sa fille dès qu'elle voudrait sortir.
Cependant la grâce que Glossinde sollicitait avec tant de persévérance, lui fut accordée, et elle se retira d'abord à Trêves, près de Rotlinde , sœur de son père, afin d'apprendre sous sa conduite les préceptes et les règles de la vie monastique. De retour à Metz , elle obtint de sa famille une belle et vaste demeure , composée en partie d'anciennes constructions romaines, près de la porte de Scarpone, à l'extrémité méridionale de la cité * . La fille de Wintrion en fit une pieuse retraite pour elle et pour cent jeunes filles des plus nobles familles du royaume \
' Vit3. S. Glodesindis. — Préface du Voyage du roi Henri IV à Metz, par A. Fabert.
' Sainte Glossinde finit ses jours à l'âge de trente ans, après avoir gouverné pendant six ans le monastère qui a reçu depuis le nom de la fondatrice. Elle eut sa première sépulture dans l'église de Saint- Jean et des SS. Apôtres . à côté du duc Wintrion , son père. (Nécrologe de Saint- Arnould.) L'époque précise de sa mort est incertaine : la date de 610. que les auteurs AeV Histoire de Metz ont fixée par conjecture, paraît devoir être avancée de six ou sept années.
Les habitudes de rigueur qui dominaient à la cour àe Metz ne se faisaient pas sans doute sentir avec la même force aux peuples éloignés qui ne relevaient de TÂustrasie que par le tribut qu'ils lui envoyaient chaque année. Cette obligation, toutefois, irritait assez vivement, chez CCS peuples, le sentiment de Torgueil national , et il ne fallait qu'un léger surcroit de mécontentement ou une occasion quelque peu favorable pour leur mettre les armes à la main.
En effet, pendant le cours de Tannée 593, la domination que le roi Théodebert avait étendue autrefois sur les bords de la mer Baltique, reçut une sérieuse atteinte. Les Warnes qui avaient subi, comme plusieurs autres nations, les lois de Théodebert, les Warnes qui avaient eu un moment pour reine la princesse Théodechilde, sœur de ce puissant roi, s'armèrent tout à coup pour recouvrer leur indépendance'. Nous ne savons pas quelle cause particulière détermina cette insurrection aussi soudaine que générale. Ce qui n'est pas douteux, c'est que l'exemple donné par les Warnes pouvait se communiquer rapidement aux Thuringiens et aux Saxons, trop disposés eux-mêmes à la révolte. La cour d'Âustrasie eut donc lieu de craindre un soulèvement universel des nations tributaires établies au nord de la Germanie, et elle se hâta de la prévenir.
Childebert envoya sur la Warnow des forces nombreuses qu'il recruta probablement de guerriers Lom-
' Rappelons que les Warnes occupaient le territoire qui forme aujourd'hui les deux Mecklenibourgs.
— SOJ —
bards, Allemands et BaTarois, à qui Ton promit les plus belles récompenses. L'intérêt de la puissance austra-^ sienne commandait de conserver et de ménager ce pays qui mettait le royaume de TEst en communication avec les mers du nord. On n'écouta que la colère ou la crainte, et on fit au peuple wame une guerre d'extermination qui devait amener en partie sa ruine*.
Au milieu du bruit des armes et des affaires publiques , la littérature ne gardait pas un silence absolu dans le royaume de Cbildebert. Non-seulement For-» tunat, à Poitiers, semait encore autour de lui quelques fleurs poétiques, mais sur les confins de la Bourgogne et de l'Austrasie, au sein d'une profonde solitude, les religieux irlandais donnaient encore quelques moments au culte de la poésie. Colombaa se reposait de ses travaux en versifiant pour quelques amis d'affectueuses exhortations , parées de l'élégance et des grâces d'une imitation classique. Telle est par exemple l'épitre qu'il adressait à Fedolius pour lui témoigner le plaisir qu'il éprouvait à recevoir et à lire ses lettres, et pour le détourner de l'anour excessif de l'or et des richesses.
< Reçois, dit-il , le don bien modeste de mes petits vers , composés seulement de deux pieds , et rendsmoi souvent la pareille que t'impose le devoir. Comme les champs desséchés par le souffle brûlant du midi sont rafraîchis par une pluie bienfaisante , ainsi une page que tu m'auras envoyée fréquemment portera la joie dans mon cœur. Je ne te demande pas de me
* Fredeg., Chrome, cap. 15. — Aimoin., lih. III. c. 82.
faire présent d'un trésor qui pourrait périr ; je ne te demande pas Tor que Favare amasse par une agitation perpétuelle, For qui aveugle les yeux du sage et qui, semblable à la flamme ardente, consume les mauvais cœurs. * '
Colomban rappelle ensuite tous les grands forfaits que Tamour de For a fait commettre dans les siècles passés, et les souvenirs de Tantiquité se succèdent sous sa plume avec autant de rapidité que d'heureuse concision. La Toison d'or, le Jugement de Paris , Pygmalion , Polydore , Amphiaraûs , le corps du mal* heureux Hector vendu au vieux Priam son père, voilà autant de leçons dignes de mémoire. Colomban y ajoute ses propres conseils: « Illustre frère, dit-il , lorsque je t'envoie le petit présent de cette
■ Accipe quaeso Missa fréquenter
NuDC bipedati Laetificabit
Coodita versu Pagina mentes.
Carminulorum —
Munera parva, Non ego posco
Tuque fréquenter Nuncvperitur»
Mutua nobis Munera gazde.
Obsequiorum Non quod avarus
Débita redde. Semper agendo
— Congregat aurum
Nam vetut sBstu Quod sapientûm
Flanlibus austris Lumina cascat
Arida gaudent Et velut ignls
Imbribus arva, Flamma perurit
Sic tua nostras Improba corda*.
* Inter opéra S. Golombani, m Maximâ Bibliothecâ Patrum, Lyon, 1677, t. XII, p. 34.
petite lettre , je t'exhorte à laisser de côté les vains soucis. Cesse, je te prie, d'engraisser tant de coursiers généreux; cesse d'entasser gain sur gain, d'ajouter aux pièces d'or les pièces d'or. »
Colomban, à ce qu'il semble, remettait pour la première fois en honneur les vers de deux pieds généralement abandonnés , et l'on peut remarquer ici comment chez les Irlandais, naturellement poètes , la prosodie latine était l'objet d'une étude particulière. Après avoir prié son ami de ne point s'étonner de la forme nouvelle de ses vers employée autrefois par Sapho, Colomban lui en fait connaître la mesure exacte pour qu'il puisse lui-même s'en servir.
De pieux souhaits terminent la lettre de l'abbé de Luxeuil.
Parmi les hommes dont les vertus et la science honoraient le plus leur patrie, il fallait compter au premier rang l'évéque Grégoire. La ville de Tours, où il avait composé , au milieu des fonctions â^i l'épiscopat, l'histoire du peuple franc, était soumise, on s'en souvient, à la domination de Ghildebert. Vers la fin de l'année 595 on apprit en Austrasie la nouvelle que l'évéque de Tours venait de finir ses jours en paix (17 novembre), à l'âge de cinquante-et-un ans. Prévoyant que dans la suite on ne manquerait pas de vouloir faire un abrégé des ouvrages qui lui avaient coûté tant de recherches et de labeurs, il avait terminé son histoire des Francs par une expresse recommandation de ne rien retrancher de ses diiîérentes œuvres. L'annaliste de la Gaule mérovingienne était
persuadé, avec raison, quMl n'avait rien écrit d'inutile , et que les richesses historiques qu'il léguait à la postérité n'offraient point une abondance superflue. Grégoire de Tours avait conduit ses récits jusqu'au mois d'avril 591. Sa tâche devait être continuée, avec moins de bonheur, par Frédégaire.
/ Ghildebert était dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa puissance , quand une mort prématurée l'enleva dans le cours de l'année 596, à l'âge de vingt-six ans. Il laissait deux fils qui portaient, dans un ordre inverse, les noms des deux premiers rois d'Âustrasie. Suivant la loi établie chez le peuple franc, les fils de Ghildebert devaient se partager ses états. Théodebert, qui était l'ainé, obtint le royaume d'Âustrasie, auquel se rattachaient, d'une part, les pays tributaires d'Outre- Rhin, et, d'autre part, les importantes cités de Tours et de Poitiers, ainsi que l'Auvergne, le Berry, le Limousin , le Rouergue , le Gévaudan , une partie de la ville de Marseille et de la Provence maritime. Thierry, second fils de Ghildebert, eut le royaume de Bourgogne, et, conformément aux intentions de son père, on y ajouta les provinces d'Alsace, du Suntgau et du Turgau, qui furent détachées du royaume d'Âustrasie \ Suivant Frédégaire, Ghildebert avait voulu donner ces provinces à Thierry parce que le jeune prince y avait passé tout le temps de son enfance. Peut-^étre Ghildebert
' Thcudebertus sortitus est Auster, sedem habens Mettensem ; Thcudericus accepit regnum Gunlchramni, in Burgundià. sedem habens Aurelianis. (Fredeg., Chronic, cap. 16.) — Aimoin.. lib. III, c. 63. — Chroniques de Saint-Denis, liv. IV. 10.
avait-il désiré anssi établir dans le partage une plus juste proportion. La succession de Childebert ainsi réglée, la ville de Metz demeura le siège ordinaire de la royauté en Austrasie : celle d'Orléans eut , dans les états de Thierry, le même honneur. Le duc Gondulf , savant jurisconsulte et négociateur habile , remplit à la cour de Metz les fonctions de maire du palais ; un seigneur nommé Wamachaire, aussi distingué par sa généreuse bienfaisance que par ses grandes richesses, administra sous le même titre le royaume de Bourgogne.