CHAPITRE VIII
Décoration de l'église. Portraits des rois et des prélats. Statues des bonnes villes. Trophées militaires.
Sans doute , il ne suffisait pas de satisfaire aux conditions rigoureuses du programme, et d'élever des tribunes pour contenir les spectateurs; il fallait encore que ces conditions, remplies avec art, contribuassent à la pompe de la cérémonie et devinssent pour le temple un ve'ritable ornement.
L'obligation de décorer le temple pour l'inauguration du roi ne peut faire question. Le jour du couronnement est pour tout un peuple la journée par excellence. Dans une telle solennité', l'édifice sacré doit changer sa physionomie habituelle et prendre un air de fête; car quand on y célèbre la première et la plus auguste des fêtes publiques, ce ne doit plus être l'église de tous les jours, et même il s'agit moins de la faire plus belle que de la faire autre. Les Italiens, si délicats sur ces sortes de convenances ,- savent très-bien cela. Leurs temples ont beau resplendir de marbre, de porphyre et dor; dans les cérémonies du genre de celle-ci, ils
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couvrent ces substances pre'cieuses avec des draperies d'e'toffe vulgaire, non pour rendre la basilique plus majestueuse (ils ne le pourraient pas), mais afin de la parer.
Au sacre de Louis xvi, on avait ajusté vers le chœur de la me'tropole une espèce de portique à colonnes accouplées , d'ordre corinthien , dans le stjle romain , saillantes en avant des piliers , sur un arrière-corps. Ce portique entourait le chœur, le sanctuaire et le jubé. L'espace des grands entre-colonnemens, déterminé par l'ouverture des arcades gothiques , déterminait à son tour l'emplacement des tribunes. Un entablement posé sur les colonnes, au niveau de la naissance des arcades, régnait dans le sens de la longueur de l'église; le trône était établi dans le sens de la largeur , et ne consistait guère qu'en trois travées du système général. Chaque tribune se trouvait ainsi surmontée d'une plate-bande, au lieu d'être, comme l'arcade, terminée par un cintre en ogive. Par là , toute proportion était détruite , et les tribunes paraissaient excessivement larges par ra[)port à leur hauteur. De plus , comme l'élévation du portique était à peine le tiers de celle de l'église, l'architecture de celle-ci, se développant de toutes parts, écrasait celle du portique et formait disparate avec lui '.
' Voir la planche n", i.
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Neaurnoins , un luxe prodigieux se déployait dans la décoration; les colonnes étaient de brèche violette, à cannelures dorées ; les bases et les chapiteaux étaient d'orj les moulures, modillons et rinceaux de l'entablement e'taient aussi tailles en or sur un marbre blanc veine. Maigre cette richesse , l'effet ge'ne'ral était mesquin , parce que la disposition était théâtrale. Mais cette disposition n'était pas telle à cause des tribunes, ni parce que les tribunes pouvaient rappeler les loges d'un spectacle. On a vu au précédent chapitie que ces élémens sont dans l'essence du problème et qu'il est impossible de les en écarter. Ce qui rendait théâtral cet appareil décoratif, cest le caractère de la décoration, somptueuse sans gravité, et mieux appropriée à une salle d'opéra qu'à une enceinte consacrée au culte. En distrayant l'âme du recueillement religieux, en la jeportant vers des objets profanes, en introduisant dans une pompe sainte des accessoires mondains, ces préparatifs allaient directement contre leur but. Le contact immédiat des galeries latérales avec le trône n'était })as un moindre oubli des convenances '. Quoique le sacre soit de fait une occasion de rapprochement entre le souverain et le peuple, disons même, une fête de famille, le respect dû à la majesté roj'ale veut qu'il y ait toujours,
' Jotr la planche n". 3.
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même pour l'œil , une distance entre le prince et ses
sujets.
Cependant loin de moi l'ide'e de de'nigrer ce qui eut lieu il y a cinquante ans. Plusieurs emprunts faits aux modèles de l'antiquité et plusieurs beaux motifs originaux prouvent que les architectes ne manquaient ni de science ni d invention. Alors s'ouvrait la nouvelle ère des arts; elle devait être marquée par le retour au goût de l'architecture ancienne , et l'on commençait à y revenir; mais on avait encore peu réfléchi sur l'application de ses principes aux besoins actuels. Au lieu de chercher des inspirations, on copiait; on détériorait ainsi ce qu'on ne savait pas faire valoir, et cette imitation aveugle détruisait les beaute's qu'elle croyait s'approprier. Depuis , la combinaison raisonne'e des e'ie'mens transmis par l'antiquité est devenue l'objet d'un enseignement spécial, et la convenance dans l'emploi des donne'es antiques est une des doctrines qui recommandent l'ëcole moderne. A l'e'poque où Louis xvi fut sacre, le principe avait e'të entrevu , reconnu même; mais on ignorait l'art de l'appliquer; les fautes commises par les architectes d'alors appartenaient donc plus à leur temps qu'à eux-mêmes; elles ont e'claire' leurs successeurs.
MM. Lecointe et Hittorf avaient trop de lumières
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et d'expérience, trop de sagesse et de talent, pour inscrire, à l'exemple de leurs devanciers, un temple romain dans une catlie'drale gothique, et pour faire jurer la colonne à côte' du pilier. Ils se sont attaches au fond du problème j ils l'ont e'tudie de manière à en faire jaillir un résultat qui fût en harmonie avec le stjle de l'église et avec l'esprit de la fêlej ils n'ont jamais perdu de vue cette double convenance.
Pour que leur de'coration décorât re'ellement l'architecture du temple , elle devait avant tout en respecter le caractère, en laisser subsister les lignes et conserver à l'e'difice sa grandiosite'. Il fallait aussi qu'elle s'identifiât avec la ce're'monie même, c'est-à-dire qu'elle fût religieuse et historique, monarchique et nationale, qu'elle eût un air de fête, sans cesser d'être grave, et qu'elle animât la pompe sans l'ëgajer. Les conside'rations déjà développées au chapitre pre'ce'dent ont mislesaichitectes sur la voie. Religion , légitimité, union intime de la nation avec son chef, tel est le dogme politique qu'ils ont tâche' de rendre sensible , et la longue snite des rois qui ont héréditairement occupé le trône des lis , les images des pre'lats qui ont honore' l'église gallicane par leur piété , leur science et leurs vertus , la représentation des principales villes du royaume , de celles surtout qui ont fleuri par le commerce , l'industrie et les artsj tels
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sont les moyens extérieurs dont ils ont fait usage pour réaliser cette abstraction. Ces types ne pouvaient être mieux choisis j ce sont les ele'mens dont se compose pour un Français l'idée de patrie , idée rendue complète par le symbole de Tarme'e à qui est re'servë l'honneur de défendre le territoire sacre. Appuyés sur ces bases fondamentales , MM. Lecointeet Hittorf ont pu donner l'essor à leur imagination , sans craindre d'égarer leur talent. Au dessus des tribunes supérieures ' et au milieu des arcs en ogives habilement conserves , les portraits des monarques apparaissent entoures d'inge'nieux compartimens d'architecture qui rappellent la monarchie. Mais le pourtour de l'église ayant moins d'arcades qu'il n'y a de monarques, il a fallu faire un choix. Huit sont places en deçà du trône, et tous, excepte Clovis, sont pris parmi ceux qui n'ont pas e'te sacrés à Reims; trentedeux figurent au delà , tous sacrés dans cette métropole. C'est cette différence qui a décidé le partage. Les premiers appartiennent aux trois d^^nasties , les autres seulement à la troisième. Ainsi , pendant le sacre , Cha ries x a constamment autour de lui ses nobles aïeux , les princes de sa famille, tandis que le peuple, qui entre pour le couronnement, a sous les jeux, en abrégé, les trois races de ses rois.
' Voir\3L planche n". 2.
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Clovis est à l'entiëe, ouvrant, en quelque sorte, à ses successeurs le temple du vrai Dieu. Vis-à-vis est son fils Childebert. Dagobcrt suit Clovis j Sigebert, roi d'Austrasie , fils de Dagobert , et mis au rang des saints , fait face à son père. Ces quatre souverains repre'sentent la première race'. Leur longue clievelure est le signe d'un pouvoir qui tomba plusieurs fois avec elle sous le rasoir des maires du Palais , comme la vigueur de Samson s'e'vanouit sous les ciseaux de Dalila.
Dépendante de droit , dominante de fait , l'autorité de ces maires croissait et se fortifiait par la faiblesse de leurs maîtres. La loi salique, ne'e parmi les Francs, et depuis gravée dans le cœur des Français ndeux quen du marbre ou du cuivre^ ^ n'avait pas pu encore prendre consistance chez un peuple qui en manquait lui-même.
Une des plus étonnantes familles qui ait joue un rôle dans les annales du monde , la famille des Pe'pin , posse'dait, de père en fils, l'aulorite' rivale de la couronne ^ Tous
' Il n'y a pas lieu de douter que tous les successeurs de Clovis n'aient reçu l'onction sainte. A la vérité, les historiens ne le disent pas en termes précis ; ils disent seulement que Pépin reçut l'onction suivant la coutume ancienne (^secundum morem majoruvi). Mais cela suffit pour établir que l'usage du sacre n'avait pas été interrompu.
* Jérôme Bignon.
^ Sous le titre de Maires du Valais. On pense bien que cet
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avaient bien mérite de la Fiance, «tl'un d'entre eux , de l'Europe entière, en assurant le triomphe de l'Evangile sur l'Alcoran \ La maison qui régnait en apparence étant tombée dans la dei^radalion , l'homme re'ellement di^ne d'occuper le trône s'y plaça et fit oublier qu'il n'était pas ne' pour s'y asseoir \ Dans la basilique de Reims, le portrait de Pepin-le-Bref et celui de son fils Charlemagne sont en regard l'un de l'autre, à la suite des Mérovingiens. En eux est toute la seconde race; il sem-
emploi ne survécut pas à l'usurpation qu'il avait si puissamment favorisée; Pépin l'abolit.
^ Charles-Martel a préservé l'Europe du mahométisme, par la victoire qu'il remporta sur Abdérame, à la bataille de Poitiers.
* Pépin envoya au pape Zacharie deux ambassadeurs (l'évêque de Wurtzbourg et l'abbé de Saint-Denis) pour savoir ce qu'il pensait d'un roi qui était à la vérité appelé roi, étant de la race royale , mais qui n'exerçait aucune puissance dans le royaume , si ce n'est que les actes publics portaient son nom ; qui venait une fois l'an au Champ-de-Mars, pour y recevoir les présens du peuple, assis sur un trône, tandis que le maire du palais, placé devant lui, faisait exécuter les décisions des Francs ; qui, le lendemain de l'assemblée , rentrait dans son palais, pour y rester toute l'année. Le pape répondit fju'il lui paraissait vieilleur et plus utile d'appeler roi celui qui exerçait la puissance dans le royaume , que celui qui , contre la vérité, était appelé roi (^qui rex falsè vocahatur^. En conséquenee et en vertu de l'autorité apostolique, disent les chroniques du temps , le pontife ordonna que Pépin , qui exerçait la puissance royale , fut appelé roi et placé sur le trône ; ce qui eut lieu , disent les mêmes chroniques , par l'onction de l'archevêque saint Boniface , dans la ville de Soissons.
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ble que la nature se soit épuisée à préparer ces deux princes par six générations de grands hommes, et qu'anticipant sur l'avenir, elle ne les ait dote's de toutes les qualités royales qu'aux dépens de leur poste'rite'.
Une autre famille, dont l'origine se perd dans la nuit des temps , plus illustre encore par les services rendus à son pays que par ses ancêtres , grandit et s'ëlève j elle va saisir le sceptre e'chappe à des mains débiles, et, pour la seconde fois, l'autorité passe où est la puissance j un roi remplace des fantômes de rois. Hugues Capet ', fils de Hugues-le-Grand , petit-fds de Robert et petit-neveu d'Eudes , tous deux ducs de France , tous deux ëlusrois, arrière-petit-fils de Robert-le-Fort ', est lui-même ëlu et proclame roi de France en assemblée générale de la nation. Chef de la dynastie régnante, son portrait occupe le fond du sanctuaire j ce monarque paraît dominer sur toute sa descendance. A sa droite et à sa gauche se développe cette longue suite de rois, à qui la France doit le bienfait de la succession régulière et le repos de la légitimité.
' Ainsi surnommé, selon toute apparence, à cause de la grosseur , plutôt qu'à cause de la force de sa tète.
* Appelé par ses contemporains le Machahée de la France. Il se signala contre les Bretons et les Normands, qui, à l'aide de radeaux ou de petits bâtimens, entraient par l'embouchure des fleuves , les remontaient et ravageaient le pays sur les deux rives.
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Tel est, au reste, l'arrangement des portraits, que tous les Bourbons qui ont règne se pressent vers le trône j ils se font face deux à deux , Henri iv et Louis xviii en deçà, Louis xv et Louis xvi au delà, Louis xiii et Louis XIV après eux; ils semblent environner et protéger le siège royal; on dirait qu'ils veillent plus imme'diatement et avec plus de sollicitude sur le monarque nouvellement inaugure'. Un seul prince manque à ce groupe, roi sans avoir tenu le sceptre, mort adolescent dans un cachot, comme une tendre fleur pe'rit étiolée loin des rayons bienfaisans du soleil.
Hélas ! Louis xvii ne pouvait prendre place dans ces rangs , puisque la grandeur royale devait s'y déployer de toutes parts et qu'elle n'exista pas pour lui. Tous les prédécesseurs de Charles x devaient être et sont en effet représentés assis sur le trône , le sceptre à la main , revêtus de la pourpre, dans toute la pompe de la royauté. Chacun de ces augustes personnages est accompagné d'un ou de deux génies , qui portent des emblèmes appropriés aux princes et à l'époque'. L'art n'a pas été
' Charles îx et Henri lîl ne sont pas escortés de génies. Le premier de ces rois a pour attribut une lyre entourée d'un serpent; c'est bien : il aima les arts à la manière de Néron. Près de Henri îll , je vois deux sceptres, celui de Pologne et celui de France ; ce fut déjà trop d'un pour d'aussi faibles mains.
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moins fidèle à la vérité du costume qu'à la ressemblance des traits.
Les nobles eifigies sont peintes sur un fond d'or à couleurs vives et entières , sans tons rompus , sans clair-obscur ni ombres portées, dans le goût des mosaïques qui recouvrent les anciennes églises d'Italie, de Sicile et d'Orient j car ces peintures sont cense'es faire partie de l'édifice'.
' Tous les portraits ont été composés par M. Gosse , qui , aidé de M. Cavelier, s'est livré à des recherches approfondies pour retrouver les traits , le costume , et pour caractériser chaque roi par des emblèmes analogues à son histoire. M. Gosse a peint vingtun de ces rois, sans compter les quatorze qui décorent la salle du banquet. C'est un artiste qui manie la détrempe comme les maîtres de l'art ont manié la fresque; il semble se jouer avec le procédé. Dans plusieurs de ces peintures, et notamment dans les portraits des derniers Bourbons, il a porté l'effet du relief au plus haut degré possible. Mais ce qui, partout ailleurs , serait le sujet d'un éloge, doit devenir ici l'objet d'une critique, non pas sans doute sous le rapport de l'exécution, qui est admirable, mais eu égard à la convenance religieuse et à l'effet architectural qu'indique la conception de l'ensemble. Entraîné par la verve de son talent, le peintre a perdu de vue qu'il avait à imiter un type consacré , d'où l'effet est banni et doit l'être ; car la mosaïque étant une peinture de pierre, l'excès du relief en ferait craindre, jusqu'à un certain point, la chute matérielle, et par là nuirait à l'illusion. Je crois donc M. Gosse plus fidèle au caractère typique dans ses portraits de la première race, réellement exécutés selon le goût de la mosaïque et où les anges sont vêtus. Du reste, je le répète, comme Intention , comme effet , comme force , comme résolution , comme rapidité , cela est admirable. Rien de plus beau , de
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Au dessus des ogives s'ëtend une riche frise divisée en compaitimens e'gaux , ayant leur principal motif dans la forme de la croix, ce qui donne à toute la ligne un caractère plus spécialement religieux. Là , les bustes des ëvêques et archevêques les plus illustres de la France surmontent les portraits des rois leurs contemporains, et sont ese'cute's suivant le même système décoratif.
Tout en haut règne un lang de statues figurées en marbre blanc avec des attributs en or; elles occupent les entre-colonncmens de la partie supérieure, où elles sont place'es comme dans des niches ; elles indiquent ces bonnes villes du royaume , qui en font la force et la richesse. C'est tout le royaume rcpre'sentë par ses cite's principales ; c'est la France entière assistant au sacre de son roi.
Cet ensemble est monumental. Une telle décoration , quoiqu'applique'e après coup, n'est plus un placage; elle n'a rien de postiche; l'esprit et l'oeil la supposent projele'e en même temps que 1 édifice ; on dirait qu'elle a commence avec la destination primitive du temple, et qu'elle a e'te' continuée de sacre en sacre par l'addition successive de nouveaux portraits de monarques et de prélats. Ainsi , à Rome , la basilique de Saint-Paul hors
plus grand que ce résultat. La peinture de décoration ne peut aller plus loin.
des murs , si malheureusement réduite en cendres , était dëcorëe par les images des souverains pontifes, qu'on y plaçait successivement après leur mort, par une sorte d'apothéose '. Ce système historique , où les masses sont semblables et les détails diffërens, s'assortit bien au style de l'église; on sait que les chapiteaux gothiques, comme ceux des colonnes égyptiennes , conservent tous le même galbe en admettant des ornemens diveisj il en résulte uniformité sans monotonie et variété sans disparate.
Une suite de rois, dont la plupait furent des braves, repre'sente bien l'he'roïsme militaire , indigène sur le sol français. Mais pour mieux exprimer ce trait caractéristique de la nation, on a place sur la même ligne que les rois, au dessus du chapiteau de chaque pilier, un
' A Venise , les portraits des doges étaient ainsi jjlarés dans le palais ducal. Ce sont là de grandes idées, qui rappellent l'antiquité. En retraçant la spoliation de la Sicile, Cicéron dit que parmi les objets d'art enlevés par l'infâme Verres, se trouvaient les portraits des rois siciliens; peintures recommandables nonseulement par le talent qui les avait produites, maïs encore par les entretiens dont elles étaient l'occasion et par la connaissance qu'elles donnaient des personnages. Ces collections, devenues des fastes publics , ne renferment pas uniquement des titres de gloire ; quelquefois des leçons sévères v sont consignées. Dans la galerie de Venise , un cadre est sans portrait et voilé d'un crêpe noir; le nom du personnage est au dessous : c'est le doge Falieri. !1 fut traître à sa patrie.
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groupe de deux génies portant recusson de Charles x, surmonte' du heaume à la royale et entoure' d'étendards. Ce sont les étendards de l'ancienne et de la nouvelle armée, les bannières illustrées par la valeur française à tous les âges de la monarchie , les trophées de toutes les gloires. Les drapeaux modernes se croisent à droite et à gauche dans une position inclinée; le vieil oriflamme s'élève au milien et surmonte ces faisceaux. Ainsi se trouve là réuni tout ce qui parle aux yeux et à l'âme, tout ce qui fait battre le cœur par la puissance des souvenirs, tout ce qui rend fier d'être Français.
La même décoration s'étend à la croisée de la nef. Mais comme c'est en ce lieu que la cérémonie est célébrée et l'acte consommé, quelques élémens plus religieux y devenaient nécessaires; il fallait que la décoration y prît un nouveau degré de grandeur et de sainteté. Au dessus des quatre tribunes qui s'y trouvent et aux angles des quatre gros piliers, sur la même ligne que les portraits des rois, huit autres figures remplissent cet objet; quatre représentent les Evangélistes , comme si le ciel devait recevoir les sermens de la terre sous les yeux de ces premiers héros du christianisme; les quatre autres sont la Foi , l'Espérance , la Charité et la Tempérance, vertus nécessaires à un chrétien, plus nécessaires à un roi. Ces figures sont exécutées suivant le
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même principe que les autres, c'est-à-dire qu'elles simulent la mosaïque '.
Au dessous de la galerie d'en haut , sur la même ligne que les portraits des pontifes, sont fixes des porte-lumières dans le style gothique, parce qu'ils se rattachent à l'architecture même'. Le reste du luminaire se compose de lustres suspendus à la voûte, apportes exprès pour la fête; ces lustres sont tout à fait modernes, en cristal et en bronze dore , d'un contour pur , d'une forme noble et riche. Un lustre moderne est aussi suspendu dans chaque tribune et l'e'claire ^
Il en est ainsi des tentures en velours cramoisi brodé d'or, qui forment draperie à l'ouverture des tribunes supérieures, ou qui en recouvrent les appuis, encore bien qu'on ait tâché de donner à leur courbure un tour mâle et sévère, assorti au style de l'église'^. Bien plus, l'intérieur de ces tribunes est tapissé d'une étoffe toute
' Ces peintures et plusieurs portraits de rois sont Touvrage de MM. Adam, Wafflard, Yinchon, Lafond et Krevel.
' Chacun de ces porte- lumières est chargé de vingt cierges.
^ Exécutés par MM. Lessard et Ravrio. Soixante lustres de sept pieds de hauteur, portant chacun trente-six bougies, sont placés en avant des tribunes ; le lustre intérieur de chaque tribune est garni de vingt bougies.
^ Elles sont garnies de galons, de glands et de cordons en or. Tous ces travaux de broderie ont été confiés à MM. Dallemagne^ Guibout et compagnie, brodeurs et passementiers du roi.
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nouvelle, aussi souple , aussi moelleuse, aussi brillante de reflets , aussi riche d'aspect que le cachemire d'Orient j ce beau tissu , ouvrage des fabriques françaises, se produit en public pour la première fois , sous les auspices fortune's du sacre'.
Les chiffres, les trophées militaires, le trône, sont également en rapport avec l'ëlat présent des arts, et tandis que toutes ces choses du moment, tous ces objets mobiles et portatifs, changeant de physionomie à tous les couronnemens , marquent à chaque époque les progrès de l'industrie , le reste, faisant corps avec l'edifîce, caracte'risant sa destination de tous les temps, demeure invariable. C'est par de tels principes, puisés dans la vraie théorie des arts , que la décoration est vraiment de l'architecture.
Tous les membres de celte architecture, les murs, les piliers, les chapiteaux, les archivoltes, sont ornés de compartimens en trèfles ou en rosaces. De toutes parts resplendit l'écu de France et de Navarre sur un champ de pourpre fleurdelisé. L'or, le marbre, les substances précieuses, les vives couleurs du rubis, de l'é-
' Étoffe en bourre de soie d'autant plus recommaudablo que le prix en est à peine supérieur d'un tiers à celui d'un tissu pareil en coton, et qu'il est de 4-0 p. ^ meilleur marché que la soie. Celte magnifique nouveauté sort des filatures et fabriques de tissus de MM. Didelot et Depouilly, à Paris.
meraude et du saphir, rehaussent les royales armoiries. Toute cette magnificence était commandée par la solennité j elle s'assortissait, d'une part, à la richesse des ornemens gothiques 5 d'autre part, à la civilisation perfectionnée et au luxe du xix^ siècle j elle e'tait aussi en concordance avec ces vitraux peints , où la lumière du soleil se joue comme à travers un prisme, modifiée par mille accidens, mais toujours la même quoique toujours diverse, donnant à toute la scène, par son mouvement, par son éclat, une sorte de vie, et transportant l'âme du spectateur dans les régions de l'infini'. Cette illusion est favorisée par la décoration de la voûte j ce vaste champ d'azur , parsemé de fleurs-de-lis d'or, paraît d'en bas un pavillon e'toile qui laisse l'esprit dans le doute si c'est la voûte du temple ou la voûte du ciel j l'impression vague née de cet effet donne plus de grandeur à l'édifice, parce que l'imagination s'élance par delà.
En résumant cette décoration , on voit que le carac-
' Plusieurs verrières de la croisée du chœur étalent en verre blanc ; leur éclat dévorait la deml-lumlère des verres peints , ea sorte que ceux-ci étant comme absorbés, paraissaient ternes et sans ressort. Le même motif qui avait fait prendre le parti de voiler les jours des bas-côtés, a déterminé les architectes à reproduire par une peinture Imitée les vitraux colorés , et c'est à l'aide de l'obscurité environnante qu'ils ont fait valoir la mystérieuse transparence de ces vitraux.
tère de l'édifice n'a pas disparu sous les orneraens. La calhëdrale se retrouve partout, dans toutes les lignes scrupuleusement conservées, dans les cintres ogives qui ont seulement servi de cadre aux tableaux de rois , dans la galerie supérieure dont les niches ont seulement admis les statues de villes, dans les chapiteaux des piliers et les arêtes de la voûte où l'on n'a fait que substituer l'or à la pierre, enfin dans les vitraux complètes. Ce n'est pas la basilique rajeunie , c'est la basilique en babits de fêlej et tel e'tait le problème à résoudre pour la de'corer.
Ainsi, en observant la seule loi des convenances, MM. Lecointe et Hittorf sont parvenus à faire de tant de parties séparées un tout homogène; aucun accessoire banal ou parasite; ce sont partout des emblèmes religieux , monarchiques et nationaux; mais rien n'est morcelé; tout se rappelle, se lie et se tient; centralisant sous un motif unique les détails infinis d'une décoration colossale, ces artistes ont réussi à mettre de l'unité dans la variété; ils ont rempli un vaste vaisseau avec une seule pensée ; ils ont fait une grande chose.
M. Zanth, jeune architecte dont la modestie égale le mérite, les a bien secondés. Il est leur élève et leur ami. Heureux de le faire entrer en j)artage de leur gloire , je n'hésite pas à lui dire que le zèle désintéressé
d'un disciple en faveur de ses maîtres tourne , sans qu'il le cherche, à son propre honneur'.
Par cet heureux concours de talens et d'efforts , la basilique de Reims, consolée de son long veuvage, a retrouve son lustre et sa magnificence 5 les deux banderoles blanches qui flottent sur ses tours annoncent au loin sa joie; elle semble ce'lëbrer une nouvelle dédicace; elle reprend possession de l'antique droit qui la rendit fameuse entre toutes les métropoles.
' MM. Zimmerman et Duprez , inspecteurs des travaux de conslriiclîon, les ont conduits avec une activité et surveillés avec une persévérance qui méritent beaucoup d'éloges.
C'est ici le lieu de mentionner M. Roguier , pour la sculpture d'ornement; MM. Wallet et Hubert, pour In plastique en cartonpierre; M. Guedé , pour les travaux de menuiserie; M. Roussel, pour ceux de serrurerie; MM. Vaison et Sallaudrouze , pour tous les tapis qui n'ont pas été tirés du Garde-Meuble.
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