‹ Histoire du sacre de Charles X, dans ses rapports avec les beaux-arts et les libertés publiques de la FranceChapitre 16 sur 32 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

De la sainte ampoule'.

Pour n'être pas oblige d'interrompre le re'cil dii sacre par une digression, je vais reunir dans un chapitre particulier ce que j'ai à dire louchant la sainte ampoule \ Sous le rapport de la critique, le sujet doit être considère comme épuise. Mais l'importance de l'onction dans la cérémonie ne me permet pas de passer sous silence la suite des faits relatifs à cette relique. D'ailleurs l'expose' peut n'en être pas sans inte'rêt.

La plupart des reliques célèbres que la révolution

' Les détails relatifs à la destruction de la sainte ampoule et à la conservation de ses débris ont été puisés dans une brochure ayant pour titre, Recherches historiques sur la sainte ampoule, par M. Lacatte-Jol trois , de Reims.

* Les Romains appelaient ampoules certains vases qui étaient en usage dans les bains et qui renfermaient les parfums dont on se frottait au sortir de l'eau. Les premiers chrétiens donnaient le même nom aux vasos qui contenaient l'huile sacrée avec laquelle on oie;nait le catéchumène admis au baptême. Ainsi, la dénomination de la relique a relenu che?. nous ses deux sens primitifs, puisquil s'agit du baptême de Clovis.

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avait essaye d'ane'antir et qu'elle avait au moins dispersées, se sont retrouve'es de nos jours. Le sentiment qui attache les hommes aux restes de ce qu'ils ont aime et respecte, expliquerait seul le culte des peuples pour les reliques. Toutes les fois que certains objets, enloure's d'une espèce d'auréole par la ve'ne'ration publique, ont e'te menaces de destruction, il s'est rencontre des personnes pieuses qui ont sacrifie' leurs tre'sors, qui ont même expose' leur vie, pour sauver les saints débris. C'est un hommaj^e rendu à la croj'ance des ancêtres. La nouvelle châsse de sainte Geneviève prouve que tous les ossemens de l'auguste patronne ne sont pas devenus la proie du bûcher sacrilège , et les nouveaux rehquaires de Reims démontrent qu'il existe encore pour la foi des fragmens de la vraie croix et des parcelles de la sainte ampoule.

Les premières notions qui nous ont e'te' transmises sur la sainte ampoule sont dues à Hincmar, archevêque de Reims. Ce prélat, en parlant du baptême de Clovis, s'exprime ainsi : « On e'tait arrivé au baptistère. Dieu permit que le clerc qui portait le saint chrême pour la cérémonie du baptême ne pût pénétrer dans l'église, à cause de la foule qui en fermait l'entrée; et comme saint Rémi levait les yeux au ciel pour le prier que cette sainte entreprise ne demeurât pas sans

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effet, une colombe plus blanche que la neige parut aussitôt, portant en son bec une fiole remplie d'un baume divin , qui rendit une odeur plus suave que tous les parfums qu'on avait ëpancliés dans 1 église. Le prélat ayant reçu ce gage céleste, la colombe disparut incontinent, et saint Rémi versa dans les fonts sacre's une partie de la liqueur. Le roi , te'moin d'un si grand miracle, demanda à être baptisé, et le nouveau Constantin s'avança vers la sainte piscine. »

Tel est le plus ancien témoignage sur le miracle; mais saint Rémi lui-même, Grégoire de Tours et Fortunat n'en disent lien. Or , Hincmar vivait plus de trois siècles après Clovis' ; les autorités dont il pouvait s'appuyer n'étaient que des traditions populaires ou des manuscrits, et, tout savant qu'il était, il mauquait de critique. Dans une Vie de saint Rémi , il raconte sérieusement un don miraculeux fait à Clovis par ce prélat; c'était un vase de vin qui, dans certaines occasions, révélait l'avenir au monarque. Quand le roi franc partait pour la guerre, si ses armes devaient ne pas être heureuses, la liqueur s'abaissait dans le vase; si au contraire le ciel approuvait l'expédition, le breuvage intarissable suffisait aux besoins du roi, de la famille royale et de toute sa suite. On conçoit à quel point

* Il (• Clivait en 8Z.0.

une telle crédulité affaiblit le te'moignage d'un écrivain.

Un auteur anonyme fort ancien , mais poste'rieur à Hincmar, et qui a écrit quatre livres sur la Hiérarchie céleste, dit aussi que Clovis fut sacre' d'un chrême envoyé' du ciel par le ministère d'une colombe. Il ajoute que K ce saint roi fut depuis tellement aime' de Dieu , que, par l'effet de ses prières , les murailles d'Angoulême tombèrent à son approche, comme autrefois celles de Jéricho au son de la trompette, w Quelle foi pourrait s'établir sur de tels te'moignages ?

Toutefois, en ce qui a rapport à la sainte ampoule, on aurait lieu de s'étonner qu'Hincmar eût pu en imposer ainsi à son église et à la France entière, si la tradition n'eût pas existe' de son temps, et si même elle n'eût pas eu dès lors une certaine consistance. Mais le silence de Grégoire de Tours n'en est peut-être que plus surprenant, surtout quand on fait attention que cet annaliste aime et accueille volontiers les prodiges. On observe seulement que, quand il parle du sacre des rois , il désigne la matière de l'onction par les mots de chrême sacré, tandis qu'en parlant du sacre des reines , il n'emploie pas le mot de chrême , et dit seulement Vhuile sainte. Quoi qu'il en soit, et encore bien qu'on puisse soutenir que Gre'goirede Tours n'e'tait pas oblige de parler de tout, une telle omission sur un fait aussi

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important est bien extraordinaire. Aussi la tradition de la sainte ampoule n'est-elle pas imposée à la foi, et c'est une de ces opinions sur lesquelles le scepticisme historique a droit de s'exercer. Le religieux Marlot l'appelait, dès son temps, une opinion flottante ^ . Mais comme elle est admise par un grand nombre de personnes , ce consentement la rend respectable , et il n'est permis d'en parler qu'avec réserve et gravite ^ Continuons d'examiner les titres.

Voici comment s'exprime Aimoin le moine : k Dieu voulant faire paraître combien la foi de Clovis lui e'tait agréable, permit que le clerc qui poitait le chrême pour le baptême ne pût entrer dans l'e'glise, et alors, le Saint-Esprit parut sous la figure d'une colombe, portant le saint baume en son bec reluisant, dont le saint, qui le reçut , sanctifia les fonts , où le roi fut baptise', w Ce re'cit n'est e'videmmenl que celui d'Hincmar , le'gèrement modifie'.

Antonin et Flodoaid en parlent à peu près dans les mêmes termes , et ne son t aussi que les échos d'Hincmar.

Belforest cite l'épi laphe de Clovis. On la lisait autre-

' Il écrivait en iGS/J..

' On peut citer comme un modèle en ce genre la Dissertation de l'abbé de Vertot sur la sainte ampoule de Reims, insérée parmi les Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres , tome 4.

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fols sur le tombeau de ce prince, dans l'église de Sainte- Geneviève, qu'il avait fait Mtir. Il y e'tait dit que saint Rémi baptisa Clovis , et qu'un ange apporta une fiole remplie d'une sainte liqueur pour le baptême. Mais ce monument n'a point de date certaine, et comme rien n'en e'tablit lëpoque, il est réellement dépourvu d'authenticilë historique.

Il suit de là que la source originaire, ou plutôt la seule source du miracle, est le récit d'Hincmar. Il existe une autre version, consignée par le même auteur dans la F^ie de saint. Rémi ^ et qui a du moins pour base une espèce de monument. On la trouve dans une préface de la messe pour la fête de ce saint, pre'face antérieure au temps de Cliarlemagne , puisque la messe dont il s'agit est conforme au rite gallican , et que le rite romain ne fut introduit en France que sous ce roi. On cherchait le saint chrême pour baptiser un malade; mais les vaisseaux destines à l'huile consacrée se trouvèrent vides. Le prélat les ayant fait mettre sur l'autel, se prosterna pour prier; alors le saint chrême descendit comme une céleste rosée, et remplit les vases. Le malade put recevoir le baptême.

Ainsi , soil que la sainte ampoule eût été apportée du ciel par une colombe ', soit qu'elle eût été remplie à

' Sur la médaille frappée à roccasion du sacre de Louis xiîi,

la prière du prélat , on tenait pour constant que la ville (le Reims possédait une huile miraculeuse, re'servëe aux monarques français.

On doit observer que plusieurs églises de France, jalouses de la prérogative de Reims pour le sacre des rois et qui lui disputaient ce privile'ge , ne niaient pourtant pas l'existence de la sainte ampoule. Les e'crivains e'trangers ne l'ont pas non plus révoquée en doute, et l'Anglais Matthieu Paris, si partial en faveur de sa nation , parle d'un chrême céleste qui imprimait aux rois de France un caractère de supe'riorite' sur tous les rois.

Il y a plus. L'opinion de cet historien e'tait celle de tout le peuple anglais. « L'arme'e de Charles vi, dit Marlot, e'tant arrive'e à quelque demi-lieue de Reims, la ville fut en émotion , et les Anglais , qui y étaient les plus forts, voyant sur les visages une gaîté extraordinaire, songèrent à leur retraite; quelques-uns d'entre eux furent d'avis d'emporter la sainte onction dont le roi devait être sacre, afin que si la ville se perdait pour eux, l'ennemi ne pût être consacré comme il appartient. »

Mais , suivant Marlot lui-même , le sacre par la sainte

on voit, au lieu de la colombe, une maiu d'ange sortant d'un nuage.

ampoule n'était conside're comme condition essentielle à la légitimité du souverain que par la populace ignorante. D'ailleurs , le ciel avait miraculeusement supplée à cette relique par celle de Marmoutiers. Voici l'origine de cette dernière.

Saint Martin, archevêque de Tours, étant sorti d'une chambre haute avec distraction , tomba du haut en bas de l'escalier j ses domestiques accoururent au bruit et reportèrent leur maître dans sa chambre à demi mort. Comme il e'prouvait les plus vives douleurs , un ange lui apparut portant une petite ampoule pleine d'un baume rougeâtre et odoriférant ' ; le malade en frotta ses plaies et il fut gue'ri.

Fortunat, qui a garde le silence sur l'ampoule de Reims , parle de celle-ci , à l'occasion de la gue'rison surnaturelle de saint Martin. Voici deux vers qui s'appliquent au miracle :

Crastinus mcolumi.processit corpore comptus, Angelicamque fidem testis prijesenlia fecit.

Alcuin, pre'cepteur de Charlemagne, rend le même te'moignage. D'autres disent que l'ampoule de Marmoutiers

* Comme cette relique , non plus que la sainte ampoule , n'était pas un objet de foi, la science chercha quelle substance naturelle avait pu communiquer à l'huile cette couleur et cette odeur. On pensa que ce pouvait être une préparation de benjoin.

fut donnée au saint par la Vierge, pour le guérir d'une blessure qu'il s'e'tait faite en tombant d'un escalier par l'artifice du diable. On se rappelle le baume céleste de sainte Geneviève , dont il a e'te' question au premier chapitre de ce livre. Les reliques miraculeuses , si communes à certaines époques, diminuent beaucoup dans d'autres temps. Il semble que, par la succession des siècles, la foi devienne moins étendue. On finit par ne plus vouloir croire que ce qu'on peut vérifier, et, hormis les augustes mystères du christianisme, on n'admet plus que ce que l'on compiend.

C'est probablement la fiole de Marmoutiers qui avait ëtë employée pour l'onction de Louis-le-Gros ; c'est «lie qui certainement le fut pour le sacre de Henri iv'. Mais elle ne fut jamais mise sur la même ligne que la sainte ampoule de Reims. Les vertus attribuées à celle-ci étaient nombreuses. Flodoard a dit , et l'on a cru longtemps, que l'huile de la sainte ampoule ne diminuait pas , ce qui désignait l'ëteinitë de la monarchie française. On supposait que le prince qui en avait ëtë oint de bonne heure ëtait appelë à de hautes destinées ^ On

' Par occasion et par effet de force majeure, comme nous l'avons remarqué au chapitre lî. Mais cette huile servait habituellement à l'onction des ducs de France.

' Charles v détermina l'âge de quatorze ans pour la majorité des rois comme pour leur sacre.

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datait l'avënement du jour du sacre', et comme la fiole e'tait gardée dans le tombeau de saint Rémi, on la comparait à la manne de Moïse et à l'onction des rois de Juda , religieusement gardées dans l'arche d'alliance.

Il faut tenir pour certain que l'onction des rois de Juda est la première origine du sacrej les expressions du rituel le prouvent; le sacre y est appelé l'onction des prêtres , des rois , des prophètes et des martyrs; c'est l'opinion exprimée par M. le cardinal de la Fare, dans la péroraison du sermon qu'il a prononce' au sacre de Charles x. Primitivement, cet acte fut secret; le fils de Cis et le fils d'Isaï furent oints en cachette; ce n'est qu'après la mort de Samuel et de Saûl que David fut sacre solennellement. Mais , chez les Hébreux comme chez nous, l'onction sanctifia le roi et ne le fit pas; ce qui le fit , ce fut d'abord le choix de la personne , ouvrage de Dieu ou delà nation, puis le droit de naissance, qui semble être une continuation de ce choix. Mais les peuples ont toujours ëte' porte's à confondre le droit avec la forme. Ainsi, chez les payens, la voix des augures paraissait imprimer aux élections le sceau de la légitimité.

' Ce qui a fait croire par abus que le sacre était la condition de favénement.

2i4 SACRE DE CHARLES X.

La relique de Reims ne sortait pas plus de ses murs que l'huile royale et la manne céleste ne sortaient de l'arche d'alliance. Elle ne s'en éloigna qu'une fois , sous le règne de Louis xi , lorsque ce prince malade voulut l'avoir dans son château de Plessis-lès-Tours. La négociation qui eut lieu à ce sujet est curieuse.

Il est bon de rappeler que ce monarque ne devait pas être aime' des Re'mois , quoiqu'il eût contribue à la réparation de leur cathédrale'. Une sédition avait éclaté parmi les artisans de cette ville , à cause de l'impôt sur le sel , et la plupart des habitans ne voulaient pas obéir aux commissaires que le roi avait envoyés. Le peuple se porta à des violences. On tua les commissaires. Cependant, le maire et les échevins parvinrent à calmer les esprits el apaisèrent la révolte j ils intercédèrent pour les coupables. Le roi eut l'air de se laisser fléchirj mais il fit partir secrètement des gens de guerre déguisés en marchands , qui se saisirent des portes. Quelques séditieux furent décapités, quelques autres pendus , d'autres essorillésj il y en eut d'emprisonnés, de bannis, de condamnés à faire amende - honorable ^

La barbarie de cette exécution caractérise peut-être

' Voir cliapitre VI.

' Cet événement est désigné à Reims sous le nom de Miquemaque.

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moins Louis xi, que la ruse dont il s'était servi pour satisfaire sa vengeance 5 mais ce qui le caractérise par dessus tout, c'est le mouvement superstitieux qui le porte à recourir à la bienveillance des Rémois , quoiqu'il sache bien qu'il a dû les exaspérer. Dangereusement malade, il crut voir un remède dans l'onclion par la sainte ampoule , ou , tout au moins , dans la présence de celte relique dans son palais. Il fallait en faire la demande. Ce prince s'attendait bien qu'elle serait accueillie avec peu de faveur. Aussi, rien n'est plus singulier que le ton doucereux et patelin qu'il prend dans sa lettre à l'abbe' de Saint-Remi :

« Cher et bien aime, dit-il, nous vous savons trèsbon gre de la belle messe et des prières que vous et vos religieux avez faites, et faites pour nous. Nous voudrions bien s'il se pouvoit, avoir petite goutte de la sainte ampoule , et pour ce, nous vous prions que vous advisez et enquerez s'il se pourroit faire d'en tirer un peu de la fiole où elle est, sans pèche ne danger; et se ainsi est qu'on le puisse faire, vous-même apportez-nous-en, quelque part que nous serons; car plus grand plaisir ne pourriez nous faire. »

L'abbe' fut très -surpris de cette [proposition ; et comme il craignait que la relique , une fois hors de ses

2i6 SACRE DE CHARLES X.

mains, n'y revînt qu'avec peine, il repondit qu'il ne pouvait rien faire sans la permission du pape. Le roi négocia donc avec le pontife de Rome, et quand il eut obtenu le consentement dont il avait besoin , il nomma des commissaires spe'ciaux pour aller chercher à Reims la sainte ampoule. Celte relique fut apportée par ces commissaires avec une grande solennité'. Comme elle devait passer par Paris, le Parlement de'cida qu'il fallait honorer ce don du ciel comme une des plus pre'cieuses reliques du royaume. En conse'quence, il alla en corps au devant d'elle, la reçut et l'escorta jusqu'à l'église de Notre-Dame-des-Champs.

Arrive'e au Plessis-lès-Tours , la sainte ampoule fut pose'e sur le buffet de la chambre où Louis e'tait alite, et elle y demeura jusqu'à sa mort. Philippe de Commines dit que le roi avait inlention d'en prendre semblable onction qu'il en avait pris à soji sacre. D'autres disent qu'il voulut s'en faire oindre par tout le corps, soit que, dans sa crédulité superstitieuse, il fût persuade que le baume se reproduisait miraculeusement, soit que, naturellement égoïste, il s'inquie'tàt peu de ses successeurs.

En effet , la sainte ampoule n'e'tait qu'une petite fiole de verre, longue d'un pouce et demi j elle était remplie aux deux tiers au plus d'un baume coagule et adlié-

rent aux parois de la fiole. Pour le sacre des rois, on en détachait une parcelle de la grosseur d'un grain de ble, à l'aide d'une aiguille d'or dont le reliquaire était accompagne, et on la mêlait avec le saint chrême sur une patène d'argent, ce qui communiquait à l'huile sacrée une teinte rougeâtre. Lorsque le prélat conse'crateur usait du baume céleste avec cette religieuse économie, comment supposer que le monarque mourant s'en fût fait préparer une friction générale? L'assertion de Philippe de Commines paraît donc la plus vraisemblable 3 à moins que la dévotion sans lumières, jointe à la tyrannie capricieuse et sans frein , ne puisse rendre compte de toutes les extravagances humaines.

Rien n'est plus propre à faire ressortir l'étrange indiscrétion de Louis xi , que les précautions qui étaient prises, dans l'étal ordinaire des choses, pour le simple transport de la sainte ampoule depuis l'abbaje de Saint- Remi jusqu'à la cathédrale. Sans doute ces précautions étaient établies pour en rehausser le prix dans l'ojjinion des peuples et pour accroître leur vénération , bien plus que pour garantir la relique d'un péril qui n'existait pas pour elle. Mais le contraste entre le long voyage que le despote voulait lui faire faire et ce trajet dans l'intérieur d'une ville, n'en est pas moins liappant. Le jour du sacre, le bailli général de l'abbaye, accompagné de

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ses deux assesseurs, se transportait de grand matin a l'église de Saint-Remi , à l'effet de recevoir, de concert avec le grand-prieur , le cautionnement des quatre chevaliers envoyés par le roi en qualité d'otages pour sûreté de la relique; c'étaient ordinairement de jeunes seigneurs du plus haut rang; ils juraient sur l'Évangile de la rétablir après le sacre; et ils en répondaient sur leur tête. Néanmoins , le grand-prieur ne s'en dessaisissait pas; monte sur une haquenëe blanche, il portait lui-même processionnellement la relique sous un dais, accompagne des chevaliers otages et de leur suite , des quatre barons de la sainte ampoule ' , et suivi des religieux en aube; il la rapportait dans le même ordre et avec les mêmes honneurs.

Elle avait échappe à un incendie qui, en 1774^ consuma la plus grande partie du monastèredeSaint-Remi; les religieux s'étaient hâtés de la sauver , ainsi que la châsse du saint. Mais elle ne put être soustraite à la fureur de la révolution. Le 6 octobre 1795, Ruhl, dé-

' On a prétendu qu'il y avait un ordre de chevalerie de la Sainte- Ampoule, qui faisait remonter son institution jusqu'à Clovis. Un fait plus certain, c'est que l'honneur de servir d'otage à la relique devenait le plus souvent un titre à l'admission dans les ordres du roi, et que les chevaliers otages étaient ordinairement nommés chevaliers du Saint-Esprit, dans le chapitre même qui était tenu par le roi à la suite du sacre.

SACRE DE CHvVRLES X. 219

pute du Bas-Rhin à la Convention , fut envoyé à Reims en qualité de représentant du peuple. Il convoqua le conseil général de la commune, sous prétexte de s'occuper des subsistances , et prit , séance tenante , un arrêté portant que le reliquaire lui serait remis le lendemain à deux lieuies après midi, que la relique serait brisée sur la place nationale en présence du peuple assemblé , et que sa poussière serait jetée au vent.

L'intervalle était suffisant pour que la religion ingénieuse et zélée pût déjouer en partie ce projet. La piété n'était pas éteinte dans toutes les âmes. L'officier municipal à qui fut confiée la mission d'apporter la relique, était un de ces hommes demeurés fidèles à la foi de leurs pères. Il se concerta avec le curé de Saint-Remi. Substitueront-ils une fausse ampoule ? Ils en eurent un moment la pensée; mais le moyen parut trop hasardeux, et, par cela même, inefficace. On était plus sûr du succès en le restreignant. On se borna donc à enlever, avec laiguille d'or, quelques pai celles du baume, qui furent soigneusement conservées. Ce n'est pas tout; Ruhl, en brisant la fiole sous le marteau, l'avait fait voler en éclats , et un habitant de Reims en recueillit plusieurs fragmens.

Le 26 janvier i8ig, ces parcelles et ces fragmens

furent rassembles par les soins du procureur du roi'; une enquête eut lieu ; l'authenticité' fut constatée, et les saints débris , bien reconnus, furent déposes dans une boîte d'argent. La boîte fut ferme'e à trois clefs et replace'e dans le tombeau de saint Rémi , qui avait ëte' rétabli dès i8o5. Procès-verbal fut dresse' de cette pieuse ope'ration ; trois copies furent faites de l'acte j une d'elles fut déposée au greffe du tribunal civil ; une autre resta entre les mains du procureur du roi , et la troisième fut remise à M»', de Coucy, alors archevêque de Pveims.

C'est avec ces débris de la sainte ampoule que Charles x a ele sacre'; quelle que soit la croyance sur celte relique, il est heureux que la piëtë n'ait pas eu à regretter qu'elle manquât à la cérémonie.

' M. Dessain de Chevrières.

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