TRADITION DES INSIGNES ROYAUX
Le sacre est tellement une imitation de rordination ecclésiastique , qu'avant de prendre le manteau qui cal'actérise la royauté , le monarque met d'abord la tunique du sous-diacre, puis par dessus, la dalmatique du diacre ' ; et comme le manteau royal n'est que la chasuble du prêtre dans sa forme primitive % il s'ensuit que le roi de France porte à la fois tous les vêtemens sacerdotaux. Ainsi les rois de Juda revêtaient l'éphod.
* Ces vêtemens sont en satin cramoisi semé de fleurs de lis d'or, Thégan nous apprend que Charles-le-Chauve allait à la messe revêtu de la dalmatique avec un baudrier par dessus , et nous savons par Joinville que saint Louis, ainsi habillé, portait la châsse d'un saint dans une procession, avec Thibault, comte de Champagne.
" Le rite grec a conservé cette belle forme , comme on peut le voir, à Paris, dans l'église de Saint-Roch, où l'on célèbre une messe selon ce rite. C'est une chasuble taillée sur ce patron majestueux, que le Dominiquina donnée au prêtre, dans la Communion de saint Jérôme.
Déjà nous avons vu, page 5o, que nos rois sont élevés, par la dignité de l'onction, à un état qui n'est pas purement làique ; on trouve, dans beaucoup d'historiens, que le roi de France est une personne ecclésiastique, et dans quelques-uns, qu'il est la première personne ecclésiastique du royaume j enfin, les prières de l'onction disent qu'elle rend parfaits les prophètes, les prêtres et les rois, confondant ces trois classes en une seule classe sacerdotale. Pour continuer l'assimilation, le prélat reprend ici le saint chrême, et fait encore deux onctions à Sa Majesté, une à la paume de chaque main '. Une paire de gants est ensuite apportée sur un plat de vermeil; l'archevêque en fait la bénédiction en les arrosant d'eau be'nite, puis il les met au roi. Sacrées de l'huile céleste , il ne faut pas que les mains roj aies touchent à aucun objet terrestre.
Sur le plat de vermeil , un anneau d'or avait aussi été placé. Le prélat le bénit et le met à la main droite du roi , en signe d'union avec son peuple.
Le sceptre de Charlemagne est une hante d or surmontée du portrait de cet empereur. Le fils de Pépin y est représenté assis, dans le costume impérial, et la couronne sur la tête; il tient d'une main un sceptre
' Nous verrous plus loin la vertu spéciale qu'on attribuait à ces deux onctions.
24o SACRE DE CHARLES X.
et de l'autre un globe, double symbole de puissance. Le sceptre de Charlemagne sert à tous les sacres. L'archevêque prend sur l'autel le noble insigne et vient le mettre dans la main droite de Charles x. Cette investiture du sceptre est imposante. Ce n'est ni l'or ni les pierres précieuses qui rendent un sceptre glorieux , mais bien la gloire de ceux qui l'ont porte, et à ce titre, le sceptre de Charlemagne est encore aujourd'hui le plus glorieux de la terre. Sa vue rappelle aux spectateurs ce Louis IX, ce Louis xii, ce Henri iv, ce Louis xiv, qui l'ont si noblement soutenu, si heureusement transmis. Dans Homère , le sceptre des rois n'est qu'une branche séparée de son tronc sur les montagnes et dépouillée par le fer de son feuillage; mais ce bois a passe par d'illustres mains, et toutes les fois que le monarque jure par son sceptre, les aïeux sont nominativement appele's en garantie du serment roval. Il n'est personne qui, lisant l'Iliade , n'ait senti ce que cette attestation des ancêtres a de grand, de religieux, de solennel. Eût-il donc e'të impossible d'introduire dans l'oraison quelquesuns de ces noms qui électrisent les Français et rëvTillent dans leurs âmes ces sentimens qu'on ranimait chez, les Hébreux, en attestant Moïse, Josuë, David, Salomon?
La main de justice est le pendant du sceptre; elle
est un emblème encore plus utile pour les rois. L'archevêque va la cherdier sur l'autel , et la met dans la main j^auche du roi, en disant :
« Recevez cette verge d'équité et de vertu ; apprenez par elle à remettre dans le droit chemin ceux qui s'égarent, à tendre la main à ceux qui sont tombés, à confondre les orgueilleux , à relever les humbles. »
11 est impossible d'exposer mieux , en moins de mots , les devoirs de la royauté paternelle. Quand les prières de l'Eglise ont leur coloris naïf et leur véritable expression , elles sont sublimes.
COURONNEME^T.
Le roi était tour à tour à genoux et debout pendant les précédentes cérémonies 5 il va rester à genoux pendant toute celle-ci.
Le chancelier quitte sa place et monte à l'autel , pour prendre les ordres de Sa Majesté; puis, saluant l'un après l'autre M. le Dauphin , M. le duc d'Orléans et M. le duc de Bourbon , il invite par ce salut chacun de ces princes à s'approcher. Les princes s'avancent et se placent à droite et à gauche du roi, selon leur rang.
L'archevêque, la mitre en tête, prend sur lautel la couronne de Charlemagne , qui est d'or et en> ichie de quelques camées , sans avoir d'ailleurs rien de remar-
quable que son nom. Il la tient sur la tête du roi sans qu'elle le touche. Aussitôt les princes y portent la main pour la soutenir. Le prélat ne la tenant plus que de la main gauche, dit, en faisant la bënëdiction de l'autre main : « Que Dieu vous couronne de la couronne de gloire et de justice; qu'il vous arme de force et de courage, afin qu'étant béni par nos mains, plein de foi et de bonnes œuvres , vous arriviez à la couronne du règne éternel. » Puis il pose seul la couronne sur la tête du )oi. Les princes y reportent la main , comme pour la soutenir encore; Sa Majesté elle-même 3' a aussi porté la main pour mieux Tassurer.
C'est ici que l'ancien cérémonial a subi le plus de modifications. Quelques personnes ont paru prendre ombrage de ce que le roi s'était laissé couronner pail'archevêque. C'est une alarme imaginaire. Le couronnement n'est qu'un acte extérieui où le clergé est sans influence politique, et, de nos jours, le droit divin n'est plus qu'un mot vide de sens. Mais Charles x a voulu que sa couronne lui fût remise plus auguste et plus sainte par la religion. Pour remplir ce pieux désir, la religion a emprunté la main d un prélat respectable; la chose ne pouvait se faire ni autrement ni mieux , puisque la religion est un être moral, nécessairement représenté par ses minisires. Si Charlemagne défendit à
SACRE DE CHARLES X. a^î
son fils de se laisser couronner par un pape, nous avons vu qu'il avait permis qu'un pape le couronnât luimême. Tout cela n'est rien en soi , et il ne faut pes s'attacher à des choses indiffe'rentes. Les formules des prières tiieraient plus à conséquence qu'un vain geste , puisqu'elles manifesteraient le fond de la pensée. Or, loin qu'il y ait rien de mal sonnant dans le nouveau formulaire, celte phrase de l'ancien, P^'otre serviteur que nous élisons roi de ce royaume au milieu des prières (jue nous vous adressons , phrase qui semblait consacrer le principe de l'élection religieuse, a été supprimée. On en a aussi fait disparaître ces vœux indiscrets de suprématie par dessus tous les rois , en vertu d'une onction privilégiée et d'un pouvoir sur-humain j vœux qui, nés d'une ambition superstitieuse, ne pouvaient être exaucés que par la conquête, c'est-à-dire, par le malheur des peuples.
Mais un fait plus grave et qui mérite attention , c'est la suppression des douze pairs qui soutenaient autrefois la couronne '. Si les changemens profonds de notre gouvernement devaient amener ici des modifications ra-
* Voici comment la cérémonie se faisait. Le chancelier montait à l'autel; il se plaçait du côté de l'Evangile, et, tourné vers le chœur, il appelait ainsi les pairs , selon leur rang :
« M. le prince de. . . . , qui servez pour le duc de Bourgogne j présentez-vous à cet acte.
dicaks, il fallait du moins conserver les vestiges d'un usage dont l'origine se perd dans la nuit des temps, et que son antiquité seule devait faire respecter, quand bien même il ne nous aurait pas révèle' les coutumes primitives. C'était là , suivant Etienne Pasquier, une de ces communes polices , qui sont commue métoyennes entre le roy et le peuple , et d'où dépend la grandeur de la France. Or, pour en maintenir l'existence ou l'image,
« M. le duc de. . . . , qui servez pour le duc de Normandie, présentez-vous à cet acte.
« M. le duc de. . . . , qui servez pour le duc d'Aquitaine , présentez-vous à cet acte.
« M. le comte de. , qui servez pour le comte de Toulouse ,
présentez-vous à cet acte.
« M. le comte de. . . . , qui servez pour le comte de Flandre , présentez-vous à cet acte.
« M. le comte de. . . . , qui servez pour le comte de Champagne , présentez-vous à cet acte.
« M. l'évéque et duc de Laon , présentez-vous à cet acte.
« M. l'évéque et duc de Langres , présentez-vous à cet acte.
« M. l'évéque et comte de Beauvais, présentez-vous à cet acte.
« M. l'évéque et comte de Chàlons, présentez-vous à cet acte.
« M. l'évéque et comte de Noyon, présentez-vous à cet acte. » ■On n'appelait point l'archevêque-duc de Reims , parce que sa fonction était de sacrer le roi. Après cette évocation des pairs, le chancelier descendait de l'autel et revenait à sa place; puis le prélat consécrateur, prenant la couronne sur l'autel, la soutenait seul à deux mains sur la tcte du roi , sans le toucher. Aussitôt les pairs laïques et ecclésiastiques y portaient la main pour la soutenir; l'archevêque, la tenant toujours de la main gauche, faisait une prière ; puis il la mettait seul sur la tète de Sa. Majesté,
le mode était très-simple. Il suffisait de faire soutenir la couronne par un pair et par un député, conjointement avec les princes. Si les princes sont appelés à la placer sur leur tête, les deux chambres sont destinées à en être les appuis; leur concours eût été un hommage à l'auteur de la Charte, et le peuple français était digne de celte confiance.
Le couronnement étant achevé , l'archevêque de Reims soulève le roi par le bras droit pour le conduire au trône. Tout le cortège se reforme. Conduits par le maître et un aide des cérémonies, les trois princes, à la gauche du roi, se disposent à monter au jubé par les degrés du côté de l'Epître, tandis que Sa Majesté, tenant le sceptie et la main de justice, se dirige avec tout le cortège vers l'escalier du côté de l'Evangile.
Un clergé nombreux vêtu des plus riches ornemens, des évêques en habits pontificaux , des cardinaux développant sur les lapis précieux du chœur Técarlate floltanle de leurs robes, les maréchaux en grande tenue, les uniformes guerrieis contrastant avec les tuniques sacerdotales, tous les grands officiers de la couronne en costume d'apparat, opposant leurs plumes, leurs armes, leurs cordons , leurs décorations de toute espèce , aux simples et larges draperies des prêtres, telle est celte marche de triomphe. Le cortège s'avance dans le
plus bel ordre, au son d'une musique harmonieuse; il se déploie sur une double file, en formant une longue ligne que l'œil suit dans toute l'étendue du sanctuaire. On ne saurait Imaginer un spectacle plus imposant. Si le christianisme a emprunte à l'antiquité' païenne quelques cérémonies extérieures, il leur a communiqué une grandeur simple et une forme auguste qu'elles n'avaient pas dans le culte originaire. Aussi graves que les processions de Memphis , aussi pompeuses que les théories de Sparte et d'Athènes , ces marches de l'église chrétienne l'emportent de beaucoup sur cellesde l'Egypte et de la Grèce par le caractère religieux.
On ne perd jamais de vue Charles x ; sa taille élevée le montre toujours au milieu du cortège; il se fait aussi remarquer par ce manteau rojal de velours violet semé de fleurs de lis d'or et doublé d'hermine, qui descend majestueusement de ses épaules et flotte à longs plis sur ses pas. Cette masse de draperies, qui écraserait un autre homme, sied à sa stature et à son maintien; sous cette enveloppe riche , mais accablante , son port a de l'aisance et de la majesté : c'est la démarche d'un roi.
Je ne chercherai point à la décrire; l'art qui parle le plus vivement aux yeux, la peinture, s'en est chargé. Que ceux qui aiment à se faire une idée juste des belles choses, accourent au Louvre; ils verront le portrait
que M. Gérard y a expose j c'est Charles x tel qu'il ëlait à Reims, lorsque, dans toute sa gloire, il marchait de l'autel vers le trône.
Ils verront le roi debout, couvert du manteau royal , appuyant son bras droit sur le sceptre, se portant en avant, et dans une attitude simple avec dignité'. Sa fîguie conserve bien l'air de mode'ration , de bonne foi et d'ame'nité qui caractérise le prince. Par une rectitude élégante dans le dessin , l'artiste a réussi à rendre l'élégance chevaleresque du modèlej il a su montrer, dans la pose, la force unie à la légèreté qui embellit encore Charles x; la jambe avancée est d'une extrême finesse. La sagacité du peintre se fait remarquer dans la disposition de plnsieurs accessoires. J'aime que la poignée de l'épée se cache à demij dans cet arrangement naturel , mais qui paraît avoir été calculé ici , il me semble lire les vœux sincères du monarque pour la paix. Le parti de draperie est grand et bien entendu. Peut-être l'hermine de l'épitoge occupe-t-elle trop de place j elle attire Tœil du spectateur sur un objet matériel, aux dépens de la physionomie 5 mais le système actuel de l'école est de donner de la valeur à ce que les vieux maîtres, par un sentiment plus juste, s'attachaient à sacrifier. Peut-être le visage est-il plus jeune que la chevelure j peut-être aussi le dessin des mains est-il un
peu altéré par une fausse tension des gants. Mais ces négligences tiennent à l'empressement de l'artiste pour montrer Charles x en roi. Le peintre a bien observé Sa Majesté pendant la cérémonie du couronnement; il l'a fidèlement reproduite, et ce portrait est, à beaucoup d'égards, un des meilleurs qui soient sortis d'un pinceau célèbre dans toute l'Europe. Si la couleur n'a pas toute la force désirable, il règne dans le ton général une douceur harmonieuse bien assortie au caractère de la figure, et qui contribue à la vérité de l'effet. Encore une fois , c'est Charles x tel qu'il reparut devant son peuple apfès la résurrection du sacre.