CHAPITRE IV
Entrée du roi à Reims ; son arrivée à la cathédrale. Premières vêpres. Présens faits par Sa Majesté à l'église métropolitaine. Arrivée du roi au palais de l'archevêché. Prisonniers mis en liberté.
Les princesses iîtaient arrivées à Reims dans la soire'e du 27 , venant de deux points diffërens : M"'^ la Daupliine, de Rœux, où elle avait dîne chez M"'% la duchesse de Charost, et Madame, duchesse de Berry, de Bar-le-Duc, où M""*, la duchesse de Reggio avait eu l'honneur de la recevoir dans son château de Jeand'Heure.
M'"% la Dauphine avait passe par Fismes; le maire était aile la recevoir hors des murs, et il avait fait les dispositions nécessaires pour que la voiture ne traversât point la ville, afin d'éviter une descente rapide et dangereuse, La princesse le remarqua j et, comme elle en demanda la raison , sur la réponse du magistrat , que c'était pour épargner un mauvais pas à S. A. R. : M. le maire, re'pondit-elle en souriant, je ne les ai jamais craints. La princesse salua le roi , qui était
arrive à Fismes avant elle, puis elle en vepailit imme'dialemenl.
Quant à M"'^ la duchesse de Berrv, elle avait comble les vœux de la ville de Bar-le-Diic , en acceplanl une fête qui lui avait ëte pre'pare'e. Des de'putations des villes voisines y avaient e'ie' admises. Sept demoiselles de Verdun avaient ëte choisies pour offrir à l'aimable mère desenfans de France une corbeillede dragées et de fleurs.
Le 28, dès la pointe du jour et quoique le temps fût pluvieux , les rues de Reims étaient remplies d'une foule immense. La ville pre'sentait, comme la campagne, un air de fètej mais les pre'paralifs y étaient diffërens.
La grille en fer de la porte de Vesle, par où le roi devait faire son entrée, avait ëlë peinte et dorëe'. Les pieds droits en pierre sont ornes de tropliëes, avec les attributs de l'industrie agricole et manufacturière; deux ëcussons, attaches à ces pieds droits, portent cette inscription :
A CHARLES X, LA VILLE DE REniS.
A partir de la grille, s'ëlèvent à droite et à gauche de grands ceps de douze pieds de hauteur, entoures de
' Cette grille fut placée à» l'époque du sacre de Louis xvi , et à l'occasion de cette solennité.
feuillages , surmontes alternativement de drapeaux blancs fleurdelise's et de touffes de lis en fleur. Ces mâts de verdure sont réunis par des guirlandes ; décoration simple, qui marque aussi l'alignement de l'espace réserve' au corte'ge. A Reims, il n'est plus permis de tapisser les rues pour le sacre, depuis cette parole touchante de Louis xvi : Point de tapisserie ; je ne veuxrien qui empêche le peuple et moi de nous voir. La garde nationale forme la haie, conjointement avec la garde royale et l'infanterie de ligne, le long de la rue deVesle et de celle de la Poissonnerie, jusqu'au parvis de la calhe'drale. Des drapeaux blancs ornes de fleurs de lis se déploient aux fenêtres des maisons j les inscriptions, t^zVe le roi! vive Charles x! vivent les Bourbons ! flottent dans les airs. Des e'chafauds sont dressés devant les portes : c'est là qu'une grande partie de la population urbaine attend le cortège 5 pour le voir de'filer, les princesses ont elles-mêmes pris place aux fenêtres d'une habitation privée. Les autorités publiques sont en station à la grille. Lorsque Sa Majesté y est arrivée , M. le maire de Reims , à la tête du corps de ville, a présenté les clefs au roi, qui les a prises et remises à son capitaine des gardes j après quoi, le magistrat municipal a adressé à Sa Majesté le discours suivant :
Sire ,
« Heureux de pouvoir être auprès de Votre Majesté « l'organe des sentlmens qui animent les liabitans de (( la ville de Reims , mon cœur sent , mieux qu'il ne (( peut l'exprimer , l'élan que votre auguste présence « excite en ce moment dans cette grande cite.
(( Daignez, Sire, recevoir les clefs de votre bonne « ville de Reims; c'est l'amour, c'est la fidélité qui s'em- « pressent aujourd'hui, comme dans tous les temps, « de vous en faire hommage.
« Tous nos cœurs sont à vous, Sire, ils le sont à « jamais; et dans ce moment, où nous avons le bon- « heur de contempler les traits de notre roi bien-aime', « il ne nous reste plus qu'à adresser des vœux au Tout- « Puissant pour qu'il répande toutes ses bénédictions (( sur Votre Majesté, et qu'il lui accorde de longs « jours pour le bonhem de la France. Vive le roi! »
Sa Majesté a répondu :
« Monsieur le maire, je suis touché des senlimens (( que vous m'exprimez ; je désirerais avoir la voix assez « forte pour être entendu de tous les bons Rémois et « de tous les Français, et pour ]eui-*faire connaître la (( vive émotion que j'éprouve en ce moment.
yo SACRE DE CHARLES X.
(( Je prierai le Toiit-Pnissant , dans la cérémonie de u mon sacre, de doubler mes forces pour assurer le « bonheur de mon peuple. »
Le cortège est entre dans la ville au son de toutes les cloches et aux salves de l'artillerie. Les croisées des maisons étaient garnies de spectateurs jusqu'aux toits. Sur le passage de Sa Majesté , on a vu voler des fleurs, répandues par l'allégresse et par un enthousiasme qu'il est impossible de décrire'. La voilure s'est avancée au milieu d'un concert d'acclamations, jusqu'à la calhe'drale, dëcore'e par MM. Lecointe et Hittorf, architectes du roi pour les fêtes et cérémonies'.
En avant du portail , est construit un porche , le Pjonaos du temple chrétien, commande ici par deux ne'cessite's : pour le roi , celle de pouvoir descendre à couvert en cas de pluie; pour le cierge, celle de recevoir Sa Majesté en dehors de l'ëglise , afin de l'y introduire processionnellement. Ce porche est compose' d'une entrée principale au milieu , de figure octogone , for-
^ Autrefois l'accueil fait au monarque était bien différent. On honorait son entrée par une représentation des Mj stères , pièces non dialoguées, mais exécutées en pantomime. Ce genre d'hommage était réservé aux plus grandes puissances et pour les occasions les plus solennelles.
^ J'expliquerai toute cette décoration et je rendrai compte de son effet dans plusieurs chapitres.
inanl avant-corps , et do chaque côte accompagne de trois arcades. Celles-ci , supportées par des colonnes isolées, se lient aux deux grands arcs des extre'mite's, lesquels débordent la façade de la basilique , et correspondent, l'un à la galerie couverte qui conduit à l'archevêclie , l'autre à une rue de la ville qui longe l'église. Cette disposition exte'rieure se rattache par le style à l'architecture du temple, et de loin , elle se confond avec elle par ses IVonions et ses ornemens gotliiques; de plus, elle annonce la disposition intérieure, en faisant voir de prime-abord un pre'paratif propre au sacre de Charles x , qui s'ajuste à une cathédrale destinée à tous les sacres.
Une voûte forme'e par des pénétrations ogives, et semée d'étoiles d'or sur un fond bleu-de-ciel , couvre l'entrée principale qui conduit directement dans la basilique ; elle communique aussi , de part et d'autre , avec les entrées latérales. Les statues de saint Nicaise , de saint Symphorien , de saint Marconi, et de saint Rémi, protecteurs spéciaux de la ville de Reims, entourent le vestibule sacré; l'aspect religieux et l'harmonie de rapports qu'offre cet ensemble, portent à l'âme une impression douce, qui a quelque chose de céleste.
C'est là que Sa Majesté est descendue de la voiture du sacre. Elle a été reçue à la porte de l'église par l'arche-
vêque de Reims, vêtuponlificalemenljet parles ëvêques de Soissons , de Châlons , de Beauvais et d'Amiens, ses siiffragans , sous le dais qu'elle-même avait donne.
Six colonnes de bronze dore soutiennent ce daisj six panaches blancs surmontent ces colonnes. Un ornement compose alternativement de fleurs de lis et de palmettes découpées, entoure îe pe'rimètre supérieur j un couronnement d'un caractère religieux en termine la plate> forme. Les pentes sont de riches e'toffes d'or tissées et brochées au métier. Quatre sujets symboliques et sacre's ' ornent leur champ; la saillie en est telle, qu'on les supposerait exe'cute's en cartisane, tandis que c'est le travail même du tissu, qui, simulant avec «ne adresse admirable le jeu de l'ombre et de la lumière, imite le relief. Celte fabrication est digne des plus grands éloges \ Mais le dessin des ornemens et la forme du dais man- ([uent d'élégance et de grâce.
« Je viens de recueillir les bénédictions de mon peuple , dit Sa Majesté en entrant dans l'église; je sens le besoin de recevoir les bénédictions du ciel. » L'archevêque lui présenta l'eau bénite et l'encens, puis le roi s'age-
' Anlérieureinenl, deux anges adorateurs ; postérieurement, ie Jéhovali mystérieux; à droite, l'agneau sans tache reposant sur le livre de vie; à gauche, le pélican qui se saigne pour ses petits.
' Ce beau produit sort de la manufacture de MM. Matheyon et Bouvard frères, fabrîcans, à Lyon.
SACRE DE CHARLES X. yS
noiîilla sur un carreau. Le prélat lui donna ensuite à Laiser le livre des évangiles ouvert. Après une courte prière , Sa Majesté s'est relevée , et le .pontife s'est trouve face à face avec le mouarque, dont il avait partage l'infortune, et dont il partage le triomphe.
Le pontife de Reims est digne d'un tel honneur. A un zèle pieux, à une charité douce, qualités essentielles à tout ministre de la religion , M. de Lalil réunit un talent distingue pour la chaire, utile complément des vertus ecclésiastiques. Pendant l'émigration, son éloquence amenait à ses instructions ëvange'liques un auditoire nomhreux et illustre. A Dusseldorf, M. le comte d'Artois l'entendit , le goûta , et le fit son aumônier. Depuis cette époque, il n'a jamais quitte' la personne du prince. Le temps , l'habitude , d'heureux rapports de caractère et de sentimeus, fortifièrent ces nobles relations, et le prince a rencontre un ami. Honore d'une confiance auguste , en position par là de rendre beaucoup de services, il ne s'est jamais prépare le regret d'en avoir volontairement perdu l'occasion , et chose aussi rare, tous ceux qu'il a oMiges l'aiment. A la restauration , M. de Latil eut une grande part dans les délibérations relatives aux affaires ecclésiastiques, au concordat et à l'organisation de l'église de France. Il montra , dans cette occasion délicate, un
savoir profond, des connaissances variées, un esprit fin et conciliant, beaucoup de modération jointe à beaucoup de fermeté. Trente-sept ans plus tôt, et bien jeune encore, il avait développe' les mêmes qualités aux assemblées bailliagères qui précédèrent la convocation des e'tats-ge'ne'raux; grand-vicaire du diocèse de Vienne, il y représenta son évêque , avec une maturité précoce et un aplomb au dessus de son âge.
Quel sentiment, quelle douce onction et quel accent affectueux M. l'arcbcvêque de Reims ne dût-il pas metlre dans ses paroles , lorsque immédiatement après la prière de Sa Majesté, il lui adressa le discours suivant :
Sire,
« Aux vives acclamations de bonbeur et d'amour « qu'excite dans mon diocèse la présence d'un roi , « digne fds de saint Louis, et aux sincères expressions « de la reconnaissance et de la fidélité de cette bonne « ville, si beureuse de se voir encore la ville du sacre, « qu'il me soit permis d'ajouter les bommages et les w vœux d'un chapitre aussi recommandable par la (* pureté de ses principes que par la solidité de ses veru tus, et de tout un clergé qui connaît, qui aime et « remplit ses devoirs.
« Quant à mol , Sire , j'ose me croire dispense de ma-
(( nifester des senlimens qui, invariables comme mes
« principes, sont , depuis long-temps , connus de Votre
H Majesté.
« Mais après avoir, comme un serviteur fidèle, piis « part pendant une aussi longue suile d'années à tous (( les e'venemens delà vie de Votre Majesté, je dois au- (( jourd'hui bénir hautement la divine providence ^ui, « dans une cérémonie si remarquable dans toutes ses (( circonstances, m'a destine à remplir auprès de votre « auguste personne, la plus belle, la plus consolante « des fondions de mon saint ministère 3 et je rends (( grâce à Dieu, la sagesse e'teruelle, de vous avoir in- (f spire. Sire, la grande et religieuse pensée de venir « sanctionner la dignité de roi, par un acte solennel « de religion , au pied du même autel où Clovis reçut (f l'onction sainte^ car, dans tous les lieux soumis à (f votre puissance. Sire, tout vous fera assez entendre (( que vous clés roi, tandis qu'ici, dans ce temple, dans « cette cite, berceau île la foi de xoa pères, tout vous « rappellera que vous êtes chrétien ; tout vous dira que , (( pour votre bonheur, comme pour le bonheur de vos M peuples, et afin d'accomplir les desseins de Dieu en « marchant sur les tracesdetantdegrands rois, dont, par « le droit de votre naissance , vous portez la couronne ,
76 SACKE DE CHARLES X.
« oui, Sire , tout vous dira que toujours vous êtes le fils u aine' de l'Eglise et le roi très-chiëtien,
H Daigne le roi agréer l'expression de nos sentimens; i{ daigne le ciel exaucer tous nos vœuxl »
Ces vœux et ces sentimens ayant e'te' ainsi exprime's, le répons , Ecce ego niitto angeluni meum , entonne' par le grand chantre, donne le signal de la marche religieuse, et Te roi, s'est avancé procession nellement dans la basilique, précédé du clergé, suivi des officiers de sa maison, et accompagné des princes. Pendant ce temps, les musiciens du roi exécutaient une espèce de marche à trois temps, composée sur les paroles mêmes du répons, par M. Le Sueur'. Le mouvement du morceau est large, et son caractère grave convient à l'entrée d'un cortège imposant.
Dès que Sa Majesté se fut placée à son prie-dieu, les premières vêpres commencèrent. C'est l'archevêque qui les entonna. Ici , les voix de l'orchestre, en réponse aux chants de l'église, ont exécuté, seules et sans accompagnement instrumental , différens veisets de psaumes arrangés en contre-point sur le plain-chant , par M. Chérubini \ Etait-il donc nécessaire d'opposer àcette
' Un des surintendans de la Musique de la Chapelle du roi. ' L'autre surintendant.
savante et noble psalmodie, un Magnificat e'ciit du temps de Louis xv , morceau d'un goût trivial , comme tout ce qui, dans les arts, se rattache à cette triste époque'? Sans doute les musiciens de Reims n'ont reserve ce morceau pour le sacre de Charles x, que parce qu'il avait autrefois servi pour celui de Louis xvi. Mais tout en rendant justice à leur zèle , on peut blâmer leur imprudence: il ne faut qu'une telle disparate pour comprom-cttre la harpe religieuse et désenchanter les saints cantiques j la musique n'est l'art le phis sublime que parce qu'elle est le plus délicat.
Les vêpres finies, M. le cardinal de la Fare, un des assistans de Sa Majesté, a prononce' un sermon divise en trois points, sur ce texte bien convenable à la circonstance, Spiritus domini super me, eo quod domùius imxerit me. L'orateur sacre' a passe' en revue les devoirs re'ciproques des rois et des peuples. Il s'est attache' à montrer combien la religion , toujours occupe'e de la félicite commune , favorise l'accomplissement de ces devoirs. Au dessus des monarques, il est un dominateur suprême, de qui toute puissance émane, et les princes ne sont que les instrumens de ses desseins. Ce roi des rois a voulu qu'un caractère sensible distinguât ici bas
* L'auteur est Hardouin , compositeur qui a eu en France quelque célébrité.
les dépositaires de l'autorile qui lui appartient. De là , le sacre, présent céleste fait à la terre par Dieu lui-même, institution qui commença dans Israël en la personne de Saiil et de David, qui fut continuée par les proplièles, et qni, passant de l'ancien Teslament dans le nouveau , est aujourd'hui rehaussée par tout l'appareil du culte chrétien; spectacle tout divin et tout monarchique, où la pie'të contemple avec eclificaiion, l'attitude à la fois religieuse et royale du souverain. Ce discours, écoute' avec un profond recueillement, s'est termine' par cette noble et touchante pdroraison où l'orateur se met en scène à la manière de Bossuet , dont il a occupe' le sie'ge : « Protecteur de cette race chérie à qui , depuis plus de huit siècles, vous avez confié l'apanage de ce beau royaume, Dieu tout-puissant, continuez de manifester sur elle votre faveur et vos merveilles! Que toujours étendu sur l'homme de votre droite , votre bras couvre sa personne sacrée de votre égide impénétrable! Que tous les vrais Français, aussi fiers de lui obéir que luimême s'est dit fier de les gouverner, l'entourent à l'envi de confiance et d'amour! Que calmes comme son âme et purs comme ses désirs, ses jours égalent, par leur durée, la mesure et l'étendue de nos soins! Que constamment heureux comme roi , Charles x le soit constamment comme père! Que ses regards paternels
voient toujours auprès de lui briller d'un éclat que rien ' n'altère, cette famille si précieuse, 1 ornement de sa cour, le cliarme de sa vie, l'avenir de la France! Cet illustre Dauphin, terreur du génie du mal, vengeur rapide de la majesté des rois, héros conque'rant et pacificateur! Cette princesse magnanime, image vivante de la charité céleste, providence visible de l'infortune, modèle d'héroïsme comme de vertu! Cette mère admi- }ahle de l'enfant du miracle, qui rendit l'espoir à la nation consternée, l'èlonua par son courage, la captive par sa bonté! Ce tendre rejeton de la première tige des lis, qui fut avant de naître l'objet de tant de vœux, et (|ui l'est aujourd'hui de tant d'espe'rances!
u Dieu de Clovis, s'il est ici bas un spectacle capable d'intéresser votre majesté infinie , ne serait-ce pas celui qui , dans celte solennité , fixe l'attention universelle, appelle et reunit tous les vœux? Pourraient-ils, confondus avec la multitude des e've'nemens humains, s'ensevelir et se perdre dans les annales éternelles, ces jours saintement privilégiés, où le héros de Tolbiac, et treize siècles après lui, le 65*^ des rois ses successeurs, sont venus, dans le même temple, recevoir la même consécration? A quoi donc, grand Dieu! si ce n'est à la persévérance de vos immuables décrets , attribuer sur celte terre, toujours si mobile et toujours
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si changeante, le don surnaturel d'une dure'e qui tient du prodige! Même royaume, mêmes rois, même basilique , même autel, même culte, mêmes pontifes! Même double chaîne , qui , à force d'être antique , semble suspendue à l'Eternité, lie d'un côte Clovis à l'auguste héritier de son trône, et de l'autre, le grand saint Rémi au digne successeur qui le remplace dans son siège! Intervalle immense dans les fastes de notre e'phémère et périssable humanité! Celui qui se complaît à protéger et à maintenir, et notre culte qu'il a soutenu toujours pur, et la Maison de France qu'il a toujours aimée, et ce royaume qu'il a élevé si haut, leur auraitil transmis quelque chose c^e son ineffable immutabilité?
(( Seigneur, il vous a plu , sans avoir égard à la faiblesse de notre ministère, de nous rendre, dans deux circonstances d\in souvenir ineffaçable , l'organe de votre parole sainte! A cette époque à jamais déplorable , que déjà le laps de trente-six années et le torrent des âges ont emportée loin de nous, vous avez voulu que du haut de la chaire de vérité, en présence de cette assemblé fatale qui fut le premier instrument de la démolition du trône et de la monarchie, notre voix annonçât les orages destructeurs amoncelés sur nos têtes et prêts à fondre sur la France'! Aujourd'hui,
' S. Era. le cardinal de la Tare , alors évêque de Meaux , dans
SACRE DE CHARLES X. 8i
quelles aclions de giàccs ne devons-nous pas à votre bonté', de nous avoir, à la fin de notre carrière, re'serve' la plus douce des jouissances , celle de présager à notre pairie et au monde, qu'autant de la coupe de votre colère enfin épuisée il était sorti de châtimens et de fléaux, autant des trésors intarissables de vos miséricordes il sortira de félicité et de bienfaits! Fasse, Seigneur, votre volonté protectrice, que si l'excès des maux a surpassé nos pressentimens et nos craintes, la réalité des biens surpasse, à son tour, nos souhaits et nos espérances! Daigne le secours permanent de votre grâce conduire par un chemin non interrompu de prospérités , et amener au bonheur qui n'aura plus ni vicissitude ni fin, notre roi, votre adorateur sincère, et son peuple, qui, sous ses lois et avec ses exemples, sera plus que jamais religieux et fidèle! »
Après le sermon , l'archevêque de Reims entonne le Te Deum^ que le roi entend debout, et qui est chanté par la musique de Sa Majesté. H est de la composition de M. Plantade. Il se termine par un morceau vif, éclatant, et d'une belle facture; les inslrumens à vent s'y font entendre, et leur retentissement dans la vaste enceinte de l'église produit beaucoup d'effet.
le sermon qu'il prononça le 4 mai 1789, déliant les états-gënéraux , annonça les malheurs que la France a éprouvés.
Pendant le Te Deum, un des aunaôniers du roi apporte les pre'sens de Sa Majesté pour la cathédrale 3 ils consistent en garnitures d'autel, vases d'offrande, vases et ustensiles d'église et reliquaires.
Dans le grand crucifix destine au maître-autel, si le modela' du christ n'est pas irréprochable, la tête est belle et expressive. Tous les de'tails de la croix sont d'un excellent goût; seulement le pied de cette croix est un peu trop allonge, ce qui lui fait perdre quelque chose de sa solidité apparente.
Les six chandeliers en bronze dore , tout en conservant les formes adoptées par l'Eglise, rappellent, dans une combinaison bien entendue, le galbe des candélabres antiques. Les feuilles d'acanthe renversées et les volutes qui ornent le pied, présentent à l'oeil un dessin aussi pur qu'ële'gant, et rien n'est plus charmant que les têtes d'ange qui en portent la coupe '.
L'orfèvrerie, toute en vermeil, est d'une exquise beauté. La ciselure de ronde-bosse et de bas-relief, les feuilles d'ornemens, les cordons varie's, les filets délicats, en enrichissent les contours et reçoivent un nouvel intérêt par le contraste entre l'or mat et l'or bruni. La buire dans laquelle doit être offert le vin,
^ L'exécution de ces beaux ouvrages est due à M. Choîselal , fabricant de bronzes du roi et des princes.
retrace la forme étrusque; le Las-relief qui lui sert de bandeau se fait remarquer par un travail admirable; l'ange assis au dessus de l'anse est d'une forme e'iegante et d'une beureuse proportion. Le be'nitier est un vase Médicis, d'un beau profd. Le calice, les burettes, l'aiguière du La^^abo avec son bassin , l'encensoir, peuvent être cites comme des modèles; l'encensoir surtout , pour l'originalité de sa forme et l'elcgance de son couvercle à jour, dont le re'seau fleurdelisé offre une agréable opposition aux formes pleines qui l'entourent'. Le seul objet à critiquer est le reliquaire de la sainte ampoule, espèce de coffret d'une forme recbercbe'e et gauclie. Un bas-relief sur un cavet est toujours une cbose de mauvais goût. Les anges places en haut dans les quatre angles,sont gros et lourds. Ces têtes d'enfans manquent de grâce enfantine et elles n'ont pas la délicatesse du premier âge; elles ne sont que joufflues. La seule partie qui soit bien dans ce rriorceau , c'est la frise du pied , composée de médaillons de rois, et discrètement enrichie de rubis et d'ëmeraudes. Là seulement il j a de la se've'rite'.
Ces magnifiques pre'sens sont déposes sur l'autel par l'aumônier, hormis un reliquaire , celui de la vraie
' Toute l'orfèvrerie sort des ateliers de M. Cahier, orfèvre du roi , des princes el du Garde-Meuble.
^l^. SACRE DE CHARLES X.
croix. Les e'vêques deSoissons et de Beauvais conduisent le roi à l'autel, que Sa Majesté baise. Le premier gentilhomme de service reçoit des mains de l'aumônier la précieuse relique; il la remet à M. le Daupliin , qui la pre'sente au roi. Charles x l'offre lui-même à Dieu, et en la posant sur l'autel , il haise le bois qui a sauve le monde.
Peu de public assistait à cet office; les princesses étaient dans leur tribune; la tribune diplomatique était aussi garnie de spectateurs; toutes les autres e'taient vides, et ramphilheâtre du fond n'e'tait occupe' qu'en partie; mais le chœur était plein. Le peuple avait suivi le roi; Sa Majesté n'avait mis aucun empêchement à ce qu'il entrât , et elle parut satisfaite de s'en voir entourée pendant toute la ce're'monie.
Après l'office, qui a dure jusqu'à quatre heures, le roi s'est retire' dans ses appartemcns , prépares à l'archevcche. En sortant de l'ëglise , Sa Majesté , dont le cœur n'est indiffèrent à aucun signe de l'alle'gresse publique, a pu remarquer, dans la de'coration de la ville, un changement cccasione' par son arrivée. Pendant les vêpres , des soleils en fleur avaient ete' attaches aux guirlandes, et chaque feston indiquait, par cet emblème , l'heureuse métamorphose qui s'était soudainement opérée dans le ciel.
Une galerie couverte, attenant au porche, conduit par une pente douce à l'archevêché. Elle se prolonge en ligne droite sur une longuç.ur de près de trois cents pieds , s'élevant progressivement à la hauteur de quinze pieds au dessus du niveau du point de de'part. Cette inclinaison du terrain s'opposait à toute disposition architecturale j l'art ne pouvait donc que couper cette longueur par des faisceaux équidistans. Vingt-quatre trophées chevaleresques composes de lances où s'attache, avec des branches de laurier , l'e'cu de Charles x surmonte' du heaume à la royale , forment autant de divisions re'gulièrcs dans cette longueur. Au dehors , de riches frises , des tores de laurier, de chêne et d'olivier, des lambrequins , des chutes d'étoffes de soie blanche brodée d'or j dans l'intérieur, des étoffes bleues largement drapées, ornées de riches bordures, de galons, de franges, de cables en argent , un plafond semë d'étoiles, forment un ensemble aussi riche qu'ele'gant , et l'effet de perspective produit par cette longue ligne, sous cette espèce de tente royale, est d'une grandeur imposante. Sur le sol est étendu tin tapis de même couleur que la tenture et parsemé de fleurs de lis d'or '. C'est par cette galerie
' Ce tapis bleu fleurdelisé lient au cérémonial ; tous les sacres, il couvre le chemin du roi, lors même qu'il n'y a pas de galerie construite exprès.
que le roi s'esl rendu à l'aichevêche, au milieu des acclamations et des applaudissemens du peuple, qui remplissait le parvis de la cathe'drale et les cours du palais. La foule s'est même pre'cipite'e sur son passage. Déjà la force armée se mettait en devoir de l'écarter; mais Sa Majesté ordonna aux gendarmes de s'arrêter. Votre service a cessé, leur dit-elle; 7e veux que mon peuple puisse s'approcher. Les gendarmes obéirent. Tout le monde s'approcha du roi , et quelques personnes baisèrent ses vêtemens.
L'heureuse journée du 28 avait ëte' marquée par une scène touchante. Charles x , à l'occasion de son sacre , avait exerce le plus beau droit de la couronne, en faisant remise de leur peine à cinquante prisonniers. Les fêtes s'e'taient ouvertes par cet acte d'indulgence '. C'est surtout par la clémence que les princes ressemblent à l'Etre infini; leur puissance, quoi qu'ils fassent, a toujours des bornes; mais dès qu'ils le veulent, leur miséricorde peut n'en point avoir, et alors ils entrent en partage de la pre'rogative divine, autant qu'il appartient à l'humanité'; car le pardon de Ihomme peut aller aussi loin que celui de Dieu.
Je ne veux pas dire par là que le privilège de faire grâce doive être exerce' sans discernement; l'intérêt
' Autrefois , c'est par là qu'elles se terminaient.
social y pose des bornes j la raison se révolte à l'idée de ces cachots revomissant à la fois tous les crimes dans la société, et l'on s'étonne qu'un tel abus ait pu avoir lieu. Néanmoins, il a existé long-temps. On a vu les prisons de Reims regorger de coupables qui venaient s'y réfugier comme dans un asile, avec l'espoir de l'impunité. Nos rois mirent un terme à cet excès ; des réglemens furent faits , des distinctions , des exceptions établies', et les sentences de grâce furent prononcées en connaissance de cause par un tribunal particulier, où la religion fut associée à la Justice".
Suivant cet usage respectable, une commission composée de MM. Bellart et Delamalle, conseillers d'état, de M. le baron de Crouzbeilles et de M. le vicomte de Pejronnet , maître des requêtes , s'était réunie le matin dans une des salles de riiôlel-de-ville. M. le prince de Croï , grand-aumônier de France, s'y rendit en rochet et en camail , accompagné de deux aumôniers. La liste des cinquante prisonniers , que Sa Majesté avait jugés
' On rencontre avec quelque surprise au nombre des crimes autrefois jugés irrémissibles le duel , la contrebande , et au nombre des prisonniers regardés comme non graciables, les détenus pour amende au profit du roi.
* Les membres de ce tribunal étaient choisis dans le conseil du roi et assistés du grand-aumônier de France. Ce mode remonte >i François l". 11 n'a pas été changé depuis.
dignes de sa clémence, fut présentée au cardinal, avec des notes sur chacun d'eux. Ils avaient ele réunis dans une cour. S. Ém. y descendit avec la commission et fut saluée par les cris , Grâce ! grâce !
i( Oui , mes enfans , leur dit le cardinal ëmu , je vous l'apporte au nom du roi, cette grâce que vous demandez. Ce roi , que la divine providence a, dans sa mise'ricorde, donne à la France, aime à signaler toutes ses actions, et particulièrement ses grands actes religieux, par des bienfaits. L'esprit de cliaritë est l'âme de notre sainte religion : consoler ceux qui sont dans l'affliction , secourir ceux qui sont dans le besoin, voilà ce que la religion de Jesus-Clirist commande à ses enfans j voilà ce que notre monarque bien-aimé aime à pratiquer.
« Eh bien , mes enfans , te'moignez votre reconnaissance à Dieu par un véritable changement : la religion et vos cœurs vous le commandent également. Si vous avez jusqu'à présent me'rite' les châtimens de Dieu et des punitions de la part de la justice , prenez tous la plus ferme résolution de vivre de'sormais en honnêtes gens et en vrais catholiques; instruisez-vous de vos devoirs de chrétiens, et pratiquez-les exactement : sans cela, point de salut pour l'Eternité , point de bonheur sur la terre.
« De la part du roi , je vous annonce votre grâce;
on va en son nom vous distribuer des secours '. Vivez en bon chrétiens, en bons Français. Le roi, auteur du bienfait dont vous allez jouir, le roi qui vous rend votre liberté, va nous rendre tous heureux par son ■ arrivée j portez-vous sur son passage; on va vous y conduire : exprimez-lui, par vos acclamations, ce que vos cœurs éprouvent. Vive le roi! »
Tous ces amnisties, vivement e'mus, versaient des larmes de repentir et de joie. Ils ont fait retentir l'hôtelde-ville des cris de Vive le roi! puis ils se sont rendus sur le passage de Sa Majesté , et ils y ont fait e'clater de nouveau l'expression de leur reconnaissance.
' En vertu dos ordres du roi, une somme de 2,4.00 francs leur a été distribuée par MM. les aumôniers.
go SACRE DE CHARLES X.
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