CHAPITRE XVI
Camp de Saint-Léonard. Revue du roi. Promenade dans la ville. Visite au Bazar.
A une demi -lieue de la ville, sur la droite de la route qui conduit à Châlons , dans une plaine spacieuse, entre la roule et la Vesle qui serpente dans celte plaine, le camp de Sainl-Le'onard a e'te' forme. Il occupe un développement de quinze cents mètres de long sur sept cent cinquante mètres de large. La longue ligne de ses tentes se développe et fuit dans un lointain à perte de vue.
Le 5i , jour fixe pour la revue, à onze heures du matin, toutes les troupes étaient sous les armes, la garde séparée de la ligne par un autel de gazon où l'aumônier avait dit la messe , l'extrême droite et l'extrême gauche appuje'es par des Laiteries.
En sortant de Saint-Rem i, Charles x prit le chemin du camp; avant de s'y rendre, il avait annonce' à M. le maréchal duc de Bellune sou intention d'accorder des décorations militaires. A midi, les deux hatteries firent feu pour saluer le roi à son arrivée.
Parvenue à un pavillon ele'gant construit pour la recevoir, Sa Majesté s'est arrêtée sur ce point, qui regardait le centre de la ligne; les princesses l'y attendaient. Elle a quelque temps conside're l'ensemble du camp, qui offrait un coup d'oeil singulier et pittoresque, chaque tente e'tant surmontée d'un petit drapeau Liane , et tout le front e'talant les pre'paratifs d'une fcte. Elle est ensuite entrée dans le camp , et l'a parcouru dans toute sa longueur; elle en a examine' les de'tails avec le plus vif intérêt , charme'e des soins que les soldats avaient pris pour emLellir leur demeure j elle en a témoigne sa satisfaction.
On ne peut expliquer que par l'enthousiasme ces embellissemens improvise's qui s'offraient de toutes parts aux yeux du spectateur. Dans l'espace de quelques jours , et comme par enchantement, les larges chemins de séparation entre les alignemens des tentes, formant les rues du camp, avaient e'te' aplanis, sables et bordes de gazon; la redoutable baïonnette, dirigée par une main pacifique, y avait dessine de toutes parts les chiffres de la famille royale. De jolis jardins , traces avec beaucoup de régularité' et de goût, présentent mille formes agréables. Chaque régiment a son drapeau plante' sur un tertre de gazon, qu'entoure un parterre fleuri. Ces fleurs, ces gazons, ces chiffres , annoncent un camp
de paix. L'allégresse des soldats se peint sur leur visage; plus guerrière et plus imposante, elle est aussi vive que celle des citoyens.
Ici , au dessous des armes de France , entre deux sabres en sautoir, on lit : Vive le roi Charles \! Vivre pour le servir , mourir pour le défendre ! Là , au bas d'une couronne : Dieu la lui a donnée , nous devons la lui conserver; ailleurs, sous un buste du roi : Un instant dans notre camp , et dans nos cœurs toujours. Des forteresses de gazon , des colonnes de verdure surmontées du portrait de Sa Majesté, tous les noms cliers aux Français, peints avec des bleuets, des coquelicots, de la mousse , et agréablement enlacés , mêlent partout les riantes images du printemps à l'appareil de la guerre, montrent partout les signes fleuris de l'affection , du dévouement et de la fidélité.
Le roi a parcouru toute la ligne, accompagné des princes, et suivi des princesses en calèche découverte. LL. AA. RR. saluaient les soldats avec bonté. Le Dauphin saluait, était salué en connaissance: il retrouvait les braves qu il avait conduits à la victoire, sous la bannière des lis. Un billlant état-major entourait Sa Majesté. On y remarquait M. le baron de Damas, ministre des affaires étrangères, MM. les maréchaux ducs de Bellune, de Raguse, de Trévise, de Dalmatie;
M. le maréchal marquis de Lauriston, M. le duc de Polignac, premier e'cujer, plusieurs lieuleiians-gene'raux et maréchaux de camp, un grand nombre d'officiers étrangers de la suite des ambassadeurs.
Sa Majesté s'etant placée à l'entrée du pavillon prépare' pour elle, les colonels fijent sortir du camp les officiers et soldats qui devaient recevoir la croix de Saint-Louis ou celle de la Le'gion-d'lionneur. Le roi leur remit de sa main ces décorations en leur adressant des paroles de bienveillance. Les uns étaient ivres de joie, les autres e'mus jusqu'aux larmesj on en vit quelques-uns trembler pour la première fois de leur vietous e'iaient pénètres de reconnaissance.
« Vos blessures vous font-elles souffrir? a demande' le roi à M. de Bâillon , officier du sixième régiment de la garde royale, qui a dix-huit ans de service. — Non, Sire. — Vous pouvez donc me servir long-temps ? — Ah! Sire, de bien bon cœur. »
Apres la distribution, M. le duc de Bellune ayant pris les ordres du roi , les troupes ont dc'file en colonne, le maréchal à leur tête. En voyant passer les quatre escadrons des gardes-du-corps , Aussi beaux que bons , a dit Sa Majesté.
Pendant cette revue, une population immense couvrait la plaine. On s'en ferait une fausse idée d'après ces
masses de peuple qui se répandent autour de Paris dans les occasions semblables , multitude rassemblée de tous les pays , et qui , offrant un mélange de toutes les physionomies , n'a pas elle-même de physionomie. C'e'taient , comme sur la route de Tinqueux , les paysans des campagnes environnantes, en blouse de toile bleue, portant de longs bâtons en guise de cannes , naïvement curieux , sans que leur curiosité' ait rien de stupide ou de frivole. Ces flots de spectateurs champêtres inondaient le pavillon de Sa Majesté j ils se pressaient autour de sa personne, l'approchant de toutes parts sans obstacle, mais sans désordre. Quelle est la consigne qui ne devient superflue dans un tel jour?
Vivement e'mue des transports qu'elle avait partage's en les faisant naître. Sa Majesté dit au duc de Bellune : « M. le maréchal, dites à ces troupes que, je désire qu'elles soient aussi contentes de moi , que je suis satisfait d'elles. » Insérées dans l'ordre du jour au camp, ces paroles furent sans doute pour les soldats la plus douce des recompenses.
A trois heures , Charles x entra dans Reims , et de la place Royale où il s'e'tait arrête quelques instans pour contempler la statue de Louis xv, il s'achemina vers la place de la maison-de-ville, où le corps municipal l'attendait. M. le maire de Reims s'e'tant approche' de Sa
Majesté, lui fît remarquer riiôtel-de-ville, commence' sous le règne de Louis xm et fini sous le sien. Par une sorte de pre'vision , que j'oserai appeler l'instinct des bons rois, parce qu'elle les porte à deviner le bien qui est à faire, Sa Majesté, se retournant du côté de la place Rojale d'où elle venait, demanda quel était ce grand e'difice qu'elle y avait vu. « Sire, re'pondit le magistrat, c'est l'ancienne douane, et la ville changerait d'aspect, elle serait très-embellie, par une percée qui mettrait l'hôtel-de-ville en regard de ce bâtiment. » Le rpi accueillit cette idée et voulut bien ajouter qu'il en verrait l'accomplissement avec plaisir'. Pour embellir une ville ancienne, le moyen est moins d'y construire que de la desobstruer. Faites-y circuler l'air, la lumière; agrandissez l'espace; rendez le plus possible de ces elëmens naturels dont l'agloraeration des hommes sur un seul point les a plus ou moins prives. Ainsi l'état social est le plus heureux possible, quand la loi y dévore le moins de cette liberté' individuelle qui est le premier trésor de l'homme.
L'excursion royale devait se terminer à la Promenade, et ne pouvait se terminer plus heureusement. 11 était naturel d'amener en dernier lieu les pas du mo-
' Le lendemain, M""^. la Dauphine visita l'hôtel-de-ville, et donna aussi son approbation à ce projet.
ncirqiie dans ces vastes et magnifiques plantalions, si aitistement sjme'triques et si noblement régulières, qui font l'orgueil de la ville et l'admiration du voyageur. Là, sur le boulingrin, e'tait établi le Bazar re'mois, disposition pre'pare'e pour recevoir les produits de l'industrie du département. M. de Jcssaint, dont la longue administration s'est attachée à la faire fleurir , avait pense' avec raison que le spectacle de la prospe'rite publique intéresserait plus Sa Majesté que les funambules, les saltimbanques et les joueurs de gobelets qui accouraient autrefois, pendant les fêtes du sacre, dans la vue de re'creer la cour, les liabitans de Reims et les étrangers, par leurs divertissemens insipides. L'appel du magistrat fut entendu des manufacturiers. Tous s'empressèrent de montrer à l'Europe ce que peut un seul département de la France.
Une suite de loges contiguës et adosse'es aux arbres qui bordent les deux hémicycles du boulingrin, forme l'enceinte. Ces loges ou portiques sont au nombre de vingt-six. En face de l'entrée, une décoration peinte figure une espèce de temple, compose de quatre colonnes d'ordre corinthien , et offre, dans l'entre-colonnement du milieu, le portrait en pied du roi, avec des inscriptions en vers français*. La disposition des por-
• Citées textuellement dans le Moniteur du 2 juin i825.
tiques est bien entendue , parce qu'elle est simple , conforme à la localité', et bien adaptée à une exposition industrielle. Mais pourquoi la décoration est-elle si triviale ? Pourquoi le cadre du portrait de Charles x surtout est-il d'un goût aussi de'prave? Ces compartimens chantournes , ces ornemens tourmente's , sont du siècle de Louis xv. On a dû s'ëtonner qu'en général le caractère de la décoration adoptée par M. Isabey fût plutôt un emprunt fait aux anciennes décorations de l'Opéra qu'une inspiration de notre époque. L'étonnement n'a pu que s'accroître , si l'on s'est rappelé que cet artiste avait lui-même concouru à la gloire de l'école , en portant la miniature au plus haut degré de perfection. Que M. Isabey se souvienne de lui-même; c'est par des productions d'un style sévère et classique qu'il a établi sa juste célébrité; il ne lui appartient pas d'y être infidèle. Le roi mit pied à terre à l'entrée du Bazar, ainsi que les princes , les princesses et les principaux officiers de leur suite. Le corps municipal s'y était rendu pour recevoir l'auguste cortège. M. le maire de Reims prononça le discours suivant :
Sire ,
« Le commerce de Reims et du département dont « j'ai l'honneur d'être l'organe , expose aux regards de
33o SACRE DE CHARLES X.
« Votre Majesté les produits varies à l'infini de ses (( manufactures. Il va recevoir de la visite que vous dai- « gnez lui accorder une nouvelle vie. Ces produits, « presque tous à l'usage du peuple, ont le mérite de la « solidité et du Las prix. Ils sont connus jusque dans les « régions les plus e'ioigne'es. La protection éclairée que <{ Votre Majesté n'a cesse de donner au commerce, « l'a relevé de ses ruines. Il ne peut manquer de prendre M un nouvel essor sous le règne de Votre Majesté^ « que Dieu le prolonge pendant de longues années pour (( le bonheur de vos fidèles sujets , heureux de vivre sous « le gouvernement du meilleur des rois. J'ai l'honneur « de présenter à Votre Majcsté les membres de la « chambre du commerce, et MM. les commissaires (]ui (( ont donné leurs soins à l'exposition. »
Sa Majesté a répondu qu'elle voyait avec beaucoup d'intérêt et de satisfaction les produits de l'industrie de la ville de Reims et du déparlement de la Marne ; qu'elle ferait tout ce qui dépendrait d'elle pour la prospérité des manufactures j qu'elle avait été touchée de voir avec quel zèle les manufacturiers s'étaient empressés de concourir à cette exposition.
Deux jours auparavant, dans l'audience accordée au tribunal de commerce , Sa Majesté avait déclaré
qu'elle plaçait au premier rang dans sa sollicitude les progrès du commerce et de l'industriej elle avait promis sa protection aux nëgocians ' ; elle comble aujourd'hui les vœux des fabricans et surpasse leurs espe'rances.
Chaque manufacturier l'allend dans le lieu qui lui est assigne. Des draps, des casimiis, des flanelles, des mérinos, des tissus de laine de toute espèce et de toute qualité % articles fondamentaux de la fabrique de Reims , de beaux tapis de pied , des chapeaux de bourre de soie imitant la paille ^, des meubles de bon goût , en bois du département '*, d'élégans nécessaires, de grands ouvrages de mécanique^, des ouvrages précieux d'horlogerie*^, telle est l'exposition industrielle. L'école des arts et métiers établie à Chalons ne pouvait pas laisser échapper cette occasion de payer son tribut; elle proteste, par des produits nombreux et variés, contre les préventions dont elle a été l'objet; elle se disculpe par des chefs-d'œuvre'.
' J^oir page io3.
' Fabriqués principalement par MM. Assy-Guérin et Givelet, Jobert, Lucas et Ternaux fils.
^ Fabriqués par les demoiselles Manceau, d'Epernay.
4 Par M. Thérion.
^ Par M. Fauvereau , de Chalons.
^ Par M. Henriot.
7 Une ordonnance du roi du G juillet iSsS, maintient à Châ-
Le roi visite avec intérêt tons les étalages , entre dans les de'tails de chaque chose, examine, questionne, encourage , loue, demande surtout si l'on emploie beaucoup d'ouvriers, et chaque fois qu'il reçoit une réponse affirmative, il te'moigne sa vive satisfaction. Il dit à celui-ci : Je iiois avec plaisir que vous avez des étoffes à tout prix et qu'on peut s'habiller chez vous à bon marché ; à celui-là : Je me suis servi long-temps de flanelles anglaises , je me sers maintenant de flanelles françaises , et je m'en trouve bien; à un autre : La France n'a plus rien à envier à l'Angleterre. 11 remarque les circassiennes ' j cette e'ioffe rivalise avec le nankin , et il en est fait des exportations jusque dans l'Inde, te Les commandes pour ce pays sont-elles nombreuses? » dit Sa Majesté aux fabricans; et sur la réponse affirmative : J'en suis bien aise , continua-t-elle; c'est la nouvelle la plus agréable que vous puissiez me donner ; j'espère que mon sacre portera boidieur au commerce , et je le désire de tout mon cœur.
C'e'tait avec l'Espagne que Reims faisait autrefois le plus d'affaires. Un manufacturier' le disait au Dau-
lons-sur-Marne l'Ecole royale des arts et métiers, qui devait être transférée à Toulouse.
' Des fabriques de MM. Assy-Guérin et Givelet.
' M. Assy-Guérîn.
pliin, ajoutant que, depuis que la campagne de i825 avait rouvert ce royaume aux Français , l'industrie rémoise avait pris une nouvelle activité', et qu'ainsi Son Altesse Royale avait personnellement acquis des droits à la reconnaissance de la ville du sacre. Le roi qui marchait devant, entendit cette conversation j une douce joie fit tressaillir le cœur paternel ; Sa Majesté se retourna et sourit. Cependant, on lui représenta que le débouche' de l'Espagne serait plus avantageux s'il existait un traite' de commerce avec ce pays. Mais le moyen de faire un traite' de commerce avec un pays qui n'a pas de gouvernement?
C'est en ce lieu que M. Derode'-Ge'rusez, membre du conseil municipal de la ville de Reims , pre'senta au roi un mémoire sur la navigation de la Vesle ' j c'est là que Sa Majesté le reçut avec tant de bienveillance , et qu'elle promit de donner une attention particulière à un projet qui devait être d'un si haut intérêt pour le pays. (( Mais, ajouta-t-elle, votre rivière a-t-elle assez d'eau pour permettre d'y établir une navigation ? » Sur la réponse que l'examen des ingénieurs ne laissait aucun doute à cet e'gard , et que par ce plan Reims pourrait bientôt communiquer avec la Meuse et la Seine , Tant mieux , répliqua le roij votre ville peut compter
' Voir page i6.
que j'irai au devant de tout ce qui pourra être utile à son commerce.
Charles x continuait de faire le tour de l'amphitlie'âtre, passant de loge en loge, déployant partout sans effort cette affabilité' inne'e chez les Bourbons; s'occupant spécialement du commerce, mais sans oublier les autres objets dignes de ses regards. M. Anot, jeune professeur de rhétorique au collège de Reims, lui offre un recueil à^ Elégies rémoises , et lui dit : « Sire, recevez l'ouvrage d'un volontaire royal , d'un jeune homme qui fut votre soldat à une époque où malheureusement Votre Majesté n'en comptait pas beaucoup. — C'est vrai , répond le roi avec honte j il y avait alors du courage à se montrer; mais aujourd'hui tous les Français sont anime's du même esprit, n Touchante expression de la confiance d'un prince magnanime dans un peuple gëne'reux , expression qui doit mettre un terme à toutes les de'marcations de parti , gage assure' d'une fusion ge'ne'rale. Sa Majesté aperçoit les architectes de l'e'glise, à qui elle n'avait pu encore te'moigner sa satisfaction qu'à voix basse '. « Messieurs , leur dit elle, vous devez être bien fatigues. — Sire , vous avez bien voulu nous honorer de votre suffrage, et la réussite repose. — Oubliez donc toutes vos fatigues , car vous avez bien réussi ;
' Voir page 320.
c'était très-beau. » Une dame lui pre'sente une otie composée par son mari, vëlëran du sacre de Louis xvi, l'excusant de ce que le grand âge du poète le prive d'avoir lui-même cet honneur. Le sujet est V^uénement et le Sacre de Charles x. « Madame , dit le roi , en acceptant celte pièce, je vous charge de dire à votre mari que j'ai Lien du regret de ne pas le voir, a
Cependant Sa Majesté exprimait à chaque pas son extrême surprise, n'ayant pas cru, disait-elle, le de'partement de la Marne aussi riche en productions indigènes. Elle faisait plus ; elle achetait elle-même au Bazar. Elle fit l'acquisition d'une belle tabatière, industrieusement tirée par M. Thërion de la racine d'un orme de la Promenade. Elle acquit encore un nécessaire, garni d'une élégante coutellerie en or et en nacre. De leur côte, les princesses firent plusieurs emplettes; elles demandèrent même qu'on leur envoyât la liste des fabricans, et le lendemain , M"'", la duchesse de Berry retourna au Bazar, pour y faire de nouveaux achats.
Les gardes nationaux de la ville de Reims faisaient le service autour de l'enceinte. Le roi leur adressa plusieurs fois la parole. Au moment où il venait de dire des choses flatteuses à un fabricant , un de ces sardes lui pre'sente vivement les armes , comme pour le remer-
cier. Sa Majesté pénétra l'intention , et dit : « Est-ce que vous êtes aussi fabricant, monsieur le garde national ? — Oui ^ Sire , et je m'en fais honneur. — Tant mieux, reprit le roi, vous avez Lien raison. » Un autre s'avance, présentant aussi les armes, et dit : « Sire, je vous demande , au nom de tous mes camarades , à monter demain la garde auprès de votre personne. — Je vous remercie, répond le roi, et je vous prie de remercier de ma part tous vos camarades j mais je ne puis accepter votre offres je pars demain de très-bonne heure, et je ne veux pas vous réveiller si matin. »
Ainsi se de'voilait , par une foule de propos obligeans et affectueux, l'âme aimante de Charles x. H était cinq heures. La visite du Bazar était terminée. Le roi , en sortant de l'enceinte , passa en revue toute la garde nationale de Reims, rangée en bataille sur la Promenade, puis il regagna son palais. Malgré les exigeances et les distractions du moment. Sa Majesté a régulièrement travaillé avec ses ministres , comme au palais des Tuileries , où elle a cru en effet se retrouver , ainsi qu'elle l'a exprimé avec tant de grâce \
L'hospitalité cordiale des Rémois envers les étrangers s'explique par le bonheur qu'ils éprouvent 3 heureux , ils veulent que tout soit heureux dans leur ville.
• Voir page 98.
Partout l'abondance et l'ordre; partout les précautions d'une autorité' vigilante, pour prévenir la licence sans gêner la liberté; partout les démonstrations les plus ge'ne'reuses de la munificence publique et privée. M. le préfet du département a tous les jours dans son hôtel une table de cent couverts. Trois tables , de cent cinquante couverts chacune, sont préparées à Thôtel-deville, pour toutes les personnes de distinction que l'auguste cérémonie appelle à Reims, et, indépendamment de ces repas municipaux, M. le maire a, en quelque sorte, table ouverte chez lui. De splendides banquets sont offerts aux ambassadeurs , aux grands-dignitaires et grands-officiers, aux maréchaux de France, aux pairs, aux députés, aux officiers de la Maison du roi, des princes et des princesses , aux maires des bonnes villes, aux présidens des chambres dt commerce, aux présidons et secrétaires des académies , aux colonels des gardes nationales. Dans ces réunions, des toasts sont portés au roi et à la famille royale , ou échangés entre les autorités de la ville et leurs hôtes. Un de ces hôtes, M. le vicomte de la Rochefoucault , colonel de la garde nationale parisienne', prié par les convives de poiter,
* On a vu, page 6i , que la garde nationale à cheval de Paris faisait partie du cortège d'entrée.
3a8 SACRE DE CHARLES X.
au nom de totis , un toast à la ville de Reims , l'a fait en
ces termes :
(( MM. les maires des bonnes villes du royaume et MM. les colonels des gardes nationales me font l'honneur de me choisir pour porter en leur nom une santé' à la ville de Reims. Je sens vivement, Messieurs, tout le prix d'une telle mission. Honneur donc aux habitans de cette cite fidèle! Nous pourrons rivaliser de zèle avec eux; mais il ne nous sera jamais possible de les surpasser dans les témoignages d'amour et de dévouement qu'ils viennent de donner au meilleur des rois. »
Pendant les fêtes du sacre, Reims pre'sentail une physionomie originale. Comme les distances n'y sont pas assez grandes pour qu'on soit généralement oblige de faire les courses en voiture, c'était un spectacle assez curieux de voir tous les rangs de la société pêle-mêle au milieu des rues, le brillant uniforme de cour à côte du simple habit bourgeois, les grands avec la multitude. Jamais fête n'eut un air plus national. Ce mélange de toutes les classes, unies d'intention, confondues de fait, pour une rejouissance commune, réalisait complètement ce qu'avait annonce' le Festin royal", la grande famille française.
Deux vaudevilles composes pour la circonstance ,
' Voir page 290.
SACRE DE CHARLES X. SSg
Y Heureux jour ou une Halte militaire , par M. de Saint- Hilaire , et Louis xii ou le Sacre d'un bon roi , par M. Alissan de Cliazet , ont ete' joue's sur le théâtre de Reims. Les nombreuses allusions ont e'te avidement saisies. Le publie a fait répéter plusieurs couplels qui ont été applaudis avec enthousiasme'. Un bal brillant a e'te' donné par le ministre de la guerre, dans la maison de M. Ruinart de Brimont, qui avait permis de faire toutes les dispositions locales nécessaires pour une réunion de ce genre.
Chaque soir, du 28 au 5i , la ville fut illuminée. Le 3i , jour de la visite au Bazar , la Promenade le fut également. Toutes les allées étaient dessinées par des ifs et des guirlandes de feu. Des orchestres de danse avaient été disposés dans la magnifique allée qui conduit à la patte-d'oie, et pour que la triste idée du besoin ne vînt pas se mêler à l'allégresse générale, des distributions de secours avaient été faites au domicile du pauvre. Dans la
' De ce nombre est celui-ci, où M. de Chazet n'est qu'hîslorien :
De rendre la j^randeur aimable
11 a le secret enchanleur;
Humain, doux, accessible, affable,
Il n'est Cer que dans le mall)eur.
A-l-on du sort éprouvé le caprice, On est cerlain d'être son j^rolégé; Et si quelqu'un lui demande un service,
Cest lui qui dit : « Bien obligé! »
34o SACRE DE CHARLES X.
soirée, le roi, les princes et les princesses allèrent voir les illuminations de la Promenade , et parcoururent les rues de la ville, au milieu des acclamations. Sa Majesté , le sourire sur les lèvres , saluait avec une bonté infinie toutes les personnes qui s'approchaient d'elle. Une jeune fille lui pre'senta une pétition avec timidité. Donnez, mon enfant, lui dit le roi ,/e suis venu la chercher.
Le mot est charmant, mais il ne l'est pas plus que celui-ci à M. le marquis de Rivière : A propos , j'ai oublié de te dire que je t'ai fait duc. Ne croirait-on pas entendre Henri iv parlant à Grillon? Aussi tout le monde trouvait autant de justesse que d'à-propos dans l'expression d'un soldat du camp, à qui Sa IVIajesté avait donne' de sa main la croix de la Légion-d'honneur , ornée , comme on sait, de l'effigie du hon Henri : « Le roi , disait ce militaire , m'a donné son portrait. »
SACRE DE CHARLES X. 34i
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