CONSECRATION
Le roi, reconduit à son fauteuil , y reste assis pendant que l'archevêque prépare l'onction. Ce prélat fait ouvrir le reliquaire qui renferme la sainte ampoule , et la relique étant tirée de son coffret, il en détache une parcelle avec la pointe de l'aiguille d'or. 11 en fait la mixtion avec le chrême de l'église , sur la patène d'or du calice de saint Rémi ; un atome du baume divin suffit pour communiquer à -toute l'onction sa vertu céleste.
Les deux cardinaux délient les lacets des ouvertures ménagées à l'habillement du roi , puis ils ramènent Sa Majesté à l'autel. Un grand drap de velours fleurdelisé est étendu sur le devant; on place deux carreaux l'un sur l'autre, de chaque côté. Le roi se prosterne, la face contre les coussins et l'archevêque se prosterne aussi à sa droite , tandis que les deux cardinaux restent debout à sa gauche. Alors, les archevêques de Besançon et de Bourges , les évêques d'Autun et d'Evreux , s'avancent au bas des marches de l'autel; debout, ils chantent les litanies , auxquelles le chœur répond. Après le verset Ut obsequium servitutis , l'archevêque de Reims se lève; la mitre en tête, la crosse à la main, il récite debout trois versets sur le roi prosterné ; le chœur les
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répète , et le prélat se prosterne une seconde fois. Les litanies sont continuées et achevées.
L'archevêque se place sur son siège, le dos tourne à l'autel. Le roi est amené' vers lui. Sa Majesté s'agenouille, et le pre'lat assis, toujours la mitre en tête, tenant la patène sur laquelle est l'onction sacrée , prend le baume à l'extrémité du pouce. Il sacre le roi en sept parties du corps, 1°. sur le sommet de la tête; 2°. sur la poitrine (les deux cardinaux assistans tiennent la camisole et la chemise ouvertes); 5°. entre les deux épaules; 4°« sur l'épaule droite; 5^. sur l'épaule gauche; 6°. au pli du bras droit; 7°. au pli du bras gauche; faisant à chaque onction le signe de la croix, et répétant ces paroles : Ungo te in regem de oleo sanctificato , in nomine Patris et Filii et Spiritus sancti '. L'évêque-diacre essuie les onctions à mesure qu'elles sont faites , et l'archevêque , aide des cardinaux assistans , ferme les ouvertures , pour Vhonneur de la sainte onction , est-il dit dans les anciens auteurs.
Place sur un vaste amphithéâtre , au milieu de six cents spectateurs que je pouvais observer, je n'oserais dire s'il en est un seul qui n'ait éprouvé plus ou moins de surprise , en voyant le roi couché le face contre terre
' Deux autres onctions, qui auront Heu un peu plus tard, en porteront le nombre à neuf.
pendant la longue durée des litanies. Encore la veille du sacre, M. le cardinal de la Fare avait dit que la piété contemplerait le Soiwerain dans une attitude religieuse et royale'. Et quand Charles x eut annoncé aux Chambres qu'i/ iiait se prosterner au pied des autels, l'idée d'une simple ge'nuflexion avait généralement prévalu dans les esprits. C'était assez pour mettre en évidence l'autorité de la religion dans l'institution du sacre \
Le philosophe genevois, apostrophant l'homme qui adore , lui crie de rester debout , parce que , même debout, il sera encore assez petit. Ce n'est là qu'un sophisme et une phrase. Le chrétien qui prie doit se montrer dans une posture suppliante, et il sied à l'homme de fléchir le genou devant Dieu. Mais lui convient-il d'abdiquer le noble privilège de son espèce, et, en s'adressant au ciel , de se mettre hor.s d'état de découvrir le ciel ?
Si l'on objecte que le sacre est une image de l'ordination , et que telle est la posture de l'ordinand , il est permis de répondre que l'un n'étant que l'image de l'autre , une parité rigoureuse dans le cérémonial n'est pas nécessaire. D'ailleurs, dans l'ordination, le grand
' Voir page 78.
* T^oir le chapitre l*"'.
nombre des ecclésiastiques prosternes ensemble atïaiblit l'effet de l'abaissement individuel , et ce moment a même une certaine dignité' mystérieuse qui lui est propre. Dans le sacre , le roi n'a près de lui que l'archevêque prosterne comme lui 3 et quand le prélat s'est levé', le roi demeure seul couché à terre. C'est ce délaissement de la majesté royale dans une attitude si opposée à sa grandeur, qui étonne; il y a là une nuance à laquelle les Français sont sensibles , et qui leur cause involontairement du déplaisir '.
' Ce qui est vrai l'est toujours et partout; mon observation doit donc se vérifier dans les choses familières comme dans les choses graves : elle se vérifie complètement dans un trait de la vie de Henri iv. Le moment où ce prince est surpris par l'ambassadeur d'Espagne, jouant avec ses enfans, ne peut jamais être un sujet de tableau. Voici comment j'ai tâché d'expliquer cet effet. « Toute charmante qu'elle est, l'anecdote est-elle bien du ressort de la peinture? Au récit du trait historique, nous nous représentons sans peine le père dans le roi ; à l'aspect du tableau, nous voyons malgré nous le roi dans le père, et quoique au premier coup d'œil nous ne puissions nous défendre d'une douce émotion, nos yeux ne s'accoutument pas à contempler la majesté royale dans une posture qui l'abaisse ou qui peut en affaiblir le prestige. C'est la difficulté de concilier, même pour un instant, la démonstration familière de la tendresse paternelle avec la dignité du trône, qui fait tout le charme du mot. L'immobilité du monarque prolonge à nos regards une situation embarrassante ; l'imitation fixe malheureusement sur la toile l'oubli momentané de l'étiquette , oubli si heureusement réparé dans l'histoire par une de ces saillies qui partent du cœur. » ( Essai sur les beaux-arts. ) Je
Toute la cérémonie est si sublime, qu'on regreltc avec raison que quelque chose la dépare. Mais il est aisé de corriger cette imperfection. Autant la religion est inflexible dans le dogme , autant elle est facile et conciliante dans ses formes extérieures. Les bienséances diffèrent de siècle en siècle; c'est là la partie mobile des mœurs; c'est cette physionomie de la société qui change quand le fond reste. Nous pouvons être justement blessés de ce que nos pères remarquaient à peine. La décence actuelle se révolterait du cérémonial usité autrefois pour la consécration des reines , et , par pudeur, on le modifierait aujourd'hui '. On modifiera de même celui du sacre des rois. Ces idées de perfectibilité liturgique ne sont pas à moi; elles appartiennent à Bossuet, qui, précisément parce qu'il fut le prélat le plus éclairé , fut le plus disposé à toutes les concessions de ce genre; et je ne doute pas que M. de Latil , qui a si heureusement épuré tout le rituel , n'eût de lui-même
m'exprimais ainsi sur un tableau de M. Revoil. En dernier lieu, le talent de M. Ingres, si élevé et si fertile en ressources, s'exerçant sur le même sujet, a rencontré la même difficulté et ne l'a pas surmontée, parce qu'effectivement elle est insurmontable. En tout le reste, la composition de cet habile peintre est un chefd'œuvre de grâce et de sentiment.
' Pour recevoir l'onction sur la poitrine , la reine était vêtue d'une robe qui s'ouvrait depuis le cul jusqu'au nombril , est-il dit naïvement dans les vieux auteurs.
changé ce point du cérémonial , s'il en eût pu prévoir l'impression. Il en résulterait encore cet avantage que le monarque ne serait pas soustrait aussi long-temps aux regards de son peuple. C'est sur le roi que nos yeux s'attachent , el chaque mouvement de Sa Majesté qu'on nous dérobe semble être un vol qu'on nous fait.